BAGIQUES DESSOUS D UNE GRANDE TIE
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TRAGIQUES DESSOUS d'uNE GRANDE VIE
— « On ne bougera rien dans le château? » répétait Chaiïin une demi-heure plus tard. Il montait le grand escalier et se dirigeait vers l'appartement que Landri occupait quand il venait à Grandchamp, celui des aînés. Il y avait douze ans déjà que le dernier-né, devenu fils unique, y avait été installé. « On bougera tout, monsieur le marquis !... » Et le visage du mandataire infidèle exprimait cette haine qu'éprouvent les mauvais serviteurs pour des maîtres trahis, pendant qu'il regardait sur les murs les panneaux de Beauvais, une des gloires du château, la suite complète des tapisseries représentant des scènes chinoises, d'après Fontenay, Vernensaal et Dumont. Des princes siégeaient sur des tapis de Perse, dans des costumes asiatiques. Des princesses passaient en palanquin, vêtues d'étoffes blanches enrichies de joyaux. Des suivantes portaient des parasols. Des négrillons offraient des fruits sous les dais enguirlandés de feuillages. Qu'il y avait longtemps que Chaffin avait gravi ces marches pour la première fois, et admiré, avec une stupeur de petit bourgeois soudain transporté dans un décor de haute vie, ces magnificences dignes des Mille et une nuits! C'était alors un pauvre professeur libre, marié, chargé de famille. Il venait d'être introduit dans la maison comme précepteur du plus jeune fils par le chapelain. Ce prêtre, qui avait élevé l'aîné, était trop vieux pour entreprendre ui^e nouvelle éducation, Il avait redouté la présence d'un autre ecclé-
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siasiîtique. Chargé par le marquis 4© trouver quelqu'un, il s' était souvenu d'un donneur de leçons, rencontré à Pavis dans un pensionnat religieux. Celui-ci, à son to'ur, avait désigné son collègue Chaffin. En acceptant, c omme il avait fait, de confier l'éducation de Landri à un précepteur de hasard, M. de Claviers s'était conformé, une fois de plus, au type classique du Grand Si^'igneur. On demeure étonné de l'effrayante facilité avec laquelle, et depuis toujours, les gens des plus boaux noms abandonnent leurs enfants à des influences douteuses. Les princes ne sont pas plus méticuleux sur co chapitre. Un adolescent, de qui dépend l'avenir d'un empire, aura été élevé quelquefois par un fruit sec d^ l'Université qui vaudra en délicatesse le Dubois du Régent 1 Heureusement pour Landri, Chaffm avait encore, à cette époque, sinon les vraies vertus, les habitudes du père de famille. Marié, ayant lui-même des enfants, ses garanties d'honorabiiité étaient réelles. Toutefois, ayant passé les quarante ans sans réussir, il était aigri déjà, et très voisin de considérer les humbles travailleurs de son espèce comme des dupes sociales. L'atmosphère de grand luxe où il était entré sans préparation l'avait gâté. On était convenu qu'il habiterait chez son élève. Cette combinaison, en l'isolant de son foyer et de sa première existence, Favait désarmé contre la nouvelle ambiance. Puis il avait subi l'intime et lent travail de corruption que produit nécessairement sur le plébéien pauvre, quand il est d'essence vulgaire, la découverte des immoralités cachées des nobles et des riches. C'est un véritable apprentissage de dépravation, qu'un certain pessimisme d'office, fait de secrète envie et de bas espionnage. Quand le marquis — l'éducation de son fils une fois finie — lui avait proposé la place de secrétaireadministrateur, ChafTm était mûr pour le rôle d'intendant « à la vieille manière ». Le style de M. de Claviers
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n'est que trop exact ici. Cette nomination correspondait pour le châtelain de Grandéhamp à un parti héroïque : fatigué des gaspillages, il avait décidé de gouverner sa fortune lui-même. C'est généralement le moment d'où date, pour les personnes de son rang, la ruine définitive. Après trois mois, le soi-disant sq^rétaire vérifiait seul les comptes, et avant la lin de la première année les infidélités avaient commencé. Elles s'étaient multipliées de règlements en règlenients, pour aboutir à l'abominable entreprise, indiquée déjà, qu'un groupe de brocanteurs-usuriers allait diriger, avec son aide, sur les trésors de Grandchamp. Par quelles étapes la conscience de l'ancien professeur libre était-elle descendue à ce degré d'improbité? Le changement de son visage, depuis ces dernières années, le racontait. L'inquiétude arrogante du voleur, toujours à la veille d'être pris, crispait sa face, aiguisait ses prunelles, énervait son geste. Mais nous ne regardons plus ceux que nous voyons sans cesse. Le marquis n'avait pas observé ces signes révélateurs, et Landri pas davantage. D'ailleurs, le fourbe n'était pas plus tôt en leur présence, qu'il se surveillait d'une surveillance plus sévère à mesure que ses méfaits augmentaient. C'est ainsi, qu'une fois au haut de cet escalier, et arrivé devant la porte derrière laquelle il savait trouver le jeune homme, il ne frappa qu'après s'être arrêté une minute, le temps de composer sa physionomie, et, lorsqu'il entra, sur la réponse venue de l'intérieur, le dur et cynique ricaneur avait disparu. Il n'y avait plus qu'un humble et fidèle employé de la famille, ému, mais se contenant, accablé mais décidé, à qui son dévouement ordonne la plus pénible des démarches. Il n'hésite plus. Son secret l'étoufîe. Il faut qu'il le crie. Ce rôle était d'autant plus aisé à tenir dans la circonstance que Chafïin allait à peine mentir. Son plan, d'une simplicité formidal>ie, ert par lequel il comptait
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se prémunir à jamais contre tout soupçon de complicité, consistait à ekposer au futur héritier du marquis la situation vraie de la maison de Claviers-Grandchamp, en l'an de grâce 1906. Il tairait seulement ses propres dilapidations et son entente avec les meneurs du, dernier assaut.
— « Qu'y a-t-il, mon bon Chaffin? » demanda le jeune homme. Il s'était levé, pour recevoir son visiteur, de la chaise longue où il venait de passer d'affreux instants, depuis qu'il avait quitté son père, à prendre et à reprendre le détail, pour lui si cruel, de leur conversation : « Qu'est-il arrivé? Vous me faites peur. » L'idée lui avait soudain traversé l'esprit, devant la physionomie décomposée de son ancien précepteur, d'un accident, du marquis frappé d'une attaque...
— « Non, il n'est rien arrivé, » répondit ChafFm, « rien encore !... Mais je* ne peux pas supporter de me taire davantage. Si vous n'étiez pas venu à Grandchamp aujourd'hui, je serais, moi, allé à Saint-Mihiel... Cela ne peut pas durer ainsi. Je deviendrais fou. Je me tuerais... Landri, M. de Claviers ne veut pas me laisser lui parler. J'ai le titre de secrétaire, ce qui veut dire que c'est moi le gérant de la fortune I... Hé bien I si les choses vont comme elles vont. Landri, je ne serai plus le gérant de rien. Il n'y aura plus de fortune, entendez-vous? plus de fortune, plus rien, plus rien... »
— « Vous dites que mon père ne veut pas vous laisser lui parler? » interrompit Landri. « Vous m'étonnez beaucoup. Il est lui-même préoccupé de cette situation. Il s'est plaint à moi, aujourd'hui même, de la lourdeur de ses charges... Voyons, calmez-vous, mon cher maître. » Et il ajouta ces mots, tant sa confiance était entière dans cet homme qui lui représentait sa première jeunesse : « Votre affection pour nous pousse
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au tragique de toutes petites difficultés, j'en suis sûr. Expliquez-les-moi... »
— « Je vous dirai des chiffres, » répondit Chaffîn simplement ; « vous jugerez si j'exagère... Savez-vous combien M. le marquis doit sur ses immeubles : Grandchamp, l'hôtel de la rue .du Faubourg-Saint-Honoré, vos maisons de la plaine Monceau, les villas de Ca-
. bourg, en bloc? Deux millions cinq cent cinquante
.mille frahcs, qui se décomposent comme il suit : dix-
• sept cent cinquante mille francs au Crédit foncier et
huit cent mille à un autre prêteur... Nous avons de ce
chef plus de cent quinze mille francs d'intérêts à payer
par an, avant toute dépense... »
— « Il faut que ce soit vous pour que je ne croie pas rêver !... » dit Landri, après un silence. Il répéta : « Deux millions cinq cent cinquante mille francs? Et mon père a plus de quatre cent mille francs de rente !... Est-ce possible?... Il ne joue pas. Sa vie est irréprochable. Il n'a pas d'écurie de courses... Où tout cet argent est-il allé?... »
— « Vous le saurez tout à l'heure, » continua l'implacable Chaffin. « Finissons-çn d'abord avec les dettes. Il y en a d'autres. A côté du passif immobilier, il y a le passif mobilier. De ce chef, M. le marquis doit plus de deux autres millions, j'entends en sommes empruntées contre signature. Je ne parle pas des retards chez les fournisseurs, des gages arriérés, de tout le reste. C'est un autre million peut-être, mais flottant, et dont je me tire comme je peux. C'est une bataille quo- .tidienne. Je la livre et je la gagtie !... De ce passif mobilier, ije rie me tire pas. Ah ! qu'il est bien nommé, celui-là ! Il bouge, il menace^, il va tout briser... Écoutez, Landri. Quand je voua aurai tout dit, vous partagerez mon affolement... Ces deux millions et plus, comme vous pensez, ne représentent pas une seule créance. C'est dix, quinze, vingt dettes différentes...
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« tive n° 44, qui figure à la suite du livre sur VHistoire « de la maison de Grandchamp. Vous et nous ferons « une bonne affaire. Vous éviterez, vous aussi, l'aléa « de la vente. Vous avez vos dettes payées, et plus de « deux millions d'argent liquide pour vous remettre à « flot. Nous, notre bénéfice est assuré. Nous avons a avec nous deux Américains qui donnent quinze cent « mille francs, rien que des tapisseries. Vous avez « quinze jours pour vous décider... » Je vous repète ce qu'il m'a dit, mot pour mot... Quinze jours?... Il y en a six que j'ai eu cette entrevue avec cet Altona, et je n'ai pas encore trouvé la force d'avertir M. le marquis I... Et vous voulez que je ne sente pas ma tête se perdre?... »
— « C'est moi qui l'avertirai, » s'écria le jeune homme, « et tout de suite. Vous avez perdu six jours, Chaffin, six jours sur quinze ! Vous avez gravement manqué à votre devoir... Allons chez lui... »
— « Et lui dire quoi? » demanda le secrétaire, en se mettant devant la porte vers laquelle Landri avait déjà fait un pas.
— « Mais, ce qui est, tout simplement. »
— « Et pour aboutir à quoi? A ce qu'il refuse de vous croire, contre l'évidence, en disant : « Toucher « à Grandchamp, ils n'oseront pas I » Oii bien qu'il emploie cette semaine à chercher de l'argent, assez pour payer la dette Altona. Il se peut qu'il en trouve, car enfin les tapisseries, les meubles, les tableaux, les bronzes sont là, et nous savons qu'ils valent au moins quatre millions, puisque l'autre les offre. Donc, M. le marquis trouve cet argent. A quel prix? Il emprunte à vingt pour cent, à trente, à cinquante peut-être I... Et dans un an nous' en sommes où nous en sommes, avec cette différence que nos deux millions de ces dettes-là seront devenus deux millions trois cent mille francs, sans parler de la nécessité de trouver quatre
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OU cinq cent mille autres francs pour continuer, durant cette année, une vie qu'il faut à tout prix changer. Vous entendez, Landri ; il faut. Vous m'avez reproché d'avoir manqué à mon devoir. C'est vrai, je n'ai pas pu dire à votre père cet horrible : il faut. Pensez que tout ce désastre de son immense fortune vient de ce qu'il n'a jamais consenti à se les dire à lui-même, ces deux petits mots : il faut. Vous demandez où elle a passé, cette fortune? — Mais à vivre sur le pied de cinq cent mille francs de rente, quand lui et Mme là marquise en avaient quatre cent mille, comme vous venez de le dire, — en se mariant. Avec une feuille de papiei;, un crayon et deux colonnes : celle des revenus, celle des dépenses, je vous ferai toucher du doigt la chose. M. de Claviers a prétendu conserver à Grandchamp le train qu'y menait son père, lequel avait à peu près deux fois ses rentes, et son grand-père qui, lui, les avait trois fois. Madame votre tante et madame votre grand'tante ont emporté le reste chez les Nançay et chez les Vardes. M. le marquis maudit toujours le Code civil, et il a raison. Mais c'est le Code, et il est plus fort que nous et que lui. Il a tenu le château comme s'il était votre grand-père et votre aïeul. Savez- vous ce que cela signifie? Cent mille francs d'abord pour le parc, le jardin, les serres ; plus soixante mille franis pour l'équipage, plus quarante mille francs pour la chasse à tir, trente-cinq mille pour les écuries. Nous sommes tout de suite à deux cent trente mille. Et le reste à l'avenant. La table? Nous avons ce soir quarante personnes à dîner, et M. le marquis se croirait déshonoré si son chef n'était pas cité comme un des premiers de Paris ! La livrée? Vous la connaissez et vous savez aussi que M. le marquis entend ne jamais se séparer d'un vieux serviteur sans lui faire une pension. Nous nous sommes disputés, hier encore, pour Mauchaussée fils. Douze cents francs au père et une
maison, douze cents francs au fils. Ils sont plus de trente logés à la même enseigne. Ci, quarante mille francs. Et c'est des demandes toute la journée, auxquelles M. le niarquis n'a qu'une réponse : donnez. Et l'on donne... pour les frères et pour les sœurs, pour les hôpitaux et pour les églises, pour les écoles et pour les élections. Sans compter les secours privés, qui ne passent point par moi. Cent mille francs de la main à la main, alors que nous étions si gênés, à M. de Lautrec, sans reçu, pour régler une perte au jeu I J'en ai eu la preuve. J'en ai parlé à M. le marquis. J'ai osé. « Si nous ne nous aidons pas entre nous, » — m'a-t-il répondu, — « qui nous aidera?... » — Qu'il ait agi ainsi la première, la seconde année, en 66, en 67, jusqu'à la guerre, c'était naturel. Mais quand il a vu le rendement des terres décroître, les hypothèques grossir, les mémoires impayés s'accumuler, qu'il n'ait pas essayé de réagir, c'est extraordinaire. Ça est. Je me l'explique si bien ! Chaque économie, c'était la maison de Claviers-Grandchamp abaissée, et matériellement, d'une façon concrète, qu'il aurait vue de ses yeux, palpée de ses mains. Des économies? C'étaient les charm'lles taillées tous les trois ans, — mais dans l'intervalle? — les allées moins bien tenues, — mais après les pluies? — Moins de fleurs dans les parterres, moins de chevaux à l'écurie, la chasse à courre avec moins de chiens et moins de piqueurs !... Le cœur lui en a crevé. Il a remis à l'année prochaine... La dette a grandi. Elle l'a emporté dans son vertige. Et puis, il a toujours espéré. Hier, c'était un placement heureux : M. Jaubourg l'avait mis sur une bonne valeur. Il a gagné cent vingt mille francs. Une goutte d'eau dans le désert 1 Avant-hier, un de vos cousins, M. de Nançay, lui laissait en mourant cent mille francs. Autre goutte d'eau. Ces imprévus l'ont déçu d'un mirage qui s'accordait trop à l'instinct héréditaire.
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Il lui serait plus facile de quitter tout de ses habitudes, que de les réduire : voilà l'évidence à laquelle je suis arrivé. A cause de cela, Landri, je considère cette offre d'Altona comme providentielle, vous entendez. Il faut que M. le marquis l'accepte. Grandchamp vidé de ses meubles, qui, pour lui, sont des reliques, il n'y voudra plus revenir. Plus de jardin à la française. Du moins on réduira l'entretien. Plus de chasse à courre, plus de table ouverte. Avec ce qui lui restera, il aura de quoi mener encore un très beau train. On louera la chasse, le château, peut-être. On commencera de racheter les hypothèques. La maison de Gaviera- Granchamp n'aura plus son faste pour quelques annéea.r Mais elle réalisera sa devise : E tenebris inclaresceni» Elle ne sombrera pas pour toujours... »
Tout entier à l'ardeur de sa démonstration, Chaffin avait commis une faute. Il avait changé d'aceent, à mesure qu'il appuyait sur les chifïres, terrible commentaire au discours tenu par le marquis à son fils, dans la foret, deux heures auparavant, sur la splendeur du nom 1 Certes, la joie cruelle de la montée de l'escalier n'allumait plus sa flamme sinistre dans ses prunelles jaunes, mais ses bas sentiments pour son imprudent et magnanime patron se manifestaient par l'impitoyable netteté avec laquelle il pensait et parlait ce désastre. Il croyait bien connaître Landri, le sachant infiniment impressionnable, et . ayant contribué jadis, par un travail de sourde critique, à le détacher de son milieu. Il l'avait vu tenir tête au marquis dans la question do Saint-Cyr. D'ailleurs, ne s'aj;i3sait-il pas de la dilapidation du futur héritage? Il ne savait ni le degré de désintéressement du jeune homme, ni quelles cordes profondes la poésie si vraie du caractère de M. de Claviers émouvait dans ce tendre cœur. Cette poésie, le brutal rapporteur du budget de ruine ne semblait même pas la soupçonner. Son tableau de
la vie du marquis, si follement désordonnée mais si généreuse, son réquisitoire, plutôt, où il avait souligné la folie de paraître du grand seigneur, sans marquer assez son idéalisme et sa charité, contredisait étrangement l'attitude de chien grognon et fidèle qu'il affectait d'habitude. Landri sentit cette nuance, d'instinct seulement. La révélation de l'imminente catastrophe le frappait trop encore. C'en fut assez pour qu'il éprouvât un invincible besoin de se solidariser avec son père, et il répondit :
— « Comment? Vous admettez cela, vous, ChafTm? Les meubles de Grandchamp vendus? Ces trésors que notre aïeule a sauvés héroïquement en 93, dispersés? Mon père chassé de chez lui par cette bande noire?... Jamais ! Je donnerais plutôt ma fortune, à moi. »
— « Hé bien ! » insinua ChalTm, « redemandez-la. »
— « Ne me dites pas qu'elle est engloutie aussi... » s'écria le jeune homme. Il ne termina pas sa phrase et dit énergiquement : « Je sais que ce n'est pas vrai 1... »
— « Ce n'est pas vrai, en effet, » répondit le secrétaire. « M. le marquis garde un capital bien supérieur aux quinze cent mille francs que vous avez hérités de Mme de Claviers. Vous lui avez donné, après la reddition de ses comptes de tutelle, une procuration générale qui comportait le droit d'aliéner et d'hypothéquer. Vous l'avez fait, parce qu'il héritait d'un quart des biens de votre mère, soit de cinq cent mille francs. Ces biens consistaient, pour partie, dans des maisons. Vous avez tenu à rester dans l'indivision. Il suffit donc, pour qu'il soit en règle avec vous, qu'il vous représente les quinze cent mille francs dont il vous a toujours. servi très^ exactement la rente, et il peut vous les représenter, mais à une condition, et sine qua non... Il doit vendre pour cela ce mobilier de Grandchamp, la seule valeur réalisable. Les bâtiments et les terres sont tellement grevés d'hypo-
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thèques et d'une liquidation trop difticile. N'en parlons pas. Il faudrait attendre combien de temps? Et vous ne seriez pas créancier privilégié... Vous en êtes venu vous-même au point où je voulais vous amener. C'est tout le motif de ma démarche, Landri. Vous pouvez tirer M. de Claviers de cette impasse, vous seul, et cela, en lui redemandant votre fortune... »
— « Moi? A lui?... »
— « Oui, vous, et en lui retirant votre procuration. Je le connais. Il ne voudra pas que vous puissiez une seconde le soupçonner d'en avoir abusé. Il n'aura de paix qu'il ne vous ait tout rendu, là, sur l'heure. Qu'à ce moment-là, les quatre millions d'Altona lui soient offerts, il les accepte. Grandchamp dépouillé de ses trésors, c'est horrible, j'en conviens. On remeuble un château déménagé. On ne reconstitue pas une fortune effondrée, et cinq ans de cette vie encore, la vôtre est effondrée, et pour toujours. Je vous devais la vérité. Je vous l'ai dite. Décidez. »
Pendant que Chaffin formulait cette proposition, Landri l'avait regardé d'une telle manière que l'autre dut détourner les yeux. Pour la première fois, l'ancien élève de l'intendant malhonnête se posait cette question : « Est-ce bien le même homme?... » Dans l'éclair d'une subite intuition, il aperçut la dangereuse trame ourdie autour de l'antique demeure et dont un des artisans était cet homme qui lui conseillait — quoi? Un parricide moral, étant donné le caractère de M. de Claviers. Ce ne fut qu'un éclair. Ce cruel conseil, après tout, pouvait avoir été inspiré à l'administrateur aux abois par l'angoisse d'une des crises d'affaires où l'humanité disparaît devant l'implacabilité des chiffres. Quoi qu'il en fût, Landri avait été froissé trop vivement dans son intime délicatesse, et une indignation contenue tremblait dans sa réponse :
— « Je ne ferai pas cela, » dit-il. « J'aime mieux
tout que de perdre son cœur... Mon premier mouvc ment était le vrai... Il faut tout lui dire, et aussitôt. Il s'agit de l'avenir de ia famille, et il en est le ehefo C'est à lui, non à moi, de décider. Allons... »
— « J'ai fait le possible, » répondit Chafiin. « Vous ne voulez pas. Allons... »
Il ouvrit la porte le premier, et, aussitôt, les deux hommes se trouvèrent en face du valet de chambre de Landri. Ce garçon attendait dans le couloir, prêt à entrer, dès que son maître serait libre : « Il écoutait? » se dit Chaffin. « Bah ! Ils savent tout depuis longtemps. » Il calomniait le garçon, fils d'un des vieux lampistes du château, — Grandchamp était tout entier éclairé à l'huile et il fallait deux individus spéciaux, rien que pour ce service I — • Ce domestique avait à transmettre un message dont le mystère l'agitait. Tel était le motif très simple de son aguet.
— « On a besoin de parler tout de suite à M. le comte, » dit-il. « C'est très pressé et important, mais ce n'est qu'un mot... La personne attend dans la chambre de M. le comte.,. »
— « Si ce n'est qu'un mot, » répondit Landri, étonné lui aussi, même dans son trouble, par cette attitude et ces formules, « j'y vais... Je reviens, Chaffin ; attendez-moi... Vous, Jean, allez savoir où est en ce moment M. le marquis. »
— « Landri ne dira rien à M. de Claviers, rien, v se répétait l'ancien précepteur, demeuré seul. Ce croi» sèment de leurs regards, tout à l'heure, lui avait révélé chez son élève des énergies et des perspicacités insoupçonnées. Il avait accepté sans plus de résistance cette proposition d'aller apprendre la vérité au marquis, par crainte d'un éveil de défiance. Il y répondait, par avance, mentalement : « Et puis, qu'il lui dise tout,.. Qu'est-ce que cela me fait? Mes comptes sont en
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règle. Je n*ai jamais agi sans autorisation signée... Non. Il ne lui dira rien. On ne peut pas parler à cet homme... Landri remettra. Il va à Paris demain. Il ira demander conseil... Conseil? Et à qui?... A Jaubourg peut-être. Non, il ne l'aime pas, et il aime, il ûdore le marquis !... La voix du sang ! C'est comme leur fameuse Race, quelle bonne plaisanterie!.., » Chaffin ricana. En pensée il outrageait son maître deux fois, dans sa personne et dans ses idées. « Landri verra Métivier, le notaire, plutôt... Oui, voilà le vrai... Métivier me fera venir. Quand il connaîtra !a situation, il sera de mon avis. Cette offre Altona, c'est, pour moi, à un du cent, quarante mille francs. Pour eux, c'est quand même le salut... »
L'âpre calculateur ne s'en d'îutait guère : si, fidèle aux ignobles pratiques dont il avait aussitôt accusé le valet de chambre, il avait collé son oreille contre la porte de la pièce voisine, il aurait entendu se préparer précisément un des entretiens -qu'il imaginait. La « personne », comme avait dit Jean discrètement, qui attendait Landri, était le maître d'hôtel du malade de 3a rue de Solferino, venu droit de Paris pour dire au jeune homme :
— « Quand M. Jaubourg a su tjue M. le comte avait passé prendre de ses nouvelles sans monter, il a été très contrarié, plus que contrarié, très peiné... ïl a fallu que je prisse le premier train pour Clermont, H veut absolument avoir vu M. le comte... Je dois insister pour que M. le comte vienne demain, s'il repasse par paris... M^ Jaubourgest si malade, mioTisieur le comte ! S'ilduï'C deux ou trois jours, ce sera le bout du monde !... Il m'a bien recommandé de ne pas me montrer pour que M. le marquis ne sache pas ma démarche. Il avait peOT de trop l'inquiéter... Enfin, me voici... »
— « Dites à M. Jaubourg que j'irai demain à onze hcTjrw, » avait répondu Landri. Le souci témoigné
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par un mourant d'épargner une angoisse à un vieil ami, l'avait ému. Il en avait d'autant plus senti la délicatesse qu'il avait le cœur comme glacé par la brutalité déférente de formes, si dure au fond, de son ancien maître. Dans ime tout autre occurrence, la singularité du procédé, ce domestique envoyé à deux heures de chemin de fer, l'aurait intrigué ; mais un souci trop réel et trop présent suspendait en lui tout morbide travail de l'imagination, et, tandis qu'il descendait l'escalier avec Chaffin, peu lui importaient les raisons pour lesquelles Jaubourg désirait tant le voir, ni s'il s'agissait ou non d'insister sur le mariage avec Marie de Charlus. Jean était revenu annoncer que M. de Claviers-Grandchamp se tenait dans la salle à manger. Ce fut là en effet que le fils et le secrétaire trouvèrent l'imprévoyant possesseur des trésors visés par la bande Altona. Le grand seigneur portait encore son costume de chasse. Il n'avait pas eu un quart d'heure à lui depuis sa rentrée. Il était occupé maintenant, avec son majordome, — toujours son style, — à régler la distribution des places autour de l'immense table dressée et préparée. D'innombrables bougies, allumées déjà, éclairaient l'argenterie ciselée par Roëttiers. Les assiettes plates détachaient leur marli à ruban sur la blancheur éclatante de la nappe, autour du surtout central, magistral morceau signé par Germain. Il représentait l'enlèvement d'Europe, sur un large socle en rocaille. Des boiseries refaites au dix-huitième siècle revêtaient la chambre, de forme octogone. Huit colonnes aux huit angles, cannelées et terminées par des chapiteaux corinthiens, lui donnaient une majesté qu'égayaient quatre hauts Gobelins, de la suite des chasses d'Oudry, alternant avec des glaces. Ces panneaux, par des soirs tels que celui-ci, prolongeaient sur les murs le divertissement du jour, comme aussi les cors de chasse, entourés de branches
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de laurier qui se voyaient dans les appliques, chefsd'œuvre d'un élève de Gouthière. Le ton des boiseries, d'un blanc crème, s'harmonisait à celui des fauteuils cannés et au reflet du lustre central, en verre de Venise, — un caprice d'une des châtelaines de jadis, la propre femme du restaurateur de Grandchamp, dont le portrait par Parrocel s'encastrait sur la cheminée de marbre blanc. Il était à cheval et portait le costume de lieutenant général qu'il avait eu pour se faire blessier à Fontenoy, la cuirasse sous l'habit de nuance bleu , ^ tendre, l'écharpe blanche, le cordon rouge, e^, à la y^' main, le bâton de commandant. Cet ensemble, avec les couleurs douces ou vives des fleurs, mariées au miroitement des cristaux, donnait une impression de grâce dans la splendeur qui devint du coup tragique pour le jeune homm.e. Les chiffres énoncés par Chaffin se dessinèrent sur les murs aussi distinctement que le Mané-Thécel-Pharès du festin bibhque, et, du coup aussi, il éprouva cette impossibilité prévue par l'autre, celle d'infliger la douleur d'une vision identique au pauvre et magnifique « Émigré » dont cette somptueuse réception était peut-être la dernière joie, — joie enfantine, mais cordiale, mais chaleureuse dans son ample expansion.
a Quarante 1» s'était-il écrié, dès qu'il avait aperçu
sonlils : « Décidément nous serons quarante. Une Académie !.«. Je l'ai complétée en invitîlnt nos petits voisins, les Sicard, et des amis qu'ils ont chez eux, les Saint-Lary. Deux gentils ménages ! Je caresserai mes vieux yeux à ces jeunes bonheurs... Hé bien ! Chafhn, avais-je raison de commander le dîner pour quarante? Vous ne m'accuserez plus de gaspillage... » Et il naît de son bon rire hsut. « Regarde, Landri, notre Parrocel... En a-t-Il une tournure, d'ici?... Dire que je ne te verrai jamais habillé comme cela, même si tu es général un jour, et que je sois encore de ce monde...
Ah I les beaux uniformes gais d'autrefois ! Ces pim' pants officiers qui allaient à la bataille comme à une fête, dans ces couleurs-là ! Nous îivons tout triste, nous, même l'héroïsme... Mais tu vas m'aider. Je plaçais mon monde. J'avais d'abord mis Mme de Férussac en face de moi, et toi là-bas, à côté de... « Il naouliia une carte à son fils, sur laquelle était écrit le nom de Mlle de Charlus. « Je bouscule tout. C'est toi qui seras en face de moi.». »
— « Mais non, mon père, » dit vivement Landri. « Je vous demande de me laisser où vous m'aviez placé. Je V0U3 assure que j'aime mieux cela... »
— « Vraiment? tu veux bien? » fit M. de Claviers. Il y avait tant de naïve reconnaissance sur son visage, cette étude d'un changement de places à table dénonçait un si tendre ménagement des susceptibilités du cœur du jeune homme, que celui-ci en eut des larmes au bord des yeux ; et comme son père lui demandait :
— « Voyons... Qu'y a-t^il? Pourquoi me cherchais-tu?... »
• — « Pour vous demander si je vous verrai demain avant mon départ, » répondit-il. Déjà il se préparait à reculer cette révélation qu'il avait voulue immédiate I...
— ^ « Je crois bien que non, » reprit le marquis. « Tu prends ton train à Clermont? A dix heures?... Alors non, décidément... » Et Landri ne protesta pasi « Tu as passé la nuit en chemin de fer. Tu voyages encore demain. Il te faut un bon repos. Moi, je dois aller voir un de mes fermiers très loin», qui demande une réparation. Vous savez bien, Chaffin, le père Chabory. Il ne l'aura pas, je vous le proriiets. Je serai implacable. Il n'y a pas droit. J'en profiterai pour entraîner un peu mon nouveau rouan. Une bête admirable que Régie Ardrahan m'a envoyée de Dublin, un autre Tobyf... Mais les Anglais n'ont jamais su
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apprendre le trot à un cheval. Je monterai à sept heures et demie, pour être revenu quand mes hôtes se réveilleront... Non. Nous ne ûous reverrons pas. Et ce soir ne compte point !... Nous nous rattraperons à ta prochaine visite. Moi-même, j'allais chez toi, pour bien te recommander de passer chez Jaubourg en traversant Paris, et de k voir, si tu peux, toi-même. Tu me télégraphieras comment tu l'auras trouvé... »
— « Landri fera ce qu'il veut, » interjeta Chaffin^ mais j'ai déjà une dépêche, moi, de mon fils, reçue tout à l'heure et que je venais vous communiquer. M. Jaubourg -est mieux, beaucoup mieux. »
— (( Oh ! la bonne nouvelle î » s'écria M. de Claviers. « Vous m'ôtez un poids du cœur, Chaffin. Fête complète alors* Ce matin un dix cors, » et il fredonna la fanfare :
« Un dix cors j événement « Qui débuche à l'Instant...
« Et ce soir un dîner «onime Lardin sait les faire, » — c'était son cuisinier^ — Il fredonna une autre fanfare, la Bourbon :
c La chasse, le vin et les belles, « C'était le refrain de Bourbon...
«t Mais allons nous habiller, mon cher Landri, povir €tre là quand elles arriveront, ces belles !... »
-— « Vous voyez, » dit tout bas Chaffin à Landri, tandis qu'ils sortaient «le îa salie à manger -derrière le marquis, « vous ne lui avez pas parlé, vous n'avez pas pu. Demain vous ne pourriez pas davantage. Vous l'avez senti... J'en étais sûr... Regardez la situation en face. Vous ferez ce que je vous ai conseillé. C'est l'unique moyen. Moi, j'attendrai quarante-huit heures encore ^nir te prévenir,. >
Il s'éloigna dans la direction de son bureau, sans que Landri eût trouvé, cette fois, une parole à lui répondre. Il se sentait humilié d'avoir justifié, par sa propre attitude, le silence vivement reproché à son ancien maître. Il s'en rendait compte pourtant, le motif d'aiîection passionnée auquel il cédait en retardant le réveil de ce songe heureux au bord d'un abîme n'avait rien de commun avec les obscurs mobiles d'un personnage décidément bien équivoque. Landri en avait eu de nouveau l'impression, quand l'autre avait parlé de cette dépêche soi-disant envoyée dans la journée par son fils. Le messa!2;e qu'il avait lui-même reçu, voici une demi-heure, démentait cette amélioration, évidemment imaginée par Chafïin. Pourquoi? A tout hasard, et pour diminuer les chances d'une consultation du sagace Jaubourg sur le parti à prendre. Le jeune honmie ne pouvait pas le deviner. Mais déjà il ne pouvait pas non plus se répondre en toute borme foi : « Pour épargner une anxiété à mon père. » Le premier sursaut de surprise était passé. Sa réflexion commençante lui montrait trop d'énigmes dans cette aventure, et d'abord ce renoncement systématique à la lutte, cette acceptation d'un événement qui aurait dû être l'issue d'une résistance désespérée... Mais alors Chaffin n'était pas loyal?... Cette hypothèse ouvrait des horizons si ténébreux que Landri la rejeta. Ses souvenirs d'enfance et de jeunesse protestaient là contre : « Il tn'avertit, » se dit-il. « Qui l'y contraignait?... Mon Dieu ! Qu'il est difficile de savoir la vérité, et surtout quel est le devoir I... »
Quel était son devoir? Il n'eut pas plus tôt formulé cette question qu'elle occupa tout le champ de sa pensée. Qu'il aurait voulu demander conseil à quelqu'un ! Mais à qui?... En traversant de nouveau sa bibliothèque, une fois habillé, pour descendre dans
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les salons du rez-de-chaussée, son regard rencontra un portrait de sa mère, et il s'arrêta pour le contempler, comme si la figure de la morte pouvait s'animer pour un appui, une indication. Hélas ! sa piété de fils aurait vainement interrogé des jours et des jours le fin et décevant visage qui avait été celui de la belle Mme de Claviers. Il n'en eût rien tiré que des doutes sur elle, si le dénonciateur avait poussé jusqu'au bout ses confidences sur les misères secrètes de leur famille. Ce portrait datait de 1878. Laudri venait de naître, et Mme de Claviers avait trente ans. Elle était représentée assise, dans une robe du soir en velours rouge, qui découvrait ses beaux bras frais, ses épaules souples, son cou un peu long, où luisait un rang d'énormes perles. Elle avait une très petite tête, coiiïée d'abondants cheveux châtains ; une bouche d'un dessin sinueux, où flottait un sourire, mais impersonnel et comme de commande. Les yeux, d'une expression à la fois rêveuse et observatrice, passionnée et surveillée, contredisaient la banalité voulue de ce sourire. C'était .l'image d'une femme très douce et très simple au premier regard, très compliquée au second, et très inintelligible, — une femme heureuse, mais d'un de ces bonheurs profonds et troublés qui ne s'épanouissent pas, condamnés qu'ils sont, par la faute, à demeurer clandestins. Landri, sans trop savoir pourquoi, n'avait jamais beaucoup aimé cette toile, gardée comme une relique. Sa mère la lui avait léguée expressément dans un testament rédigé aux derniers jours de l'atroce maladie dont elle mourait, un cancer au foie. En proie à l'anxiété qui ie dévorait, il détesta soudain ce tableau, et il s'en éloigna hâtivement. Cette grande dame, en robe d'apparat, et qui avait régné sur toute cette vie de prodigalités en la partageant, n'avait aucune aide morale à lui donner... Aucune aide non plus les aïeules et les aïeux dont les physionomies d'ancien temps
peuplaient tous iss murs des salons jadis habités pat eux d'après le même principe d'efîrénée dépense. Les invités du marquis commençaient d'affluer, et le jeune homme regardait, par-dessus leurs têtes, ces portraits de famille : jeunes et vieilles femmes des siècles passés, seigneurs et prélats, ambassadeurs et mestres de camp, commandeurs du Saint-Esprit et grands-croix de Saint-Louis. Ces images, par leur seule présence, semblaient supplier l'héritier de leur nom qu'il travaillât à leur épargner le suprême outrage, celui d'être emportées du logis anoestral pour n'être plus qu'un Rigaud ou un Largillière, un Nattier ou un Tocqué, un Drouais ©u un Vigée-Lebrun, dans une collection de hasard... Leur épargner cet outrage, mais comment? Et Landri sentait son incertitude grandir. Oui, quel était son devoir ?... Si pourtant Chafïin était sincère, s'il y voyait juste ; si, pour sauver son père d'une ruine définitive, il fallait sacrifier virilement et ces portraits, et le reste, et ces Gobelins, et cette suite de Boucher, la Noble Pastorale, et ce MarcAntoine de Natoire, et ce mobilier en tapisserie de Beauvais, et ces bois dorés . de Foiiot et de Cagny ; et ces tapis de la Savonnerie, et ces bronzes, et ces tentures, et ces lambris, tout ce décor dont le faste frivole appelait invinciblement des réunions comme celle de ce soir?... Passant des objets aux gens, Landri étudiait l'un après l'autre, dans ces salons d'abord, puis dans la salle à m^anger, les visages connus des convives de M. de Claviers, et M. de Claviers lui-même. Le jour où ces Férussac, «t ces Hautchemin, ces Travers et ces Sicard, ces Sai^xt-Lary, et tous les autres, et Louis de Bressieu et Florimond de ■Charlus, apprendraient le désastre de leur hôte, le piaindraierit-ils beaucoup plus que ne le plaignait son secrétaire? Leurs égoïsmes, leurs légèretés, leurs indifférences se faisaient comme perceptibles pour l'imagination douloureuse du fils... Et cependant le dîner
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avait commencé. Les domestiques à la livrée des Gavieps-Grandchamp allaient et venaient derrière les convives. Les étoffes claires des corsages décolletés alternaient avec le noir des fracs ; les regards brillaient, les bonches riaient, les plats se succédaient, les vins remplissaient les verres, et le marquis, au centre de sa table, promenait sur cette fête des yeux pétillants de vie. C'étaient tous les Claviers-Grandchamp qui recevaient en sa personne, magnifiquement. A peine si un rien de mécontentement voilait ses prunelles quand, tourné du côté de son fils, il constatait sa visible préoccupation. Il se disait : « Ce pauvre Landri songe à sa Mme Olier !... » et son vieux cœur généreux éprouvait un obscur remords qu'il dissipait en relevant la tête et fixant le portrait du lieutenant général, blessé à Fontenoy, Les voix s'élevaient davantage. Les rires se faisaient plus gais. Les teints fouettés par l'air de la campagne s'échaufîaient dans l'atmosphère de la salle. L'angoisse de Landri grandissait encore. Était-il possible que cette fête fût vraiment la dernière? Mais que faire? que faire?,.. Il pouvait à peine prendre sur lui de causer tour à tour de choses indifférentes avec ses deux voisines, dont l'une, celle de gauche, était la jolie, blonde et insignifiante Mlle de Férussac. L'autre, la spirituelle Marie de Charlus, outrait sa gaieté à mesure que le dîner avançait. Elis sentait qu'elle n'existait pas pour Landri, et elle cédait à cet instinct qui a perdu le bonheur de tant de femmes amoureuses : faire à tout prix impression sur celui qu'elles aiment, lui déplaire plutôt que de ne pas en être remarquées. Chargeant sa manie d'être au courant, elle s'était mise à défiler toute une liste de surnoms satiriques, comme c'était la mode d'en distribuer au hasard, l'autre hiver, à Paris. Ces anodines méchan» cetés trompaient son irritation :
— a Et Bressieu? » dit-elle à un moment, « vous
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ne savez pas comment on appelle Brcssieu? M. le vicomte de la Rochebrocante... Et ce pauvre Jaubourg, à cause de ses belles relations parmi nous? Jaubourg- Saint-Germain... Moi, je trouve cela très drôle... »
— « Jaubourg Saint-Germain?... » fit Sicard, le voisin de droite de la jolie dépitée. « Je ne le connaissais pas, celui-là... Oui, qu'il est drôle !... » Le plus drôle était que le ménage des Sicard avait lui-même son surnom, — ignoré des intéressés, bien entendu : — « Les Trois Demis. » Ce mauvais calembour signifiait que la très petite Mme de Sicard, mariée au très petit M. de Sicard, passait pour aimer tendrement le très petit M. de Travers. L'historien des mœurs contemporaines s'excuserait de noter, même en courant, de pareilles misères, si elles n'avaient pas une petite valeur de documents. Ces jeux innocents d'une société si menacée mesurent le degré de son insouciance. D'ordinaire ces sottises de la mode impatientaient Landri de Claviers. Il manquait à cet intelligent et délicat garçon, avouons-le, ce don si précieux du sourire, qu'avait le marquis, et que les Anglais ont appelé d'un mot presque intraduisible : sensé of humour. Il , prenait toutes choses également trop au sérieux. Pour- *tant il ne pensa pas à se choquer, dans ce moment-là, du mauvais ton de Marie. L'épigramme sur Bressieu l'avait soudain fait se souvenir qu'ils avaient surpris, son père et lui, le gentilhomme revendeur en conversation avec Chaffin. Il le regarda, par-dessus la table, et il observa que l'autre le regardait aussi. Bressieu mêlé aux projets de la bande Altona? Était-ce possible encore?... Ah ! que faire? que faire? Et, avant tout, comment y voir clair?... Le second des surnoms répétés par Mlle de Charlus aiguilla l'esprit de Landri sur une autre piste... Jaubourg? Mais il devait voir Jaubourg demain. Si Jaubourg qui savait tout de leur monde, ce ridicule surnom l'attestai|;, oui, si Jaubourg savait
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aussi qu'un danger menaçait leur maison? Si c'était de cela qu'il voulait parler au fils de son ami, rie pouvant pas se faire écouter de cet ami lui-même?... Et, au cas où il ne saurait rien, pourquoi Landri ne lui apprendrait-il pas la vérité, afin d'avoir ce conseil dont le besoin allait s'approfondissant en lui? Jaubourg aimait véritablement M. de Claviers-Granchamp, lui. La pensée du jeune homme se fixa sur cette idée, qu'il ne fit que prendre et reprendre durant toute la soirée. Qu'elle lui sembla longue, jusqu'à ce que la dernière voiture eût emporté, en roulant sur les pavés de la cour, le dernier invité !... Non moins long, le début de la nuit, quand, remonté dans sa chambre, et seul, il essaya de se figurer cet appel à l'expérience et à l'affection de quelqu'un vis-à-vis duquel il ne s'était jamais senti à l'aise ! Il avait trop souvent rencontré l'ingérence de Jaubourg dans des affaires qui ne regardaient que M. de Claviers et lui, et toujours cachée. Il n'en avait jamais rien su que par hasard. Ainsi aujourd'hui pour ce projet Charlus. Avec cela, jamais Jaubourg n'avait montré à Landri cette bonhomie dans la tendresse, privilège des vieux amis de notre famille, qui nous ont vus grandii'. Il avait tenu l'enfant, puis le jeune homme à distance, par une constante attitude de critique courtoise et dédaigneuse tout ensemble. Il y avait toujours eu entre eux une atmosphère de gêne. Chaffin avait deviné juste sur ce premier point. Il ne s'était pas davantage trompé sur le second. Plus Landri creusait cette idée de s'appuyer sur Jaubourg, plus l'antipathie accoutumée se réveillait. « D'ailleurs, )) conclut-il, « malade comme il est, incapable d'aucune démarche, ne sachant pas le Code, de quel secours peut-il m'être, s'il y a un complot à déjouer, des précautions légales à nous indiquer?... » C'est alors que, la pensée d'une procédure possible surgissant en lui, il se souvint de Métivier, le notaire : « Où avais-je
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la tête? » songea-t-il. « C'est Métivier qu'il faut voir. On en' appelle de jugements. On y fait opposition. Un notaire sait les moyens. Il sait les moyens d'emprunter de l'argent. Ma fortune existe. ChalTm en est convenu. Métivier me dira si je peux l'employer à sauver Grandchamp, et la voie à suivre... » Il réfléchit que, passant une demi-journée à Paris seulement, le lendemain, le temps manquait pour fixer un rendez-vous à un homme très occupé, qui, peut-être, ne serait pas chez lui. il ne se coucha qu'après avoir rédigé une longue lettre très précise, qu'il se proposait de laisser à l'étude, en cas d'absence. Il y rapportait par le détail toute l'histoire que lui avait dite Chaffin, en donnant les noms de Mme MuUer et d'Altona, les chiffres qui lui avaient été révélés, le conseil suggéré par Faneien précepteur, sa volonté de tout sacrifier de ses intérêts personnels pour que le château fût conservé int<»ct. Il ajoutait, qu'obligé de retourner à Saint-Mihiel, il s'arrangerait pour être à Paris dès que sa présence y serait nécessaire. En relisant cette lettre, il s'étonna de constater combien lui paraissait aisée, maintenant, cette demande à son colonel d'une nouvelle permission qu'il jugeait ce matin impossible, avec les inventaires en perspective. Les révélations de Chaffin venaient de déplacer le plan entier de sa pensée. D'autres, plus tragiques, allaient surgir et le mener ailleurs encore. Il ne les soupçonnait pas plus qu'il n'avait soupçonné celles-ci, la veille, quand il se croyait si malheureux et que tout le drame de sa vie lui paraissait contenu dans ces deux désirs : ne pas quitter son métier de soldat, ne pas perdup la femme qu'il aimait. Il ne l'avait pas oubliée pourtant, cette amie si chère. En s'endôrmant, au terme de cette journée si remplie, et qui en précédait une autre plus cruellement éprouvante, il retournait en esprit à sa conversation du matin dans le petit salon de la rue de Monsieur. Il admirait les détours
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inattendus de la vie qui nous garde en réserve de telles surprises, et il se reprochait, comme un véritable amoureux, de n'avoir plus donné de place à Valentine, dans sa pensée, depuis ces quelques heures :
— « Mais c'est pour elle aussi, que j'irai chez Métivier demain !... » se disait-il* « Cette ruine de mon père, qui devrait m'éloigner d'elle, m'en rapprochera, si je lui prouve, à lui, combien je lui suis dévoué... Que je lui sauve Grandchamp, il ne pourra plus s'opposer à mon mariage. Ruinés, la grosse fortune de Mlle de Charlus deviendra une objection... Et puis, s'il s'obstinait à me dire non, je serai bien fort dans ma conscience> m'étant sacrifié à lui, comme je veux, comme je vais le faire... »
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Cette douce et tendre image de l'adorable femme, sur laquelle Landri se faisait une pieuse habitude d'arrêter son esprit, chaque soir, depuis des années, avant de fermer les yeux, était là de nouveau, à son réveil. Telle est la magie d'un sentiment passionné dans la jeunesse : il était certes bien préoccupé de la démarche qu'il se préparait à faire auprès de M* Métivier ; les désordres dans leurs affaires d'argent révélés par Chaffin étaient bien graves ; ils emportaient avec eux, pour l'avenir, de redoutables conséquences. Eu outre, aucune des difficultés contre lesquelles il s'était meurtri )a veille n'avait disparu. Il restait toujours exposé à recevoir, avant la fin de la semaine, peut-être, un ordre de procéder à l'un des deux inventaires d'église annoncés dans les environs de Saint-Mihiel. Il savait
trop, malgré les sophismes de son désir, que l'opposition de son père à une mésalliance ne céderait pas aisément... Mais il devait revoir Valentine Olier à deux heures, et, malgré tout, une intime joie était en lui. Tout en faisant sa toilette et en déjeunant, il s'interrompait sans cesse pour admirer les profondeurs du ciel bleu, la forêt rouiliée par l'automne au loin, le jardin à la française déployé sous ses fenêtres, et les statues qui détachaient leurs blanches silhouettes sur la sombre épaisseur des ifs, taillés en boules et en pyramides. Ce même ciel bleu enveloppait le château comme d'une gloire, quand il se retourna pour le revoir, dans la voiture qui l'emportait vers la gare de Clermont. Il avait eu la chance de ne pas se retrouver en face de Chaffin, au moment du départ, — il avait un peu redouté cette rencontre, — et il eut cette autre chance de croiser, à un angle de la route, son père en personne, monté, comme il l'avait annoncé, sur son nouveau cheval :
— « J'ai tenu à te le présenter, » cria le vieux gentilhomme à son fils dès qu'il fut à portée de sa voix, « et aussi à te dire bonjour... Tu as bien reposé? Parfait. — Mon fermier m'a mis dedans, c'est dans l'ordre. Il aura sa réparation. Chafïin me grondera... Quant à ce gros père, » et il flattait l'encolure du puissant irlandais qui dansait nerveusement, « il a bien essayé de déposer son nouveau cavalier... Hé là I Hé là ! Je ne suis pas pour le divorce, mon garçon... Je l'ai un peu baissé tout de même en lui donnant son temps de galop... Pour du trot, nous n'en parlerons pas de quelque temps... Mais tu vas voir ce qu'il sait faire. » Avisant un fossé, il enleva la bête, qui bondit de l'autre côté, franchement. Un petit mur de pierre s'érigeait à quelque distance, vers lequel M. de Claviers mena droit le rouan, avec autant de souplesse hardie que s'il eût eu vingt-cinq ans, au lieu de soixante-cinq. Le
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cheval sauta par-dessus l'obstacle. Le marquis salua d'un geste de triomphe. Il cria joyeusement à son jtils : « Un second Toby !... Et il est perçant, l'animal I Mais l'est-il !... Adieu, mon fils, et n'oublie pas Jaubourg. Une dépêche tout de suite !... » Il disparut. Que de fois Landri devait revoir dans son souvenir ce cavalier de si fière mine, s'en allant par la campagne I « Adieu, mon père... » avait-il crié lui-même, et c'était bien un adieu qu'ils échangeaient, — quoiqu'ils dussent f se revoir encore, — adieu du père à son fils, adieu du | fils à son père. Et l'un et l'autre l'ignoraient I
— « Il est trop inquiet de son a.mi, » se disait Landri, en descendant du train, une heure plus tard, sur le quai de la gare du Nord. « J'irai là d'abord. Je passerai ensuite chez Métivier. Place de la Madeleine, c'est ma route, pour aller déjeuner au Cercle. Mon père aura son télégramme plus tôt. Mon Dieu ! Pourvu que je n'aie pas une affreuse nouvelle à lui annoncer?... »
Comme il arrive si souvent, le malheureux jeune homme redoutait ce qu'il aurait dû le plus passionnément désirer. Il eut une petite sensation de soulagement à constater, lorsqu'il arriva rue de Solferino, que la jonchée de paille s'étalait toujours devant la maison. L'ami de M. de Claviers vivait encore. Mais le bulletin, déposé chez le concierge, contenait une ligne plus sinistre que la veille : Nuit très agitée. La faiblesse augmente. A côté s'ouvrait un registre où s'allongeait en files des signatures « à courants d'air », comme disait, dans son grossier et pittoresque argot de « fichard «, le colonel franc-maçon. Nos agonies et nos enterrements résument, comme en an raccourci, tout notre personnage social. « Jaubourg-Saint-Germain » s'en allait, comme s'il méritait vraiment cette mordante épigramme. Qui donc à Paris s'intéresse assez aux réels mobiles de nos actions pour les recher-
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I çoer par delà nos gestes? Fils d'un agent de change, / /jaubourg avait fréquenté ce milieu très diiïérent de ^ ses origines, pour des raisons qui n'étaient pas de vanité. Toute sa finesse s'était appliquée à les dissimuler. D'ailleurs, s'il avait été un grand amoureux, il avait été cela aussi : — le fait social s'impose même à la passion, — un bourgeois riche évoluant parmi des patriciens. Toutes sortes de petits signes se raccordaient chez lui à ce caractère. Il avait choisi pour appartement le premier étage d'une vieille maison parlementaire, épargnée par le percement du boulevard Saint-Germain. Les pièces démesurément hautes offraient un aspect seigneurial, en harmonie avec les très beaux meubles et les tapisseries que Charles Jaubourg y avait ramassées, — conime à Grandchamp. Seulement, meubles et tapisseries ne composaient pas un ensemble. Ce décor aristocratique, si vivant chez les Claviers, prenait ici des facticités de musée. C'était l'œuvre d'un homme qui avait employé l'oiyiveté acquise par le travail de ses parents à ne pas leur ressembler. Il en allait ainsi du petit au grand. Le domestique qui vint ouvrir à Landri était le vieux maître d'hôtel qui, la veille, portait là-bas le message du mourant. Jaubourg exerçait bien sur lui un patronat très analogue à celui de M. de Claviers sur les Mauchaussée et leurs congénères. Mais le châtelain connaissait ses gens, pour reprendre encore une de ses expressions, « du plant et du pied ». C'étaient des terriens, du voisinage de Grandchamp ; leurs pères et leurs mères saluaient déjà sur les routes le défunt marquis, comme ils appelaient le grand-père de Landri ; au lieu que Joseph, le domestique de Jaubourg, niait entré chez celui-ci par hasard, sur la recommandation du secrétaire d'un cercle. Il s'était attaché à son maître, pourtant, de cette affection que les domestiques avisés conçoivent pour les célibataires. Il s'était fait là un