‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 182 sur 188 · ÉRASME A SON FILS · texte numérisé non relu

ÉRASME A SON FILS

Londres, 15 février iSO. .

Tu n'as point le droit, mon cher Émile, d'i-tre sans une opinion politique. Quiconque vit dans une société et se montre étranger aux intérêts qui s'y débattent, aux doctrines qui divisent les esprits, à la forme et à la marche du gouvernement, est un monstre d'insignifiance qui méritait de naître parmi les sauvages; et encore les sauvages s'occupentils avec ardeur des affaires de leur tribu.

Autrefois,' il est vrai, les chefs des États avaient persuadé aux peuples qu'ils étaient envoyés de Dieu pour les conduire. Dans cette supposition, le rôle des sujets se trouvait réduit à l'obéissance pas-

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sive ; ils appartenaient au roi et aux classes privilégiées, du ni'iiie que le champ appartient à un maître: de (|uel droit la terre se révolterait elle contre la main qui la cultive ? Ce droit divin des monarques compte aujourd'hui bien peu de partisans dans les pays éclairés. La raison a jugé certains dogmes politiques empruntés à l'ordre surnaturel; l'histoire d'un autre c<Hé a montré que les souverains tombaient du trnne sans que la providence s'armât pour les défendre, et que les nations pouvaient très-bien se passer d'eux.

Ce pouvoir infaillible, qu'on n'ose plus "guère réclamer pour les personnes en face des sévères leçons de l'expérience, on l'exige néanmoins pour les institutions. A peine tel gouvernement s'est-il établi qu'il s'arroge le droit do penser, et de vouloir au nom de la souveraineté du peuple.

Dans un pays ainsi constitué, je comprends que la timide sagesse des familles prêche à la jeunesse l'indifférence politique.

« Eurichis-toi, dit un père à son fils, marie-toi, distingue-toi; quant au reste, il y a des hommes chargés, par le bon plaisir du souverain, de trancher toutes les questions, de distribuer les faveurs et les châtiments; ils sont, suivant une expression de la Bible, « le souflle de ses narines, » et ce souffle dessèche comme l'herbe des champs la fortune de ceux qui résistent à, l'ordre établi. Le plus prudent est de laisser faire l'autorité. S'il te faut absolument une opinion, eh bien, choisis celle qui te conviendra; mais garde-la pour toi-même. On ne

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gagne rien à s'occuper des affaires des autres, et le sage est celui qui évite de fourrer le doigt entre l'arbre et l'écoree. »>

Chez les peuples libres les choses se passent Lien autrement. A peine l'étudiant est-il tant soit peu maître de l'art de la parole, qu'il s'exerce, à la discussion des intérêts publies. Chacun est d'un parti s' il v e u t < j t r e h o n 1 1 H e h o m i n e . D i - • n 1 o i n d e cr o i re q ue les luttes de la vie politique nuisent à la vie de famille, on honore d'autant plus les vertus privées qu'elles s'étendent et se prolongent sur le terrain des devoirs sociaux. Le sentiment de justice qui se limiterait aux rapports personnels, serait considéré comme une injustice envers le pays.

Or, tous les peuples sont faits pour être libres. En vain prétend-on que l'un est trop lé-< i r, l'autre trop enthousiaste, celui-ci trop ignorant, celui-là trop raffiné; on oublie que le moyen d'élever le caractère des peuples, c'est d'élever leurs institutions. 11 est bien vrai que ces libres institutions ne descendent point du ciel ; il y aurait folie pour une nation à les attendre de ceux qui les gouvernent. Tous les despotismes sbnt fondés sur ce principe que les hommes sont impuissants à se conduire eux-mêmes : comment donc les maîtres consentiraient-ils à se démentir et à se déposséder? qu'ils lâchent quelquefois les rênes, c'est affaire de tactique et de prudence; mais ils savent au besoin ressaisir la direction du mors. Les libertés ne se donnent point, elles se conquièrent. C'est la lutte énergique des intelligences et des volontés, c'est la

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masse des dévouements obscurs, c'est l'indomptable obstination de quelques hommes qui arrachent par la force même des choses la restitution du droit. La répression n'a qu'un temps, tandis que le progrès est éternel ; ce qui coupe s'use contre ce qui est coupé.

Je ne me propose point de t'iuspirer la haine de la société dans laquelle tu es appelé à vivre. C'est à toi de juger ton siècle ; mais défends toi du mépris ; notre époque marquera dans l'histoire par ses malheurs. Nous avons joué successivement à la restauration, au gouvernement constitutionnel, à la république, à l'empire. Les temps qui m'affligent ne sont pas ceux où un grand peuple poursuit la liberté à travers les aventures ; ce sont ceux où il se repose sans l'avoir trouvée.

Les hommes de mon âge appartiennent à une génération sacrifiée ; la jeunesse sera-t-elle plus heureuse qu'eux? je le désire de tout mon cœur; mais elle doit profiter de nos fautes et de notre expérience.

Nous avons trop attendu 4es événements. Plus je me demande quelle a été la cause de nos revers et plus il me semble la trouver dans les vices de notre éducation politique. Le plus incrédule d'entre nous croit au miracle ; il croit à un changement de la société par le fiât lux d'une dictature ou tout au moins d'une assemblée souveraine. La France a vu plus d'une fois s'évanouir des dynasties qui se croyaient solidement fondées, et des projets d'ambition personnelle qui s' attribuaient l'avenir; puis,

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