‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 131 sur 188 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

fût la dupe de son enthousiasme. Quel mépris de l'esclave ! A part deux ou trois cris sublimes partis des profondeurs de la conscience humaine et qui ont traversé les âges, quel oubli des égards dus aux malheureux et aux vaincus ! Que de races sacrifiées ! Qui s'occupait alors de réduire la misère du plus grand nombre? Bon pour les mains serviles, le travail ne conférait aucuns droits. Certes, la surface est merveilleuse : les arts , la poésie, une religion douce, le sourire héroïque des dieux, répandaient sur cet heureux peuple toutes les splendeurs de l'idéal; mais qu'on regarde au fond !

L'histoire romaine est très-inférieure à celle de la Grèce. Ce n'est point q\ie Rome n'ait produit de grands hommes; mais elle adorait trop la force et elle en a porté la peine ; car après avoir asservi les autres nations, elle a fini par s'asservir elle-même. 0 nation conquérante et qui avais montré au monde les inévitables suites de la conquête, quelle nation as-tu avertie et corrigée ? On s'enivre de tes exploits: qui cherche la cause de tes malheurs pour se guérir de la manie de la guerre?

En ouvrant à Émile, par l'étude du grec et du latin, la source des littératures anciennes et de l'histoire, j'ai certainement en vue d'étendre son intelligence; mais que je me propose encore bien davantage de former en lui l'esprit de conduite ! Les exemples de courage moral, de désintéressement, de patriotisme parlent plus haut que tous les discours au cœur de l'adolescent. L'enthousiasme est lui-môme un dévouement : il nous attire

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au dehors, nous arrache de notre é^oïsme pour nous identifier à ce qui a vraiment mérité de vivre. Je désespérerais d'un élève qui n'admirerait rien. Il a au contraire un Dieu en soi, celui qui s'est senti touché par le rayonnement de la grandeur des autres 1 Mieux encore que les vertus modernes, les vertus antiques saisissent l'imagination par un air de force et d'héroïsme. Éloignées de nous dans l'ordre des temps, les actions des Grecs et des Romains empruntent à la distance et au merveilleux certains traits qui en exagèrent peut-»Ure la valeur; mais qui ne les recommandent que plus énergiquement à l'estime de la jeunesse. Ai-je donc tort de compter sur l'influence des anciens pour élever les idées et le caractère de mon fils?

Je sais très-bien pourtant que tout n'est pas également à admirer dans les exemples qu'ils nous ont laissés. Scipion terrassant Annibal et détruisant Carthage n'est point le héros vers lequel j'appellerais l'attention d'Emile. Tous mes efforts tendraient au contraire à lui faire comprendre que les défaites essuyées par respect pour le sentiment du droit se placent bien au-dessus du succès des armes et que la vraie gloire consiste dans La grandeur d'àme. « Sais-tu, lui dirai-je, le jour où Home a vaincu Carthage? c'est celui où, lié par son serment, Régulus, malgré les instances de ses amis, de sa femme, de ses enfants, reprit seul le chemin de l'Afrique. Il savait qu'il allait à la mort, et il allait. La bonne foi romaine s'était montrée ce jour-là supérieure à la foi punique. Le reste n'était qu'une

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