‹ L'émigration bretonne en Armorique du Ve au VIIe siècle de notre èreChapitre 1 sur 8 · RUE BONAPARTE · texte numérisé non relu

RUE BONAPARTE

INTRODUCTION

fflSTORIQUE ET EXPOSÉ DE LA QUESTION.

e fait de l'émigration des Bretons insulaires dans jéninsule armoricaine, du V* au VII* siècle de 'e ère, n'a pas été contesté avant le XIX* siècle : fallu arriver jusqu'à nos jours pour que l'esprit de idoxe, enhardi par le lointain des faits, ait osé le tre en doute. Seule la date de l'émigration a soulevé, commencement du XVII* siècle à la fin du XVIII', riolentes controverses. Quant à Timportance et aux iltats de l'établissement des Bretons insulaires en aorique, le seul côté vraiment discutable de la slion, de rares écrivains, au XVIIP et au XIX* siècle, songé à l'étudier.

ii nous remontons aux temps voisins de l'émigration, biographes des saints bretons et les écrivains caringiens sont d'accord pour attribuer l'exode des itons insulaires aux invasions saxonnes.

L partir du XII* siècle, sur l'autorité de Geoffroy Montmouth, qui ne faisait sur ce point particulier I reproduire le récit du plus discuté des écrivains ulaires, connu sous le nom de Nennius, les écrins armoricains croient fermement à l'arrivée des îtons en Armorique vers la fin du IV* siècle, avec tyran Maxime et un chef insulaire, Conan Mériadec.

[ INTRODUCTION

man aurait été, dès cette époque, «ur le contineiil, fondateur d'un puissant royaume breton; les Bretons ; seraient emparés de l'Armorique, auraient exterminé s hommes et épousé les femmes, après leur avoir »upé la langue, pour qu'elles ne pussent apprendre à urs enfants la langue indigène; d'où le nom de 'Aewicion (à demi-muets), donné, suivant Nennius, ir les Bretons insulaires aux Bretons armoricains, irce qu'ils parlent confusément (l).

La Chronique de Saint-BrJeuc , compilation du V siècle, imprimée par dom Morice dans ses "euves pour servir à l'histoire de Bretagne, que l'on !ut regarder comme le premier essai d'une histoire de •etagne(2), LeBaud(3), Alain Bouchard (4) au comencement du XVI* siècle, Bertrand D'Argentré (5) à la i du XVI* siècle, suivent Geoffroy de Montmouth.

[i) Unde nos illos vocamus in nostra liogua Letetoieion, id ; semitaceotes, quotiiam confuse loquuntur. Histor. Brit., . Stevenson, % 27; cf. Pétrie, Monumenta histor. hrit. innius, % XXIII. Le mot Letewicion est le pluriel de Leteteic, bitant Aa Litau, nom donné par les Gallois à la Bretagne moricaine. Nennius l'a décomposé en Let (à moitié) et wicion (se taisant), étymologie contredite par le bon sens la phonétique, à défaut de l'histoire.

[3) Dom Morice, mémoires pour servir de preuves à l'histoire Bretagne. Paris, 1743, t. I, p. 7-102.

[3) Le Baud, histoire de Bretaigne, publiée par d'Hozier 1638, mais écrite depuis 120 ans. V. chap, II, p. 30; ap. III, p. 33.

;4) Alain Bouchard, les grandes Chroniques de Bretaigne, jt. de 1514. V. le titre.

[5) Bertrand D'Argentré, histoire de Bretagne. Paris, 1618,

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Les écrivains bretons sont d'autant moins disposés à mettre en doute des traditions reposant sur le témoignage longtemps considérable de Nennius et de Geoffroy de Montmouth, qu'elles flattent leur amourpropre national et répondent à leur plus vive préoccupation : montrer les droits de la Bretagne à une indépendance à laquelle elle a renoncé, non sans regret, après l'avoir si longtemps et si vaillamment défendue. Les Bretons, disaient-ils, ont précédé les Francs sur le sol de la Gaule ; ils ont pris pied avant eux dans un pays de même race, de même langue ; ils avaient'le droit de résister aux prétentions des rois de France, étrangers à la Gaule et venus après eux.

Bertrand D'Argentré est, de tous les écrivains bretons, celui qui va le plus loin dans cette voie. Pour lui, les Bretons de l'Ile sont une colonie des Bretons armoricains ; les Bretons d'Armorique conservent, même sous les Romains, leur langue et leurs mœurs, et les Bretons insulaires, en revenant au milieu d'eux, ne font que reprendre leur place au foyer de la famille (1). A la cour des rois de France, on ne tarde pas à prendre ombrage des prétentions des écrivains bretons. L'histoire de Bretagne de D'Argentré, qui lui avait été commandée par les Etats de Bretagne, fut saisie en 1582, lorsqu'il ne restait plus à imprimer que le titre et la table, sur l'ordre de Henri III, sous prétexte qu'il y avait plusieurs choses contre l'honneur et les droits de

(1) D'Argentré, hist. de Bret., édit. de 1618, p. 17, 19; cf. Baedae Historise ecclesiasticae gentis anglorum, lib. I, cap. I, apud Pétrie Monum. historica britannica, p. 109. Londres, 1848, in-fol.

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la couronne de France (1). L'ouvrage ne put paraître qu'en 1583, revu et corrigé. Dès 1582, Nicolas Viguier, historiographe du roi, recevait l'ordre de préparer une réfutation des prétentions des écrivains bretons. Son travail, rédigé dès cette époque, augmenté en 1587, mais interrompu par les guerres civiles, ne paraît qu'en 1619, par les soins de son fils Nicolas Viguier, qui avait hérité de sa charge (2). La passion qu'il déploie dans sa réfutation aurait lieu de nous surprendre s'il ne commençait par déclarer qu'il y va de l'honneur de la couronne de France. Viguier n'a pas de peine à démontrer que l'établissement d'un royaume breton avec Conan Mériadec est une chimère. Pierre Dupuy, en 1655, soutient la même thèse que Viguier (3).

La lutte devient plus vive au XVIII® siècle ; la grande histoire de doin Lobineau, parue en 1707 (4), semble un outrage au trône et à l'autel.

Tout en repoussant la légende de Conan Mériadec et les inventions de Geoffroy de Montmouth, le bénédictin breton fait la part très-large aux émigrants de

(1) Dav. Clément, II, p. 50, d'après le catalogue de L.-H. de Loménie de Brienne, imprimé à Londres en 1724 (Brunet, Manuel du libraire, article D'Argentré).

(2) Traicté de l'ancien estât de la Petite-Bretagne et du droict de la couronne de France en icelle, contre les faussetés et calomnies des deux histoires de Bretagne composées par feu le sieur Bertrand D'Argentré. Paris, 1619. Pour la date de la composition de l'ouvraga et les causes qui l'ont inspiré, voir l'avis au lecteur.

(3) V. Dict. d'Ogée, 2e édit., t. I, p. 82.

(4) Dom Lobineau, histoire générale de Bretagne. Rennes, 1707; 2 vol.

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e de Bretagne : pour lui, ils metteat le pied sur le de l'Armorique dès le milieu du Y* siècle; les îmiers émigrants sont venus, vers 468, à l'appel l'empereur Anthémius, sous la conduite de leur Riothime, combattre chez les Bituriges, Euric et ses sigoths (d); ia fondation des évêchés de la péninle, à part Vannes, Rennes et Nantes, serait due X Bretons, ainsi que la conversion des habitants llo-romains de la péninsule, en grande partie payens. va de soi que dans le système de dom Lobineau, les etons n'avaient pas attendu l'autorisation des rois irovingiens pour s'établir dans le pays auquel ils aient imposer leur nom. Les réfutations ne se font s attendre : si l'abbé des Thuilleries se contente itre dom Lobineau d'arguments historiques (2), lutres adversaires de dom Lobineau ont recours à itimidation.

Le bénédictin dom Liron publie une réfutation de iuvre de dom Lobineau, au point de vue de l'histoire igieuse de la péninsule, sous le titre de : Apologie 'xr les Armoricains et pour les églises des Gaules, Hiculièrement delà province de Tours (Paris, 1708,

1) Voir plus bas, chap. III.

3) Dissertation sur la mouvance deBretagne, par Claude du ulioet, sieur des Thuilleries. Paris, 17U, in-12. On peut ailler encore l'ouvrage manuscrit : Traité de la souveraineté roi sur les Bretons et sur le duché de Bretagne, contenant iitation de l'histoire de cette province, par dom Lobineau ; ■ Fr. de Camps, abbé de Signy, in-fol. (Bibliothèque du père long, t. II, n* 37516). L'ouvrage ne paraît pas être de Fr. Camps (V, Dictionnaire d'Ogée, 2« édit., t. 1, p. 83).

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in-12). Si Ton en croit Vertot (1), dom Lobineâu, qui* connaissait le dessein de dom Liron, pour lui faire pièce et rendre sa réfutation sans objet, aurait fait un carton dans son histoire, à l'endroit visé par son adversaire; on y lit, en effet, que « ce ne serait pas assez estimer les travaux de Saint-Clair, d'Eunius et de plusieurs autres prélats qui avaient établi la foi chrétienne dans le pays, que de croire que le culte des idoles s'y fût conservé jusqu'à ce temps (2). » Il semble hors de doute que dom Lobineâu n'a fait, sur ce point, que céder aux ordres de ses supérieurs. Il a exprimé avec la plus grande netteté sa véritable opinion sur la conversion de la péninsule dans ses Vies des saints de Bretagne : « Quoi qu'on ait dit, dans la nouvelle histoire de Bretagne, que ce ne serait pas rendre assez de justice aux travaux apostoliques des évèques de Tours et de Nantes que de croire quHl y eût encore des payens en Armorique au commencement du VP siècle, tous les anciens auteurs des actes des saints de Bretagne conspirent à nous persuader du contraire (3). » On ne peut voir dans ces lignes qu'une

(1) Aubert de Vertot, histoire critique de rétablissement des Bretons dans la Gaule et de leur dépendance des rois de France et des ducs de Normandie, par M. Tabbé de Vertot, de l'académie des inscriptions et belles-lettres. Paris, 1720; 2 vol. in-12, t. I, p. QQ. — En 1710, Vertot avait fait paraître un traité sur la mouvance de Bretagne. Paris, in-12. — Cf. dom Lobineâu, réponse au traité de la mouvance de Bretagne. Nantes, 1712.

(2) Dom Lobineâu, histoire de Bretagne, t. I,, p. 7.

(3) Les Vies des saints de Bretagne, par dom Guy-Alexis Lobineâu. Rennes, 1725, p. 36. — Cf. dom Lobineâu , défense de la nouvelle histoire de Bretagne. Paris, 1708, in-12.

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protestation contre la violence qu'il avait dû subir et le désaveu d'une opinion qu'on lui avait imposée.

Dom Liron avait crié au sacrilège ; Vertot n'est pas loin d'accuser le bénédictin breton de trahison et de crime de lèse-majesté. Les troubles qui agitèrent la Bretagne lors de la conspiration de Cellamare s'expliquent, à son avis, par les erreurs historiques des Bretons : « Les mouvements qui viennent d'arriver en Bretagne et qui, par la sagesse du gouvernement, ont été heureusement arrêtés, m'ont fait naître la pensée que les mauvais desseins de quelques Bretons étaient peut-être l'effet d'anciennes erreurs où ils auraient été élevés au sujet des rois particuliers et des privilèges extraordinaires de cette province (1). » Un peu plus loin (2), il accuse Bertrand D'Argentré de n'avoir composé son histoire que par complaisance pour le duc de Mercœur. Fait sans critique, l'ouvrage de Vertot a sur ceux de ses devanciers l'avantage d'être d'une lecture facile. Il n'apporte aucune preuve nouvelle contre l'établissement des Bretons, au IV® siècle, avec Conan Mériadec. A la différence de Viguier, il se refuse à voir dans Riothime et les douze mille Bretons luttant chez les Bituriges contre le roi Euric et les Wisigoths, des Bretons venant d'Armorique. Retournant contre les écrivains bretons l'autorité d'Ingomar, écrivain du XI» siècle, dont nous ne connaissons les œuvres que par des fragments cités par Le Baud, ainsi que le témoignage du biographe de saint Winnoc, il soutient

(1) Aubert de Vertot, histoire critique, t. I, discours préliminaire.

(2) Ibid.„p. 37,

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que les Bretons insulaires n'ont émigré dans la péninsule armoricaine qu'au VP siècle, du temps de Clotaire P', sous la conduite du chef domnonéen Riwal.

La légende de Conan Mériadec, malgré son évidente fausseté et les solides réfutations dont on l'avait honorée, reprend crédit avec dom Morice, Gallet (1), Ogée, les auteurs de l'Art de vérifier les dates, et plus récemment avec MM. de Roujoux, Daru, Manet (2).

Dans cette longue querelle entre Bretoyis et Français, il n'y a en jeu, au fond, qu'une seule question : savoir jusqu'à quel point, en droit et en fait, la Bretagne relevait de la couronne de France; le débat ne porte que sur un seul point : la date de l'arrivée des Bretons insulaires en Armorique.

Deux ' hommes seuls, dom Lobineau et dom Le Gallois (3), ont assez de hauteur d'esprit pour s'arracher aux passions de la polémique et essayer de se rendre compte de l'importance de l'émigration bretonne, des moeurs et de l'état social des émigrants, de la façon dont ils se sont établis en Armorique, des résul- • tats de cette émigration.

Ils ont été suivis dans cette voie, de nos jours, par les écrivains qui se sont le plus occupés de l'émigra-

(1) Dom Morice et D. L. Charles Taillandier, histoire ecclésiastique et civile de la Bretagne. Paris, 1750-1756, 2. vol. in-fol. V. préface XI et livre 1er. — Mémoires de Gallet, ibid., livre 1er. — Cf. Desfontaines, histoire des ducs de Bretagne. Paris, 1736, t. V et VI.

(2) Dictionnaire d'Ogée, 2e éd., t. I, p. 83.

(3) Dom Le Gallois, mémoires inédits sur les origines bretonnes. Anciens Blancs-Manteaux, XLIV, p. 190 et suiv. (Fragments cités par de Gourson. Gartul. de Redon, GGGXLIII.)

INTRODUCTION. XUI

îh bretonne : M. Aurélien de Courson et M. Arthur de Borderie.

Un moment cependant, on peut craindre que la quesjn ne se déplace de nouveau et que la querelle, sous le nouvelle forme, ne reprenne entre Bretons et rançais.

M. Varin, à propos de la date de l'arrivée des Bre- <ns, semble mettre en doute le fait même de l'émiration, qu'on n'avait pas encore songé à nier. Il accuse s écrivains bretons de rancune, de patriotisme étroit; )m Lobineau, de persécuté, devient persécuteur : il it coupable de la plus noire ingratitude envers son aître, dom Liron. Quinze écrivains, s'écrie M. Varin (1), it écrit des histoires générales de Bretagne, et aucun eux, sauf un modeste curé de campagne, Gallet, au VIII* siècle, n'a essayé de prouver le fait capital de imigratioD. Par un procédé fort habile, s'il était moins innn, M. Varin fait de Gallet, le plus médiocre des irivains bretons, Gallet, qui croyait à Conan Mériadec â toutes les fables de Nennius et de GeofTroy de ontmouth, le principal champion de l'émigration brenne en Armorique. Il accumule un formidable appareil ï preuves contre un adversaire que seul il prend au srieux. La bruyante entrée en campagne de M. Varin tntre les écrivains bretons explique comment l'éminent iteur des Institutions de la Gaule mérovingienne, . Le Huérou, a pu déclarer gravement que la question s l'émigration bretonne était délicate et dangereuse (2). 9 bon sens, l'impossibilité de lutter contre l'évidence

(1) Dict. (l'Ogée, 2* éd., p. 8S«i.

(2) Dict. d'Ogée, 2« édit., 1. 1, p. EW.

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ne tardent pas à reprendre leur droit. M. Varin est brusquement converti à la théorie de l'émigration : à l'entendre, on jurerait qu'il n'en a jamais douté. On trouve, non sans surprise, dans le mémo ouvrage, à quelques pages de distance des dédaigneuses et amères paroles de M. Varin à l'adresse des historiens bretons (t), la déclaration très-nette du même écrivain que son opinion est celle de dom Lobineau; le débat entre M. Varin et les écrivains bretons se réduit à une simple question de chronologie. < Nous croyons, dit-il, que la colonisation s'est effectuée successivement, par suite d'émigrations qu'amenèrent d'abord peut-être les ravages des Pietés, et certainement ensuite l'invasion saxonne, durant la première moitié du V^ siècle. ■

Aujourd'hui, la question de l'émigration bretonne, si elle est, par certains côtés, délicate, a cessé d'être dangereuse; on peut, sans risquer la Bastille, soutenir que les Bretons, en s'établissant en Armorique, se sont passés de l'autorisation des rois francs, et leur attribuer la fondation de la plupart des évêchés de la péninsule sans encourir l'anathème.

Le fait même de l'émigration a été nié de nos jours par trois archéologues distingués : M. Bizeul, en Bre* tagne, connu surtout dans sa province ; M. Wright, en Angleterre, et M. Vincenzo de-Vit, en Italie. Absorbé par la recherche des traces des Romains dans la péninsule, frappé de l'abondance des ruines qui y témoignent de leur séjour et de la présence d'une population nombreuse, M. Bizeul ne voyait pas de place pour des émigrants dans cette partie de l'Armorique et re-

(1) Dict. d'Ogée, 2= édit., t. I, p. 260,

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poussait avec nae véritable indignation l'idée d'nne prise de possession de ce pays par les Bretons insulaires (1). Fermant l'oreille aux arguments de ses adversaires, ne se souciant même pas d'apporter à sa thèsequelque argument plausible, M. Bizeul, les yeux obstinément fixés sur les ruines et les voies romaines, a persévéré jusqu'au bout dans son opinion, avec un entêtement vraiment breton.

Par une coïncidence fort singulière, sous l'empire de préoccupations analogues, M. Wright arrivait à ne plus retrouver en Grande-Bretagne, au V° siècle, après le départ des Romains, qu'une population entièrement romanisée (2) : il y avait dans ce pays tant de voies romaines, tant de bornes milliaires, tant de débris d'édifices romains, de tous côtés tant de traces ineffaçables de la domination romaine ! En vain lui montraiton, au VI' siècle même, après l'arrivée des Saxons, une chaîne ininterrompue, du nord-ouest au sud-ouest, de populations de race et de langue bretonne : pour M. Wright, c'était le résultat, au V* siècle, d'une invasion armoricaine !

La thèse de M.^olt Vincenzo de-Vit est au moins aussi étrange (3). Les Bretons d'Armorique seraient de race germanique. Descendus du Jutland au premier siècle

(1) Bizeul, mémoire sur la carte romaine de la péainsule armot'icaine. Congrès scientifique de France, XVIa sesBion tenue à Rennes, 1819, t. II, p. 54-55.

(S) Tli. Wright, Essaya on archœologieal objecta, 3 vol. London, 1861. — The Celt., the Roman and the Saxon. London, 1875.

13) Dott. Vincenzo de- Vil, Dieaertazioni aui Brltanni e aui Cimbri, edit. seconda. Milano, 1882.

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de notre ère vers la Gaule belgiqae, ot Pline (1) nous les montre cantonnés, ils restent soumis an peuple romain jusqu'au V siècle : ce sont leurs bandes que l'empereur Anthémius appelle contre les Visigoths. Après la chute défiaitive de l'empire romain, ils se retirent dans la péninsule armoricaine, à laquelle ils donnent leur nom et leur langue. M. Vincenzo de-Vit a été amené à cette théorie, qui n'est qu'un tissu d'invraisemblances, en voulant voir deux peuples différents dans les soldats de la Cohors I. Britannica milliaria et ceux de la Cohors I. Brittonum milliaria, qui, d'après un diplOme de Domitien, combattaient en même temps en Pannonie (2). Un de ces peuples seraient les Britanni dont nous venons de parler. Le Jutland, suivant M. Vincenzo de-Vit, serait l'île Brittia (3) que Procope met entre Thulé et l'Ile de Bretagne. Les Brittones ou Britanni auraient habité dans cette Ue, suivant Procope, avec les Angles et les Frisons. Les Bretons de l'Ile de Bretagne seraient eux aussi sortis de l'Ile Brittia, mais à une époque bien antérieure; ce qui explique, selon M. Vincenzo de-Vit, que, pressés par les Pietés et les Scots, ils aient appelé les Angles et les Saxons à leur aide (4). La question de langue n'embarrasse pas M. Vincenzo de-Vit. Dans une courte note (5), il rappelle que, sur la droite de la mer des Suèves, habitait te peuple

(1) Pliaius, lib. IV, cap. 31, g 106.

(3) Dott. V. de V., Dissert., p. 12.

(3) Dott. Vincenzo de-Vit, DisBertazioni, p. 63-64.

(4) Ibid., p. 19 en note, (j) Ibid., p. 46, note 41,

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Ëstii, dont, saivant Tacite, les mœurs étaient semés à celles des Snèves, mais la langue plus raplée de celle des Bretons. Rien d'étonnant, par ^eat, à ce que des peuples de cettç région, rant en Armoriqae, aient eu la même lan^e es Bretons insulaires sortis du même pays avant M. Vincenzo de-Vit néglige de nous apprendre quel prodige ces Britanni de Pline auraient si conservé lear langue et leur nationalité, penciûq siècles de domination romaine, an miliea iuples romanisés; comment deux peuples, comme ïritanni de l'île de Bretagne et ceux du conti- , séparés bien avant notre ère , en supposant ( fussent de même origine, au X* siècle encore, ae nous le verrons, parlent une langue absoluidentique : c'est aller, d'ailleurs, contre l'évidence e et toutes les données de la linguistique que de des Bretons un peuple de race germanique, incenzo de-Vit paraît étranger aux travaux les sérieux sur l'émigration en Armorique, et il •e les sources mêmes oil l'on peut étudier la :ion. Parmi les écrivains modernes qui s'en sont pés, il ne cite que M. Halléguen, dont l'autorité alie semble plus considérable que dans son propre . Il ne connaît d'autre témoignage que celui inhard, dont il récuse d'ailleurs l'autorité. On t vraiment en droit de retourner contre M. Vin- ) de-Vit le reproche de légèreté qu'il adresse si (ment aux autres, et sans le renom mérité de jur, et le succès que semble avoir trouvé en Italie éorie, nous nous serions dispensé de parler d'une

VUI INTRODUCTION

iuvre gni ne peut que faire tache au milieu de traaux justement estimés.

Voulant, comme M. Bizeul, écarter à tout prix l'idée 'une émigration insulaire importante, M. Morin, proisseur d'histoire à la Faculté des lettres de Rennes, il

a peu d'années encore, a eu recours à une hypothèse ue l'on n'accusera pas de manquer d'originalité (1). [. Morin suppose la résurrection, au Y' siècle, en rmorique, d'une ancienne population, dont les Britanni e Pline seraient un reste, arrivée dans la péninsule à ne époque inconnue, en partant du nord-est et en Liivant les côtes, puis soumise à son tour par des Duquérants belges, Osismes, Véoètes, Redons, et risant enfln la couche peu épaisse de population trangère sous laquelle elle avait disparu, pour repaiître avec son nom, son caractère propre et sa langue.

y aurait bien eu quelques émigrés bretons insulaires, lais ils étaient sans doute peu nombreux et n'ont uère laissé de traces ; on eu trouve la preuve, suivant [. Morin, dans la langue et le type physique des abitants. La langue, suivant M. Morin, renferme bien uelques éléments cambriens et comiques, mais le )nds, surtout l'orthographe et la prononciation, est pécial, propre à l'Armorique, si l'on excepte quelques ■aces d'infusion germanique, par exemple, le C'h ! Il st évident que M. Morin connaît mal Zeuss, qu'il cite Duvent.

L'argument tiré du type physique est plus souteable, sans être mieux fondé; il a été repris par l'école nthropologique nouvelle, et on le retrouve, non sans

(1) Morin, les Britanni. Pavie, 1862.

INTRODUCTION. XIX

étonnement; dans la Géographie de M. Elysée Reclus (1). Le nombre des hommes grands et blonds n'est pas considérable aujourd'hui dans la Bretagne armoricaine, ce qui serait inexplicable, suivant les anthropologistes, si Ton admettait une émigration considérable venue de Grande-Bretagne. Le raisonnement pèche par la base : on peut mettre les anthropologistes au défi de prouver que le type grand et blond était celui des Bretons insulaires, et de déterminer, par conséquent, dans quelle proportion il a pu modifier un type qui n'est guère mieux connu : celui des habitants de la péninsule à cette époque. Ce type breton insulaire grand et blond a été rêvé par M. Morin et ceux qui l'ont suivi ; ce n'est pas le portrait que nous fait Giraud de Barri (Giraldus cambrensis), au XIP siècle, de ses compatriotes de Galles, dont il oppose le type brun et bronzé au teint plus clair des Saxons (2). M. Elysée Reclus, sans s'apercevoir qu'il tombe dans une contradiction, prend soin d'ailleurs de nous apprendre Ini-même que les habitants de la Cornouailles anglaise sont en tout semblables à leurs frères bretons d'au-delà de la Manche (3). Quant aux classifications ethnologiques des peuples celtiques, à leur division en Galls et

(1) Elysée Reclus, nouvelle Géographie universelle, livre II, chap. VIII, p. 612.

(2) Giraldi cambrensis opéra, edited by Brewer. London, 1861, 7 vol., t. VI. Descriptio cambriae, cap. XV; cf. ibid., cap. VIII.

(3) Elysée Reclus, nouvelle Géogr. univ., livre IV, chap. V, p. 405 : Le climat, les eaux, le sol, les hommes, tout se ressemble de rive h rive.

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Kymris, ou à la division en Celtes et Kymris que Pécole d'anthropologie a mise à la mode, elles reposent, particulièrement en ce qui concerne les Bretons, sur des erreurs de nom que le progrès des études celtiques aurait dû depuis longtemps faire disparaître (1). En somme, le fait môme de l'émigration n'a pas été sérieusement contesté et ne pouvait guère l'être. Ce qui est plus discutable, ce sont les résultats de cette émigration au point de vue de la langue, des institutions civiles et religieuses, c'est la façon dont s'est fait l'établissement des Bretons en Armorique : est-ce par un accord avec la population indigène, trop faible pour résister ou voyant sans déplaisir s'établir sur son sol une population de même origine et de même langue, ou par voie de conquête? L'homme qui, de nos jours, a répandu le plus de lumière sur cette question si complexe, M. de la Borderie, croit que les Bretons sont venus en Armorique au milieu du V® siècle, dans un pays presque désert, dont les habitants fort clairsemés étaient payens, et qu'ils y ont apporté leur nom, leur langue, leur religion et leurs institutions. Leur établissement se serait fait sans lutte; c'étaient des exilés chrétiens, fatigués de la guerre, soupirant après le repos, mais en même temps animés d'une grande ardeur de prosélytisme, des propagateurs de la foi et de la civilisation (2). Frappé du fait que les noms de lieux de la zone occupée par les Bretons ont

(1) V. plus bas, chap. I, § 3.

(2) A. de la Borderie, annuaire historique et archéologique de Bretagne. Rennes, 1861, p. 72 et suiv. Annuaire historique et archéologique de Bretagne. Rennes, 1862, p. 93 et suiv.

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une forme très-différente de ceux de la partie de la péninsule où ils ne se sont pas établis^ constatant l'étroite parenté de la langue bretonne armoricaine î^vec le breton insulaire, M. de la Borderie en a conclu qm le gaulois avait totalement disparu au moment de Imv arrivée et que le breton d'Armorique est de toutes pièces une importation insulaire. M. de Courson, dans ises prolégomènes au cartulaire de Redon, reproduit la plupart des idées de M. de la Borderie et abandonne même l'opinion qu'il avait autrefois soutenue, que les émigrations avaient commencé vers la fin du IV® siècle (1), Notre thèse se rapproche beaucoup de celle de M. de la Borderie. Comme lui, nous croyons que les Bretons ont apporté en Armorique leur nom, leur langue et leurs institutions. Sans aller jusqu'à prétendre que les habitants del'Armorique fussent pour la plupart payons, nous montrons que les évêchés de Vannes, de Nantes et de Rennes seuls sont gallo-romains, que la fondation des autres évêchés est due aux insulaires. Nous nous séparons de M. de la Borderie, en ce qui concerne la façon dont les émigrants se sont établis en Armorique ; pour nous, leur établissement s'est fait violemment, et nous avons des Bretons envahisseurs une autre idée que lui. Le progrès des études celtiques nous a permis d'apporter plus de rigueur dans la question de langue, qui, dans notre sujet, est capitale; dans la classification de certains documents, notamment des Vies des saints ; enfin,

(1) Aurél. de Gourson, cartulaire de Redon. Paris, 1873; prolégomènes. — Cf. Gourson, histoire des peuples bretons dans la Gaule et les îles Britanniques, langue, coutumes, mœurs et institutions. 2 vol. in-8o; 1846, Paris.

xxn

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plus de sûreté dans les identifications de noms de lieux. Après une revue rapide des sources de notre travail, nous montrons l'état de la péninsule armoricaine au V* siècle; puis, après avoir constaté que ce pays, galloromain au V® siècle, apparaît transformé et, en grande partie, bretonisé au VI®, nous étudions dans un troisième chapitre l'état des Bretons insulaires au moment de leur départ de la Grande-Bretagne ; dans un quatrième chapitre, nous les suivons en Armorique, nous assistons à leur lutte contre les Francs, et nous essayons de dégager les résultats divers de leur établissement définitif sur le sol de leur nouvelle patrie.

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