‹ L'émigréChapitre 4 sur 18 · MAURICE BARRÉS · texte numérisé non relu

MAURICE BARRÉS

L'automobile contournait le chevet de Saint-François-Xavier. D'un geste instinctif, Landri de Claviers-Grandchamp saisit le porte-voix. Il cria au chauffeur d'arrêter devant une des entrées latérales. La puissante limousine roulait encore qu'il s'était élancé sur le trottoir, et il disparaissait dans l'église pour en ressortir, quelques secondes plus tard, par le grand portail, sur le boulevard des Invalides. Avec l'élégante et hardie tournure qu'avait Landri, avec sa charmantç plwsioiijpmie, à la fois martiale et rêveuse, qu'aurait durcie une bouche fière, presque hautaine, j sous le voile un peu fauve de la moustache, si les yeux ''^^''' d'un brun caressant n'en eussent adouci l'expression, cette enfantine ruse ne pouvait signifier qu'une chose, le désir de protéger, contre les curiosités et les commentaires, un rendez-vous clandestin. C'était vrai, — mais, détail qui eût fait s'esclaffer de rire les officiers du régiment de dragons où le jeune comte servait en qualité de heutenant, — il avait ce rendez-vous avec une femme dont il était follement épris, sans avoir jamais rien obtenu d'elle. Que dis-je? Il n'avait même pas Osé, sinon une fois, lui parler de ses sentiments. Que

d'éléments d^ns sa vie eussent dû conspirer à faire de lui un fat et un blasé : ce visage et cette profession, sa fortune et son nom, — un des meilleurs de France, auquel il n'a manqué que l'éclat des grandes charges de cour ! Mais Landri était né romanesque. Il le restait à vingt-neuf ans. Chez lui, comme chez tous les jeunes hommes vraiment tendres, l'émotion abolissait la vanité. Il avait rencontré Mme Olier en 1903. C'était le nom de cette femme, veuve aujourd'hui et mariée alors à un de ses camarades. On était en 1906. Il y avait donc trois ans qu'il l'aimait. Jamais l'idée ne lui était venue que cette persévérance dans une dévotion muette et désintéressée fût une duperie. Il le pensait moins encore, par ce matin tiède et comme alangui de la fin de novembre, où il allait, entraîné, soulevé par une espérance toute proche. Quoiqu'il eût des motifs de préoccupations bien graves à côté, l'atmosphère lui était légère, la marche allègre, sur les trottoirs de ce vieux quartier, dont il reconnaissait les moindres aspects. Derrière lui, le dôme des Invaj ^ lides estompait l'or de sa coupole dans une buéë"^ pâle, d'un gris de perle. A sa droite, les grêles tours de Saint-François montaient dans une vapeur transparente. A sa gauche, les arbres d'un vaste jardin privé remuaient, par-dessus le mur de clôture, leurs branches quasi dépouillées ; et, à perte de vue, le populeux boulevard du Montparnasse s'enfonçait, grouillant de tramways et d'omnibus, de fiacres et de camions. A un moment, le promeneur tourna dans la rue Oudinot, pour s'engager dans celle de Monsieur. Là, il s'arrêta devant une porte cochère dont il hésita, quelques secondes, à pousser le battant entre-bâillé. Cette porte donnait accès dans une cour au fond de laquelle se cachait un de ces hôtels coquets et vieillots, gracieux et démodés, comme cette rue, au nom d'ancien régime, en comptait encore une dizaine, voici seulement un

quart de siècle. Hélas ! ils disparaissent un par up. Sitôt que meurt un des propriétaires, les pioches des démolisseurs se mettent à l'oeuvre. Un aristocratique bibelot de pierre est abattu. A la place, surgit une de ces grosses maisons de rapport, au seuil desquelles on imagine mal la halte songeuse d'un amoureux tel que celui-ci. Ce n'est certes qu'un préjugé. Pour un homme qui aime, la silhouette de sa maîtresse, aperçue dans une cage d'ascenseur, parerait de poésie et d'enchantemient l'escalier d'un de ces monstrueux édifices en briques et en acier que les Américains appellent brutalement des « sky-scrapers », des « racleurs de ciel ». Il y a tout de même une plus intime, une plus pénétrante douceur dans une harmonie complète entre le décor où vit une femme et la passion qu'elle inspire. Cette douceur, Landri de Claviers s'en était enivré avec délices dans toutes ses visites à cet ermitage de la rue de Monsieur. Jamais il ne l'avait goûtée plus profondément qu'à cette minute, où il allait hasarder une démarche bien importante pour l'avenir de son amour. Il venait chez Valentine Olier avec la ferme volonté de provoquer entre eux un entretien décisif, et de lui demander sa main. S'il avait insisté pour qu'elle le reçût çi une heure un peu anormale, il avait eu pour cela des raisons impérieuses et qui l'excusaient par avance de cette indiscrétion. Sa timidité devant cette porte, puis les battements de son pouls quand il traversa enfin la cour, ne venaient pas d'une gêne à s'expliquer. C'était la défaillance du cœur par l'excès d'impression, dont s'accompagne le désir trop fort dans les sensibihtés intactes. Naturellement déhcat, Landri ne s'était pas vieilli avant l'heure par l'abus des expériences précoces. Pour ce jeune homme, vraiment digne de cette belle appellation, ce qui l'attendait derrière les rideaux de ce rez-de-chaussée, c'était tout son bonheur ou tout son malheur. Mais, encore une fois.

il espérait. Ses yeux se caressaient, comme c'était leur habitude, aux lignes de cette façade d'hôtel, associée si étroitement à l'image de sa Valentine. Ah I serait-elle jamais sienne? Un reflet d'elle illuminait pour lui cette construction à deux étages, d'ailleurs charmante, et dont les pilastres légers, les sobres guirlandes, le fronton à balustrades, les niches ornées de bustes classiques, offraient un exemplaire accompli de l'architecture du temps de Louis XVI. Style composite, antique et pastoral, comme le fut cette étrange époque, où une société finissante jouait à l'idylle — en attendant la tragédie — parmi des architectures pompéiennes. Cet hôtel-ci avait été la « folie » d'un des somptueux fermiers généraux d'alors. Aujourd'hui, cette petite maison, bourgeoisement distribuée en appartements exigus, comptait, comme locataires, outre la veuve de l'officier, un magistrat retraité au premier étage, et au second le directeur d'un ministère. Cette fantaisie galante, aménagée pour les soupers d'un rival de Grimod de La Reynière, se trouvait abriter des existences d'une régularité quasi monacale. Combien le choix fait par Mme Olier d'une habitation si retirée plaisait à Landri ! Restée libre et seule, à vingt-six ans, avec un fils tout enfant, sans famille rapprochée, n'ayant que peu de relations de monde et une fortune modeste, Valentine avait apprécié dans cet appartement ce qui en eût détourné tant d'autres fommes, un charme d'oubli, de silence, de recueillement. De l'autre côté, le rez-de-chaussée donnait sur un jardin très petit, contigu à d'autres plus vastes, et, comme le mur mitoyen disparaissait sous un revêtement de lierre, cet endos de quelques mètres semblait un coin de parc. Tandis qu'il pressait sur le timbre d'entrée, Landri était sûr que l'unique dômes* tique, arrivé au bruit de cette sonnerie, le conduirait, comme à l'ordinaire, pat l'étroit© antichambre et !•

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LE POIDS vjyft MoM

salon aux meubles housses, jusqu'à une pièce minuscule, en retrait sur ce fardin, et qui servait à Mme Olier de second salon. Elle serait là, en train d'écrire, à la petite table mobile qu'elle plaçait près du feu ou de la " ^porte-feniêtre, suivant les saisons. Ou bien elle lirait, -^■' assise sur la bergère de vieille étoffe à rayures passées, rose mort et vert fané, toujours la même. Ou encore ses doigts frêles seraient occupés à l'aiguille de sa tapisserie. Correspondance, lecture ou travail, musique, — un piano, qu'elle n'ouvrait guère que seule, disait ce talent, — son occupation serait sans cesse coupée par un regard jeté sur l'allée de ce jardin, où jouerait son fils Ludovic. Landri trouvait là un symbole de ce qu'avait été, depuis quatorze mois qu'elle avait perdu son mari, cette vie retirée de veuve et de mère. Dieu ! comme il chérissait la jeune femme de lui avoir prouvé ainsi qu'il avait raison de la mettre, dès leur première rencontre, si à part de toutes les autres !...

Valentine était bien là, en effet, dans le petit salon qu'éclairait doucement le soleil de cette matinée, sur le point de percer un dernier tissu flottant de brume. Elle s'absorbait, en apparence, sur une infinissable tapisserie. Mais le oahiar de musique, encore ouvert au piano, et le tabouret un peu écarté eussent pu dénoncer au jeune homme comment elle avait trompé l'attente de sa venue. Un autre indice attestait son agitation. Elle n'avait pas son enfant auprès d'elle. Contrairement à ses habitudes, elle l'avait envoyé à la promenade, dès les dix heures. Pourquoi, sinon afin de rester seule avec sa pensée? Sa domination d'elle-même lui permit pourtant d'accueillir son visiteur par la même inclinaison de tête qu'à l'ordinaire, amicale et réservée, le même sourire d'affabilité distante. Tout au plus le battement de ses paupières

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trahit-il une nervosité que démentit le timbre égal do sa voix et aussi le regard impénétrable de ses clairs yeux bleus. Ces femmes, comme elle, aux cheveux d'un blond pâle, presque cendré, aux pieds et aux mains fragiles, à la taille élancée, aux gestes menus, semblent devoir laisser paraître leurs moindres impressions, tant on les devine vibrantes et frémissantes. Rien de plus mystérieux, au contraire, le plus souvent, que ces créatures, tout finesse, tout émotivité. Cet excès même de nervosisme leur devient un principe de force. Dès leur première expérience du monde, elles se rendent compte du degré où l'acuité de leurs sensations fait d'elles des exceptionnelles, des solitaires. Par un de ces instincts de défense que la nature morale possède comme la nature physique, elles se dressent à cacher leur cœur pour que la vie ne le brutalise pas. Elles prennent comme une pudeur de leurs éinotions. Elles taisent d'abord les plus profondes, puis les plus légères. Elles finissent ainsi par développer en elles une puissance d'impassibilité extérieure qui ajoute à leur charme un attrait d'énigme, d'autant plus que ce dualisme volontaire, cette surveillajice constante, ce contraste prolongé entre ce qu'elles montrent et ce qu'elles éprouvent, entre leur être réel et leur être avoué, n'est pas sans exercer une influence sur leurs façons mêmes de sentir et de penser. Elles sont volontiers nuancées jusqu'à la subtilité quand elles sont pures, et, si elles ne le sont point, jusqu'à la ruse, pour l'enchantement ou le désespoir de l'homme qui s'éprend d'elles, selon qu'il est, de son côté, ou très complexe ou très simple. Landri de Claviers- Grandchamp était l'un et l'autre, pour des motifs qui tenaient aux particularités de sa destinée. Aussi avait-il déjà beaucoup souffert par cette femme, et il lui avait dû pourtant les heures les plus délicieuses qu'eût connues sa jeunesse, assombrie par une mélan-

colie native et acquise. Les premiers mots échangés entre lui et Mme Olier feront comprendre pourquoi, et, en même temps, quelles chimères dangereuses, très voisines d'être inhumaines, peut concevoir une de ces sentimentales scrupuleuses comme était Valentine, qui aiment l'amour et qui le redoutent, qui ne veulent ni se priver d'une chère tendresse, ni cesser de s'estimer en s'y abandonnant, qui s'exaltent sans s'étourdir et s'enfièvrent sans abdiquer leur raison. Mais l'heure était venue d'en finir avec toutes les équivoques. La décision du jeune homme était prise. La jeune femme l'avait lue entre les lignes énigmatiques de sa lettre. Elle la lisait dans ces prunelles, dont elle avait si souvent, depuis ces trois années, fait plier le regard rien que par son attitude. Aucune force au monde n'empêcherait Landri de parler, aujourd'hui. Elle le savait. Elle savait quels mots il prononcerait, et elle se préparait à les écouter, puis à y répondre, bouleversée dans son fond le plus intime, et l'air si calme dans sa toilette de deuil. Elle s'était habillée comme pour la ville, afin d'avoir un prétexte d'interrompre à son gré cette visite. Le noir du drap et du crêpe donnait à ses joues finement creusées des pâleurs d'ivoire qui la rendaient plus jolie encore. Après les premiers mots de politesse banale, parmi lesquels elle trouva le moyen de glisser une allusion à une sortie indispensable avant le déjeuner, il y eut entre eux un de ces passages de mutisme comme il en tombe entre deux personnes, au moment de proférer des paroles irréparables, dont elles ont également besoin et peur. Le bruit du feu dans la cheminée et le mouvement du balancier de la pendule s'étaient faits soudain perceptibles dans ce silence, que l'officier rompit enfin, d'un accent où se trahissait son émotion :

— « Vous avez bien compris, » commença-t-il, « madame, qu'il s'agissait de quelque chose de très

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grave pour que je me sois permis de vous demander de me recevoir à cette heure. Je n'en avais pas d'autre. Je dois repartir pour Saint-Mihiel demain soir. Je n'ai pu obtenir qu'une permission très courte. Mon père m'attend à Grandchamp, où il chasse à coutré aujourd'hui, et vous savez combien il attache d'importance à son équipage. U faut, sous peine de le décevoir, que j'arrive avant la fin. J'ai pu prendre cette nuit le train de Commercy. J'étais en gare de l*Est à neuf heures. En une heure et demie, avec l'automobile, je serai à Grandchamp. Je vous dis tout cela parce que... »

— « Parce que vous ne me croyez pas votre amie, » interrompit-elle, en hochant la tête. « Mais je la suis, et profondément... Vous n'avez pas à vous excuser. Vous m'avez habituée à un dévouement trop vrai, que je sais trop vrai, » souligna-t-elle, « pour que je n'aïC pas deviné qu'un motif très important vous dictait votre lettre... Dites-le-moi très simplement, comme à une amie, je vous le répète, une vraie amie, qui vous répondra de même... »

Elle avait eu, pour prononcer ces quelques mots, une expression de physionomie très douce, mais très ferme. Sa voix avait particulièrement appuyé sur ce mot d* « amie », repris trois fois. C'était le rappel d'un bien périlleux, d'un bien fragile engagement. Il s*en est conclu des milliers de semblables depuis que des hommes passionnés, comme Landri, savent pourtant respecter ce qu'ils aiment, et que des femmes secrètement éprises, comme Valentine, rêvent de concilier les émotions d'une tendresse interdite avec les strictes exigences de la vertu. La chose rare n'est pas que l'une propose, et que l'autre accepte le romanesque pacte d'une amitié sans autre nuance, c'est que ce pacte soit tenu. Il y faut une sincérité entière, presque naïve des deux contractants, qui exclue toute rouerie chez lui, et chez elle toute coquetterie. Il y faut aussi une

Béparation forcée de leurs existences, qui ne permette pas de trop fréquents rapprochements. Qui dit sincérité, ne dit pas toujours vérité. On peut maintenir sincèrement une situation radicalement fausse, s'y acharner, a travers de muettes révoltes, d'intimes et longues soulïrances, des agonies cachées, comme celles dont le souvenir frémit dans la réponse du jeune homme :

— « Une amie?... » Quellb amertume prenaient ces douces syllabes en passant par cette bouche soudain contractée ! k Je le savais que, dès le début de notre conversation, vous vous abriteriez derrière ma promiesse. Je le savais que vous devineriez les phrases que je veux vous dire, et que vous ne me permettriez pas de les dire... Dieu m'en est témoin, et vous aussi, madame, vous m'en êtes témoin, j'ai tout fait pour observer cette absolue réserve que vous aviez mise comme condition aux rapports entre nous... Laissezmoi parler, j'ai mérité que vous me laissiez parler... » supplia-t-il, sur un geste de Mme Olier qui s'était levée à demi. Il aVait mis dans cette prière une si douloureuse ardeur ! Elle se rassit, sans plus essayer d'arrêter une confession que son tact de femme avait trop prévue, ces derniers temps. Si habituée qu'elle fût à se dominer, sa pâleur de plus en plus profonde, son souffle de plus en plus court dénonçaient l'agitation que soulevait en elle la voix de celui dont elle avait prétendu ne faire qu'un ami, et qui continuait : « Oui. Je l'ai mérité. J'ai été si honnête, si loyal dans ma résolution de vous obéir ! Tout, même ce silence, m'était moins dur que de vous perdre entièrement... Et puis, je vous donnais tant raison ! Je me suis tant reproché ircet égarement que j'ai eu quelques minutes, il y a trois ans 1 De vous avoir avoué ce que j'aurais toujours dû vous cacher, puisque vous n'étiez pas libre, m'accablait d'un tel remords ! Je passe tous les jours à Saint-

Mihiel devant le mur du jardin où a eu lieu cette scène. Jamais, sans que je vous revoie en pensée telle que je vous ai vue, après ma folle déclaration, me quittant tout d'un coup et remontant vers la maison, sans vous retourner... Et quelles semaines ensuite, quand nous nous rencontrions presque chaque jour et que je n'existais plus pour votre regard ! « Jamais, jamais elle « ne me pardonnera, » me disais-je, et cette idée me déchirait. J'ai été sincère quand j'ai voulu changer de régiment, partir de Saint-Mihiel ; sincère, quand j'ai tenté, avant ce départ, que je croyais définitif, de vous parler encore. J'avais besoin de m'être expliqué à vous, de vous avoir fait comprendre qu'aucune ignoble idée de séduction n'avait traversé mon esprit, que j'avais pu être dément, que je n'avais pas cessé une seconde d'avoir pour Vous tant d'estime, tant de respect !... Ah ! Je serai bien vieux, bien glacé, quand je pourrai me rappeler sans larmes, — voyez, elles me viennent, — votre visage de ce jour-là, vos yeux, votre accent pour me dire : — « J'ai tout oublié. « Donnez-moi votre parole que cet instant d'aber- « ration ne recommencera pas, et je vous reverrai « comme par le passé. Je ne veux pas que votre vie « soit bouleversée à cause de moi... » Tandis que vous me parliez, je me disais, — cette heure m'est si présente ! — je me disais : « Pour respirer dans son air, « pour la voir aller et venir, pour continuer d'entendre « sa voix, rien ne me coûtera... » Et vous me trac.'cz le programme de nos relations dans l'avenir. Vous disiez que le monde ne croit pas beaucoup à une amitié désintéressée entre un homme et une femme, mais que vous, vous y croyiez, pourvu que tous les deux fussent vraiment loyaux. Je pourrais vous répéter, syllabe par syllabe, toutes vos piirases de cet après-midi. Je vous écoutais let prononcer, avec un je ne sais quoi dans mon être d'inexprimable, d'apaisé et d'exalté

à la fois. C'était comme si j'avais vu votro âme sentir, et penser. Oui, je vous ai promis alors solennellement, si vous m'admettiez de nouveau dans votre intimité, d'être cet ami que vous permettiez que je fusse, et de n'être que cela. Cette parole, j'ai le droit de répéter que je l'ai tenue. J'afîirme que je la tiendrais encore, si les circonstances étaient restées les mêmes. Elles ont changé... Ah 1 madame, si l'on pouvait lire dans un autre cœur, je vous conjurerais de regarder dans le mien. Vous y verriez qu'à la nouvelle du malheur qui vous a frappée, je n'ai pas eu un retour égoïste sur ce changement. Je n'ai pensé qu'à votre peine, à votre solitude, à votre enfant orphelin. Tant que nous avons été près de la catastrophe, j'ai eu honte de même entrevoir un horizon nouveau devant moi... devant nous... Mais je ne peux pas empêcher que la vie ne soit la vie. A vingt-sept ans, une femme a le droit de refaire la sienne, sans qu'elle offense en rien la mémoire de celui qui n'est plus. De ma part, ce n'est pas manquer à la parole donnée que de vous dire : « Madame, le « culte, l'adoration que j'avais pour vous, il y a trois « ans, et que vous m'avez justement défendu de vous « exprimer alors, je les ai toujours. Le silence gardé « sur mes sentiments, depuis cette époque, vous est « un garant de leur profondeur. Je le romps aujour- « d'hui que vous pouvez m'écouter, sans que l'ex- « pression du plus fervent, mais du plus respectueux, « du plus déférent des amours, doive éveiller en vous « un remords. Ce que je vous ai dit dans le jardin, « je vous le répète, en y ajoutant une prière que vous « ne repousserez pas. Je vous ain\e. Laissez-moi vous « consacrer ce qui me reste de jeunesse, toute mon « existence. Acceptez que je devienne un appui dans « votre isolement, un second père pour votre fils. « Acceptez que je vous donne mon nom. Soyez ma « fempie, et je bénirai cette longue épreuve, qui

« m'autorise à vous répéter ce que j'ai senti dès le « premier jour où je vous ai rencontrée : — mais cora- « ment n'en auiiez-vous pas douté? — je vous aime « et jamais je n'ai aimé, jamais je n'aimerai personne « que vous... »

Ce discours passionné, si pressant et si direct, ne ressemblait guère à celui que Landri avait préparé dans sa veillée de la nuit et sous la clarté froide de l'aube, tandis que le rapide de l'Est l'emportait loin de la petite ville de garnison où son destin lui avait fait rencontrer le capitaine Olier et sa gracieuse fomme. Que d'étapes diplomatiques il s'était marquées par avance ! Et il venait de les brûler toutes, pour arriver droit à cette demande en mariage, formulée brusquement, avec cette spontanéité, plus habile que toutes les prudences, auprès d'une femme qui aime ; ' — et Valcntine aimait Landri. Elle l'aimait, à travers des complications sur lesquelles il faut de nouveau insister pour éviter aux illogismes de cette nature, loyale môme dans ses subtilités, jusqu'à la plus légère apparence de coquetterie. Elle l'aimait, mais dans une ignorance singulière des choses de l'amour, malgré le mariage et la maternité. Son union avec un homme plus âgé qu'elle, arrangée par sa famille, ne lui avait pas fait connaître ce bouleversement total de l'être, après lequel une femme est vraiment femme. La tendresse n'avait jamais été chez elle qu'imaginative. Elle avait trouvé, dans les chastes et naïves délices de cette intimité sans caresses, sans paroles précises, avec un jeune homme dont pourtant elle se savait aimée, et qu'elle aimait, la seule volupté que pût concevoir sa sensibilité encore toute morale. Pour tout dire, elle aimait, — et cette amitié lui avait suflfi ! Il était donc inévitable qu'au premier effort de son prétendu « ami » pour Tentraîner dans le monde brûlant de la passion complète, — et cette demande en ma-

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riage, dans ces conditions, était bien cela, •— elle ^^ù rejetât presque violemment en arrière. Elle avait dû cependant la prévoir, cette dénïàrclje qui mettrait fin à ce paradoxàTet instable compromis de conscience imaginé par elle entre ses devoirs d'épouse et son secret amour. Oui, elle l'avait prévue, et dès le lendemain de la mort de son mari. Son habitude de la réflexion, encore exagérée par la monotonie de son existence de demi-reçjjjse, l'avait fait se complaire presque douloureusement à l'examen minutieux des motifs pour et contre la décision à prendre, et elle avait fini, dans cette perspective faussée de la méditation solitaire, par ne plus penser que contre son cœur. Elle n'avait plus aperçu que la force des objections, les difficultés insurmontables, et elle s'était rangée au parti le plus opposé à son profond désir. Avec cela, elle s'était bercée de la chimérique espérance de reculer de semaine en semaine cette explication qui s'imposait soudain si impérieusement. Elle y arrivait, à la fois saisie et préparée, bouleversée de surprise et comme armaturée plus encore qu'armée de raisonnements longtemps calculés. Elle risquait ainsi de paraître très froide quand elle était très émue, très maîtresse d'ellemême, très conventionnelle quand elle était si frémissante. Que son énergie d'emprunt était voisine de la faiblesse dès le moment où elle commença de répondre I — « Vous venez de me faire bien mal, mon ami. Car je continuerai à vous donner dans mon cœur ce nom dont vous ne voulez plus... Je ne vous reproche rien... C'est moi qui me suis trompée, en croyant que votre sentiment pour moi pouvait changer, qu'il avait changé. Peut-être cette transformation n'est^elle pas possible. Moi aussi j'ai été de bonne foi, en la désirant, en la voulant, en l'espérant. Vous le savez, n'est-ce pas?... Et maintenant ce songe est fini... » Elle répéta, comme se parlant à ellu-même : « Fini,

fini... » Et, se tournant vers Landri : « Comment voulez-vous que je vous permette de. revenir ici à présent, que je me laisse aller à ces longues conversations, à cette correspondance qui m'étaient très chères, après que vous m'avez parlé de la sorte? On ne tente pas à deux reprises une telle expérience. Il y a trois ans, j'ai pu croire à une surprise de votre jeunesse, à une exaltation qui s'assagirait. Aujourd'hui, il ne m'est plus permis de me flatter de cette illusion... Mais sur un point, vous avez raison. Les circonstances ne sont plus les mêmes. Si j*ai eu le droit et le devoir de juger alors avec sévérité un aveu que j'eusse été coupable d'écouter autant que vous l'étiez de le prononcer, comment vous en voudrais-je maintenant d'une démarche oii il n'y a pour moi qu'estime, que respect?... Je n'ai pas vécu beaucoup dans le monde, assez cependant pour me rendre compte qu'une fidélité de cœur comme la vôtre, prolongée ainsi et dans ces conditions, n'est pas chose commune. Elle me touche au delà de ce que je peux vous dire... » Malgré elle, sa voix tremblait, en laissant échapper ces mots qui signifiaient trop clairement : « Et moi aussi, je vous aime. » « Mais, » continua-t-elle, fermement, « il faut que cet entretien ait été le dernier, puisque je ne peux pas vous répondre le mot que vous me demandez, puisque cette main que vous me tendez, je ne peux pas y mettre la mienne... )^

— « Alors, » balbutia-t-il, « si je comprends bien, vous refusez... »

— « D'être votre femme. Oui, » dit-elle, et cette fois, ses yeux bleus regardaient Landri fixement sous leurs sourcils rapprochés. Sa bouche fine se serrait dans un pli de volonté. Tout son être fragile s'était comme raidi dans une tension qui prouvait à l'amoureux la force de l'émotion qu'elle donij^tàît. "^ÇUe répéta : « Oui, je refuse. J'aurais bien des prétextes

à VOUS donner qui, pour d'autres, seraient des raisons, qui en devraient être pour moi. J'ai un enfant. Je pourrais vous dire : « Je ne veux pas qu'il ait un beaupère. » Ce ne serait pas vrai. Vous seriez pour lui, j'en suis sûre, ce que vous avez dit, un second père. Je pourrais arguer de mon deuil, si récent, remettre à plus tard ma réponse. Plus tard, le motif qui me fait décliner l'offre de votre nom, serait le même, car c'est ce nom justement, c'est ce qu'il représente qui m'interdit de m'abandonner à une sympathie dont vous avez eu trop de preuves... Je vais avoir vingt-huit ans, mon ami. Je ne suis plus une toute jeune femme. J'ai beaucoup réfléchi au mariage. Je sais que si l'on se marie pour s'aimer, on se marie aussi pour vivre et durer ensemble, avoir un foyer, être une famille. Pour cela, il est nécessaire qu'il n'y ait pas, entre les deux époux, de ces différences d'origine et de milieu irréductibles, et qui fassent que ses proches à elle ne puissent jamais s'apparenter vraiment avec ses proches à lui... Votre nom? Il n'est pas seulement très ancien, il est illustre. Il est mêlé à toute l'histoire de France. Il y a eu un maréchal de Claviers-Grandchamp, compagnon de Bavard, un cardinal de Claviers-Grandchamp, ami de Bossuet. Des Claviers-Grandchamp ont été ambassadeurs, gouverneurs de provinces, commandeurs du Saint-Esprit, pairs de France. Votre maison a contracté des alliances avec dix autres maisons de l'aristocratie française ou,, européenne. Vous cousinez avec des ducs anglais, des princes allemands ou italiens. Vous êtes un grand seigneur, et moi, une bourgeoise, une très petite bourgeoise... Ne m'interrompez pas, non plus, » fit-elle, en posant sa main fine sur le bras du jeune homme et arrêtant ainsi sa protestation. « Il vaut mieux que je vous aie tout dit d'un coup. Je ne mets dans tout cela ni humilité, ni orgueil. Je n'ai jamais compris ni l'un ni l'autre de ces sentiments.

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lorsqu'il s'agit de faits aussi impossibles à nier et à modifier que notre condition. Je suis une bourgeoise, je le répète. Cela signifie que les miens ont toujours vécu étroitement d'abord, puis modestement. Je me trouve riche avec les trente mille francs de rente qu'ils m'ont amassés, en combien d'années ! C'est une fortune dans notre monde ; dans le vôtre, ce serait la ruine. Quand je me promène dans ce quartier devant les quelques vieux hôtels qui s'y rencontrent encore, les après-midi de grande réception, je vois leurs cours, les coupés qui attendent et les automobiles, les valets de pied en livrée, tout ce décor d'existence que vous n'apercevez plus, tant il vous est naturel, et savez-vous quelle est mon impression toujours? Que s'il me fallait vivre là et de cette manière, je serais

^ trop dépayséfîy- tpop écrasée I... Ce sont des riens. Je vous les cite, parce qu'ils représentent tout un type d'habitudes, tout un code social. Ne dites pas que ces habitudes, vous ne les imposerez pas à votre femme, que ce code, vous l'en affranchirez. Vous ne le pourriez pas. Aujourd'hui, comme garçon et à cause de votre métier d'officier, vous avez pu simplifier beaucoup de votre vie. Mais votre femme ne serait pas seulement la compagne de M. de Claviers-Grandchamp, simple lieu-

• tenant de dragons, à Saint-Mihiel ; elle serait aussi la

^**^l:jju du marquis de Claviers-Grandchamp, qui habite un véritable palais à Paris, qui possède dans l'Oise un

^ château historique. Il est vgyf. Il exigerait et il aurait raison d'exiger que sa belle-fille fît avec lui et pour lui les honneurs de ces résidences princières... Et d'ailleurs, il commencerait par ne pas m'accepter. Vous m'avez tant parlé de lui ! Je le connais si bien, sans l'avoir vu ! Vous ne l'appelez pas pour rien VÉmigré. Tant de fois vous vous êtes appliqué à me démontrer qu'il n'est pas un homme de notre âge ; qu'il a l'orgueil, la religion de sa race et de la vieille France. Et cet homme admet*

trait que son héritier, le seul survivant d'entre ses quatre fils, prît pour femme la veuve d'un capitaine, " fils d'un médecin, fille elle-même d'un notaire de province, et qui, avant de s'appeler Mme Olier, s'appelait Mlle Barrai? Jamais ! Vous marier avec moi, mon ami, ce serait d'abord vous brouiller avec votre père, et, plus ou moins, avec lui, et avec tous vos parents, toute votre société. Que vous importe? me direz-vous. Quand on s'aime, on se suffît l'un à l'autre. C'est vrai et ce n'est pas vrai. Vous souffririez mort et passion, que je sois humiliée, fût-ce dans des nuances, que je'"^^^ n'aie pas le rang dû à votre femme, étant votre femme. Je souffrirais de vous voir souffrir, et peut-être — je ne me fais pas meilleure que je ne suis — pour mon propre compte. On est si ingénieux dans tous les mondes à blesser ceux que l'on considère comme des intrus. Si nous avions des enfants, se sentiraient-ils vraiment les frères et les sœurs de mon fils, d'un pauvre petit Olier, eux qui seraient des Claviers-Grandchamp? Et si... Mais à quoi bon énumérer les misères qui tiennent toutes dans ce mot si cruel, si sage, si profond : la mésalliance?... Non. Je ne serai pas votre femme, mon ami, et un jour viendra <rti vous me remercierez de vous avoir défendu contre vous-même, de nous avoir défendus, oserais-je dire... Pas assez, puisque je n'ai pas su vous empêcher de prononcer d^s paroles qui vont interrompre pour toujours, pour longtemps au moins, des relations si douces... » Elle répéta : « Si douces I... » Et, presque avec un sanglot : « Ah ! pourquoi, pourquoi m'avez-vous parlé de nouveau ainsi?... »

— « Parce que je vous aime, » répondit-il presque sauvagement. « Et vous... Mais si vous m'aimiez, vous les béniriez, ces différences entre nos deux milieux, au lieu de les craindre ! Vous saisiriez, dans cette hostilité de mon monde, — j'avoue que je n'y avais jamais pensé, — un moyen de m'avoir à vous tout

18 L'éMIGR*

entier... Je vous aurais vue seulement vous débattre, hésiter !... Mais cette sécheresse de votre réponse, cette lucide analyse de nos deux états sociaux, ce bilan de nos familles dressé là posément, froidement, mathématiquement, quand je vous arrivais, moi, fou d'émotion, et ne pensant qu'à la vie du cœur !... J'en demeure déchiré plus que de votre refus... J'aurais pu le discuter, en combattre les motifs... On ne discute pas, on ne combat pas l'indifférence. On la subit, et c'est horrible !... »

— (' Que vous êtes injuste, Landri !... » fit-elle. Il était bien rare qu'elle l'appelât ainsi, par son prénom. Cette tendresse de langage, la seule qu'elle se fût jamais accordée, et si peu, lui était venue aux lèvres devant l'évident désespoir du jeune homme. Une femme qui aime peut tout supporter, tout dissimuler, excepté la pitié dont l'émeut une peine causée par elle à celui qu'elle aime, et, détruisant, par cet élan involontaire de sa passion, tout l'effet de son refus d'auparavant, elle ajouta : « Moi ! Indifférente pour vous !... Mais à qui donc pensais-je en vous parlant, sinon à vous, à vous uniquement, à votre avenir, à votre bonheur?.... » ik

— « Combien je voudrais, » interrompit-il, « que vous ne pensiez qu'à vous, au contraire, que vous ayez l'égoïsme de l'amour, s-es exigences, ses déraisons !... Et pourtant, » continua-t-il avec l'âpreté de la passion qui se sent partagée, en dépit de toutes les résistances, et qui s'exaspère : « C'est vrai. Vous avez quelque chose pour moi dans le cœur. Vous n'êtes pas une coquette. Vous ne vous seriez pas jouée d'un homme qui vous a tant montré qu'il vous aimait <gt comment l)Je vous disais tout à l'heure que vous ne m'aimiez pas. Je le crois à de certaines heures, et cela me supplicie. A d'autres, je vous sens si émue, si frémissante, tenez, maintenant... Ah ! par tout ce qui

VOUS est sacré au monde, Valentine... » — jamais, lui, il ne s'était permis cette familiarité qui la fit tressaillir comme un baiser, — « si réellement vous m'estimez de mon sentiment pour vous, si ma longue fidélité vous a touchée, répondez-moi. Est-ce bien vrai, bien vrai, qu'entre mon bonheur et moi, — car c'est vous, mon bonheur, vous seule, entendez-vous? — entre votre cœur et mon cœur, il n'y a que cet obstacle, cet unique et misérable obstacle, mon nom? »

— « Pas d'autre, » répondit-elle, « je vous le jure. »

— a Et vous voulez que je m'incline là devant, que je renonce à vous, parce que je m'appelle le comte de Claviers-Grandchamp, et vous Mme Olier, et que le monde où je suis né condamnera ce mariage?... »

— « Ce n'est pas moi qui le veux, » répondit-elle, « c'est la vie... »

— « C'est la vie? » répéta-t-il, d'une voix devenue tout d'un coup sourde et mauvaise : « Qu'entendezvous par ces mots? Mais qu'ai-je besoin de vous le demander?... Comme si, depuis ma jeunesse, je n'avais pas toujours vu cette même barrière se dresser devant tous mes élans : mon nom, toujours mon nom, encore mon nom !... Je finirai par le maudire... Je suis un grand seigneur, dites-vous. Dites un paria par en haut, devant qui tant d'avenues ont été fermées, quand il a eu vingt ans, parce qu'il s'appelait de ce grand nom, et la femme qu'il aime ne veut pas de lui à cause de cela !... Ah ! que je l'aurai connue et vécue, la tragédie du noble, puisque mon malheur veut que j'en sois un, cette paralysie de l'être jeune, vibrant, affamé d'action, par un passé qui n'a pas été le sien, même un jour, l'étoufîement par des préjugés qu'il ne partage même plus... Valentine, dites que vous ne m'aimez pas. Je serai bien malheureux, mais je n'éprouverai pas ce que je viens d'éprouver, et si violemment, un nouveau sursaut de cette vieille révolte, dont j'ai

20 l'émigt^é

tant souffert, que j'ai toujours combattue en moi, et qui va, par instants, jusqu'à la haine de ma caste. Oui, j'ai été, je suis quelquefois si près de la haïr, et c'est si cruel, car j'appartiens à cette caste, malgré tout. Elle me tient prisonnier. J'en sais les vertus. J'en ai l'orgueil, à certains moments, et à d'autres, celui-ci par exemple, c'est comme une horreur 1... »

— « Ne parlez pas ainsi, ne sentez pas ainsi, » implora Mme Oiier. « Vous me faites peur, quand je vous vois si injuste, non seulement pour moi, — je vous l'ai pardonné, — mais pour votre sort. C'est tenter Dieu. Vous parlez de barrières, de prison, d'étouffement... Moi, je pense à tout ce que vous avez reçu de privilèges en naissant, et d'abord, au plus grand de tous, celui d'être si facilement un exenaple. Si vous aviez pu entendre les propos qui se tenaient sur vous, à votre arrivée à Saint-Mihiel, vous jugeriez mieux de la valeur de ce nom que vous avez failli blasphémer, — et pourquoi?... — Je les entendais, moi, et j'en suis encore fière pour vous : — Il s'appelle le comte de Claviers-Grandchamp, et il travaille. Il aura trois cent mille francs de rente et il a passé brillamment ses examens. Il est bon camarade. Il traite bien les hommes. Il a toutes les qualités d'un chef... Vous appelez les nobles des parias, parce qu'ils excitent beaucoup d'envie. Mais, quand ils sont dignes de leur rang, quelle influence ils peuvent exercer !... Et tout cela ne compte plus, faute de pouvoir plier à votre volonté celle d'une pauvre femme qui, dans dix ans, sera si près d'être vieille 1... Et vous direz d'elle alors, si vous la reconnaissez : « Où avais-je l'esprit de croire « tant l'aimer?... »

— « Et si dans dix ans je l'aime encore, » dit le jeune honrime, « et si je les ai usées, ces dix années, à la regretter? S'il se trouvait que le refus de cette femme eût coïncidé avec une de ces crises à la suite

desquelles tout change dans une vie? Si j'étais à l'un de ces moments où un homme doit prendre une décision d'une importance pour lui capitale et où il a besoin de savoir sur quel appui il pourra compter?... » — Il parut hésiter, et, du ton changé d'un homme qui, venant de s'abandonner au tumulte de ses émotions, se contraint et ne veut plus que préciser des faits : — « Vous allez me comprendre. J'étais venu avec l'idée de commencer par là. Votre présence m'a trop ému... Je vous ai dit que je n'avais pu obtenir qu'une permission très courte, quarante-huit heures, et difficilement. Notre nouveau colonel, lui, n'est pas de votre avis sur les nobles. Il leur est sévère et dur. Il a eu ce mot sur moi, l'autre jour, à cause de mon titre et de mon « de » : « Je n'aime pas les noms à « courants d'air. » Dans l'espèce, il n'a pas eu tort d'exiger que je rentre demain soir. D'ici à quelques jours, nous le savons de source ofiûcielîe, on fera deux inventaires d'église dans le pays. Et l'on s'attend à une résistance. »

— « Est-ce possible?... » s'écria Valentine, en joignant les mains. « Depuis que cette loi de la séparation a été votée, je n'ai jamais lu le récit d'une scène comme celles de Paramé ou de Saint-Servan sans trembler que vous aussi ne fussiez pris dans un de ces horribles cas de conscience dont tant de braves officiers ont été les victimes !... Je croyais qu'à Saint-Mihieî tout s'était passé tranquillement et que la troupe n'avait pas eu à intervenir?... D'ailleurs, on emploie si rarement à cette besogne l'arme dont vous êtes... »

— « On l'emploiera cette fois, » répondit Landri. « Nous avons été prévenus. C'est logique. Ou les chasseurs devront donner, ou nous autres. Ces deux régiments comptent un certain nombre de gens qui ont de ces noms à courants d'air, dont ce comte de Claviers- Grandchamp, qui travaille, qui traite bien les hommes,

^.ïui a toutes les qualités d'un chef. L'occasion est bonne pour lui casser les reins, à lui et à quelques autres de son espèce ! Le prétexte est tout trouvé : les deux églises à inventorier sont celles de Hugueville-en-Plaine et le sanctuaire de Notre-Dame de Montmartin. Dans la première, il y a un vieux prêtre, vénéré à cinquante lieues à la ronde, qui a déclaré en chaire ne devoir céder qu'à la force. Vous savez la dévotion du département à la Madone de Montmartin, Il s'agit de faire vite, très vite, pour que les paysans n'aient pas le temps d'arriver. Hugueville et Montmartin sont loin de Saint-Mihiel. La cavalerie est tout indiquée... Si les dragons marchent, c'est le tour de mon peloton. J'ai bien des chances d'être de l'affaire. »

— « Mon pauvre, pauvre ami ! » dit la jeune femme en enveloppant l'officier d'un regard où passa la tendresse qu'elle s'était tant juré de lui cacher... « vous aussi, vous allez donc devoir quitter cette armée que vous aimez tant, où une si belle place vous était ré- Bervée I... »

I — « Je ne la quitterai pas, » interrompit-il, et son visage s'était comme figé dans une expression si dure que Valentine en demeura saisie :

— « Que voulez- vous dire? » demanda-t-elle.

— « Que je me suis bien interrogé, et que je n'ai pas trouvé dans ma conscience ce que les camarades dont vous parlez ont trouvé dans la leur. Ils étaient des croyants, et moi, vous savez trop que j'ai des doutes, que je ne pratique pas. J'aurai, à exécuter certaines réquisitions, des répugnances. Mais des répugnances ne sont pas des scrupules. Je passerai outre. Je ne quitterai pas l'armée... »

— « Même s'il vous faut donner l'ordre à vos hommes d'enfoncer une porte d'église? »

— « Je leur donnerai cet ordre... »

— tf Vous? » s'écria-t-elle. « Vous?.., »

— « Achevez, » reprit-il, d'un air plus sombre encore. « Vous, un Claviers-Grandchamp 1... Vous n'osez pas le dire, ce mot. Vous le pensez, vous l'avez sur les lèvres. D'un autre que mci, vous trouveriez très naturel, vous surtout qui connaissez notre métier, qu'il exécutât, dans mon état d'esprit, une consigne militaire, et qu'il ne vît, dans l'occupation de l'église d'Huguevilie ou de Montmartin, qu'un service commandé. De moi, vous ne l'admettez pas. Pourquoi? De nouveau à cause de mon nom !... Et vous vous étonnez que je m'emporte en explosions, comme celles de tout à l'heure, contre un esclavage dont seul je connais le poids?...' Hé bien! » continua-t-il avec une colère grandissante, « c'est précisément parce que je suis un Claviers-Grandchamp que je ne veux pas m'en aller de l'armée. Je veux servir. Vous entendez, servir, n'être pas un oisif et un inutile, un homme riche avec^i un blason plus authentique sur ses voitures. Je ne veux pas, à cause d'une instruction à transmettre, dont je ne suis pas responsable, défaire toute l'œuvre de ma jeunesse, redevenir un Emigré à l'intérieur, comme tant de mes parents, tant de mes amis, comme mon père !... » .rw^^^-'-^^^^-'

— « Vous n'allez pas le renier, lui aussi? » suppliat-elle. « Vous l'aimiez, vous l'admiriez tant !... »

— « Je l'aime et je l'admire toujours, » répondit le jeune homme, d'un accent profond, « oui, je l'admire. Personne, plus que moi, ne connaît ses facultés et ce qu'il aurait pu être. Quel soldat ! Il l'a prouvé pendant la guerre. Quel diplomate ! Quel administrateur ! Quel conseiller d'Etat ! Et il n'est rien. Rien, rien, rien !... Mais c'est tout le drame de ma pensée que l'évidence de ces magnifiques dons de mon père, paralysés par son nom, uniquement par son nom. Depuis que j'observe, je le vois, lui, si intelligent, si généreux, si ouvert, ne faire aucun

usage de ses énergies, ne participer à aucune des activités de son temps. Il existe une France contemporaine, cependant. Il y est. Il n'en est pas. Elle ne veut pas de lui, qui ne veut pas d'elle. Il aura passé sa jeunesse, son âge mûr, sa vieillesse, à quoi? A figurer dans une fastueuse parodie d'ancien régime, entre ses réceptions à Paris et à Grandchamp, la chasse à courre et un vaste et inutile patronage d'une basse et haute clientèle qui vit de son luxe ou de ses générosités. J'ai senti le néant de cela trop tôt ; lui, il ne le sentira jamais. Il est la dupe d'un mirage. Il est tout près d'une époque où la noblesse était encore une aristocratie. Mon grand-père avait vingt-six ans, en 1827, quand il succéda à la pairie de mon aïeul, et celui-ci, avant 89, était colonel des dragons de Claviers. Car il y a eu des dragons de Claviers-Grandchamp, comme de Custine et de Jarnac, de Belzunce et de Lanan. Ils sont loin I f Pour mon père, ces choses si détruites, si abolies, sont ' encore des réalités. Il y touche. Il en a connu les témoins. Il a joué petit garçon sur les genoux de très vieilles dames qui avaient été à la cour de Versailles. lOn dirait que ce passé, en reculant, le fascine plus /encore. Pour moi, c'est la mort, et j'ai voulu vivre. C^est la raison qui m'a fait entrer dans l'armée. Je n'avais pas le choix d'ailleurs. Toutes les autres carrières étaient fermées au futur marquis de Claviers- Grandchamp. Voilà les privilèges dont vous me parliez tout à l'heure. Je vous ai laissé dire. Oui, fermées. Les Affaires étrangères? fermées. Mon père aurait du moins été accepté par l'Empire, Aujourd'hui on n'y veut plus de nous. Le Conseil d'État? fermé. L'administration? fermée. Voyez- vous un noble préfet? Ils l'étaient sous Napoléon et la Restauration. Les carrières libérales? fermées. Un noble aurait le génie d'un Trousseau, d'un Berryer, d'un Séguin que l'on ne voudrait pas de lui pour traiter un rhume, plaider

un mur mitoyen ou construire une passerelle. Le commerce? fermé. L'industrie? fermée, ou c'est tout comme. Pour y réussir, il nous faut, à nous autres, une supériorité que moi je ne me suis jamais sentie. La politique? C'est tout comme, encore. On reproche aux nobles de ne pas prendre de carrière ! On oublie qu'ils sont exclus de presque toutes et que les autres leur sont rendues dix fois plus difficiles de par leur naissance. Et vous voulez que je ne nous appelle pas des parias? Encore une fois, je n'ai pas voulu en être un. L'armée me restait. J'ai préparé Saint-Cyr, non sans luttes. Là, du moins, j'ai connu la joie de ne pas être à part, de me sentir un Français comme les autres, de n'être pas exilé hors de mon temps, de ma génération, de ma patrie, la joie de l'uniforme, du camarade coudoyé, du chef obéi, de l'inférieur commandé. Cet uniforme, on ne me l'arrachera qu'avec la vie. En le perdant, je ^ .-."drais toutes mes raisons d'exister... Pas toutes, puisc^ue je vous aime. J'avais voulu vous parler aujourd'hui, pour savoir si je vous garderai dans l'épreuve qui se prépare. Elle aura ses cruautés !... Maintenant que vous connaissez la crise que je suis à la veille de traverser, » ajouta-t-il, « me répondrezvous encore le non que vous m'avez dit tout à l'heure? Je n'ai pas de fierté et je vous rederhande : voulezvous être ma femme? non plus celle du comte de Claviers-Grandchamp, dont vous redoutez le père et le milieu, mais d'un soldat dont ce milieu ne voudra plus, que son père aura rejeté? Si j'ai jamais présidé à un inventaire d'égiise, ce sera chez les miens une autre indignation que celle d'une mésalliance, comine vous dites, et comme je ne dis pas. Si je vous ai, la plaie ^.'-if^ saignera certes, mais je vous aurai. Vous et mon métier, mon métier et vous, c'est de quoi être bien fort.,. »

— « Voua m'avez trop profondément troublée, »

usage de ses énergies, ne participer à aucune des activités de son temps. Il existe une France contemporaine, cependant. Il y est. Il n'en est pas. Elle ne veut pas de lui, qui ne veut pas d'elle. Il aura passé sa jeunesse, son âge mûr, sa vieillesse, à quoi? A figurer dans une fastueuse parodie d'ancien régime, entre ses r^eptions à Paris et à Grandchamp, la chasse à courre et un vaste et inutile patronage d'une basse et haute clientèle qui vit de son luxe ou de ses générosités. J'ai senti le néant de cela trop tôt ; lui, il ne le sentira jamais. Il est la dupe d'un mirage. Il est tout près d'une époque où la noblesse était encore une aristocratie. Mon grand-père avait vingt-six ans, en 1827, quand il succéda à la pairie de mon aïeul, et celui-ci, avant 89, était colonel des dragons de Claviers. Car il y a eu des dragons de Claviers-Grandchamp, comme de Custine et de Jarnac, de Belzunce et de Lanan. Ils sont loin I Pour mon père, ces choses si détruites, si abolies, sont encore des réalités. Il y touche. Il en a connu les témoins. Il a joué petit garçon sur les genoux de très vieilles dames qui avaient été à la cour de Versailles. On dirait que ce passé, en reculant, le fascine plus encore. Pour moi, c'est la mort, et j'ai voulu vivre. C'est la raison qui m'a fait entrer dans l'armée. Je n'avais pas le choix d'ailleurs. Toutes les autres carrières étaient fermées au futur marquis de Claviers- Grandchamp. Voilà les privilèges dont vous me parliez tout à l'heure. Je vous ai laissé dire. Oui, fermées. Les Affaires étrangères? fermées. Mon père aurait du moins été accepté par l'Empire. Aujourd'hui on n'y VBut ])lus de nous. Le Conseil d'État? fermé. L'administration? fermée. Voyez-vous un noble préfet? Ils l'étaient sous Napoléon et la Restauration. Les carrières libérales? fermées. Un noble aurait le génie d'un Trousseau, d'un Berryer, d'un Séguin que l'on ne voudrait pas de lui pour traiter un rhume, plaider

un mur mitoyen ou construire une passerelle. Le commerce? fermé. L'industrie? fermée, ou c'est tout comme. Pour y réussir, il nous faut, à nous autres, une supériorité que moi je ne me suis jamais sentie. La politique? C'est tout comme, encore. On reproche aux nobles de ne pas prendre de carrière ! On oublie qu'ils sont exclus de presque toutes et que les autres leur sont rendues dix fois plus difficiles de par leur naissance. Et vous voulez que je ne nous appelle pas des parias? Encore une fois, je n'ai pas voulu en être un. L'armée me restait. J'ai préparé Saint-Cyr, non sans luttes. Là, du moins, j'ai connu la joie de ne pas être à part, de me sentir un Français comme les autres, de n'être pas exilé hors de mon temps, de ma génération, de ma patrie, la joie de l'uniforme, du camarade coudoyé, du chef obéi, de l'inférieur commandé. Cet uniforme, on ne me l'arrachera qu'avec la vie. En le perdant, je ^ " i-drais toutes mes raisons d'exister... Pas toutes, puisque je vous aime. J'avais voulu vous parler aujourd'hui, pour savoir si je vous garderai dans l'épreuve qui se prépare. Elle aura ses cruautés !... Maintenant que vous connaissez la crise que je suis à la veille de traverser, » ajouta-t-il, « me répondrezvous encore le non que vous m'avez dit tout à l'heure? Je n'ai pas de fierté et je vous redemande : voulezvous être ma femme? non plus celle du comte de Claviers-Grandchamp, dont vous redoutez le père et le milieu, mais d'un soldat dont ce milieu ne voudra plus, que son père aura rejeté? Si j'ai jamais présidé à un inventaire d'église, ce sera chez les miens une autre indignation que celle d'une mésalliance, comme vous dites, et comme je ne dis pas. Si je vous ai, la plaie saignera certes, mais je vous aurai. Vous et mon métier, mon métier et vous, c'est de quoi être bien fort.,. »

— « A^ous m'avez trop profondément troublée, »

dit Yalentine. « Je ne sais plus rien... Je ne vois plus clair en moi... Je viens de trop vous sentir souffrir... Mon Dieu 1 quand j'ai reçu votre lettre, j'avais bien deviné de quoi vous vouliez me parler. Je n'avais pas deviné tout. J'avais pris des résolutions avec moi-même. Je me croyais sûre de les tenir. Devant votre peine, je ne peux pas... Écoutez. Soyez généreux. Ne me pressez plus... Faites-moi crédit de cette réponse que vous me demandez... Je vous disais tout à l'heure que je ne pourrais plus vous recevoir désormais. Moi non plus, je n'ai pas de fierté. Je retire cela aussi. Puisque vous devez repasser par Paris demain pour retourner à Saint-Mihiel, revenez me voir. J'aurai réfléchi. Je serai en état de répondre autrement que sous le coup d'une émotion qui me déconcerte... Ah ! pourquoi, durant tant de conversations que nous avons eues ensemble depuis trois ans, ne m'en avez-vous jamais autant dit sur certaines choses trùs intimes de vous-même? Je vous aurais aidé... J'aurais tenté du moins... »

— « C'est une des autres misères du noble, » répondit Landri. « il y a un sujet qu'il ne peut jamais aborder le premier, celui de sa noblesse, précisément... Mais calmez-vous, je vous en conjure, comme je me calme moi-même... Voyez. Il a suffi que vous ne me redisiez pas le « jamais » de tout à l'heure pour que je redevienne maître de moi... Je serai ici demain, et, si vous ne pouvez pas me répondre encore, j'attendrai... Je vous ai vue me plaindre, me comprendre. C'est un bonheur déjà et qui efface bien des chagrins I... Suis-je comme vous voulez que je sois? Vous parlé-je comme vous désirez?... »

— « Oui, » fit-elle, plus émue qu'elle ne voulait maintenant le laisser paraître par ce subit adoucissement, ce retour de tendresse soumise après ces éclats de passion. « Mais, » insinua-t-elle, « si vous étiez vrai-

ment comme je veux, vous me laisseriez vous donner un conseil. »

— « Lequel? » interrogea-t-il anxieusement.

— « Celui de vous confier à votre père. Oui, de l'entretenir de vos projets, — de moi, si vous le jugez bon, — mais d'abord, mais à tout prix, de vos appréhensions au sujet de ces inventaires prochains... Vous le lui devez, » insista-t-elle sur un geste du jeune homme. « Je ne vous parle pas de la solidarité qui relie les membres d'une même famille, afin de ne pas revenir sur cette question de nom, quoique bourgeois et nobles soient égaux, quand il s'agit de l'honneur commun. Vous le lui devez, par respect pour son grand cœur. Il vous aime. Une décision si contraire à ses idées risque de lui causer une peine très profonde. Il ne faut pas qu'il l'apprenne par un autre, mais par vous et avant, pour qu'il ne puisse pas en méconnaître les motifs. Vous les lui direz, et, même s'il les blâme, du moins il ne cessera pas de savoir que vous êtes digne d'estime. Je le sais bien, moi qui suis croyante, et à qui cette action sera !^i douloureuse, si vous l'exécutez... Ah ! que je vais prier pour que Dieu nous épargne cette épreuve, à votre père et à moi I... Mais, je vous répète, il faut que vous ayez parlé à M. de Claviers. Vous le sentez vous-même, qu'il le faut?... »

— « J'essaierai, » répondit le fils dont les yeux exprimaient de nouveau une véritable détresse, a Vous ne le connaissez pas, et comme il impose, même à moi. Je devrais dire, surtout à moi, qui lis si bien en lui. Mais vous avez raison et je vous obéirai... »

— « Merci, » dit-elle en se levant. « Et maintenant, pensez à ne pas mal le préparer en le mécontentant. Puisqu'il a tenu que vous vinssiez à Grandchamp pour cette chasse, il faut que vous partiez. Il le faut, pour moi aussi, qui ai besoin d'un peu de paix et de solitude... D'ailleurs, vous devez encore déjeuner, et il est

midi moins le quart. » — L'horloge d'un couvent voisin sonnait trois coups dont les tintements se prolongeaient jusqu'au petit salon, par-dessus les arbres du jardin. La pendule posée sur la cheminée avait, elle aussi, jeté trois notes grêles. — « Vous n'avez que le temps. »

— « Avec l'automobile, je serai à Grandchamp en une heure et demie, » répondit-il. — « Mais je veux continuer à être obéissant, aussi obéissant que je viens d'être révolté. » Il avait pris la main de la jeune femme, et il la pressait contre ses lèvres, en ajoutant : — « J'oubliais. Je dois m'arrêter rue de Solférino pour avoir des nouvelles d'un ami de mon père qui est très malade... Ce ne sera pas bien long. »

Valentine Oiier avait retiré ses doigts d'un mouvement si nerveux que Landri ne put s*empêcher de lui demander :

— • « Qu'avez-vous?... »

— « Piien, » fit-elie. « Rue de Solférino?... Alors [ c'est M. Jaub®urg, cet ami malade? c'est chez M. Jau-

bourg que vous allez?...

— « Oui. Comment savez-vous son nom?... « Et, répondant à sa propre question. — « C'est vrai, je me suis rendu plusieurs fois chez lui en sortant de chez vous. Je vous en ai parlé, et assez mal... Je le regrette maintenant. Il ne m'a jamais montré beaucoup de sympathie, et, quc.nd j'ai voulu entrer à Saint-Cyr, il a beaucoup contribué à monter mon père contre moi. Je lui en ai voulu... Mais c'est loin, et il est mêlé à tant de souvenirs de mon enfance ! La nouvelle de sa maladie m'a remué... D'après la dépêche de mon père que j'ai trouvée à la maison, et qui me demandait de passer chez lui, il est mourant... »

— « Il est mourant? » répéta-t^elie. « Mon Dieu ! J'espère qu'on ne vous recevra pas. Dans l'état de sensibilité blessée où vous êtes, cette visite sera trop

pénible et elle est inutile... Promettez-moi que vous n'essaierez pas de le voir? »

— « Chère, chère amie ! » dit Landri, en appuyant de nouveau un baiser sur la main crispée de Valentine, « je vous répète que vous ne savez pas quel calme vous venez de me rendre, ni quel courage j'aurais en ce moment contre les pires épreuves... Et cette visite ne me serait pas une épreuve... Mais j*e m'arrangerai pour faire ce que vous désirez, même dans une occasion aussi indifférente... Je n'y aurai pas de mérite. J'aime mieux ne mettre aucune image trop pénible entre ce que j'éprouve là » — il montra son cœur — « et mon retour... demain. Que c'est loin, et c'est si près ! »

— « A demain donc I » répondit-elle, avec un demisourire, dont il ne sut pas deviner qu'il était forcé... « Venez à deux heures, comme d'habitude ; et maintenant, adieu... »

— « Adieu I » dit-il. Instinctivement il se rapprocha. Dans ses yeux brilla un éclair de passion aussitôt réprimé par ses yeux à elle. Il redit : « Adieu, » d'un accent étouffé par l'effort qu'il faisait pour se dompter, pour ne pas céder au brûlant désir de couvrir de caresses ces cheveux blonds, ce front pur, cette bouche frémissante. Il s'élança hors du salon. Elle écouta le pas du jeune homme qui traversait la pièce voisine et l'antichambre, puis le battement de la porte d'entrée qui s'ouvrait et se refermait. Il était sorti de la maison, et sans doute de la rue depuis longtemps, qu'elle était toujours à la même place et dans la même attitude, et elle regardait fixement sa pensée. Ce qu'elle y voyait, ce n'était pas la silhouette élégante et martiale du jeune homme qu'elle aimait, qui l'aimait, et

I dont elle savait maintenant qu'elle serait la femme. Non, elle se revoyait à Saint-Mihiel, il y avait très longtemps. Elle croyait revivre cette heure ; Landri

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venait d'arriver au régiment. Valentine avait une amie, une Mme Privât, la femme d'un des officiers de la garnison. A plusieurs reprises elle avait cru remarquer que cette femme montrait au nouveau venu une froideur singulière. Assez étourdiment, elle lui avait demandé, — elle s'entendait encore poser cette question : — « M. de Claviers-Grandchamp semble vous être si antipathique. Pourquoi?... » Et elle entendait Marguerite Privât lui répondre :

— « Je l'avoue, mais cela tient à de vieilles, bien vieilles histoires. Nous avions un cousin éloigné, un M. Charles Jaubourg, que nous voyions beaucoup. Je dis nous. Je devrais dire mes parents. Ils avaient une petite idéf de lui faire épouser une de mes tantes. Les relations se sont refroidies tout d'un coup. Le mariage n'a pas eu lieu. Ce refroidissement date du jour où il a été lié chez les Claviers. Il aurait eu, du moins mes parents l'ont pensé, une passion^ pour Mme de Claviers. Ils ont mêmie cru à une liaison. Dans les familles, on sait bien des choses que le public ne comprend pas. Notre cousin a paru nous fuir. Mes parents n'ont pas cherché un rapprochement qui aurait eu l'air intéressé. M. Jaubourg est le fils d'un agent de change, et très riche. J'ai vu mon père très peiné de cette rupture. Elle a été cause d'une triste union que ma tante a contractée par dépit. J'en ai toujours voulu à cette Mme de Claviers, peut-être injustement. De voir son fils remue ces souvenirs et m'est pénible. »

Oui, il y avait bien longtemps, et voici que Mme Olier retrouvait en elle la sensation de tristesse dont ce discours de Mme Privât l'avait soudain accablée. Fallait-il qu'elle aimât déjà Landri, sans le savoir I La véracité de cette confidence était garantie et par le caractère de celle qui la faisait et par le hasard qui la provoquait. Mais elle comportait un peut-être. Aussi Mme Olier

n'y avait pas cru tout à fait. Pourtant elle en avait gardé un doute ineffaçable. Qu'elle s'était demandé souvent si vraiment la mère du jeune homme avait commis une faute, et s'il était exposé à jamais l'apprendre ! Elle avait tressailli d'un petit frisson chaque fois qu'il avait, depuis lors, prononcé, au hasard de leurs causeries, ce nom de Jaubourg ; et, remuée comme elle était, toutes ces impressions multiples et confuses s'étaient réveillées du coup, quand il avait annoncé cette visite rue de Solferino. Elle l'avait vu au chevet K^^L^ d'un malade qui, dans son agonie, laisserait peiït-être échapper un terrible secret... Son saisissement avait été tel qu'une impulsive supplication avait suivi, bien imprudente, si réellement les relations de Jaubourg et de la défunte marquise de Claviers-Grandchamp avaient été coupables I

— « Je suis folle, » finit-elle par se dire, en s'arrachant à l'espèce de songe éveillé qui venait de lui représenter avec un détail d'hallucination cette courte . scène, son appartement à Saint-Mihiel, le visage de Mme Privât, sa voix, ses paroles. « Si M. Jaubourg avait été l'amant de Mme de Claviers, il ne serait pas resté, après sa mort, l'ami de M. de Claviers... Pourvu que mon geste et mon cri n'aient pas éveillé de soupçon chez Landri? Je ne me le pardonnerais jamais... Non. Il est si loyal, si droit. Il a un trop noble cœur pour imaginer chez les autres le mal qui lui ferait horreur à commettre... Pourvu qu'il parle à son père de cette possibilité d'une réquisition contre une église? Il a promis. Il lui parlera. Son père l'empêchera de ! donner suite à cette affreuse idée. Moi, je ne peux pas. Je l'aime trop. Mon Dieu ! que je l'aime ! que je l'aime !... Je me suis trop longtemps défendue... Ah I je sens qu'à présent je suis toute à lui !... »

Et comme, à cette minute, des rires éclataient à travers la cloison, lui annonçant le retour du petit

Ludovic, elle ouvrit la porte pour appeler son enfant, et, le serrant contre son cœur, elle l'embrassait avec emportement, pour se prouver que cet amour auquel elle allait enfin s'abandonner, en acceptant de devenir la femme d'un second mari, ne prenait rien au fils du premier, et elle lui disait :

— ■ « Tu sais que ta mère t'aime aussi, tu le sais ; répète que tu le sais... »

Mme Olier y voyait juste : ce petit geste irréfléchi, comme d'une main étendue pour empêcher une chute, devait être un des signes qui confirmeraient chez Landri la plus douloureuse des idées, mais plus tard. Cette âme de jeune homme — Valentine y avait vu juste sur ce point aussi — avait trop de générosité pour ne pas répugner, d'instinct, à la méfiance, cette calomnie en pensée. Comment eût-il pu faire une exception pour sa mère? Jamais il n'avait incriminé, fût-ce une seconde, ni supposé que l'on pût incriminer dans un sens pareil les assiduités d'un des familiers de leur maison. Les larmes qu'il avait versées sur la mort de Mme de Claviers-Grandchamp avaient été de tendres, de sincères larmes de fils, sans une réserve dans la vénération. Aussi, tandis qu'il revenait de la rue de Monsieur à la place Saint-François pour y reprendre son automobile, aucun soupçon ne s'élevait en lui. L'imprudente prière que son amie lui avait faite de ne pas voir le nnalade de la rue Solferino n'était qu'une preuve d'une tendresse un peu trop inquiète, et il en était d'autant plus touché.

— « Qne je l'aime 1 » répétait-il, faisant écho, et le sentant," au passionné soupir qu'elle, de son côté, poussait vers lui. » Elle aussi, elle m'aime... Elle s'en défend encore, mais je l'ai compris, je l'ai vu, je le sais... Je sais qu'elle sera ma femme... » Il répéta : « Ma femme ! » avec un frisson intime de tout son être qui lui fit fermer les yeux. Tout de suite l'image de Valentine fit surgir devant son esprit celle de son père, et le souvenir de l'engagement qu'il venait de prendre brisa soudain cet élan de joie : « Elle a raison, » se dit-il sans transition, en reprenant mentalement les termes mêmes dont elle s'était servie, « je dois lui parler et d'elle et du reste. Je le lui dois par respect pour son grand cœur. Je le ferai... » La seule' idée de cette expliqation infligea au jeune homme une angoisse de timidité. Il en avait toujours souffert, en présence de cet homme dont il portait le nom, dont il était l'héritier, qu'il chérissait, dont il était chéri, et jamais il n'avait pu s'ouvrir à lui complètement, s'expliquer sur les arrière-fonds de sa pensée. Sa personnalité, très virile dans les décisions profondes, mais très sensitive, et par suite aisément décontenancée dans ses affirmations extérieures, avait toujours été comme étonnée par celle du marquis, si entière, si dominatrice, si indiscutable. Sa résistance à ce despotisme moral n'était pas tout à fait consciente. C'était elle qui l'enfiévrait dans son constant effort pour ; n'être pas un « émigré », comme il disait, pour se rendre \ utile, appartenir à son temps, « servir », c'était encore un de ses mots. Il faut le répéter. Il n'en est pas de plus juste. Beaucoup d'autres jeunes gens de sa classe ont éprouvé comme lui ce magnanime et sage appétit d'une action efficace et bienfaisante. Beaucoup ont, comme lui, essayé de réagir contre l'ostracisme que la France issue de la Révolution exerce, par ses mœurs autant que par ses lois, contre 1<'3 vieilles

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farailUîs. Ils se sont, comme lui, heurtés à des dilTicuités. Ils les ont rarement senties, comme lui, en tragédies. Cette vue excessive et morbide de sa destinée trahissait chez Landri un déséquilibre, un manque de certitude. En effet, si, par certains côtés, il pensait absolument au rebours de son père, par d'autres, il subissait un véritable hypnotisme de cette forte individualité, et il était très voisin de douter de lui-même devant une intransigeance qu'il n'avait osé affronter vraiment qu'une fois, quand il s'était agi de Saint-Cyr. Le développement de son esprit s'était fait par des lectures, des observations, des réflexions, toutes solitaires, sans cesse tenues en échec par le verbe haut, l'intelligence impérieuse, les convictions si fermes et si logiques, le caractère enfin, du marquis. Du caractère, Landri en avait aussi, n\ais par à-coups, et quand il s'était donné des raisons très réfléchies. Son père, lui, en avait toujours, et gaiement, allègrënlènt, comme il marchait, comme il respirait, par un déploieméiit de son énergie intérieure, si l'on peut dire, qùi~"lui était aussi naturel que sa musculature l'est à un lion. Le prestige de cette nature opulente et puissante restait si souverain sur le tempérament plus affiné, peutêtre, mais plus appauvri du fils, qu'il avait été sur le point de se déro^eT, quand Valentine lui avait demandé cette promesse. Il l'avait faite pourtant. Sa fierté d'amoureux eût été trop humiliée d'avouer une faiblesse qu'il ressentait à nouveau maintenant :

— « Oui, » se répétait-il, « je dois lui parler, — comment?... D'Elle? Ce sera très pénible ; mais qu'il la voie seulement, j'aurai cause gagnée. Elle est si fine, si jolie, si Dame !... Des inventaires? C'est impossible. Elle m'a compris, elle, aussitôt, toute pieuse qu'elle est. Leur religion n'est pas la même. Pour elle, l'Église, c'est la foi. Ceux qui ne l'ont pas ne sont qu'à plaindre. ' L'Église, pour mon père, c'est comme la monarchie,

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comme la noblesse, l'absolu de l'ordre. C'est la hiérarchie qui garantit les autres... Que lui répondre? Je penserais comme lui, si notre temps n'était pas notre temps... » Il débouchait, en monologuant ainsi, sur les côtés de l'église Saint-François-Xavier, à l'endroit où il avait quitté son automobile. Son mécanicien, ne lo voyant pas revenir, avait laissé sa voiture à la garde d'un des nombreux vauriens qui transforment cette place écartée en un club de bicyclistes et de paumiers, et il était allé se restaurer chez un des marchands de vin du voisinage : « Bon ! » dit le jeune homme, avec mauvaise humeur, « Auguste n'est pas là !... Jamais je n'arriverai à Grandchamp... Je ne déjeunerai pas, voilà tout, » conclut-il. « Mais comment est la machine? » Et tandis que le petit garçon, préposé à la garde du véhicule, courait chercher le peu scrupuleux chauffeur, il commença d'examiner le détail de la voiture d'un œil de connaisseur. C'avait été, là aussi, un des petits points où il avait mis son amour-propre de modernisant. Il s'entendait à réparer et à manœuvrer son automobile aussi bien qu'un professionnel. « Tout est en ordre, » dit-il. « Je conduirai moi-même. Nous irons plus vite, et je ne m'irriterai pas les nerfs à penser. » 11 commença donc de revêtir le manteau, la casquette, les lunettes et les gants de l'emploi, et Auguste ne l'eut pas plus tôt rejoint qu'il lança sa lourde machine avec autant de précision que s'il n'eût pas porté ce nom de Landri, — qui indiquait dans la famille de Claviers-Grandchamp une prétention, plus ou moins justifiée — mais elle remonte au douzième siècle, de descendre des rois de la première race. Et cette voiture dernier modèle portait sur ses panneaux le blason singuHer qui, avec la devise : E tenebris mdarescent, exprime cette fabuleuse origine : trois crapauds d'or V:^ sur champ de sable. Ce furent, d'après certains héraldistes, les armes de nos premiers rois. Géliot s'en indi-

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gnait déjà dans sa Vraye et parfaite scirmoe d0e x^mmries (1). Il n'y voyait que trois fleurs de lys grossièrement exécutées. Il eût fait bon soutenir cette thèse devant le colérique marquis ! « Et dire, » songeait l'héritier du pseudo-Mérovingien, « qu'il a fallu des ■ années pour faire accepter à mon père la seule idée de l'automobile ! Mais enfin, nous en avons une et d'une bonne marque... J'arriverai avant la fin de la chasse... » Il avait, par un enfantillage où tous les jeunes gens se reconnaîtront, au lieu de filer droit par le boulevard, l'Esplanade, puis le quai, pris la rue de Babylone, afin de croiser celle de Monsieur. Il voulait revoir encore une fois la silhouette du petit hôtel du temps de Louis XVI. Valentine lui redevint si présente qu'il s'était de nouveau absorbé dans cette vision intérieure quand il arriva devant la maison où habitait Jaubourg. Les amoureux, même les plus tendres, surtout les plus tendres, sont d'une insensibilité presque féroce pour ce qui ne touche ni de près ni de loin à l'objet de leur passion. Celui-ci n'eut pas besoin de se rappeler sa promesse, pour ne pas chercher à voir le malade :

— « Il doit y avoir chez le concierge un bulletin de santé, » dit-il à Auguste ; « descendez, copiez-le, inscrivez-moi, et revenez vite... Nous n'avons pas cinq minutes à perdre... »

Le chauffeur sauta <lu siège, avec la précipitation d'un domestique qui veut se faire pardonner une faute. Il s'engouffra en coup de vent derrière le battant de l'énorme porte cochère qui donnait une physionomie

(1) « Devant seulement estre icy remarqué que c'est une ineptie de croire que aucuns de nos Roys ait oncques porté des crapaux. Au contraire, ce qui en a esté escrit est venu de l'invention des ennemis de l'honneur François, et en dérision de ce qu'ils estoient issus des Paluds méotides, où ce sale et infect animal abonde... »

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seigneuriale à la demeure du personnage non titré, mais si accompli dans son élégance, qu'avait été Charles Jaubourg. Pour que son nom eût pu seulement être prononcé à propos de Mme de Claviers-Grandchamp, il fallait — lui qui venait d'un milieu si autre — qu'il eût su se nîénager dans le monde une situation exceptionnelle. Il ne restait de l'homme suprêmement raffiné, du grand bourgeois, devenu à force de souplesse^ de tenue, d'esprit de suite, un membre notable de la Société, qu'une pauvre loque, un vieillard en train d'agoniser d'une pneumonie derrière ces hautes fenêtres. La paille tassée sur le pavé pour étouffer le bruit des voitures attestait la gravité d'un état dont Landri eut une preuve plus décisive. Son messager reparut, tenant à la main un papier sur lequel était écrit ce laconique et sinistre compte rendu : Nuit très mauvaise. État stationnaire. — Professeur Louvel. Docteur Pierre Chaffin. L'officier lut ces mots à mivoix, et, avec une indifférence qui, dans l'espèce, était d'une ironie aussi inconsciente que cruelle, il plia la feuille et il la glissa dans sa poche, en disant : « C'est bien. Allons ! »

— « Le concierge m*a chargé d'en prévenir monsieur le comte, » interjeta Is chauffeur, « M. Jaubourg' avait spécialement recommandé que l'on fît monter M. le comte, quand il viendrait... »

— « Moi? » fit le jeune homme, avec une surprise et une contrariété non dissimulées. Il eut dans les yeux un éclair d'hésitation et fit le geste de descendre. « Mais non, je n'ai vraiment pas le temps !... » Et c'est sur ce mot d'une ironie pire qu'il lança de nouveau l'automobile. Elle avait déjà passé la Seine, pris la rue des Tuileries, doublé le massif de l'Opéra, celui de la gare du Nord, franchi la barrière, passé Saint-Denis, elle s'engageait sur la route de la forêt de Hez au delà de laquelle est le château de Grand-

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champ, sans que l'esprit du fils de Mme de Clavières eût même commencé à entrevoir derrière ce second petit signe le mystère qui allait, si peu d'heures plus tard, bouleverser sa destinée : « Jaubourg mourant et désirant me voir? Pourquoi, lui qui ne m'a montré toute sa vie que de l'antijgaLthie^.. C'est tout simple. Mon père lui avait annoncé ma visite... Décidément, j'aurais dû monter... Qu'aurais-je de plus à rapporter à Grandchamp que ce bulletin?... Et puis, Pierre Chailiii est là. Il aura été envoyé par mon père, et le tient au courant. » Ce Pierre Chaffîn était le fils de l'ancien précepteur de Landri, devenu, sous le titre plus élégant de secrétaire, l'homme d'affaires et l'intendant du marquis. Ce garçon, ancien interne et très distingué, se trouvait le chef de la clinique de Louvet, le médecin des Claviers-Grandchamp depuis toujours.

» « D'ailleurs, » continuait l'amoureux, « j'avais promis, » — et sa bouche, qui s'ouvrait pour respirer l'air frais de la vitesse, se ferma comme pour mettre à travers la distance un dernier baiser d'adieu sur les mains brûlantes de son amie. Ce souvenir lui poussa dans les veines un flot de sang plus chaleureux, et l'automobile vola, plus alerte, à travers la fuite éperdue des maisons, déjà empanachées de fumée, des cultures d'automne, des paysages vaporeux, de tout cet horizon qui, d'ordinaire, était pour Landri l'occasion de réflexions plus que de sensations. Que de fois, allant à Grandchamp, il avait remarqué cette multiplication des innombrables petites propriétés, qui déchiquettent le sol, isolent les châteaux, les cernent, vont les con-

/ quérir ! Symbole de la montée des classes d'en bas. Il n'y voyait plus aujourd'hui que de l'espace à dévorer, au terme duquel il se trouverait en face de son père et de sa promesse. Il avait voulu conduire, afin de ne plus y penser, et, malgré lui, il faisait et défaisait en esprit le plan de cette conversation, tandis qu'il

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allait, laissant derrière lui, tour à tour, Saint-Denis et sa basilique, Groslay et ses toits moussus, la forêt de risle-Adam et ses blanches carrières, Beaumont et la longue ligne bleue de l'Oise, le bouquet gracieux du Cahet, le bois de Saint- Vaast, Cires-lès-Mello et ses filatures, Balagny et le paisible Thérain, Mouy et ses pignons grisâtres.

— « Une heure trente-trois, » dit le chauffeur, en regardant sa montre, quanu les premières maisons de Thury se dessinèrent au bout de la route, et les chênesrouvres de la forêt de Hez. « C'est marché, cela 1 Et jamais M. le comte n'a mieux conduit... » ^

— « Il ne nous reste plus qu'à trouver la chasse, maintenant, » répondit Landri. « C'est vrai que cette course n'a pas été trop mal menée... Prenez le volant, Auguste, maintenant, je vous prie. Moi, avec ma lorgnette, je vais fouiller les avenues. Allons dans la direction de La Neuville, et doucement, pour ne perdre aucum bruit... »

La forêt sur le sable de laquelle ils roulaient maintenant racontait aussi, comme la campagne, le morcellement de la vieille France. Elle rejoignait autrefois les bois de Compiègne, ceux de Carnelle, et l'ensemble formait, entre la Seine et l'Oise, un immense et giboyeux domaine dont il ne reste plus que des débris. Celui-ci occupe un plateau, légèrement mouvementé, que l'automobile parcourait, à une toute petite allure. C'étaient sans cesse des arrêts, pour demander un renseignement à un passant, pour sonder avec la jumelle les interstices des futaies, pour écouter surtout les appels de trompe. A plusieurs reprises, Landri avait cru reconnaître une vue, un bien aller. Soudain, il mit sa main sur le bras du chauffeur. Une fanfare lui arrivait distinctement :

— « Mais c'est un hallaU ! » avait-il dit. « Si tôt?... Oui... Et ce n*est pas loin... A oonrbe et un peu de

vitesse... Noua y gommes. Je vois la chasse... Arrêtonsnous un instant, que je regarde !... Ah ! le charmant coup d'œil !... »

Un brusque tournant de route venait de découvrir une dépression de terrain. A l'extrémité de l'allée, s'ouvrait largement une des rares clairières de cette forêt, si serrée. Dans un cadre formé" par les charmes et juf'les hêtres qui mariaient leurs ramures rouillées à l'or ^ ^ - pâle des bouleaux et à la sombre verdure des sapins, se déroulait la scène finale de cette trop courte journée. Des victorias arrivaient au carrefour et des automobiles. Elles se rangeaient à la file sur une des routes. Au centre, une foule déjà considérable faisait cercle, composée de gens de la campagne, venus pour assister à la curée, d'invités qui avaient suivi la chasse en voiture, et de chasseurs dont le costume aux couleurs de l'équipage — tabac d'Espagne avec des revers bleus — relevait d'une note gaie ce tableautin, délicieux et pittoresque à souhait. Ici des hommes d'écurie garnissaient de couvertures les chevaux échauffés par l'ardeur de la poursuite. Plus loin, des domestiques apportaient des paniers remplis de provisions pour le lunch. La douce lumière d'automne baignait de clartés réchauffantes oes groupes sur lesquels couraient des sonneries de trompe, mélangées aux aboiements des chiens impatients, et, chacune, par ses quelques notes, expliquait à Landri les mouvements qui se produisaient dans cette foule et que sa lorgnette s'amusait à suivre... Les trompes sonnaient l'hallali par terre. Les chiens venaient d'être emmenés loin de l'animal. Le premier [aqiieur levait le pied droit de devant et le remettait au maître d'équipage... Les trompes sonnaient les honneurs du pied. Le maître d'équipage présentait le pied à une des dames dont les tricornes «e reconnaissaient à côté des toques en velours des hommes... Les trompes sonnaient rhallali de nouveau I

Les aboiements de la meute redoublaient. De son poste d'observation, Landri distinguait avec une netteté parfaite les détails de la curée : le valet de chiens, debout, et comme à cheval sur le cerf, balançait la tête, par les bois, en face des gueules hurlantes, tenues en respect par le fouet levé du piqueur... Une autre fanfare ! Le fouet s'était abaissé. Les chiens s'étaient rués sur la masse sanglante dont déjà il ne restait plu« "nén.

Au premier rang des spectateurs de cet antique et sauvage cérémonial, le jeune homme n'avait pas eu de peine à discerner la frappante silhouette de son père. Dans sa tenue de maître d'équipage, que complétait à la vieille mode un tricorne relevé d'un bouton de cuivre, le marquis de Claviers-Grandchamp justifiait aussitôt, par son seul aspect, ce surnom d' a émigré » que son fils lui donnait volontiers. Il évoquait invinciblement l'image d'un de ces veneurs que montrent les savoureuses peintures de l'escalier de Fontainebleau, ou bien cet exquis tableau de Versailles qui représente une des chasses du prince de Gonti, autour du château de l'Isle-Adam. Le marquis était un homme de soixante-cinq ans, dont la robuste vieillesse faisait honte aux maturités épuisées d'aujourd'hui. Il était très grand, très droit, et restait svelte, quoique taillé en force, avec un beau visage, haut en couleur, dont ses cheveux trèc blancs avivaient le teint. Le nez long, fin et busqué, un peu trop rapproché de la bouclie gourmande et spirituelle, donnait de son profil une vague ressemblance avec celui de François I®^. Il en avait conscience et il soulignait cette analogie par la coupe de sa barbe toute blanche, comme ses cheveux. Sa physionomie n'avait pas besoin de cet artifice, pour que les ignorants dissent de lui, dès leur première rencontre : « C'est un portrait qui marche. » Tout en lui criait la Race, la longue durée

d'une famille dans un entraînement continu d'énergie, d'opulence et de domination. La bonhomie était empreinte dans tout son être, et il s'en dégageait pourtant ure inexprimable atmosphère de dignité, cette assurance de quelqu'un qui a toujours eu son rang, non seulement par lui-même, mais par tous les siens. En ce moment, ses yeux bleus, d'un bleu profond et perçant à la fois, exprimaient, comme tout son fier visage, la plus complète et la plus cordiale satisfaction. Ses lèvres riaient gaiement et découvraient ses larges dents claires qu'il avait toutes conservées. Il avait auprès de lui deux hommes de son monde que Landri connaissait très bien, un M. de Bressieu et un M. de Charlus. Celui-ci, très petit, presque chétif, paraissait un gringalet à côté du splendide maître d'équipage. Ses traits fins avaient aussi de la race, mais étriquée, mais usée. Il n'avait que cinquante-cinq ans, et c'était lui le vieillard. Bressieu, plus jeune, était de plus belle mine, mais quelque chose d'avili dégradait sa physionomie, et sa morgue froide contrastait non moins étrangement avec les grandes manières simples du marquis. Landri pouvait, à cette courte distance, détailler ce groupe avec une précision quasi photographique, et il éprouvait, une fois de plus, ce sentiment dont il avait parlé à Mme Olier, une admiration attendrie pour son père. M. de Claviers-Grandchamp réalisait vraiment de toutes les manières le type animalement et moralement supérieur de raristocrate, du meilleur. Il était taillé dans une plus large, dans une plus riche étoffe humaine. Quelle différence entre sa généreuse, sa magnifique façon de prendre son rang, et les chipotements de Charlus autour des préséances I Telle était l'unique et misérable occupation de cet homme, délicat et droit, mais hypnotisé autour des mesquineries de sa propre noblesse, pourtant des plus authen-

tiques. Quelle différence aussi entre la géniale spontanéité de M. de Claviers et la souplesse de demiaigrefin que Bressieu déployait, sous ses airs d'impertinence, pour conserver le train d'une vie très élégante par d'équivoques expédients ! Très bien né, très apparenté, ayant avec cela du goût, de l'instruction, de l'entregent, beaucoup de doigté, il servait d'intermédiaire entre les gens de son inonde, gênés dans leurs affaires, et les marchands de curiosités ou les riches amateurs. Dans quelles conditions? Nul ne s'était jamais avisé de le demander à ce personnage à face de joueur et de duelliste, ruiné par les cartes et les créatures, mais ayant gardé, de son nom, et la plus impeccable tenue, et le plus viril courage. Dans Charlus et dans Bressieu, leur caste finissait. Chez le marquis, la caste pouvait être inemployée, elle était intacte. Son fils le retrouvait si grand seigneur d'allures, à cette minute même, où le divertissement pittoresque de tout à l'heure s'achevait dans la plus bourgeoise des occupations : un repas froid, mangé en plein air I II allait, maintenant, d'un de ses invités à l'autre, de voiture en voiture, suivi de ses domestiques portant les paniers ouverts, aidé dans cette besogne d'hospitalité par une jeune fille en amazone, qui avait suivi la chasse à cheval, sans être de l'équipage. Landri reconnut une de ses danseuses dans les rares bals où il était allé les derniers hivers.

— « Cette pauvre Marie de Charlus, » dit-il entre \ ses dents, « elle n'est pas devenue belle I... » Et, tout haut, à son mécanicien : — « Je vais rentrer dans l'intérieur, et marchons. J'ai bien gagné mon déjeuner. »

La limousine commença de descendre la pente, tandis que le jeune homme enlevait les gants, la casquette, le masque et le manteau dont il s'était affublé. Si M. de Claviers était arrivé à ce degré de concession qu'il admît l'existence de l'automobile, il demeurait

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farouchement hostile aux hideux accessoires que ce procédé de locomotion' multiplie. Cette enfantine précaution contre les mauvaises humeurs possibles de son père eût, dans toute autre circonstance, fait sourire Landri lui-même. Mais la vue de Mlle de Charlus avait ravivé soudain ses préoccupations, un peu apaisées, malgré tout, par la fatigue et la distraction du voyage. Il entrevoyait une nouvelle raison de ménager les moindres susceptibilités du marquis. La fille du gentilhomme maniaqu': ne méritait aucunement la boutade do mépris dont il l'avait saluée. Marie de Charlus n'avait certes pas des traits réguliers. Sa bouche était trop grande, son nez trop court, son front trop bp^rnbé, mais ses yeux sauvaient tout par leur esprit; et, si elle n'était pas belle, elle avait ce charme de «jiïlie laide » que tant d'hommes préfèrent à la beauté. Un peu petite, comme son père, mais très bien faite, dansant et montant à cheval avec une grâce hardie et virginale à la fois, elle avait, elle aussi, dans son originale physionomie, cet air de « portrait » qui se retrouve fréquemment chez des classes fixées. Les plus réfractaires à la thèse de l'hérédité doivent prononcer, malgré eux, devant ce fait, le mot banalisé, imprécis et imprécisabîe, et cependant si exact, d*ats^i,sme, Landri était, plus que tout autre, capable de saisir le caractère intéressant de ce masque de jeune fille, bien pareil à une de ces figures du dix-huitième siècle dont La Tour a noté les intelligentes expressions ; — mais il était amoureux d'une autre femme, il venait à •Grandchamp avec l'idée de désarmer l'hostilité de son père contre un mariage passionnément désiré, et déjà, plus d'une fois, des personnes bien intentionnées lui avaient parlé de Marie de Charlus sur un ton singulier. Sa présence à cette chasse, après que M. de Claviers avait tant insisté pour qu'il y vînt, ne s'accordait-elle pas avec ces indices? Toujours est-il qu'elle aperçut

le jeune homme la première, avant même que la voiture ne fût arrêtée. Une légère rougem- vint à ses joues. Elle dit un mot au marquis. Celui-ci se retourna. Il vit son fils qui sortait de la lourde voiture, et, au geste de la main qu'il lui fit par-dessus les têtes, Landri sentit, comme d'habitude, un réchauffement de son cœur. C'était peut-être la nuance la plus étrange de ces étranges relations : jamais le fils n'avait abordé le père sans un élan d'enthousiasme et d'affection, et, tout de suite, il se repliait, il se rétractait. Il portait littéralement en lui deux âmes : l'une qui s'exaltait au contact de cette puissante vitalité, l'autre qui en était comme effrayée et mise en désarroi. Cette fois-ci, du moins, le second mouvement ne se produisit pas aussitôt. Le jeune homme éprouva dans son anxiété une surprise, trop douce, de constater qu'il n'y avait pas trace de blâme dans cet accueil, bien qu'il arrivât la chasse finie, après avoir reçu une véritable objurgation d'être exact. Il avait franchi la ligne des voitures et celle des gens qui mangeaient debout, en distribuant des poignées de main et des coups de chapeau. Le premier mot de M. de Claviers fut pour lui dire, avec un de ces rires hauts qui sonnaient la vérité, — ce vieux seigneur n'eût pas été l'admirable et chevaleresque personnage qu'il était, si sa franchise n'eût pas été absolue, dans les plus petites circonstances comme dans les plus grandes :

— « Hé bien 1 Landri, tu ne me vanteras plus les commodités de l'automobile ! Ton train arrivait à Paris vers neuf heures. Il en est deux... Ah ! le cheval I le cheval 1... Les quatre bons postiers qui faisaient de la route et ne s'arrêtaient pas !... Enfin, te voici... C'est dommage. Tu as manqué une belle chasse. La voie était plus chaude que n'annonçait le rapport. L'attaque a été vive. Mais Tonnerre sent admirablement les retours. Il n'a pas laissé les chiens tomber

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en défaut. Le bat-l'eau a été court. Le débuché presque tout le temps à vue. L'animal a été étouffé par la vitesse. Nous avons fini par un hallali courant d'un kilomètre. Voilà ce que t'a fait manquer ta machine à pannes. » ':^^-'

— « Je le ferai changer d'avis sur l'automobile, M. de Claviers, » fit gaiement Mlle de Charlus en s'adressant à Landri ; « je m'y engage. Au prochain circuit, je l'emmène avec moi, et nous faisons de la vitesse... Il verra que c'est aussi amusant qu'un beau laissercourre. J'ai juré de le rendre up to date... » Elle regardait le nouvel arrivant d'un regard bien désireux de plaire, en employant cet intraduisible américanisme, cet « au cours du jour » qui aurait pu être sa devise. Marie avait ce trait commun à certaines femmes de son monde, et qui leur vient d'une réaction contre les immobilités de leur milieu : ne pas vouloir retarder.

, Si Landri était modernisant, elle se piquait, elle, î' d'être ultra-moderne. « Pas dans le train, dans le rapide, » disait-elle volontiers, « dans tous les rapides, » ce qui n'empêchait pas qu'elle ne pensât sur le fond des choses exactement comme son père et comme le i-m-arquis. Par un détour inattendu, elle déplaisait au Ijeune homme et elle plaisait à l'Émigré ! Celui-ci devinait sous ces attitudes l'irréductible « on ne s'encanaille jamais, lorsqu'on s'appelle comme nous » des aristocrates de pur sang ; et puis, elle aimait son fils, et il le savait. Landri, lui, reprochait à la jeune fille cet air de défi, cette outrance qui était comme la caricature de ses propres idées. Et surtout, il devinait qu'elle l'aimait, et il aimait Valentine ! Il ne répondit ni à son regard, ni à son discours, et il dit au marquis :

— « Je n'ai pas eu de panne, mon père. J'ai seulement été retenu à Paris un peu plus que je ne m'y attendais.. »

— « Tu es allé chez Jaubourg? » demanda M. de Claviers. « Tu l'as vu?... »

— « Je ne l'ai pas vu », répondit Landri. Lui non plus ne savait pas bien mentir. Ce fut à son tour de rougir, en ajoutant, avec équivoque : « Il est si malade I... Mais je vous ai apporté le bulletin. »

— « Donne, » dit vivement M. de Claviers. Il lut tout haut la menaçante ligne : — « Pierre Chaffîn?... » répéta-t-il. « Je suis content que le fils de Chaffin soit là. Son père l'aura envoyé, à cause de moi, parce qu'il sait combien j'aimais Jaubourg. Il ne m'en a rien dit pour ne pas m'inquiéter. Mon brave Chaffîn !... Et mon brave Jaubourg ! J'ai encore dîné avec lui, au cercle, l'autre mercredi. Il n'y a pas une semaine. Il se plaignait d'une courbature, d'un mal de tête. Je lui disais : « Vous avez pris un peu froid. Ne vous écoutez pas. Ce n'est rien... » C'était la pneumonie qui s'annonçait, et il va peut-être en mourir !... »

— « Il aura une belle vente, » dit Bressieu. Il affectait de parler de la pointe des dents, comme s'il mordillait ses mots : « Je lui connais deux Fragonard de toute première... Ceux qui étaient chez ce pauvre duc de Fleury, vous vous rappelez bien, Geoffroy? » — Cet autre prénom mérovingien des Claviers était porté par le marquis. Mais peu de gens avaient le privilège de le lui donner, et Bressieu n'y manquait pas. — « Il achetait bien, » conclut-il. « Il avait beaucoup de goût. »

— « Et pour quelqu'un qui n'était pas né, » insista Charlus, « il était parfaitement bien élevé. Je ne lui ai connu qu'un défaut. Il n'était pas religieux ! »

— « Un homme si distingué !... » dit ironiquement Marie, « c'est étonnant. Soyez tranquille, papa, il n'aura pas d'enterrement civil. Il ne vous fera pas ça. » Comme elle était bonne au fond, elle eut un peu honte d'avoir égratigné un moribond dans les petits ridicules

48 r ' É MiGB à

de sa vie, et elle ajouta : « C'est égal, il avait beau être un peu snob, c'était un homme excellent... »

— « Excellent ! » répéta le marquis ; et, avec cette humanité simple qui avait toujours tant touché son fils, il continua, les larmes aux yeux : « Il y a plus de trente ans que je le connais. Il a été pour moi un ami parfait. Un ami, ça ne se remplace pas à mon âge, ni à aucun âge! Nous sommes là, heureux, respirant, allant, et lui, je le vois qui souffre, qui... » Il s'arrêta, puis d'une voix profonde : « S'il doit partir, je veux lui avoir dit adieu... » Il s'arrêta encore, et, comme la mierveilleuse vitalité de son sang lui poussait naturellement au cerveau des idées d'optimisme : « Mais nous l'enterrons bien vite, » dit-il, « et le bulletin ne porte pas d'aggravation. Espérons... Je n'ai pas pu aller à Paris aujourd'hui, à cause de la chasse. Demain, nous tirons quelques perdreaux. J'irai après-demain... »

Visiblement, il venait d'avoir un remords de n'être pas au chevet de cet ami qu'il aimait. Il avait cédé, il cédait de nouveau à la passion héréditaire qui voulait que Louis XVI courût le cerf pendant que les Jacobins lui prenaient son trône. Et, secouant définitivement les pensées tristes :

— « Tu dois être fatigué, mon ami, » dit-il à son fils» « Il faut manger... » Et, à un domestique : « Une assiette... Du foie gras? Tiens.». » Il ccmmençait de servir Landri lui-même. « Le foie de mes élèves, mademoiselle Marie, j'en suis fier !... Un verre de Champagne? J'ai faim aussi. » Il mangeait de nouveau. « Mais c'est de la bonne faim, et que votre circuij: en automobile ne me donnera pas, non mademoiselle... Quatre heures de galop dans ma forêt, c'est de la vie que je respire par tous les pores. Ces bois sont à nous depuis trois cents ans. C'est un bail... Ah ! vous voulez me rendre up to date!... C'est moi qui vous rendrai vieille France,.. Vous m'avez récité des vers décadents

tout à l'heure. Je vais vous en réciter du seizième siècle. Ils sont de Jacques Grévin, le médecin de Marguerite de France. C'est une description de notre forêt justement :

« Dedans ces bois et foretz ombrageuses

« Sont les sangliers «t les biches peureuses,

« Les marcassins, fans de biches et daims,

€ Les cerfs cornus, familiers aux silvains,

« Bref, le plaisir et soûlas et bonheur

f Que peut avoir es forestz le veneur... a

Il avait dit ces vers d'un ton ému qui prouvait qu'il en sentait la grâce archaïque et que le veneur avait vraiment des lettres. Il n'avait eu besoin d'emprunter aucune plume pour écrire le fameux ouvrage sur VHis' toire et la généalogie de la maison de Glaciers- Grand' champ, un chef-d'œuvre, entre parenthèses, un de ces « livres de raison » à mettre sur le même rayon de bibliothèque que cette éloquente Histoire d'une famille vivaroise, publiée cette année par un autre héritier d'un très grand nom. Marie de Charlus était trop délicate, même dans son mauvais ton affecté, pour ne pas sentir ce qu'avait de pittoresque et de pathétique la figure de ce vieux gentilhomme, dont l'originalité déjà si vigoureuse avait accusé ses reliefs par réaction contre un temps trop hostile. La force de son type mesurait le degré de sa solitude. Elle répondit, en gaminant à demi :

— « Je m'appelais le gratin libéré ; si tous les nôtres étaient comme vous, je crois que je m'appellerais bien vite le gratin repenti... »

— « Quelle mémoire 1 » disait admirativement Charlus. « Mais mon grand-père me parlait toujours de la mémoire du vôtre... »

— « Vous me donnerez ces vers, Geofîroy? » priait Bressieu. « On me demande quelquefois des devises

pour peindre sur des panneaux, dans des pavillons

de chasse... »

— « Le gratin repenti, c'est moi, » répondit le marquis. « Oui, de m'être permis de faire la leçon à la plus spirituelle des Marie... La mémoire de mon grand-père? Oui, on a toujours dit que je lui ressemblais. Il n'y a plus d'armée de Condé. Sans cela !... Vous aurez les vers, Louis. Quoique les devises sur les panneaux... Hum !... Quand on en a, on les garde. Quand on n'en a pas, on n'en a pas... Mais je m'excuse, mademoiselle, et vous, mes amis. Je dois vous quitter. Les voitures vous ramèneront. Je ne veux pas vous imposer un grand crochet que j'ai à faire, avant de rentrer. Landri va venir avec moi. Nous prendrons l'automobile, mademoiselle, et je m'exercerai au circuit. A tout à l'heure, au château... » Il avait pris le bras de son fils et il l'entraînait vers la limousine, en saluant tout autour de lui, et il interpellait, celui-ci, ou celui-là : « Vous n'oubliez pas. Travers? Je compte sur vous à dîner ce soir... Vous dînez à Grandchamp, Hautchemin. Je vous ferai reconduire... Férussac, vous dînez à Grandchamp avec Mme de Férussac, c'est convenu? Huit heures. Si vous êtes en retard, on vous attendra... » Et, à peine installés dans l'automobile, après avoir indiqué au mécanicien la direction à prendre : « Nous serons plus de trente à table ce soir, » dit-il à Landri. « Je ne sais plus au juste, imagine-toi. J'ai commandé pour quarante à tout hasard... J'aime ;cela ! C'est presque la table ouverte de jadis. Quelle généreuse et fière expression : la table ouverte!... Les gens d'aujourd'hui parlent de la question sociale. Nos pères l'avaient résolue. Qu'était-ce qu'un grand seigneur? Un syndicat vivant, tout simplement. Songe combien de personnes subsistaient de lui, combien subsistent de nous. Dépenser largement une belle fortune, de père en fils, dans la même terre, c'est nourrir

UN SEIGNEUK 51

tout un pays, plusieurs générations. Quand on parle du faste des nobles d'autrefois, on les ima^ne comme Cléopâtre, buvant des perles, égoïstement. Mais ce faste était un service public ! C'était la fontaine qui accapare les eaux, pour les distribuer. On a renversé la fontaine, et l'eau s'éparpille, se gâche, se perd, voilà tout... Tiens ! Auguste se trompe. » Et, saisissant le porte-voix : « A gauche, » cria-t-il, « à gauche, et : puis la seconde avenue à droite... Il y a trois chênes en bouquet et un Calvaire... » Et se retournant vers son fils : « Je connais la forêt, arbre par arbre, feuille par feuille, je m'y suis tant promené, et sur de si bons chevaux ! Te rappellés-tu Toby, mon irlandais alezan, et comme il sautait?... Nous allons chez le père Mauchaussée. »

— « Notre ancien jardinier? » demanda Landri. « Qu'est-ce qu'il devient? »

— « Ce qu'il a toujours été.

« Qu'ils sont doux, bouteille, ma mie,

« Qu'ils sont doux, tes petits glouglous !...

Mais c'est son fils que je veux voir. Je l'avais pris, comme second, quand son père s'est retiré, tu te rappelles? Il s'est cassé le pied, l'autre semaine, pas chez nous, chez son père, en abattant un arbre. Le médecin croit qu'il ne pourra plus travailler. Il est dans le désespoir. Pense donc, une femme et cinq enfants. ChafTm voulait qu'on lui donnât un secours, et rien de plus. « Nous ne tombons pas sous 'le coup de la « loi des accidents du travail, disait-il. — Je n'ai pas « besoin de leurs lois pour savoir ce que j'ai à faire, « lui ai-je dit, moi. Il sera payé avec les gages qu'il « avait, intégralement, sa vie durant, comme son « père... » Tu sais que je suis socialiste, à la vieille ; manière. Elle se distinguait de la nouvelle en ceci que les pauvres touchaient l'argent des riches directement,

52 l'émigb*

au lieu qu'aujourd'hui, les politiciens gardent tout. C'est très up to date, eomme dit notre petite amie Marie de Charlus. Comment la trouves-tu? Elle est charmante, n'est-ce pas?... »

— « Charmante, » répondit Landri, « mais j« m'étonne qu'elle vous plaise avec les idées qu'elle a... »

— « Qu'elle croit avoir, » rectifia le marquis, a Ça lui passera. C'est de la poussée de jeunesse. Ce qui ne lui passera pas, c'est la race. Elle en a jusqu'au bout des mains et des pieds. L'as-tu regardée là? Ah ! c'est bien une Charlus, et signée !... Sais-tu ce que je me disais, en la voyant à cheval, aujourd'hui? Et comme elle monte !... Qu'elle ferait la plus jolie petite comtesse de Claviers-Grandchamp... Et sais-tu cela encore?... Qu'il ne tient qu'à toi... Mais oui... Écoute, si cela ne commence pas comme un chapitre de roman? Il y a un an, Marie en avait vingt. Elle est demandée en mariage. Par le petit duc de Lautrec, s'il te plaît. Elle refuse. Étonnement des parents. Elle était si jeune, on la laisse tranquille. Il y a six mois, nouvelle demande, du prince de La Tour Enguerrand, le veuf. Autre refus. Il y a un mois, Lautrec fait une autre démarche. Elle refuse encore. Explication avec la mère. Qui aurait cru que le « gratin libéré », comme elle s'appelle, cette fille qui se donne des airs si vingtième siècle, avait un sentiment, à la vieille manière toujours, — décidément c'est la seule qui soit toujours bonne et toujours jeune? « Je n'épouserai que M. de Claviers, » « dit-elle, ou je finirai vieille fille... »

— « Ce n'est pas possible, » interrompit le jeune homme ; « à peine si nous nous parlons au bal, deux ou trois fois par hiver. »

— « Vous êtes trop modeste, monsieur mon fds, » reprit le marquis. « Il paraît que ces deux ou trois fois ont suffi. Bref, stupeur de la mère. Stupeur du père.

Ils racontent cela à Mme de Bec-Crespin, leur cousine, qui le raconte à ta mère, Mme de Contay, qui le raconte à Jaubourg, qui me le raconte ; et comme cette bru-là me conviendrait à moi, merveilleusement, et que j'ai l'horreur de finasser, je les ai invités tous trois, la mère, le père et la fille, et je t'ai fait venir. La mère s'est excusée. Elle est un peu grippée, elle ne te verra pas. Elle te connaît, du plant et du pied, j'ose dire... Ah ! tout y est : l'esprit, le caractère, la grâce ; je n'ai pas dit la grande beauté, mais quelle taille et quels yeux I Cent mille francs de rente en ce moment, de son chef, s'il te plaît, que lui a laissés son oncle Prosny. Plus tard, trois cent mille autres. Et quel tableau généalogique ! Il vaut le nôtre. Un de ces arbres magnifiques qui ressemblent à une belle action continuée sept cents ans : tous les cadets officiers, évêques, chevaliers de Malte ; toutes les filles non mariées, religieuses, abbesses ou prieures ; vingt du nom tués à l'ennemi. Je ne t'ai pas souvent ennuyé de propositions de mariage, mon ami. Ta ckère mère, elle, aurait su si bien te chmsir une femme ! Moi, j'attendais un peu que tu t'ouvrisses à mioi. Mais tu marches sur tes trente ans. J'en ai soixante-cinq. Tes trois frères sont morts. Je n'ai plus! que toi pour nous continuer. J'aimerais à ne pas m'en aller sans avoir iris en selle un Geoffroy IX de Claviers-Granchamp. Tu es Landri X. Il faut bien que les Geoffroy rattrapent les Landri. Voilà. Que distu?.... a

— <i Je dis, mon père, » répondit Landri, « que j'étais venu moi-même à Grandchamp, aujourd'hui, avec l'intention de vous parler d'un projet de mariage,... un autre, » ajouta-t-il.

— « Avec quelqu'un que je connais? » fit le marquis,

— « Non, mon père, une jeune femme de vingtsept ans, la veuve d'un de mes camarades de régiment qui a un enfant, et pas die fortune, ou si peu... Nous

sommes loin de la dot de Mlle de Charlus. Mais je l'aime passionnément, et depuis plus de trois ans. »

— « Autre chapitre de roman, » dit M. de Claviers^ sans perdre encore sa belle humeur. « Cela n'est pas pour me déplaire. Je ne te cacherai pas que j'étais un peu ennuyé de toi. Tu ne me parlais jamais d'une jeune fille. J'avais peur que tu n'eusses dans ta vie une vilaine liaison. Tu as un amour. C'est autre chose. J'aime que l'on aime, vois-tu, que l'on aime beaucoup, longtemps, fidèlement... Pas de fortune?... » Il répéta : « Pas de fortune?... Mon pauvre ami, que je voudrais pouvoir te dire : « Ne tiens pas compte de cela !... » Un nuage avait passé sur sa physionomie, aussi transparente que le ciel bleu de cette fin d'après-midi, déployée sur sa chère forêt, dorée par l'automne. — « Ce n'est pas le moment de toucher cette question, dont je veux te parler depuis longtemps. Nous avons bien des charges. Si les terres rapportaient ce qu'elles ont rapporté, nous nous en tirerions plus aisément, et, peut-être, si j'avais mieux manœuvré nos intérêts. Pense donc que voilà deux générations sur lesquelles a passé ce monstrueux Code civil, avec ses partages forcés, qui pulvérisent la France. Des millions que ton arrière-grand'mère nous avait sauvés pendant la Révolution, en n'émigrant pas, et demandant son faux divorce, qu'est-ce que j'ai eu? Trois cent mille francs de rente, et, encore un coup, toutes les charges d'autrefois !... Je te répète, ce n'est pas le nnoment d'en parler... Depuis trois ans? » dit-il, après un silence. « Qui est-ce? Comment s'appelîe-t-elle?... »

— « Mme Olier,^ » répondit le jeune homme.

— « Ah ! » fit le père, « et elle est née?... »

— « Mlle Barrai. »

— « Olier?... Barrai?... Mais alors... ce n'est pas une personne de ton rang?... Réponds-moi franchement, mon ami. Je suis ton père, le chef de la famille.

Tu me le dois. Tu es son amant? Tu as une faute à réparer? Cet enfant est de toi? »

— « Non, mon père, je vous en donne ma parole d'honneur. Je lui ai dit deux fois dans ma vie que je l'aimais... Une fois quand son mari vivait. Elle ne, m'a permis de la revoir que sur la promesse que je ne lui parlerais plus jamais de mes sentiments. La seconde fois a été aujourd'hui. C'est le motif pour lequel je suis arrivé en retard... »

M. de Claviers avait écouté cette confidence les sourcils froncés, la bouche serrée. Ses yeux bleus prenaient cette teinte sombre que son fils connaissait trop bien. Elle annonçait dans cette physiologie violente la secousse des émotions profondes. Il y eut entre les deux hommes un nouveau silence qui coïncida avec l'arrêt de la limousine devant la maison des Mauchaussée, une coquette construction que le châtelain de Grandchamp abandonnait gratuitement à son ancien serviteur. Les rideaux des fenêtres et le filet de fumée sortant du toit de la cheminée attestaient le bien-être dont jouissaient ces vassaux de sa charité. Il avait cependant la physionomie d'un justicier plus que celle d'un aumônier en descendant de l'automobile, sans rien dire à son fils qui ne le suivit pas. Les dix minutes que son père passa ainsi dans la petite maison parurent démesurément longues à Landri. Il éprouvait certes un soulagement du cœur : la première partie de sa confession étjiit faite, celle qui lui avait paru la plus redoutable à formuler. Elle tenait à un point trop vivant de son cœur ! Aurait-il le courage de faire la seconde et de porter un autre coup à cet homme, qu'il avait senti de nouveau si passionné, si tendre et si impétueux? Par quel éclat se soulagerait la colère dont il avait vu ce front puissant soudain envahi? D'autres points d'interrogation surgissaient dans son eaprit : pourquoi le marquis, auquel

56 L'ÉMicné

les aiïaires d'argent répugnaient si profondément, avait-il parlé avec cette minutie de la fortune des Charlus, et de la sienne avec cette réserve chargée de 60us-entcndus? Landri était trop désintéressé pour faire un retour sur son propre avenir et les diminunutions possibles de son héritage. li savait son père très riche et il ne s'était jamais étonné de dépenses auxquelles il l'avait toujours vu suffire. Jamais il ne lui avait même demandé sa propre fortune, une fois les comptes de tutelle rendus. Le marquis lui faisait une pension qui représentait la rente des quinze cent mille francs hérités de sa mère. Cette plainte énigmatique signifiait-elle que le grand seigneur serait obligé, sur la fin, de réduire un train qui lui était aussi nécessaire que de respirer et de bouger? En même temps qu'il retournait cette question, sans se la poser si nettement, le jeune homme pensait au négociateur du mariage de Charlus :

— « Quelle idée Jaubourg a-t-il eue de se mêler encore de mes affaires? C'est comme autrefois pour Saint-Cyr. Il ne m'a jamais montré que de l'antipathie, et il vient se mettre en tiers entre mon père et moi?... C'est pour cela qu'il avait demiandé qu'on me fît monter... Mais la porte s'ouvre, préparons-nous à soutenir l'assaut... Allons, c'est pour Valentine... » La douce silhouette repassa devant sa pensée. Elle fut exorcisée aussitôt par un concert de voix, disant avec l'accent de la Qontrée : « Bonjour, monsieur le comte... Et ça va toujours comme vous voulez, monsieur le comte?... » C'étaient les cinq enfants Mauchaussée, leur mère, leur grand'mère et leur grandpère, que le marquis conduisait devant lui, vers son fils. Les yeux effarés et rieurs des petits garçons et des petites filles, la mine intimidée et humble des deux femmes, la face enluminée et joviale de l'ivrogne faisaient une illustration comique au discours par

lequel M. de Claviers les présentait à leur futur protecteur :

— « Tu les reconnais? » disait-il. « Les bambins grandissent. Ça nous pousse, Mauchaussée, et vous aussi, madame Martine. Ça va bientôt te pousser aussi Landri, mais tu en as le temps. Allons, enfants, criez : « Vive monsieur le comte ! »

— « Vive monsieur le comte ! » glapirent les cinq enfants.

— « Et vive monsieur le marquis ! » fit Mauchaussée. Et sur ces acclamations, aussi paradoxales, en l'an 1906, que l'existence de M. de Claviers luimême, l'automobile reprit sa marche : « Au château, » avait-il dit à Auguste. Puis, prenant la main de son fds, et la lui serrant :

— « Voilà pourquoi tu ne peux pas faire le mariage dont tu m'as parlé tout à l'heure. C'est à cause des

A Mauchaussée, et de leurs pareils, — ils sont légion, — t qui vivent de nous, de la maison de Claviers-Grandchamp. Tu ne peux cependant pas vouloir contribuer à la détruire. Quand on démolit un toit, on détruit tous les nids de ce toit. Quand on coupe le tronc d'un de ces arbres, toutes les branches meurent. Notre famille, je te le disais tout à l'heure, est comme celle des Charlus. Nous remontons à 1060^ On les compte, ces lignages-là. Tu ne dérogeras pas... »

— « Est-ce déroger, » demanda Landri impatiemment, « de vous amener comme b^iu une femme irréprochable, que j'aime profondément et qui m'aime, jolie, fine, intelligent*? On déroge en manquant à l'honneur. Est-ce y manquer que de faire un mariage selon son coeur, sans calculs d'argent, sans arrièrepensée d'ambition? En quoi Mme Olier, devenue comtesse de Claviers, gênerait-elle les Mauchaussée, et toute cette belle œuvre de clientèle traditionnelle, qui fait un des apanages moraux des grandes maisons, et

une raison d'être de la noblesse, — je suis bien de votre avis, en quoi?... »

— « En ceci qu'elle est Mme Olier, née Barrai, tout simplement, et, que son enfant a des oncles et des tantes Olier, des cousins Olier, elle des cousins Barrai, peut-être des frères et des sœurs, tout un monde. Ce monde, en l'épousant, tu l'apparentés à nous. Cette famille, tu l'allies à la nôtre. Tu l'allies ! Creuse ce mot si profond, comme tous ceux où le langage ne fait que traduire d'instinct l'expérience des siècles. Cela signifi-î qu'entre les Olier, les Barrai et les Claviers- Grandchamp, tu institues une solidarité, que toutes ces existences sont associées... Je ne te poserai qu'une question : va raconter aux Mauchaussée que le cousin de Mme Landri de Claviers tient une boutique, par exemple, qu'il est comme un de leurs parents à eux. Crois-tu que Mme Landri de Claviers aura pour eux le même prestige? Et supposons qu'aucun Olier, qu'aucun Barrai ne soit dans ce cas, crois-tu que nos parents à nous, les Caudale, les Vardes, les Nançay, les Tillières en France et tant d'autres, et les Ardrahan en Ecosse, et les Gorka en Pologne, et les Sténo en Italie, seront tout à fait les mêmes pour ta femme que si elle était une Charlus? Notre unité de famille sera donc atteinte. Tu auras diminué la maison de Claviers, sans avoir manqué à l'honneur, cela va de soi. Mais vois-tu, un nom comme le nôtre, c'est l'honneur, avec quelque chose en plus. »

— « Ou en moins, » répliqua Landri. « Mais oui, » insista-t-il, comme son père hochait d'étonnement, « moins la vie, la vie, à laquelle tous ont-droit, pas nous. Pas droit au bonheur individuel, vous venez de me le déclarer. Pas droit à l'action commune. Que vous avez eu de mal à me permettre de même entrer dans l'armée ! Que nous reste-t-il à faire? A défendre des tombeaux? Vous en avez la force, vous, moi je ne l'ai pas... »

UN SEIG^IEUB

Jamais il n'en avait tant dit sur ses secrètes pensées. Il lui avait été trop douloureux de rencontrer dans la bouche du marquis les mêmes objections, presque les mêmes mots que dans la bouche de Valentine. Il en avait trop senti l'implacable et brutale vérité. La peine avait été la plus forte. Il n'eut pas plus tôt jeté ce cri de révolte qu'il eut vers son père un retour passionné. Il lui prit la main, en lui disant : « Pardon, » tandis que M. de Claviers lui rendait son étreinte et lui répondait d'une voix émue, mais si ferme, si virile, celle d'un homme qui, arrivé au soir de ses jours, s'affirme et affirme qu'il ne s'est pas trompé dans sa foi :

— « Pardon, et de quoi, mon pauvre enfant? D'aimer et d'éprouver une rébellion de tout ton coeur devant un obstacle, où tant de garçons de ton âge et même de ta classe ne verraient aujourd'hui, comme toi, qu'un préjugé? D'être jeune et d'avoir ce besoin d'employer utilement tes énergies, que tu trompes en jouant au soldat? Car ce n'est qu'un jeu et tu le sais bien. Que demain les gens qui nous gouvernent te commandent d'exécuter une de leurs infâmes besognes, le crochetage d'une église, que feras-tu?... »

En prononçant ces paroles qui attestaient par leur divination inconsciente combien il pensait à son fils, le marquis regardait son idée. Il n'observa pas le tressaillement du jeune homme. Celui-ci eut un cri sur les lèvres qu'il ne jeta point. Il écoutait son père continuer, avec un intérêt d'autant plus puissant que M. de Claviers n'avait guère l'habitude de discuter ses convictions. Il les affirmait par sa seule présence. Sans doute sa tendresse pour Landri l'avertissait que c'était là un instant solennel, comme il en surgit, à l'improviste le plus souvent, dans les relations de père à fils, où une phrase mal comprise peut créer de

tragiques malentendus, et, comme s'il eût tenu à justifier par avance la sévérité de son weto avec des arguments irréfutables pour celui même qui en serait la victime, il s'expliquait, il se confessait, ou plutôt, il pensait tout kaut :

— « Ces révoltes, crois-tu que je ne les ai pas traversées? Crois-tu que, moi aussi, je ne me sois pas demandé, quand mon père me parlait comme je te parle, s'il n'était pas un komme d'un autre siècle, méconnaissant son temps, et voulant m'entraîner dans son erreur? Crois-tu que je n'aie pas été attiré par l'action, par toutes les actions, par la guerre, la diplomatie, la tribune? Que je n'aie pas entendu, moi aussi, la voix tentatrice me murmurer : « On ne sert pas le « gouvernement, on sert la France? » Combien de mes amis l'ont écoutée, cette voix ! Je ne les juge pas. Moi, je n'ai pas pu, et je ne m'en repens pas. Voici pourquoi. Écoute. Ce que je vais te dire te semblera bien éloigné du point de départ de notre entretien. Je ne le perds pas de vue, cependant... Non, je n'ai pas pu, parce qu'en l'étudiant, cette France issue de la Révolution, j'ai reconnu qu'elle avait d'autres auvriers que moi à employer, dans ses chancelleries, ses casernes, ses assemblées, et que nous étions très peu à pouvoir la servir ailleurs. Tu m'as dit quelquefois que j'avais l'âme d'un émigré. C'est vrai. Mais qui a sauvé la Franc* du démembrement, en 1815, sinon les émigrés, et le premier de tous, Louis XVIII? S'il n'y avait pas eu d'émigrés, si le Roi, soutenu par cette poignée de fidèles, ne s'était pas imposé vingt ans durant aux conseils des coalisés, la patrie était partagée. Que lui avaient-ils gardé, à cette patrie si cruellement hostile? — un principe. Qui la mesurera, la force des principes, des vérités sociales maintenues par un groupe d'hommes, par un seul homme quelquefois, s'il s'appelle le Rot?... Hé bien ! la maladie de la France issue

UN SEIGIfEUR 61

de la Révolution n'est pas dans les faits, ç\\e n'est pas dans les kommes. Elle est dans le manque de principes ou dans des principes faux, ce qui est pire. Je ne la méconnais pas, cette France. Elle a beaucoup travaillé, depuis ces cent ans. Elle travaille beaucoup. Et quelle endurance, quelle bonne volonté, quel élan I Avec cela, fait-elle banqueroute à toutes ses espérances, oui ou non? Oui ou non, ce pays-ci a-t-il en Europe une place inférieure à celle qu'il avait aux plus mauvais jours de l'ancienne monarchie? Il n'est pas plus vieux que l'Angleterre pourtant, sa grande rivale du moyen âge. A-t-il avancé dans la paix gociale? A-t-il trouvé la stabilité, cette épreuve de toutes les doctrines politiques, comme le battement régulier du pouls est l'épreuve de l'hygiène? C'est que la Révolution a essayé de fonder la société sur l'individu, et que la nature veut qu'elle soit fondée sur la \ famille. Quand j'ai compris cette grande loi, j'ai compris la noblesse. J'ai compris que nos préjugés, c'étaient des vérités sociales profondes, élaborées par cette expérience séculaire qu'est la coutume et transformées en instinct. Vérité sociale profonde : il n'y a d'accroissement de la force d'un pays, que si les efforts des générations s'additionnent, si les vivants se considèrent comme des usufruitiers entre leurs morts et leurs descendants. Mais c'est le droit d'aînesse et les substitutions !... Vérité sociale profonde : il faut que les familles s'enracinent pour durer, qu'elles aient l'assiette territoriale, qu'elles s'amalgament à un sol. Mais c'est le domaine patrimonial, et qui ne se divise pas pour n'être pas vendu !... Vérité sociale profonde : il faut qu'il y ait des milieux pour qu'il y ait des mœurs, et il n'y a de milieux que s'il y a des classes, et dis-^ tinctes. Mais, c'est les trois ordres I... Vérité sociale profonde : tout individu n'est que l'addition de ceux qui l'ont précédé, un moment d'une lignée. En l'unis-

sant k un autre individu qui soit à un même degré du développement de sa famille, on a la chance d'obtenir une créature supérieure, de fixer des caractères acquis. Mais c'est la race !... Toutes ces vérités, la vieille France les pratiquait, et elle les avait incarnées dans les Maisons. Les Maisons ! Dès l'instant que j'eus saisi leur importance, et qu'elles étaient une mise en œuvre des lois mêmes de la famille, le rôle du noble en face de la Révolution m'est apparu clairement : maintenir d'abord sa Maison. Si nous avions tous agi ainsi, quelle réserve aurait la France pour l'heure, de l'inévitable crise ! Il en reste assez parmi nous pourtant qui ont rempli ce devoir, chacun comme il a pu, en province surtout et dans cette forte aristocratie rurale que l'on retrouvera ce jour-là, comme en 71. D'ailleurs, je serais seul de mon espèce, que je n'en serais pas moins persuadé de mon devoir. Si l'on ne doit plus jamais vouloir de nous, finissons du moins noblement. Decenier mori. Un aristocrate se doit de le rester ou de mourir. J'en suis resté un. Le malheur des temps ne m'a pas permis d'ajouter une page à l'histoire des Claviers- Grandchamp, mais je l'ai écrite, cette histoire, et j'ai gardé son rang à notre maison... J ai sauvé la splendeur du nom, comme disaient nos aïeux. Que puis-je ajouter, Landri? Ton père a continué son père, qui avait continué le sien. Ils te demandent tous par ma voix : « Nous continueras-tu?... »

— « Je vous vénère et je vous aime, » répondit le jeune homme, — et c'était vrai que cette profession de foi, prononcée par le vieux seigneur entre les arbres du domaine héréditaire, prenait une grandeur presque poignante. A cent années de distance, le Claviers- Grandchamp de l'armée de Condé se pensait dans son petit-fils, avec cette conscience de soi qui est un des caractères des fins de race. Il semble qu'avant de disparaître, les espèces sociales comme les espèces ani»

maies épuisent leur dernière sève dans des types plus aciieyé^ et qui résument tous les autres. Une fois de plus, Landri eut le sentiment de la supériorité de cet homme qui, faute d'un milieu favorable, avait usé son long âge à une figuration et pour des motifs si profonds, si mêlés du plus généreux idéalisme. Il était trop intelligent pour ne pas comprendre la portée de cette haute philosophie ramassée par M. de Claviers dans son solennel discours. MalgTé lui, comme si souvent, son esprit acquiesçait à des idées qu'il ne voulait cependant pas accepter. Dans quelle solitude elles avaient emprisonné son père ! Son cœur aussi réagissait là contre. « Les vérités sociales profondes, » comme avait dit le marquis, sont les froides amies de l'âge inûr. Un amoureux de moins de trente ans les sacrifiera toujours à un regard de deux beaux yeux clairs, à un reflet de lumière sur des cheveux cendrés. Des images de cette soi^e flottaient encore devant les regards de Landri, elles lui donnaient la force d'objecter à son père :

— « Dans cette vieille France, pourtant, que vous prétendez continuer, les classes se pénétraient et justement par les mariages. La fille de Colbert a été duchesse ; la fille de M. de Mesmes, duchesse ; la fille de Gilles Ruellan, duchesse. Et le père de Colbert était un drapier, le père de M. de Mesmes un paysan de Mont-de-Marsan. Gilles Ruellan avait été charretier. »

— « C'est exact, » répondit M. de Claviers. « Mais, à cette époque, la France était saine. Les Maisons n'étaient pas attaquées. Ces grandes vérités sociales que leur existence représente seule aujourd'hui n'avaient pas besoin d'être défendues intégralement. Une caste menacée est comme une ville assiégée. Elle doit se fermer. Il n'y a pas assez d'intransigeance dans notre t«mps, même chez nous, pour que je renonce à

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la mienne. Je n'ai rien tant admiré, dans ma jeunesse, que le geste du comte de Chambord apportant son drapeau blanc, — combien l'ont compris, même parmi nos amis? — Non, Landri, on ne transige pas dans la défense d'un principe vaincu. On ne le défend jamais trop... »

— « Alors, » interrogea le jeune homme, avec un tremblement, « si je viens un jour vous demander votre consentement... »

— « Pour épouser Mme Olier? Je te le refuserai... »

— « Et si je passais outre?... » osa-t-il dire.

— « Tu ne passeras pas outre... C'est elle, entendstu? elle, qui ne te le permettra pas... Je te connais, mon Landri, » continua le père, avec une tendresse dans sa voix qui contrastait étrangement avec l'évidente inflexibilité de sa décision. « Pour que tu aimes cette femme de cet amour, il faut qu'elle soit très pure et très délicate. C'est elle qui a voulu que tu me parles avant de te répondre elle-même. Est-ce vrai? Cette femme-là ne voudra jamais que tu l'épouses, contre la volonté déclarée de ton père. Elle n'aurait pas cette hauteur dans sa façon de penser, je te le répète, tu ne l'aimerais point... »

— « Et s'il en était ainsi, vous ne seriez pas touché?... »

— « Il ne s'agit pas de mes émotions, mon enfant, ni des tiennes. 11 s'agit de notre nom. Il n'y a pas que l'héroïsme militaire. Il y a l'héroïsme familial. Soldat, tu trouverais tout naturel de sacrifier ta vie. Un homme d'un certain nom doit trouver naturel de sacrifier son bonheur. Mais est-il vraiment question de cela?... C'est une crise, et qui passera... En tout cas, » continua-t-il, sur un ton de jovialité affectueuse, « tu ne m'as pas demandé mon consentement. Je ne l'ai donc pas refusé. Nous avons parlé projets, probabilités, hypothèses... Rien de plus. Tout de même,

sois aimable ce soir pour Marie de Charlus. Ne lui en veux pas trop de t'avoir distingué, comme disaient si joliment nos grand'mères,.. Et maintenant, jouissons de ce que nous a laissé la mienne. Nous voici hors de la forêt et dans le parc. Si la courageuse femme n'était pas restée là, pendant la Terreur, tout aurait été coupé, ravagé, brûlé, pillé. Je ne rentre jamais à Grandchamp sans avoir pour elle une pensée... »

11 se tut, et ses sombres yeux bleus s'emplirent d'une piété à regarder le château, là-bas, sobre et grandiose construction de briques et de pierres, un des chefs-d'œuvre de la toute première manière de Mansart. Au dix-huitième siècle, un Claviers-Grandchamp, à qui un cousin avait légué, par reconnaissance pour un service rendu, une fortune gagnée dans la Compagnie des Indes, a meublé à nouveau tout l'intérieur, sans toucher à la façade. Par devant, s'étendait un immense jardin à la française. Douze jardiniers étaient nécessaires pour entretenir cette merveille, toute en parterres, en pièces d'eau, en charmilles, avec une quantité de groupes de bronze autour des bassins et de statues en pierre dans les allées. Par cette fin de beau jour, d'une transparence si finement grise maintenant, ce jardin était admirable à voir. Il avait, comme ceux de Versailles et de tout notre dix-septième siècle, cette physionomie d'une nature à la fois respectée dans sa force, et réglée, raisonnée, harmo-/ nisée dans ses expansions. C'était vraiment « l'ordre W perceptible, celui de la société d'alors dont les Claviers-Grandchamps étaient issus. Les arbres vigoureux, mais ébranchés et taillés, ne poussaient leurs frondaisons que d'après une discipline. Au sortir de cette conversation, la sensibilité blessée de Landri trouva un symbole de sa destinée dans les aspects de ce jardin. Lui aussi, pareil à ces arbres, il était le témoin d'une discipline. Lui non plus, il ne pouvait

se développer librement. Jamais il n'épouserait Valentine, M. de Claviers avait trop raison. Elle n'entrerait pas dans une. famille noble, sans le consentement du chef. L'allusion faite par le perspicace et implacable marquis aux éventualités de sa carrière militaire achevait de lui glacer le cœur. Qu'allait-il faire, dans l'une et l'autre circonstance? L'arbre de la charmille qui pousse ses branches hors de la ligne imposée par le jardinier détruit le bel ensemble, et lui-même n'arrivera jamais à s'épanouir. Il garde la trace des coups de hache qui l'ont élagué. Ils eussent fait sa beauté dans la charmille. Isolé, ils lui sont une mutilation. Tel est le sort du membre d'une caste qui s'en détache et prétend vivre pour lui. Mais noblesse, maisons, caste, mésalliance, toutes ces idées n'étaient-elles pas une fantasmagorie, une superstition, le reliquat chimérique d'une réalité abolie, un anachronisme insensé dans la France actuelle?... Loin de son père, le fds eût répondu ; oui. Il ne le pouvait pas en ce moment, dans cette voiture où il entendait bouger, respirer cet homme si vivant et qui communiquait à ses croyances cette flamme si intense de sa vie personnelle, qui les animait. La suggestion de la présence paternelle agissait de nouveau sur Landri, avec une telle force qu'il ne pouvait même pas donner tort à cette volonté, contre laquelle demain il s'insurgerait, mais à distance, — et il tombait dans une mélancolie que M. de Claviers finit par remarquer. Avec son caractère entier, V « Émigré » était bien digne de prononcer le vers de don Diègue, féroce et sublime de virilité courageuse :

Il n'est qu'un seul honneur, il est tant de maîtresses.

Il l'avait quasi prononcé, en qualifiant de crise passagère le sentiment de son fds, et il y avait derechef bien de la pitié, bien de la tendresse dans l'accent avec

lequel il recommença de lui parler, pour l'arracher à sa pensée :

— « Te figures-tu l'existence de cette femme ici, sous la Terreur? Tu sais qu'une dénonciation contre elle fut la cause que ce scélérat de Roland proposa, en novembre 92, au comité de législature, de suspendre pour les femmes des émigrés les effets du décret du 20 septembre?... Sans le procureur-syndic de Thury, un ancien jardinier à nous, précisément, elle avait beau être légalement divorcée, on lui prenait tout, et la vie avec. Elle n'a jamais cessé de correspondre avec son mari. Elle est allée le voir deux fois, et elle l'a reçu trois fois ici. On frémit de songer à ces entrevues ! Mais quel courage ! quel héroïsme, pour reprendre mon mot ! C'était à nous qu'elle pensait ; elle voulait défendre l'héritage, la maison. Elle aurait pu, avec ses bijoux, passer ces années en Allemagne ou en Angleterre, heureuse, et elle est morte, usée de chagrin, en 1804... Par vénération pour sa mémoire, mon grand-père n'a jamais permis que rien fût changé dans l'intérieur du château, ni mon père, ni moi. Rien, rien, rien... Quand je n'y serai plus, je t'autorise à y faire mettre le téléphone, toi qui es plus up to date que ton vieux père, » conclut-il en riant, « mais c'est tout !... Bon ! voilà ce gentil Bressieu qui conspire de nouveau avefc ChafEn, Ce sont d'autres changements qu'il rêve, celui-là, qu'urle installation de téléphone. Il paraît que certains détails ne sont pas de style, et alors M. Chaffin vient m'asséner les dissertations sur des poignées de serrures, des taques de cheminée, des accroche-volets, qu^ lui a serinées Bressieu. Rien. Rien. Rien... Je ne changerai rien. Je ne sais pas où j'ai lu cette phrase, d'un poète anglais, je crois : « La Sirène aime la mer, « et moi, j'aime le passé... » Allons ! Bressieu, » cria-t-il de. sa puissante voix sonore, par la fenêtre de l'autoraoljile, tout voisin maintenant du perron d'entrée,

« n'achevez pas de me gâter Chaffin. II finira par ne plus vouloir habiter Grandchamp, comme pas assez pur !... »

Louis de Bressieu était en effet à l'un des angles du château, en train de considérer — du moins il semblait -— le détail d'une des fenêtres du rez-de-chaussée. Il n'avait pas encore quitté son costume de chasse, et la visière de sa toque de velours cachait ses yeux. Auprès de lui se tenait un personnage petit, trapu, de poil jadis roux, aujourd'hui grisonnant ; un de ces hommes que leur physionomie bourrue fait juger aussitôt tout •*-<^* francs, tout ronds. Les prunelles luisantes de celui-ci, * impénétrables et mobiles, annonçaient qu il cachait bien des complications derrière la rude bonhomie de ses manières. C'était l'ancien précepteur de Landri, promu depuis douze ans à ce rang de factotum qui ne devait pas être une sinécure, avec les très grands revenus du marquis de Claviers et ses dépenses, beaucoup plus grandes, hélas !... Il l'appelait, — on s'en souvient — « mon brave Chaffin », comme il disait « mon brave Jaubourg », et aussi ce « gentil Bressieu ». Un savant connaisseur de la nature humaine l'a dit : celui qui ne se résigne pas à être dupe ne sera jamais magnanime, et ce généreux marquis de Claviers- Granchamp était vraiment magnanime. Combien il eût été étonné, si, au moment où il interpellait BVessieu, une de ces machines modernes — objets de son aversion, à demi sincère, à demi jouée — eût pu recueillir et lui transmettre la conversation que sa subite arrivée venait d'interrompre !

— « Il faut que l'affaire soit conclue dans les 4ix jours, au plus tard, » disait Bressieu. « Les deux marchands américains repartent le 8 décembre. Je les connais. Ils ne retarderont pas. Ils veulent emporter les tapisseries. Si la chose traîne, ils renoncent... Les autres marchands n'ont pas le moyen de faire toute

la somme... Alors, c'est la vente publique, avec son aléa. On saura le marquis gêné. Vous ne trouverez pas ces quatre millions. C'est dans son intérêt que je vous parle... »

— « Et moi, c'est à son intérêt que "je pense, » répondait Chaffin. « Quatre millions? Les dettes seraient payées, les plus grosses, et peut-être se détiderait-il à diminuer sa vie. Mais il ne me permet pas de lui en parler. Je n'ai pas seulement osé lui montrer les assignations de l'autre semaine. Il ne veut pas reconnaître, ce qu'il n'ignore pas cependant, qu'il est ruiné... Moi qui sais comme il tient à tout ce château, — il ne laisserait seulement pas vendre une tasse, — aller lui olïtir de tout liquider, d'un coup, les tapisseries, les meubles, les portraits !... »

— « Enfin, oui ou non, est-il acculé à cette vente?... »

■•— « Il l'est... »

— « A-t-il un moyen quelconque d'y échapper? »

— « Il n'en a pas, à moins que des millions ne lui tombent du ciel. »

— « Ou qu'un ami, Jaubourg par exemple, ne lui laisse sa fortune?.,. » insinua Bressieu.

— « Il la laisserait à M. le comte Landri, » dit vivement Chaffin, « qui n'acccepterait pas... » Il reprit, après un silence durant lequel les deux compères évitèrent de se regarder, comme des gens qui savent une chose, savent qu'ils la savent et ne veulent pas en convenir : — « Hé bien ! c'est par M. le comte Landri ^ue j'agirai. Je le lui dois, à lui aussi, pour que sa fortune ne s'engloutisse pas dans le gouffre. Je lui d.irai la vérité, et que cette offre d'un achat en bloc de tous les trésors du château est une chance inespérée, le seul moyen de gagner du temps. Il suffit qu'il révoque la procuration générale qu'il a donnée à son père, et qu'il redemande ses capitaux. M. le marquis ne peut pas les

rendre. Pour ne pas subir cette hurailiation devant son fils, il cédera... Mais j'entends sa voix. Ce soir même, j'aurai parlé àLandri. Vous aurez là réponse aussitôt»..»

Et tous les deux s'avancèrent au-devant de la limousine, d'où M. de Claviers et Landri descendaient. Les complices n'avaient pas prononcé un mot qui les mît à la merci Tun de l'autre et, cependant, le vrai dessous de cet entretien était un de ces coups sinistres de bande noire comme le commerce international *du bibelot en a exécuté plusieurs, ces dernières années, en France et ailleurs, sur les épaves des fortunes historiques. Le « brave Chaffin » était simplement un comptable infidèle qui avait barboté dix ou douze ans à son aise dans les prodigalités du grand seigneur, et il se préparait à se retirer en encaissant un fort tant pour cent lur une somme offerte par un syndicat dé marchands de curiosités, en échange des trésors conservés intacts à Grandchamp par l'héroïsme 'de l'aïeule. Louis de Bressieu, lui, avait flairé les négociations du mauvais serviteur avec la brocante, et il était arrivé à s'assurer un courtage, en intéressant à l'affaire les deux plus célèbres antiquaires d'Amérique. Il était bien vrai que cette liquidation, faite' en ce moment, pouvait sauver le reste de la fortune, et ce prétexte couvrait olliciellenient la vilenie d'un trafic que les deux ouvriers de cette malpropre intrigue négociaient savamment, à l'insu du soi-disant bénéficiaire de cette opération. Ce silence les jugeait. Tel estr le prestige sdLverain d'une certaine qualité d'homme, que l'ami profiteur et l'administrateur félon sentirent un obscur remords les gêner l'un vis-à-vis de l'autre quand le marquis leur dit, avec son beau rire loyal :

— « Vous aurez beau me débaucher Chaffin, Bressieu. Moi vivant, on ne bougera rien dans le château; moi mort, j'espère bien non plus, » ajouta-t-il en s'appuyant sur l'épaule de son fils.

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