‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 113 sur 188 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

Le niveau de l'intelligence humaine s'étend tous les jours : s'est-il élevé?

Hélas ! je regarde autour de moi et je reste stupéfait de l'invasion de la médiocrité. On répète que de nos jours l'esprit et le talent courent les rues : il serait plus exact de dire que chacun a l'esprit et le talent des autres. Notre siècle a trouvé un moyen assez ingénieux, je l'avoue, de multiplier les machines et les automates de la pensée.

L'adresse a remplacé dans les arts le génie et la volonté ; en littérature le savoir-faire a étouffé l'inspiration ; dans la pratique de la vie et des affaires, l'intrigue a détrôné le mérite. Nous glissons sur un chemin plat et banal vers l'effacement universel des supériorités de l'intelligence et du caractère. 0 homme, contente-toi désormais de ressembler à tout le monde I

11 y a sans doute à cet état des esprits plus d'une cause que je ne veux point approfondir: le régime sous lequel nous vivons, l'absence de liberté politique, la préoccupation toujours croissante des intérêts matériels. Je m'en voudrais de ne point en signaler une autre. L'éducation telle qu'elle se pratique de nos jours consiste beaucoup moins à découvrir et à étendre les facultés des enfants qu'à masquer leurs càtés faibles sous certains procédés d'un usage expéditif et en quelque sôrte mécanique ! Leur propose-t-on comme but de leurs efforts la gloire d'être utiles? Non, on leur demande de parvenir. Le moyen d'espérer des vocations déterminées, des dons de nature développés par ln

travail, quand on laisse d'avance entrevoir à la jeunesse que la convention et l'artifice mènent bien plus directement au succès !

LE FAGGISME

Il existe dans certaines écoles de l'Angleterre un vieil usage qui étonne beaucoup les étrangers. A Eton, à Harrow, où l'on reçoit surtout les fils de l'aristocratie, les élèves sont servis par les élèves. La distinction entre les maîtres et les domestiques (fags) est tout à fait indépendante du rang social et de la fortune. Tel enfant noble et riche peut <Hre tenu de brosser les habits d'un autre enfant pauvre et roturier, de faire ses commissions, de nettoyer sa chambre, d'allumer son feu, de préparer son déjeuner, de porter ses livres en classes. Le privilège d'être servi appartient à l'ancienneté, à certains grades scholastiques ; l'obligation de servir tombe sur ceux que l'école range parmi les divisions inférieures.

Ce que je désapprouve dans cet usage est le lien de dépendance personnelle. Les anciens se conduisent quelquefois d'une manière très-cruelle envers ceux de leurs camarades qu'ils considèrent comme leurs domestiques. Les injures, les soufflets, tous les mauvais traitements que dans les comédies de

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