‹ L'émigration bretonne en Armorique du Ve au VIIe siècle de notre èreChapitre 6 sur 8 · LES BRETONS INSULAIRES EN ARMORIQUE · texte numérisé non relu

LES BRETONS INSULAIRES EN ARMORIQUE

". — Date et cause de l'émigration; régions 'ou partent les émigrants j témoignages des istoriens et des hagiographes.

,'émigration des Bretons insulaires a été causée par JDvasions des Angles et des Saxons, mais il est Icile de déterminer en quelle année eile a comice.

)ébarrassés des troupes romaines qui évacuent l'Ile iplètement en 407 (1), les Bretons ne tardent pas à sser les magistrats romains, prennent les armes repoussent les barbares que le départ des troupes it enhardis (2). Quelque temps après (410?), une re d'Honorius invite les cités de Bretagne à pourr elles-mêmes â leur sécurité (3). Que s'était-il

.) Prosper Aquitani chronic. ap. Labb., bibliolh. nova ms.,

i) ZoBime, hist. novœ, lib. VI, c. 6.

t) Ibid., lib. VI, c. 10 : "Ovwpiou Sï faiy.<t.%ai Trpîj« wit tv

rrccvi'a ;fpT,oa^évou itdXsiî çuXîtrsoOai irapayyÉXJouai, StopsaCç t^

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passé dans l'intervalle? Les Saxons seraient-ils venus seconder les efforts impuissants des Pietés et des Scots, comme ils l'avaient déjà fait vers 364, au témoignage d'Ammien Marcellin (1), et les Bretons ou tout au moins les cités romaines de Bretagne auraient-elles fait appel à l'empereur? La lettre d'Honorius suppose une demande de secours. C'est probablement cet appel à Honorius que Gildas aura transformé en appel à Aetius, pour la troisième fois consul (446); la lettre des Bretons semble rédigée de la main même de Gildas (2). Les Saxons avaient déjà pris pied en Bretagne, d'après Prosper Tyron, la dixhuitième année du règne de Théodose, en 441 (3). De plus, Constantin (4), le biographe de saint Germain d'Auxerre, etBède, qui sans doute ne fait que le suivre, mentionnent une victoire remportée par les Bretons, enflammés par les -exhortations du saint, sur les Saxons et les Pietés, le jour de Pâques, aux cris d'alleluia, vers 429; c'est la date qu'assigne Prosper d'Aquitaine à la première mission de saint Germain, envoyé en Bretagne avec Loup de Troyes pour combattre l'hérésie de Pelage (5).

OévTcov ypT^ixocTcov 6 [/.èv *Ov(opioç 7JV èv pa(JT(i)V7j TcàffT) TTjv Twv aTravTayou (jTpaTtcoTwv £7ri(i7:a(ià|ji.evoç euvoiav.

(1) Ammiani Marcellini, lib. XXVI, cap. 4.

(2) Gildas, De excid. brit., cap. XVIL

(3) Prosperi chronicon apud Labbseum, biblioth. nova ms., 1. 1, p. 96.

(4) Vita Germ., auctore Gonatautio, aa. ss. BolL, 31 juillet, t. VII, lib. I, cap. V-VI, p. 211-214; — cf. Bsed., hist. ecclés., lib. I, cap. XX.

(5) Prosperi Aquitani chronicon ap. Labb., biblioth. nova ms., t. I, p. 96.

Il n'est donc pas trop téméraire de supposer que Gildas a commis un anachronisme. Les invraisemblances sont d'ailleurs nombreuses dans son récit. Si on l'en croit, à un premier appel des Bretons, les Romains auraient répondu par l'envoi d'une légion. Cette légion aurait repoussé l'ennemi et, en partant, aurait conseillé la construction d'un mur entre les deux mers. Ce peuple insensé construit en effet un mur, mais il emploie la terre et non la pierre, ce qui rend l'ouvrage inutile (1). Les barbares reparaissent : nouvel appel; envoi d?une autre légion. Cette fois, après avoir débarrassé la Bretagne de l'invasion, les Romains construisent eux-mêmes un mur de pierres (2) le long du vallum établi par Sévère (3) et apprennent aux Bretons à fabriquer des armes (4). Après leur départ, les indigènes vont s'établir sur le haut du mur et, pendant que les Pietés et les Scots les accablent de traits, eux, tout tremblants, aussi incapables de se défendre que de fuir, restent là jour et nuit, hébétés, plongés dans la stupeur (5). Après cette défense, les indigènes désespérés auraient fait appel à Aetius. Nous ne nous arrêterons pas à relever toutes les puérilités entassées

(1) Gildas, De excidio brit., cap. XIL ... qui vulgo irrationabili factus non tam lapidibus quam cespitibus non profuit; — cf. Baedse, hist. eccles., lib. I., cap. XIL

(2) Gildas, De excid., cap. XIV.

(3) Bsedse, hist. ecclés., lib. I, cap. XII.

(4) Gildas, De excid., cap. XIV.

(5) Gildas, De excid., cap. XV. Statim ad hsec in edito arcis acies segnis ad pugnam, inhabilis ad fugam, trementibus praecordiis inepta, quœ diebus ac noctibus stupido sedili marcebat.

dans ce récit : le mur de gazon d'Antonin, le mur de pierres de Sévère, construits au V® siècle; ces peuples que Gildas nous montre plongés dans le luxe, possédant de magnifiques demeures, des forteresses solides (J), etc., maintenant incapables de construire un mur; ces guerriers qui luttent sans désavantage contre les mêmes ennemis pendant un demi-siècle, tremblants, paralysés par la plus stupide lâcheté, criblés de traits et restant tranquillement assis à Tendroit le plus exposé du rempart!

S'il paraît certain que les Saxons ont ravagé la Bretagne peu de temps après le départ des Romains (2), il semble cependant probable qu'ils n'ont pas réussi à y prendre pied avant le milieu du V® siècle. Bède les fait venir un peu plus tard que Prosper Tyron, vers 449, sur l'invitation d'un roi breton, Vortigern, incapable de résister aux Pietés et aux Scots (3), et probablement en lutte contre d'au très peuplades bretonnes; car les Bretons de Stratclut et du Cumberland, qui alors devaient s'étendre d'une mer à l'autre, formaient, avec les Bretons de Galles, une barrière capable de défier les efforts des envahisseurs calédoniens. Les Saxons auraient bientôt tourné leurs armes contre les Bretons,

(1) GildaSy ibid., cap. I.

(2) Nennius, hist., cap. XL D'après lui, il se serait écoulé depuis la première année de l'arrivée- des Saxons jusqu'à la quatrième année du règne du roi breton Mermin, 429 ans. Or, Mermin est mort, d'après les annales de Gambrie, en 844. Il s'ensuivrait que les Saxons seraient arrivés en Bretagne dans les premières années du V« siècle.

(3) Bsedae, hisU eccl., lib. I, cap. XV; — cf. Gildas, De excidio brit., cap. XXIIL

après avoir fait alliance avec les Pietés et les Scots^ et auraient profité de la panique causée par ce revirement inattendu pour porter partout le fer et le feu. Parmi les indigènes qui échappèrent au massacre, les uns, suivant Gildas (1), s'enfuirent dans les montagnes, les autres gagnèrent les contrées d'outre-mer. Nul doute que les couleurs du tableau ne soient forcées ; un fait seul paraît certain : l'émigration, dès ce moment, d'une partie de la population. Gildas (2) la mentionne au début de son œuvre ; il est obligé de s'appuyer, pour le tableau de la Bretagne sous les Romains, sur des écrits étrangers, ceux de sa patrie ayairt été détruits par le feu de l'ennemi ou emportés au loin par les navires des exilés.

Gildas ne nous apprend pas où ces exilés allèrent se réfugier. La présence d'un évêque des Bretons, Mansuetus^ au concile de Tours de 461 (3), sans désignation de siège épiscopal, donne à penser qu'ils allèrent chercher un asile en Gaule, le pays le plus voisin, dont les habitants chrétiens comme eux et soumis encore en grande partie à la domination romaine, ne pouvaient

(1) Gildas, Deexcid. brit., cap. XXV. ...alii transmarinas regiones petebant.

(2) Gildas, ibid., cap. II. ...Illa tamen proferre conabor in médium quae temporibus romanorum imperatixrum passa est (insula) et aliis intulit civibus longe positis mala, quantum tamen potuero, non tam ex scripturis patriaB scriptorumve monimentis, quippe quae, vel si qua fuerint, aut ignibus hostium aut civium exulum classe longius deportata non compareant, quam transmarina relatione, quae çrebris irrupta întercapedinibus non satis claret.

(3) Labbe, Sacrosancta concilia, t. IV, p. 1053.

les traiter en ennemis. Le nord de la Gaule, occupé en partie par les Francs, ne pouvant leur offrir un refuge, il n'est pas trop téméraire de placer l'évêque Mansuetus et ses compagnons dans la péninsule formant l'extrémité du tractus armoricanus et relevant tout entière de la métropole de Tours. Le même raisonnement peut s'appliquer aux douze mille Bretons qui, sous la conduite de leur roi Riothimus, à la prière de l'empereur Anthemius, vers 470, arrivent de l'Océan sur leurs navires et, remontant sans doute la Loire, vont s'établir sur le territoire des Bituriges, pour prévenir les attaques du roi des Visigoths Euric, qui songeait à conquérir la Gaule entière et à la détacher de l'empire romain (1). Sidoine Apollinaire nous les montre également établis sur la Loire (2), et donne à leur chef le nom de Riothamus (3), nom en effet breton, car il est porté par un roi domnonéen, petit-fils de Riwall, émigré en Ârmorique, suivant le biographe de saint Winnoc, sous lé règne de Clo taire P' (4). Attaqué par une armée très-nombreuse, commandée par Euric, à Bourg-en-Déols, non loin de Châteauroux,

(1) Jornandes, De rébus geticis, c. 45. Euricus ergo rex Vesegothorum, crebram mutationem Romanorum principum cernens, Gallias suo jure nisus est occupare. Quod comperiens Anthemius imperator, protinus solatia Britonum postulavit. Quorum rex Riothimus cum duodecim millibus veniens iu Biturigas civitatem, oceano e navibus egressus, susceptus est.

(2) Sidonius Apollin., epistol., lib. I, 7.... Britannos super Ligerim sitos. ap dom Bouquet, I, p. 785.

(3) Ibid., epistol., lib. III, 9, ibid.

(4) Aa. ss. Ordinis s. Benedicti, saîcul. III, t. I, p. 392-314- (d'après un anonyme du Xle siècle, sur d'anciens documents.)

Riothitnus, après une lutte acharnée qui lui coûte la plus grande partie de son armée, se réfugie chez les Burgondes, alors alliés des Romains (1).

Une dernière considération nous interdit de placer les Bretons de Riothimus ailleurs qu'en Armorique, c'est que l'empereur Anthemius ne pouvait faire appel aux Bretons de Grande-Bretagne, séparés depuis bon nombre d'années de l'empire romain et en lutte chez eux contre les Saxons, déjà maîtres du Cantium. Riothimus devait donc se trouver à ce moment non seulement en Armorique, mais encore, suivant toute vraisemblance, dans une partie de la péninsule armoricaine, d'où il se serait embarqué pour atteindre l'embouchure de la Loire et la remonter jusque chez les Bituriges; on ne s'expliquerait pas autrement ces

expressions de Jornandès : Riothimus cum XII

millibus veniens, in Biturigas civitatem oceano, e navibiis egressiiSj siisceptics est (2). Après cette défaite, il n'est plus fait mention de Riothime.

Le premier moment de panique passé, les Bretons insulaires paraissent avoir repris courage. Pendant près d'un demi-siècle, les Saxons ne font pas de progrès. Ils semblent avoir été rejetés vers l'est. Toutes

(1) Jornandès, De rébus geticis, c. 45. Ad quos (Britones) rex Vesegothorum innumerum ductans exercitam advenit, diuque pugnans Riothimum, Britonum regem, antequam Romani in ejus societatem conjungerentur, superavit. Qui, ampla parte exercitus amissa cum quibus potuit fugiens, ad Burgundionum gentem vicinam, cum quibus potûit fugiens, advenit. — Grégoire de Tours, hist. eccl., 11-18. Brilanni de Biturica civitate a Gothis expulsi sunt, multis apud Dolensem vicum peremptis.

(2) Jorn., De rébus geticis, c. XLV.

— isoles batailles se livrent en effet de ce côté : en 445, bataille d'-^gels-trep (Aylesford), où Horsa est tué; en 457, bataille de Crecganford (Crayford), qui fait perdre aux Bretons le comté actuel de Kent; en 465, bataille de Wyppedsfleet (Ebbsfleet?); en 473, nouvelle bataille. Des renforts arrivent aux Saxons : en 477, JSlla et ses trois fils, Cymen, Wlencing et Cissa, débarquent sur le littoral sud-est et repoussent les Bretons vers la forêt d'Andreds-lea (Kent et Sussex). En 491, ^Ua et ses fils assiègent la forteresse d'Andérida (Pevensey), qui tombe en leur pouvoir : le royaume de Sussex est fondé. Néanmoins, à cette date, les Saxons ne tiennent que le Kent et le Sussex (1). Les succès et les revers se balancent jusqu'à la bataille du mont Badon, qui paraît avoir porté un coup sensible aux Saxons et qui aurait eu lieu, suivant Bède, en 493 (2), suivant les annales de Cambrie, en 516, et où se serait signalé le célèbre Arthur (3). D'après certains manuscrits de Gildas, la bataille aurait eu lieu sur les bords de la Severn (4). Les Saxons auraient donc réussi un moment à traverser rile presque d'une mer à l'autre. Cette défaite eut sans doute pour résultat de leur faire perdre une bonne

(1) Chronique anglo-saxonne, apud Pétrie, Monumenta histor. brit., p. 299-300; — cf. Baedœ, hist. eccles., lib. I, cap. 15. — Nennius, histor. brit., cap. 44-49. — Henrici Huntendunensis, historise anglor., lib. II, apud Pétrie, Monum. histor. brit., p. 709-711.

(2) Bâedœ, hist. eccl., lib. I, cap. XVI.

(3) Annales Gambrise, apud Pétrie, Mon. hist. brit., p. 830.

(4) Gildas, De excid. brit., XXVI. — Pour toutes ces luttes, cf. A. de la Borderie, les Bretons insul. et les Anglo- Saxons. Paris, 1873.

partie du terrain conquis. C'est seulement dans les premières années du VI« siècle qu'ils entrent directement en contact avec les deux peuplades qui ont fourni en Armorique le gros des émigrants. En 501, Port et ses deux flls, Bieda et Maegla, quittent la Germanie et s'établissent à Portsmouth. En 509, un nouveau groupe de Saxons débarque en Bretagne et réussit, vers 519, à fonder le royaume de Wessex (1). En 527, un grand nombre d'émigrants quittent encore la Germanie et viennent fonder les Etats d'Est-Anglie et de Mercie (2). Ce n'est qu'en 547 que s'établit le royaume de Northumbrie, sous Ida (3). Nul doute qu'à partir de 509, les Bretons Domnonii et Cornovii n'aient eu à lutter pour leur territoire : les Domnonii occupant, comme nous l'avons vu, les comtés actuels deCornwall, de Devon et peut-être de Somerset; les Cornovii s'étendant depuis l'embouchure de la Deva, le long de la rive gauche de la Severn, peutêtre jusqu'à l'embouchure de ce dernier fleuve. Ils paraissent avoir réussi à repousser les attaques des Saxons assez longtemps encore; les batailles n'ont pas lieu sur leur territoire : en 552, bataille de Scarobyrig (Old-Sarum) ; en 556, bataille de Beran-byrig (Banbury) (4). Ce n'est qu'en 577 que les Saxons, à la suite de la bataille de Deorham (Derham), s'emparent

(1) Ghron. anglo-sax., apud Pétrie, Monum. hist. brit., p. 300.

(2) Henrici Huntendunensis, historia angl., lib. II, p. 712.

(3) Chronique anglosax., apud Pétrie, Mon. brit., p. 302.

(4) Ghron. anglo-saxonne, apud Pétrie, Monum. brit. hist., p. 302.

de Gloucester, Cirencester et Bathcester (Bath) (1). En 607, enfin, ^thelfrith, roi de Northumbrie, pousse jusqu'à Chester et s'en empare (2) . A la fin du VP siècle, le territoire des Cornovii est entièrement occupé par les Saxons ; celui des Domnonii entamé par eux. Il y a donc lieu de supposer que le fort de l'émigration pour ces deux peuplades a dû être entre les années 509 et 577. L'émigration a dû même se prolonger jusqu'au commencement du VIP siècle. Les émigrants sont en grand nombre sur le continent, dès le milieu du VP siècle. Un chef breton, Conober, se trouve assez fort pour braver le puissant roi des Francs, Clotaire, et prêter contre lui son appui à Chramne, son fils révolté (3). Le deuxième concile de Tours, en 567, distingue entre les Bretons et les Romains de l'Armerique : « Adjicimus ne quis Britannum aut Romanum in Armorico sine metropolitani aut comprovincialium voluntate vel litteris episcoporum ordinare praesumat. » Le continuateur du comte Marcellin, Marins d'Avenches (4), Grégoire de Tours (5), ne désigne plus que par Britannia, Britanni ou Britones la péninsule et ses habitants.

(1) Ibid., p. 304. — Henrici Huntendunensis, historia angl., lib. II, p. 714.

(2) Ghron. anglo-sax., p.306.— Hem'ici Huntendun., histor., p. 715.

(3) Grégoire de Tours, hist. Franc, IV, 20. —Labbe, Sacrosancta concilia, t. V, p. 852.

(4) Appendix ad Marcellini comitis chronicum, p. 21 ; Marii aventisBnsis chronicon, p. 17, ap. dom Bouquet, t. II.

(5) Grégoire de Tours, hist Franc, IV, 4, 20; V, 16, 27, 30, 52; IX, 18,34; X, 9, 11,

Les principaux saints émigrés de Grande-Bretagne irrivent en Ârmorique dans les premières années du il" siècle. Samsoo (1), Paul-Aurélien (2), Tutwal (3), ^éonor (4), Magloire (5), Brieuc (6), sont contemporains le Childebert. Le biographe de saint Winaoc, qui icrivait au XI* siècle sur des documents plus andens (7), prétend que le chef Riwal qui, selon lui, l'empara de toute la petite Bretagne, y arriva avec un rrand nombre de navires du temps de Giotaire, fils de -lovis, ce qui ne peut s'entendre que des années qui luivirent immédiatement la mort de Clovis ; car Tulwal, wntemporain de Childebert, émigré du temps de )éroeh, fils et successeur de Riwal. Léraigration de iamson, de son cousin Magloire, de Léonor, de Paulturélien, de Gildas et de leurs nombreux disciples, à ;ette époque, est encore confirmée par le fait qu'ils mt tous été disciples d'Iltut. Or, les hagiographes iretons des deux côtés de la Manche sont d'accord

(1) Aa. 88. o. 8. Bened., gtecul. I, p. 179.

(2) BLbl. nat., lat. 139i2, fol. 121.

(3) Dom Lobineau, Vies des saints, p. 56, d'après actes mn. e saint Tutgual et l'ancien bréviaire de Léon.

(4) Aa. 88. BoU,, lef juillet, I, p. 192.

(5) Aa. as. 0. 8. Bened., aœcul. I, p. 213.

(6) Aa. aa. BoU., l»' mai, I, p. 93-94 (d'après office propre de aint Brieuc).

(7) Aa. 88. 0. 8. Bened., sœcul. III, p. 30^303 : Hic autem liwalus a traosmarinis Britannia veniens cum multitudine lavium possedit totam minorem Britannîam tempore Ghlotarii egia Francorum qui Chlodovei fllius exstittt. — Chronicum irit. ap. dom Morice, Preuves, I, p. 3 : Terapori hujus Ghlotarii enerunt transraarini Britonea in minorem Britaniiiara.

pour reconnaître qu'Iltut et Dubrice ont été ordonnés Tun prêtre, l'autre évoque, par Germain d'Auxerre, probablement à son deuxième voyage en Grande- Bretagne, vers 447 (1), Saint Malo appartient à un autre courant d'émigration; il est évêque d'Aleth vers 575-580 et meurt vers 627 (2). Saint Méven, insulaire, disciple de Samson, est envoyé par lui vers le chef du vannetais Waroch, que nous savons, par Grégoire de Tours, contemporain de Frédégonde et de Gontran.

Le dernier saint breton insulaire établi en Armorique est saint Yvi, breton du nord, de Lindisfarne et disciple de saint Cuthbert qui vivait vers la fin du VIP ou le commencement du VIII® siècle (3). On cite encore cependant un saint Vitalis qui aurait quitté la Grande-Bretagne au VHP siècle; mais il n'aurait fait'que toucher terre en Armorique et serait allé mourir au pays de Retz ou d'Herbauge, vers 740 (4).

Le point précis d'où sont partis les nombreux saints bretons insulaires émigrés en Armorique n'est pas

(1) Vita Samsonis ap. Mab., aa. ss. o. s. Bened., saecul. I, p. 168. — Vita Gildse, aa. ss. Boll., janv., II, p. 958. — Vità Maglor., aa. ss. o. s. Bened., saecul. I, p. 213, etc. — VitaEltuti ms. cott. vesp. A, XIV, ff. 42-52, in-So (Xlle siècle), ap. descriptive catalogue, I, p. 92-93. — Vita Dubricii ap. Wharton anglia sacra, II, p. 654-661 (vie écrite dans la deuxième moitié du Xlle siècle), etc.

(2) Aa. ss. o. s. Bened., saecul. I, p. 216-217-219 (vie écrite au VlIIe-IXe siècle).

(3) Aa. ss. Boll., 6 octobre, t. III, p. 400, d'après Jean de Tinemouth.

(4) Aa, 88, Boll., 1er oct., VU, p. 1091-1101,

toujours bien connu. Les plus illustres parmi ces saints sont originaires de Cambrie. Saint Samson, fondateur de révêché de Dol, est du pays de Demetia (1) (Dyfed) ; Brieuc est du pays de Cardigan (Coriticiana regio) (2) ; Malo et Méven, de la province de Gwent (Sud-Galles) (3) ; Cadoc (4), Gurval (5), Gurthiern (6), Ninnoca (7), Petroc (8), sont originaires de Cambrie ; Saliavus est fils d'un roi de Powys (est de Galles) (9). Le roi de Domnonée, Judicaêl, qui eut des rapports avec Dagobert, descendait par sa mère Pritella, fille d'Auroch, prince de Léon, des rois de Cambrie (10).

Gildas est natif d'Arecluta, du royaume breton de Stratclut (11). Yvi vient aussi de chez les Bretons du Nord, de Lindisfarne (12). Tutwal, fils de Pompaea,

(1) Vit. Samsonis, aa. ss. o. s. Bened., saecul. I, p. 166.

(2) Briocrs., aa. bs. BolL, l«r mai, 1. 1, p. 92.

(3) Maclovius, MabilL, aa. ss. o. s. Bened., saecul. I, p. 217. — Méven, Biblioth. nat., obituaire de s. Méven, latin 9889.

(4) Dom Lobineau, vies, p. 30, cf. aa. ss. BolL, 24 janv., t. II, p. 602-606.

(5) Gurvali, aa. ss. Boll., 6 juin, t. I, p. 727.

(6) Gurthiern, cartul. de Quimperlé, Bibl. nat., lat. 5283, p. 1-2. '

(7) Ninnoca, ibid., p. 57.

(8) Petrocus, aa. ss. BoU., 4 juin, t. I, p. 399-402. — Bibl. nat., lat. 9889.

(9) Suliavus^ aa. ss. Boll., !«' oct., 1. 1, p. 196.

(10) Judicaël, Bibl. nat., obituaire de s. Méven, 9889. — Vita Judoci, aa. ss. o. s. Bened., saecul. II, p. 565.

(11) Gildas, aa. ss. Boll., janv., t. II, p. 958.

(12) Yvi, aa. ss. BolL, 6 octobre, t. III, p. 400.

sœur du chef Riwal, est sans doute de Domnonée, comme Riwal lui-même (1). Pour les autres, on sait seulement qu'ils viennent de Grande-Bretagne. Arthmagilus (2) (Armel), Bernacus (3), Bicuzy (4), Budoc (5), Cetomerin (6), Corentin (7), Ethbin (8), Fracan, Guenn, Guethenoc, Jacut (9), Golven (10), Goneri (11), Goueznou (12) (Wohednovius), Gunstan (13), Hernin (14), Huverne ou Houarno ou Hervé (15), Jauevinus

(1) Tutwal, Bibliolh. nat., ms. lat. 5279 (Xle siècle).

(2) Arthmagilus, aa. ss. Boll., 16 août, t. III, p. 298.

(3) Bernacus, Gapgrave nova legenda anglise, p. 36.

(4) Bieuzy, Albert-le- Grand, les Vies des saints de Bret.

(5) Budoc, Actes de saint Magloire, disciple et successeur de Magloire.

(6) Cetomerin, Actes de saint Paul-Aurélien, Bibl. nat., lat. 12942, fol. 122, 128.

(7) Corentin, Breviarium corisopitum, Lutetiae, 1835, d'après vieux bréviaires ; né de parents insulaires.

(8) Ethbin, Biblioth. nat., iat. 5284, p. 187, aa. ss. Boll., 19 oct., t. VIII, p. 487-488.

(9) Fracan et sa femme Guenn, avec leurs fils Guethenoc, Jacut et Winwaloe, Bibl. nat., lat. 5610 A, lib. I, p. 4-5 (Xle- Xlle siècle).

(10) Golven ou Vulvinnus, aa. ss. Boll., 1er juillet, 1. 1, p. 127.

(11) Goneri, aa. ss. Boll., 18 juillet, t. IV, p. 422.

(12) Goueznou, Actes de Paul-Aurélien, Bibl. nat., lat. 12942, f. 121V0.

(13) Gunstan, Albert-le-Grand, Vies des saints, p. 781, d'après ancien lég. ms. de saint Gildas-de-Ruys.

(14) Hernin, Albert- le -Gr., d'après vieux légend. de Locarn près Carhaix.

(15) Huverne, fils d'insulaire. — Bréviaires. — Ordinaire au rituel de Nantes. Bibl. S.-Germ., cote BB L 4 (XlIIe siècle).

(Joava) (.1), Léonor ou Lunaire (2), Magloire (3), Menulphus (4), Teliau (5), Teconocus (Thegonnec) (6), Winwaloe (7), viennent tous de Grande- Bretagne au VP siècle, mais la province d'origine n'est pas précisée. Les nombreux disciples de Tutwal, Goneri, de Winwaloe, ceux de Paul-Aurélien, sont insulaires ou fils d'insulaires. Tous les saints du VP siècle sont Bretons insulaires ou fils d'émigrés, à l'exception de Melaine, Aubin, Friard et Secondel, Martin de Vertou. Mais il est remarquable qu'aucun de ces saints armoricains ne joue de rôle parmi les Bretons d'Armorique, pas même Aubin, né chez les Vénètes, mais sans doute dans la partie encore gallo-^romaine de ce pays. Au VIP siècle, on peut citer comme saints nés en Armorique Judicaël, son frère Judoc, sa sœur Euriela, son fils Winnoc, Turiau et Mériadec. Pour la famille royale de Judicaël, nous savons qu'elle a sa souche en Cambrie. Nous ne savons rien de la famille de Turiau ni de celle de Mériadec ; leurs noms indiquent une origine bretonne.

(1) Jauevinus, Bibl. nat., lat. 12942, f. 121vo (neveu de Paul- Aurélien.

(2) Léonor, Biblioth. nat., lat. 5317, f. 67 (Xlle siècle), Boll., 1er juillet, I, p. 121.

(3) Magloire, Bibl. nat., lat. 5436, f. 57 (Xle siècle) ; cf. Mab., aa. ss. 0. s. Bened., sœcul. I, p. 209-217.

(4) Menulphus, aa. ss. BolL, 11 juillet, t. III, p. 305.

(5) Teliau, aa. ss. BoU., 9 février, II, p. 305.

(6) Teconocus ou Toquonocus, Bibl. nat., lat. 12942, f. 121vo.

(7) Winwaloe,Bibl.nat.,lat.5610A,lib.I, p. 4-5 (Xllesiècle). (Pour la valeur de ces documents, cf. introduction, § II, et appendice.) — cf. BolL, mars, I, p. 256.

Quelques-uns des saints les plus connus du pays de Galles sont apparentés à des Bretons armoricains ou même passés d'Armorique en Grande-Bretagne. Saint Iltut; qui a donné son nom à plusieurs paroisses d'Armorique, le célèbre maître de Samson, Paul-Aurèlien, Gildas, Devy, Léonor, etc., serait né en Litau (Bretagne armoricaine), du prince Bican et de Reingulid, fille de Anblad, roi d'Armorique; il aurait été cousin du célèbre Arthur (1). Oudoceus, le fameux évêque de Landaflf, serait fils, comme Devy, d'Anaumed, sœur de Teliau et de Budic, chef de la Cornouailles armoricaine (2). Ces vies sont, il est vrai, sans grande autorité, mais elles témoignent du souvenir profond qu'avaient laissé en Galles les relations fréquentes et intimes qui unissent au VP et même au XI® siècle encore les Bretons des deux côtés de la Manche.

L'Irlande a aussi fourni son contingent à l'armée de moines qui se répandit dans tous les coins de la péninsule. Les légendaires d'un âge récent en ont certainement exagéré le nombre et probablement transformé en Irlandais des saints dont ils ne connaissaient pas bien l'origine. On peut néanmoins citer comme incontestablement Irlandais : Fingar (3) (en breton Winger et finalement Guigner, patron de Pluvigner), Briac (4),

(1) Hiltut ou Eltut, ms. cott. vesp. A, XIV, f. 4?.52 (Xlle siècle). V. Hardy, descriptive catal., t. I, p. 92-93.

(2) Oudoceus, aa. ss. Boll., 2 juillet, t. I, p. 318, d'après Capgrave Nova legenda anglise (tiré du livre de Landafif).

(3) Fingar, Bibl. nat., lat. 1505, f. 68 (XIII* siècle).

(4) Briac, disciple de Tutwal; v. Actes de Tutwal.

Maudet (1) (Modez ou Mode), Tenenan (2) et ses compagnons Senan et Quenan, Renan ou Ronan (3), Vechevus ou Vouga : la forme de ces noms est bien irlandaise. Les bréviaires et légendaires font également venir d'Irlande Sezni et Sané^ sainte Osmane, Efflamm, Kerrien. On trouve au IX® siècle, dans le Vannetais occidental, à Clegeruc (aujourd'hui Cléguerec, arrondissement de Pontivy) (Morbihan), un monastère sous le vocable de deux saintes irlandaises : Sent Du- Cocca (4). Tout cela témoigne de rapports fréquents entre les moines bretons et irlandais. Si les Bretons ont été les initiateurs des Irlandais à la foi chrétienne, il est incontestable que ceux-ci à leur tour ont exercé une grande influence sur le monachisme breton. Néanmoins la plupart des saints irlandais honorés en Armorique ne paraissent pas y avoir émigré. Ceux qui y ont passé ont été entraînés par des moines bretons, sous la direction desquels ils s'étaient mis, et ont d'abord séjourné en Grande-Bretagne; par exemple, Petran et Quenan, disciples de saint Brieuc, Briac, disciple de saint Tutwal (5).

(1) Maudetus, Actes du vieux bréviaire de Léon (dom Lobin., Vies des saints, p. 84).

(2) Tenenan, aa. ss. BoU., 16 juillet, t. IV, p. 179-180. — (Albert-le-Grand, Vies des saints, d'après le vieux brév. de Léon, les légendes mss. de Léon, de Folgoët.)

(3) Ronan, aa. ss. BolL, ler janvier, t. I, p. 83.

(4) Gartul. de Redon, p. 198. Un autre endroit dans le Vannetais s'appelle au Xe siècle Senkoko, sans doute pour Sent Gocco. La forme de ces noms indique un pluriel ; Sent Du- Cocca veut sans doute dire les deux saintes Cocca.

(5) L'abbé Tresvaux, dans son édition des Vies des saints de

Quoi qu'il en soit, si quelques saints émigrés sont Irlandais, si ud grand nombre et des plus illustres sont originaires de Cambrie, il n'est pas douteux que le plus grand nombre des émigrants ait été fourni par les Cornovii et les Domnonii. Ces deux peuples occupent en effet, au VP siècle, comme nous le verrons, la plus grande partie du territoire breton de la péninsule armoricaine.

Les saints émigrants étaient en général accompagnés ie troupes nombreuses, et M. de la Borderie a pu poser 3n principe qu'avec chaque saint insulaire, un flot d*émigrants atteint les rivages de la péninsule (1). Ninnoca (2), fille de Brochao, roi de Cambrie, et parente 3e Gurthiern, vient en Armorique avec quatre évoques, un grand nombre de prêtres, de diacres, de religieux et de personnes de toute condition. Saint Samson est accompagné de nombreux laïques et religieux (3). Paul- Aurélien emmène avec lui une douzaine de prêtres, beaucoup d'amis et de nobles et un nombre sufBsant de

dom Lobineau, cite comme Irlandais de nombreux saints qui ont donné leur nom à des lieux d'Armorique : Camé, Cast, Donan, Edern {Eternan, neveu de Colomban?), Glen, Nlel, disciple de Patrice, Thonan, Servan, Touchan. Molff est Ecosfais. Le clergé breton, en général fort peuau courant de l'histoire ecclésiastique de Bretagne, a transformé beaucoup de saints bretons ou irlandais en saints romains : Servan en Servais, Renan en René, Junan en Aignan, Elut (Eltut) en Eloi, etc.

(1) Bullet. archéolog. de l'Association bretonne, t. II, 1" parie, p. 29.

(3) Cart. de Quimperlé, Bibl. nat., lat. 5283, p. 61.

(3) MabilL, aa. ss. o. s. Bened., sœcul. I, p. 223 : ... cum tam ilericorum quam laïcorum colleglo (vita Maglorii).

serviteurs ; il retrouve, à son grand étonnement et à sa grande joie, dans Withur, chef du Léon, un compatriote et un parent (1). Avec Tutwal partent sa mère, sa sœur et soixante-douze solitaires (2). Sa mère est sœur d'un chef domnonéen Riwal, qui aborde en Armorique du temps de Clotaire, fils de Clovis, avec une multitude de navires, d'après le biographe de saint Winnoc, fils de Judicaël, roi de Domnonée et contemporain de Dagobert (3). Les hagiographes donnent à saint Léonor (4) soixante-treize disciples, à Brioc (Brieuc), cent soixante-huit (5), etc.

Beaucoup d'hagiographes ne donnent d'autre motif du passage des saints bretons en Armorique que le désir de travailler à la conversion des infidèles. Il n'y a pas lieu de s'en étonner. Ces vies ont en général été rédigées plusieurs siècles après la mort des saints, par des biographes qui auraient cru manquer de respect envers leurs héros en les montrant fuyant devant le fer des Saxons. D'ailleurs, plusieurs saints, notamment ceux qui venaient de Cambrie, ont pu réellement être entraînés en Armorique par le seul désir de se consacrer entièrement au soin de leur salut et de celui de leurs compatriotes émigrés. Quelques vies néanmoins mentionnent les invasions saxonnes comme la cause de l'exil des saints. D'après un passage de la

(1) Bibl. nat., lat. 12942, f. 121, 122, 123.

(2) Aa. 88. BoU., 15 juin, t. VI, p. 246.

(3) Mabill., aa. ss. o. s. Bened., saecul. III, p. 302.

(4) Aa. 88. Boll., 1er janvier, t. I, p. 118425.

(5) Aa. 88. Boll., 1er mai, t. I, p. 92-94.

vie de saint Goueznou, puisç dans Ingomar, auteur du XI® siècle qui avait entre les mains des vies aujourd'hui perdues, et traduit par Le Baud, ces invasions auraient été la cause d'émigrations nombreuses (1). Le môme Ingomar leur attribuait également, d'après d'anciens documents, l'émigration de Paul-Aurélien, de Tutwal et de Samson (2). Enfin, suivant Uurdisten moine de Landévennec, qui écrivait au IX® siècle la vie de saint Winwaloe (Guennolé), ce serait la cause de l'exode de la nation bretonne armoricaine entière. Après avoir fait la réflexion que les mœurs des deux Bretagne avaient dû être assez semblables, il ajoute : « elle se transporta (la nation bretonne) au-delà de la mer, dans cette terre de Bretagne, à l'époque où la nation barbare et belliqueuse des Saxons s'empara de la terre maternelle. Alors cette chère lignée s'enferma dans ce coin de terre où, après tant de malheurs, elle est établie aujourd'hui tranquille et sans guerres (3). »

(1) Le Baud, histoire de Bretaigne, éd. 1618, p. 66.

(2) Ibid., p. 73.

(3) Biblioth. nat., mss. latin 5610 A, p. 3-4 longe ab

hujus quoque moribus parvam distasse sobolem non opiner, quse quondam ratibus ad istam devecta est citra mare britannicam terram, tempore non alio que gens barbara dudum aspera jam armis, moribus indiscreta Saxonum maternum possedit cespitem. Hinc se cara soboles in istum conclusit sinum quo se tuta loco magnis laboribus fessa ad horam concessit sine bello quieta.

Les BoUandistes ont donné ce passage en tète de leur vie de Winwaloe, mais ils l'avaient extrait d'Usher (Britannic. eccles. antiquitates, p. 22), qui l'avait lui-même tiré d'un manuscrit de la bibliothèque cottonienne. Nous l'avons retrouvé textuelle-

Procope donne de Témigration une raison assez bizarre : le trop plein de population en Bretagne. L'île Brittia renfermait, suivant lui, trois peuples : les Angles, les Frisons, et les Bretons qui ont donné leur nom au pays. Ces peuples avaient une telle abondance d'hommes que tous les ans ils quittaient l'île en grand nombre avec leurs femmes et leurs enfants et passaient chez les Francs, qui leur permettaient de s'établir dans la partie la plus déserte de leur empire. « Aussi, ajotute-t-il, les Francs s'arrogent-ils sur l'île même une certaine suprématie. Il n'y a pas longtemps, le roi des Francs ayant envoyé quelques-uns des siens en ambassade auprès de Justinien, à Byzance, il leur adjoignit quelques Angles, pour faire croire que cette île était sous son pouvoir (1). » Cette ambassade dont parle Procope fut envoyée en effet par Theodebert, roi d'Austrasie, entre 534 et 539 (2). Il est fort probable que Procope veut parler de l'émigration bretonne en Armorique. Sa géographie est, à la vérité, fort confuse. Il distingue l'île Brittia de l'île Bretania. L'île Brittia serait entre Thulé et la Bretania, et à deux cents stades du continent, en face de l'embouchure du Rhin. De plus, cette île Brittia serait coupée par un mur, dans sa plus grande lon-

ment dans le manuscrit latin cité plus haut; ce beau manuscrit renferme une version de la vie de Winwaloe, par Uurdisten, meilleure que toutes celles dont on s'est servi, sans excepter la version du cartulaire de Landévennec.

(1) Procope, De bello goth., éd. Maltreti, Parisiis, 1662, lib. IV, c. 20.

(2) Grég. de Tours, Gloria martyr., lib. I, cap. 31.

gueur. Thulé serait dix fois plus grande que l'île

Bretania. M. Vincenzo de-Vit a vu dans Brittia le

'.y Jutland. Tout dément une pareille hypothèse, et le peu

que nous venons de citer de Procope suffit à faire justice d'une pareille hallucination. L'île Brittia, habitée au VP siècle par les Angles, les Frisons et les Bretons, à deux cents stades en face du Rhin, coupée par un mur, ne peut être que la Grande-Bretagne. Ce qui a dû fausser la géographie de Procope, c'est que de son temps la péninsule armoricaine avait déjà pris le nom de Bretagne (1). Eginhard, à propos de l'expédition projetée par Charlemagne en Bretagne armoricaine, en 786, est plus précis : « L'île de Bretagne ayant été envahie par les Angles et les Saxons, une grande partie de ses habitants occupa, à l'exf à/ ,>^ /./«-♦' trémité de la Gaule, le pays des Vénètes et des > ¥ H^ ^Curiosolites . Ce peuple, soumis par les rois des

y/f /^ ' > ^ ^ - Francs et devenu leur tributaire, avait coutume, à

"^ contre-cœur, il est vrai, de payer le tribut qui lui avait

été imposé (2). » Ermold-le-Noir, qui paraît être l'écho

(1) Ce nom de Brittia, que Ton ne trouve que chez lui, est digne d'attention : c'est la véritable forme du nom que les Bretons armoricains donnent à leur pays, comme Brittones est la véritable forme de leur nom national. Brittia a donné régulièrement en vieux -breton Breith et en breton moderne Breiz, Vannetais Breih, Britannia a donné en gallois Prydain, inis Prydain, île de Bretagne.

Pour plus d'évidence sur la situation de l'île Brittia, lire le texte de Procope concernant les démêlés des Varnes et des Angles, lib. IV, c. 20.

(2) Eginhardi annales ap. Pertz, Monum. germ. hist. scriptor., '< 1. 1, p. 169, à l'année 786. . . . exercitum in Britanniam cisma-

des plaintes des Gallo-Romaiiis d'Armorique contre les Bretons, nous les montre arrivant en fugitifs de Grande- Bretagne, accueillis par pitié en Armorique, parce qu'ils sont chrétiens y et s'emparant peu à peu du pays (1). Un poète saxon, du temps de l'empereur Arnulphe,

rinam mittere constituit. Nam cum ab Anglis ac Saxonibus Britannia insula fuisset invasa, magnaque pars incolarum ejus in ultimis Galliae fiuibus Venetorum et Guriosolitarum regiones occupavit, is populus a regibus Francorum subactus et tributarius factus, impositum sibi vectigal, licet invitas, solvere solebat.

(1) Ermoldus Nigellus, liber III, in honorem Hludovici apud Pertz, Monum. germ. hist. script., t. II, p. 490 :

Praavidet hic (Lantpreht, chef des Marches de Bretagne) fines

[quos olim gens inimica

Trans mare lintre volans cseperat insidiis.

Hic populus veniens supremo ex orbe Britannl

Quos modo Brittones francica lingua vocat.

Nam telluris egens vento jactatus et imbri

Arva capit prorsus atque tributa parât,

Tempore nempe illo hoc rus quoque Gallus hahébat

Quandoquidem populus fluctibus actus adest,

Sed quia baptysmi fuerat hic tinctus olivo,

Mox spatiare licet et colère arva simul.

Ut requies sibi cessa, movent mox horrida bella

Et custode novo rura replere parant ;

Lancca pro censu, munus pro rure duelli

Redditur hospitibus, pro pietate tumor.

Franciâ in alternis pulsabat régna triumphis

Asperiora quidem quae sibi visa forent ;

Idcirco hœc tantos res est dimissa per annos ;

Gens magis atque magis crescit et arva replet,

Jamque superba nimis Francorum régna lacessit .

Non contenta solo quo peregrina fuit

développe, en vers, le passage d'Eginhard, que nous venons de citer (1).

Dans le cartulaire de Landévennec, il est question d'achat de terres par des insulaires (2). Plusieurs vies de saints gallois, écrites au XIP siècle, témoignent que le souvenir des émigrations et de la parenté des Bretons des deux côtés de la mer était encore trèsvivant à cette époque, et que les relations avaient dû rester longtemps après l'émigration très-intimes entre les deux pays. Saint Yvi, quittant Lindisfarne, se dirige vers un port de la côte voisine, décidé à mettre la mer entre lui et les honneurs du monde qui le sollicitaient. Il y trouve un navire en partance et demande aux matelots s'ils vont franchir la mer. « Si le vent n'avait arrêté notre course, répondent-ils, depuis longtemps déjà nous serions débarqués en Petite-Bretagne (3). » Un

(1) Dom Bouquet, Recueil des hist., t. V, p. 148-149 : Poetse Saxonici, Annal., lib. II, de Gestis Garoli magni.

Magni decreto Garoli sacrique senatus Missus in occiduas exercitus exiit oras Subdere Brittones, gentem tum forte rebellem, Insula cujus erat fœcunda Britannia dudum Patria; namque illic habitabat tempore multo, Gumque novas Angli sedes sibi quaerere vellent Saxonesque simul hanc invasere féroces, Expulsi statim veteres cessere coloni, Gallia qua fines habet extremos atque ibi tandem Fluctibus Oceani quae proxima viderai arva Detinuit, quibus in terris hucusque moratur Indicium patriaB solo dans nomine priscae.

(2) Gart. Land., fol. 144, fol. 153.

(3) Aa. ss. BolL, 6 octobr., t. III, p. 400 nisi nostrum

ventus impediret cursura, jamdiu minorera applicuissemus Britanniam.

passage du cartulaire de Landaffnons apprend que Guidnerth ayant taé son ft^ôre Merchion, le troisième synodede Landaff l'excommunia ; qu'au bout detrois ans, sur sa prière, l'archevêque Oudoceus lui fit grâce, à condition qu'il se rendît auprès de l'archevêque de Dol, tant à cause de Tamitié qui avait uni ses prédécesseurs Teliavus et Samson, le premier archevêque de Dol, que parce que Guidnerth et les Bretons avec leur archevêque étaient de même langue et de même nation, quoique l'espace les séparât (1). Lors de la grande invasion normande du commencement du X« siècle, qui bouleversa la Bretagne de fond en comble, les chefs s'enfuirent en Grande-Bretagne, ^thelstan, qui avait étendu sa domination même sur le pays de Galles, leur prêta aide et assistance et leur fournit les moyens, au bout d'un certain nombre d'années, de former une expédition qui, sous la conduite d'Alain Barbe-Torte, se termina par l'entière extermination des Normands (2). En 1077, en revanche, le prince gallois Rhys ap. Tewdwr, forcé de s'enfuir, se réfugie en Armorique; il en revient en 1077 et, uni à un autre chef gallois, Graffyd ap. Cynan, il bat et tue l'usurpateur Trahearn,

(1) Extrait du livre de Landaff, d'après Wilkins, Concilia magnsB Britanniae et Hibernise. London, 1737, t. I, p. 18. ... Data ei (Guidnerth) venia mîsit eum in peregrinationem usque ad archiepiscopum Dolensem in Gornugaliam propter veteranam amicitiam et cognitionem quam sancti patres antecessores suî inter se Teliaus et s. Samson, archiepiscopus primus Dolensis civitatis^ et propter aliam causam eo quod ipse Guidnerth et Britones et archiepiscopus illius terrée unius linguse et unius nationis, quamvis dividerentur spatio.

(2) Gart. de Quimperlé, Bibl. nat., lat. 5283, p. 18 (an 936).

en 1080 (1). Une loi d'Edouard-le-Confesseur donne droit de cité en Grande-Bretagne, d'un côté aux habitants de l'ancien pays des Saxons et des Angles, de l'autre aux Bretons armoricains : « Les Bretons armoricains, chaque fois qu'ils viendront, doivent être accueillis dans ce royaume et y être protégés comme de véritables citoyens. Ils sont en eflfet sortis du sein de ce royaume, du sang des Bretons de ce royaume (2). » La plupart des écrivains qui ont eu à s'occuper de l'émigration invoquent, comme principal motif de la préférence des Bretons pour la péninsule armoricaine, la parenté de race et la parenté de langue. La parenté de race n'existe guère que pour les érudits, s'il n'en reste un signe matériel comme la langue, ou si des relations ininterrompues ne viennent constamment la rappeler et en quelque sorte la renouveler. Les Bretons de l'ouest ou de l'intérieur de l'île de Bretagne n'avaient lu ni César ni Tacite; il ne devait plus leur souvenir de leur parenté avec un peuple parlant, comme nous l'avons vu, une autre langue qu'eux. S'ils sont venus en Armorique, c'est qu'ils ne pouvaient aller ailleurs. L'Irlande était occupée par une race ennemie de la leur. Le nord de la Gaule était trop peuplé et occupé d'ailleurs par les Francs.

(1) Brut y Tywysogion. Myvyrian archâBology of Wales, 2« éd., p. 698, 2e colonne.

(2) Schmid, Die gesetze der Angelsachsen. Leipzig, 1832, p. 296 : De illis qui possunt et debent de jure cohabitare et remanere in regno Britanniae. ... Brytones vero armorici cum venerint, in regno isto suscipi debent et in regno protegi, sicut probi cives . De corpore regni hujus exierunt quondam, de sanguine Brytonum regni hujus.

La péninsule armoricaine, livrée à elle-même vers la fin du V« siècle, éloignée du centre d'action des Francs, leur était ouverte. Le centre de la péninsule, nous l'avons vu, était couvert de forêts. La côte, qui à une certaine époque a dû être assez peuplée, devait être, au moment de l'émigration, sur beaucoup de points, assez déserte, à cause des descentes et des ravages continuels des pirates saxons et francs, que la présence des troupes romaines ne suffisait pas toujours auparavaut à empêcher. Les points de la côte aujourd'hui les plus fertiles, à en juger par les vies des saints, sont couverts de halliers. Fracan, père de Winv^aloe, aborde dans la baie de Saint-Brieuc ; il finit par s'établir dans un lieu entièrement entouré de bois et de broussailles, auquel il a laissé son nom : Ploufragan (la peuplade de Fracan), aujourd'hui, suivant M. de la Borderie, un des coins les plus fertiles du département des Côtes-du-Nord (1). Saint Brieuc trouve la demeure du chef de la Domnonée, Riwal, au milieu d'une forêt qui couvrait les deux vallées du Gouët et du Gouedic (2). Saint Paul- Aurélien part de Ploudalmézeau (Plebs Telmedovia) à la recherche du chef du pays. Il arrive sans rencontrer âme qui vive jusqu'aux confins du pagus Leonensis. Là se présente à lui un pauvre homme (homuncio), qui s'ofl're à le conduire à Battha (Batz), résidence du chef Withur. Chemin faisant, ils arrivent à un oppidum

(1) Vita s. Guingualoei. Dom Morice, Preuves, I, p. 176; — cf. de la Borderie, annuaire hist., 1861, p. 44-45.

(2) La Devison, la vie et les miracles de saint Brieuc et de saint Guillaume, 1627, in-lS, dernière partie, p. 14 et 15 (cité par M. A. de la Borderie, annuaire, 1861, p. 128).

considérable, ayant pour uniques habitants une laie, un essaim d'abeilles, un buffle, un ours. La plus grande partie du pays actuel de Léon, la zone la plus riche de la Bretagne, paraît à peu près inhabitée (1). Arthmail (Armel) quitte le pays de Redon pour retourner dans la Bretagne déserte (2).

Tous les Bretons ne s'établirent pas d'ailleurs en Armorique. Une fraction des émigrés poussa jusque sur les côtes d'Espagne et s'établit en Galice. Le concile de Lugo en 569, mentionne un évôché breton dans ce pays. Au 2® concile de Braga en 572, parmi les évoques signataires, on trouve Mailoc Britoniensis ecclesiœ episcopus. Le nom de l'évoque et celui de l'église indiquent clairement la nationalité du peuple relevant de cet évôché. Des episœpi Britonienses signent encore au 8« concile de Tolède en 653, au 4» de Braga en 675, au 13® de Tolède en 683, au 16« de Tolède en 692 (3).

§ 2. — De la manière dont s'est paît l'établissement DES Bretons en Armorique ; leurs conquêtes.

Les Bretons, peuple belliqueux, habitué à la guerre,

(1) Bibl. nat., lat. 12942, f. 122-124.

(2) Bréviaire de saint Malo. Paris, 1489. Ia-8, noct. antiph.

Timens vitam maculari Vana laude populari, Ad desertam Britanniam Pergit linquens Redoniam.

(3) Haddan and Stubbs councils and ecclesiastical documents relating to Great-Britain and Ireland, t. II, p. 99-115 (cité par Warren, The liturgy ritual of the celtic church., p. 24).

jaloux par dessus tout de leur indépendance, pa* raissent avoir dompté promptement toute résistance dans la péninsule armoricaine dégarnie de troupes et dont la population assez clairsemée ne pouvait oppo^ ser une résistance sérieuse. Suivant Ermold-le-Noir, comme nous l'avons vu, les Bretons auraient d'abord été accueillis par les Armoricains parce qu'ils étaient chrétiens ; puis, leur nombre croissant de jour en jour, ils se seraient emparés des terres et auraient dépossédé leurs hôtes (1). Dès le milieu du YP siècle, ils sont assez forts pour braver la puissance des Francs. Guerres continuelles, ravages incessants chez les Gallo-Romains de Vannes , Rennes et Nantes, pour lesquels ils semblent nourrir une haine profonde, dissensions intestines, meurtres chez eux, tels sont les traits principaux de l'histoire de Bretagne depuis le VP siècle juqu'au IX®. Le foj^er de la guerre et de la résistance est le Vannetais occidental, depuis les environs de Vannes jusqu'à l'Ellé. En 560, le chef du Vannetais, Gonober, ou Conomorus, ou Canao, qui avait tué trois de ses frères (2), prête son appui à Chramne, révolté contre Clotaire. Il veut se jeter sur l'armée franque pendant la nuit : il est battu et tué (3). Son frère Macliau, comte et évoque de Vannes, est tué, avec son fils Jacob, par son neveu Théodoric qu'il avait chassé (4). Son fils, Waroch, est le fondateur de l'Etat breton du

(1) Ermold Nigellus ap. Pertz,Mon. germ. script., t. II, p. 490.

(2) Grég. de Tours, hist. Franc, lib. IV, 4.

(3) Ibid., lib. IV, 20.

(4) Ibid., lib. V.

Vannetais, connu jusqu'au siècle dernier sous le nom de Bro-Waroch (Bro-Erech dans les actes, depuis le moyen-âge) (1). La ville de Vannes, soumise à la domination franque, est l'objet des convoitises de Waroch et de ses successeurs. Waroch s'en empare ; Chilpéric envoie contre lui une armée considérable, renforcée des contingents de la Touraine, de l'Anjou, du Poitou, du Maine, du pays de Bayeux, etc. Waroch se jette sur eux au passage de la Vilaine et en tue la plus grande partie; les Saxons de Bayeux sont exterminés (2). Il traite néanmoins avec le roi et même rend Vannes, mais à condition que le roi lui en laisse le gouvernement : il payera un tribut pour la ville. Bientôt il veut faire annuler le traité. Son envoyé, l'évêque Eunius, est exilé par Chilpéric. Waroch se venge par d'horribles ravages dans le pays de Rennes; il met tout à feu et à sang et emmène les habitants en esclavage (579). Il s'était avancé jusqu'à Cornu tium (Corps-Nuds, suivant l'étonnante orthographe officielle, près Saint- Aubin-du-Cormier) (3). Le duc Beppolen ayant ravagé de son côté quelques endroits du territoire breton, Waroch recommence ses courses à travers les pays de Rennes et de Nantes; il se retire à la prière de

(1) Dom Morice, Preuves pour servir à Thist. de Bret., t. I,

p. 353 veneticam regionem quse a Werocho Broguerec dicitur

eo quod occiso Belpoleno duce cum exercitu suo, effugato alio Francorum duce Ebracario regionem ipsam viriliter defenderit (Extrait des actes de Saint-Gildas-de-Ruys). — Cf. cart. Red., 47, 69, 105, 107, 119, 131, 133, 155, 157, 170, 183, etc.

(2) Gr. de Tours, hist. Franc, lib. V, 27.

(3) Ibid., lib. V, 30.

l'évêque de Nantes, Félix (1). En 587, Waroch, et un autre chef breton, Vidimaclus, poussés par Frédégonde, pillent le territoire de Nantes, soumis à Gontran. Gontran réclame : les deux chefs promettent satisfaction. Mais aussitôt après, Waroch va enlever tout le vin de Nantes et l'emporte dans son pays (2). En 588, nouveaux ravages des Bretons ; les habitants du Nantais et du Rennais sont emmenés en captivité (3). Les ravages recommençant en 590, Gontran envoie une forte armée, sous le commandement d'Ebrachaire et de Beppolen. Les Francs passent la Vilaine et TOust. Une bataille acharnée s'engage entre les Bretons et le corps de Beppolen. Au bout de trois jours de lutte, Beppolen est tué et ses troupes battues. Les Bretons avaient dans leurs rangs les Saxons de Bayeux, envoyés par Frédégonde et tondus (4) à la façon bretonne, pour que les Francs ne pussent les reconnaître. Ebrachaire avait pu s'avancer jusqu'à Vannes. Waroch ayant fait des offres de paix, Ebrachaire lui rend Vannes, malgré les prières des habitants. Il est attaqué au passage de la Vilaine par Canao, fils de Waroch; beaucoup de ses soldats sont tués, un grand nombre sont pris : Waroch

(1) Ibid., lib. V, 32. — Venant. Fort., ap. dom Bouquet, t. Il, p. 480, lib. III, carm. VIII : Insidiatores removes vigil arteBritannos. — Cf. lib. III, cann. V.

(2) Grég. de Tours, hist. Franc, lib. V, 32.

(3) Ibid., lib. IX, 18.

(4) Warren, The celtic liturgy .... voulant prouver que la tonsure bretonne insulaire était en vigueur en Armbrique chez les moines, renvoie à ce passage de Grégoire de Tours, qu'il n'a évidemment pas lu.

les relâche à' la prière de Frédégonde (1). En 594, Childebert envoie une nouvelle armée contre les Bretons, qui ne cessaient de désoler les pays de Rennes et de Nantes. Une sanglante bataille a lieu, pro-* bablement terminée à l'avantage des Bretons (2). Ils ne paraissent pas cependant avoir réussi à conserver Vannes. En effet, en 597, Théodoric nomme Theudoald comte de Vannes, Nantes et Rennes. En 753, les Bretons font encore une tentative sur Vannes, mais ils sont surpris et battus par les troupes de Pépin (3). Nous ne les suivrons pas plus loin dans leur lutte contre les Francs. Soumis par Charlemagne, ils ne cessent de se révolter jusqu'au jour où, guidés par le lieutenant de l'empire à Vannes, un homme de génie, le Breton Nominoe, ils abattent la puissance franque dans la péninsule et reculent jusqu'à la Mayenne, et un moment même au-delà, les bornes de leur domination. Les écrivains mérovingiens et carlovingiens ne nous entretiennent que des guerres des Bretons de Bro- Waroch contre les Francs. Il semblerait que le reste de la péninsule reconnût la suzeraineté des rois francs. Les vies de s. Samson, de s. Paul-Aurélien, de s. Corentin, de s. Winwaloe, etc., disent formellement que la Domnonée et la Cornouailles étaient placées sous la ^ suzeraineté de Childebert. Le roi franc intervient môme dans les affaires intérieures de la péninsule. Jonas, roi de Domnonée, ayant été tué par Conomor, comte de

(1) Grég. de Tours, hist. Franc, lib. X, 9.

(2) Fredegaire, ap. dom Bouquet, t. II, p. 420, à Tannée 594.

(3) Script, rerum gall. et franc, t. V, p. 336.

Poher, son fils Judwal est saiivé par s. Léonor (1). Il est envoyé à la cour de Childebert. Samson va le réclamer à ce monarque (2). Néanmoins, il n'est pas douteux que les Bretons de Cornouailles et de Domnonée ne prêtassent leur appui à ceux de Bro-Waroch. Au VIP siècle, les ravages des Bretons de Domnpnée ' i provoquèrent des réclamations de Dagobert P'. A la ' j suite d'une ambassade d'Eloi vers 635-636, le roi de Domnonée Judicaêl se rendit à la cour de Dagobert pour aplanir toutes les difficultés et lier amitié avec lui, peut-être aussi pour reconnaîtra officiellement sa. suzeraineté (3).

Les Gallo-Romains de la péninsule, exposés à des ravages continuels ou durement traités s'ils se trou-

valent sous la domination des Bretons, leur témoignaient de leur côté une profonde aversion. Lorsque Waroch eut fait sa paix avec Ebrachaire et se fut retiré, l'évêque Regalis, entouré de son clergé et des habitants de la cité, prononça devant le duc les paroles suivantes : « Nous ne sommes en rien coupables vis-à-vis de nos maîtres et nous ne nous sommes jamais élevés orgueilleusement contre leurs intérêts; mais opprimés

(1) Vita Leonor, Duchesne, hist. Franc, script., I, 536; Boll. aa. ss., juillet^ 1. 1, p. 123-124.

(2) Vit. Sams. MabiU., aa. ss. o. s. Bened., ssecul. I, p. 179-

(3) Vita Eligii auctore Audoeno ap. Surium Vitae Sanct., octobr. — D'après Fredegaire (dom Bouquet, t. II, p. 443), Judicaêl reconnaît la suzeraineté de Dagobert. Il n'en est pas question dans les actes de Judicaêl, tirés de l'obituaire de Tabbaye de Saint-Méven. Biblioth. nat., 9889 (obituaire de 8. Méven de Gaêl).

par les Bretons, nous sommes sous le joug d'une dure servitude (1). » Au IX® siècle, les Gallo-Romains du Vannetais oriental, dans une zone occupée depuis plusieurs années par les Bretons, mais où ils ne formaient sans doute que la classe conquérante, éprouvaient pour eux les mêmes sentiments. Deux Bretons, Risweten et Tredoc, répondant comme leurs compatriotes à l'appel d'Erispoe, en guerre avec Charles-le- Chauve, se séparèrent de leurs compagnons pour faire du butin et allèrent s'établir à Jeneglina en Peillac (canton d'Allaire, Morbihan). Au bout de trois ou quatre jours, les Francs firent irruption pendant la nuit dans la bourgade. Les deux Bretons se cachèrent dans l'aire d'un pauvre homme, sous la paille. Un homme du peuple les dénonça aux Francs en leur disant : « Si vous cherchez des Bretons, il y en a de cachés sous la paille. » Les Francs le suivent, tuent les Bretons, leur coupent la tête et exposent leurs corps mutilés (2). De

(1) Quo (Waroch) recedente, et Regalis episcopus cum clericis et pagensibus urbis suse similia sacramenta dédit, dicens : quia nihil nos nostris dominis culpabiles sumus, nec unquam contra utilitatem eorum superbi exstitimus : sed in captivitate Britannorum positi, gravi jugo subditi sumus.

(2) Actes des saints de l'abbaye de Redon, ap. dom Morice,

Preuves, I, p. 239 Statim Britones cuncti a sedibus suis

surrexerunt. Tune et illi duo perfidi Riswetenus et Tredoc una cum eis properaverunt. Putabant enim quod spolia diriperent et arma et vestes caperent, habueruntgue hospitium in villa quae vocatur Jeneglina prope ecclesiàm s. Pétri apostoli. Gumque ibi mansissent très aut quatuor dies, subito irrueruntr Franci per noctem et vastaverunt illam villam. Quod illi audientes, absconderunt se in area cujusdam pauperis sub paleis, ibique latuerunt Cum vero Franci circumdarent villam

pareils faits prouvent jusqu'à Tévidence que la domination des Bretons s'est établie par la violence dans une bonne partie du territoire occupé par eux. Il a fallu les victoires de Noménoé et le triomphe définitif des Bretons sur les envahisseurs normands au X® siècle, pour dompter toute résistance et éteindre la haine que nourrissaient contre les émigrants de l'île de Bretagne les Gallo-Romains de l'Armorique.

§3. — Etendue du territoire occupé par les Bretons INSULAIRES ; LEUR DISTRIBUTION SUR LE SOL DE LA PENINSULE,

Dès le milieu du VP siècle, on distingue deux populations en Armorique : les Bretons et les Romains. L'auteur de la vie de saint Samson, Breton insulaire émigré, nous parle des actions que le saint accomplit de ce côté de la mer, en. Bretagne et en Romanie (1). Le neuvième concile de Tours en 567 a lui aussi à s'occuper des Bretons et des Romains de l'Armorique (2). Les

unu8 e populo ait : si Britones quœritis ecce latltant in paleis. lUi vero concito gressu ad aream pergunt îbique eos latitantes reperiunt adactisque gladiis statim eos trucidaverunt, et corpora eorum in plateis projecerunt et capita seorsum posuerunt.

(1) Vita Sams. ap. MabilL, aa. ss. o. s. Bened., saecul. I, p. 165; — de actibus quae citra mare in Britannia ac Romania fecit; — ibid., p. 180. — Gum esset in domo sua in Romania (au monastère de Pental, à lui donné par Ghildebert avec un vaste domaine sur les bords de la Seine, et resté jusqu'à la révolution aux mains des évoques de Dol, sous le titre de baronnie de saint Samson de la Roque. A. de la Borderie, annuaire 1861, p. 114).

(2) Labbe, Concilia, t. V, p. 852.

textes de Grégoire de Tours et des écrivains de Pépoque carlovingvenne, que nous avons cités dans le paragraphe précédent, nous apprennent que les Romains occupaient les pays de Rennes et de Nantes, et même, au VP siècle, une partie du Vannetais oriental avec la ville de Vannes. Jusqu'à la conquête définitive du Nantais et du Rennais, et de Vannes, ces pays sont considérés comme hors de la Bretagne. Saint Arthmail quitte la Rédonie pour aller dans la Bretagne déserte (1). En 818, Louis-le-Débonnaire, appelé en Bretagne par une révolte de Morman, tient une assemblée , générale à Vannes, et de là entre en Bretagne avec ses troupes (2). En 824, l'empereur réunit de nouveau ses forces pour dompter une nouvelle révolte d'un chef breton, Wihomarch, et se rend d'abord à Rennes « cité qui touche aux confins de la Bretagne (3). » En 850, Noménoé et le comte Lantbert, son allié, d'origine franque, mais élevé parmi les Bretons, viennent assiéger Rennes. La garnison terrifiée met bas les armes et est exilée en Bretagne (4). Il ne faudrait

(1) Vita ArthmaglL Brév. de s. Malo, 1489. lu 3 noct. Antiph.

(2) Einh. ann. ad ann. 818 ap. Pertz, Mon. germ. hist. script., I, p. 205. His ita dispositis, ipse cum maximo exercitu, Britanniam adgressus generalem conventum Venedis habuit. Inde memoratam provinciam ingressus

(3) Ibid., ad ann. 824. Tum demum, adunatis undique copiis Redonas civitatem terminis Britanniae contiguam venit.

(4) Ghron. Font. ap. Pertz, Mon. hist. germ,, i. II, p. 303. . . Quo metu territi custodes nostri in ditionem venerunt, in Britanniamque exsiliati sunt.

Das conclure de ces textes que les Bretons n'occupaient iocun point des territoires de Rennes, de Nantes et du Vannetais oriental. La cOte sud, à peu près toute mtière jusqu'à la Loire, est en leur pouvoir dès le VI' siècle. Lorsque Féliï de Nantes veut intercéder iuprès du comte des Bretons du Vannetais, Waroch, 1 va le trouver à Aula Quiriaca, appelé par les Bretons Wenran (Guérande) (l). A la trace des noms d'hommes ît de lieux, nous pouvons suivre les émigrants lorsque .es textes nous manquent. Quoique Vannes fût au Muvoir des Francs, les Bretons s'étaient répandus lans toute l'étendue du Vannetais avant Gharlemagne. k.a IX" siècle, en eflfet, les noms d'homme et beau- M)up de noms de lieux sont bretons jusque au-delà de a Vilaine. Or, il est clair que sous la domination de jharlemagne, les Bretons ne pouvaient avoir fait de wnquétes de ce côté. Les noms d'hommes dans la iône de Guérande et Batz, au IX" siècle, dans toutes es chartes du cartulaire de Redon, sont bretons (2). Pour Plessé, Avessac, Felkeriac {Fougeray), on ne rouve que des noms bretons (3). M. de Courson, dans a carte de la péninsule insérée dans son édition du jartulaire de Redon, a figuré assez exactement la imite séparative du pays romain du pays breton, au

(1) Grég. de Tours, hist. Franc, lib. IV, 4. — Pour Aula Jiiiriaca, devenu Wenran, v. Chronicon namnetense: ....Aulam Juiriacam quœ ab ipsts Britaaiiia iliius loci incolis nunc Guer- •andia nuncupatur (dom Morice, Preuves, 1. 1, p. 135).

(2) Cart. de Red., p. 21, fx>, 72, 78, 130, 131, 182, 109.

(3) Ibid., Gastrum Sei, p. 125; Avessac, p. 49, 65, 73, 89, 93, LM, 154, 192, 219, 391 ; Felkeriac, 24, 166, 187, 321.

IX® siècle, par une ligne partant des bords de la Loire, à gauche de la ville de Donges, et allant rejoindre la Vilaine un peu plus haut que Bourg-de-Combs, en passant par Brambu, Cambon, Quéhillac, Quilly, le Gâvre, Pierric, Fougeray. Au-delà de cette ligne, en effet, les noms d'hommes sont en général francs (1) et les noms de lieux gallo-romains. En quittant la Vilaine, la ligne de démarcation des deux langues passait par Mordelles, Langon (2), Languouet, Lanrigan, Cuguen, pour aller aboutir à l'embouchure du Couesnon.

La Bretagne, au VP siècle, est occupée par trois grandes tribus : les Domnonii, les Cornovii et les Bretons de Bro-Waroch. Le nom des deux premières indique clairement de quel point de la Grande-Bretagne elles sont parties. Pour les Bretons du Vannetais, on en est réduit aux conjectures. Saint Gurthiern, gain te Ninnoc, qui abordent sur les côtes du Vannetais, sont du pays de Galles; Gildas vient d'Arecluta, de chez les Bretons septentrionaux. Quelques noms de lieux rappellent le pays de Galles : par exemple, Bangor, dans l'île connue aujourd'hui sous le nom de Belle-Isle, nom du plus célèbre monastère de Galles, sur la Deva, et d'un siège épiscopal sur le détroit de Menai, tous deux situés dans le pays de Gwynedd ou Nord-Galles (3);

(1) Aux Ville et IXe siècles, la mode chez les Gallo-Romains soumis aux Francs était aux noms germaniques. (V. Guérard, Polyptique d'Irminon. Paris, 1844.)

(2) Pour Langon, v. cart. de Red., p. 38, 94, 148, 158, 168,

(3) Il ne faut pas confondre Gwynedd ou GwyneZy Nord- Galles, avec Gwened, nom breton de la ville de Vannes,

Ruys, dont le nom ancien est Reum-Visii (1). La dernière partie du nom se retrouve dans Caer-Wys, dans le comté de Flint (2) (Nord-Galles), et probablement aussi dans Powys (Pou-Vis), pays de Vis?, partie est de la Cambrie. Le dialecte breton du Vannetais est séparé des autres dialectes par des différences aujourd'hui assez graves pour qu'il soit difficilement intelligible aux Bretons de Cornouailles, Léon et Tréguier. Ces différences datent de quelques siècles seulement. Néanmoins, on trouve dans ce dialecte une forme de comparaison en -et inconnue aux autres dialectes et usitée en Galles (3). Les Bretons vannetais qui, à l'est, avant Gharlemagne, franchissaient la Vilaine et s'étendaient le long de la mer jusqu'à la Loire (4), avaient pour limites à l'ouest l'Ellé. Waroch, leur chef le plus célèbre au VP siècle, fait don à saint Gurthiern de la plebs Veneaca (Kervignac), et de Pluemur (Pleumeur) à sainte Ninnoc (5).

La Cornouailles à l'ouest atteint l'Ellé. Gurthiern reçoit de Grallon, comte de Cornouailles, Anaurot, au confluent de l'Isole et de l'Ellé (Quimperlé) (6). Grallon

Gwynedd suppose une forme ancienne Venedy et Gwened vient régulièrement de Veneti,

(1) Reum-Visii pagi. Vita Gildœ, auctore monacho Ruyense ap. BolL aa. ss., 29 janvier, p. 960.

(2) The Myvyrian, Archaeol. of Wales, p. 743.

(3) Mémoires de la Société de linguistique de Paris (t. 5, fasc. I, p. 26).

(4) Le dialecte parlé aujourd'hui au bourg de Batz est du breton vannetais.

(5) Gartul. de Quimperlé, Bibl. nat., lat. 5283, p. 3, 61.

(6) Gartul. de Quimperlé, Bibl. nat., lat. 5283, p. 3,

donne aussi à l'abbaye de Landévenaec des terres situées dans les commîmes actuelles du Saint, de Gourin et de Langonnet (canton de Gourin, Morbihan), sur la rive droite de l'Ellé (1). Au nord, la limite du Vannetais paraît avoir été de bonne heure le Blavet. Grallon ûiit don à saint Winwaloe d'une terre sise en Neuillac (près Pontivy) (2). Au nord-ouest, la frontière des Bretons vannetais devait être assez vague, une immense forêt couvrant cette région. Elle semble franchir l'Oust de quelqaes lieues (3).

Nous connaissons déjà la limite est et nord-est des Cornovii. Elle part de l'embouchure de la Laita, formée par l'Isole et l'Ellé, suit l'Ellé jusqu'à sa source, puis parait atteindre le Blavet, au-dessus de Mellionec, pour aboutir à Neuillac. Il est probable que la Cornouailles s'étendait de ce côté jusqu'à Hémoustoir, iref de Neuillac, puis au nord remontait le cours de l'Oust pour atteindre la source du Lefif.

A l'ouest, la Cornouailles ne dépassait pas la rade de Brest, la Domnonée atteignant l'embouchure de l'Elorn. Au nord, la Cornouailles a pour limites les monts d'Arez. Thopooegia, aujourd'hui Tibidy (4), Hanvec, Irvitlac(5), sont en Cornouailles. Saint Hervé, quittant son monastère de Lanhouarneau en Léon,

(1) Cartul. de Landév., f. 146 (A. de la Borderie, annuaire hiBt. 1861, p. 144).

(2) Ihid., f. 146.

<3) V. chap. II, p. 53, 53.

(4) Vita Guengual. cart. de Landév., t. II, e. 3 (À. de la Borderie, annuaire 1861, p. 138).

(5) Dom Morice, Preuves, 1. 1, col. 179.

franchit les monts d'Arez pour arriver en Cornouailles(l). La limite an nord-est devait être à peu près la même que celle de l'ancien diocèse de Cornouailles ; Bourbriac, en effet, faisait partie de la Domnonée (2).

La Domnonée s'étendait depuis l'embouchure du Couesnon jusqu'à la rade de Brest. Samson va réclamer à la cour de Childebert Judvs^al, fils de Jonas, roi de Domnonée, souverain du pays où Samson est évêque, c'est-à-dire du pays de Dol (3). Au nord-ouest, les Vies des saints établissent de la façon la plus positive que la Domnonée englobait tout l'ancien évêché de Léon, Le biographe de Paul-Aurélien, moine de Landéveanec, qui écrit au IX® siècle, met Ploudalmézeau (Plebs Telmedovia) en Domnonée (4). « Le saint arrive » à une peuplade du pays d'Achm, qu'on appelle d'un » nom antique Telmedovia. Ce pays est une partie > de la région domnonéenne à l'ouest. » S. Winwaloe parcourant la Domnonée, arrive au-delà du fleuve Covlut (le Kefleut, rivière de Morlaix) (5). Le même

(1) Vita s. Hervei, anciens Blancs-Mant., XXXVIII (A. de la Borderie, ann. 1861, p. 144).

(2) Albert-le- Grand, Vies des saints, édit. Kerdanet, Brest, 1839, p. 823 (actes de saint Briac). — A. de la Borderie, ann. 1861, p. 140.

(3) Mabill., aa. ss. o. s. Bened., ssbcuI. I, p. 180.

(4) Bibl. nat.j lat. 12942, f. 122 : devenit ad quamdam plebem pagi Achmensis quam antiquo vocsibulo Telmedoviam appellant. Ipse autem pagus domnonensis patriae qusedam pars est occidentem versus constituta ; — cf. fol. 115.

(5) Bibl. nat., 5610 A, lib. II. Hae litterae conservant qnod, cum transiret S. Winwaloeus per Domnonicas partes et venisset trans flumen Covlut tende ns ad occidentalem partem, deprecabantur eum ut imponeret manus cuidam languido.

saint traverse les pays de la Domnonée à l'ouest et longe les frontières de la Cornouailles pour arriver à Thopopegia (Tibidy) (1). Les deux pagi de Léon et d'Achm étaient gouvernés par des princes particuliers, sous la suzeraineté du roi de Domnonée. C'est ainsi que Judwal, qui régnait sur toute la Domnonée (2), suivant le biographe de saint Samson, après une visite à Paul-Aurélien dans le Léon, revient à ses domaines propres (3). Il est maître absolu de la plus grande partie de la Domnonée, suivant le môme biographe de Paul-Aurélien, qui met Ploudalmézeau en Domnonée (4). Le roi de Domnonée Judaél, père de Judicaêl, va chasser sur 'les terres d'Ausoch, prince de Léon, son client, à Trefflez (Tribum Lesiae), à l'ouest, sur les confins du Kemenet-Ili et du pagus de Léon (5). Nul doute, par conséquent, que le Léon ne fit partie de la Domnonée. Les deux pagi d'Achm et de Léon s'en détachèrent peu à peu et formèrent l'évêché et la principauté de Léon. Suivant le biographe de Paul-Aurélien, Childebert aurait donné au saint les cent tribus de ces deux pagi (6). Le pagus

(1) Vit. Winwal., Bibl. nat., 5610 A, lib. II, p. 41. Hic igitur ad pagos domnonicos citraque Gornugillensium confinium perlustrans tandem in insulam quae Thopopegiam nuncupatur hospîtatus est.

(2) Mabill., aa. ss. o. s. Bened., sœcul. I, p. 180.

(3) Bibl. nat., lat. 12943, f. 128... benedictione accepta remeavit ad propria.

(4) Bibl. nat., lat. 12942, f. 128. luduualus Domnonensia patriae magna ex parte dux nobilissimus.

(5) Bibl. nat., lat. 9889 (obituaire de Saint-Méven) .

(6) Bibl. nat., lat, 12942, f. 128.

Léon avait probablement été colonisé par des grés du pays de Caer-Léon en Galles. Un autre "US de Domnonée, le pages Velaviensis ou pays de elou (Gvello), entre le Gouët et le Trieuc, fait aussi ger au pagus de Guilou (1), qui suppose une forme ienne, Vilavji ou Velavii, en Grande-Bretagne, aclement le Wiltshire. La vie de saint Tutwal menue également en Domnonée un pagus de Daudour, t la situation n'est pas bien déterminée et qu'on ouve en Galles (2).

'ers le sud-est, la frontière de la Domnonée descen- ; plus bas qu'au nord. Judicaél donne à saint Léri irritoire qui porte le nom du saint, près de Mauron (3) ; mde le monastère de Penpont (4). e^pagiAoni se composait le territoire breton ont noms bretons et semblent avoir été formés par les grants. Un seul conserve le nom d'une ville galloaine, c'est le Poulet, ou Poualeth, le pagus d'Aleth.

pagus Achmensis rappelle aussi le nom des ismes, mais l'identiScation de ce nom avec celui

Ossismes serait peut-être téméraire. Les seuls ts gallo-romains connus, conservés en zone bretonte, sont : Ouessant (Uxantis), Sena (Sein), Vindilisî

I Asser, De rébus gestia jElfredi magni, p. 477. — Pétrie,

um. hiet. brit.

I Canlreffi)e!(£Ïd!Oj* en Pûwys (les deux eaux). TheMyvyr.,

lœol. of Wales, p. 736. — Vie de Tutwal, Bibl. nat.,

!ct. Duchesne, t. 85, p. ;-t68.

I D. Lobineau, d'après actes mss. de s. Léri. Vies des

leBret., p. 146, 157-158.

I Ibid.,p. 145-146.

(Guedel, ancien nom de Belle-Ile), Corseult (Curiosolites), Aleth (Alethum). Vannes, restée au pouvoir des Francs jusqu'au IX® siècle, a gardé son nom.

La question des noms de lieux en amène une autre : Qu'est devenue la population gallo-romaine de la péninsule dans la région occupée par les Bretons? A-t-elle été chassée ou exterminée, ou bien s'est-elle, dans une certaine proportion, mêlée à la population bretonne ? La haine des Bretons pour l'étranger, leur répulsion pour toute alliance en dehors de leur race, que nous avons vu se manifester par tant de traits des deux côtés de la mer, portent à croire que dans la région où la population émigrante a été réellement prépondérante, les Gallo-Romains ont été réduits en esclavage ou plus probablement expulsés. L'apparition subite du grand pagus Oœimensis (1) dans la région des Sagiiy au VP siècle, est peut-être la conséquence d'une émigration des Ossismii. Toute la question se réduit à savoir dans quelle région la race bretonne a dominé par le nombre. L'histoire et l'étude des noms de lieux peut fournir la solution du problème. Un des faits les plus frappants de l'histoire de Bretagne, c'est le brusque recul de la langue bretonne aux XP- XII® siècles. Au X® siècle, la limite part d'auprès de Donges pour atteindre l'embouchure du Couesnon. Un siècle ou deux après, elle est reportée de quinze ou vingt lieues en arrière, excepté sur la côte. Aux XIP-XIIl® siècles, la langue bretonne est renfermée à peu

(1) Guérard, Polyptique d'Irminon, t. I, p. 50 et suiv. Le premier auteur qui le mentionne est Venantus Fortunatus, Vie de saint Germain de Paris, Boll., mai, t. IV, p. 784.

près dans les mêmes bornes, à une ou deux lieues près, qu'aujourd'hui (1), où elle ne s'étend plus que sur le département du Finistère en entier, sur la moitié du Morbihan et la moitié des Côtes-du-Nord. On aurait la limite séparative du breton et du français aujourd'hui en traçant une ligne qui partirait de la pointe de Pénerf, non loin de l'embouchure de la Vilaine, et passerait par Berric, Monterblanc, Plumelec, Saint-AUouestre, Kerfourn, Croixanvec, Saint-Gilles, le Haut-Corlay, et remontant le LeflF, ferait un coude au-dessus de Treveneuc. Il y a un siècle ou deux, on parlait breton dans une grande partie de la péninsule de Guérande ; on ne le parle plus de ce côté que dans quelques hameaux avoisinant Batz. Il y a donc encore peu de temps, le breton dominait sur toute la côte sud, à peu près jusqu'à l'embouchure de la Loire. On remarquera que la ligne de démarcation fléchit considérablement vers l'ouest, à l'intérieur, et que sur la côte nord, le breton a perdu à peu près toute l'étendue des anciens évêchés de Saint-Brieuc, Saint-Malo et Dol.

On a été chercher l'explication de ce recul si considérable de la langue bretonne dans l'espace d'un siècle ou deux, dans les bouleversements produits en Bretagne par la grande invasion normande du commencement du X® siècle. On a dit que la population avait, dans une proportion considérable, émigré en France, et que lorsqu'elle était revenue, elle avait perdu l'habitude de la langue bretonne. Il est bien invraisemblable qu'au bout de dix-huit ans (919-937), une population

(1) De Kerdrel, Congrès de Nantes, 1845, classe d'archéologie, p. 110.

ait si complètement oublié sa langue qu'en se retrouvant sur son sol natal, au milieu de gens qui n'en parlent pas d'autre, elle y apporte une langue étrangère et ne tarde pas à la faire dominer.

Nous savons fort heureusement, parla chronique de Nantes, écrite peu de temps après cette terrible invasion, quelle est la partie de la population qui a émigré : « Les comtes et mactierns elBfrayés se dispersèrent à travers la France, la Bourgogne et l'Aquitaine (1). Matuedoi, comte de Poher, s'enfuit auprès du roi des Angles, Adelstan, avec une grande multitude de Bretons, emmenant avec lui son fils Alain, qu'il avait eu d'une fille d'Alain-le-Grand (2). — Mais les pauvres Bretons cultivant la terre restèrent sous la domination des Normands sans guides et sans défenseurs (3). » C'est donc la classe inférieure, ce sont les gens attachés à la glèbe qui restent. Les Bretons nobles et libres s'expatrièrent. Dès lors, dans la zone où ils formaient la classe conquérante et où ils s'étaient simplement substitués aux maîtres du sol, la langue romane indigène ne fut plus contrariée dans son développement et ne tarda pas à reprendre le dessus. Beaucoup de Bretons ne revinrent pas ou périrent dans les luttes sanglantes qui se terminèrent par l'extermination complète des

(1) Ghron. nannet. ap. dom Morice, Preuves, t. I, p. 145-147. Territi comités ac Mathiberni (Mactierni) dispersi sunt per Franciam, Burgundiam et Aquitaniam.

(2) Ibid. Fugit Matuedoi, cornes de Poher, ad regem Anglorum Adelstanum, eu m ingenti multitudine Britonum, ducens secum ôllum suum Alanum quem genuerat ex ûlia Alani magni.

(3) Ibid. Pauperes vero Britanni terram colentes sub potestate Normannorum remanserunt absque rectore atque defensore.

Normands, Nous sommes donc en droit d'affirmer que dans toute la région où du X® au XP-XIP siècle la langue bretonne cessa d'être en usage, les Bretons ne formaient qu'une couche peu épaisse de population. Dans le pays de Redon, où les noms aux IX® et X® siècles sont tous bretons, la population, peu de temps avant la grande invasion normande, traite les Bretons comme un peuple distinct d'elle-même et dont l'arrivée dans le pays n'est pas bien ancienne. Vers 874-876, le machtiern Greubidoe veut enlever de la commune de Bain des colons appartenant à Saint-Sauveur de Redon, pour les placer sur les terres du duc breton de Vannes, Pascuuethen. Les moines et le peuple protestent. On assemble les notables et les gens de Bain devant les envoyés du duc, et alors ils déclarent que personne de leur race n'avait jamais entendu dire qu'ils appartinssent à une autre terre, « ni du temps des Romains OU' Gaulois, ni du temps des Bretons, mais que leurs aïeux et les aïeux de leurs aïeux étaient originaires de Bain, y étaient nés et y seraient toujours (1). » Il est donc très-probable que beaucoup d'indigènes de cette

(1) Cari, de Red. (charte de 874-876), p. 210-211 : lUi vero homine (homines les colons de Bain) qui sic interpellabatur (sic) habuerunt consilium cum senioribus et optimatibus plebis quidnam facerent, quia nunquam audierunt a patribus et ab avis suis, nec ab initio seculi usque illuc fuisse ; obtimates vero plebis et seniores hœc audientes nimio stupore turbati. sunt, quia nunquam talia audierunt, hoc dicentes : nuUus de semine eorum haec audivit neque in tempore Romanorum seu Gallorum, neque in tempore Britannorum ; sed semper avi et avorum illorum in plèbe Bain orti sunt et nati sunt et semper erunt.

région portant des noms bretons n'étaient pas plus Bretons que les Nantais et Rennais portant des noms ger* maniques n'étaient d'origine franque. Nous avons vu plus haut^ par un exemple frappant^ quels sentiments nourrissaient pour les Bretons certains hommes du peuple sur les rives même de l'Oust, à Peillac.

La forme des noms de lieux vient à l'appui de nos conjectures. On peut poser en principe, comme l'a fait M. d'Arbois de Jubainville, que les noms de lieux en -oc en Bretagne sont, en général, d'origine gallo-romaine. Les Bretons-Armoricains, en effet, dès le VP siècle, avaient transformé ce suffixe -aco- en -oc, comme il résulte des noms de Waroc, Winnoc dans Grégoire de Tours; les noms d'hommes dans les chartes du cartulaire de Redon ne sont jamais en -ac. Les Bretons ne tirent pas d'ailleurs, comme les Gallo-Romains, des noms de lieux en hxc de noms d'hommes (1). Audelà de la limite de la langue bretonne au IX® siècle, ces noms en -^ciim sont devenus des noms en -^. Dans l'Ille-et-Vilaine : Marcigné, Chauvigné, Romigné, Aubigné, Mouazé, Ercé, Ghasné, Cosné,- Liffré, Livré, Micé, Izé, Thorigné, Acigné, Marpiré, Dommaigné, Cornillé, Ercé, Chance, Louvigné, Janzé, Essé, Pancé, Ercé-en-Lamée, Martigné, Fougeray ; dans la Loire- Inférieure : Fercé, Rougé, Issé, Auverné-le-Grand, Nozay, SafiFré, Joué, Riaillé, Pannecé, Teille, Ligné, CouflEe, Fay. A l'ouest de la limite bretonne, apparaissent • les noms en -ac. Le breton conservant le c final, et ayant été parlé dans tout le pays pendant la période de

(1) D'Arbois de Jubainville, Etudes grammaticales sur les langues celtiques. Paris, 1881, p. 22*-27*.

formation des noms en -acum en -é, ces noms en >nt restés jusqu'à nos jours tels qu'ils étaient au lècle. Or, ces noms gallo-romains sont extrêmenombreux dans la zone où la langue bretonne a d'être parlée quelque temps après l'invasion nore, très-rares dans la zdne où le breton a persisté, le Finistère : Milizac, Irvillac, Scrignac et Mellac; la zone bretonnante des Côtes-dn-Nord, Callac ; )riac n'est pas d'origine gallo-romaine : c'est un composé, dont le dernier terme est le nom de idais Briac, émigré en Armorique; pour Callac, a pent-être dans la terminaison -ac qu'un fait milation de Vo ou de Ve final à Va de la syllabe dente; dans la partie bretonaante du Morbihan : (c, Inzinzac, Kervignac, Silflac, Malguenac, liae, Carnac, Moréac, Sulniac : l'origine galloine de Kervignac (Caer-Veneac plebs Veneaca), irnac, nom bien breton et qui n'apparaît dans auvieille charte, de Silflac (Selefiac) qui paraît renîr le nom de l'irlandais Fiac. de Malguenac qu'on )nce Malgenèc dans le pays et qui se trouve sous rme bretonne de Maelgannac et de Melguennec des chartes du XIII" et du XIV* siècle, nous parait louteuse (1). Dans la zone qui a perdu le breton, la ies noms en -ac devient fort longue : Calviniac,Yffi- Merléac, Loudéac, Pledehac, Merdrignac, Mercil- 5réac, Rouillac, Sévignac, Ivignac (Côtes-du-Nord); ac, Epiniac, Meillac, Québriac, Tinténiac, Médriac, lillac, Saint-Uniac, Talensac, Comblessac, Lohéac,

Rosenzweig, Dictionnaire topographique du département Lorbihan. Paris, 1870.

Pipriac, Messac, Ronac (1) (Ille-et- Vilaine) ; Brehan- Loudéac, Radenac, Lantillac, Brignac, Menéac, Campehéac, Guillac, Missiriac, Reminiac, Ruffiac, Molac, Noyal-Muzillac, Muzillac, Nivillac, Malensac, Peillac, Glénac (Morbihan) ; Masserac, Avessac, Fégréac, Marsac, Thehillac, Severac, Misillac, Dreflféac, Herbignac, Crossac, Asserac, Piriac, Escoublac (Loire-Inférieure). Dans la zone bretonnante, on compte à peine quinze noms en -ac, dont sept ou huit d'origine douteuse; dans l'ancienne zone bretonnante devenue française, ils atteignent le chiffre de cinquante à soixante. Si on y joignait tous les noms en -ac, désignant souvent des hameaux, que l'on trouve dans le cartulaire de Redon, on dépasserait le chiffre de quatre-vingts (nous en avons compté près de trente autour de Redon). Si les autres parties de la Bretagne francisée avaient autant de noms en -ac aux IX® et X® siècles que la zone qui entoure Redon dans un rayon de dix à quinze lieues, on pourrait en évaluer le nombre ^plusieurs centaines. Nous avons le droit de conclure que la population gallo-romaine dans toute cette région était fort dense, et que si le breton y a dominé, une langue romane n'a jamais cessé d'y être parlée. La population conquérante ayant disparu ou considérablement diminué en nombre à la suite de l'invasion normande du commencement du X® siècle, la langue indigène n'a pas tardé à reprendre le dessus et à étoulBFer, au bout d'un siècle ou deux, la langue bretonne.

(1) Nous laissons de côté Saint-Briac, nom irlandais, et Saint- Suliac, nom d'un saint insulaire qu'on devrait écrire Suliau.

Ih.

Le pays de Guérande, entouré de populations d langue romane, a gardé le breton jusqu'à nos joun et cependant l'invasion normande l'a éprouvé tout ausi fortement que le reste de la Bretagne : c'est que ] population bretonne y était dominante et formait peut être même une colonie pure de tout mélange. Sur ] côte nord, le breton s'étend beaucoup moins loin qi sur la côte sud. Cependant, il n'est pas douteux qi les Bretons ne l'aient très-fortement occupée. Dol été choisi par Noménoé comme le centre religieux c la Bretagne ; les noms de lieux de formation bretoni y sont très-nombreux, les noms en -ac, comme tout 1 long de la cûte du reste, très-rares. Si le breton y disparu assez vite (vers le XII* siècle), c'est que 1 race bretonne n'était probablement bien dense que I long de la côte, et que, à quelques lieues de la mei au-delà des limites sud de l'évêché de Dol, l'élémei gallo-romain était considérable.

§ 4. — L'Église bretonne dans la péninsule armoricaine.

L'histoire de l'établissement de l'Église bretonu dans la péninsule armoricaine n'est pas sans présente quelques difdcultés, mais il semble qu'on ait voulu U aggraver à plaisir en récusant les seules sources d'o on puisse tirer quelque lumière : les Vies des saim de Bretagne. Débarrassé de cette autorité, l'esprit d système s'est donné carrière. On a fait des cités galk romaines de la péninsule une sorte de lit de Procustt dans lequel on a fait entrer violemmeat les évêchi bretons, sans s'apercevoir qu'on méconnaissait ain:

mobile même qui avait dicté la transformation des tés en évêchés : le souci des intérêts religieux da iuple, qui auraient pu se trouver gravement comomis si l'administration religieuse ne s'était pas ereée dans les mêmes limites que l'autorité civile, est le même principe qui a présidé à la constitution s évêchés bretons. Il ne pouvait être question ici de tés gallo-romaines disparues sous le flot de l'émigrain : c'est le territoire des différentes tribus émigrées ,i a été érigé en évêché. Nous le savons de source rtaine pour les deux évêchés de Cornouailles et de lOn; la délimitation des évêchés de Tréguîer, Saintieuc, Saint-Malo et Dol a dû également se régler sur"

groupement par peuplades, quoique l'histoire de s évêchés présente avec celle des deux premiers de tables différences.

Les émigrants se partageaient, comme nous l'avons , en trois groupes principaux : les Bretons de Wack, établis dès les premières années du VP siècle, peut-être vers la fin du V siècle, dans le Vannetais cidental jusqu'à l'Ellé et jusqu'au Blavet, maîtres de it le littoral jusqu'à la Vilaine et même solidement mpés dans la presqu'île de Guérande ; les Cornovii et ! Domnonii.

Les Bretons du Vannetais reconnaissent l'autorité

siège épiscopal de Vannes, établi avant leur arrivée ;

s'appliquent à y faire prévaloir leur influence et assissent même de bonne heure à y introduire des âlats de leur nation, témoin Macliau, frère de Gober, l'allié de Chramne et l'adversaire de Clotaire. ivant-garde bretonne cantonnée à Guérande se trouve

fait sous l'autorité des prélats nantais.

Le territoire occupé par la tribu des Comovii n'a pas dû être érigé en évêché avant le VI' siècle. D'après les actes de saint Corentin, insérés dans le vieux bréviaire de saint Brieac, Corentin, fils d'émigré breton, aurait été envoyé par le roi de Comouailles Grallon à saint Martin de Tours avec les Bretons Winvaloe et Tudi, pour que l'archevêque sacrât un d'eus, à son ciioix, évêque de la région qu'il gouvernait. Maïs c'est évidemment par erreur qu'il est fait ici mention de Martin, mort avant l'arrivée des Bretons. D'ailleurs certaines leçons des mêmes actes de saint Brieuc font de Corentin un contemporain de saint Malo ; d'où ,

on peut conclure qu'il a vécu fort avant dans le ^'

VI* siècle (1). Nous gavons, au surplus, que le gros des ■ \' /"

émigrants Cornovii a quitté la Grande-Bretagne dans ^^^ j-'' j

le courant de ce siècle. v' / i"

II suffit de jeter un coup-d'œil sur la carte de l'an- \\V''^ ^

cien diocèse de Cornouailles, qui comprenait la plus '■'' " ■

grande partie du département actuel du Finistère, une bonne partie des Côtes-du-Nord jusqu'au Leff, et un ^,. ^ certain nombre de communes du Mortiitian, pour se i^lji-' convaincre que sa délimitation n'a été dictée par au- 'jç'^ cune nécessité géographique et que la juridiction des] ' évêques de Quimper n'a fait que suivre les Cornovii ' partout oiï ils se sont répandus et établis. '

L'immense pays des Domnonii, qui s'étendait de la » ^^, '^ ^, rade de Brest au Couesnon, ne poiiyait former un seul t, ,^i'fi", ,-i évêché : il se fractionna de bonne heure au point de vue religieux. La zone gouvernée par les chefs du

(1) Dom Lobineau, lea Viee des saints de Bretagne. Rennes, 1725, p. iXMw.

Léon, sous la suzeraineté des rois de Domnonée, c'està-dire les deux pagi d'Achm et de Léon, ne tarde pas à former un évêché parfaitement délimité et dont les limites sont restées les mêmes jusqu'à la fin du siècle dernier. Suivant le biographe de Paul-Aurélien, C/wrmcmoCj moine de Landévennec, écrivant au IX® siècle, dont nous avons longuement parlé dans nos sources, le roi des Francs Childebert, à la prière du comte de Léon, Withur, résidant dans l'île Battha (Batz), soumit à la juridiction épiscopale de Paul-Aurélien, cousin du comte et moine émigré de Grande-Bretagne, les cent tribus des pagi Achmensis et Leonensis (1).

Les quatre autres évêchés ont pour berceau quatre monastères fondés par des moines bretons insulaires.

Saint Brieuc fonde, du temps d'un chef des Domnonii, du nom de Riwal, un monastère sur le Jaudi, puis un second qui conserva son nom, vers l'embouchure du Gouët, dans la Vallée-Double. Riwal est-il le chef émigré sous Clotaire P*" avec une multitude de navires, suivant les expressions du biographe de saint Winnoc, ou, comme le veut M. A. de la Borderie, est-ce un autre chef du même nom, émigré vers la fin du V® siècle? Les vies de saint Brieuc sont trop suspectes pour qu'on puisse leur demander la solution de la question. D'après ses biographes, Brieuc aurait été, avec Patrice et Iltut, disciple de Germain de Paris : c'est impossible, au moins pour Patrice. Un marbre, trouvé dans la châsse de saint Brieuc, lui donnerait le titre d'évêque de Bretagne (2).

(1) BibHoth. nat., ms. lat. 18942, fol. 126.

(2) Vita Brioci, aa. ss. BoU., l«r mai, t. I, p. 92-94, d'après

Tutwal arrive en Armorique dans la première moitié du VI* siècle. Il aborde sur la côte de Léon, y fonde an monastère, puis se rend dans la Domnonée proprement dite, où règne son cousin Déroch, fils et successeur de RiwaI, émigré du temps de Glotaire P', et bâtit au confluent du Jaudi et du Guindi un monastère célèbre, Trécor, devenu plus tard Tréguier. Tutwal se serait rendu auprès de Chiidebert pour obtenir confirmation des nombreuses donation s qu'il f" avait reçues et aurait été consacré évéque à Paris, malgré sa résistance (1).

Saint Sarason, qui avait déjà reçu en Grande-Bretagne la consécration épiscopale, commence lui aussi, comme Pau 1-Au rélien, Brieuc et Tutwal, par fonder un monastère a Dol. Il va à Paris réclamer à Chiidebert le jeune Judwal, fils de Jonas, roi de Domnonée, tué par Conomor, prince de Poher (Carhaix et ia région circonvoisine des Montagnes-Noires). Après une vive résistance, Chiidebert faitdroit à sa demande et lui accorde des concessions de terres importantes (2). Samson assiste en 557 au troisième concile de Paris et y souscrit sans désignation de siège épiscopal. Une de ses vies manuscrites, citée par dom Lobineau, nous

un office propre de l'église de Saint-Brieuc. — Cf. dom Lobin., Vies des saints, p. 11-19.

(1) Vita Tutguali ex legendario Trecorenai ap. A. de la Borderie, annuaire hist. de Bretagne, 1853, p. 148-149, — Cf. dom Lobineau, d'après les actes manuscrits de Tutgual et l'ancien bréviaire de saint Brieuc, Vies des saints, p. 56,

(3) Vita Sams., aa. ss. o, s. Bened., sîdcuI. I, p. 154 et suiv.

apprend qu'il fit avec saint Germain de Paris une convention relative au monastère de Sainte-Croix, dont la fondation remonte à Tannée 565 (1).

Saint Malo (Maclovius) était déjà évêque et en avait même exercé les fonctions dans le pays de Gwent (sud du pays de Galles), lorsqu'il partit pour l'Armorique. Il aborda au rocher du solitaire Aaron, sur lequel s'élève aujourd'hui la ville de Saint-Malo, du temps de Juthaël, fils de Judwal et père de Judicaël, contemporain de Dagobert, vers 575-580. Il fonda à Aleth un monastère célèbre, Lan- Aleth, convertit, suivant ses biographes, les habitants encore payens de cette ville et fut élu évêque par eux. Saint Malo serait mort vers 627 (2). Par l'histoire de l'évêché d'Aleth, quoiqu'elle présente de graves lacunes, nous pouvons nous faire une idée de celle des évêchés de Dol, Saint-Brieuc et Tréguier, beaucoup plus obscure et dont nous ne savons rien de bien important du VP au IX** siècle. Le centre religieux de l'évêché d'Aleth paraît avoir été le monastère de Lan- Aleth. Dans un document du VIII* ou du IX® siècle, un évêque d'Aleth est appelé évêque du monastère de Lan-Aleth (3). Il faudrait se garder d'en conclure que ce fût un simple évêqueabbé, au sens ordinaire du mot. Les évêques-abbés n'avaient aucune juridiction en dehors de leur monastère et des domaines qui en dépendaient : la puis-

(1) Dom Lobineau, Vies des ss. de Bret., p. 109; — cf. A. de la Borderie, annuaire hist. de Bret., 1862, p. 156.

(2) Dom Lobineau, Vies des ss. de Bret., p. 134.

(3) Pontifical d'Aleth, ms. de la biblioth. de Rouen, fol. 184 ro, cité par M. A. de la Borderie, annuaire de Bret., 1862, p. 168.

ipiscopale était chez eux la conséquence de la'\ abbatiale. Or, les évêques-abbés d'Aleth ont i sur un véritable diocèse, dont les limites, avant titution donnée par Noménoé à l'Eglise bretonne, tt être parfaitement marquées. Un diplôme de e-Débonnaire de 816, conftrmatif d'un autre de uagne, donne simplement à Hélocar le titre le d'Aleth et accorde en sa faveur droit d'imà toutes les possessions des évêques d'Aleth, utres a leur monastère de'Saint-Méen de Gaêl île Saint-Malo (1), Des chartes du cartulaire de nous apprennent même que la juridiction des 3 d'Aleth ou de Poulrocoêt (pagus trans sylvam, travers bois), comme les appelle indifféremment ilaire, s'étendait vers le sud aussi loin qtie celle )qnes de Saint-Malo, depuis Noménoé. En 833 Ermor, episcopus in Poutrocoèt, exerce ses fonc- Augan et Guillac (2), paroisses de l'extrême sud :èse de Saint-Malo, depuis Noménoé jusqu'à la tion. En 835-836 , Jarnuualt signe comme dans la cité d'Aleth, à Guillac et à Guer (3). successeur de Jarnuualt, parait comme évoque à t à Campénéac {840-846) (4).

parler de l'argument d'analogie qui pourrait un fait curieux de la vie du moine breton

)m Morice, Preuves, I, p. ^3-3?6. — Cf. A. de la Bor-

muaire de Bret., 1863, p. 167.

rt. de Red., 6, 88, 94, 98, 1G9.

rt. de Red., p. 139. — Dom Morice, Preuves, I, p. 205,

rt. de Red., p. IM, lOÔ.

insulaire Suliavus prouve que la juridiction des é 3e Dol a été de bonne heure rigoureusement définie. Suliavus s'étant mis à prêcher et à baptiser dans le diocèse de Samson, sans l'autorisation du saint évêque, celui-ci lui retira l'huile pour le baptême et lui interdit la prédication (1).

Est-ce à dire qu'il en ait été de même au début de l'émigration? Il semble que les fondateurs des évêchés bretons aient commencé par jouer le rôle d'évêques missionnaires. D'après le biographe de saint Tutwal, ce saint prêcha dans presque toute l'Armorique (2). Les moines ayant rang d'évêques parmi les émigrés devaient être assez nombreux. Un usage ancien en Grande-Bretagneétait d'ordonner toujours deux évoques assistants avec celui qui devait occuper un siège vacant ; les évêques consécrateurs devaient être également au nombre de trois (3). Saint Teilo, évêque de Landaff, choisit parmi ses nombreux disciples Ismaël pour gouverner le siège de Ménévie ; il en éleva beaucoup d'autres à l'épiseopat et leur attribua des districts particuliers, suivant les besoins du clergé et du peuple (4). Nous avons vu que sainte Ninnoc avait débarqué en Armorique accompagnée de quatre évêques. Si Tutwal, Brieuc, Samson, Paul-Aurélien, sont de-

(1) Aa. s8. BolL, oct., I, p. 196 (cité par M. A, de la Borderie, annuaire hist. de Bret., 1869, p. I^).

(2) VitaTutgu. ex legendarioTrecor, (cité par M, A. delà Borderie, annuaire de Bret., 1863, p. 149).

(3) Dom Lobineau, Vies des sa., p. IM, 102.— Vita Sams. ap. Mabillon, aa. sa. o. s. Ben., aœcul. I, p. 176.

(4) Liber Landaveneis, p. 109.

lUS des fondateurs d'évêchés et leurs monastères lentre religieux des évêchés bretons, ils le doivent éclat de leurs vertus et à la grande réputation que r avait value leur zèle de prédicateurs et de mis- [inaires. A en juger par un passage du légendaire Tréguier, les évéques-abbés étaient élus par les ines, les grands et le peuple : c'est ainsi que saint elin serait devenu le successeur de Tutwal (1). jA dignité épiscopale était-elle indissolublement liée i dignité abbatiale, comme en Irlande?

>n a cru qu'elle pouvait en être séparée, d'après un isage de la vie de Paul- Au rélien. Accablé par l'âge, îaint se démet de l'exercice de ses fonctions épiscoes en faveur d'un de ses disciples, Jahoevius, qui urt au bout d'un an et est remplacé, du vivant de il, par Tigernomaglus. Ce dernier meurt à son tour bout d'un an et un jour, et c'est encore un des disles du saint émigré avec lui, Cetomerin, qui exerce ninistère épiscopal. Paul-Aurélien se réservait l'adlistration de son monastère (2). Le fait seul que jt lui qui nomme ses trois disciples suffirait, ce able, à prouver qu'il conserve en réalité l'autorité la direction suprême de l'évêché, et que Jahoevius, . :ernomaglus et Cetomerin n'ont été que des coadjurs sur lesquels il se reposait de la partie la plus guante de ses fonctions.

.) Vita Tutguali ex legend. Trecorensi (cité par M. A. de la derie, annuaire 1863, p. 150). Cette élection par les moines a peuple suffirait à prouver, comme le fait remarquer M. A. a Borderie, que la juridiction des évèquea bretons ne aerenuait pas dans l'enceinte de leur monastère, t) Bibl. nat., ms. lat. 12943, f. 128.

Quoi qu'il. en soit, si la dignité épiscopale n'était pas, de droit, absolument inséparable de la dignité abbatiale, elle Ta été de fait jusqu'au IX® siècle. La chronique de Nantes en fait foi. Après sa victoire définitive sur Charles-le-Chauve, Noménoé, voulant constituer une Eglise indépendante de la métropole de Tours, fit accuser de simonie les évêques Suzannus de Vannes, Salacon d'Aleth, Félix de Corisopitum, Liberalis, évêque des Ossismes, chez lesquels il aurait pu trouver de la résistance à.ses desseins, et les fit déposer. Puis, « des quatre évêchés (Vannes, Aleth, Corisopitum, Léon), il fait sept évêchés. Il en établit un au monastère de Dol, qu'il érige en archevêché; il fait du monastère de saint Brieuc un siège épiscopal; de même pour le monastère de Pabutuali (1) (Tréguier). Il intronise ces trois évêques usurpateurs, laissant les quatre autres dans les anciens sièges (2). » Ce texte est formel : l'autorité diocésaine, pour les circonscriptions religieuses de Tréguier, Saint-Brieuc et Dol, était attachée aux mo-

(1) Pabutuali est pour papœ Tuali. Les Bretons donnaient le nom de pabu (papa) à leurs évêques : d'où plus tard pour saint Tutwal, au Xlle siècle Tuai, la légende qu'il aurait été pape à Rome.

(2) Ghron. nannet., ap. dom Morice, Preuves, I, p. 139-140 : ... ex quatuor episcopatibus septem composuit, quorum apud Dolum monasterium unum constituit, quem archiepiscopum fieri decrevit. Monasterium vero s. Brioci sedem constituit episcopalem; similiter etiam s. Pabutuali. Hos très usurpatitios episcopos instituit, caeteris quatuor in antiquis sedibus derelictis. — Cf. Fragment d'un manuscrit du Mont Saint-Michel, ap. dom Morice, Preuves, I, p. 288-289; — ibid., p. 172-287. Fragment d'une hist. de Bret., tiré d'un manuscrit de Valdieu.

Dastères de saint TutwaI, saint Brieuc et saint Samson. La chronique semble faire une exception pour Âteth et considérer cet évêché comme un évêché ordinaire et régulier, depuis longtemps reconnu. On pourrait supposer que le rédacteur de ce document connaissait

les diplômes des empereurs jnérovi agigns en faveur

des évoques d'Aleth, et qu'il les considérait comme l

une sorte de reconnaissance officielle de cet évêché. i v' '

Il est plus probable qu'il a été amené à attribuer une c^'''

dignité particulière au siège d'Aleth, pour faire res- j U^^ sortir davantage la noirceur de l'acte de Noménoé, | t*-^ ["^

pour lequel il ne déguise pas sa haine, et par la per- „ " ^

suasion où il était que Salacon , un des évêques \ > i* déposée, en était le titulaire. Or, Salacon était évêquej'' non d'Aleth, mais de Dol! Une lettre des pères du ^ ^ . ^i-

concile de Soissons, écrite contre les Bretons en 869j, '' v ^S^j"' / au pape Nicolas, signale à leur charge, entre autres méfaits, l'expulsion de Salacon, évêque de Dol (1). Il ,~^ i-'j

n'y a donc aucune raison de séparer l'histoire de '?!'' ; ql^ l'évéché d'Aleth de celle des autres évêchés de la tJl'l !^ Domnonée. Au surplus, l'évéché de Dol, que l'auteur de la chronique de Nantes prétend avoir été créé par ISoménoé, était connu des papes depuis longtemps. En réponse à une lettre à l'évêque Feslinien de Dol, successeur de Salacon, qui prétendait qu'un de ses prédécesseurs, Restoald, avait reçu le pallium du pape Severin et que cette dignité avait été confirmée par le pape Adrien à Tévéque Juthmaël, le pape Nicolas I"

(1) Dom Morice, Preuves, I, p. 323. — Cf. d. Morice, Mst. de Bret., t. II, p. LI, LU (catal. des évéquee). — Cf. Â. de la Borderie, annuaire 1862, p. 172.

déclare qu'il a bien trouvé mention de Restoald dans les registres de l'Eglise romaine, mais qu'il n'y est nullement question de l'érection de l'évêché de Dol en archevêché (1).

On peut donc tenir pour certain que Noménoé, dans sa fameuse constitution du clergé breton de 848, n'a fait que reconnaître officiellement l'état de choses existant, donner une sanction définitive à l'existence des circonscriptions religieuses dont le centre était aux monastères de Tutwal, Brieuc, Samson et Malo, et à l'autorité que la tradition avait accordée aux successeurs des plus vénérés des saints bretons insulaires. N'ayant pour mobile dans sa réforme de 848 que l'intérêt de la nationalité bretonne, il ne toucha pas (nous l'avons vu par l'histoire de l'évêché d'Aleth) aux limites du territoire soumis aux -évêques- abbés, qui n'était autre que celui des tribus bretonnes émigrées ou des fractions de tribus dont les membres étaient unis entre eux par des intérêts plus pressants et par une parenté plus étroite (2). Aujourd'hui encore, en zone bretonnante, la population des anciens évêchés reste distincte ; les gens du Léon, de Cornouailles, de Tréguier et de Vannes n'ont ni le

(1) Dom Morice, Preuves, I, p. 321. Restoald aurait été comtemporain du pape Severin, mort en 640. D. Morice, Preuves, I, p. 321, 753.

(2) Suivant une vie de saint Malo, éditée parD. Morice, Pr., I, p. 192, Malo aurait exercé son ministère à Raux. M. de la Borderie croit que c'est Rox-sur-Gouesnon ou Rox-Landrieux, depuis Noménoé , dans ' l'évêché de Dol. Gela ne prouverait qu'une chose, c'est qu'au début il y avait eu un peu de flottement dans les limites de la juridiction des évoques- abbés.

3 costume, ni le même caractère, ni le même , cte.

raénoé n'a donc innové qu'en détachant les évêchés ns de la métropole de Tours et en attribuant la té d'archevêque et de- primat de Bretagne à l'évêque ol. On n'est pas d'accord sur les motifs qui ont pu miner sa préférence pour un évêché situé à l'exité de la Bretagne et le moins étendu de tous, au s depuis le IX" siècle. M. A. de la Borderie, qui lans les évêques-abbés d'Aleth, St-Brieuc et Tré- [■ des évêques régîonnaires dépendants de l'évêque ol, croit que sur ce point Noménoé n'a fait que ■e la tradition; il s'appuie principalement sur un âge d'une ancienne vie manuscrite de saint Samson, 'es lequel le roi de Domnonée JudwaS aurait soumis juridiction de Samson et de ses successeurs la nouée tout entière (i). Les abbés de Saint-Brieuc, or et Lan-Aleth n'auraient donc exercé le pouvoir îopal que par délégation de révêqce de Dol. Nous ts prouvé plus haut que l'évêché d'Aleth avait une tence parfaitement indépendante, des limites prés avant la réforme de Noménoé, et nous avons ilu par analogie qu'il devait en être de même des es. Le système de M. de la Borderie nous It donc insoutenable. D'ailleurs, la vie manuscrite ! par M. A. de la Borderie ne paraît pas bien anne ; ce passage semble avoir été rédigé après coup,

VitaSams., 11,19, Blanca-Manteaux, XXXVIII, ap.A. de

irderie, annuaire deBret.,1862, p. 154: Tune Judwalus

n dominationem totius DomnoniEe hereditarlo pontiûcali iditilli.

pour justifier les prétentions des archevêques de Dol vers la fin du IX* siècle. La vie de Samson, qui fait autorité, celle qui a été rédigée peu de temps après sa mort et publiée par Mabillon, ne contient rien de pareil. Tout ce qu'on peut supposer, c'est que l'évêchémonastère de Dol jouissait au milieu des évêchés bretons, et particulièrement vis-à-vis de ceux de Saint- Brieuc et de Tréguier, d'une sorte de suprématie morale qu'aucun acte officiel ne consacrait, — comme suffirait à le prouver la lettre du pape Nicolas P' à l'évêque de Dol Festinien — et qui était due sans doute à la grande réputation de saint Samson et au culte dont sa mémoire était l'objet chez les Bretons d'Armorique et de l'île de Bretagne.

Les monastères n'ont pas été seulement le berceau des évêchés bretons ; ils ont été souvent le noyau, le centre de beaucoup de communes bretonnes : de là le grand nombre de noms de lieux en lan (monastère). Paul-Aurélien, Winwaloe, Gildas, Brieuc, Tutwal, Malo, Samson, Gurthiern, Ninnoca, etc., fondent des monastères longtemps célèbres. Leurs disciples se répandent à travers tout le pays, imitant leurs maîtres. On trouve partout les disciples de Tutwal. La Cornouailles est couverte de monastères ou ermitages des disciples de Winwaloe : à Irvillac, saint Balay et saint Martin; à Castelnin (Châteaulin), saint Idunet ; à Lothey (Loc-Dey), saint Deï; à Trégourez, saint Wicon ; à Corai, Scaêr, le Faouèt, saint Rasian et saint Tanvoud ; à Lanriec, saint Rioc (1). Bien d'autres solitaires

(1) Gart. de Landév., paasim. D. Morice, Preuves, I, p. 177- 179. — Dom Lobin., Vies des ss. de Bret., p. 47. — A. de la Borderie, ann. 1862, p. 86-87.

étaient perdas dans les forêts de la Cornouailles : Tudi à rembpuchure de l'Odet, l'irlandais Ronan dans la forêt de Nevet (1). Les moines bretons prêchent, méditeirt et travaillent. Suivant la plupart des hagiographes, ils auraient eu à renverser des idoles en Armorique (Vies de saint Malo, Samson, Lunaire, Magloire, etc.). Le travail manuel était une de leurs principales occupations. Budoc, maître de Winwaloe, résume en ces trois choses la vie du moine : lecture, travail des mains, prière (2). « L'antique ennemi ne peut être chassé, dit Winwaloe à ses disciples, si on ne joint à la prière et au jeûne le travail continuel des mains (3). » « Que ee?lui qui ne travaille pas, s'écrie Léonor, ne mange pas : l'oisiveté est l'ennemie de l'âme (4). » Ces travaux^ qxd consistaient bien souvent en défrichements, étaient ai rudes, qu'un soir les disciples de Léonor complotèrent de s'y soustraire par la fuite (5).

Si les Bretons ont apporté sur le continent uûe organisation religieuse particulière, il est à présumer qu'ils n'ont pas dû renoncer tout d'abord à leurs rites et usages particuliers. Nous ne voyons pas que la question de la Pâques ait été soulevée en Armorique :

(1) A.a. 8S. Boll., 9mai, t. II, p. 460, vita Tudini. — VitaRon., d'après brév. de Quimper, 1642, ap. BoU. aa. se., lei* juin, 1. 1, p. 83.

(2) Vita Winwal., 11. I, c. 21 (par Wurdisten), cité par M. de la Bordçrie, ann. 1862, p. 100.

(3) Ibid., 11. II, c. 1.

(4) Vita Léonor. ap. Boll., juillet, t. I, p. 123 (Â. de la Borderie, ann. 1862, p. 100).

(5) Ibid,, p. 125 (A. de la Borderie, ann. 1862, p. 103).

En revanche, la tonsure bretonne et irlandaise a été en usage jusqu'au IX® siècle. Le biographe de Winwaloe, Uurdisten, moine de Landévennec, nous apprend que la règle établie à Landévennec y persista jusqu'à la cinquième année du règne de Louis-le- Débonnaire, an 818 de l'Incarnation, que Louis-le- Débonnaire exigea de l'abbé Matmonoc, lorsque celui-ci vint le trouver à Brisiac sur l'Ellé, qu'il renonçât à la tonsure des Scots et aux autres usages qui n'étaient pas en accord avec les usages des Gaules, et qu'il le força à adopter la règle de saint Benoît (1). Une lettre de Louis-le-Débonnaire en fait foi ; parmi les usages auxquels il somme les moines de renoncer, la tonsure est spécialement mentionnée (2).

Comme dans l'île, les Bretons d'Armorique, pleins de respect pour leurs moines et leurs prêtres, étendaient leur haine pour l'étranger aux monastères et au clergé môme de leurs ennemis. Ils sentaient d'ailleurs que leur indépendance avait des ennemis naturels dans le métropolitain de Tours et les évoques gallo-romains de la 3® Lyonnaise. Noménoé ne fit que céder à la volonté nationale et délivrer les Bretons clercs et laïques d'un joug qui leur était odieux, en rompant tout lien avec Tours. Dans leurs courses sur le territoire ennemi, les Bretons n'épargnent pas les monas-

(1) Bibl. nat., 5610 A, 11b. Il, p. 52-53.

(2) D. Morice, Preuves, I, p. 227. . . . placuit nobis ut sive de vita seu etiam de tonsura cum universali Ecclesia Deo dispensante nobis commissa concordarent. — Bibl. nat., lat. 5610 A, lib. II, p. 53.

tères. En 844, Noménoé brûle le célèbre monastère de Saint-Florent. On y chanta longtemps une prose qui nous a été conservée, contre lui et les Bretons (1). Les pères du concile de Soissons, en 86S|, appellent, dans une lettre au pape Nicolas, ses foudres sur les Bretons, dont les ravages s'étendent sur toute la Neustrie et qui méprisent les ordres des évoques et les préceptes de l'Eglise (2). Quand Noménoé meurt, on nous le montre frappé de la main d'un ange (3). Et cependant, ce fléau de l'Eglise, ce destructeur de monastères, ne laissait pas échapper une occasion de témoigner dans son pays son respect aux moines. C'est le fondateur, le bienfaiteur de l'abbaye de Redon, un ami très-chaud de l'abbé saint Conwoion (4). Les Bretons au IX® siècle n'eussent pas hésité à rompre avec l'Eglise romaine plutôt que de consentir à la sujétion de leur clergé à l'archevêque gallo-romain de Tours. Actard, évoque de Nantes, ayant refusé d'assister au sacre de Noménoé, fut chassé de son siège. A force de prières sous Erispoe, fils et successeur de Noménoé, il obtint sa réintégration. L'évêque breton Gislard, qui dut lui céder le siège de Nantes, se réfugia à Guérande, au milieu de la population bretonne du diocèse, et fut élu par elle évêque; il avait sous sa juridiction tout Tarchidiaconé

(1) Gart. de Saint-Florent ap. de Gourson; cart. de Redon, prolégom., p. XXIV.

(2) Dom Morice, Preuves, I, p. 321.

(3) Ghronic. aquit. ap. Pertz, Mon. germ. hist. script., II, p. ^3. — Reginonap. Pertz, Mon. germ. bist. script., I, p. 571.

(4) Vita Gonwoion ap. Mab., aa. ss. o. s. Bened., ssecul. IV, pars II, p. 193-194.

de la Mée, par conséquent toute la partie bretonne de l'évôché. Il y resta jusqu'à sa mort (1). L'histoire de l'Eglise bretonne en Armorique présente donc les deux traits caractéristiques que nous lui avons reconnus dans l'île : une répulsion profonde pour toute juridiction étrangère, un développement extraordinaire du monachisme.

§ 5. — Etat des personnes et des terres.

Le cartulaire de Redon, avec ses nombreuses chartes du IX® siècle, nous permet d'entrevoir l'état des personnes et des terres dans un coin du territoire breton, à une époque malheureusement assez éloignée de l'émigration et dans une zone récemment conquise, où la population gallo-romaine devait être assez dense.

Comme en Galles, il existe des hommes libres de valeur inégale, des colons et des esclaves. *

En tête, le chef principal, comte, duc ou roi (2). Son pouvoir est loin d'être absolu. Tous les actes des princes bretons, suivant la remarque fort juste de M. de Courson, s'accomplissent avec le concours des nobles de Bretagne. Dans une charte de 869 (3), le roi Salomon déclare qu'il prend ses décisions avec le conseil des nobles de Bretagne, tant prêtres que laïques. Une charte de 871 (4) porte en termes formels que Salomon

(1) Ghronicon namnet. ap. d. Morice, Preuves, 1. 1, p. 139-140.

(2) Noménoé prit le titre de roi ; ses Buccesseurs immédiats l'imitèrent.

(3) Gart. de Redon, p. 489.

(4) Ibid, p. 199. . . . illo anuo quando voluit rex Salomon Romam ire, sed principes ejus non dimiserunt propt^ terrorem Normannorum.

voulut aller à Rome, mais que, par crainte des Normands, les grands dp Bretagne ne le lui permirent pas.

La justice est également rendue par Salomon devant les nobles. Elle est entourée des garanties ordinaires : écrits, témoins, cautions, etc. (1). Les grands sont liés au roi par un serment de fidélité : c'est ainsi que Uuruuant, qui devait plus tard assassiner Salomon, le menace, sur les bords de la Vilaine, de ne plus lui être fidèle s'il ne le laisse seul avec les siens défier pendant trois jours les Normands avec lesquels Salomon vient de traiter (2). Les assassinats, les dissensions intestines, les guerres civiles qui désolent le pays, même pendant les invasions normandes, ne montrent que trop combien le lien entre le roi et les grands était fragile.

Le roi paraît possesseur de grands biens ; les donations faites par Erispoe, Salomon, Alain, aux monastères sont considérables. Il semble avoir droit à un certain cens sur la plupart des terres. C'est ainsi que Uenerdon en 842, vendant une terre au prêtre Sulcomin, la lui cède en toute propriété, sans tribut ni cens, sans travail pour qui que ce soit sous le cieî, si ce n'est à Sulcomin ou à celui à qui Sulcomin voudra la céder, le cens du roi étant réservé (3).

(1) Gart. de Redon, p. 18 (charte de 868) ; p. 79 (charte de 857-858), etc.

(2) Reginon. chronic. ap. Pertz, Monum. germ. histor., 1. 1, p. 586.

(8) Gart. de Red., p. 103 : « sine fine, sine commutacione, sine jubeleo anno, sine exactore satrapaque, sine censu et sine tributo, sine opère alicui homini sub cselo nisi Sulcomin près-

Au-dessous du roi ou plutôt à côté de lui, les machtiems ou princes héréditaires , .correspondant aux uchelwyr gallois. Le mot tnachtiem était en usage dans tous les dialectes bretons. En gallois moyen machdeym ou mechdeym, mot composé de mach, sûreté, caution, et de tiem, pour Tigem, chef de famille, seigneur, signifie roi, maître, gouverneur : dans une poésie attribuée à Taliesin, Dieu est appelé le machtiern du monde (mychdeyrn byd) (1). Les machtiern comme les uchelwyr sont de véritables petits rois. Très-souvent , dans le cartulaire de Redon, ils sont qualifiés de tiranni. Le machtiern Alfrit est appelé tiranniim et vere tirannum (2). Riuualt, dans une charte de 834, a le titre de tiam, roi, maître ; dans une autre charte de 834, il a celui de machtiern (3). Le machtiern est un prince régnant comme le roi ou duc : « Factum est hoc in VI feria a nativitate Domini et fuit nativitatem (sic) Domini die dominica in ipso anno (quo) emisit spiritum Karolus imperator, régnante Jamhitino (charte de 814, cart. de Red., p. 102-103). Ce Jarnhitin est un machtiern dont le nom figure dans plusieurs chartes. Les machtiern sont aussi di^^Q\é% principes plebis (4). RxjlA^W, pr inceps plebiSj est aussi qualifié de senior (5). Le pouvoir du

bytero et cul voluerit post se commendare, praeter censum régis. > Il faut ne pas oublier qu'à ce moment la Bretagne était sous la domination carlovingienne.

(1) Richards. Welsh dictionnary. Dolgelly, 1815.

(2) Gart. de Red., p. 198 (charte de 871).

(3) Ibid., chartes de 797, p. 129-130 ; — cf. charte de 836, p. 113.

(4) Ibid., chartes de 913, p. 222; charte de 834, p. 137-138.

(5) Gart. de Red., p. 153 (charte de 830).

chef suprême paraît avoir été représenté dans les peuplades par le machtiern. Sous la domination des Mérovingiens, les machtiern semblent avoir relevé directe^ ment de la puissance impériale, si l'on en juge par la qualification de vassi dominici que prennent dans une charte de 830 les deux machtiern fils de Jarnhitin, Portitoeet Uuorbili (1). Cependant, à côté du machtiern, on voit quelquefois figurer des envoyés du chef suprême. Dans une charte de 843, paraît un envoyé de Noménoé, Litoc, mais il signe après le machtiern Ratuuili (2). Par une charte de 872, le roi Salomon délivre ses pouvoirs à Aourken tirannissa, femme du machtiern Jarnhitin (3).

La dignité de machtiern est héréditaire : c'est une qualité inhérente à la race, comme celle de Vuchelwr gallois. On peut suivre, depuis 797 jusqu'au milieu du IX® siècle, la famille du machtiern Jarnhitin (4). Ses deux fils, Uuorbili et Portitoe, sont machtiern comme lui (5). Le fils de Portitoe, appelé Jarnhitin comme son aïeul, est aussi un machtiern et en joue le rôle (6).

Tous les actes du eartulaire de Redon se font en présence du machtiern et souvent avec son assenti-

(1) Gart. de Red., p. 153. Depuis Gharlemagne jusqu'à la victoire de Noménoé à Ballon, sur Gharles-le-Ghauve, la Bretagne est administrée par des lieutenants des empereurs francs.

(2) Ibid., p. 84-85.

(3) Ibid., p. 207.

(4) Gart. de Redon, p. 129, 130, 216.

(5) Ibid., charte de 836, p. 113; charte de 821, p. 112.

(6) Ibid., charte de 872, p. 207; — cf. 30, charte de 859.

ment expressément mentionné (1). Il semble qu'il y ait eu dans chaque peuplade un macbtiern de condition supérieure; c'était probablement celui à qui le duc ou roi avait donné charge de le représenter. C'est ainsi qu'une charte de 834, en vertu de laquelle le macbtiern Trihoiarn cède pour un cheval des terres assez considérables au prêtre Jarnhitin, après avoir mentionné comme témoins les machtiem Sidol, Uuorgost et Dilis, ajoute : Actum est hoc in tempore Lodouuici imperatoris, Riuualt tune machtiem testis, Ermor episcopus testis in pago Trocoêt (2). Le môme macbtiern Riuualt est dit, dans un acte de 834-835, macbtiern in Alca (Augan) et dans le lieu appelé Plebs Arthmael (Ploêrmel).

Le macbtiern est juge des différends qui éclatent sur son territoire; il est entouré des nobles du pays. En 854, Couuellic et Brithael prétendent que Lalocan, leur cousin, en cédant Trebbinoi à l'abbaye de Redon, a outrepassé ses droits. Pour trancher le différend, on assemble les nobles de la peuplade et ceux des environs devant Hoiarscoit, maître de cette peuplade (qui possidebat plebem illam) (3).

Le macbtiern prélève un certain cens sur les terres même libres de son ressort. En 834, Rethuuobri fait don de terres à Redon, sans tribut ni cens à personne, sinon aux moines. Il donne en outre la terre de Tre-

(1) Ibid., charte de 797, ex verbe Jarnhitin machtierni; 797-814, de verbo Jarnhitin et filiolo suo Uurbili et de verbo Tanetuuiu; 842, ex verbo Gonuual macbtiern, etc.

(2) Gart. de Red., p. 88.

(3) Gart. de Red., p. 125.

blaian à Juab, à charge à celui-ci de payer tout ce à quoi le prince de la peuplade a droit sur les terres précitées (1). En somme, le roi ou duc n'est qu'un machtiwn un peu plus puissant que les autres, auquel les autres machtiern sont liés par un serment de fidélité et certaines traditions. On peut en appeler du machtiern au roi. En 857 ou 858, Salomon force le machtiern Ratfrid et ses frères à rendre à l'abbaye de Redon ce qu'ils lui ont enlevé (2). En 868, le machtiern Alfrit, lui aussi, est obligé de rendre gorge, mais il n'est soumis à nulle peine ni amende (3).

Les hommes libres de condition inférieure sont groupés autour des machtiern et leur sont inféodés. Le machtiern est garant pour son vassal. Les fils de Treithian ayant commis des dégâts sur les terres de Redon, Tévêque Bili et son frère Riuual, au service desquels ils sont, sont forcés de donner des garanties pour eux aux moines (4). Le machtiern défend son homme et venge sa mort. Noménoé exige une compensation pour son fidèle Catuuoret, tué par le machtiern Deurhoïarn (5).

L'homme libre peut se lier par un bénéfice envers un autre que le machtiern, en s'engageant en retour à certains devoirs envers celui qui le lui concède, par exemple à lui prêter le secours de son bras ; mais cet engagement ne le délie pas du serment de fidélité ou

(1) Gart. de Red., p. 137-138.

(2) Ibid., p. 79.

(3) Ibid., p. 18.

(4) Ibid., p. 222 (charte de 913).

(5) Ibid., p. 81 (charte de 839-844).

de ses devoirs envers son seigneur. En 867, l'abbé Ritcant confirme un bénéfice à Milun, Haeluuocon, fils de Risoc, Biduuoret, Haeluuocon, fils de Standulf, à condition qu'ils défendent l'abbaye, à moins toutefois que le coynte (machtiern) de Poliac ne soit contraire aux moines, auquel cas ils devront rendre le bénéfice (1).

A une grande distance des hommes libres, appelés dans une seule charte Franci (charte de 832-840), mais un peu au-dessus des esclaves, viennent les colons. La condition du colon breton est la même que celle du ta€og ou bilai7i gallois. On le vend avec la terre, lui, ses enfants et leur descendance, pour toujours (2). Les colons sont souvent appelés manentes (3) et môme mancipia (4). On va jusqu'à les appeler servi {b). En 895, Keurill donne à l'abbaye de Redon son fils avec sa part d'héritage et Gleumonoc servus qui erat super eam et semen ejus post se (6). Par une charte de 834-838, Alarmoet et son fils Juduocon donnent leur colon Nodethael à l'abbaye de Redon sans aucune terre (7). Il semble donc que, comme en Galles, il y ait eu parmi les colons de véritables esclaves. Le vrai colon

(1) Gart. de Redon, p. 72.

(2) Ibid., p. 46, 51, 75, 110, 123, 124, 127, 132, 148, 156, 191, 210, 218.

(3) Ibid., p. 2, 3, 9, 21, 29, 39, 93, 95, 145, 150, 168, 209, 212,

(4) Ibid., p. 47, 112, 113, 119, 214.

(5) Ibid., p. 210.

(6) Ibid., p. 216.

(7) Ibid., p. 216.

est néanmoins parfaitement séparé de l'esclave dans le même cartulaire. Une charte de Salomon distingue entre les colons, les esclaves et les hommes libres (1). Leur situation est précisée par une charte de 874-876. Les héritiers du machtiern Greduuoret veulent enlever aux moines de Redon un grand nombre de colons de Bain, pour les replacer sur les terres auxquelles, selon eux, ces colons sont attachés. Les nobles du pays avec les colons protestent et déclarent que ces colons et leurs ancêtres du temps des Gaulois ou Romains, comme du temps des Bretons, n'ont cessé d'être attachés aux terres de Bain et qu'ils y resteront (2). Ce qui distingue le véritable colon de l'esclave, c'est que le colon est inséparable de la terre sur laquelle il est né et qu'il transmet à ses enfants : on ne peut le vendre qu'avec la terre même.

Le système des compensations pour les crimes et les délits est en pleine vigueur en Bretagne, au IX® siècle. Deurhoiarn ayant tué le Adèle de Noménoé, Catuuoret, est obligé de donner à Noménoé, pour prix du sang, là terre de Lisbroniuuin et toutes ses dépendances (3). Gomme en Galles, le colon a sa valeur. Houuen ayant tué le colon Uuobrian, donne en compensation à l'abbaye de Redon la quatrième partie d'une terre avec un colon et toute la rente attachée à cette terre (4). En 856, Anauuan lie le prêtre Anauhoiarn et le roue de coups avec l'intention de le tuer. Il est condamné

(1) Gart. de Redon, p. 191 (charte de 869).

(2) Ibid., p. 210-211 (charte de 874-878).

(3) Gart. de Red., p. 81.

(4) Ibid., p. 126 (charte de 860).

à perdre la main : il se rachète en cédant une vigne (1). Le roi Salomon, qui avait assassiné son prédécesseur Erispoe,faitvœud'aller à Rome (2). Les grands s'y oppo^sant, il envoie au pape une statue d'or de sa taille avec des objets précieux. Il est fort probable que ce présent était dans sa pensée une sorte de galanas. Celui qui, en Galles, tuait le roi d'Aberffraw, c'està-dire de Gwynedd ou Nord-Galles, devait, entre autres compensations, fournir une verge d'or de la taille du roi. Le terme si significatif à^enepuuert (vente du visage, de l'honneur), employé en Galles pour indiquer les compensations accordées aux femmes en cas d'outrage ou d'adultère de la part du mari, est également en vigueur chez les Bretons armoricains, mais il semble désigner proprement le don pour la virginité, le morgengabe des Germains. Par une charte de 875, Roiantken, femme du machtiern Deurhoiarn, fait don aux moines de Redon d'Aethurec Milcondoes, en Augan^ qu'elle a reçu de Riuual, père de Deurhoiarn, en enepuuert (3). Au XP siècle, Alain Cainard, comte de Cornouailles, épousant Judith, fille de Judicaêl, comte de Nantes, entre autres dons de mariage, lui cède, les noces ayant été célébrées suivant la coutume, cinq hameaux en Cluthgual, la terre de Kistillic et la moitié de l'église de Cluthgual, avec la dîme, la sépulture et tous ses droits (4).

(1) Cart. de Red., p. 157.

(2) Cart. de Red., p. 67 (charte de 871).

(3) Cart. de Red., p. 184.

(4) Dom Morice, Preuves, t. I, p. 366... Quas villas prius inter caetera sibi dotalicia, celebratis ex more nuptiU apud

Dans la constitation de la famille^ la femme apparaît l'égale de l'homme. La coutume bretonne en Armorique nous parait ici plus près de l'ancien droit celtique qu'en Galles môme. La femme peut être machtiem ; elle peut représenter le roi. Aourken, femme du machtiern Jarnhitin, joue en présence de son mari, en Ploicatoc (Pleucadeuc), le rôle de vice-legati du roiSalomon (1). Les femmes vendent et achètent du vivant de leur mari et sans qu'il soit parlé de leur permission ou de leur assentiment (2).

Les terres étaient partagées entre tous les enfants mâles. Les parents de Lalocan contestant la légalité de la cession de la terre de Trebhinoi faite par lui aux moines de Redon, les notables donnèrent gain de cause à Lalocan, par la raison qu'à l'époque du partage de l'héritage par leurs parents, cette terre était échue (cesserai) à Lalocan (3). La coutume singulière qui, en Galles, donnait au plus jeune la principale résidence de la famille et le droit de choisir le premier de tous les enfants pour les autres biens, ne se montre pas dans le cartulaire de Redon ; mais il est fort probable qu'elle existait dans plusieurs parties de la Bretagne.

Antrum insulam in flumine Ligevis positam, jam dictus consul (Alanus Gainard) concesserat (extrait du cartul. de Quîmperlé).

(1) Gart. de Red., p. 207-208 (charte de 872).— Gommendavit Salomon Aourken tirannissae manifestare hoc illius plebis hominibus quia ipsa Ourken uxor Jarnhitin machtiern ex plèbe Rufiac, tune sub potestate Salomonis in ipsa plèbe quae dicitur plebs Katoc vice-legati habebatur. . .

(2) Ibid., p. 135, 111, 112, 113, 133, 134.

(3) Gart. de Red., p. 125 (charte de 854).

Dans l'usement de quevaise, au moyen-âge, c'était le plus jeune qui héritait de toute la tenure, mais il s'agissait alors d'une sorte de terre colonique (1). L'usage de faire choisir d'abord le plus jeune des enfants a existé dans plusieurs cantons de la Bretagne bretonnante jusqu'à nos jours. M. Le Bris, notaire à Guémené-sup-Scorff (Morbihan), nous a affirmé que dans les nombreux partages qu'il a été appelé à présider, il a très-souvent entendu les anciens déclarer que c'était au plus jeune de choisir. Cet usage tend à disparaître.

Comme en Galles, la sœur n'a pas part à l'héritage avec ses frères. Roiantdreh, femme d'une haute naissance, adopte pour fils Salomon, roi de Bretagne, lui abandonne tous ses biens après sa mort, « excepté, ditelle, ce qu'il lui plaira de donner à mes filles, c'est-àdire à ses sœurs (2). »

(1) Gart. de Red., prolégom., p. GGLXXXVII, d'après Tancienne coutume de Bretagne.

(2) Ghart. Rot., p. 82, an 869, cum enim legator (legaliter) liceat unicuique nobilium de rébus suis propriis sive hereditate propria, facere quidquid voluerint, aut cuilibet personse commendare, aut quemlibet ad filium super eam adoptare, idcirco Roiantdreh Louuenani filia, post mortem filii met (mei) Euuen, orbatam ac destitutam auxilio filiorum me cernens, adii venerabilem principem, Salomonem, illumque quasi proprium filium et ex carne mea genitum super totam hereditatem meam receptam (recepi tam) super hoc quod in propria here-

ditate nun(c) teneo quam super illud quod jure heredi-

tario mihi debetur, ita ut ille post mortem meam, inde hàbeat potestatem donandi, vendendi, possidendi, commutandi tam ipse quam filii ejus post se, a generatione in generationem^ et quamdiu vixero, ipse me custodiat ac defendat

Le cartulaire ne nous apprend pas grand'chose de la situation du fils dans la famille. Cependant nous Voyons Keurill donner son fils à l'abbaye de Redon, lui et sa portion d'héritage, avec l'autorisation du duc Alain (1) : ce qui semble indiquer que le père pouvait disposer de son fils jusqu'à un certain âge, mais que, comme en Galles, le fils étant destiné à devenir l'homme du chef, il n'avait pas le droit de le soustraire à ses obligations envers le chef, sans l'agrément de ce dernier.

Il y a trois sortes de terres répondant aux différentes classes de personnes. D'abord l'alleu, appartenant au possesseur en toute propriété, sans redevance, sans corvée, le cens du roi excepté. Le terme d'alleu est généralement précisé par d'autres expressions ; la terre est donnée in dicombito pour toujours, difosot sans travail, dicofrit ou sine cofrito sans partage ? diutiohart sans obstacle, sans empêchement, etc. (2). Le mot hœreditas est employé dans le sens de propriété héréditaire et ne désigne généralement que des alleux. Il est opposé dans une charte de 863 au mot bénéfice. Le bénéfice n'est concédé que pour un temps déterminé, à de certaines conditions. Les conditions non remplies, le bénéfice est retiré ; parfois même il est révocable au gré du concessionnaire (3).

super hoc quod teneo, et post mortem meam totum reclpiat nisi quantum illi pîacuerit filiàbus meis, id est sororibus ejus dare.

(1) Gart. de Red., p. 210 (charte de 895).

(2) Gart. de Red., p. 15, 28, 31, 32, 39, 34, 36, 406, 44, 69, 83, 45, 173, 174, 177, 47, 55, 84, 85, 99, 101, 104, 106, 107, 108, 113, 116, 117, 123, 127, 128, 132, 133, 134, 149, 154, etc.

(3) Gart. de Red., p. 50 (charte de 863). Hsec carta indicat

La terre colonique est opposée à la terre libre. Uurbadic réclame aux moines de Redon ane portion de récluse de Coretloencras, cédée par Uurblon, sous pré^ texte que la terre était coloniqtie et non libre (1).

Les principales divisions territoriales usitées dans la Bretagne insulaire sont en vigueur en Armorique. Seule, la division en cantref manque dans le cartulaire de Redon. Elle n'est peut-être pas très-ancienne. Cependant elle ne parait pas absolument inconnue en Armorique. Le roi Childebert donne à Paul-Aurélien les cent tribus des pagi d'Ach et de Léon (2) : centvm tribus équivaut exactement à canUtref. Ces deux pagi n'étaient probablement que des compot.

Le compot pour comhot, en gallois moyen cwmmwd, est mentionné plusieurs fois dans le cartulaire de Redon, mais ne paraît pas avoir désigné, au IX® siècle, une étendue de terre aussi considérable qu'en Galles (3).

Le ploi, ploe, plui, pieu, plu, plou, du Isitm plebs,

atque conservât qualiter beneficiaverit Gonuuoion abbas illam partem terrae quee vocatur Rannjarnoc... ad Uuruueten , et dédit Uuruueten duos ûdejussores ad supradlctum Bhhoiem, his nominibus Euoc et Merchion, ut omnibus annis redderet censum ad calendas octobris, id est^ duos solidos sine repugnatione, et dederunt supradicti Uuruueten et Piuetat IIII fidejussores in securitate ut nec ipsi, nec parentes eorum, nec filii eorum post eos dicant accepisse se in hereditate illam supradictam partem sed in beneficio, quamdiu libitum fuerit Gonuuoioni abbati et monachis rotonensibus.

(1) Gart. de Redon, p. 72 (charte de 867) . . . quod falsa esset charta Uurblon et hereditas ejus non est libéra nisi colonica.

(2) Bibl. nat., lat. 12943, f. 128.

(a) Gart. de Redon, p. 28, 100, 101, 69, 90, 180, 205, 360.

répondrait à peu près à notre commune, comme le plwyf gallois, aujourd'hui encore.

Le ploi (pour pMb) contenait un certain nombre de treh ou hameaux (vers la fin du X* siècle tref), comme dans le pays de Galles. Aujourd'hui encore, les paroisses bretonnes contiennent, outre l'église paroissiale, un certain nombre de chapelles dont dépendent, au point de vue ecclésiastique, un certain nombre de hameaux : la chapelle et ses dépendances portent le nom de trèv. On dit couramment : Je suis de telle commune et de telle trèv.

Pour la division des terres au point de vue de la propriété, l'unité en quelque sorte est le ran ou portion (en gallois ran-dir, portion de terre). Le ran a pour équivalent quatuor modii de brace (1). Le brace désigne, suivant Du Gange, du froment, de l'orge ou de l'avoine. Ghez les Gallois, brag indique l'orge préparée pour la bière. Le muid contenait 68 litres (2). Six modii de brace représentent Ran-Juduualon et la moitié de Ran-- Comalton, en Carentoir (3). Deux modii de ôrac^ équivalent à la moitié de Roscaroch (4). Il y a quelques exceptions (5). Il n'est pas impossible que dans toute cette région, où les Gallo-Romains étaient nombreux, le terme breton de ran n'ait couvert une division existant avant l'arrivée des Bretons. Un passage du manuscrit

(1) Gart. de Redon, p. 30, 37, 44, 49, 51, 52, 53, 77, 108, 112, 117, 118, 121, 122, 131, 133, 134, 169.

(2) Gart. de Redon, prolégomènes, GGGXIII.

(3) Gart. de Red., p. 69.

(4) Ibid., p. 214.

(5) Ibid., p. 18, 77, 110, 133, 145, 146.

latin 1094, fol. 130 (XP siècle), de la bibliothèque Sainte-Geneviève, cité par M. de Courson, nous apprend que le bonnier s'ensemençait habituellement avec quatre muids de blé (1).

La propriété paraît très-divisée dans la zone occupée par les Bretons, beaucoup plus que dans le pays de Rennes (2); il n'y a guère sur chaque ran que deux ou trois colons. En Galles, il en était de même : il n'y avait que trois vilains sur chaque rhandir ou parcelle de terre.

Le tigran ou tegran (gallois ran-dy, maison avec terre) semble désigner une propriété plus importante que le ran, peut-être la principale résidence du chef de famille. Le let-tigran, en effet, ou Aerni-tigran, dans une charte de 866 (3), a pour équivalent quatre modii de brace : c'était sans doute quelque chose comme le demi-manse. Il est aussi question ailleurs de deux demi'tegran (4). Les ran de huit modii dont il est fait mention (5) étaient sans doute des tigran. Un ran de huit modii, celui de Foubleid, est qualifié d'alleu (6).

Le co-uuen-ran paraît, comme le préfixe co l'indique, avoir désigné une propriété possédée en commun, peut-être une terre non cultivée. Les Gallois appellent gwynn-dwnn une terre en friche, mot à mot terre

(1) Gart. de Redon, prolégomènes, GGXGIX.

(2) Gart. de Redon, p. 32 (charte de 845).

(3) Ibid., p. 490.

(4) Ibid., p. 82.

(5) Ibid., p. 8, 105, 119, 123, 152.

(6) Ibid., p. 36, 105, 106.

blanche. Or, c'est le sens qu'a uuenran, au X® siècle guuenran : portion blanche.

Le rantrimes (plus souvent randremes) ferait songer aux terres à trémois {tramissis, tremissum, blé de trois mois). Il nous semble plus probable que le rantrimes est une terre à trois joianses. La forme ordinaire du mot manse dans le cartulaire est massm, massi. Rantrimes est très-régulier en breton pour rantrimas. Le rantrimes est dans le cartulaire une propriété importante. Le rantrimes Alarac (1) renferme trois tigran ou manses, et à chaque fois qu'il est question de rantrimes, il est aussi fait mention de tigran (2).

Ces termes bretons ne paraissent pas naturellement dans les chartes concernant les pays gallo-romains de Rennes et de Nantes. La plupart disparaissent dans le cours du X* siècle, pour les causes que nous avons données plus haut. Le nom même de machtiem tombe en désuétude (3).

Les personnes et les terres étaient-elles dans la même situation, au VHP et au IX* siècle, dans le reste de la Bretagne que dans la zone de Redon? Nous n'en savons rien. Le cartulaire de Quimperlé ne parle ni de colons, ni d'esclaves, mais avec lui nous n'avons que l'état de la propriété au XII« siècle. Dans la zone de Redon, à cette époque, le colonat et le servage n'existaient plus. Il est fait mention pour la dernière d'un colon dans une charte de 1041 (cart. de

(1) Cart. de Redon, p. 24 (charte de 860).

(2) Ibid., p. 24, 82, 367, 197, 77, 60, 194, 92, 223, 224.

(3) Il apparaît pour la dernière fois au Xle siècle. Dom Morice, Preuves, I.

Redon, p. 275). La servitude de la glèbe n'a persisté au moyen-âge, en Bretagne, que dans le pays de Léon et dans un coin de la Cornouailles, dans la presqu'île de Crozon.

Si la condition des personnes et des terres présente en Armorique et en Galles de. frappantes analogies, on remarquera néanmoins qu'on n'aperçoit nulle part l'action du lien de parenté, dont le rôle est encore important, au X« siècle, dans la constitution de la société galloise : en Armorique, les Bretons, aux IX«- X« siècles, paraissent en être arrivés au régime féodal pur. On ne saurait s'en étonner : dans la zone où nous transporte le cartulaire de Redon, les Bretons forment la classe conquérante; ils sont probablement en minorité et trop disséminés pour que le régime du clan soit possible. D'ailleurs, la constitution du clan avait sans doute été fort atteinte, sinon complètement brisée, par le fait même de l'émigration et les hasards de l'établissement en pays étranger. Enfin, eût-elle été en vigueur encore au IX® siècle, que les chartes ne nous donneraient à ce sujet aucune lumière : si les Gallois n'avaient pas eu de recueil de lois et si nous n'avions d'autre source pour l'étude de la condition des personnes et des terres chez les Bretons insulaires que le cartulaire de Landaff, nous ne connaîtrions pas l'organisation si curieuse de la famille et de la propriété dans le pays de Galles. Les cartulaires de la Bretagne armoricaine ne nous apprennent rien non plus au sujet d'une des institutions les plus originales de la Grande- Bretagne : le bardisme. On serait tenté de croire qu'il n'a pu être transplanté par les Bretons sur le sol de leur nouvelle patrie. Et cependant, divers, indices

donnent lieu de supposer qu'il a fleuri aussi en Armorique. Le nom de bard existe en breton armoricain. Le plus ancien dictionnaire breton-armoricain connu, le Catholicon de Jehan Lagadeuc, imprimé en 1499, donne le mot barz (vieux-breton bard) avec le sens de menestrier (1). Le père d'un des saints les plus populaires de l'Armorique, Huvarnion, père de saint Huverne (Hervé), est barde à la cour de Childebert. Le roi le recommande à Judwal, son lieutenant en Bretagne. Il épouse une fille de haute naissance, Rivannon, dont il a Hervé (2). En 1069, dans un acte de donation à l'abbaye de Quimperlé, fait par le duc Houel en présence de son épouse et de sa suite, Kadiou citharista signe avant deux abbés et plusieurs moines (3). Nous savons que la grande tradition nationale de la réapparition d'Arthur était aussi vivante en Armorique qu'en Galles. Rhys ab Tewdwr, revenant d'Armorique, en 1077, régner sur les Gallois du sud, en rapporta certains usages et certaines traditions qui contribuèrent à faire refleurir le bardisme dans ce pays (4). Les Bretons étaient regardés en France, au XII® siècle, comme les premiers des musiciens. Les lais bretons, dont la musique était la partie essentielle, et

(1) Le Catholicon de Jehan Lagadeuc, 1499, publié par M. Le Men, Lorient.

(2) Aa. ss. BolL, 17 juin, t. III, p. 365. — Albert-le- Grand, Vies des saints, p. 313, d'après bréviaires de Léon,Gornouailles, Nantes.

(3) Dom Morice, Preuves, t. I, p. 431.

(4) Transactions of the Gymmrodorion, vol. I, p. 284. London, J822. — Walter, das alte Wales, p. 267-268,

qui souvent n'étaient autre chose qu'un morceau de musique^ étaient estimés par dessus tout.

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