‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 107 sur 188 · LIVRE TROISIÈME Î · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME Î

gent d'instruire les* enfants, agissent trop comme s'ils avaient besoin de se prouver à eux-mômes, par leurs discours, qu'ils savent beaucoup. Je n'enseigne rien à Emile ; nous apprenons ensemble. Au lieu de lui donner ma manière de voir, je cherche à dégager la sienne. Ce qu'il ne tient pas du tout à savoir, je l'ignore pareillement ou feins de l'ignorer. Cette manière n'est point précisément de nature, je l'avoue, à faire briller le professeur; il y faut un certain désintéressement d'esprit; mais graver des formules et des sentences sur le cerveau d'un enfant, c'est écrire des mots sur le sable.

L'esprit de recherche se développe comme toutes les autres facultés par l'habitude et l'exercice. On devient curieux. C'est en observant qu'on acquiert le goût d'observer par soi-même. Je puis bien sans doute seconder l'attention d'Emile en lui montrant ce qu'il ne voit pas du premier coup d'œil dans les choses; mais encore faut-il que le désir vienne de lui et naturellement. Les enfants sont en général très-portés à questionner ; mon avis est qu'on éteint cette heureuse disposition en allant au-devant et au delà de ce qu'ils veulent savoir. Beaucoup d'entre eux finissent par garder le silence, afin de s'épargner les ennuis et les longueurs d'une leçon.

il n'est pas bon que l'enfant soit seul

Je tremble que nous nous attachions trop, Hélène et moi, à cette jeune fille que nousajetée la tempête, et qui peut être réclamée d'un jour à l'autre par des membres de sa famille.

Quoi qu'il en soit, je tiens à constater un fait physiologique.

Quand Dolorès fut recueillie sous notre toit, elle avait tous les défauts des filles de sa race et de sa contrée. Quoique jolie, elle était nonchalante, peu soigneuse d'elle-même, et, faut-il le dire? assez malpropre. Cette négligence envers sa personne, associée à un grand fond de coquetterie naturelle, désolait Hélène. Leçons, remontrances, petites mortifications qu'on imposait à son amour-propre, rien ne la corrigeait. D'humeur vive, et môme emportée quand on la contrariait, elle ne témoignait aucune envie de s'instruire. Hélène fit de son mieux pour éveiller l'esprit de cette belle au bois dormant, mais hélas ! la force des talismans échouait contre le sort que semblait lui avoir jeté je ne sais quelle mauvaise fée péruvienne. Qui a rompu le charme? Emile.

Le désir de lui plaire, d'éviter ses railleries, peut-être môme ses dédains, a eu bien plus d'in-

fluence que toutes nos leçons sur la volonté de Lola.

C'est la première conquête d'Emile, et à leur âge cette conquête n'est point dangereuse.

Depuis lors une lutte s'est engagée entre lui, très-fier de conserver la supériorité de son petit savoir, et elle, jalouse de la lui disputer. Cette lutte, comme on peut s'y attendre, tourne chaque jour ù l'avantage de l'un et de l'autre. Ils apprennent beaucoup mieux ce qu'ils étudient ensemble.

Qu'Emile se tienne pour averti : Lola cherche à le devancer sur le terrain de la lecture.

Je crois que leur caractère a aussi beaucoup à gagner dans cette alliance. Les enfants connaissent très-bien leurs défauts mutuels et ne se ménagent point entre eux. Emile n'épargne guère Lola qui , de son coté, le lui rend bien, sans que ces légères représailles altèrent en rien leur bonne amitié. On me dira peut-être que le commerce entre frère et sœur est accompagné des mêmes avantages : j'en doute, parce que les circonstances ne sont plus exactement semblables.

J'ai visité dans le temps une institution de sourds-muets qui se divisait primitivement en deux écoles. L'expérience ne tarda point à démontrer les vices de ce système. Les filles cloîtrées dans leur département se montraient d'unu ou deux années en retard des garçons qui n'étaient point eux mêmes très-avancés. L'idée vint alors de les réunir dans les mêmes classes. On n'eut qu'a s'applaudir du changement. En peu de temps l'infériorité d'un des sexes disparut et l'autre fit

d'incontestables progrès. L'amour-propre, naturel à l'homme et à la femme, l'ambition excitée chez les jeunes gens par la présence de fières rivales aux yeux desquelles ils tenaient à se distinguer, tout contribua de part et d'autre à élever le niveau des études. C'étaient pourtant les mômes élèves: mais leurs forces se trouvaient doublées.

Pourquoi ce qui est vrai des sourds-muets et des sourdes-muettes ne le serait-il point aussi des parlants et des parlantes ?

C'est au nom des mœurs que les hommes chargés d'instruire la jeunesse s'opposent à la réunion des garçons et des filles. L'objection serait très-grave si elle était fondée. Il faut pourtant se dire que personne n'a jamais songé à réunir les enfants des deux sexes dans les mêmes dortoirs. Une sage distribution des bâtiments, des cours et des exercices scholastiques, écarterait sans doute beaucoup des inconvénients redoutés.

Quant au travail de l'esprit, n'est-il pas plutôt fait pour amortir que pour stimuler les mauvais instincts? N'est-ce point, au contraire, la séparation absolue qui est un danger pour la vertu? Notre corruption ne sait que ruser avec le mal et se trahit elle-môme par l'excès des précautions hypocrites. A force de jeter la défiance sur les relations les plus innocentes, on éveille les désirs et la curiosité des adolescents. Que toutes ces barrières matérielles seraient avantageusement remplacées par les limites du devoir tracées dans la conscience delà jeunesse !

Je ne veux point dire que la même éducation convienne également à l'homme et à la femme. Doués l'un et l'autre de facultés très-différentes, ayant d'autres devoirs et une autre mission à remplir dans le monde, ils exigent chacun de leur cAté un mode particulier de culture. N'y a-t-il point cependant certains sommets de la science, des beaux-arts et de la poésie où les muses et les dieux se donnent la main? Ne conviendrait-il point de préparer de bonne heure cette alliance du sentiment et de l'intelligence qui fait le charme de la vie ? Élever à part les deux moitiés du genre humain, comme si elles ne devaient rien avoir de commun dans leur destinée, n'est-ce point briser d'avance le lien social? En présentant au jeune garçon la jeune fille comme la compagne future de ses travaux, de ses efforts vers le bien, le juste, le vrai, n'agirait-on point d'une manière plus conforme au vœu de la nature et de la morale ?

Quoi qu'il en soit, Emile et Lola jusqu'à nouvel ordre s'instruiront ensemble, et j'attends beaucoup pour l'un comme pour l'autre de ce mariage d'esprit.

Page 1