LIVRE TROISIÈME
l'imagination seraient fort d'avis que nous nous missions à la recherche de ces villes inconnues. L'adolescence ne se doute point des obstacles, et c'est par là qu'elle ressemble au peuple.
Je m'en voudrais de décourager l'ardeur de mes deux jeunes champions, pourtant je profitai de la circonstance pour leur dire qu'au Pérou comme ailleurs il y avait encore mille choses à découvrir; mais qu'avant tout il fallait savoir mesurer ses forces à la nature des entreprises.
14 août 180..
Ce matin à une petite distance de Lima, nous avons rencontré un nègre qui venait à la ville pour montrer un puma, — le représentant du lion en Amérique. L'animal avait été pris tout vivant par une tribu de sauvages, et son maître, une espèce de bateleur, espérait gagner quelque argent en le faisant voir aux curieux.
Très-pauvre lui-môme, il était suivi par une petite fille noire, recouverte d'une chemise bleue trouée, et qui marchait clopin-clopant.
Lui ayant demandé en mauvais espagnol ce qu'elle avait pour boiter ainsi, elle me montra l'une de ses jambes dans laquelle saignait une plaie et ses pieds qui étaient horriblement gonflés.
Une grosse épine dont je retrouvai la pointe dans l'épaisseur des chairs avait sans doute causé cette blessure que la marche, la fatigue et la piqûre des
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insectes avaient ensuite envenimée. Les deux voyageurs venaient de très-loin.
Ayant réussi à extraire cette épine, je rapprochai les chairs, et comme je n'avais pas de linge pour pratiquer une ligature, Lola donna son mouchoir. Emue de compassion, elle retira en outre ses souliers et les passa aux pieds meurtris de la petite négresse. Les souliers entrèrent comme s'ils avaient été faits pour cette malheureuse.
Celle-ci témoigna sa reconnaissance, et nous partîmes.
Lola, en agissant de la sorte, avait obéi à un bon mouvement du cœur; mais elle s'aperçut bientôt qu'il n'est point aisé de trotter avec des pieds nus sur un terrain dur et raboteux. Les routes du Pérou ne ressemblent point à la grande allée d'un jardin anglais.
Emile se prit d'abord à se moquer de l'embarras de son amie, mais comme il était lui-même touché de l'action qu'elle venait de faire, il la prit vaillamment sur son dos. Lola se laissa porter on souriant.
Le chemin qu'il nous restait à- parcourir n'était pas très-long; mais, d'après mes conseils, Emile s'arrêta deux ou trois fois pour reprendre haleine. A la dernière halte, nous aperçûmes a distance le bateleur avec le puma, et quelle fut la mortification de Lola, qnand elle reconnut que la petite fille noire avait quitté les souliers et les portait à la main ! voilà donc le cas qu'on faisait de ses dons !
Je la consolai en lui disant que l'habitude était