LIVRE TROISIÈME
l'homme a été tout étonné do se reconnaître luimême. On sait aujourd'hui comment se sont faits les dieux. Des dogmes qui semblaient avoir acquis la solidité d'un axiome se sont évanouis devant la connaissance des lois de la nature auxquelles on les crovait supérieurs. De sombres mvstèros avaient défié la raison humaine, et c'est la raison qui les juge en découvrant leur origine.
Il serait injuste de ne point tenir compte de ce mouvement dans l'éducation de la jeunesse. Comment se fait- il que les conclusions de la science ne pénètrent guère qu'un siècle après dans les écoles — quand elles y pénètrent ?
Cette fois je ne voudrais m'occuper des travaux de la critique qu'en ce qui regarde la littérature grecque et latine. Pourquoi les isoler l'une et l'autre dans les études classiques comme si elles formaient deux rameaux séparés du reste de l'antiquité? Je me suis attaché d'avance à combattre cette illusion. Les dieux d'Homère seront pour Émile de vieilles connaissances dont je lui ai cité les noms, les attributs dans la mythologie indienne, et dont je lui ai raconté les principales aventures. Comment voyagent les mythes, en vertu de quelle loi ils se glissent d'une forme dans une autre, c'est ce qui lui reste à apprendre, et ce qu'il n'est pas encore temps de lui dire.
J'ai nommé Homère, et je me demande ce qu'on gagne à représenter aux élèves l'Iliade et l'Odysée comme l'ouvrage d'un homme, quand tout le monde sait aujourd'hui la manière dont s'est formée
i'.iG L'ÉMILE DU DIX-NEUVIEME SIECLE
l'épopée chez les peuples anciens et modernes.
Il y a sans doute dans ces pormes de grandes beautés et de hautes leçons ; mais que je me garderai bien de proposer à Emile la conduite d'Achille comme un exemple à suivre ! Ce héros boudeur, indifférent à la cause publique, se retirant des champs de bataille, parce qu'on lui a refusé la jeune captive, objet de ses convoitises, et prolongeant par son absence les maux de la guerre, était indigne d'exciter l'intérêt des dieux. En se mêlant euxmêmes de la partie et favorisant la bravoure sans tenir compte de l'oubli dos devoirs, ils ajoutent une triste morale au dénoûment : la victoire d'Achille sur Hector, de la fougue guerrière sur le vrai patriotisme.
Non-seulement les anciens ont méconnu quelques-uns des principes qui servent aujourd'hui de base à la conscience humaine ; mais ils nous ont légué un héritage de préjugés, de fausses doctrines que les études classiques, si l'on n'y prend garde, tendent à perpétuer. La magie des souvenirs a défendu pendant des siècles et défend peut-être aujourd'hui plus d'une injustice sociale contre les attaques de la raison. Le dilettante, celui qui a trop vécu dans les livres et pas assez dans son temps, se montre le plus souvent très-peu sensible a une foule d'abus dont la racine remonte jusqu'aux mœurs de l'antiquité.
La civilisation athénienne a eu des côtés admirables et je serais très-content qu'Émile s'éprît pour elle d'un goût sincère; mais je ne voudrais point qu'il