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CHAPITRE VII La Branche cadette des Fils d'Ali Chandora

Amar ouu) Mokhtar (vers 1800-182 7)

Ces événements se passaient en 1816-1817. Mais depuis plusieurs années déjà, Amar ouu> Mokhtar (13) était le souverain en titre des Trarza. C'est avec lui, en effet, qu'en 18 10, le Gouverneur anglais du Sénégal, Maxwell, passait le traité de commerce dont on peut lire en annexe la teneur. Il y était dit, en substance, que les coutumes à payer, à l'avenir, étaient essentiellement variables et devaient faire Fobjet, à chaque arrivée de bateau, d'une convention écrite entre l'Emir ou son représentant, et le capitaine. Elles étaient payables par tiers, au fur et à mesure du chargement de la cargaison de la gomme. Le signataire était l'Emir lui-même, que le texte appela Bou Cabé, c'est-à-dire Bou Kaaba, « l'infirme de la Cheville », qui était le surnom d'Amar ould Mokhtar, jadis blessé à la cheville dans un combat.

La réoccupation du Sénégal par Jes Français en 18 16, et notre politique d'expansion, allaient gâter ces bons rapports entre Saint-Louis et l'Emir Amar.

Depuis un siècle au moins, les Trarzas avaient atteint et traversé le fleuve. Quelques-unes de leurs tentes, surtout les tentes des Marabouts, s'étaient déjà installées sur la rive gauche ; mais l'action des Hassanes se faisait surtout sentir au point de vue politique et ils visaient à établir leur suzeraineté guerrière sur le Oualo noir» Les Bràks du Oualo et leurs sujets y étaient naturellement hostiles et cherchaient un appui auprès des Français, dont c'était l'intérêt

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d'écarter les Maures de la rive gauche et d'y implanter leur propre influence.

Le colonel Schmaltz, le premier « Commandant pour le « Roi et administrateur du Sénégal et dépendances », prit donc l'initiative de réunir en un faisceau les forces des Braks et princes Ouolofs, et celles du prétendant M'hammed ould Ali Kouri, toujours désireux de revêtir la culotte blanche. Il les appuya de ses fonds et d'envois d'armes et de munitions. t

\ Le 15 novembre 1819, un traité d'alliance était signé entre M'hammed, fils d'Ali Kouri, « héritier légitime de « la couronne des Trarzas », et les chefs du Oualo, agissant au nom du Brak. Il y était dit en substance que les deux parties unissaient leurs efforts dans la guerre 'contre Amar ould Mokhtar, et se donnaient réciproquement tout secours. M'hammed ould Ali renonçait à toute prétention territoriale ou coutumière sur le Oualo, et la rive gauche. Il s'engageait à punir les pillards et à respecter les établissements français. De plus, les habitants du Oualo conservent la propriété des terrains qu'ils possèdent sur la rive droite du fleuve.

Quelque temps auparavant (30 juin 18 19), le Colonel Schmaltz s'était assuré les sympathies des *Oulad Al-Ladj (Darmankour) , en concluant avec leur chef Mohammedden Rarabat, une convention par laquelle celle-ci s'engageait pour notre compte à un rôle de surveillance des pays maures. Ils devaient nous fournir des renseignements politiques, et s'engageaient, en outre, à favoriser le développement des futurs établissements agricoles français du Oualo, en y envoyant des travailleurs libres et fies captifs.

Les hostilités continuèrent donc de plus belle entre l'Emir Amar et le fils d'Ali Kouri, soutenu par les Ouolofs et les Français, encore que le Ministre de la Marine et des Colonies, baron Portai, eût formellement interdit toute rupture avec les Trarzas (fin 1819).

Pour répondre au traité, une forte mehalla du Trarza, accrue de contingents maures du Brakna et poulo-toucouleurs du Fouta, envahit le Oualo ; mais les alliés, soutenus par des troupes envoyées de Saint-Louis, les battirent et les rejetèrent en désordre sur la rive droite (182 1).

Le traité de paix du 7 juin 182 1, entre le Gouverneur, baron Lecoupé, et l'Emir Amar, et le traité d'échange et rachat de captifs du 23 juin suivant, entre Dubois, maire de Saint-Louis et divers princes maures, mirent provisoirement fin aux hostilités ; mais il était désastreux et annulait les résultats antérieurs.

On reconnaissait officiellement les droits des Trarzas sur le Oualo. Ils cédaient bien leurs droits et promettaient de défendre les établissements agricoles, à créer sur les deux rives, et d'aider à leur développement, mais cette cession était purement illusoire. C'était la consécration de la poli^ tique d'envahissement des Maures. Les Trarzas continueront à percevoir les abondantes coutumes qu'on leur sert et à prélever des tributs sur les Noirs, nos alliés.

Le traité comportait encore la promesse inhumaine de faire rendre aux Trarzas les captifs et tributaires déserteurs qui se trouveraient au Sénégal; et la déclaration, au moins inutile, que nous n'avions aucune prétention à la souveraineté du Trarza et qu'on ne s'immiscerait en rien dans ses affaires intérieures.

A ce prix, on pouvait conclure que « la paix et les bonnes « relations étaient rétablies. »

Ce traité était pratiquement inapplicable. L'état d'anarchie des tribus maures nous obligeait pour la bonne marche et la sécurité du commerce à ne jamais perdre de vue leurs divisions, et à les utiliser, le cas échéant, au moment de la traite.

Les hostilités ne tardèrent pas à recommencer. L'Emir Amar, qui trouvait très gênante la tutelle des Français et leur reprochait de ne pas exécuter les clauses du traité,

droit qui lui paraissait réservé, cherche à renouer des relations avec ses anciens amis, les Anglais, et annonce, à leur instigation, le transport prochain de la gomme sur Portendik. D'autre part, plusieurs firmes anglaises qui cherchaient une voie commerciale vers Tombouctou et qui pensaient la trouver dans la ligne idéale : Arguin ou Portendik-boucle du Niger, entament des pourparlers avec l'Emir, lui font des cadeaux et cherchent à V attirer à eux. Des commerçants français de Saint-Louis, dont les intérêts s'étaient liés à ceux des Anglais, pendant leur occupation du pays, favorisent ces intrigues. ,

Soudoyé par un autre groupe de commerçants de Saint- Louis, plus français de cœur et d'intérêts, Mohammed Fal ould Amir ould Cherqi ould Ali Chandora, guerrier estimé des Oulad Ahmed ben Daman, cousin-germain et ennemi de l'Emir, fit l'opposition la plus vive à ses projets. Amar le fait assassiner, à Portendik même, par son fils aîné, Brahim Oualid, en 1822. Omir, père de la victime, passa immédiatement au parti de M'hammed et soutenu par les fonds français et les contingents noirs, attaqua l'Emir à iTivourvourt, le battit complètement et lui tua ses deux fils : Brahim Oualid, l'assassin, et Ali Khamlich.

Le Trarza se partagea alors : une partie des Oulad Daman et Oulad Ahmed ben Daman restent fidèles à Amar et nomadisent avec lui dans le Haut-Trarza. On crut même un instant que celui-ci avait abandonné la partie. Les autres se rangent sous la bannière de M'hammed Kouri. Celui-ci commande les campements de la rive droite du fleuve et tient ses engagements avec les Français et les Ouolofs alliés.

Les intrigues des Anglais ne cessaient pas d'ailleurs, et le 20 mars 1823, le Gouvernement autorisait la création d'un poste militaire à Portendik pour interdire aux Anglais de s'y installer et éviter de recommencer les luttes, vieilles de deux siècles, autour des gommes trarza. Après réflexion, le Gouverneur du Sénégal qui avait demandé l'installation de

cette petite garnison au port d'Haddi, ne donna pas suite à son projet.

Les hostilités entre Trarzas se poursuivent, malgré que les gouverneurs de Saint-Louis essaient de faire durer cette situation un peu équivoque de deux Emirs du Trarza, entre lesquels nous nous efforçons de ne pas distinguer. Les traités se succèdent de plus en plus nombreux :

Traité du 17 juillet 1824, entre un groupe de notables, représentant le Gouverneur, et Othman, fils de Brahim, prince trarza, représentant l'Emir. Traité du 19 août 1824, entre le même groupe et Ahmed Leïgat, fils de l'Emir, assisté de son cousin Brahim Fal et du ministre de son père, Mokhtar ould Khadidja. Traité du 25 janvier 1825, entre le même groupe et Mohammed Cheïn et Brahim ould Ahmed, Cheikh des Loubbeïdat, représentant l'Emir. Traité du 6 février 1826, entre le Gouverneur lui-même et Mohammed Ai-Habib, fils de l'Emir, et ses cousins Bou Bakar Omar et Ould Hommeïda. Toutes ces conventions visaient à faire reconnaître à nouveau l'escale officielle du Désert où toute la gomme serait portée. Elle réglementait, une fois de plus, les coutumes, et se proposaient d'assurer la sécurité du Oualo.

Malgré tous ces efforts d'intervention conciliatrice, la situation se maintint troublée jusqu'en 1827, ou M'hammed, fils d'Ali Kouri, est tué au cours d'un combat contre les Oulad Agchar. Cette mort laisse définitivement Amar ould Mokhtar, Emir des Trarzas.

Amar lui-même ne tardait pas à suivre son rival dans la tombe. Il mourait, cette année même (1827), et était remplacé sans difficulté par son fils cadet Mohammed Ai-Habib. Il fut enterré au puits de Bamba, dans l'Iglvidi, auprès du tombeau du saint dimani Ahmed Al-Aqel. C'était lui-même qui l'avait demandé à son lit de mort, et il fallut faire une demi-journée de chameau pour l'y transporter.

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Mohammed Al-Habib (182 7-1860)

Le long règne de Mohammed Al-Habib le pouvoir réel dont il semble avoir joui, la plupart du temps ; ses qualités de valeur guerrière et même d'habileté administrative* son astuce consommée ont fait de ce prince le plus populaire des Emirs maures et le chef et l'instaurateur de sa maison. Le dogme dynastique est désormais que la dévolution émirale appartient aux Ahel Ali Chandora ; et dans cette tente, aux Ahel Mohammed Al-Habib.

Le premier soin du nouvel Emir fut d'essayer ses armes sur les Français, et les Noirs, leurs alliés. « Dans le cou- « rant de cette année 1827, les Yoloffs et les Trarzas pillè- « rent et incendièrent dans le Wallo, plusieurs habitations « de planteurs, ils assassinèrent deux de ceux-ci et six trace vailleurs noirs ; ils attaquèrent aussi des embarcations « françaises dans le fleuve et accomplirent, en vue même de « Saint-Louis, un vol à main armée. Une expédition, coince posée en grande partie de Laptots, fut envoyée contre les « Trarzas. Poursuivis avec vigueur et refoulés sur la rive « droite du fleuve dans les profondeurs du désert, ils se a décidèrent, après plus d'une année de luttes, à proposer « des accommodements que le besoin de relations commer- « ciales fit accepter avec empressement. L'empressement « était réciproque et la première fougue passée, l'Emir était « fort désireux de renouer de bonnes relations avec les France venus. » (1).

Le 25 mars 1829, son frère et représentant Ahmed LeÏgat renouvelait le traité de paix et de commerce du 7. juin 182 1. Il fixait le paiement des coutumes, le rachat des esclaves, les relations des Maures avec les Ouolofs et avec les établi s-

(i)Raffenel. Nouveau voyage dans le pays des Nègres,

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sèment s français du Oualo. Une convention additionnelle, à la date du 23 avril suivant, maintenait à Haddi, frère et successeur dq Mohammed Fai, ould Amar, et ce, « par 0 déférence pour Mohammed Ai-Habib », devenu son beaufrère, la coutume spéciale payée à cette famille qui avait rendu service à la traite de Saint-Louis, en empêchant l'ouverture de Portendik.

Entre temps, les Gouverneurs du Sénégal, reconnaissant l'incertitude du pouvoir des Emirs, s'essaient à une politique de tribus :

Le 28 avril 1829, ™ traité est passé entre le Gouverneur Jubelin, Commissaire principal de la Marine et Brahim ould Mokhtar, chef de la tribu des Dakhalifa (Oulad Khelifa, fraction issue des ulad Rizg du XVe siècle). Il leur sera versé annuellement un certain nombre de coutumes, à conditoin qu'ils fournissent des contingents pour repousser les agressions maures, qu'ils aident à retrouver les esclaves fugitifs, qu'ils servent d'agents de renseignements sur la situation intérieure du Trarza, et qu'ils emploinet leur influence en faevur des Français, tant auprès des chefs noirs du Oualo qu'auprès des Maures. Les Oulad Khalifa avaient installé, depuis quelques années, leurs campements sur la rive gauche. C'est cette circonstance qui avit incité le Gouverneur à les utiliser.

Un autre traité est conclu le 7 novembre 183 1, entre le Gouverneur intérimaire, Buirette Saint-Hilaire, et Mohammed Amar, chef des Oulad Bou Sba, et traité du 22 mai 1832, entre le Gouverneur Renault de Saint-Germain, chef de bataillon d'infanterie de marine, et le chef des « Dacbagui » (Id ag Badié, fraction guerrière des Oulad Bou Ali). Ces deux conventions visaient à attirer à notre cause ces tribus guerrières. En cas de guerre des Français avec les Trarza, ils pourraient venir commercr à Saint-Louis, mais ils nous seraient fidèles et nous avertiraient des projets de l'ennemi.

Mohammed Ai-Habib ne tardait pas à se débarrasser, de

la manière la plus astucieuse, de son rival possible, le représentant de la branche aînée, Mokhtar, fils de M'hammed Kouri. Celui-ci lui avait bien fait sa soumission dès 1828, mais il convenait de faire disparaître un prétendant éventuel, qui pouvait devenir gênant, car il comptait encore des partisans chez les Oulad Daman. Les gens de Mokhtar ayant assassiné un traitant noir sur le fleuve, l'Emir reçut Tordre d'enquêter sur cette affaire et de donner les satisfactions d'usage. Profitant de la présence à Saint-Louis, de Mokhtar, Mohammed Ai-Habib le représenta aux Français comme le véritable assassin et comme un homme extrêmement dangereux, tant et si bien que Mokhtar fut traduit en justice, condamné et fusillé le 19 décembre 1832. L'Emir n'assumait pas ainsi, aux yeux des tribus, la responsabilité de la mort de son adversaire.

Mokhtar laissait un fils en bas âge. Celui-ci se fit marabout par la suite, et vécut chez les Tendgha, où l'on trouve aujourd'hui le campement de ses enfants et petits-enfants devenus Zouaïa. C'est une aventure merveilleuse qui aurait déterminé, paraît-il, cette transformation sociale.

On raconte que M'hammed ould Mokhtar ould M'hammed Kouri assistait un jour aux funérailles d'un de ses cousins, pillard redouté. Au moment où, les cérémonies faites, on allait descendre le corps dans la fosse, une bête fauve indéterminée apparut soudain, saisit le cadavre à pleine gueule et s'enfuît. M'hammed sauta aussitôt sur son chameau et se lança sur les traces du monstre. Il l'atteignit après une course acharnée, et lui cria : « Arrête, créature de Dieu ; « où vas-tu? » Alors la bête déposa sur le sol le cadavre qu'elle serrait dans ses dents, retourna la tête et répondit : <l — Je porte ce fardeau au dernier degré de l'enfer. » M'hammed terrifié, fit aussitôt demi -tour, et se réfugia chez les Ichouganen (Tendgha), où il revint à Dieu, c'est-à-dire abandonna le fusil et prit le chapelet.

Dès lors, Mohammed Ai-Habib resta le maître incontesté

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des Trarzas, et la grande idée du règne sera la guerre contre les Maures de l'extérieur (Brakna et Adrar) et le pillage des Noirs de la rive gauche avec, à intervalles rapprochés, un traité avec les Français, où il s'efforce, dans ses négociations, de les duper diplomatiquement et dont, au lendemain de la signature, il néglige d'observer les dispositons.

Déjà le 24 août 183 1, il faisait signer à Renault de Saint- Germain, cette convention ridicule, où lui, Emir, désavouait les pillages et meurtres commis par son frère Bou Hobboïni, et ses cousins, princes Oulad Ahmed beii Daman, les déclarait déchus de leurs titres et du nom de Trarza et leur interdisait de mettre jamais les pieds sur le territoire de la tribu. Il se déniait à lui-même le droit de justice entre les Maures et les Noirs, et promettait de déférer tous les litiges au Gouverneur de Saint-Louis.

Dès qu'il a touché les coutumes de l'année, l'Emir désavoue le traité, prétendant que ses gens ont faussement apposé sa signature.

Les hostilités recommencent dès 1832, au lendemain du mariage de l'Emir avec « la princesse Guimbotte ». Cette princesse était Diombot, fille du Brak du Oualo, et l'héritière de sa couronne. Le politique Mohammed Ai-Habib en était arrivé astucieusement à ses fins de prendre pied sur la rive gauche, en épousant la future maîtresse du Oualo. Avec ses bandes de guerriers, il se chargeait lui-même de soutenir ses droits, désormais légitimes. C'était le premier acte de la conquête du Sénégal par les Maures. Il était impossible de tolérer ce bouleversement politique, militaire et religieux de notre colonie. Les Français y étaient d'autant plus intéressés que, malgré les insuccès antérieurs, ils nourrissaient toujours des projets d'établissement agricole dans le Oualo.

Aidés des partis d'opposition du Oualo, à la tête desquels se trouvait Fara Penda, notre toujours fidèle auxi-

liaire, futur chef supérieur de la province, ils interdisent à l'Emir toute incursion pacifique ou guerrière sur la rive droite.

Les hostilités ne prirent fin qu'en 1835. Par le traité du 30 août de cette année, conclu entre le Gouverneur Pujol, capitaine de frégate, et l'Emir, représenté par son frère Ahmed Leïgat, son ministre Mokhtar Sidi et plusieurs de ses cousins, Mohammed Ai-Habib renonce pour lui et ses descendants et successeurs, à toute prétention sur la couronne du Oualo, et notamment pour les enfants issus de « Guimbotte ». Une amnistie générale était accordée réciproquement aux combattants noirs et maures. Les prisonniers de guerre maures, détenus à Gorée, seront renvoyés, sous réserve que les Sénégalais seront aussi rendus. « Les « personnes capturées pendant la guerre seront rendues a pour six pièces de guinée, s'ils sont encore en la posses- « sion des gens qui les ont prises. S'ils ont changé de main, a le prix de rachat sera égal à celui qu'aura payé Tachece teur. » Les traités du 7 juin 182 1 et 15 août 1829 étaient confirmés.

Le 2 janvier 1836, le Gouverneur était contraint de fixer la date extrême du ier août ' suivant, pour le rachat et l'échange des prisonniers, aux termes du traité. Par la suite, on s'en tient à l'échange de gré à gré.

Les promesses ne coûtaient rien à Mohammed Al-Habib\ On verra qu'elles ne le gênèrent guère jusqu'à Faidherbe. Son union avec Diombot lui ouvre le Oualo, et de cette province,- il s'attaque aussitôt au Diolof et au Cayor. Notre politique d'expectative essaie vainement d'enrayer ses succès par des traités :

Traité du 25 avril 1842, pour organiser avec les Ida Ou Al-Hadj, la traite de la gomme que l'Emir, maître des deux rives, dirige à son gré.

Convention du 13 août 1842 avec le.Chems des Ida Ou Al-Hadj, pour assurer la tranquillité du Cayor, et obtenir

qu'en cas de litige avec les Ouolofs et d'entrevues avec le Damel, les Maures enverront des représentants à Saint- Louis.

Traité du 22 octobre 1842, entre le Gouverneur Pageot des Noutières et l'Emir, en vue d'assurer la sécurité de l'escale de Mérinaghen. Des coutumes sont désormais payées à l'Emir et à son ministre Mokhtar Sidi, pour faire la police en plein Sénégal.

Mohammed Ai-Habib n'était pas, à ce moment, sans ennuis intérieurs. Un de ses frères, Ahmed Leïgat, dont l'influence était considérable et qui, d'ailleurs, était l'aîné de Mohammed Ai-Habib, mais n'avait pas revendiqué ses droits, lors de la mort de leur père, conçut le projet de détrôner son frère. Il y était d'ailleurs poussé par les Français qui pensaient faire ainsi échec à l'Emir. Appuyé par des contingents brakna, que lui envoya son allié et le nôtre, Mohammed Rejel, Emir des Brakna, il attaque les bandes de Mohammed Ai-Habib. Celui-ci, soutenu par des contingents ida ou ali le battit non sans peine, et pour en finir, trouva plus expédient de faire assassiner par les Euleb, Ahmed Leïgat, qui s'était réfugié dans l'Adrar. Il entreprit, par la suite, des campagnes contre les Brakna et contre l'Adrar, pour les punir de l'appui prêté au rebelle.

Dans le Brakna, il tente, une première fois, d'introniser son protégé Mohammed Sidi, qu'il a razzié de ses propres mains (1845). Il est repoussé. Une deuxième tentative, en juillet 1848, n'aboutit qu'à un nouvel échec devant Podor. En 185 1 enfin, il renversa l'Emir des Oulad Siyed, Mohammed Rejel, et le remplaça par Mohammed Sidi (1851), neveu de Mokhtar Sidi, jadis déporté au Gabon pour meurtre et pillage de caravanes, Emir des Oulad Ahmed et des Oulad Noghmach.

Mohammed Ai-Habib intervenait à nouveau, en 1855, dans les affaires du Brakna pour détrôner son protégé Mohammed Sidi, qui gagnait à la main, et installer à sa place Sidi Ali,

fils d'Ahmeddou et qui lui était apparenté par les femmes. Dans l'Adrar, son rezzou fut moins fructueux. Il ne put atteindre l'Emir Ali ould Aïda, mais parvint néanmoins à brûler toutes ses palmeraies et à détruire ou disperser ses gens. Seuls échappèrent au massacre ceux qui purent se réfugier dans la montagne. Par la suite, harcelé par les Oulad Yahia ben Othman, il dut rentrer chez lui assez précipitamment (1856).

On vient de voir que des contingents Ida Ou Ali prirent place, quoique marabouts, dans les troupes hassanesf que Mohammed Ai-Habib mena combattre son frère Ahmed Eeïgat.

Celui-ci avait, en effet, pris une part active aux luttes qui jetèrent Tune sur l'autre Ida Ou Ali et Ida Bel-Hassen, les luttes dont le début remonte à 1830 environ, avaient commencé par des contestations de terrains de labours. Les Ida Ou Ali, d'abord vaincus, avaient trouvé du secours auprès de leurs cousins du Tagant, et par ceux-ci, auprès de leur allié, Mohammed Cheïn, Emir des Ida Ou Aïch. Au cours d'un échange de cadeaux, l'Emir donna au chef des Ida Ou Ali du Trarza, Baba ould Bibba, le père de Cheikh Çalah actuel, une belle esclave noire qui avait jadis appartenu à Ahmed Leïgat, et que les Ida Ou Aïch lui avaient ravie lors d'une razzia. Il lui imposa comme condition de ne jamais la rendre à son ancien maître. Dès qu'il apprit le retour de sa captive en pays trarza, Ahmed Leïgat se hâta ae la redemander. Elle lui fut refusée. Il se rangea aussitôt au parti des Ida Bel-Hassen, et malmena fort les Ida Ou Ali, mais ceux-ci se raffermirent dans la résolution de garder la belle esclave, et leur cri de guerre devint : « Pourvu « que Fatma la négresse et nos tambourins de guerre nous « restent, tout nous est indifférent. >y

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Ahmed Leïgat rassembla alors le ban des pillards trarzas et cerna toute la tribu và Mboïtïa. Celle-ci, comprenant que c'était son extermination qui se préparait, envoya une délégation à Mohammed Ai-Habib. On lui offrait cent chamelles laitières et une jument de pur sang, et on lui demandait son intervention. Mais l'Emir fit connaître que la chose ne lui était pas possible. Après bien des pourparlers, il consentit enfin à les couvrir de sa protection pendant quarante jours, délai dont profitèrent les Ida Ou Ali pour se réfugier au Tagant.

Les hostilités avec les Ida Bel-Hassen durèrent encore plu» sieurs années. Les Ida Ou Ali rentrèrent finalement dans le Trarza, mais furent toujours en butte à la haine d'Ahmed Leïgat, qui affectait par mépris de ne jamais marcher personnellement contre eux, mais de les faire razzier par sa suite.

Les Ida Ou Ali soutinrent donc résolument l'Emir contre son frère, quand la lutte fut engagée entre eux. La rumeur publique les accuse de n'avoir pas été étrangers à l'assassinat d'Ahmed Leïgat par l'Emir.

La suppression de l'esclavage, la proclamation de la liberté du commerce (1848) qui jettent le trouble au Sénégal et laissent croire à une diminution de la force française, incitent l'Emir à intervenir à nouveau dans le Oualo.

A ces prétentions, on résiste par une politique de dissociation de tribus et de princes ; on laisse espérer à l'ambitieux Ali ould Mokhtar Fal, chef des fractions Oulad Beniouk et Azouna, une reconnaissance à l'émirat des Trarzas ; et le Commissaire de la République Du Château, signe avec lui, le 4 août 1848, un traité par lequel ces deux tribus ne prendront pas parti pour les Trarzas, ne pilleront pas les

caravanes, ne causeront aucun dommage aux Noirs et fourniront même des contingents.

Les résultats en furent nuls, et Ali, encaissant les coutumes qu'on lui versait, rivalisait d'insolence avec l'Emir. Celui-ci avait déclaré qu'il irait faire son salam dans l'église de Saint-Louis, ce qui était d'autant plus ironique que les Hassanes ne font jamais de prières ; l'autre proclama que ses seuls guerriers Oulad Beniouk et Azouna suffisaient à la conquête de la ville.

Il était temps qu'a cette politique d'atermoiement, succédât une action militaire de quelque brutalité. Cette seule crainte de la force pouvait maintenir les Trarzas dans une paix relative et permettre une traite presque régulière de la gomme.

Ce fut l'œuvre de Faidherbe.

Dès 1854, le Gouvernement impérial inaugure une politique énergique. Les ordres du Ministre de la Marine, Ducos, au Gouverneur Protêt comportaient :

i° Direction absolue en nos mains de la. traite de la gomme et suzeraineté du fleuve ;

2° Suppression des escales et des coutumes ; 30 Emancipation du Oualo et protection des populations agricoles de la rive gauche.

Protêt en entama aussitôt l'exécution. Il fit relever le fort de Podor par le capitaine du génie Faidherbe, marcha contre le village toucouleur de Dialmatch, inféodé aux Trarzas, le prit d'assaut et le détruisit.

C'était la lutte avec l'Emir. Faidherbe, promu commandant, succède à Protêt, le 16 décembre 1854, et inaugure avec méthode et habileté ces campagnes, qui se rapprochaient de la guerre qu'il avait faite contre les Arabes d'Algérie. Il devait assouplir pour toujours les chefs et tribus maures du Bas Sénégal.

Il prépara sans tarder une expédition contre l'ensemble des tribus Al-Guibla, id est les Méridionales, qui noma-

disent sur les rives mêmes du fleuve et qui sont composées des débris des tribus hassânes et XVe et du xvie siècles : Taghredient, Id ag Badié, Oulad Agchar, Oulad Moussa, Beniouk Ou Azzouna, Oulad Bou Ali. Mais les préparatifs en sont surpris par le Cheikh des Ida Ou Al-Hadj en voyage à Saint-Louis, et les tribus averties s'éloignent du fleuve, sauf toutefois les Azzouna. Ce furent eux qui firent les frais de l'expédition. Leurs campements furent complètement détruits et la plupart de leurs guerriers faits prisonniers. Une autre colonne légère razziait en même temps les troupeaux de bœufs des Tendgha (février 1855).

Aux Azzouna, qui affectaient de le prendre de très haut, et sommaient Faid herbe d'avoir à faire connaître pourquoi les Français, qui n'étaient que des commerçants, se permettaient de faire acte de guerriers, le Gouverneur répondait du tac au tac.

« Je n'ai pas deux manières de parler : je vous ai déjà « écrit que l'acte qui m'a donné le droit de prendre vos « familles et vos biens, c'est le même qui vous donne le « droit d'aller enlever les familles et les biens des Noirs.

« Vous dites que vous pourriez faire du mal à mes su- « jets ; mes sujets ne vous craignent pas et pour une balle « que vous leur enverrez, ils vous en enverront dix.

« On m'a raconté que les Azzouna disaient, il y à quatre « ans, que si les Français avaient la guerre avec les Arabes, « ils se chargeraient de prendre Saint-Louis ; c'est le mo- « ment de venir prendre Saint-Louis, puisque vos femmes y « sont. Encore un an ou deux de bonne guerre et alors nous « connaîtrons nos forces les uns et les autres, et j'espère « que nous finirons par nous entendre, s'il plaît à Dieu. »

Les situations étaient ainsi nettement établies, et tandis que Mohammed Ai-Habib se préparait à la lutte, en faisant prêcher la guerre sainte en tribu, Faidherbe achevait de le cantonner sur la rive droite en conquérant, annexant et organisant le Oualo.

xxxvi. 8

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L'Emir fit en même temps connaître ses conditions :

ï° Augmentation des anciennes coutumes et création de nouvelles ;

2° Destruction des forts français, et défense aux navires de guerre d'entrer dans le fleuve ;

3° Renvoi immédiat en France de Faidherbe.

Les deux adversaires, également énergiques, engagèrent vigoureusement la lutte, qui débuta par un chassé-croisé. Tandis que Faidherbe remontait le fleuve, attaquait les campements maures, sis à proximité des deux rives et razziait leurs troupeaux, l'Emir descendait dans le Oualo où son fils, Ali Diombot, lui avait réuni des contingents noirs, et se portait sur Saint-Louis. Mais la tour, établie à l'étranglement du marigot de Leïbat, lui opéra une résistance invincible. Il ne put franchir le. marigot, et apprenant le retour offensif de Faidherbe, il dut fuir précipitamment (avril

La fin de l'année se passe en préparatifs réciproques et en manœuvres diplomatiques.

L'Emir, ne voulant pas se découvrir, faisait écrire par son vizir Mokhtar Sidi :

« Au Gouverneur Faidherbe, salut!

« Je désire vous voir à l'escale de Kham, si cela peut servir à quelque chose. Dans le cas contraire, il est inutile de nous fatiguer, parce que je ne désire pas vous trouver si nous ne pouvons arranger nos affaires.

« Les Maures m'accusent beaucoup, en disant que j'aime trop les blancs ; ils disent surtout que l'année passée, lorsque le Fouta et Mohammed-Sidi nous appelaient pour faire la guerre, nous avons refusé. L'année passée, lorsque vous avez défendu de nous vendre des munitions de guerre, les Trarzas me disaient : Vous voyez bien que les blancs nous déclarent la guerre,, et je leur ai dit le contraire. Ensuite vous avez trahi les Ouled-Bagnouc sans qu'ils vous aient fait du tort ; vous avez pris leurs sujets. »

Ce à quoi Faidherbe répondait aussitôt, le 3 août 1855, et parlait enfin à ces Cheikhs maures le langage qui conveaait :

« Comment peux-tu penser qu'un Gouverneur du Sénégal va se déranger pour aller palabrer avec î'alcati du Cheikh des Trarzas ?

« Vous avez bien des choses à changer dans vos idées pour être dans le vrai.

« Il est très fâcheux que Mohammed Ai-Habib n'ait pas été défendre les Toucouleurs à Podor, car alors nous les aurions battus tous ensemble.

« Mes conditions sont connues de Mohammed Ai-Habib, je les lui ai dites dans une lettre qu'il a lue dans une grande assemblée.

« Je n'ai qu'une chose à y changer, c'est que maintenant tout le Oualo est à moi et qu'il n'appartiendra jamais plus à un autre qu'à moi.

« Vous avez tous abusé longtemps de la bonté des Français ; vous l'avez prise pour de la faiblesse — mais tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse, — dans un an ou deux, quand vous connaîtrez bien notre force, nous pourrons peut-être nous entendre. Si tu veux venir causer à Saint-Louis, tu n'as rien à craindre, tu peux dire à Moham med Ai-Habib que j'ai envoyé des secours aux Anglais en Gambie ; car les Anglais et les Français ne forment plus aujourd'hui qu'un même peuple. »

Faidherbe essayait en même temps de galvaniser les tribus maraboutiques qui, plus nombreuses et plus riches que les Hassanes, se laissaient razzier par eux sans bouger, et se contentaient de faire tenir secrètement leurs sympathies au Gouverneur. Il leur écrivait :

« Les marabouts du Trarza vivent de leurs troupeaux, de leurs captifs, de leur travail et de leur commerce, et non de pillages ; ce sont des gens comme nous les aimons, car nous ne Venons dans ce pays que pour faire du commerce et nous

Îî6 REVUE DU MONDE MUSULMAN

procurer quelques objets que notre pays à nous ne produit pas. Mais si vous autres, paisibles commerçants, vous êtes sous la domination de pillards turbulents qui ne produisent rien et gâtent tout, comment nous tirer d'affaire?

« J'ai vu beaucoup de pays musulmans ; les tribus de marabouts y étaient armées et au moins aussi guerrières que les autres. Pourquoi ne vous armez-vous pas pour protéger votre commerce. En attendant, comme je vous l'ai dit, je suis en guerre avec tous les sujets de Mohammed el Habib, qui a violé les traités en faisant son fils maître du Oualo. »

Faidherbe ne devait pas réussir à secouer la passivité séculaire des Zouaïa. Seules l'habitude politique de Coppolani, son installation parmi eux, et l'aide du temps devaient, cinquante ans plus tard, les engager dans la voie, où ils ne tarderont pas à s'avancer à grands pas.

En janvier 1856, une grande conférence eut lieu à Tin Douja, sous la présidence de Cheikh Sidïa Al-Kabir, chef de la puissante tribu des Oulad Biri qui, par ses origines et sa situation centrale, sert de trait d'union entre le Trarza, le Brakna et l'Adrar. Le prestige de Cheikh Sidïa, le plus grand marabout de son temps, réussit à faire taire momentanément les haines domestiques et les rivalités de tribus. Une ligue fut constituée contre les Français, comprenant sous la direction de Mohammed Ai-Habib, outre ses bandes hassanes, des contingents brakna et Oulad Yahia ben Othman de l'Adrar.

Faidherbe résolut de prévenir l'entrée en campagne de l'Emir. Il réunit rapidement une forte colonne et la porta sur le lac Reqiz (lac Cayor), a proximité du territoire biri, coupant ainsi les communications inférieures des Trarza et Brakna. Cette colonne eut ^un plein succès, succès qui a même été plus considérable que Faidherbe ne l'a cru ou rapporté. La tradition s' eh est perpétuée très vivace chez les Maures jusqu'à nos jours. L'Emir fut surpris dans ses. campements. Ses gens après une légère résistance prirent la fuite. Gros, déjà âgé, quelque peu impotent lui-même,

il n'eut pas le temps de sauter à cheval, et allait périr, les armes à la main, quand un groupe de partisans, commandés par Mokhtar ould Mohammed ould Sidi Ahmed, vint à son secours. Mokhtar le fit monter sur sa propre jument, une « guecheria » de pur sang, et l'Emir put s'enfuir à toute bride. Hassanes et Marabouts se dispersèrent vers le Nord, et comme on était en pleine saison sèche (février 1856) époque où ils se rassemblent autour du Roqiz et de ses marigots pour boire et abreuver leurs troupeaux, ils se trouvèrent sans eau dans leurs pâturages d'hivernage. La plupart de leurs troupeaux périrent de soif. Eux-mêmes endurèrent tous les tourments du manque d'eau.

Ils n'allaient pas tarder à souffrir aussi de la faim. L'habile politique indigène de Faidherbe détachait de la cause trarza leurs alliés d'un jour : les Brakna. Puis, il ravivait la haine de leurs ennemis héréditaires, les peuples noirs, Ouolofs et Toucouleurs, les lançait sur les campements fidèles à l'émir et leur faisait piller le Chamama maure.

Les Marabouts exaspérés, et qui n'avaient qu'à perdre dans ces luttes qu'ils désapprouvaient, firent en grande partie leur soumission personnelle. Ils se hâtèrent de recommencer la traite (janvier 1857). Beaucoup de guerriers, sous l'empire du besoin, les suivirent individuellement, L'Emir se trouva débordé, réduit un moment à la situation de chef sans troupes et sans sujets.

Jugeant sans doute la gomme des Maures indispensable à la vie des Français, il tenta de placer la lutte sur un autre terrain. Il défendit à toutes les tribus de porter ce produit aux escales, et, pour sanctionner son interdiction, fit sillonner les pistes par de petits partis de Hassanes qui pillaient les caravanes enfreignant sa défense. Il ne réussit qu'à s'aliéner ses derniers soutiens du monde maraboutique. Ceux-ci lui résistèrent de toutes parts. Les vêtements, dit la tradition populaire, atteignirent un prix inabordable, et il fut impossible de s'habiller. C'était surtout lui-même et les siens qu'atteignait Mohammed Al -Habib", L'absence de

la gomme trarza sur les marchés du fleuve gênait bien quelques maisons de commerce de Saint-Louis, mais comme, par contre-coup, les coupons de guinée n'arrivaient plus du tout en tribu et que le tissage y est à peine connu, on put prévoir le moment où chemises, boubous, culottes et tentes légères feraient défaut. Il en était de même d'ailleurs pour le thé, le sucre, les bougies et les produits alimentaires d'importation.

Aussi se laissa-t-il facilement adoucir quand une députation des Marabouts, conduits par un groupe Ida Ou Ali, se présenta à lui sous les auspices de sa femme Fatma ment Mohammed, sœur de lait de Khaïri, l'alaoui, chef de la députation, et le supplia de revenir sur sa décision. Il y consentit sans se faire trop prier, voyant qu'il avait fait fausse route.

Les derniers efforts de résistance de Mohammed Ai-Habib furent vains. Les Oulad Daman le lâchèrent, les premiers, et firent leur soumission en avril 1858. Réuni à son vassal Mohammed Sidi, l'émir des Brakna, ils parcoururent les deux régions, recrutant des hommes, galvanisant les tribus, châtiant les réfractaires. Mais il se heurta à des résistances, dont la plus considérable fut celle des Hassanes Oulad Ahmed du Brakna. Ils battirent les deux émirs et leur tuèrent leurs meilleurs partisans. C'était la fin.

Après quelques négociations, Sidi Mbaïrika, fils aîné de l'émir, et le vizir Mokhtar Sidi concluaient la paix à Saint- Louis, aux conditions posées par Faidherbe (20 mai 1858). Il y était dit en substance :

L'émir des Trarzas renonce à toute prétention sur, les territoires du Oualo et de la banlieue de Saint-Louis. Ces pays sont acquis à la France.

Il reconnaît le droit de protection de la France sur les Etats ouolofs du Dimar, du Diolof, du Diambour et du Cayor. Comme quelques-uns de ces Etats sénégalais sont tributaires des Trarzas, c'est par l'intermédiaire du Gouverneur que les tributs seront perçus et livrés à l'émir.

l'émirat des trarzas 1x9

L'escale officielle de la gomme est fixée pour les Trarzas à Dagana, mais le commerce de tous' les autres produits se fera librement, partout et en tout temps.

Les coutumes sont supprimées et remplacées par un droit d'une pièce de guinée par 500 kilogs de gomme, soit 3 %, droit qui sera perçu par l'administration française sur les commerçants et versé directement par elle à l'Emir.

Les Ida Ou Al-Hadj rentrent dans la règle générale. Un droit d'une pièce de guinée par 1.000 kilos de gomme reste toutefois acquis aux Chems, quand les gommes de la tribu seront directement portées à Saint-Louis.

Défense enfin était faite aux Maures de passer en armes sur la rive sénégalaise.

La paix ne devait plus être troublée sérieusement jusqu'à nos jours, et l'Emir Mohammed Ai-Habib; montrait lui-même, deux ans plus tard, sa bonne volonté en recevant cordialement le capitaine d'état-major Vincent qui se rendait dans l'Adrar, et en lui facilitant son voyage.

Le rôle de l'Emir Mohammed Al-Habitf était fini. Deux ans après, il allait disparaître sous les coups de ses frères et parents.

Il avait une grande valeur personnelle. Son plus grand ennemi et son vainqueur, Faidherbe, qui était le plus qua-> lifié pour le juger, disait de lui en 1859, alors que l'Emir ? tranquille dans le Trarza, suscitait des difficultés dans les Brakna et les Oulad Delim.

« Et puis Mohammed Ai-Habib n'est pas immortel et son successeur, s'il a son ambition, n'aura probablement pas ses capacités. »

Mais ce qui paraît avoir fait sa grande force, c'est d'avoir su unir très souvent autour de lui et sous son nom, les deux grandes, tribus Oulad Daman et Oulad Ahmed ben Daman, ordinairement si divisées. Il eut toujours ainsi un maximum de guerriers dévoués à sa cause, et put présenter un

front à peine entamé aux tentatives diplomatiques des Français.

C'est par son mariage avec Fatma, la fille du Cheikh des Oulad Daman, Mohammed ben Sidi Ahmed, qu'il inaugura cette politique d'union. Ce mariage lui valut l'appoint presque constant des guerriers de cette tribu, et le concours très efficace de ce Cheikh et de ses deux fils Mokhtar et Mbarek, tous trois habiles et valeureux guerriers et chefs de renom. Mohammed Ai-Habib eut trois femmes qui lui donnèrent les enfants dont sont issus tous les grands chefs actuels du Trarza.

i° Mbaïrika ment Omaïr, sa cousine. Elle eut pour fils Sidi Mbaïrika.

2° Diombot, c'est-à-dire la princesse Guelouar « aux cheveux tressés », fille du Brak du Oualo. Elle eut pour fils Ali Diombot.

3° Fatma, fille du Cheikh des O. Daman. Elle eut pour fils : Ahmed Saloum, Brahim Saloum, Mokhtar Saloum, Lefja, Amar Saloum, Lobat et Mohammed Ai-Habib.

Les deux aînés, Sidi et Ali, devaient marcher ensemble1 quelque temps et faire bloc contre les sept autres, issus de Fatma et appuyés sur les Oulad Daman, mais la division ne tardait à s'introduire entre eux aussi.

Ces neuf fils de Mohammed Ai-Habib devaient périr en quelques années, assassinés les uns par les autres ou par leurs enfants ou cousins.

L'émir Mohammed Ai-Habib leur ouvrit le chemin en 1860.

Les inconstants Trarzas étaient las d'une domination de 34 ans et de la main de fer du vieil émir. Ils résolurent de le tuer par trahison, ainsi que son fils aîné Sidi. On élèverait ensuite à l'émirat Sid Ahmed ben Ali Khamlich, prince réputé par sa vaillance.

Or, il arriva que, le soir de la nuit prévue pour le meurtre, Sidi sortit avec son ami Ahmed ben Brahim Khalil pour aller voir quelqu'un de ses parents dans un campe-

Femme Maure,

ment voisin. On dit que le fils de Brahim Khalil était au courant des projets des conjurés et voulait sauver la vie à son' ami. Toujours est-il qu'en rentrant au campement les deux compagnons se perdirent dans la brousse. Des coups de feu qui éclatèrent dans la nuit les mirent dans la bonne voie. Les conjurés, partagés en deux groupes, venaient en effet d'entrer dans les tentes de l'émir et de son fils. Il avait été convenu que les premiers tueraient le père et que ces coups de feu seraient le signal du meurtre du fils, Mohammed Ai-Habib, fut surpris dans son sommeil et fusillé à bout portant, par le premier groupe qui comprenait Sid Ahmed précité, Mohammed Ali Kouri, fils d'Ahmed Leïgat, ce frère de Mohammed Ai-Habib assassiné en 1850, Ahmed ould Hobboïni et deux de leurs haratines. Quant à Sidi, on ne le trouva naturellement pas dans sa tente. Fatma la Dâmânïa, femme de l'émir, avait été atteinte aux côtés de son mari et blessée légèrement au bras.

Au matin, Sidi, qui avait rejoint le campement, arma son goum, et se précipita chez les Oulad Siyed où s'étaient refuges les meurtriers. La tribu, menacée d'être enfumée par Sidi, obligea le prétendant à sortir du campement. On combattit toute la journée. Beaucoup de gens périrent de part et d'autre. Des partisans de Sid Ahmed Khamlich s'enfuirent. Les partisans de Sidi, plus tenaces et excités par la vengeance, tinrent bon. Vers le soir enfin, un indigène des Euleb se glissa sous le cheval de Sid Ahmed et le tua. Le prétendant, « invincible à cheval », dit la tradition, tomba et fut aussitôt mis à mort. Avec lui périrent tous ses partisans : cousins et neveux de l'émir assassiné, prince des Oulad Ahmed ben Daman : Sid Ahmed le prétendant ; Ahmed Mohammed, Ali et M'hammed, tous quatre fils de Bou Hobboïni, le fils d'Ahmed Leïgat, les deux haratines, etc. Un seul échappa au massacre, Ahmed ben Obbi, qui courut d'une traite au campement de Cheikh Sidïa Al-Kabir et. se mit sous sa protection religieuse. Il y est encore, mué en marabout. (16 septembre 1860.)

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