LIVRE TROISIEME
d'eux. « Ils ont été engloutis par la mer, » disaient les uns. — « Ils se sont mangés entre eux, » disaient les autres.
Un jour pourtant un vaisseau entra dans le port tout chargé de grains et d'objets de commerce. Au langage des matelots et à certains traits de physionomie, on reconnut aussitôt d'anciens habitants de l'île. Ils racontèrent qu'ils venaient d'une autre île où tout réussissait à merveille. La terre défrichée se couvrait de «moissons, de fermes et de bestiaux. Les riches traitèrent ces récits de fictions et se prirent à éclater d'uu fou rire.
Les marins n'avaient pourtant rien exagéré. Des champs revêtus de cultures, des villages, des villes, des routes, des canaux sortaient comme par enchantement de ce sol autrefois sauvage. Les citoyens vivaient entre eux en bonne intelligence, parce qu'ils étaient heureux. La paix régnait dans les familles. Les enfants étaient considérés comme la graine d'une prospérité plus grande encore. Aussi leur apprenait-on de bonne/ heure à travailler.
Il en était tout autrement de l'île des riches dont la fortune déclinait, au contraire, de jour en jour. Comme les habitants étaient trop fiers ou trop paresseux pour mettre eux-mêmes la main a la charrue, les champs ne tardèrent point à se couvrir de ronces. Tous les métiers cessèrent faute d'ouvriers, et avec eux disparurent les éléments du luxe. Les châteaux tombèrent en ruine, et l'on ne trouvait point d'hommes pour en relever les pierres.
im L'ÉMILE DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
Dans les commencements les riches firent appel aux artisans des îles voisines ; mais ceux-ci sachant bien comment leurs frères avaient été traités ne voulurent point s'exposer aux mêmes outrages.
Gomme les habitants qui étaient restés dans l'île possédaient du moins beaucoup d'or et d'argent, ils achetèrent pendant quelque temps tout ce dont ils avaient besoin aux marchands étrangers. Il n'y a pourtant trésor si bien fourni qui ne s'épuise, surtout quand on n'en renouvelle point la source. Au bout de plusieurs années leur fortune fut à sec, et ils commencèrent à regretter, mais trop tard, leur conduite dure et injuste envers les pauvres.
Bien déplorable était leur condition. Les domestiques dont ils s'entouraient autrefois, n'étant plus payés, refusèrent de les servir. Les chevaux, n'ayant plus personne pour les soigner à l'écurie, ne voulurent plus de leur côté traîner les voitures. On rencontrait dans les rues des femmes en souliers de brocart éculés, en robe de drap d'or toute déchirée et toute trouée ; car elles auraient rougi, ces grandes daines, de raccommoder elles-mêmes leurs vêtements. A les voir couvertes de ces orgueilleuses guenilles, quelqu'un aurait été tenté de rire, s'il n'était cruel et lâche de se moquer du malheur — mrmc du malheur des méchants.
En un mot l'île des riches était devenue l'île des pauvres.
La disette s'accrut d'année en année. La terre n'étant point travaillée ne savait plus produire. Les anciens riches mouraient de faim dans leurs chà-