LIVRE TROISIÈME
phare de Nore une brise assez favorable nous permit de déployer une partie de nos voiles. L'eau changea de couleur et prit une teinte de vert sale.
C'était le moment pour moi de descendre dans les cabines. Le service de santé à bord d'un grand navire anglais n'est point une sinécure : leMinotaure emmène avec lui trente-cinq passagers de première classe et peu d'entre eux soutiennent sans broncher le premier choc de l'ennemi. Hélène et deux ou trois autres femmes échappèrent seules au mal de mer.
Le 8, nous arrivâmes près des dunes : le pilote du détroit résigna le commandement du navire entre les mains du capitaine et gagna le rivage. Le bateau remorqueur qui nousavait conduits jusque-là se retira lui aussi, nous abandonnant à nos propres forces, je veux dire à nos voiles. Comme cet endroit est le dernier où il nous fût permis de communiquer avec la terre, beaucoup de passagers et de marins remirent des lettres au pilote pour leurs amis. Que contenaient ces lettres? Évidemment un dernier adieu.
C'est maintenant le tour des matelots qui tous mettent bravement la main à l'ouvrage. Le premier et le second officier établissent le quart, assignent à chaque vedette sa fonction. De toutes les vergues hissées à mi-mat pendent de longues toiles gonflées et agitées par le vent. Le vaisseau palpite; il se sent lui-môme depuis qu'il a retrouvé ses ailes. Il paraissait tout à l'heure si triste et si honteux d'être conduit par un autre !
On distribue à la ronde un verre de rhum que les hommes ont bien mérité.
Je reconnais en passant Beachy Head, un promontoire du Sussex, l'île do Wight, Start Point. L'eau est maintenant d'un beau vert foncé et des herbes marines semblables à de longues pailles flottent à la surface. Nous rencontrons un vaisseau revenant en Angleterre; nous lui montrons nos couleurs et dans ce mystérieux langage des signaux de mer nous lui demandons de rapporter notre navire au bureau de Lloyd.
Nous sommes enfin sortis du détroit. Beau temps. Les passagers montent sur le pont pour respirer la fraîche brise.
Ce spectacle de la grande eau manque rarement d'exciter mon admiration. Cette fois pourtant ce qui m'occupe surtout, c'est la masse de connaissances que nous avons acquises dans le commerce avec la mer. S'agit-il du système du monde? L'astronomie est née de la navigation. Peut-être l'homme n'eut-il jamais interrogé à fond les secrets de la mécanique céleste s'il n'eût été poussé dans cette étude par le besoin de trouver son chemin sur les vagues. C'est pour nous diriger dans nos courses à la poursuite des richesses que nous avons été forcés de mesurer avec une exactitude minutieuse le temps et les distances. Le simple matelot, cet homme qui ne sait pas toujours lire, possède à coup sûr beaucoup de connaissances pratiques. Qu'on l'interroge et sur certains faits de la nature, il en remontrerait au savant qui a passé des années