‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 112 sur 188 · UNE MAIN DE BUREAU · texte numérisé non relu

UNE MAIN DE BUREAU

Emile commence à écrire passablement. Je doute pourtant qu'il moule jamais ses lettres selon les principes de l'art.

Autrefois, l'écriture était en quelque sorte personnelle. Bonne ou mauvaise, elle exprimait une manière d'ôtre. Aussi s'est-il trouvé des physionomistes du trait qui croyaient lire les dispositions morales d'un inconnu dans les lignes écrites par lui sur le papier. Et pourquoi non? Nous faisons tout avec notre caractère. Il n'y a rien, je crois, d'impossible ni d'invraisemblable à ce que l'écriture, cette trace délicate qui fixe nos sentiments et nos idées, «oit une empreinte du mot, Beaucoup d'hommes,

m L'EMILE DU DIX-NEUVIEME SIÈCLE

dont nous possédons les autographes, ont changé plusieurs fois dans leur vie la manière de former leurs lettres. Ces modifications — dont il y a tout à parier qu'ils ne se rendaient aucun compte — ne devaient point être étrangères à certaines transformations de l'esprit. On a cru remarquer que l'époque de leur existence où ils étaient le plus euxmêmes est aussi celle où leur écriture se trouve frappée d'un cachet plus original.

Aujourd'hui Ton a inventé des méthodes de calligraphie qui ont sans doute le mérite de perfectionner ht main; pour peu néanmoins qu'elles se propagent, on ne découvrira plus de différences entre les écritures. Dans ce siècle de chemins de fer et de plumes de fer, nous courons tous à l'uniformité.

Passe encore si cette tendance artificielle s'arrêtait aux signes de la pensée; mais non, elle atteint la pensée elle-même.

Ce ne sont point à coup sûr les connaissances qui nous manquent. De faciles méthodes ont mis à la portée de presque tous les éléments de la science, de la littérature et des beaux-arts. On nous parle chaque jour do la diffusion des lumières, et c'est un fait dont je suis loin de contester la grandeur. Il est néanmoins permis de se demander si l'esprit atteint à des conceptions plus hautes que celles des hommes du xvni* siècle. Avons-nous plus de force morale, plus d'initiative, plus de caractères franchement accusés qui se détachent en vigueur sur le fond obscur de la société, plus d'oeuvres originales?

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