CONCLUSION
L'émigration bretonne en Armorique, du V» au VII® siècle de notre ère, est un des faits les mieux prouvés de l'histoire.
Au V® siècle, la péninsule armoricaine, comprenant les cités des Namnètes, Redones, Veneti, Ossismii, Curiosolites, est complètement romaine de langue et de culture. Son sol est sillonné de voies romaines reliant des villes importantes, situées pour la plupart sur le littoral : le centre de la péninsule, couvert de forêts, est peu peuplé. L'histoire de la péninsule est celle du reste de l'Armorique. Les habitants sont en grande partie chrétiens : les cités des Namnètes, des Redones, des Veneti, sont constituées en évêchés.
Au VI* siècle, la péninsule armoricaine, moins la plus grande partie du territoire des Redones, des Namnètes et un coin du pays des Veneti, a entièrement changé de face : nom, langue, mœurs, tout y est transformé. Au lieu d'Armoricains alliés des Francs, on voit apparaître des Bretons, leurs ennemis déclarés. Sans parler du témoignage des hagiographes et des historiens, le nom de ce peuple, sa langue, le nom de ses plus importantes tribus, nous apprennent qu'il vient de Pile de Bretagne et principalement de l'ouest et du sud-ouest. Une première invasion des Angles et des Saxons a déterminé, vers le milieu du V° siècle, dans
ce pays, un mouvement d'émigration. C'est à la panique causée par la brusque attaque de ces peuples germains que nous devons l'apparition sur le continent des douze mille Bretons de Riothime, à la solde de l'empereur Anthémius contre les Wisigoths, et peutêtre aussi la fondation de Coriosopitum (Quimper) par des Gornovii insulaires. Le gros des émigrés ne paraît pas cependant avoir quitté l'île avant les premières années du VI« siècle ; c'est seulement à cette époque que les deux principales tribus passées en Armorique, les Gornovii et les Domnonii, se trouvent en contact direct avec les envahisseurs. L'émigration a dû se continuer pendant tout le cours du VI« siècle, comme le montrent quelques vies de saints. Le territoire des Gornovii en Grande-Bretagne n'a été complètement occupé que vers 607.
Les Domnonii couvrent tout le littoral nord de la péninsule armoricaine depuis le Gouesnon jusqu'à la rade de Brest. De bonne heure, les pagi d'Ach et de Léon forment une principauté gouvernée par des chefs particuliers, sous la suzeraineté des rois de Domnonée. Les Gornovii s'emparent de tout le territoire situé entre la rade de Brest, les monts d'Arrée, l'Océan, l'EUé, le Blavet, rOust et la source du LefF. A l'ouest, sur la rive gauche de l'Ellé et du Blavet, sont cantonnés les Bretons de Bro-Waroch, dont le pays est ainsi appelé du nom de leur plus glorieux chef au VP siècle. Nous ne savons pas exactement de quel point de l'île de Bretagne ils sont partis. Ils se répandent autour de la ville de Vannes ; leur avant-garde, dès la première moitié du VP siècle, est solidement établie dans la presqu'île de Guérande. G'est cette peuplade belliqueuse qui mène
a lutte contre les Francs : il n'est guère question que l'elle parmi les peuplades bretonnes, chez les écrivains mérovingiens et carlovingiens.
Les Bretons sortent d'un pays qui a été longtemps sous a domination de Rome, mais que la civilisation romaine t'a pas assimilé. Quelques mots latins dans leur langue, les ruines romaines sur le sol de la Bretagne, sont à peu irès les seules marques du passage des Romains. Les iretons sont chrétiens. Les émigrants comptent dans eurs rangs un très-grand nombre de moines. Les molastères s'élèvent rapidement en Armorique. Plusieurs leviennent des centres de population importants. Les aonastères de Samson à Dol, de Malo à Lan-Aleth, de irieuc à la place où s'élève la ville de Saint-Brieuc, de Tutwal à Tréguier, deviennent le berceau d'autant l'évêchés. Leur juridiction, d'abord sans doute mal léflnie, ne tarde pas à se renfermer dans des bornes irécises. Noménoé, an IX' siècle, n'a pas eu à créer l'évêchés à Dol, Saint-Brieuc, Aleth et Tréguier : il l'a fait que reconnaître un fait accompli, lui donner me consécration officielle et aussi séparer nettement ï dignité épiscopale de la dignité abbatiale, qui, sinon e droit, au moins de fait, paraissent avoir été insépaables jusqu'au IX' siècle, dans ces circonscriptions eligieuses. Les évêchés de Cornouailles et de Léon, ondes par des moines insulaires, semblent, de tous es évêchés bretons, avoir eu les premiers une exisence officielle et régulière. Le principe qui a présidé L la formation des évêchés bretons est le même qui a licté la transformation des cités en évêchés, avec cette leule différence qu'ici il ne s'agit pas de cités galloomaines, mais de tribus bretonnes. Les coutumes re-
ligieuses particulières aux Bretons de l'Ue ont sans doute été en vigueur chez les Bretons d'Armorique : nous le savons notamment pour la tonsure. Leur clergé se montre aussi peu disposé que dans l'île à se soumettre à une juridiction étrangère, et Noménoé ne fait que déférer au vœu national en donnant à l'Eglise bretonne l'autonomie et en la déclarant séparée de la métropole de Tours.
Habitués à la guerre, quittant leur patrie pour ne pas subir le joug des Saxons, les Bretons se signalent en Armorique, comme en Grande-Bretagne, par leur haine de l'étranger, leur amour pour l'indépendance et leur ardeur infatigable à la défendre.
Ce n'est pas une parenté d'origine qu'ils ont depuis longtemps oubliée qui les attire en Armorique ; ils ne peuvent aller ailleurs. L'Irlande est occupée par des ennemis. Le nord-ouest de la Gaule est au pouvoir des Francs et trop peuplé pour qu'ils puissent songer à s'y établir. La péninsule, loin du centre d'actions des Francs, peu peuplée à l'intérieur et peut-être même sur les côtes par suite des ravages des pirates, leur offre un asile assuré. Ils ne tardent pas à expulser ou à soumettre la population des cités des Curiosolites, Ossismes et Vénètes. Les Gallo-Româins de Rennes et de Nantes, ceux de la ville de Vannes , ont en eux des voisins turbulents et des ennemis infatigables. Ils semblent ne vivre que de guerres et de pillages. Ils peuvent être battus, jamais ils ne sont découragés. Aussi leurs progrès sont -ils rapides. Les Carlovingiens arrêtent un moment leurs conquêtes. Elles reprennent avec Noménoé. Au IX® siècle, un puissant État, celtique de langue et de mœurs, semble définitivement fondé dans
la péninsule armoricaine. Il est à prévoir que les populations de Rennes et de Nantes, encore gallo-romaines, ne résisteront pas longtemps à la puissance d'assimilation des Bretons ; elles sont d'ailleurs entamées sur plusieurs points. C'est précisément à cette époque, vers le commencement du X® siècle, que le courant créé par l'émigration s'arrête et que la puissance d'expansion de la population venue de l'île de Bretagne va se trouver brisée. L'élément breton commence même bientôt à reculer devant l'élément gallo-romain. Au XIP siècle, au lieu d'une péninsule entièrement celtique, nous trouvons un pays à moitié gallo-romain, gouverné par des princes qui ne connaissent même pas la langue des émigrants et sont Français de culture et d'éducation. La cause première de cette décadence de la nationalité bretonne, lorsqu'elle vient de triompher dans la péninsule, c'est la grande invasion normande du X® siècle.
Rien n'est plus dramatique que l'histoire des relations et des luttes des Bretons et des Normands. Quelquefois unis dans un commun amour du pillage et des aventures, les deux peuples étaient plus souvent ennemis; il n'y avait pas place pour eux deux sur le sol de la péninsule; il fallait que l'un ou l'autre succombât. La péninsule, par son admirable situation entre les deux pays les plus chers aux Normands, la Grande-Bretagne et la France, avec ses bras de mer profonds, aux rives couvertes de bois, les nombreux ports creusés par tant de rivières à leur embouchure dans la mer, excitait par dessus tout les convoitises des pirates. Ils se sont acharnés à la conquérir. Pendant à peu près un quart de siècle, ils en ont été les
maîtres^ et ils y eussent fondé un Etat puissant^ dans lequel ils n'auraient pas été, comme dans la province à laquelle ils ont donné leur nom, absorbés par une population nombreuse et arrivée à un état de civilisation dont les avantages matériels ne pouvaient manquer de les séduire, s'ils n'avaient eu devant eux un peuple qui ne leur cédait pas en courage, en humeur batailleuse, et qui avait sur eux l'avantage de défendre sa patrie et son indépendance. Sans l'énergie des Bretons, la péninsule devenait une véritable Scandinavie. Mais, malgré son triomphe définitif sur les Normands, la Bretagne celtique a été profondément atteinte par l'invasion. Nous avons vu que la faite d'une notable partie de la population conquérante avait laissé le champ libre à l'élément gallo-romain, représenté dans une partie de la zone bretonisée par les gens attachés à la glèbe. Il fut bientôt considérablement renforcé par l'union définitive des pays de Nantes et de Rennes, d'où les Bretons, assez clairsemés d'ailleurs au IX* siècle, avaient, au X®, à peu près complètement disparu, si on excepte la zone de Guérande. La délivrance de la péninsule par les Bretons, le prestige acquis par eux, leur avait gagné l'estime des populations gallo-romaines : elles devinrent bretonnes de cœur: mais l'élément celtique, très-éprouvé par l'émigration et la guerre, ne se trouva plus assez fort pour se les assimiler et les rendre bretonnes de langue. La population gallo-romaine, réconciliée avec les Bretons, joua bientôt dans la péninsule un rôle prépondérant. Les unions entre les chefs bretons et les familles françaises devinrent fréquentes. La langue française devint la langue de la cour et des grands; la langue des conquérants ne fut jamais en-
ignée. Aiusi se prépara peu à peu l'union avec ]a •ance d'un pays dont ]a possession était pour elle icessaire et dont la conquête, s'il fût devenu breton i langue et de culture, n'eût pu s'acheter qu'au prix i guerres d'extermination. Ainsi se trouvèrent en irtie paralysés les effets de l'émigration bretonne, qui iraient pu être bien autrement profonds et durables.
Vd et lu en Sorbonne, le 29 Janvier 1883, ir le Doyen de la Faculté des Lettres de Paria : A. HIMLY.
Vu ET PERMIS d'imprimer :
Le Vice-Recteur de l'Académie de Parti, GRÉARD.