LIVRE QUATRIEME
à la suite d'une stérile et courte victoire, elle s'est beaucoup moins inquiétée de se rendre maîtresse d'elle-même et de ses destinées qu'elle ne se préoccupait du choix des hommes auxquels le hasard remettrait le soin de la conduire, La forme du gouvernement et le choix de ceux qui le dirigent, ne sont certes point indifférents; mais un peuple doit être l'artisan de ses propres libertés. Le temps des Messies est passé; on ne le reverra nrème désormais ni sous la forme d'un État sauveur, ni sous celle d'une constitution qui apporte la lumière dans le monde. Détrompons-nous des hommes, dépouillons-nous de l'idolâtrie des chimères. Il n'y apourles nations ni hasard, ni pouvoir invisible et surnaturel, ni étoile. Que la France regarde en elle-même : l'étoile, c'est sa volonté.
Jeune et loin de ton pays, quel moyen as-tu de le servir? Chasse de ton esprit l'ignorance, les préjugés, les erreurs qui sèment dans le monde la graine des tyrans et tu auras déjà fait quelque chose pour la liberté. S'instruire, c'est conspirer contre le mal. Il y alongtemps que la France aurait trouvé savoie, si tout notre svstème d'éducation ne tendait à déposséder les citoyens de la faculté de penser et de vouloir par eux-mêmes. Ou je me trompe fort ou telle est la source de nos impuissances. Que parlons-nous des Turcs? Nons sommes mille fois plus fatalistes qu'eux; nous suivons la fortune du jour, nous obéissons a la destinée politique, nous baisons le fer de l'autorité, même quand ce fer passe entre les mains des infidèles. Les plus
Itl L'EMILE DU DIX-NEUVIÈME SIECLE
fiers d'ontre nous so réfugient dans le découragement. Sombres, ils détournent la tête de ce qui se passe, comme si quoiqu'un avait, le droit de désespérer de son siècle et de son pays ! Quand le mal existe, le devoir et la grandeur du l'homme sont d'en combattre la cause. Se faire un monde en soi dans lequel on replie ses convictions et du haut duquel on mépris" les choses de son temps, c'est quelquefois l'orgueil du juste ; mais encore faut-il avoir essavé dans la lutte ses dernières armes.
Un peuple n'en est jamais là. Tu connais le mot de Juvénal : sedticlis arma supersunt. Ces armes qui restent aux nations vaincues sont la parole, la publicité, la résistance morale. Les citoyens ne sont jamais soumis par leur gouvernement tant qu'ils ne se résignant point à leur défaite. En une nuit, ou peut confisquer leurs droits, proscrire ceux qui déplaisent, élira ver les lâches, séduire les ignorants : tout cela est-ce la conquête définitive de la société par la force? Non, tant qu'on n'a pas étouffé dans les ames la dignité humaine. La société libre, la société de l'avenir croit et se développe de jour en jour à l'ombre du despotisme; forte des lumières acquises, des sentiments de justice que dégage l'étude du vrai, des énergies que la science dérobe à la nature , cette société , elle triomphera.
Tout homme, sans doute, n'est point né pour jouer un rôle politique; il y faut des talents, une vocation spéciale; mais tout homme a le droit et le devoir de se former une conviction sur les intérêts