PETITES NOCES
Eh, mon Dieu! très étrange et bien à la mode avec votre collier de cœurs, de tout pauvres petits cœurs modernes et racornis, mais si modernes! et qui sont comme des perles d'Orient rouge.
Tra deri dera, Le mien n'y est pas...
Y sera-t-il? et quand?
Au fait, j'y pense, comme vous avez dû m'aimer avant que nous nous connaissions ! Et que nous étions faits l'un pour l'autre ! etc.
Nue, vous avez autour de la taille comme des traces chaudes d'étreintes, et sur vos hanches — sont-elles si immaculément blanches que vous l'aviez pro-
j90wr Ailleurs. 99
mis ? — des risées de baisers qui me chiffonnent, et j' suis pas jaloux, j' t'assure.
Bah ! lapureté de nos intentions nuptiales nous servira de rideaux. Mais... ce ciel de lit de carton-pàte doré! je n'en vais par dormir.
Chut ! je sens que je vous aime ; et dire que vous n'avez rien fait pour ça. Je vous aime : vos yeux étant si perpétuellement discrets doivent être pleins de secrets, et quelle àme peut-être la vôtre... nous en causerons après.
De quoi j'ai peur? quelle question! Vous avez des dents subtiles. Elles ressemblent à des perles qui, à des perles que... on vous l'a dit déjà. Et ça mange, les femmes !
Allons, l'Epousée, ma petite Ame printanière, faut-il nous aimer?
Vraiment? Moi, j'ai le cœur bourré d'infini, vous m'entendez, et d'idéal à en revendre! Mais n'allez pas trouver que j'en ai trop, j'en moui-rais là, vrai, j'en mourrais, si vous alliez trouver que j'en ai trop... et adieu les secrets dont sont perpétuellement pleins vos yeux discrets.
Mais comme je t'aime, ma pe tite Ame d'Automne.
8 janvier.
3 février.
Allez, nous sommes bien deux âmes seules dans ce grand désert de la vie.
Oui, il y a des pétales qui, les nuits claires, pleuvent sur nous du ciel clément ; oui, il y a le dais de lumière des étoiles au-dessus de nos sommeils enlacés ; oui, il y a tant de paroles bienfaisantes dans l'air pour nos pauvres cœurs fatigués... etnous sommes toujours deux âmes seules, voilées du même voile.
Nous nous asseyons, les soirs, au bord des routes humaines ; nous foulons les pas des autres... les nôtres d'hier, le vent les effaça; la poussière est toute chaude des désirs assouvis, et l'empreinte demeure des corps qui s'y vautrèrent; l'écume des lèvres a laissé des taches de
poivr AilleiD'S. 101
sang-... Mais, nous, quand joindrons-nous la maison close, la chambre de fleurs treillissées, la tente fraîche où l'on mourrait si bien Tun en l'autre! Va, ne nous asseyons plus, jamais, au bord des routes humaines.
Dieu, quel drapeau de crêpe balaye l'azur ! Gomme tes mains sont froides... on dirait le goût de la mort au coin de tes lèvres et la paupière de plomb sur tes prunelles... Les mots que tu dis résonnent faibles, comme de loin, comme si tu pleurais à l'autre bout du g-rand désert. Ah, où es-tu, où sommes-nous?
Le bruit de tes larmes... le vol désespéré des feuilles sèches... et ton dernier adieu dans un râle... Je prie la mort de t'étre bonne.
Qu'aurons-nous été ? Deux rêves (jui se rencontrèrent trop tard, au crépuscule de deux âmes, pour à peine savoir unir leur souffle d'illusions. Souviens-toi : les collines étaient roses derrière les troncs d'arbres et la douleur de la terre nous attendrit. L'or voletant de ta nuque pistillait la nuit proche; les pleurs
de pardon, au seuil de tes yeux, semblaient une chute d'étoiles tristes. Et dire : « Qu'aurons-nous été? Deux rêves qui se rencontrèrent trop tard... »
Vous voilà morte. Que Christ vous prenne ! Vous serez assise au pied de son trône et ses mains de lumière caresseront Fàme de vos cheveux, éternellement. Vous redresserez les tiges penchées de mes prières, à ses côtés; à travers les colonnades de lumière vous assisterez aux fêtes d'En-haut. Christ saura vous chérir mieux que moi.
Las, il en est des choses enfuies comme des palais bâtis de nuag-es : on passe des années en l'attente de leur retour. Ne me demande pas de t'oublier : il me faut pleurer toujours le péché qui m'exclut de votre présence.
« Ces larmes, disais-tu, songe qu'elles forment le gage de ta rédemption... »
Ainsi soit-il!
pour Ailleurs. 103
Dante Gabriel Rossetti.
Par le silence d'un crépuscule d'or pâle où s'éplore le deuil lourd de ses cheveux, en crinière résignée, elle est assise, les mains abandonnées sur ses genoux dans lachasteté de sa robe sombre, dans l'éclat terne du manteau vert d'où jaillit son cou dénudé, telle une fleur blessée vers le soleil. Elle est assise sur une terrasse basse. Un pesant parapet de pierre l'y exile du monde réel, auquel elle tourne le dos, la défend, assure le calme de son extase, la met en une place de sérénité, indifférente à la fuite de l'ombre mince de l'heure sur le cadran solaire du parapet, près d'elle.
Mais voici que descend vers ses mains le vol rouge d'une colombe, rouge peut-être du sang inassouvi de ton amour, Béatrix, non plutôt des larmes de ta douleur divinisée, puisqu'un nimbe de flamme suit sa tête. La fleur de sommeil et de mort qu'elle t'apporte en son bec, le pavot
fatal, touche tes doigts. Oh, ne rouvre jamais plus la porte lasse de tes beaux grands yeux ; laisse-les tombées à toujours tes paupières, sur leur rêve ; ne regarde plus une fois la séduction mauvaise de l'univers, et que l'oubli de vivre te glace le sang! Qu'importe maintenant, derrière toi, au bas de la terrasse, la promenade de l'Amour en auréole souriant à tous et à chacun, sous l'arbre aux innombrables fruits. Qu'importe encore le regard de regret que Dante lui témoigne, puisque le Poème est clos où tu peux te survivre.
Il te l'avouait en pleurant :
« Les choses présentes avec leur faux plaisir détournèrent mes pas aussitôt que ton visage eut disparu... »
Et tu disais : « La nature où l'art t'offrirent-ils jamais autant de plaisir que le beau corps où je fus enfermée et qui n'est plus que poussière » (*).
Et de (( l'ortie du repentir » il se frappait le visage.
(*) Le Purgatoire, chant XXXI.
pour Ailleurs. 105
0 Beatrix, les paroles qui font trembler tes lèvres, ne les prononce désormais, je te supplie à g'enoux. Il faut que tabeauté nous demeure le plus ardent exemple de Torii-ueillcux mépris où nous devons tenir les choses et les êtres. Puissions-nous apprendre de toi la féconde science de dégag-er le divin qui est en nous, de le faire s'épanouir en flambeau sur notre vie et autour de nous. Bienheureuse Béatrix!
Beata Beatrix!
Londres, National Gallery, 15 février.
De t'élher ! De l'éther !
Oh, toujours le subtil paysage musical où des notes pleuvaient en gouttes claires, où l'âme du dieu Printemps agonisait — pourquoi? — où c'était, sous la chaste pâmoison du ciel, une mollesse onduleuse de gazons roses, une houle de feuilles charmantes, un enchantement de féerie pâle, et ces regards de femmes en délire, à travers les branches de chair...
Et l'onanisme des parfums harmoniques vous tenaillait les nerfs, vous écrasait le sang dans ses veines, vous collait aux tempes une foUe d'aiguilles enflammées, fusant sous la peau.
Puis le saphisme des teintes chromatiques : bleus de sang, comme les scia bondissaient —quatre — deThorreur joyeuse d'autres seins bondissant contre
pour Aillem^s. 107
eux : « Je veux te manger Tâme I » — « Je bois de ta sève ! »
Dans la nuit douce, le blasphème des sexualités montait en cantique.
Et là-bas, derrière la muraille fleurie du jardin, le frêle G de la lune s'inscrivit sur le ciel pâmé. Toutes, d'un même frémissement d'espoir, les branches de chair se tendirent, et la houle passionnée des feuilles épandait vers le signe mystérieux de l'Astre une odeur impie d'aisselles baisées...
Mais un tardif rayon du soleil couché s'écrase en flaque de sang sur le miroir de magie, creusant un tourbillon d'eau rouge où s'engloutit la rive aimée. Les imaginaires musiques vacillent ; la torche d'illusion ne crée plus que fumée noire et dure, et le Songe meurt à jamais, impérialement...
5 avril.
Miousic /
Un fleuve morne aux eaux lentes qui se froissent, grises et froides, contre la stérilité dure des rives; un fleuve de mortroulant vers l'infini d'un horizon noir ; un fleuve de sang-, les soirs, sous Tag-onie pleurante du soleil, et dans cette coulée funèbre, ainsi qu'en un rouge miroir, des cadavres au rictus joyeux, aux yeux clairs altérés encore vers l'Impossible, et de la terre venus, montant, s'élargissant en clameur, les cris de haine des hommes.
L'image de ma vie, peut-être.
Non, je ne sais pas, c'est cette musique qui m'a tordu les nerfs tout ce soir ; le dégoût m'étrangle.
Mon Dieu !
Epargnez-moi
leur bêtise ;
l'opprobre d'exciter leur rire ;
la malpropreté de leurs propos ;
pour Ailleurs. t09
leurs blasphèmes ; et le contact de leurs mains juives.
A quand les haltes espérées sous l'ombre bienfaisante des oasis? A quand le repos au seuil des maisons natales? Est-ce bientôt que reviendront les caravanes et que l'on se reverra, avec de nouvelles légendes à se conter?
Gomme les voiles pendent lugubres sur le fleuve, telles des ailes noires, et que les eaux sont lourdes !
Et plus rien, maintenant : du vague sans couleur, sans parfum, du vide sans goût, sans rythme, où je me sens suspendu, atome de douleur, sans une pitié, sans une présence charitable autour de moi...
Oh , c'est cette musique qui m'a tordu les nerfs tout ce soir. Le dégoût m'étrangle. Si je pouvais vomir mon à me !
s Avril.
110 Venibarquement
Jean Carriès.
La chair grasse des grès se bombe en croupes fantastiques, matérialise un rêve d'étranges contorsions, une démonialité de carapaces pustuleuses vaguement remuée en de gluantes herbes, sous le sortilège des clairs de lune pestilentiels.
Les veinules de sang froid craquèientles membres mous, un tas de muqueuses mortes, sourdement bleutées du bleu vert des pourritures, et il y a une bave de sang aux gueules des monstres ; mais leur gros œil d'émail se gonfle d'infini.
C'est la vie grouillante, ténébreuse des marécages, une floraison d'animalité inférieure, comme au porche tumultueux des cathédrales, aux crochets des flèches, en plein abîme bleu du ciel.
Mais aussi, la tendresse des fraîches chairs d'enfant, l'indécis éveil du geste
l)0U7^ Ailleurs. 111
humain, les mots inconscients au bord des petites lèvres, encore mouillées de baisers maternels, tout le poème de l'éclosion de 1 ame aux formes primitives, avec quelle grâce abondante s'éternise-t-il ici !
Mais encore, le mystère de quelque légendaire figure — artiste ou seigneur — ressuscitée, par quelle toutepuissance évocatrice, en la précieuse matière aux fastueux reflets, aux inquiétants éclats de métal ignoré.
Magie surhumaine des formes, enchantement des yeux à la caresse des contours, vertige où vous tire, comme un relent de dangereuse musique, la chimérique splendeur de ces vases de Carriès. Vases à la lourde panse striée de cheveux de rouille, pour garder les maudits breuvages ;
vases aux lèvres offertes en désir, toutes ruisselantes du philtre fatal, chaudes encore des lèvres dTsolde ;
vases de luxure et de mort, couleur de paupières à Tagonie, couleur de tempes à la sueur mortelle, couleur
émail des ongles sous les fleurs funèbres ^ vases pour parfums de deuil, couleur d'asphodèles fanés ;
vases de rédemption , triomphants d'or et de joie, sur l'autel miraculeux de Montsalvat ;
vases au triste col comme un pétale desséché où sommeille la dernière larme d'un grand amour , la dernière goutte de sang d'une vie chère ;
vases énormes, bossus et barbares pour l'ivresse d'une horde, avant le carnage ! ! I
Bénie la main qui vous créa, pour nous ravir les yeux et l'âme, et puisque tantde rêves émanentde vous, comme des musiques et des poèmes !
Mai.
pour Ailleurs. 113
21 Août.
Ce soir, mon premier soir
conscient après trois mois entiers d'absence, de vie trouble, de cette vie comme pas vécue des convalescences, ce soir, le ciel est d'un bleu ému à vous arracher des larmes; les nuages y dispersent un envolement de cheveux clairs... les cheveux d'Henriette, brun léger, brun transparent, presque blonds dans le soleil..., et je les crois sentir, comme autrefois, quand elle me les enroulait autour du cou...
... Trois mois entiers de deminéant, avec seulement, pour me rappeler à moi-même... chaque nuit..., à la même
Ijour Ailleurs. 115
minute de la même heure..., là, dans ma tête..., entré par la tempe droite... le fracas d'un coup tournoyant, puis, la coulée chaude du sang le long de ma joue..., le mouillé épais de Tacier du revolver collant mes doigts..., et toujours l'obsession fraîche du parfum des lèvres d'Henriette à mes lèvres, à ma moustache, à mon âme... l'obsession maudite de ce parfum qui voulut me tuer...
Et voici qu'il se détend quelque chose en moi, en un coin de moi... Mais où ? On dirait à mon front, sous la blessure à peine cicatrisée... ou bien... ici... à mon cœur que je sens se gonfler comme dans la tendresse d'une main connue...
Ce devient si délicieux, cela, cette reprise de la vie qui se remet à courir dans mes veines... ce devient si bon, si doux, que je me surprends à ne rien regretter de tout mon drame... rien. Au contraire ! Je me rappelle avec volupté le fracas d'un coup tournoyant — j'ai cru la rencontre de deux trains à toute vitesse dans mon crâne — ma descente vertigineuse vers l'inconnu, une réelle chute
116 Vemharquement
dans l'effarement de laquelle je me cram-' ponnais des bras et des jambes à mes couvertures, au bois de mon lit, à moimême!... Maintenant encore s'éblouissent joyeusement mes yeux de ces terribles fulgurances de l'Infini derrière le voile déchiré de la Mort... Une voix m'appelait — je me souviens ! — une voix de bonheur et de santé, une voix de salut et de repos, une voix qui me consumait d'épouvante, tant elle vibrait magnanime, indulgente, maternelle... tant elle pardonnait... tant elle aimait !... la Voix du Maître divin !...
... Un vol de moineaux s'abat à l'appui de ma fenêtre et le paysage de toits et de cheminées où elle ouvre s'égaie de leur bruyante inconscience. Moi, j'éprouve vraiment l'émotion d'un retour après un voyage... Auprès de moi, l'étonnement des objets familiers, à me revoir changé... et j'espère le calme des soirées sous la lampe, là, à cette table où je m'assieds, où je vais pouvoir m'imposer
XJOur Ailleurs. 117
encore, pour la magie de sortir <]e soi, le fastueux supplice de la pensée et de l'écriture...
Mais Henriette?
La nuit tombe, trop lente. Ce crépuscule d'août m'exaspère avec son imbécile sourire bleu et tiède...
... 11 s'agit de tout revivre, seconde à seconde, de recréer artificiellement mes sensations d'alors... d'avant, surtout !...
Voyons... est-ce moi qui ai dirigé l'arme contre moi-même — en toute sincérité, d'abord, serais-je capable de cet héroïsme inutile ? — est-ce moi qui ai réellement tenté de me tuer... ou bien... ou bien... ah, quand cette pensée m'entre dans le cerveau, je sens mes cheveux s'agiter... ou bien, est-ce mon rêve qui a voulu m'assassiner... ou plutôt, non, pas mon rêve, mais... mais tout ce qui demeurait d'Henriette autour de moi... dans l'air dangereux de ma chambre... en moi peut-être... le soyeux [jarfum de ses che-
veux, de ses lèvres, de sa chair. . . la mystérieuse et obsédante présence d'elle toute en moi tout, au creux de ce lit où je me retrouvai seul après nos étreintes... après son départ ?
J'y suis!...
Déjà, plusieurs fois, réveillé en soubresaut vers deux heures du matin, (je me rappelle fort bien avoir regardé ma montre !) il m'était arrivé de voir distinctement la main... la main seule d'Henriette se promener dans l'ombre... s'avancer vers moi... me caresser à la nuque — ces caresses ! — puis se pencher vers la table de nuit... (et je baisais les chers doig'ts au passage) prendre le revolver qui y est toujours... l'appuyer à ma tempe droite — et j'étais bien en état de veille • je suivais la fuite d'un rayon de lune sur l'or du cadre d'un tableau! puis, tout à coup, le laisser tomber... Et plusieurs fois, au matin, je trouvai l'arme sur mon oreiller, le bleu luisant de l'arme dans la blancheur des draps, contre moi !
pour Ailleurs. 119
Notons que tout ceci.... je ne m'en étais point souvenu, jusqu'aujourd'hui... Et voilà qu'à présent se dresse cette Réalité, effroyable, irrémissible...
Oui, mais une autre certitude m'apparaît à côté, aussi solide, aussi éclatante ! La nuit de sang-... je sais pourtant qui a saisi l'arme... Moi, parbleu î je ressens encore — on n'invente pas ces choses là, que diable ! — la tension de mon bras hors les couvertures. . . le froid du revolver dans ma main... le reploiement du bras vers mon front .. l'effort de mon index contre la g-àchctte... Et alors, c'est une Force invisil)le qui a agi... qui a fait le reste... qui a appuyé sur la détente... une puissance redoutable que, dans un éclair de conscience, je me mis à implorer éperdûment... le parfum des lèvres et de la chair d'Henriette, exaspéré, fauve, déchaîné comme une Vengeance, inflexible comme une Norme... Ah...
le coup tournoyant!... les deux trains à toute vitesse I... la coulée du sang!...
120 L'e^nbarquement
Oui, le Parfum ! le Parfum ! Henriette !... Assez de délire ! Il faut être calme... évoquer bien dans leur ordre, si subtil qu'il soit, les moindres circonstances qui ont précédé... le fait et l'ont causé sans doute. Il suffira d'un peu de logique serrée pour arriver à savoir^ car je veux savoir ! L'orgueil de ma volonté se trouve seul en jeu : mon devoir s'impose de lui épargner une telle déchéance...
Voici.
Ce soir-là, Henriette était venue un peu en retard. J'avais passé ma journée entière chez moi, à relire des lettres, à remuer des souvenirs : rien ne m'épuise davantage l'âme que ce remâchage du passé. Mais n'insistons pas : ceci veut être noté ailleurs.
Deux petits coups frappés à la porte... et vite le froufrou d'une robe... et la gaieté d'une voix tendre : o Boiou, chéri I » et les deux bras d'Henriette noués à mon cou... me tiraient si brusquement du creux de ma détresse où je
pour Ailleurs. 121
m'enlisais, que je dus la reg'arder long-temps pour la reconnaître. Et elle :
« Mais qu'as-tu, voyons? Où es-tu? C'est moi !... »
Elle portait un minuscule chapeau de grosse peluche gris pâle, neige fanée, avec une touffe de fleurs de printemps... Le symbole de son âme légère, ce frêle chapeau !... ses cruautés froides, ses mensonges vains... et l'inattendue, naïve floraison de son petit cœur inconscient.
A me trouver j;ar^^■ ainsi, le regard vague, sa joie se tut. .. et, blottissant sa tête contre mon épaule, elle se mit à pleurer... de bonnes grosses larmes qui gonflaient ses yeux, descendaient éclairer la jolie grimace de ses lèvres... a Pourquoi pleures-tu? » Jamais je ne l'ai plus aimée : la sincérité de ses sanglots me la rendait précieuse, la transfigurait, lui prêtait l'impérissable beauté de la faiblesse, de la douleur, me la livrait entière, sans défense, dans l'abandon de son chagrin, entière, plus pleinement qu'en nos étreintes... « Pourquoi pleures-tu? » —
Elle répondit, comme honteuse : « La Vie m'ennuie... La Vie m'ennuie... » Et ces trois mots dans sa bouche vibrèrent plus intenses, plus profonds que l'éternel lamente du génie humain devant l'horreur d'exister... Tout son pauvre être s'y abîmait, effaré, meurtri; sa voix fragile devenait la clameur désespérée, l'uni verselle plainte des hommes et des choses en mal de bonheur !...
Je la baisai sur les lèvres : un sourire les ranima, un de ces sourires mouillés de pleurs qui ressemblent à une résurrection... et elle roulait dans mes bras...
Minuit. Rieuse, avec, à fleur de prunelles, la flamme humide du dernier spasme, Henriette s'en allait.
Seul maintenant, en la chaleur de ce lit où nous venions de nous posséder des heures, éperdus et perdus, une mollesse m'a pris, un bon abandon à me griser du vivant parfum demeuré d'elle,
pour Ailleurs. 1*23
à lâchement me griser du parfum de son corps disparu. Ici, mes souvenirs sont d'une netteté qui me rassure.
Voici la suite exacte de mes pensées, alors...
Que m'est Henriette? Que me sera-t-elle ? Seulement peut-être le cher petit instrument de volupté qui fait fuir plus rapides les minutes douloureuses...
ou bien... (et ce fut une terreur douce dont je me voulus de ne point triompher !) Tune des deux ou trois pour qui, quand même, battent follement les ailes de Tâme et de la chair asservies?
Tout à coup, une révolte se cabra dans mon cerveau de mâle pensant... puis, bientôt, la froideur raisonneuse de l'impuissance qui crie victoire, le fit non, cela n'est pas possible » d'une volonté en déroute.
Pourquoi son nom revenait-il tenacement ainsi sur mes lèvres? Et pas sur mes lèvres seules, mais au fond de moi même, dans ce coin connu où sont les saintetés des souvenirs...
Et ce devint, par le demi-
124 V embarquement
sommeil où je vag-uais, l'envahissement de tout moi-même par les neuf lettres de ce nom, par ces quatre syllabes que tout en moi se mit à redire, malgré moi, tout, jusqu'aux pores de ma peau encore mouillée des chaleurs de sa peau.
Le parfum s'exalta, frénétique...
Et le paysage de triste poésie urbaine où nous nous sommes rencontrés par ce désolant crépuscule de printemps pluvieux, le paysage de deuil sentimental où flânait alors mon désir, le paysage de rêve gris où elle marchait dans l'inoubliable toilette de la Rencontre, s'affirma parmi les rayures fleuries d'une portière d'étoffe Louis XVI, à droite, au pied de mon Ut... Un coin de rue au calme provincial dans le cœur bruyant de la ville... une boutique nomade, attardée, de fleurs joyeuses... des enfants en bousculade, devant une porte... et le ciel, le ciel rose et blanc, après la pluie, un ciel d'alcôve nuptiale, à travers les créneaux des cheminées, au bout de la rue...
Et toujours les neuf lettres...
l)Our Ailleurs. 125
les quatre syllabes, comme un rythme ressouvenu dont l'obsession exaspère... Et plus rien, plus rien, le néant du sommeil, l'entrée dansllnconscient...
J'ai dû dormir une heure ainsi.
Puis un rêve s'insinua, mais un rêve que je ne rêvais pas moi... que rêvait un autre, sans doute, un rêve horrible... (c'est tout ce dont je me souviens...) un rêve qui me coupait le cœur, lentement, froidement... qui me vrillait des épingles ardentes à la nuque... qui me prenait les nerfs dans des [tinces à pincer les artères et me les tordait... me les tordait... Et Henriette était là... sûrement... qui regardait... une joie lui éclairant le visage, à voir mon supplice... Et de loin, Henriette me tendait les bras, tout son corps offert... mais de loin... et je voulais l'atteindre... Elle reculait... elle reculait toujours... jusqu'au bord d'un abîme rouge qu'elle traversait, légère, pareille à un fantôme. A ce moment, le calme survint... Ces quatre vers de Laforgue me déchirèrent la mémoire :
126 Veinharquement
Uuc place plus fraîche à l'oreiller des fièvres^ Un mirage inédit au détour du chemin, Des rampements plus fous
vers le bonheur des lèvres, Et des opiums plus longs à rêver. Mais demain?
Des efforts inouïs m'agitèrent; je m'épuisai à retrouver la suite... Mais une voix — était-elle la mienne? — je rignore ; pourtant elle vibrait de ma bouche et de mon sang; — une voix reprit :
Que non, je n'ai plus peur; je rechois en enfance; Mon bateau de fleurs est prêt; j'y veux rêver à L'ombre de tes maternelles protubérances, En t'offrant le miroir de mes et cœtera...
Et le parfum me dévorait...
courait comme une nuée de flammes sur ma peau, me brûlait aux pieds, à la tête, aux lèvres, aux entrailles...
Ah ! c'est atroce d'avoir oublié!...
Je me dressai sur mon séant, comme un fou ; un cri s'étranglait dans ma gorge : « Henriette ! Henriette !
grâce ! »
pour Ailleurs. 127
Et je vis, oui, je vis sa main, la main d'Henriette... non, la mienne, ma main droite s'approcher de mon front...
et ce fut fini... Le coup tournoyant... les deux trains... et du sang-... du sang!
Ah!...
De l'éther! Encore de Vélher!
... Et coller mes sens au secret de ton être ; et boire ton dernier spasme aux pores de ta peau ; et mourir du poison de ton sexe, du miel pourri de ton sexe...
C'est le son des cloches dans cette nuit de Noël qui me réveille le remords du vieux sacrilèg-e.
Vainement j'ai prononcé les prières.
Les fleurs étaient pareilles à des désirs brisés quand s'éteig-nirent les flambeaux ainsi que nos voluptés mortes.
D'une fenêtre ouverte à la nuit il entrait des risées d'air fraîchi sur
les natales terres de lys pour dissiper les odeurs sèches — luxure et mort — dont crépitait encore l'atmosphère.
Eq haut des voûtes, des fumées de souvenirs estompant la polychromie sacrée... je ne sais quelles musiques vaguement joyeuses et sanglotantes... et ce rêve maudit s'insinua. —
Tu disais :
« Je ne suis plus , dans les miroirs de corruption, le squelette triomphant ; ou du moins je ne veux plus le paraître.
» Regarde...
» Des lys écrasés composent mes seins ; mes hanches sont celles des éphèbes que divinisèrent les siècles luxurieux. Ne vois-tu pas mes bras trop longs et grêles et l'indécision vierge de mon ventre. J'ignore mon sexe et qui je suis.
» En une marche incertaine, je remonte des souvenirs : soirs de voluptueux râles ; aubes de sanglots impuissants ; torches de couples humains, sous les étoiles charitables. Des corps bondissent dans l'ombre ; les nerfs tendus
pour Ailleu7'S. 129
des amants se rompent avec des cris de lyre rejetée. J'ai vu toutes les ivresses, sans les reg-arder. Tu sais quels poèmes de ciel tu épelais un soir en mes prunelles. J'ai connu Teffluve des sueurs évaporées, le magnétisme du geste sexuel, la blême révulsion des yeux pâmés.
» Et toute, je suis restée vierge 1
» Hommes ni femmes ne m'ont possédée : leurs pieds avaient foulé la terre immonde. Ma race est seule, dont seule je suis.
» Ah, de la foret violette , voici qu'il vient à moi, le Dieu. L'aube saigne de l'avoir jailli. Il vient énorme et sinueux. L'air s'entlamme où il passe. De l'entendre les fleurs se tordent et s'arrachent.
)) Entassez les tètes coupées sur l'autel du Cynocéphale ! Et que les vierges viennent boire sa bave sacrée !
» Il faut que la mort soit assouvie pour que s'épandent les flux de vie.
130 V embarquement
» Vous verserez les germes sur la chair calcinée des victimes, dans le trou noir de leur cœur, afin que la Mort se féconde de la Vie!
)) Que commencent les danses!
» D'abord au son des flûtes mâles, sur le mode de victoire, par trois fois, et les guerriers fendront le corps du soleil, père des pourritures, avec leurs épées, par trois fois, du rhythme qui tue !
» Ensuite, au son des flûtes femelles, sur le mode du désir qui brûle, et les vierges dénuderont leurs seins aux baisers du soleil, père des pourritures, par trois fois, du rhythme qui engendre !
)) Entassez les tètes coupées sur l'autel du Cynocéphale. »
1" septembre.
Xjour Aîlleu7'S. 131
L'épithalame.
La treizième heure sonnait.
Des étoiles il tombe une pluie de sang', et la lune est le gTand œil crevé de rinflni. Les corbeaux croassent.
Et mes désirs flambèrent comme des torches autour du lit funèbre.
Des glas hurlent : 1 hymne séraphique qui doit de son vol ravir ton âme vierg-e allég'ea l'air mortel de la chambre.
Et l'heure étant venue où ton corps allait rester seul au-dessous des courtines nuptiales, ton corps resta seul au-dessous des courtines nuptiales.
Alors, ton âme partie, je pus te posséder, — enfin ! — car ton âme avait refusé ton corps. Et ton corps restait seul !
Mes désirs sifflaient comme des torches au vent, et ton corps nu
132 L'e^ndaî^quement
devint rouge du feu de mes désirs. Tes seins étaient deux collines sanglantes ; tes cheveux crépitaient conime une crinière de flammes ; le lotus séché de ton sexe se rouvrit.
Je prononçai les paroles maudites : le hoquet d'un spasme te secoua. Tes membres se tordirent ; tes os craquaient ; tes dents grincèrent ; un dernier bond rejetâtes yeux hors des orbites. Tes bras se refermaient sur moi .. et je pris mes sanglots pour le cri de ton assouvissement.
Mes désirs s-éteignirent au souffle putréfié de ta bouche. Mes désirs s'éteignirent.
La treizième heure vient de sonner.
Des étoiles il tombe une pluie de fleurs, et la lune est le grand œil bienfaisant de l'Infini. Une alouette chante.
Récitez les prières des morts d'amour.
2 septembre.
2J0ur Ailleurs. 133
L'amende honorable.
Je suis celui qui ai bu aux cils des mortes prématurées Tamertumc froide de leurs larmes suprêmes, de leurs larmes posthumes, figées sous l'immobilité des paupières.
Oh blêmies , les paupières , blémies et verdies, et tièdes encore pourtant du dernier reg'ard à jamais captif.
Je suis celui qui ai bu aux lèvres des amantes précoces leur inconscient pur sourire... qu'elles n'auront plus. Leur virginité se réfugia en l'or de leurs cheveux, parmi le lierre des premiers baisers.
Oh d'or fluide , d'or royal , d'or éternel, l'or de leur chevelure vierg-e !
Je suis celui qui ai bu au corps des courtisanes habiles le miel infâme du spasme définitif par quoi je les ai tuées et
134 V embarquement
qui les damne. Elles se pâmeront à jamais de moi dans leur cercueil, rouge du sang caillé de leur sexe.
Ah, ah ! je ris ! J'éclate de rire ! Leur sexe saigne de moi, éternellement, du caprice de mon rut, sous la terre inféconde où elles reposent. Je me venge.
Ah, ah ! Je hurle de joie !
Je suis saoul d'avoir trop bu les larmes, le sang des virginités, le flux des spasmes.
J'écrirai des poèmes qui feront s'enflammer les lèvres qui les liront, des musiques qui pollueront les vierges et suggéreront les incestes. Je serai vengé. Je me venge.
Ah, ah ! je bois du délire au verre sale des voluptés déplacées. Mes reins s'épuisent, mes os craquent.
Je suis saoul ! Je suis fou !
Ayez pitié de moi; j'ai trop bu les larmes, le sang des virginités, le flux des spasmes.
Ayez pitié de moi, par pitié pour mon âme immortelle I
pour Ailleurs. 135
Ayez pitié de moi I Tuez-moi d'un coup de pied, comme un chien.
3 septembre.
136 L eïYibarquement
Un an après, 20 octobre.
Rentrer dans la vie 1 cette obsession est devenue mon ombre. Ombre douce, pleine de sagesse et de dévouement. Un conseil m'arrive des choses, de toutes choses autour de moi, de la mer, de ces pins balancés au vent, de ces rochers, de ces odeurs saines de l'air ici qui charrie tant de force et de repos.
Rentrer dans la vie !... J'ai peur, j'éprouve l'atroce serrement de nerfs qui vous prend à quitter un pays où l'on sait que l'on ne reviendra plus... et mon courag-e défaille... le sacrifice m'apparaît trop lourd.
J'étais hier, le crépuscule, à cette même place de fraîcheur parfum.ée, de calme clair où je viens chaque soir depuis des mois.
Sur l'or g-ris de la plage, que d'heures vécues à regarder mourir les pe-
tites vag'ues ! A l'horizon, parfois, il passe un grand navire ; le ciel se creuse en tendresse bleue qui vous fond l'àme. Les barques de pécheur avec leurs voiles teintes rentrent au port ; devant la petite jetée blanche d'où la Vierge en la niche du phare semble les appeler, on dirait une procession d'ailes rouges. Tout se recueille pour la nuit.
Divine lueur de ces jours au bord de la mer, je vous devrai mon salut. Mieux que la parole des sages, plus maternellement, vous aurez su m'enseigner.
A mes erreurs, vous fûtes le baume ; à mes faiblesses le cordial, et peu à peu j'ai repris ma force. Lentement je remonte du sommeil égoïste où je m'enlisais. La sécheresse de mon cœur, votre rosée secourable la féconde.
Ah, les belles heures de révélation! L'utilité infinie du monde m'apparaît enfin et voici que sonne cette minute, où, dédaigneux dos sophismes qui m'égarèrent, je puis me dire : « A quoi ai-je été bon? A quoi suis-je bon? à aligner des mots, à bâtir de sonores phrases... Quel
138 Rembarquement pour Aîlleu7'S.
mirag-e subtil me tenta ! Je me suis épuisé l'être à regarder la vie dans un miroir de songe, et que me reste-t-il ? à peine un souvenir de reflets enfuis — quelle réalité I ! — Et le dégoût de moi-même m'étouffe.
)) Du moins aurai-je connu les larmes ! Du moins aurai je chéri la douleur ! Que ce demeure ma seule gloire parmi les ruines du passé. Ainsi me fut-il donné de quelquefois atteindre à l'absolu, de m'élever jusqu'à votre infini, de partager votre sereine conscience, de vous aimer, de vous comprendre. Les larmes seules sont rédemptrices : elles font rentrer l'être solitaire dans le grand flux de l'humaine soufi'rance et c'est par là qu'il se régénère. Une noblesse l'anime : il redevient le frère saignant des autres hommes ; il redevient le cœur de bonté et d'amour ; il mêle son âme à l'âme éperdue des choses ; il est le monde et Dieu !... »
Ne dederis mulieriùus substantiam tuam.
(La Bible.)
Trahis-moi, plutôt, mais existe!
Sois pareille à l'âme de ta forme!
{L'Eve future.)
Une chambre (T artiste à quelque U'X)isième étage de faubourg, n fait une matinée de pn'ntemps précoce. Des tableaux cagues sur les murs; portes closes par de grands plis d'étoffes mortes; les brandies d'un marronnier en fleurs traversent la fenêtre, ouverte : au loin^ des toits et des cheminées .
Damon, seul, est assis devant sa table de travail, relisant et corrigeant un poème commencé. Parfois il s'interrompt^ regarde autour
•e lui, s'accoude brusquement, appuie i'>n menton sur ses mains entrejointes; et c'est, alors, des plis de détresse qui creusent ses joues, un profond, dur regard noir où il y a la rage de rimpuissance et la folie sourde d'un dé-
ouragement suprême.
142 V einbarquement
Bmnon lisant:
Quand même on suit la route qu'on devait suivre, Inconsciemment, sans savoir vers où ni pourquoi, Avec cette éternelle obsession...
Vers où ni pourquoi... cette éternelle obsession... Oui!.,, cette éternelle obsession... devant soi !
Avec cette éternelle obsession devant soi:
La stérilité des jours vécus, des jours à vivre.
C'est cela. Très bien. — Il écrit, puis se lève brusquement avec un geste de dépit, va et vient^ les mains dans les poches, s'écrie enfin :
Et après, quoi? Toujours la folie de se croire des ailes à la bête carcasse que nous sommes ! Que faire par cette stupide journée de printemps? Le printemps ! Oh, oh ! Le printemps ! Et un jour de fête encore ! Et ce bleu ! Et ce
X)Our Ailleurs. 143
vert ! Et cette sève que Ton sent battre partout ! Et cette bêtise des gens, au soleil I Et dans Tair, il roule un tas de choses, parfums et musique voilés, chair et àme, qui vous feraient se jeter si volontiers en pleurant contre un cœur de femme... s'il y en avait qui en eussent... — Avant de quitter la fenêtre, il la fer^ne et tire les rideaux :
C'est meilleur, cette pénombre.
On est plus seul à l'abri de la lumière : le soleil m'irritait. Je pourrais travailler encore avant qu'elle vienne. — Et> regagnant sa table, il déplace des sièges^ machinalement, avec des haltes lourdes d'ennui :
Vovons. — Il lit :
Et se dire que plus jamais on ne franchira
Le seuil des vieilles maisons natales,
Que vainement on a semé des pétales
De son rêve au long des routes oti l'on s'égara.
Si l'on avait su qu'on ne reviendrait pas, Jamais, que c'en était fini de ces songes, Quon aurait beau plus tard se tordre les bras En face de la Vie et de ses mensonges...
Ah ! plus ne souriroat les aubes spirituelles Aux regards attendris des sons en éveil ;
144 V embarquement
Plus ne battront des mêmes désirs jeunes les ailes De notre âme sur le lac blanc de nos blancs sommeils !.
Et la douceur maternelle des chansons;
Et la tiède pureté des mousselines
■Que les souffles endormis emplissent de frissons :
Et le parfum sucré, ce goût de pralines
Qu'aux soirs de printemps ont les buissons ;
Et les voix que 1 on s'arrête pour entendre,
Prometteuses dans le deuil du crépuscule,
Leur rythme alenti, leurs appels tendres...
On ne sait quelles sont les lèvres qui les modulent;
Et ces premières larmes que l'on versa
Devant la sanglante douleur de l'automne ;
Tout ce passé d'avant que le temps vous enfonçât
Dans les veines sa morsure monotone...
Voici que s'éteignent les flambeaux heureux Et que dans l'ombre fumeuse tout s'écroule. Des balcons de Rêve on voit sous le ciel creux Et plombé le remûment stupide d'une foule.
Quand même on suit la route qu'on devait suivre, Inconsciemment, sans savoir vers où ni pourquoi, Avec cette éternelle obsession devant soi : La stérilité des jours vécus, des jours à vivre.
— Et, fiévreusement, tout à coup, d'une 2^tume qui accroche la feuille blanche, il écrit, tout en prononçant à haute voix avec des pauses :
2)011?' Ailleurs. 145
L'égoïsme CtoulTa les paroles de charité ;
Rien de pur, rien de grand ne croît de nos champs arides ;
Et la vie est longue comme un jour d'été ;
Et notre pauvre cœur est comme un sépulcre vide.
Nous n'avons plus les caresses maternelles Pour calmer la soif de nos lèvres scellées, Et cadavres rongés par les démences charnelles, Nous pourrissons, le cœur fou de prières râlées.
Un jour — mais quand? — nous tomberons sur les berges, Dans les chardons secs et les herbes fanées ; Nous deviendrons un objet d'horreur aux yeux desVierges, Les seules qui ressusciteraient nos chairs damnées ; Les corbeaux rongreront nos cerveaux de mécréants.,.
Dieu, que c'est loin, derrière quels horizons d'années L'oubli de tout ce qu'on fut, et le Néant !
Ah, le Néant! le Néant! Mais toi ! Henriette ! — Elle encore !...
Elle encore ! Toujours elle !
Quand même ! Partout ! Toujours ! — Et de colère, il déchire la page manuscrite :
Elle a le secret de ces vagues sourires tout chargés du deuil de vivre et des inconscients regards profonds où
semble agoniser l'àme en détresse. Le son de sa voix revêt de mystère les seules futiles paroles que sachent prononcer ses lèvres. C'est, en elle, l'amusante sottise, l'insignifiance rieuse et cruelle qu'elles ont toutes. Et moi, fou de rêve, j'aurai passé ma vie à la poursuite du rythme insaisissable, et m'épuisant le cœur en cet amour, à jamais infructueux. — Use lève. On entend les cloches d'une église voisine., le carillon pascal.
Encore ces cloches I II me repasse des ritournelles dans le cœur.
Quelles nostalgies I Je me souviens de prières heureuses, de juvéniles extases où s'éperdaientmes sens naïfs. C'est bien cela : une lumière attendrie me baignait, faite de l'innombrable regard de la Vierge invoquée, et le bleu de son voile emplissait le ciel. Oh, ces cloches 1 si elles étaient funèbres, du moins, et point nuptiales, et déroulant de la mort dans l'air au lieu de cette joie factice. — Il s' accolade longuement au dossier d'une chaise, et conti" nue, après des §oupirs :
Ah, que je suis donc gai ce
pou?' Ailleurs. 147
matin I Je me sens des envies de crimes : meurtre ou viol. Il me faudrait l'odeur chaude du sang' répandu, les cris d'une
chair révoltée violer ou tuer, ce serait
une distraction, peut-être : je travaille trop. — Il regarde la pendule.
Elle ne viendra pas. Si elle allait ne pas venir ! J'éprouve le besoin de faire souffrir quelqu'un. Elle, pourquoi non? — Un long silence :
Mais on est si bête quand elles sont là, les lèvres fraîches, les bras ouverts, avec comme des abandons dans les
boucles complexes de leurs cheveux
Est-ce qu'on a la force alors de leur en vouloir ? Elles vous rongent votre vie, morceau par morceau, mais c'est si délicieusement douloureux ce grignotement de votre personnalité, de votre idéal, de votre énergie, de vos convictions, de tout soi-même ! On en meurt sans jamais s'avouer qu'on les adore : ce serait une défaite. Ah, cabotins tous, cabotins que nous sommes, qui n'avons i)lus la force d'une sincérité ou d'un dévouement, et qui ne croyons même pas — // s^inter-
148 V embarquement
rompt pour écouter du druit à la porte.
C'est elle. Assez de lyrisme :
ça rend malade...
Paraît HemHette. Elle a des cheveux blond-vierge qu'éclairent des fleurs en treillis. Sa 7^ol)e est d'un vert chaste, dun vert qui a les éclats morts d'une eau sous des épaisseurs de feuilles, d'un vert de nature m^aladive, d'où sa jolie tête émerge, pareille à un lys d'eau.
Elle feint dliésiter, sur le seuil, en demandant: — Tu es seul...
on peut entrer? — et court se jeter dans ses bras : il la repousse. — Damon, embrasse-moi.
DAMON
A quoi bon? Je suis funèbre aujourd'hui et vous auriez mieux fait
HENRIETTE
De ne pas venir?...
DAMON
Je ne t'attendais plus d'ailleurs.
pour Ailleitrs. 149
Long silence, durant lequel Henriette leregarde inquiètement, dans Vespoir d^un mot qui tomberait de ses lèvres ; enfin, se rapprochant, et lui posant sa main sur r épaule: — Tu es triste . . . par ce beau temps ! Il fait doux dehors : le soleil est bon ! Ah, le bon soleil ! Etdes enfants endimanchés... des enfants, Damon, des enfants!... Tune me dis rien. — Le visage d'Henriette s'est éclairé d'un joli sourire de maternité émue.
DAMON
Que veux-tu que je te dise ?
HENRIETTE, cdline.
Si nous allions à la campagne, réponds. C'était si amusant, l'autre jour...
Elle cherche à prendre la main de Damon; il la repousse et dit : — Amusant 1 Tu trouves cela amusant?
HENRIETTE
Mais oui. Le grand air...
l'ombre...
DAMON
Et cœtera. Non, si j'y allais, j'irais seul.
HENRIETTE, sècheme^it.
Merci.
Et elle va s'asseoir dans un coin d'oml/re, boudeuse, les nerfs en éveil, tandis que Damon, loin d'elle d'abord, puis plus près, xjuis et ses genoux, dit :
Mais, comprenez donc : ce fut si ridicule et platement humain, ces mains serrées, ces lèvres s'appelant, ces pauvres paroles, sous la sainteté virg-inale des cerisiers en fleurs. Vous jouâtes TOphélie en villég-iature, une capricieuse et indiscrète enfant qui se croit l'univers suspendu à l'un de ses cheveux flaves.
Ah, je me débitai bien des soliloques connus, tandis que ne se taisait votre bouche, tout juste assez pâle. Hélas ! vous savez trop de choses pour savoir la subtile éloquence des mutismes à deux.
Il faisait une si pénétrante nuit de lune ! Il
pour Ailleurs. 151
y avait tant de lèvres plus persuasives que les vôtres dans le mystère de cette soirée ! Et comme vous me parûtes prétentieuse et vaine, malgré tout, malgré votre robe de Primavera et votre profil préraphaélite ! Tu pleures! Ah, tu m'as pourri Tàme avec le miel de tes feintises, et l'alcool de tes voluptés m'affole les sens. Oma petite Psyché... il y a trop loin de toi à moi, et jamais nous ne nous pénétrerons. Tu pleures :
vous êtes trop aile de colombe, j'ai l'esprit plein de nevermore. Elle pleure ! Elle pleure !
Alors, agenouillé, haussant ses lèvres jusqu'aux yeux cV Henriette, il en doit les larmes, lentement, avec de petits haisers clans les mèches claires de ses tempes. Un vague sourire triste éclaire le visage de la jeune femmc^ tandis que Daraon continue :
Tu pleures : c'est pas ma faute, à moi!... Écoute. Trop jeune, je poursuivis les petites Fées dans la clarière aux Illusions. Elles portaient des voiles violet pâle et des chapeaux de fleurs qui
avaient l'air naturelles dans l'auréole de leur ombrelle. C'était à en mourir du frôlement de leurs cheveux contre ma joue.
Et des fleurs aussi dans leurs doigts, comme des sceptres, au bout de longues tiges, moins souples que leur taille. Il arriva que mes lèvres baisaient les fleurs de leurs doigts. Et je me sentais le cœur trempé de tendresse devant les chastetés de l'aube estivale...
Il s'interrompt pour la regarder longuement^ et reprend en promenant le revers de sa main sur les joues d' Henriette :
Puis, des années ; et plus tard, j'avais beau leur dire, prostré dans les pUs de leur traîne, j'avais beau leur dire, comme je te dis, à toi : « Je suis le Siegfried libérateur ; je me sens une âme de héros. Seuls dans la forêt de lumière, seuls loin du monde haï, concentrant en nous l'éternelle et fatale puissance d'aimer, nous vivrons des idylles de volupté au rythme de musiques supraterrestres...
tu m'attendais, je suis venu », j'avais
beau leur brûler les mains de caresses ^
pou7^ Ailleu7^s. 153
me rouler en pleurant contre leur poitrine, — leur poitrine!... une cuirasse qui hérisse vos âmes, ô Walkyries !... — que savaient-elles répondre ? Quelles paroles tombaient de leurs lèvres ?
HENRIETTE, ti'ès émue.
Je Vaime.
DAMON
Oui... « Je t'aime »... comme autre chose. «Je t'aime », et puis, quoi? Est-ce que ça suffit, cela?
HENRIETTE
Je t'aime. Tu souffres: laissetoi faire, je te guérirai.
DAMON, btnisque'ment debout.
Encore ! Tu vois bien, vous n'êtes bonnes qu'à faire des sœurs de charité. Moi, je ne serai jamais qu'un mendiant d'amour à la [>ortc de tous les cœurs blonds : j'ai l'âme couverte de lèpre. — A part, — Suis-je fou de parler ainsi ! Et <lois-je lui sembler ridicule ! Essayons
autre chose. — Haut. — Quand tu es entrée, j'allais partir...
HENRIETTE
Pour où ?
DAMON
Pour quelque croisière exotique, je ne sais pas, mais, très loin, oh, si loin...
HENRIETTE
Et moi?...
DAMON
Toi ! Tiens, c'est vrai ! Toi. . . eh
bien, toi.
plus.
HENRIETTE
Ah, Damon, tu ne m'aimes
DAMON
Moi, ne plus t'aimer, archang'e, mais le ciel s'écroulera, mais les mondes connus seront anéantis, avant que^..
trine
pour Ailleurs. 155
HENRIETTE
Je sais le reste.
Fourrant sa tête dans sa poi-
Non, tu ne m'aimes plus.
DAMON
Mais si, je t'adore, et c'est justement parce que je t'adore...
HENRIETTE
Que tu voulais me lâcher.
DAMON, lui mettant sa main devant la houcJie.
Chut I pas de ces mots dans MA bouche.
HENRIETTE
Tu m'ennuies. Ah, c'est passé nos bonnes tendresses, nos elTusions. Pas moi, j'ai pas chang-é, moi. Comme vous devenez méchants les hommes, quand vous avez assez de nous ! Tiens, je te déteste.
DAMON
Que dis-tu? — A part. — Continuons. — Haut. — Oui, je voulais partir. Tout à riieure encore, j'hésitais : maintenant, plus. Nous nous savons trop par cœur, tu comprends. Une absence...
quelques jours... quelques mois. Après une absence, on se trouve tellement mieux de se retrouver. On s'est appelé de loin, on s'est désiré vainement, on a pleuré des nuits seul sous des étoiles inconnues, et, au retour, quelle joie de renouveau vous jette dans les bras l'un de l'autre : « Ah! si tu savais. Est-ce toi ?... Est-ce bien toi?... Redis que tu m'aimes... j'avais perdu la musique de ta voix... » et l'on se regarde dans les yeux, comme pour se reconnaître. Tout ça nous manque par trop. Notre amour, quoi? c'est exagérément de l'amour en robe de chambre, et j'ai des bâillements de cœur...
HENRIETTE, vivcment .
Mais, Damon ! nous séparer Y penses-tu ?
pow AUleurs. 157
DAMON, feignant de ne V avoir entendue.
Et puis, je me sens mourir de spleen dans ce pays sans horizon d'idéal. J'ai tant saig-né à la barbarie des autres ! Les autres ! Ils ont de consolantes paroles à tout déboire, des serrements de mains émus à toute douleur, des effusions devant vos détresses... et cela vaut bien qu'on les aime, n'est-il pas vrai ? La perfidie de leurs dévouements m'a desséché le cœur.
Et, mon âme, t'ont-ils dédaig-née et méprisée, aux jours où tu ig-norais encore. Ils ont ri d€ mes élans el de mes abandons, et de ma morgue d'Au delà. Ah, nous avons trop souffert par eux. Tu me comprends, Henriette? Dis-moi que tu me comprends. Je disais des choses folles, tout à l'heure: je suis rong-é d'inquiétudes. Mais si tu te tais, toi... alors...
Et, soudain, il se Jette en sanglotant aux pieds d'Henriette, dont il serre les mains, désespérément.
Ah ! ah ! si nous savions être heureux! Je souffre...
158 V embarquement
Henriette, très émue, caresse ses cheveux, et se pencha^it vers lui^ le baise au f^^ont, tandis que Bamon continue :
Encore I Encore ! Aime-moi !
Quand tu promènes tes doigts sur mon visage, c'est comme des caresses de fleurs. Tes cheveux me font un voile de lumière ! Tes lèvres sont pleines de pardon I Toujours ainsi; j'entends les battements de ton amour. Ah 1 je t'aime !
Alors, s' exaltant, il la force à se rasseoir et se rue sur elle, Vétreint à pleins bras, férocement :
Je t'aime t je t'aime 1 Dieu! se posséder à jamais cœur et sang-, âme et nerfs, se posséder jusqu'au ' mystère de nos êtres...
Et, s' enfonçant en une rêverie calme, les yeux perdus, immobiles, d'une voix lointaine : — Se posséder! se posséder!
HENRIETTE, cliercUant à lui échapper.
Tais-toi, tu me fais peur.
DAMON
Éternellement loin du soleil
et de la vie maudite Ohf veux-tu nous
en aller dans le pays de la Nuit qui dure? Un labyrinthe d'eau bleue l'entoure. Il y a des arbres chargés de fruits dont le parfum peuple les sommeils de chimériques voluptés. Tu porteras de souples vêtements d'étoffes peintes et de vagues floraisons d'astres ceindront tes cheveux aimants. Veux-tu venir? Je sais un vieux palais polychrome où tu seras Reine.
L'àme de ceuxqui y moururent de s'aimer promène par l'ombre des salles vides l'inéluctable incantation de leur exemple.
Viens : nous dormirons en des lits pareils à de voluptueux cercueils , et lentement nous sentirons la mort entrer en nous, et le néant nous prendra tous deux, lentement tous deux Viens
HENRIETTE, QiCU ckercke à saisir de nouveau, se dégage, et sècliement.
Laisse-moi enlin, tu froisses mu robe.
ICO U embarquement pow Ailleurs.
DAMON
C'est vrai... pardonne-moi? ta robe est neuve. — La sonneyne des cloches reprend.— Toujours ces cloches !
HENRIETTE, se dirigeant vers la porte.
Adieu!...
DAMON
Où vas-tu?
HENRIETTE
A la messe : un jour de Pâques!
DAMON
Je n'y song-eais point. — Près de la fenêtre : — Maintenant, bleu et blanc : le ciel est comme un mois de Marie. Cathédrale de jésuites, va ! — A Henriette : — Va, et prie pour moi ; prie bien pour moi... Ta robe est subtile... — Puis, la porte refermée, il se laisse cJioir sur une chaise, la tête dans ses mains : — Toutes les mêmes!*....
Ah! rendez-moi ma Guadeloupe et ma savane, Et le champ de bananiers où moi suis né !
{Chanson d'exilé.)
Un port : qui est à la fois un port de commerce et un port de féerie.
Quais de m^arhre devant des portiques de bronze d'ordre tnzarre sous lesquels il y a des tavernes cosmopolites^ des boutiques de sliipchandlers aux enseig^ies voyantes — Jackson et C° ; William Cook, etc. — des lupanars dont les portes sont ouvertes au soleil couchant.
Des femmes se prélassent sous les colonnades, demi-nues, en un clinquant d'oripeaux glorieux, ors et soies flambantes. Elles regardent d\m œil fixe et lourd d'ennui un énorme voilier qui appareille ; leur songerie se prend à la toile d'araignée des cordages ; V odeur de la mer fait se gonfler leurs narines, et V éclat de la mer là-bas les hypnotise.
On entend des musiques étrangères, par bouffées, des 7nies voisines.
UN ANGLAIS à carreciux^ à deux femmes qui x>assent.
Vous habitez! où?
l'une d'elles
Tout près d'ici : là.
l'anglais
Aurai-je le temps avant le départ du bateau?
l'autre
Sans doute, on a toujours le temps. Viens, je serai subtile.
l'anglais, hésitant.
Mais mais ôoui,mais
combien? Vous comprenez? Combien?
How much?
l'une d'elles le caresse.
Ce que tu voudras. Je fais les
pour Ailleurs. 165
Ang-lais surtout, et ils me reviennent ré-
g-ulicrement ; j'ai des recettes spéciales
Viens-tu?
l'anglais (3oui ! mais
UNE VIEILLE FEMME, fOrtC CU Cl\ah\ QUi
les épiait.
Allez, vous serez content, mylord; c'est ma perle.
l'autre, s' accrochant aux bras de l Anglais qui cède.
Et moi, mylord ! Et moi! nous ne nous quittons jamais
l'anglais
Venez aussi.
Ils disparaissent tous trois sous les portiques d'oie paillent des voix.