‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 128 sur 188 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

de manquer do respect à la tradition, en le forçant de remarquer jusqu'aux points et aux virgules, on ne réussit le plus souvent qu'à lui faire prendre en haine les meilleures œuvres de l'esprit humain.

Trop de protection de la part du maître devient une cause de faiblesse pour l'enfant ; trop d'admiration chez l'un glace l'enthousiasme de l'autre.

De quoi s'agit-il après tout? de former le jugement. Je doute qu'on y réussisse par cette méthode. A supposer l'élève (et il s'en trouve de cette sorte) assez docile pour trouver beau ce qu'on lui vante, et mauvais ce qu'il entend critiquer, aurait il pour cela le goût plus sûr et plus exercé? On lui enlève au contraire la faculté de discerner par lui-même. Plus tard, il sera bien moins soucieux de se former une opinion que de recueillir l'avis des hommes faisant autorité dans le monde.

Je laisserai à la liberté de mon fils le choix de ses auteurs. N'écartant que les livres dangereux pour les mœurs, je veux qu'il soit le maître de ses préférences en littérature. Dans le cas où son goût viendrait à s'égarer, je compterais beaucoup plus pour le ramener dans la bonne voie sur les développements de sa propre raison que sur mes remontrances chagrines. Tout en l'aidant de quelques conseils, s'il me les demande, je tiendrais à ce qu'il cherchât dans ses lectures l'expansion de ses idées et de ses sentiments personnels.

Il y a sans doute tel ou tel ouvrage que j'aimerais à lui mettre entre les mains, et je serais heureux que ses impressions se trouvassent d'accord

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avec les miennes ; mais ai-je le droit d'exiger qu'il en soit ainsi? Pour être féconde l'admiration doit être libre. Chaque âge de la vie, de même que chaque époque d'une société, se fait un idéal du beau qui correspond évidemment à certaines conditions morales et physiologiques. Où sont nos auteurs de jeunesse? Que sont devenues nos premières affections littéraires ? Ils sont rares les poètes, les écrivains, qui après avoir été les maîtres de notre adolescence restent les compagnons de notre vieillesse.

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