LIVRE DEUXIÈME su
sés à la mort et attendaient du secours : qu'allaient-ils devenir?
« Le voici, le voici ! » Tel est le cri qui s'échappa de toutes les poitrines à la vue du canot de sauvetage.
Ce canot, que Ton tient en réserve pour les grandes occasions, avait été en effet amené â force de bras et de chevaux sur le point de la cote d'où l'on pouvait avoir quelque chance d'atteindre les naufragés. Si grand que fut le danger, le frêle et léjger bateau se trouva rempli à l'instant même. Le nègre Gupidon, enrôlé depuis deux ou trois années dans ce service volontaire, eut toutes les peines du monde à défendre sa place et son aviron* D'autres jalousaient l'honneur de s'exposer aux embûches de l'Océan, et il fallut l'autorité des droits acquis pour le maintenir parmi les hommes de l'équipage. Le canot fut lancé à la mer, et les intrépides rameurs, courbés sur leurs bancs, à demi couverts par les vagues, s'éloignèrent.
Emile regrettait, je crois, de n'être ni assez grand ni assez fort pour suivre son ami dans cette expédition hasardeuse. L'exemple de dévouement qui lui était donné me sembla d'ailleurs assez éloquent pour que je me gardasse bien d'en affaiblir l'effet par mes discours. La vue des grandes scènes et des grands dangers nous instruit en silence.
Après quelques heures de mortelle inquiétude, un cri s'éleva sur la côte : « 11 revient I » C'était en effet le canot qui se rapprochait du rivage. Avait-
il réussi dans sa généreuse entreprise? On l'ignorait; mais comme il luttait bravement contre le courroux des vagues ! Tu connais sans aucun doute ces merveilles de l'industrie nautique, ces bateaux faits d'air, de liège et de chêne, légers comme une plume, solides et fermes comme tout ce qui veut le bien. Il semblait à chaque instant que la tumultueuse puissance des éléments allait engloutir cette coquille de noix assez audacieuse pour disputer à la mer son butin. Elle tint bon ; elle triompha. On eût dit que le canot vivait, qu'il nageait, qu'une fée lui avait donné son talisman pour conjurer les horreurs de la tempête. Et les hommes de l'équipage! ils étaient vraiment admirables. L'eau ruisselait sur leurs chapeaux de toije cirée, sur leurs vêtements de peau huileuse : mouillés comme des tritons, quelquefois culbutés par les vagues, ils revenaient indomptables dans le canot. La force de la houle leur avait-elle arraché leur aviron, ils allaient vaillamment le ressaisir et reprendre en quelque sorte leurs armes jusqu'entre les dents de l'ennemi. Tantôt les sillons creusés entre les vagues écumeuses les dérobaient à la vue; tantôt au contraire le groupe des victorieux rameurs apparaissait sous un maladif raj-on de soleil à la cime des montagnes d'eau.
« Sauvés ! »
A cette exclamation que poussa un groupe de marins réunis sur la pointe d'un rocher, mes regards se dirigèrent vers le canot qui se rapprochait sensiblement delà terre. On commençait à distin-