‹ L'Émirat des TrarzasChapitre 11 sur 47 · OIS · texte numérisé non relu

OIS

Haddi (3), fils d'Ahmed ben Daman, mourut en 1684, à Izdelaf. C'est sous son commandement que, vraisemblablement, furent entamées les premières relations des Maures avec les Français du Sénégal.

Faire l' historique des tractations, razzias et expéditions que, dans le courant des xve et xvie siècles, les Portugais firent sur la Côte d'Afrique, et notamment à Arguin et à f-Tider, serait hors de propos ici. On trouvera, soit dans René Basset : Recherches historiques sur les Maures (1), soit^ dans Cultru : Histoire du Sénégal, passim, un exposé très précis et suffisant de ces relations, d'après les récits des chroniqueurs européens. Quant à la tradition maure, chez les fTrarzas au moins, elle n'en a pas gardé le souvenir, pas plus qu'elle ne mentionne les luttes des Hollandais qui enlèvent ces comptoirs aux Hispano-Portugais en 1638 ; les luttes des Anglais qui les enlèvent aux Hollandais en 1665 ; les luttes des Hollandais qui les reprennent en 1666 ; les luttes des Français qui les enlèvent aux Hollandais en 16785 et finalement, les luttes des Hollandais qui les reprennent aux Français en 1690. Ces événements, aussi bien que les razzias des corsaires marocains, qui venaient faire la chasse, aux interlopes, étaient trop excentriques pour intéresser vraiment les tribus, à ce moment, d'ailleurs, en pleine effervescence de la guerre de Babbah. D'autre part, les relations commerciales régulières qui, au xviii6 et au XIXe siècles, se sont établies entre les Trarzas et les escales du fleuve Sénégal ont fait disparaître dans la mémoire des lettrés, tout vestige de l'état de choses antérieur.

On peut signaler toutefois que c'est par le port d'Haddi, le « porto » d'Addi des Portugais et des Maures, devenu plus tard Portendie et Portendick (le Jioua abandonné d'aujour-

(1) Fascicule III, pages 475 à 487.

d'kui), que s'opérait le contact maritime des Trarzas avec les Européens. Plus au Sud, à mi-chemin de Saint-Louis, une autre baie qui servait de point de trafic, reçut aussi le nom de petit port d' Haddi ou Petit Portendik. On voit par là qu'à la fin du xvne siècle, les Oulad Ahmed ben Daman étaient encore dans l'Agneïtir et ne descendaient que lentement vers le fleuve,

Les relations d'Haddi avec les Noirs paraissent avoir été sur le pied d'une hostilité permanente. 11 pillait ^ les Noirs qui le lui rendait à l'occasion. La présence de La Courbe à l'escale du Désert empêcha seule les représailles que voulait exercer Haddi sur le Brak du Oualo qui s'était permis de razzier les Maures (vers 1683).

La tradition maure signale l'arrivée, à cette date, de guerriers Oulad Mbarek dans le Trarza. Haddi, ayant eu besoin de renforcer ses bandes, demanda du secours à son oncle maternel, Cheikh des Oulad Mbarek, à ce moment en migration lente vers le Hodh. Il lui envoya sept guerriers de choix. Ils prirent femme sur place, et leur postérité s'est fondue parmi les Rehahla et les Loubbeïdat.

A Haddi, succéda son fils aîné, JSiYED (4), qui ne régna qu'un mois, en 1684, et mourut de maladie au retour d'un voyage chez ses Zenaga pêcheurs (Imraguen) de la côte de Nouakchot.

Il fut remplacé, la même année, par son frère Amar Agjiel (5). De celui-ci, on ne Sait rien non plus, sinon qu'il fut assassiné en 1703. « C'était un homme pieux, juste, « droit, béni, heureux. Il fut assassiné par traîtrise, en « martyr digne de louanges. » Ce meurtre, suivant Cheikh

Sidïa, doit être attribu à un rezzou Oulad Delim, qui surprit son campement et pilla ses chameaux. L'Emir mourut, les armes à la main, en défendant ses gens et son bien. C'est cette mort, assez correcte et tout à fait anormale pour un Emir trarza, qui lui a valu la palme du martyre.

Les premières relations avec les Français sur le fleuve Sénégal se placent à ce moment. Cultru, dont la critique pénétrante a remis au point les récits et transpositions du Père Labat, signale que c'est vers 1680 que les premiers traitants français, qui depuis quelques années, venaient déjà trafiquer avec les Noirs aux escales du Terrier Rouge et du Coq, y nouèrent des tractations commerciales avec les Maures du Trarza. La Courbe, directeur général des établissements sénagalais, visite en mars 1686, ces centres de trafic et à l'escale du Désert, fait des affaires avec les Ida Ou Àl- Hadj (les Darmankour des Noirs, qu'il appelle Darmantes), dont le chef porte déjà le nom de Chems. Ces relations commerciales vont désormais se poursuivre régulièrement.

Au Chandora, c'est-à-dire 'Ali le Superbe (6), troisième fils de Haddi, succéda en 1703 à ses deux frères Siyed et Amar Agjïel. Son règne, 1703-1727, fut glorieux, et c'est à cet éclat qu'il dut de laisser l'autorité émirale dans sa descendance. On peut ramener les événements auxquels il a pris part, à trois cycles : son voyage auprès du Sultan du Maroc et le secours qu'il en reçut ; ses luttes contre les tribus ; ses relations avec les Européens.

Prince intelligent et ambitieux, Ali Chandora résolut d'asseoir son autorité sur les Hassanes en la faisant consacrer par le Sultan du Maroc. Celui-ci était alors Moulay Ismaïl, bien connu en Mauritanie, car ses mehallas et lui-même y étaient descendus quelques années plus tôt, et par l'Adrar et

le Tagant avaient poussé jusqu'à Tichit (1689). De plus, les succès de Moulay Ismaïl, le plus grand des Sultans du Maroc, avaient répandu son nom et sa puissance dans toute l'Afrique Occidentale, jusqu'au Sénégal et jusqu'au Niger, Assisté d'un cadi des Ida Ou Ali de Chingueti : Abdallah Mohammed ben Abdallah, qui était son conseiller islamique depuis plusieurs années, l'Emir se rendit à la cour du Sultan et lui demande l'investiture pour les tribus maures. Le Sultan le reçut en grande pompe, lui donna officiellement le commandement du Sud mauritanien et pour consacrer cette investiture, remarquant que les Maures portaient tous une culotte de guinée noire, lui conféra le droit de porter seul une culotte de cotonnade blanche. Cette tradition s'est maintenue jusqu'à nos jours, et c'est pourquoi, chez les Hassanes, le seul Emir porte la culotte blanche. Revêtir cette culotte pour un guerrier, c'est faire acte de prétendant contre l'Emir et fonctions et provoquer des hostilités immédiates. D'autre part, le nom de chandora est resté à une guinée blanche, d'excellente qualité et d'un usage courant.

Moulay Ismaïl lui donna, d'ailleurs, une aide plus positive sous la forme de contingents de guerriers qui revinrent avec lui en Mauritanie.

Le Sultan était dans la tradition, et cette tradition s'est continuée jusqu'à nos jours. En 1906, ne voyait-on pas encore dans l'Adrar Moulay Dris, cousin et envoyé du Sultan, grouper sous son étendard les tribus fanatisées? Sans parler des Mehalla d' « arma » qui, dès 1592, apprenaient avec le Pacha Djouder, la route de Tombouctou, et qui, durant la première moitié au xvne siècle, se succédaient dans cette voie avec plus ou moins de régularité, le Makhzen marocain a toujours saisi les occasions d'intervenir en pays maure.

Le Père Labat signale que, vers la fin de la guerre de Babbah (1672-1675 environ), des contingents chérifiens arrivaient dans la région trarza et devenus presqu' aussitôt sans

emploi par la victoire des H-assanes, allaient mettre leurs armes au service des Zouaïa qui révolutionnaient les pays sénégalais. Ils s'employaient à la belle tâche de détruire les trois principautés ouolofes : la mort du Brak du Oualo et du Boùrba du Diolof, la fuite du Damel du Cayor, couronnaient leur entreprise. La réaction du fétichisme et des traditions nationales des Noirs ne tardaient pas à les rejeter sur la rive droite, où ils se fondaient dans les tribus maures.

Un peu plus tard, c'est le Sultan Moulay Ismaïl en personne qui vient randonner jusque dans l'Adrar et le Tagant (1689).

Les contingents marocains que le Makhzen donnait à Àli Chandora lui furent d'un puissant secours, mais, la victoire assurée, il les abandonnait à leur sort, et, par la suite, dispersés, abâtardis, ils devenaient les tributaires des tribus locales ou les clients des princes trarzas. La tradition maure désigne les actuelles fractions Loubeïdat, comme les descendants des guerriers marocains d'Ali Chandora.

Cheikh Sidïa donne des précisions nouvelles, et quelque peu ^différentes, sur l'origine de ces contingents marocains. Tl assure que le Sultan Moulay Ismaïl n'intervint que très indirectement dans les affaires d'Ali Chandora. Il aurait simplement donné l'ordre aux Ahel Sidi Youssef,. Cheikhs des Tekna d'Oued Noun, d'aider l'Emir à rétablir l'ordre dans le Sahara. Ce sont donc les Cheikhs Tekna qui ont fourni des contingents chleuh à Ali Chandora, et celui-ci, en retour, s'engagea, en son nom et au nom de ses successeurs, à leur verser un tribut annuel.

Ce tribut a été régulièrement perçu dans les deux siècles qui ont suivi. Seuls, la grande distance et l'état de trouble des régions qui séparent Glimin des pays trarzas (quarante

Cheikh Sidïa

l'émirat des îrarzas 71

jours de marche) en suspendirent parfois le versement ; mais il était encore payé, en 1904, par l'Emir Ahmed Saloum II. Il consistait, en dernier lieu, en un beau chameau que les délégués tekna venaient chercher chaque année. Ces visites faisaient l'objet de réjouissances et d'échanges de cadeaux.

La version Ida Ou Ali tourne à son profit, les relations du Sultan Moulay Ismaïl et d'Ali Chandora,

Au commencement du xvme siècle, le grand Cheïkh Al- Oadi,Nles Ida Ou Ali de Chingueti, quitta l'Adrar et vint dan le Trarza avec ses quatre fils : Sidi Abdallah Maham, Alfara Ahmed, Alfara Mohammedden et Alfagha Lamin.

i\bdallah Maham, ayant fait le voyage du Maroc, fut reçus par le Sultan et eut, en sa présence, une controverse académique et théologique avec les Oulémas de Fez. Il les écrasa de son savoir. Jaloux de son succès, ceux-ci n'eurent plus qu'un souci : le faire disparaître. Ils profitèrent de ce que le Cheikh faisait l'éducation d'un fils du Sultan pour forger des histoires mensongères sur son compte et lui attribuer des projets ambitieux. Le Sultan décida donc sa mort, et dans ce but lui manda de venir. Le fils du Sultan, très surveillé, et ne sachant comment avertir son maître du sort qui l'attendait, se fit donner la lettre de convocation et y mit au bas trois points en forme de triangle. Le Cheikh, ayant reçu la lettre, découvrit les trois points et leur appliqua aussitôt le proverbe saharien : « Il y a trois choses en « lesquelles il ne faut avoir aucune confiance : le temps, les femmes et le Sultan. » Il comprit la leçon cachée et prit aussitôt la fuite vers son pays.

Moulay Ismaïl, voyant que son fils l'avait trahi, demanda aux Oulémas quel était le sort qu'il fallait lui faire subir. « La mort, dirent-ils, ou l'ablation de la main ». On lui coupa la main et il en mourut.

A cette nouvelle, Abdallah Maham revint vers le Sultan, se fit présenter à lui, et lui démontra fort habilement qu'il avait été empêché d'obéir pins tôt à sa convocation. Le Sul-

tan fut, paraît-il, convaincu. Abdallah en profita aussitôt pour demander le prix du sang injustement répandu, « sou élève » , ajoutait-il, « l'égalant presque en savoir » .

Moulay Ismaïl lui «donna satisfaction et fit mettre à mort tous les Oulémas. Il combla ensuite de biens le Cheikh qui s'en revint dans ses campements, trarzas.

Or, l'Emir Ali Chandora, ayant appris ces événements, vint trouver Abdallah. Les Trarzas étaient alors sous la suzeraineté des Brakna, à qui ils étaient contraints de payer une contribution (ghafer) de chevaux, et l'Emir cherchait à s'en débarrasser. Il partit donc avec le Cheikh pour le Maroc,et reçut du Sultan un contingent de soldats, des armes et des subsides. Abdallah reçut en don 400 livres manuscrits qui, joints aux 600, que son grand-père avait rapportés d'Egypte, lui faisait une bibliothèque d'un millier de volumes. Cette bibliothèque fut célèbre en son temps ; et de nos jours, on en rencontre encore quelques exemplaires, dispersés chez les Ida Ou Ali.

La tradition de la tribu ajoute que les contingents chérifiens n'étaient pas de première qualité morale, et c'est ce qui fait que leurs descendants actuels sont des gens assez méprisables.

Ali Chandora put néanmoins, grâce à leur concours, vaincre les Brakna et conquérir la suprématie de la basse Mauritanie. Le Cheikh Abdallah s'en retourna alors à Chingueti, où il mourut.

Il fit de nombreux miracles, avant et après sa mort. Quelques instants avant sa mort, notamment, il manda un individu qui pensait à lui et se demandait quel était le jugement que Dieu réservait à un Marabout qui avait fait périr 40 bouchers de Chingueti, parce que l'un d'eux avait bousculé et jeté à terre sa mère Razga. Il lui dit : « Rassure-toi, « je suis tranquille sur mon sort.,» Il dit encore aux gens de Chingueti : « Quand vous aurez des doutes sur le salut « d'une âme, enterrez le défunt à côté de mon tombeau, tf

C'est ce qui fut fait, et le cimetière devint bientôt trop étroit.

Appuyé sur ses goums de tribus et sur son corps de Marocains, Ali Chandora commença aussitôt la lutte contre les fractions Oulad Rizg qui s'agitaient encore. Il les écrasa définitivement et les réduisit à l'état de tributaires, où on les retrouve aujourd'hui (Oulad Khalifa, Oulad Bou Ali),

Les Oulad Rizg domptés, Ali Chandora s'attaque aux fractions Ahel Attam, Oulad Sas si et Oulad Zennoun, qui, réunis sous le nom d' Oulad Daman, vi\*aient complètement indépendants, vers le sud-est des campements Oulad Ahmed ben Daman. Il les contraignit à reconnaître son autorité, au moins nominale.

Les Brakna eux-mêmes, qui jouissaient alors de la prépondérance politique dans la région, furent défaits et repoussés. Le Père Labat raconte que leur Emir, qui faisait faire la récolte de la gomme dans les bois d'acacias contestés, et la vendait à l'escale du Terrier -Rouge, fut assailli par AH Chandora et s'enfuit dans la direction du Reqiz (lac Cayor des Noirs). La tradition complète ces victoires de l'Emir trarza en relatant que, par la suite, les Bralcna concluent avec lui des traités d'alliance et de soumission.

Les Européens, qui commerçaient tant sur la côte que sur le fleuve, s'intéressaient fort peu aux affaires des tribus. Ils ne furent pas pourtant sans remarquer qu'Ali Chandora était un prince puissant et que c'est à lui qu'ils devaient s'adresser pour exercer le trafic en toute liberté. Ali Chandora est donc bien connu, soit par les récits consacrés par le Père Labat aux expéditions maritimes qu'Hollandais et Français dirigèrent de 1717 à 1727 sur la côte mauritanienne, soit par les traités que leurs représentants signèrent avec l'Emir. On pourra en lire le détail dans la « Relation »

du Père Labat, ou un résumé suffisant dans René Basset (t). II suffit de retenir qu'Ali Chandora qui, à l'exemple de son père Haddi, avait d'abord favorisé les Hollandais de Portendilc et d'Arguin, finit par se retourner vers les Français à Saint-Louis. En 1723, il envoyait son deuxième fils, Cheroi r arrière-grand-père de Mohammed Al-Habid et l'aïeul, par conséquent, de l'Emir actuel), saluer le gouverneur André Brue dans la capitale des établissements français. On voit donc que ces visites et excellentes relations avec les chefs trarzas, remontent à deux siècles. Iya conclusion de ces tractations fut la suppression des ports d'Arguin et de Portendik et la concentration du commerce sur les escales fluviales : le Désert (1), le Coq (2), le Terrier Rouge (3).

C'est pour aboutir à ce résultat que l'intelligent et avisé directeur commercial André Brue avait travaillé trente ans. Par l'art consommé de sa politique d'approvisionnement comme par l'énergie de son action militaire contre les escales maritimes européennes, il arriva à détourner les Trarzas de leurs débouchés traditionnels et à les aniener à l'escale du Désert, qui depuis un demi-siècle était le marché commercial des Ida Ou El-Hadj (Darmankour des Noirs). La vole fluviale était la vraie voie française. Elle l'est toujours restée.

Par suite, les brigandages de toute nature dont, entre deux luttes avec les tribus voisines, se rendaient coupables les Condottieri marocains amenés pour Ali Chandora, et dont

(1) Obus citatum.

(1) L'escale du Désert, ou escale des Ouladl AI-Hadj (Ida. Ou El-Hadj), puis escale des Trarzas, sise sur la rive droite, en face de Richard-Toll et Dikten.

(2) L'escale du Coq, sise à la pointe de l'île à Podor, à 10 kilomètres en aval de Podor-ville et sur la rive gauche.

(3) L'escale du Terrier-Rouge ou escale des Bsakna, sise à 50 kijo mètres en amont de Podor et sur la rive droite.

souffraient surtout, sur le fleuve, les commerçants français, cessèrent pour un temps.

Ali Chandora fut tué en 1727, au cours d'un combat avec l'Emir des Brakna, Si Mohammed Al-Hiba ould Normach, Il a été enterré un peu au-dessus de Boghé (Dibangou, en toucouleur), où l'on voit encore le lieu de son tombeau, près d'un petit bosquet.

Ali Chandora laissait deux fils : Amar et Cherqi. Ce fut l'aîné, Amar (7), qui lui succéda. La branche d'Amar devait régner sur les Trarza pendant tout le xviii6 siècle jusqu'à ce qu'entre 1800 et 18 10, les petits-fils d'Amar fussent dépossédés par le petit-fils de Cherqi ; et depuis cette date, le pouvoir s'est perpétué dans la chambre cadette.

Le long règne de trente ans d'AMAR ould Ali Chandora (1727-1757) fut agité par les perpétuelles dissensions intestines des Oulad Daman et des Oulad Ahmed ben Dâmân. Les principales luttes que rapporte l'opuscule de M'hammed ben Ahmed Ioura sont les suivantes :

i° Luttes entre les deux fractions Oulad Ahmed ben Dâmân : Ahel Ag Mouttar et Ahel Abella. Les Ahel Abella étaient installés à leur campement classique d'Aguenni, oued dont le nom berbère était Agounnih et qui est aujourd'hui connue sous l'appellation hassanïa d'El-Khot. Ils y furent attaqués par traîtrise, par les Ahel Ag Mouttar et leur Emir Biram ould Mahmoud fut tué avec deux esclaves ;

2° Luttes entre les Ahel Abella (Oulad Ahmed ben Dâmân) et les Ahel Attam (Oulad Dâmân). Quelques jeunes guerriers des Ahel Attam attaquèrent un campement Abella, à Tin Darmadiek El-Ogla, dans l'Iguidi oriental du Trarza, tuèrent plusieurs personnes, en blessèrent plusieurs autres, et mirent le reste en fuite. A la suite de ces incidents, les Ahel Abella évacuèrent le pays, descendirent vers le Sud et

s'installèrent à Aguenni El-Khot. Les Ahel Attam, qui étaient restés dans le Nord, décampèrent à leur tour, à la fin de l'hivernage, après s'être remis de leurs blessures et avoir rassemblé toutes leurs forces. Se portant à marches forcées sur les Ahel Abella, ils les surprirent un jour, au moment de la forte chaleur, alors que tout le monde faisait la sieste. Le combat fut sanglant. Les guerriers Abella s'enfuirent en toute hâte, abandonnant tentes, familles et biens. Ils perdaient, en outre, dix-sept des leurs. Les Ahel Attam chaussèrent les bottes des vaincus. Ils installèrent tente sur tente, et chacun d'eux hérita des femmes, des enfants et des troupeaux de la tente dont il occupait la place ;

3° Luttes entre les Ahel Attam (Oulad Daman) et les Ahel Deïa, descendants d'Ahmed Deïa ould Haddi, frère d'Ali Chandora (Oulad Ahmed ben Daman). Ce fut encore une attaque à l' improviste dans le goût des Ahel Attam ; et les deux petits-fils d'Ahmed Deïa : Amar ben Ali et Ali ben Cherqi, petits -cousins de l'Emir Amar, restèrent sur le carreau ;

4° Luttes entre les Ahel Attam (Oulad Dâmân) et les Ahel Cherqi, descendants de Cherqi fcen Haddi, frère d'Ali Chandora (Oulad Ahmed ben Dâmân). Ceux-ci avaient alors à leur tête M'hammed Cheïn ben Amar (l'ancêtre des Ahel M'hammed Cheïn actuels), guerrier fameux qui avait « préservé ses campements de toute agression ». Ils étaient installés à About, colline élevée et blanche, à une lieue de Tin Yeri, dite aujourd'hui Bojar, id est la tumeur,- signification de l'un et l'autre mot. Les Ahel Cherqi avaient tué un guerrier attami : Abenna ben Ali Hassan. Outrés de ce meurtre injustifié, les Ahel Attam jurèrent une guerre sans merci à la fraction des Ahel Cherqi : ils les surprirent à About et les mirent en fuite. La poursuite s'organisa aussitôt. Elle dura du matin jusqu'au soir, et continua sans arrêt toute la nuit. M'hammed Cheïn, par sa vaillance, empêchait les assaillants d'arriver au convoi des blessés' et

l'émirat des trarzas jj

des femmes et protégeait la retraite. Au lever du soleil, « en apercevant les crinières des chevaux ennemis », les Ahel Cherqi comprirent que M'hammed Cheïn était mort, puisque l'ennemi arrivait, Othman ben Brahim Khalil (l'.ancètre des Ahel Brahim Khalil actuels) prit le commandement. C'était avant cette heure, un homme obscur et peu réputé, car il ne pouvait même pas défendre ses biens contre les pillards, Il se conduisit en héros, ce jour-là, et sauva les siens, ce qui lui valut d'en être désormais le chef reconnu. On ne voit pas que l'Emir débonnaire, Amar ould Ali Chandora, ait pris quelque part à ces combats. Ce fut sans doute la raison pour laquelle il put jouir si longtemps en paix de son commandement.

C'est sous son règne que vécut le grand homme des Oulad Diman, Mohammed Al-Yadali (Yadadji en zenaga). Il était né en 16S4-16S5 et mourut en 1752-1753. Ce fut un saint marabout, un thaumarturge abondant, un orateur fécond. Parmi ses nombreux ouvrages de droit, de théologie, d'exégèse, de biographie prophétique, poétique ou de prose, un d'eux faillit lui attirer de graves ennuis de la part de l'Emir des Brakna, Ahmed ben Hiba.

Le griot-danseur de l'Emir, ancêtre des actuels Ahel Manou, avait composé un poème où il glorifiait son maître. Sous couleur de commentaire d'un de ses propres poèmes, Mohammed Al-Yadali fit une satire amère du poème du griot, reprenant les expressions de louange exagérée qu'il avait employées pour l'Emir en les appliquant lui-même au Prophète, «

Quand il apprit ces faits, Ahmed Al-Hiba se fâcha et proféra des menaces à l'encontre du poète, Mohammed Al-Yadali, qui ne tenait pas à en attendre l'exécution, se hâta de venir trouver l'Emir. Celui-ci lui fit des reproches : « Com- « ment peux-tu démarquer le poème qui m'a été adressé? « Comment oses-tu en détourner le sens sur un autre que « moi? Tu as fait là quelque chose de grave. » Le marabout

répondit simplement : « J'ai transporté vos louanges vers « quelqu'un (Mohammed) qui est meilleur que moi et que « vous. »

La colère de l'Emir tomba et il lui rit don d'un chameau, s'engageant à ce tribut en son nom et au nom de ses successeurs « jusqu'au jour du jugement dernier ».

Au cours de ses voyages, Mohammed Al-Yadali se rendit un jour à Arguin (Agadir Douma), où il reçut le plus cor» dial accueil des chrétiens qui commandaient le poste. Arguin, dit M'hammed Youra, qui relate ces faits, était alors très florissante, à la fois riche et peuplée. Les chrétiens honorèrent convenablement les vertus du Cheikh et son pouvoir miraculeux qu'ils avaient remarqué. Leur chef fut tout à fait bienveillant à son égard, lui remit le papier de recommandation qu'il demandait, et l'accompagna, à son départ, un certain temps.

Il mourut en 1752-1753 et fut enterré à In Taffokt (le puits du soleil) dans l'Iguidi.

L'Emir Amar ould Mokhtar mourut en 1757, année où d'après la légende maure, dont Ibn Khalouna s'est fait l'écho, moururent au cours des luttes intestines des Trarzas, plusieurs centaines de guerriers. « Il y fut tué plus de per- « sonnes qu'il n'y a de jours dans l'année. »

Le poète Oualid ben Khalouna fait le plus grand éloge de ses vertus :

« C'était l'Imam du Sahara occidental, aussi bien des « Noirs du Chemama que des Arabes hassanes.

« Jamais, en son temps, on ne vit un Musulman lésé. Sa « mort fut une perte pour tous les Musulmans.

« Il domptait les Hassanes, servait les Marabouts, ce qui « lui a valu au Ciel la place la plus élevée.

a II était l'Emir incontesté des Emirs, le secours des pau- « vres et des misérables...

« Patient, protecteur de tous, porte -étendard, bienveillant « à tous. »

En l'espace de vingt jours moururent, en même temps que l'Emir, deux autres princes trarzas, ses cousins : Haddi, ils de Siied, et Djiied, fils d'Al-Amdjed.

a Tous deux Cheikhs de parfaite éducation, grands sei= a gneurs au cœur pur, d'une grande beauté physique. »

Ce Djiied ben Al-Amdjed était un chef estimé des Beui Attam, Il a été enterré au grand cimetière du puits d'Agdernit, dans l'Iguido méridional, où l'on trouve un grand nombre de tombes de saints Oulad Diman et de princes trarzas,

Amak eut deux fils : Mokhtar et Ali Kouri. Ce fut l'aîné, Mokhtar (8) qui lui succéda en 1757. Son règne fut court, dit la tradition, ce <Jui concorde à ce que nous savons, d'autre part, par les documents historiques. Il mourut vers 1759.

Il eut à combattre une révolte des derniers Oulad Rizg qui nomadisaient dans l'Iguidi, et s'étaient rapprochés, pour les besoins de la cause, des Oulad Bou Zekri, fraction des Oulad Ahmed (Brakna). 11 dompta les premiers et rapprocha leurs campements du fleuve. Quant aux Oulad Bou Zekri, il les refoula vers leurs frères du Ërakna.

C'est à ce moment que les Oulad Dîman prennent définitivement possession de l'Iguidi, où d'ailleurs ils venaient antérieurement. Ils y monopoliseront désormais la cueillette de la gomme et son transport aux escales.

La tradition rapporte que le Sultan du Maroc, Mohammed ben Abdallah ben Moulay Ismaïl lui donna un tambour d'airain. Par la suite, au cours d'une razzia des Ahel Attam sur les campements Oulad Ahmed ben Daman, à Banba, dans l'Iguidi, 'les pillards découvrirent le tambour et le jetèrent à terre pour le briser. « Sa chute provoqua une tré= « pidation extraordinaire qui mit en fuite les chameaux qui

<r buvaient à Bou Treïfïa, et Ton sait que Bou Treïfïa est « à deux petites journées de Bamba ».

Au Koubi (9), c'est-à-dire Ali le Noir, venait de remplacer son frère en 1760, quand les Anglais qui avaient occupé le Sénégal à la faveur du désintéressement colonial dont la royauté française fit preuve, lors de la guerre de Sept ans, signèrent avec lui un traité de commerce qui le liait à leurs intérêts. On trouvera dans Golberry, le détail amusant des coutumes que le prince trarza et ses cousins et serviteurs se faisaient verser chaque année, et des difEas qu'on devait leur servir à leurs voyages à Saint-Louis, y compris les galons de vin (ou plus probablement de gin, « vin » semblant une erreur de transcription) dont leur éclectisme ne spécifiait pas la qualité.

L'Emir intervenait efficacement dans les querelles intestines des Ouolofs. La tradition, rapportée par Yoro Diao, fait connaître que le damel du Cayor, Maïssa Bigué, fut battu par le Bourba du Diolof, Biram Yamb, et dut se réfugier dans le Oualo (1759). Pendant un an, le Cayor redevint tributaire du Diolof. En 1760, le damel ayant reçu du brak du Oualo et de l'Emir des Trarza, des secours considérables, envahit le Cayor, battit l'armée du Diolof et tua le Bourba à Mbal.

De 1760 à 1779, les Anglais restent pratiquement les maîtres du Sénégal ; ils en profitèrent pour installer le monopole de la traite sur le fleuve, supprimant les ports maritimes d'Arguin et des deux Portendik. Les Trarza sont contraints, moitié de bon gré, moitié dans l'impossibilité de faire autrement, de porter leur gomme au a Désert », leur escale officielle. Cette législation dura jusqu'au jour où les Anglais furent expulsés du Sénégal.

C'est par l'intervention de deux Pères du Saint-Esprit, MM. de Glicourt et Bertout, et sur les renseignements qu'ils fournirent, que l'escadre de Vaudreil put s'emparer du Sénégal. Ces deux prêtres, en effet, se rendant à la Guyane

l'émirat des trarzas Sî

en 177S, avaient fait naufrage au Cap-Blanc. Faits prisonniers par les Trarzas, ils furent conduits à Saint-Louis, et rachetés par les notables. Leur zèle religieux les fit expulser par les Anglais qui les avaient d'abord retenus, et c'est à leur retour en France qu'ils fournirent au Ministre de la Marine tous les renseignements utiles sur la situation de la colonie, et la possibilité d'un coup de main.

Par le traité de Versailles du 3 septembre 1783, les Anglais reconnaissent à la France la souveraineté exclusive de la Côte atlantique, du Cap-Blanc à F embouchure du Saloum. C'est donc de cette date que comptent nos droits diplomatiques sur la Mauritanie et le Sénégal, mais ils se réservaient toutefois le droit de commercer, de l'embouchure de la rivière Saint- Jean à la baie de Portendik. Ce droit auquel ils ne devaient renoncer qu'en 1857, en échange du comptoir d'Albréda, sur la Gambie, a apporté une gêne considérable au commerce sénégalais de la première moitié du xix8 siècle, en l'empêchant de monopoliser et réglementer sur le fleuve la traite des gommes, ce que les Anglais avaient pu faire pendant les vingt ans de leur occupation.

Les Anglais, au dire de Golberry, paraissent avoir eu une politique indigène très active, ne le cédant en rien à l'habileté diplomatique de Y « Intelligence Office » des Indes. Ils se mêlent très intimement aux intrigues des chefs maures, et jouent un rôle de bascule très adroit sur les divisions et les jalousies des Brakna Ida Ou Al Hadj (Darmankour) et Trarzas (1).

Ces sages prescriptions ne purent pas toujours être suivies par les Français, qui sont contraints, pour faire concurrence aux Anglais, d'envo3^er, à partir de 1783, des vaisseaux sur la côte et qui, par conséquent, gênent leur propre commerce sur le fleuve et se mettent à la merci des Trarzas. Pendant quelques années, le cours de la gomme eu

(1) GOLBERRY : Fragments d'un Voyage en Afrique.

XXX VI

fut troublé, et le commerce considérablement gêné. Toutefois, l'habitude des escales, la régularité des transactions qu'on y opérait, et l'activité du directeur de la nouvelle compagnie à monopole, Durand, ne tardèrent pas à faire tomber, cette fois-ci définitivement, le commerce maritime de la gomme.

On inaugura alors une nouvelle ère de traités avec les émirs et tribus trarzas. 6

Dès le 26 août 1782, au lendemain de son arrivée, leN premier gouverneur, Dumontee de Ceergëau, « général ordonnateur », signe avec plusieurs marchands de bœufs trarzas, une convention qui a but d'assurer la fourniture régulière de la viande à la ville et à la garnison de Saint-Louis.

De 2 mai 1785, Durand, « ancien consul du Èfoi, pence sionnaire de S..., Directeur général de la Compagnie, ayant « le privilège exclusif pour la traite de la gomme dans la « rivière du Sénégal et ses dépendances », signe avec les Cheikhs darmankour (Ida Ou Al-Hadj) : Chems, Mohammedou, Moham Bouna,' Bibilou et Zein, tous représentés par Bibilou, un traité de commerce et de paix. Des Ida Ou Al-Hadj reconnaissant le monopole de la traite de la gomme accordée à la Compagnie et donnent l'assurance de travailler à la sécurité du commerce et au maintien des bonnes relations. Un nouveau tarif des coutumes est institué.

De 20 juillet 1785, un traité complet est signé, « sous les « auspices et la protection immédiate du comte de Repen- « tigny, lieutenant de vaisseau, Gouverneur du Sénégal et « Dépendances entre Aly Koury, roi des Trarzas, sur les « Côtes occidentales d'Afrique, et Durand » précité.

La Compagnie annonce ses projets d'établissement de comptoirs dans le pays. D'Emir s'engage à faciliter le commerce en général et la traite de la gomme en particulier. Il promet de donner « en toute propriété et pour toujours », les terrains nécessaires à l'établissement de ces comptoirs. Il jure de veiller à leur sécurité. Suit une liste extravagante

de coutumes dues à l'émir, à ses femmes, a ses vizirs, aux maîtres de langue, aux Oulad Sassi, aux Oulad Anam (Attam), aux Oulad Abella, aux Oulad Ag Mottar, aux Oulad Guennoun (Zennoun), aux Oulad Khas-Kilik (?), aux Oulad Ben Daman, etc.; et en outre, une liste de présents destinés à une centaine de personnalités trarzas. Il n'était guerrier Oulad Ahmed ben Daman qui n'eût sa coudée de guinée et sa bouteille de mélasse. Durand, qui constatait la faiblesse du pouvoir de l'Emir, espérait sans doute de meilleurs résultats de cette politique personnelle avec chaque chef de tente.

Les débuts s'annoncèrent bien. Malheureusement, l'ère des grandes guerres européennes commençait avec la Révolution, et le trafic maritime entre les colonies et la France se trouva presque toujours suspendu, jusqu'en 1809 ; époque où le Sénégal tomba à nouveau dans les mains des Anglais.

C'est sous le règne d'Ali Kouri que s'effectua la scission définitive entre Oulad Daman et Oulad Ahmed ben Daman, reproduction, sans doute, des faits qui, trois siècles plus tôt, à l'aurore de leur histoire, avaient séparé les Trarzas Brakna et Khouaouat, c'est-à-dire les campements des trois frères Terrouz, Barkani et Khouaou.

Voici quels en furent les causes et premiers incidents, d'après M'hammed Youra.

Aux oglat de Daman, à l'est d'Akjoujt, dans l'Ametlich, sur la route du Trarza à l'Adrar, campait à ce moment-là (1775 environ), la fraction Oulad Ahmed Serïer (les actuels Oulad Beniouk et Oulad Agchar), guerriers à la suite des Oulad Ahmed ben Daman (1). Cette région se prête facilement aux cultures lors des années pluvieuses, et de nos jours

(I) Les autres sous-fractions des Oulad Ahmed Serïer à savoir les Oulad Abd En-Nebi et les Rereïjat ont à peu près disparu. Il ne reste qu'un campement repenti d'Oulad Abd En-Nebi, chez les Telabine.

encore, ou y fait du bechna. Un parti des Ahel Attam vint y razzier les bœufs des Oulad Ahmed. Les Oulad Ahmed ben Daman se lancèrent à la poursuite des pillards, et les rejoignirent à Tin Yedder. L'un d'eux, Mohammed ben Ali Maoutah, d'origine Oulad Reguieg, établi dans le campement des Ahel Heddi ben Ahmed ben Daman, et qui portait le surnom de Pacha Hengar, c'est-à-dire « celui qui frappe le sommet de la tête » fit feu sur Ahmed ben Mohammed Djeniar, et l'atteignit à la tête, près de Tune de ces veines dont la rupture entraîne la mort. Or, très peu de sang coula. On crut qu'il en réchapperait ; et cet incident mit fin aux hostilités. Les Oulad Ahmed ben Daman payèrent même le prix du sang, d'après M'hammed Ioura.

Chacun se sépara. Les Oulad Ahmed ben Daman, qui avaient déjà l'habitude de nomadiser à l'ouest, partirent à la recherche des pâturages, accompagnés des Ahel Abella, qui vivaient ordinairement avec eux. Les autres Oulad Daman, à savoir Béni Attam, Béni Sassi, Oulad Zennoun, et Ahel Agmottar, restèrent sur place, dans l'est. Or, les Oulad Ahmed ben Daman étant campés à Toueïla, au sud de l'Inchiri, et les Oulad Daman à In Tefachit, dans l'Ametlich, puits abondant auprès duquel se trouve un grand cimetière où l'on remarque la tombe du saint Ahmed Fal ben Mohammed Fal, des Id Eïqoub, et le mausolée des deux femmes des Oulad Daoud qui firent le pèlerinage de La Mecque sur un pilon. Mais il arriva que la blessure d'Ahmed Djemar s'aggrava tout à coup. Sa tête enfla, et il fut bientôt à T article de la mort.

Le chef des Oulad Daman, M'hammed ben Siyed, vint trouver les hommes de la tribu qui se distrayaient dans les environs du campement et leur cria : « Vous êtes au jeu, « alors qu'Ahmed va mourir! » Ils se levèrent aussitôt, et se mettant sans tarder en route, fondirent ce soir-là même, à une heure avancée de la nuit, sur les campements de

Toueïk. La surprise réussit parfaitement. Ils tuèrent toutes les notabilités, Ahmed ben Daman : leur chef d'abord ; Ali ben Sid Al-Mokhtar ben Haddi ; son fils, puis Mokhtar ben Djarmoun, Ali ben Mokhtar ben Ali Chandcra, et trois autres princes.

Ils revinrent, le lendemain, à leurs tentes, en clamant : « Nous en avons tué plus que jamais l'ange de la mort n'en « faucha en un jour. ï>

L'Emir Ali Kouri était alors campé dans le sud chez les Oulad Mohammed Sérier. Il ne se doutait de rien quand il vit arriver son vizir (1) Abd Al-Ouahhab, monté sur le méhari de course de l'Emir, hongre et blanc, mais noir de sueur, tant la marche avait été rapide. L'Emir interrogea aussitôt : « Ali ben Sid Al-Mokhtar est-il en vie? » — « Non », répondit le vizir.

« Pensez- vous que je vous amènerais votre Azouzel, si « l'affaire n'était d'importance? »

Dès que l'affaire lui eut été rapportée, Ali Kouri alla trouver le Cheikh Ndéri Serïer, chef de la fraction noire des Ahel Omar Fal, de Tigounaten, et marabout fertile en secrets magiques et conjurations merveilleuses. Il lui demanda un talisman susceptible de retenir sur place les Ahel Attam et leurs cousins, et à cet effet, lui versa des têtes de bétail et lui fit don de terrains de labour. Ce prédécesseur de Ma al- Aïnin et de Saad Bouh dressa son sortilège et déclara : « Quand la vertu du talisman les atteindra, ils seront immo- « bilisés, et tu les atteindras. »

(1) Il est appelé le « torjman » eu V « Imalaz », c'est-à-dire « l'interprète )) parce qu'il connaissait le français et 1* anglais et servait d intermédiaire à Ali Kouri dans ses relations avec les Européens. Ses descendants forment le campement des Ahel AhdAl-Ouahhab, vivant avec les Ahel Mohammed Ai-Habib. On les appela Terajem (en bassanïa Imalzen) parce qu'ils continuent par tradition à faire apprendre le français à leurs enfant?. Ils sont d'origine Sbaï, fraction Demouisset.

Or, à ce moment, les campements visés, ayant enseveli dans le cimetière d'In Tefachit Ahmed Djemar, décédé des suites de sa blessure, se hâtaient de fuir vers l'Est, vers le Tagant, où dans des cas pareils, ils trouvaient asile chez leurs amis Ida Ou Aïch. Ils arrivaient à Daman quand la vertu du talisman les atteignit. Dès cette heure, ils furent enchantés, et partant le matin, marchant toute la journée, se retrouvaient, tel l'âne qui tourne autour de sa meule, lé soir à Dâmân.

Sans parler à ses gens de cette malencontreuse affaire, l'Emir, suivi de son vizir, avait sauté à chameau et s'était mis aussitôt en route, à travers l'Aftout Occidental. Le vizir lui ayant fait remarquer : « Tu ne dis rien à personne, et « tu ne te fais pas accompagner par aucun auxiliaire? », Ali Kouri répondit : « Nous suivront ceux qui nous aiment. » Leur première étape fut faite au milieu de la journée dans un lieu affreusement désert, et se passa dans la tristesse. Au moment de remonter à chameau, le vizir qui inspectait l'horizon, aperçut de toutes parts les étendards qui flottaient et les armes qui brillaient. C'étaient les gens de l'Emir qui rejoignaient. La mehalla marcha sans retard sur les Ahel Attam.

Or, ceux-ci voyant qu'une force miraculeuse les maintenait sur place, se préparèrent résolument à la défense. Ils creusèrent un grand fossé quadrangulaire, le garnirent d'une fortification de campagne en pierres et branches, infranchissable, à leur sens, à l'ennemi, et installèrent au centre de cette forteresse leurs familles et leurs biens. Dans l'attente de la mehalla de l'Emir, ils jurèrent, avec des imprécations terribles, de rester coûte que coûte sur place, de s'abstenir de toute fuite et de lutter jusqu'à la mort.

L'Emir, qui arrivait à marches forcées, atteignit le réduit des Ahel Settam à la fin de la matinée. Au milieu des cavalcades des chevaux et des batteries des tambours, Sid Ahmed ben M'hammed Babana apparut. C'était l'un des plus braves

et des meilleurs cavaliers des Oulad Ahmed ben Daman. Il leur cria : « O Ahmed ben Daman, vous et tous ceux qui « sont avec vous, par Dieu! il n'y a pas ici de cheval plus a blanc que le mien, d'homme plus vigoureux et plus grand « que moi, de vêtements plus majestueusement flottants que les miens. Faites ce que je ferai. Vous guérirez votre mal « et taillerez en pièces vos ennemis. » Ils répondirent d'un seul cri : « Nous ne resterons pas en arrière, notre maître, a Tu ne feras rien que nous ne fassions. Nous te suivrons a avec ténacité et discipline. » Il lança alors son cheval pardessus le fossé, mais avant d'être sur l'autre bout, monture et cavalier roulaient à terre, percés de balles. Ses gens avaient suivi, et dans un combat sanglant, entrèrent dans le réduit. Les Oulad Daman et leurs alliés perdirent un grand nombre de leurs soldats. Quant aux Ahel Attam ej: à leurs amis, ils furent presque anéantis..

Les débris de leurs contingents se retirèrent lentement, ce soir-là même, avec leurs familles et une faible partie de leurs biens. Ils campèrent à Lemdanna.

Les Oulad Ahmed ben Daman restèrent à Dâniân, pansant leurs blessures et ensevelissant leurs morts. Au mafiin, ils se lancèrent à la poursuite des fugitifs, mais ceux-ci avaient déjà décampé et ne tardaient pas à atteindre leurs alliés Ida Ou Aïch, qui leur donnaient un refuge sûr. 7

A la suite de ces événements, un poète attami a chante dans la langue des guerriers :

« O lieu du combat, ne fais plus de mal, à cause des luttes « que tu nous a vus accomplir,

« Nous avons abattu les Arabes de Ganar (Maures) et leur « zenaga; mais nous avons tous péri sur toi. »

Un autre a dit encore, pour justifier la retraite des Ahel Attam :

« On ne saurait imputer à honte la fuite des jeunes guer- « riers.,

« Quand, de par ailleurs, leur bravoure est bien établie. »

Ce récit est peut-être un peu long, mais il permet de saisir sur le vif la genèse de ces luttes fratricides et inextinguibles, qui ont ravagé la Mauritanie jusqu'à nos jours. Le point de départ est toujours un fait simple ; mais les suites se compliquent aussitôt d'incidents embrouillés, enchevêtrés, invraisemblables, et tout à fait étrangers à la cause. De vieilles haines classiques ou des alliances traditionnelles de familles, de fractions ou de tribus, viennent aussitôt aggraver les événements. Le principe de la responsabilité collective, non moins bien établi que celui de la responsabilité individuelle, entraîne des représailles sur des frères de tribu, tout à fait innocents, et quelquefois ignorants de ce qui s'est passé. Les razzias et les meurtres se succèdent au hasard. A ce point, la lutte est ouverte entre les tribus, et l'état de guerre devient la situation permanente de leurs relations. La paix n'est plus qu'un fait exceptionnel.

Plus spécialement, ce récit de M'hammed Youra justifie la tradition maure qui fait du meurtre d'Ahmed Djemar, la cause première des luttes qui, depuis cent cinquante ans, ont clécimé Oulad Daman et Oulad Ahmed ben Daman.

Pour assurer sa domination, Ali Kouri avait, d'autre part, à soutenir des guerres contre les Brakna et les Ida Ou Aïch. Les Oulad Ahmed ben Daman et quelques autres tentes trarza étaient campés à In Temadhi. Ce nom était dérivé du berbère In dag Temadhi, c'est-à-dire le puits des Dad Temadhi qui sont une sous-fraction Oulad Dîman, disséminée parmi les autres et dont aujourd'hui ne subsistent que quelques tentes. Il signifie : « Aux cent », sans autre spécification. Le poète Mohammed Tolba, des « Id Eïqoub », décrî» vant un pigeon ramier, dit : « Lorsque j'entendais son « chant, je me figurais reconnaître la voix des colombes qui « chantent dans le feuillage à In Temadhi ». Les Brakna les y surprirent et pillèrent. Un combat violent s'engagea, à l'issue duquel les Trarzas durent prendre la fuite vers l'Ouest. Après une course éperdue, ils arrivèrent à Khroufa,

l'émirat des trarzas Sq

célèbre alors par un grand arganier. Rejoints en ce point par Homeïda ben Ali ben Cherqi ben Ahmed Deïa ben Haddi, fils d'Ahmed ben Daman, et par un petit parti de guerriers, ils firent face à l'ennemi. Le sort changea. Les Trarzas reprirent le dessus et poursuivirent à leur tour les Brakna qui se hâtèrent de tourner bride vers l'Est. La tradition rapporte qu'au puits de Djefaïf, les fugitifs rencontrèrent un campement de Tolba, qui abreuvaient leurs bœufs. Un des guerriers brakna, fatigué de cette course éperdue, sauta sur une vache pour continuer sa route, mais celle-ci fit un bond et jeta à terre l'homme qui tomba malencontreusement, montrant que sous sa chemise il n'avait pas de culotte, ce qui fit rire tout le monde.

Plus tard, les Ida Ou Aïch vinrent attaquer les campements des Ahel M'hammed Cheïn, installés à In Zamaddi, nom dérivé du berbère In Zamaden. " Zamaden signifie : « boucher, fermer », et ce lieu a été dénommé ainsi, parce que de fortes dunes coupent les cuvettes et dépressions qui se forment dans le lit de l'Ajer, ou vallée inférieure et étranglée du Faye, et interceptent l'écoulement des eaux. Dans ce combat d'In Zamaddi, de l'Ajer, périrent Sid Ahmed ould M'hammed Cheïn et ses deux fils et avec ces chefs, un grand nombre d'Oulad Ahmed ben Daman.

Ali Kouri prenait une part active aux affaires intérieures du Oualo, et louait ses bandes aux chefs noirs qui voulaient les utiliser pour leurs ambitions personnelles. Saugnier raconte que le brak, dont il traversa les Etats en fin 1785, avait fait assassiner son prédécesseur, dont il était le ministre, par les Maures d'Ali Kouri. « Ce fut sous les « spécieux prétextes du bien public qu'il s'empara du trône; a mais il paya sa perfidie par sa mort, car ayant eu quelque « différend avec Ali Kouri, celui-ci le fit étrangler quelques « mois plus tard. »

Les Hassanes étaient de piètres Musulmans. Ils justifiaient toujours la parole de l'Imam Malik que Nacer ad-Din

aimait à leur appliquer : « La guerre sainte dirigée contre les « Arabes, coupeurs de route, m'est plus agréable que celle di- « rigée contre les Chrétiens » .On a vu qu'ils avaient été maiir tes fois excommuniés par les Zouaïa qui les mettaient au rany des infidèles ; «mon à un rang inférieur. Aussi allaient-ils êtrr pourchassés et battus par les Noirs de Fouta-Toro, alors dans toute la ferveur de leur islamisation récente.

En 1776, en effet, la dynastie nationale des Tenguella, qui depuis trois siècles régnait sur le Fouta Sénégalais, disparaît au milieu des prédications des Marabouts et des guerres étrangères ou intestines que leur influence suscite. La royauté du Fouta devenait élective, et c'est le Marabout Abd El-Qader qui inaugure la période de l'Imamat qui ne devait prendre fin qu'en 188 1 avec l'occupation française.

L'Imam Abd El-Qader, qui paraît avoir été un grand souverain, lança ses bandes fanatisées sur les Maures, tant pour donner un aliment au zèle religieux de ces nouveaux convertis que pour venger les nombreuses agressions dont les Hassanes s'étaient rendus coupables vis-à-vis des Noirs. Les différentes tribus guerrières : Brakna, Oulad Nac&r, qui bordent le Chemama, toujours occupé par les Toueouleurs, furent vaincues et domptées. Cette lutte continua par les hostilités contre les Trarza.

L'iman Abd El-Qader somma l'Emir Ali Kouri de se soumettre (i). Il lui écrivit : « De moi, le prince des croyants, « Abd El-Qader le Foutanké, au roi des Trarzas, Ali Kouri, « le but de cette lettre est de te faire savoir que l'Islam est « ce qu'il y a de plus élevé, que rien ne s'élève au-dessus « de lui, et q#il a démoli ce qui était avant lui en fait 4'in- « crédulité. Je t'envoie ma présente lettre pour que tu nous « fasses parvenir cinq bons chevaux tout sellés, afi» .que

(1) (( Chronique du Fouta Sénégalais », par DelA^OSSE et GaDEN, in Collection de la Revue du Manie Musulman.,

« cela nous aide dans la guerre sainte que nous sommes s sur le point d'entreprendre.

« Le salut pour celui qui suit la voie droite, et le châtia ment douloureux pour celui qui est dans l'erreur et tourne « le dos à. la vérité. Le salut soit sur nous et sur les saints « serviteurs de Dieu. »

L'Emir Ali Kouri, furieux, déchira la lettre et la guerre commença aussitôt. Les troupes toucouleures, conduites par le marabout Tafsir Amadou Hammad, lieutenant de l'Almamy, et soutenues par les contingents Brakna que dirigeait leur Emir en personne, Hamed Mokhtar, entrèrent dans le pays trarza et attaquèrent les bandes de l'Emir. Celui-ci, qui se trouvait alors à Saint-Louis, revint précipitamment, sans avoir pu obtenir de secours des Français. Il engagea la bataille à Taouani, dans le Chemama même, en face de Dagana (1786). Il y fut tué et un grand nombre de tentes tomba dans les mains de l'armée noire. Les débris des bandes trarza se réfugièrent en toute hâte chez le damel du Cayor, où peu après l'Almamy Abd El-Qader vint en personne les y pourchasser.

Les Maures se vengèrent, par la suite, de leurs défaites, en faisant massacrer quelques notables foutanké qu'ils surprirent, et l'Almamy dut leur interdire rigoureusement l'accès du fleuve. Cette politique d'isolement et de refoulement eut un parfait succès : ils durent, non point à proprement parler, se soumettre, mais cesser leurs déprédations et verser chaque année à l'Imam du Fouta, une contribution de chevaux et d'objets ouvragés, produits des artisans maures.

Saugnier, qui fut captif dans les tribus de la côte en "784 et fit plusieurs voyages de négoce sur le fleuve en 1785, donne des détails intéressants sur les mœurs des

Maures, soit Zouaïa, qu'il appelle « Monjearts », soit Hassanes, qu'il appelle « Monsellemines » (Musulmans) et par leurs relations, commerciales ou autres, avec les Chrétiens. On y trouve, à la fin du xviii6 siècle, des coutumes et une mentalité qui ressemblent, d'une façon saisissante, à ce qu'on peut constater aujourd'hui chez les tribus maures, chez les Hassanes, notamment.

Sur le faible degré d'islamisation des guerriers d'abord. « Quelle que soit leur manière de penser, ils n'ont que « l'apparence et le nom de Mahométans », et l'auteur ajoute qu'en fait de croyances religieuses, c'est surtout « les prin- « cipes de la loi naturelle qu'on remarque dans leurs cou- « tûmes, elle est empreinte dans presque toutes les actions. »

Sur leur observation des prescriptions coraniques. — « Si « ce sont des Maures (avec lesquels on traite) , on leur donne « à discrétion de l'eau et du sucre ; quelquefois aussi de « l'eau-de-vie. Quoique Mahométans, ils en boivent, surtout « les princes (c'est-à-dire les Hassanes). » L'on sait, d'autre part, par Golberry que parmi les denrées alimentaires prévues pour la diffa d'Ali Kouri et de ses cousins Sidi Al- Mokhtar et Bou Bakar Ciré, lors de leur visite à Saint- Louis, figuraient pour chacun de ces princes, deux galons de vin ou de gin. Cet éclectisme fait honneur aux Trarzas.

Sur la cupidité de ces Sahariens besoigneux et faméliques, que sont tous les Maures : « L'argent est leur pre- « mière idole... L'argent l'emporte sur la religion. Qu'un « chrétien ait la curiosité d'entrer dans la mosquée, ou « soit surpris avec une femme de la nation » ou « se dé- « fende contre son maître » , pour tous ces délits, si graves « en droit pénal musulman; « l'argent est son sauveur. » Et ailleurs : « L'argent espéré pour la rançon le met à « l'abri : c'est la pierre de touche à toutes les épreuves. » Les relations générales avec les Chrétiens n'étaient pas mauvaises. Il est vrai que les Cheikhs maures prétendaient que lorsqu'un navire faisait naufrage sur leurs côtes mari-

tiuies ou sur leur rive du Sénégal, la cargaison leur appartenait, « de par la volonté divine qui leur envoyait ce cadeau », mais les intéressés se défendaient vivement et "le litige finissait ordinairement par une honnête transaction. De même, les Européens tombés en esclavage n'étaient pas maltraités. On les emmenait soit vers Je Sénégal, soit vers le Maroc, pour les y échanger aussitôt. C'est ce qui arriva à Saugnier, qu'on conduisit d'abord vers Saint-Louis, mais la guerre qui existait alors « entre les princes de ces cano tons, les empêcha d'exécuter leurs desseins ». On l'expédia alors au Maroc.

« Lorsque le maître d'une tente a un esclave chrétien, ce « qui n'arrive que lorsqu'il y a des naufrages, cet esclave * passe avant le Nègre, quoique ce dernier soit mahométan. « On le nourrit à part, et sa nourriture est prise sur la ' générale ; et s'il en reste, ce qui ne peut arriver qu'aux « jours de cérémonies, les femmes, ni même les esclaves « négresses n'y touchent point ; elles portent le scrupule « jusqu'à ne point se servir de tout ce qui a touché la nour- « riture du chrétien.

« Si le chrétien est un enfant, il est traité comme les ence fants même de la nation. On ne l'occupe à rien, il fait à « sa volonté ; et le Maure qui aurait la témérité de le bat-' « tre, courrait risque de la vie. Nos mousses n'eurent point « à souffrir de leur esclavage. Jamais on ne leur comman- « dait rien; ils faisaient ce qu'ils voulaient, et quand les « hordes se mettaient en route, les femmes avaient le plus « grand soin de les faire monter sur les chameaux, crainte « de les fatiguer » (i).

Ces bons traitements, d'ailleurs, ne s'adressaient qu'aux Français et aux Anglais. Les Espagnols, au contraire, étaient impitoyablement massacrés, car les razzias et expé-

(1) SAUGNIER. Voyage à la Côte d' Afrique. Paris, 1791

ditions, qu'ils lançaient des îles Canaries, avaient soulevé contre eux une haine implacable.

Ali Koufi laissait en mourant, un enfant en bas âge : M'hammed ould Ali, qu'on verra apparaître plus tard. La dignité émirale revint au fils de Mokhtar : Alaït (io) et peu après, son frère Amar (ii) ould Koumba, ainsi appelé du nom de sa mère. On n'a que peu de détails sur le règne de ces deux princes qui paraissent être morts entre 1790 et 1800. On sait seulement qu'Alaït fut enterré à Tirtillas, sur le champ de bataille, qui, un siècle et demi auparavant, avait vu la défaite des Zouaïa et la mort de leur premier Imam Nacer ad Din.

Quant à Amar Koumba, un document des archives du Gouvernement général de l'Afrique occidentale française, en date du 14 ventôse, an VII, signé de Blanchot, commandant, et des principaux notables du Sénégal, relate que les envoyés de ce « chef de la tribu des Maures Trarzas », ont été reçus en la maison du Gouvernement à Saint-Louis et ont fait connaître que « Hamet Mokhtar, chef des Maures « Brakna, se préparait à faire la guerre au Sénégal, qu'il « avait député son fils Agris (Aghrichi) à Amar Koumba « pour lui communiquer sa résolution et le presser de se join- « dre à lui, mais que Amar s'était refusé à ses sollicita- « tions, et avait répondu qu'il voulait toujours entretenir « la bonne intelligence et l'amitié qui existait entre lui et « Jes Français ; que, d'après ce refus formel, Mokhtar avait « rompu toute liaison avec les Trarza et paraissait se dis- « poser à marcher contre eux, ainsi que contre le Sénégal ». Un « présent extraordinaire » fut fait à l'Emir, « en recon- « naissance de cet avis amical ».

Amar Koumba eut pour successeur son cousin, le jeune fils d'Ali Kouri, M'hammed ould Ali. Son jeune âge

ne lui permettant pas d'exercer ces fonctions, ce fut le chef de la brandie cadette, Amar ould Mokhtar ould Cherqi ould Ali Chandora (i), qui prit en main la régence.

Amar prit goût au pouvoir, et quelques années plus tard (vers 1805), refusa de le restituer à l'héritier légitime, devenu majeur. Celui-ci entreprit de le reconquérir, et ce fut le signal des luttes qui devaient durer vingt ans (de 1805 environ à 1827) et qui se terminèrent en 1827, par la mort de M'hammed ben Ali Kouri, la reconnaissance d'Amar comme Emir du Trarza et le transfert définitif du pouvoir dans la branche cadette des enfants d'Ali Chandora.

Voici en quels termes Mollien raconte ces luttes intestines et cette substitution de dynastie. Mollien appelle d'ailleurs M'hammed ben Ali Kouri, Sidi Ali. C'est ainsi, sans doute, qu'il l'entendait de la bouche des Maures qui donnent souvent au fils le nom du père, en le faisant simplement précéder de « oui » (pour ould) « fils » et ce « oui » disparaît facilement dans la conversation (1).

« Les victoires qu'Achmet Moctar, prince des Trarsas, de- « vait à son entourage, le soin avec lequel il avait admi- « nistré les affaires des Maures, lui avaient attiré au plus « haut degré l'affection du peuple. Il résolut de tirer avan- « tage de ces dispositions. Chez les Maures, la royauté est « quelquefois mise à l'encan. Achmet sut employer avec « adresse les coutumes ou présents qu'il recevait des Euroce péens, pour se faire des partisans ; bientôt leur nombre « devint formidable ; par leur moyen, il s'empara du pouce voir suprême, au préjudice de son neveu.

« Cependant, Sidi Ali qui connaissait ses droits, n'at- « tendait que l'occasion de les faire valoir. Il avait près de « trente ans, qu'elle ne s'était pas encore offerte. Enfin, il

(1) Cf. le tableau généalogique.

(1) G. MOLLIEN, Voyage dans l'intérieur de î'Ajrique et aux sources du Sénégal. Paris, 1820.

« résolut de les revendiquer. Il remonta jusqu'à Galam, c< pour chercher des secours. Le petit nombre de guerriers « attachés à son infortune, et qui l'avaient suivi, s'accrut « de quelques princes mécontents ; il forma un parti. « Achmet, qui ne négligeait aucun moyen de se mainte- « nir, s'était attiré d'une manière plus particulière encore « la faveur de sa tribu, en se faisant nommer Marabout. « Sidi Ali se liant sur son courage et sur la justice de sa « cause, commença les hostilités. Quelques avantages rem- « portés dans les premières attaques, firent grossir le nom- « bre de ses partisans, ce qui porta son armée à trois cents « princes ou guerriers ». Avec cette poignée d'hommes, il « se dirigea sur les bords de la mer, pour se mettre en « mesure de résister à la rage d'Achmet Moctar. Celui-ci « le poursuivit et le serra de près; Sidi Ali, posté dans un « endroit avantageux, fit à sa troupe un rempart de ses « chameaux. Retranchés derrière ces animaux, ses guérit riers combattaient avec d'autant d'assurance que les « nôtres derrière des murailles ou des parapets.

« Achmet voyant qu'il lui serait très difficile de débus- « quer Sidi Ali de sa position, résolut d'en former le blocus, « comme on aurait pu le faire d'une forteresse imprenable. « Cette manière paraît sage, quand on connaît la manière « de combattre des Maures : rarement, ils livrent des ba- « tailles rangées; ils se présentent un à un, tirant leur « fusil, puis se sauvent précipitamment et se retirent dans « leur camp. On conçoit aisément que les remparts de Sidi « Ali, attaqués de cette manière étaient presqu'impre- « prenables.

« On vit pendant cette guerre se renouveler dans les dé- « serts de l'Afrique, ce trait de courage et de dévouement « dont Nisus et EurialE avaient donné l'exemple dans les « temps héroïques. 'Quatre princes du camp d'ACHMET, « irrités de la résistance opiniâtre de Sidi Ali, se dévouéce rent pour mettre un terme aux hostilités, et s'offrirent

L EMIRAT DES TRARZAS gj

« pour aller enlever Sidi Ali au milieu des siens. Favorisés « par l'obscurité de la nuit, ils s'introduisent dans les « tentes du prétendant, renversent tout ce qui s'oppose à « leur passage, tranchent la tête à six des principaux guerre riers de Sidi, et plus heureux que les héros Troyens, ils « rentrent dans le camp de leur roi, chargés de ces san- « glants trophées.

ce Achmet, dont l'armée était composée de quatre cents « princes ou grands vassaux, et de huit cents tributaires ou « serfs, crut devoir demander du secours au roi des a Bracknas ; celui-ci lui envoya deux mille fantassins : Sidi « Ali allait être anéanti ; la perte de sa troupe et la sienne « étaient jurées ; dans cette extrémité, il prit le parti digne « d'un Général consommé dans son art, ce fut de prévenir « la jonction des armées ennemies ; en conséquence, il t marcha d'abord contre les Bracknas, qui furent intimidés « de cette résolution. La hardiesse de Sidi Ali lui procura « une victoire facile. Les Bracknas, qui n'avaient aucun « sujet de haine contre lui, et qui ne combattaient qu'avec « répugnance, prirent promptement la fuite, en laissant « quatre-vingts de leurs princes sur le champ de bataille ; « à l'instant, Sidi Ali, sans perdre, à les poursuivre, un « temps toujours précieux pour une armée victorieuse, fon- « dit sur les Trarsas, en rappelant aux princes qui l'ac- « compagnaient, qu'il fallait recouvrer leurs esclaves et « leurs troupeaux qu' Achmet avait partagé avec ses par- « tisans.

« Bientôt, le combat s'engage avec fureur ; on voyait « Sidi Ali penché sur son cheval, courir de rang en rang « pour animer ses soldats, c'était un éclair que l'œil pouvait « à peine suivre ; la fureur était égale de part et d'autre. « Le premier guerrier des Trarsas tombe et semble, par sa « chute, donner la victoire à l'ennemi, mais le désir de « venger sa mort redouble le courage des Trarsas ; ils en- « foncent à leur tour les troupes de Sidi Ali, et bientôt la xxxvi 7

a déroute des siens devient générale, son camp est enlevé; « il ne trouve d'autre refuge que dans les déserts éloignés.

« Achmet, poursuivant sa victoire, pénètre jusque dans « la tente qu'occupait son neveu; le premier objet qui s'offre « à sa vue, est la femme du malheureux prince, mutilée « par les vainqueurs; on lui avait arraché les dents, son « corps nu avait été exposé aux outrages et à la brutalité « des soldats.

« Achmet, frappé de ce spectacle hideux, détache son « manteau pour en couvrir cette malheureuse princesse et lui dit :

« — Tu vois que Dieu lui-même a puni la rébellion de « ton mari en lui arrachant une victoire qu'il avait presque « remportée ; viens dans ma tente et oublie pour toujours « un époux si criminel. »

« Cette femme, loin de se laisser abattre par le malheur, « lui répondit : « — Non ! mon mari est loin d'être entière- « ment vaincu. Tremble toi-même, traître ; dans quelques « lunes, il portera de nouveau, au milieu de ton camp, la « terreur et la mort, et fera valoir ses droits que tu as « méconnus. »

« Pendant que cette scène se passait dans la tente de « Sidi Ali, les autres étaient le théâtre du désordre et du « carnage; les vainqueurs s'emparèrent de cent esclaves, « d'un grand nombre de bœufs, et massacrèrent tout ce « qu'ils ne purent emmener; ni l'âge, ni le sexe, ne furent « respectés; les enfants étaient brisés contre les piquets des « tentes et les femmes égorgées. Achmet, après cette san- « glante expédition, se retira en prenant les dispositions « que lui dictait la prudence. »

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