‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 180 sur 188 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

philosophie, eu religion, eu politique. Selon la première le monde a été fait d'autorité; tout a été fixé d'avance par un dessein éternel ; les formes delà vie organique sont immuables; les germes emboîtés les uns dans les autres reproduisent en se transmettant les traits d'un archétype. Selon la seconde le monde s'est fait librement, les êtres ne sont pas, ils deviennent; les forces ne préexistent pas, elles se développent; les espèces végétales et minérales se continuent, mais elles changent et s'élèvent sous l'empire de lois naturelles.

Si de la science, je passe à l'histoire, je retrouve' le même conflit d'opinions. Pour les uns, la civilisation est un fait primordial ; la société a été instituée par uu pouvoir supérieur à l'homme ; un peuple n'est pas libre de choisir ses institutions; il existe des types de gouvernement dont les nations ne s'écartent qu'en tombant dans l'abîme de l'anarchie. Pour d'autres au contraire l'homme a commencé par l'état sauvage; échappé du sein des animaux, singe perfectionné, il a créé successivement ses lois, ses destinées, sa place dans le monde, après s'être en quelque sorte créé lui-même. Les peuples ont passé par des états de croissance, des institutions embryonnaires, dont ils s'éloignent après un temps sous l'action invincible du progrès. De même que la terre s'est constituée, ainsi le genre humain s'organise et se compose par ses propres forces.

Interrogerai-je les religions? Si j'en crois leurs interprètes, elles ont toutes été révélées; si je m'adresse à leurs adversaires, ce sont des faits na-

turels qui rentrent dans les lois ordinaires de l'intelligence humaine.

Combien l'antagonisme des opinions serait encore plus accusé au cas où je demanderais à mes concitoyens leur avis sur les affaires politiques. La conclusion que je tire de ces différentes manières de voir, est que tout en étudiant les idées des autres, je ne dois m'arrêter qu'au témoignage de ma raison et de ma conscience. C'est la voie que je suis résolu à suivre : n'est-ce point aussi celle que tu m'as indiquée? Bien loin d'exciter mon orgueil, cette nécessité de décider par moi-même m'inspire au contraire une grande humilité. A chaque instant je suis forcé de m'avouer que je ne sais rien et que je dois m'armer de courage, étendre mes lumières, dérober à l'examen des faits les éléments d'une conviction. Quant aux arguments des rhéteurs dans lesquels je crois un instant saisir le son de l'infini, ils me font songer le lendemain à ces coquillages creux que les enfants se passent de main en main et contre lesquels ils collent leur oreille, s'imaginant y entendre le murmure de la mer.

Je n'étudie d'ailleurs point pour cUre un savant ; toute mon ambition se borne à comprendre les besoins de mon époque et à seconder la cause du droit. Puis-je oublier mon pays, puis-je rester indifférent à ses luttes? Né à l'étranger, je retrouve partout la France : elle m'apparaît dans les victoires qu'elle a semées sur le monde et jusque dans ses revers, châtiments de l'orgueil d'un homme. Cette patrie que je n'ai jamais vue est pour moi une seconde

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