LIVRE QUATRIÈME
Je n'af aucun préjugé contre les filles de théâtre. On est très-certainement injuste pour beaucoup d'entre elles, et ne connaissant point celle qui t'attire par ses charmes, je me garde bien de la juger. Je te ferai seulement observer que jusqu'ici tu n'as aucune raison sérieuse de conclure qu'elle te préfère à ses autres adorateurs. C'est un peu la vanité des jeunes gens de croire qu'ils sont aimés parce qu'ils aiment. Admettons pourtant qu'elle réponde en secret à tes sentiments : ce que tu connais d'elle et ce que tu recherches ne sont point les qualités qui font la femme. Tu es amoureux de son chant, de sa beauté, de son jeu, autant d'avantages qui existent bien plus pour le public que pour l'homme dont elle serait la campagne. Sais-tu ce qui resterait de ton idole quand l'éclat de la scène et les éblouissements de ta passion se seraient évanouis?
Tu me parais douter toi-même de sa conduite passée, car tu rêves de l'arracher à l'abîme. C'est une idée généreuse que la littérature du jour a mise à la mode. Dieu me préserve, pour l'honneur même de la femme, de croire que ses fautes soient irréparables. J'admets, comme tu dis, que l'amour puisse effacer certaines souillures. Y a t-il néanmoins beaucoup d'exemples de ces vertus reconquises? T'es-tu ensuite bien rendu compte des difficultés de ton entreprise héroïque ? Il entre trop souvent plus d'orgueil et d'amour-propre que de véritable dévouement dans ce rôle de rédempteur que s'arrogent avec légèreté de naïfs jeunes gens.
Croient-ils donc que les anges déchus n'aient point aussi leur fierté ? Quelle force et quelle délicatesse d'àme ne faut-il point à un homme pour ne jamais humilier celle qui a commis des fautes? Est-ce à ton âge que tu te sens le courage de cacher ta jalousie, parce que pour la femme qui n'a pas toujours été honnête la jalousie est un reproche ? Estu assez maître de toi-même pour couvrir un repentir trop souvent douteux de l'estime qu'on n'accorde d'ordinaire qu'à l'innocence? Et si tu ne l'es pas, retire-toi de la lutte ; car tu ne ferais que perdre davantage celle que tu prétends sauver.
Il y a des mères qui écriraient à leur fils sur un tout autre ton ; elles le gronderaient et chercheraient à l'épouvanter de sa folie. Des étrangers d'un autre côté ne verraient dans tout ceci que le prologue d'une .aventure banale, une vulgaire escapade d'étudiants. « Bah ! ajouteraient-ils en souriant, il faut que jeunesse se passe. » Moi, je sais que tu es sérieux : autrement tu ne m'aurais point confié ton secret. Aussi je te réponds sérieusement. Tout ce que je crains, c'est que tu ne sois la dupe d'une ardeur d'imagination bien naturelle à ton âge. On a beau dire, nul ne joue impunément avec l'amour; quand il n'élève pasl'àme, il la dégrade.
Je ne t'en dirai point davantage sur ce sujet.
Nous avons reçu des nouvelles du Pérou. Gupidon et Georgia nous ont écrit qu'ils pensaient souvent à toi et à Lola.
Tu sauras aussi que Lola songe à choisir une profession. « Je veux apprendre un état, me disait- elle