LIVRE TROISIÈME
entières dans une bibliothèque. Grâce aux observations recueillies par les divers équipages des vaisseaux dispersés sur toutes les mers, nous commençons à soupçonner qu'il existe une charte des vents et des tempêtes. Les plus capricieux des éléments obéissent à une loi ; les plus déréglés des phénomènes rentrent dans l'ordre général de la science. Les sondages ont dévoilé les profondeurs du lit de l'Océan, ses mornes solitudes jonchées de dépouilles. On est aujourd'hui à même de tracer la carte des courants sous-marins, et c'est surtout aux navigateurs que nous devons quelques données certaines sur la configuration de l'Univers.
Image de l'éternité, parce qu'elle est celle du mouvement, la mer a vu naître et mourir les continents successifs, se soulever les montagnes, s'opérer sous la main du temps ces actions et ces réactions du globe dont elle tremble encore au fond de ses abîmes. Elle est aujourd'hui ce qu'elle était à la naissance du monde: infatigable à la lutte, elle mord ses rivages, ronge les rochers de granit, arrache çà et là des lambeaux de terre qu'elle voiture d'un hémisphère à l'autre hémisphère. Avec ces matériaux, elle construit de nouvelles côtes, des îles, des promontoires qu'elle détruira, sans doute, plus tard. Toujours à l'œuvre, elle se déplace d'âge en «Age avec la force tranquille des choses qui ne meurent point. Matrice des premiers êtres organisés, elle est encore le grand réservoir de la vie.
La mer a très-certainement étendu la sphère de nos connaissances; mais il y a quelque chose de plus
grand que la science elle-même, ce sont les mâles vertus que développe la lutte avec le terrible Océan. Sans cette lutte l'homme n'aurait jamais su ce qu'il vaut. Quel meilleur système d'éducation que celui du navigateur? Cette dure et sombre institutrice — la mer — enseigne chaque jour aux enfants nourris à son école l'égalité d'àme, la confiance en eux-m^mes, l'inébranlable courage ; elle leur apprend a supporter toutes les privations, à regarder en face tous les dangers. Qui dira jamais l'audace qu'elle a communiquée à l'esprit, la force morale dont elle arme le caractère? La mer a été vaincue par l'opiniâtreté des marins ; mais dans sa déroute môme n'a-t-elle point bien le droit de se glorifier de ses vainqueurs ? c'est elle qui les a faits ; ce sont ses élèves.
14 mars 180..
Nous sommes contraints parla direction du vent de traverser la baie de Biscaye. Le capitaine m'assure qu'on évite, autant qu'on le peut, de s'engager dans ce passage dont le nom est redouté des marins eux-mêmes. La houle est forte, je l'avoue ; mais elle n'arrête point notre marche. Je serais tenté de croire qu'il en est de certaines mers comme de certains hommes; elles valent mieux que leur réputation.
Depuis quelques jours, j'ai eù le loisir d'étudier notre navire. C'est un petit monde flottant sur les