LIVRE TROISIÈME
hommes et surtout celle des femmes était extravagante. Les enfants jouaient aux billes sur les places publiques avec des diamants ronds.
Les pauvres, au contraire, allaient pieds nus, et les petites filles couvertes de haillons fouillaient dans les tas d'ordures à la porte des riches pour retrouver quelques restes des festins de la veille. Non-seulement ils étaient chargés de travaux durs et répugnants, mais encore ils étaient méprisés. On avait môme été jusqu'à interdire aux gens mal vêtus les promenades publiques , dans la crainte sans doute que leurs guenilles ne salissent les tapis verts ou plus vraisemblablement pour que. la vue de leur misère n'offensât point les regards de l'opulence.
Une nuit, les pauvres se retirèrent sur une montagne et tinrent conseil entre eux.
Les jeunes parmi eux auraient voulu qu'on courût aux armes, qu'onjattaquàt les riches pendant leur sommeil et qu'on partageât leurs biens entre les malheureux.
Un vieux sage se leva, et quand le silence fut rétabli : « N'en faites rien, dit-il. D'abord, ils sont gardés dans leurs châteaux ou leurs palais par des domestiques encore plus méchants que les maîtres, et par des chiens plus voraces que les serviteurs eux-mêmes. Ensuite une telle lutte à main armée serait-elle juste? Ces biens que vous convoitez, ils les ont acquis, ou du moins ce sont leurs ancêtres qui les ont gagnés par des moyens plus ou moins honnêtes. Les fils les possèdent aujourd'hui en vertu de lois que je ne comprends
m L'EMILE DU DIX-NEUVIÈME SIECLE
pas très-bien, mais qui pourtant doivent avoir une raison d'être, puisque tous les hommes jusqu'ici les ont respectées. D'un autre coté, ce que vous enlèveriez aujourd'hui à vos ennemis, parce que vous seriez les plus forts, d'autres vous l'arracheraient demain, parce que vous seriez les plus faibles. Cherchons donc tous ensemble un autre moyen. N'avez-vous pas entendu dire qu'il y a sur la mer d'autres îles que celle où nous avons eu le malheur de naître? Nos frères, les pauvres matelots, qui amènent ici sur leur navire les denrées et les objets de luxe pour l'usage des riches, ont vu plus d'une fois dans leurs voyages sortir du sein des eaux des terres couronnées de verdure et de grands arbres à fruit. D'après leur récit, une de ces îles est inhabitée, et il ne tient qu'à vous de la convertir en un jardin d'abondance. N'avons-nous pas nos bras? Moi qui suis vieux, je vous donnerai néanmoins l'exemple du travail, et je vous aiderai au besoin de mes conseils. J'ai dit. »
Ils partirent. L'un après l'autre ils s'embarquèrent sur de mauvais vaisseaux qu'ils avaient construits eux-mêmes avec les planches de leurs cabanes. Les riches habitants de l'île furent enchantés de voir s'éloigner cette canaille, et témoignèrent leur joie en battant des mains. « Quel bon débarras I » s'écriaient- ils.
Comme les émigrants ne possédaient rien, le navire n'était guère chargé que de leurs personnes; je me trompe, ils emportaient leurs outils.
Durant quelques années on n'entendit plus parler