‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 88 sur 188 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

guer parmi les hommes de l'équipage trois naufragés horriblement pâles et une jeune fille qui ne donnait aucun signe de vie.

Le canot parvint à aborder non sans peine sur un des points abrités de la baie. Je ne tardai point à recueillir quelques détails. Le sauvetage avait été périlleux et difficile. Les naufragés devaient avoir beaucoup souffert. Selon toute vraisemblance, ils étaient restés deux jours et deux nuits sans nourri* ture. On les avait trouvés nichés, ainsi que des oiseaux de mer, parmi les restes des agrès que la tempête n'avait point entièrement détruits. Exposés à toutes les rigueurs de l'atmosphère, ils avaient sans doute escaladé cette position difficile au moment où le pont avait été envahi par les vagues, et ils s'y étaient maintenus par des prodiges de courage. C'est avec peine qu'on avait détaché des cordages leurs doigts raidis par le froid. Même après leur délivrance ils avaient de la peine à lutter contre le sommeil qui les accablait.

D'où venaient-ils? qu'étaient-ils? Ce qui ajoutait encore à leur situation déplorable est qu'ils ne pouvaient se faire entendre des habitants de la côte. Nul ne savait leur idiome. J'essayai de leur parler français et même allemand; ceci fait, j'avais épuisé mon répertoire de langues, et de leur part je n'obtins en retour aucun signe d'intelligence. Des marins russes, grecs et norvégiens, qui se trouvaient par hasard dans le port, ne furent point plus heureux que moi. Cette circonstance répandait sur la catastrophe une teinte de merveileux : on eut dit des

morts revenant d'un autre monde et ne comprenant plus le langage des vivants.

Quant à la petite fille, qui parait avoir cinq ans environ, elle avait été sauvée comme par miracle. Les hommes de l'équipage qui gouvernaient le canot ne l'avaient point d'abord remarquée au milieu du brouillard des vagues. Ce fut Cupidon qui avec son œil de lynx avisa une sorte de paquet suspendu aux débris des agrès. Grimper à la découverte dans l'état où étaientla mer et le vaisseau, c'était risquer mille fois sa vie. 11 le fit pourtant et trouva une enfant qu'on avait liée avec des linges et des vêtements à une hauteur d'une vingtaine de pieds parmi les cordages mutilés. Elle s'était évanouie, sans doute sous l'action du froid et de la faim. Il la prit et l'enleva pour la déposer dans le canot où elle continua de sommeiller, ainsi qu'une mouette engourdie flottant sur l'abîme.

Il était temps de venir au secours de ces malheureux ; car quelques heures plus tard les planches du vaisseau naufragé furent dispersées par une dernière convulsion de la mer.

Les trois hommes sauvés sont, il y a tout lieu de le craindre, les seuls qui survivent de l'équipage; ils furent conduits à l'asile des marins pour y recevoir les secours que réclamait leur état de langueur et d'épuisement; mais je demandai que la jeune fille fût transportée chez moi. C'est un acte de charité que je devais bien au dévouement de Cupidon. De quel pays vient-elle? ses traits, ses cheveux trèsnoirs et le ton doré de sa peam annoncent à coup

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