‹ L'Émirat des TrarzasChapitre 2 sur 47 · XXXVI · texte numérisé non relu

XXXVI

dition rapporte très nettement que les campements noirs atteignaient le Tijirit. Enfin, on trouve encore aujourd'hui dans l'Aoukar des débris de canaris sur lesquels on reconnaît parfaitement des marques et dessins des peuplades noires sénégalaises. A Tin Daouia, on a même trouvé dans le sable un canari fort bien conservé.

C'est chez les Sarakollés que s'est le mieux perpétué le souvenir de leur ancienne domination dans le Tagant. Ils étaient alors connus sous le nom de Gangaris et ils ont conservé cette dénomination à ceux deâ clans et des familles qui ont dû régresser, vers le Sud, sous la pression maure. Leurs anciens villages du Tagant leur sont encore très connus de nom et de fait. Ils en montrent eux-mêmes les vestiges nombreux et très reconnaissables et en citent les noms : Oulo, Diabou, Babou, JNfguikon, Nijdid. D'ailleurs ces Gangaris 4e l'Assaba ont conservé des mœurs qui diffèrent de celles de leurs cousins Sarakollés du Sud et se rapprochent des usages montagnards, que leurs pères avaient jadis dans le Tagant.

La région trarza qui fait l'objet spécial de cette étude était une province de cette collectivité noire bafour : le nom de ce peuple est connu de plusieurs lettrés de la région ; il revit dans une tradition concernant un puits aujourd'hui disparu et qui se trouvait au sud de Khroufa. Il portait chez les Berbères le nom d'Inda Bafour, ce qui signifie, dit M'hammed Youra, qui rapporte la tradition, « le puits « des Béni Bafour. C'était un puits dont le forage remonte « à des temps très anciens. Il se produisit là, (par la suite), « une rencontre entre les Béni Dîman (Oulad Dîman) et les a Béni Yaqoub (Id Eïqoub). Les Béni Dîman furent mis en « déroute ; il n'y eut dans ce combat que des blessés et des « contusionnés. »'

L'empire bafour, si l'on peut désigner ainsi le peuple noir qui vivait dans l'indépendance semi-anarchique des sociétés mêlaniennes* devait s'écrouler sous la poussée des tribus

berbères-çanliadja. Les Leintouna, qui venaient du versant sud de l'Atlas marocain, et qui depuis plusieurs générations étaient en lutte avec les Bafour, finirent par l'emporter. Une de leurs invasions sous la conduite d'un chef dont on ne connaît que le nom islamisé : Àbou Bekr ben Omar, et qui descendait de Tilagaguin fils d'Ouftentak, émir des Lemtouna, chassa définitivement les Bafour de leur pays, (xi* siècle). La légende maure rapporte que le seul chérif qui accompagnait la méhalla berbère, Hadrami, voulut contribuer pour sa part à l'écrasement des infidèles. Comme les Bafour avaient des bandes de chiens dressés à la guerre, qui étaient aussi dangereux que leurs soldats (et c'est ce qui avait fait donner à leur capitale le nom de « ville des chiens ») le Chérif offrit à Abou Bekr ben Omar de dompter pour son compte soit les chiens soit les soldats ennemis, Le chef berbère, qui ne craignait pas les noirs, lui donna les chiens à vaincre. Et aussitôt le Chérif, entrant dans la ville, le chapelet à la main, vit venir à lui tous les chiens qui se couchaient à ses pieds. Pendant ce temps, les guerriers berbères et bafour se heurtaient dans la campagne. Chérif Hadrami fut enterré dans la ville même. On montre encore son tombeau à Azougui.

Fuyant devant l'envahisseur, les Bafour descendirent vers le fleuve Sénégal, le traversèrent, et refoulèrent à leur tour vers le sud les peules socés des actuelles provinces du Diolof et du Cayor (XIe siècle) .

La tradition rapporte que la fille du roi ou d'un roi du Bafour avait été faite prisonnière dans les luttes contre les Lemtouna. Par la suite, son père demanda à la racheter, ce à quoi l'émir Lemtouna consentit sans difficulté. A son arrivée au sud du fleuve, il se trouva qu'elle était enceinte des oeuvres d'un des vainqueurs, dont il ne fut pas possible de connaître le nom. Elle accoucha d'une fille qui reçut le nom de Garmi, et que son grand-père, le chef bafour, resté sans enfants, maria par la suite à un de ses principaux lieu-

tenants, Telle aurait été l'origine des princes ouolofs (Bourba du Diolof et damel du Cayor). C'est dans la lignée de cette princesse Garmi, et toujours par la voie utérine, que furent choisis les chefs du peuple bafour transformé.

D'après une autre légende, rapportée par M. Gaden (i), « les Bafôr étaient une tribu juive qui eut longtemps ia « prééminence dans l' Adrar. Ils sont encore représentés dans « le bas Trarza par quelques familles qui vivent avec les Ou- « lad Dîman, et au Sénégal par le village de Battal dont les « serrignes sont pris dans la famille des Hadj. »

Ces traditions se concilient sans peine, sauf toutefois au point de vue de l'origine. Les Bafour étaient-ils « Juifs » ou a noirs » ? Il faut observer d'abord que les Maures ne se rendent guère compte de la signification de l'ethnique « Juifs ». C'est un terme tout religieux qu'ils ne connaissent que par leurs études coraniques. Les Juifs n'existent pas en Mauritanie.

Au surplus, les renseignements recueillis de diverses sources pour éclaircir ce point litigieux confirment l'origine noire des Bafour.

Si la plus grande partie du peuple bafour dut céder la place aux Lenitouna, certaines fractions restèrent sur les iïeus et payèrent tribut aux vainqueurs. On verra plus loin que, au témoignage d'Ibn Khaldoun, plusieurs peuplades noires se soumirent aux Canhadja et leur payèrent l'impôt de capitation, ou bien même acceptèrent leur domination morale et s'islamisèrent à leur contact.

Plusieurs lettrés maures affirment que ces Bafour asservis sont les actuelles fractions Zenega : Id Rarla et Lemradine, tributaires des émirs Trarzas. Il est plus vraisemblable que ces Bafour primitifs n'ont pas seuls donné naissance aux fractions précitées, mais qu'ils ont contribué, par fusion avec des éléments maures, à les former au cours des siècles.

(1) Légendes et coutumes sénégalaises, page 31

C'est leur islamisation récente qui venait de provoquer chez les Lemtouna et en général chez tous les Canhadja, dont les Lemtouna n'étaient qu'une tribu, ce grand mouvement d'expansion dont furent victimes les Bafour.

Il n'entre point dans le cadre de cette étude de retracer en détail les événements de cette épopée almor avide : la Mauritanie n'y a joué qu'un rôle minime ; et dans ce rôle la part spéciale du Trarza n'apparaît pas. Il est indispensable toutefois de faire connaître ce qu'on sait à l'heure actuelle (d'après Ibn Khaldoun et les deux historiens qu'il cite : Ibn Zera, l'auteur du Raoudh Al-Qirtas, et un autre qu'il ne nomme pas) sur la situation politique de l' Extrême-Sud marocain aux viif et IXe siècles. La Mauritanie y est directement intéressée, d'abord parce que toutes les tribus maraboutiques qui la peuplent tirent de là leurs origines ethniques et religieuses, et ensuite parce qu'on y verra — - ce que confirme par ailleurs la tradition locale, — que le désert était habité à ce moment, jusqu'à l'Adrar, par les peuplades noires sédentaires.

« Le désert sablonneux » est peuplé à ce moment (viiï8 siècle) par un ensemble de tribus canhadja que les gens du Nord appellent du nom général de Moleththemin (voilés) et qui nomadisent dans cette région depuis un temps immémorial. Les principales de ces tribus résidant dans la haute Mauritanie, ou Sahara Occidental, au nord de la zone d'habitat des Noirs, sont : les Guedala (ou Djodala) les Lemtouna et les Messoufa. Ils sont les frères des Lemta, Zegaoua et Touareg qui nomadisent plus à l'Est.

C'est dans la tribu Lemtouna que réside l'autorité. Cette tribu Lemtouna comprend plusieurs fractions : les Béni Ourtentak, les Béni Nïal, les Béni Moulan, les Béni Nasja. Ils professent l'idolâtrie et n'embrassent l'islamisme que vers la fin du vm' siècle,

Les Béni Ourtentak étaient là fraction royale depuis Ourtentak, l'ancêtre éponyme. Son fils Qurekkout (ou Araken) et son petit-fils Tilalaguin lui succèdent, et, après avoir soumis à leur autorité les tribus berbères du désert « portèrent « la guerre chez les nations nègres pour les contraindre à « devenir musulmans. Une grande partie des Noirs adopta « alors l'islamisme, mais le reste s'en dispensa en payant la « capitation ». Il s'agit ici évidemment 'des Noirs de l'Adrar désignés par la tradition sous le nom de Bafour.

ïTilagaguin eut pour successeur Tiloutan. Il soumit les contrées du désert et obligea les noirs à payer tribut. Il mou* , rut en 837.

Son successeur est Ilettan, qui mourut en 900.- Temin, fils et successeur d'Ilettan, régna jusqu'en 918, date à laquelle il fut tué par les tribus çanhadja révoltées. Le Xe siècle est une période de complète anarchie dans la Mauritanie berbère. La dynastie des Ourtentak disparaît pour un instant de l'histoire, et des usurpateurs prennent le commandement des Lemtouna. On cite parmi les plus illustres d'entre eux Tinezoua (ou Berou^an) fils de Ouachnik, fils d'Izar. « Il marchait à la tête de cent mille (?) guerriers, « portés sur des chameaux de race. Sa domination s'éten- « dait sur une région, longue de deux mois de marche, et « large d'autant. Vingt rois nègres reconnaissant son auto- « rite et lui payaient la capitation. Ses fils régnèrent après « lui, et ensuite l'unité de la nation se brisa de sorte que cha- « que fraction et chaque tribu eut son roi. »

Un homme « plein de religion et de vertu » nommé Abou Abd Allah ben Tifaout, et généralement connu sous le nom de Narecht, monta sur le trône au commencement du XIe siècle et rallia les partis. « Il fit le pèlerinage de la Mecque et « après un règne de trois ans, périt dans une expédition. » Son gendre, Yahia fils de Brahim le Guedali, lui succéda C'est à lui que revient l'honneur des débuts de l'épopée almoravide. Il réchauffa la piété islamique de son peuple

en ramenant avec lui du pèlerinage un marabout marocain ; Abd Allah ben Yasîn, qui va être l'apôtre de cette rénovation religieuse. Il raffermit en même temps l'union politique clea Lemtouna, en s'alliant par un mariage à la dynastie drâ Ourtentak.

A sa mort, vers 1050, l'unité est faite, et c'est le petit-ûis de Tilagaguin : Yahia ben Omar, représentant héréditaire des Ourtentak, qui lui succède.

Il suffit maintenant de résumer en quelques propositions, en les mettant au point, sur place, les données des historiens arabes et les récits de la tradition locale.

i° Très faiblement islamisés encore, les Lemtouna sont l'objet de la part de leurs deux chefs : Yahia ben Omar et son frère Abou Bekr, et du marabout : Abdallah ben Iasin, d'une prédication religieuse intense et de tentatives de réforme morale. Ce sont là des événements qu'on voit se reproduire tous les jours, tant au Sahara maure qu'en pays noir.

2° Repoussés par la foule qui entend conserver l'usage de ses coutumes sociales et juridiques et de ses pratiques religieuses habituelles ; ils se retirent dans une île (ou presqu'île) et y fondent un ribat, c'est-à-dire une maison de retraite, une sorte de couvent, où ils vivent en Khouan dans l'étude, la prière et l'excitation religieuse.

Où était cette île? Le défaut de précision des historiens arabes, le silence de la tradition maure ont empêché toute identification précise. Adhuc sub judice lis est. On peut avancer à coup sûr que ce n'était pas une île du fleuve Sénégal, comme le dit Ibn Khaldoun (le Sénégal portant d'ailleurs sous sa plume le nom de Nil). La collectivité bafour est alors intacte, et la zone désertique de 400 kilomètres qui s'étend au nord de la Sebkha d'Idjil et sert de glacis aux régions sahariennes du sud n'a pas encore été franchie par les Lemtouna,

Etait-ce l'île d'Arguin? Cette identification est trop précise. La description qu'en donne Ibn Abou Zera peut se rapporter à une île ou presqu'île quelconque de la côte mauritanienne, du cap Timiris à l'embouchure du Dra. Ils sont nombreux, ces phénomènes géographiques qui portent le nom de Dakhlat (Adkhaïlt ou^Zenaga), et sont des îles à marée haute, et des presqu'îles à marée basse (i). D'ailleurs cette côte est en perpétuel changement. Les conclusions de la mission Gruvel-Chudeau en donnent la démonstration scientifique ; d'un siècle à l'autre, le tracé du littoral et de ses accidents se modifie complètement. Il reste donc que le couvent des marabouts réformateurs berbères se trouvait dans une île quelconque, non indentifiée, et probablement aujourd'hui incorporée au continent, sur la côte mauritanienne, dans la partie qui ressortissait aux frations Çanhadja, c'eet-à-dire du cap Timiris à l'Oued Noun (2).

30 Des causes diverses : sainteté des marabouts, esprit d'aventure, désir de butin... attirent peu après au ribat de nombreux partisans, çanhadja de toute origine. A la tête de bandes dévouées, les trois chefs : Iahia, Abou Bekr et Abd Allah, se portent en avant. Ils soumettent les dissidents, les convertissent et entreprennent la conquête dn Maroc : c'est l'épopée almoravide.

40 Iahia meurt vers 1056. Abd Allah est tué en 1059. Abou Bekr ben Omar, dernier survivant des trois saints du

(1) Dans la géographie politique maure, Dakhla désigne plus spécialement Villa Cisnéros, capitale du Rio de Oro espagnol. C'est également une île ou une presqu'île, suivant l'état de la marée.

(2) Cf. l'étude très documentée de M. le Commandant GaDEN sur Les salines d'Aoulil et leur idenUjïcaiion (in Reçue du Monde Musulman de novembre 1910). Aoulil, déformation de l' ancien nom Aoujajen, est redevenu In Ouolalane dans la bouche des Berbères zenaga du Trarza. C'est le Dahar Oualalane d'aujourd'hui, au nord des salines de N'terert, vers Nouakchot.

ribat, continue quelques temps leurs exploits, jusqu'à ce qu'enfin, vers 1062, il abandonne la souveraineté du Maghreb à son cousin Yousouf ben Tachefin, et revient dans le Sahara pour y reprendre avec le commandement propre des siens, une vie plus conforme à ses goûts, et la marche vers le Sud. Les discussions qui avaient éclaté entre Lemtouna et Messoufa et menaçaient de ruiner la puissance almoravide, à sa base n'étaient pas étrangères non plus à ce retour.

C'est donc Abou Bekr ben Omar qui, à la tête de bandes Lemtouna, Djodala et Messoufa, descendues par la sebkha d'Idjil, fit entre 1062 et 1087 la conquête du peuple bafour, relatée plus haut. On retrouve aujourd'hui, sous ce même nom, leurs descendants en Mauritanie : les Lemtouna dans le Brakna et le Tagant ; les Guedala (ex-Djodala) dans le Tiris, où ils sont les Telamides ou tributaires des Ahel Barik Allah, et des Oulad Delim ; et dans le Brakna, où des campements haratines des Oulad Abd Allah sont dénommés haratines Igdala ; et enfin jusque dans l'Aïr, où on trouve une tribu des Igdalen. Quant aux Messoufa, la tradition maure prétend reconnaître leurs descendants dans les Mechdouf du Hodh.

Il y avait évidemment dans cette invasion berbère bien d'autres tribus que les ancêtres des actuels campements guedala et Lemtouna. Comme on peut déjà le constater dans l'Afrique du Nord, après un siècle d'occupation, certaines fractions des peuples envahisseurs se sont accrues démesurément et ont fini par être désignées sous leur nom propre, perdant ainsi leur nom général de tribu, et arrivant même quelquefois à le remplacer chez les autres fractions.

En ce qui concerne le Trarza, il y a donc bien d'autres tribus que les campements cités plus haut, qui soient d'origine berbère.

Il y a : i° une grande partie des fractions tributaires,

plus spécialement appelés Zenaga (ou Lahma « viande » ; ou Açhab « gens ») chez les guerriers ; et Telamides chez les marabouts ; 2 ° toutes les fractions proprement maraboutiques (Zouaïa, Tolba) qu'elles aient ou non conservé l'usage du parler zénaga. On en verra la liste plus loin. Ces fractions qui sont aujourd'hui les seules lettrées, se sont attribué des origines chérifiennes ou pour le moins arabes : c'est là une question de mode, une sorte de snobisme universel dans le monde islamique, blanc ou noir. On ne nie pas la plupart du temps provenir du haut pays marocain et être d'origine Lemtouna et Çanhadja, mais on déclare qu'il ne faut pas confondre ces tribus, berbères si l'on veut par leur habitat, avec les autres tribus berbères, les vraies, les autochtones marocaines, les Chleuh. Les Chleuh sont des aborigènes. Les Çanhadja-Lemtouna sont les descendants de tribus arabes, im^ migrées d'Orient en Afrique du Nord, les uns peu après l'hégire, les autres mêmes antérieurement à l'Islam, ce qui explique leur islamisation tardive. On donne comme causes de leur établissement préislamique au milieu des Berbères que le roi Friqicha, qui les avait à sa solde, les abandonna dans le Maghreb, au cours de ses expéditions à travers le monde. Ces Arabes étaient fils de Tobbaa qui s'était enfui de chez ses frères d'Orient.

Par ces explications, les plus intelligents d'entre les let* très maures, Cheikh Sidia par exemple, espèrent concilier dans leur esprit leur indubitable origine berbère marocaine, leur traditionnelle arrivée dans le Sahara Méridional avec les bandes d'Abou Bekr ben Omar, et leur vif désir de se rattacher, envers et contre tout, à une souche arabe. On trouvera développé plus loin, dans la notice consacrée à chaque tribu, le récit légendaire de ces origines.

Quant à l'usage du parler zenaga, il s'est maintenu uniquement dans le pays trarza et chez les seules tribus Arroueijat, Oulad Baba Ahmed (Oulad Dîman), Id Armadiek'

et Ida Belhassen, de la Résidence de Boutilimit ; Oulad Diman et Tendra, de la Résidence de Méderdra.

Quoique séparés par une zone de 200 kilomètres, hérissée de difficultés provenant tant du désert que des hommes, ces tribus se comprennent parfaitement avec les Chleuh et Tekna du Nord du J)ra. En outre, le dialecte arabe-maure, qui porte le nom de hassanïa, c'est-à-dire langue des Hassanes, Arabes des invasions, et qui s'est substitué par droit de conquête à la langue zenaga, a été fortement marqué par l'empreinte de' cette dernière langue. On y trouve plus spécialement une foule de noms de lieux, de flore, de faune, des termes concernant la vie matérielle, etc.. tous mots constituant une onomastique spéciale au pays, et que les Arabes ont dû emprunter aux tribus qu'ils trouvaient sur les lieux et soumettaient à leur domination.

A tous ces titres et attendu que les traditions, forgées par les Zaouaïa, pour se donner des origines chérifiennes, himyarites ou qoreïchites, ne reposent sur aucune précision et leur sont contestées formellement par les Hassanes et très souvent par leurs propres frères, marabouts comme eux (1) on peut conclure que les tributs maraboutiques maures sont pour la très grande majorité des Berbères, soit descendants des hordes guerrières qui suivaient Abou Bekr ben Omar, ce qui est admis par les intéressés chez les Medlich, Tendra et Tadjakant (Trarza), chez les Dieidiba (Brakna), chez les Ida Ou Aïch (Tagant-Assaba), et chez les Mechdouf (Hodli), soit issus des familles ou individualités qui, par la suite, vinrent chercher fortune dans la Mauritanie Zenaguïa.

Abou Bekr ben Omar, marabout prêcheur et soldat apôtre, mourut en 10S7, au cours de ses luttes contre les Noirs.

(1) A remarquer, par exemple, l'antagonisme qui existe entre la tradition des Ida Belhassen qui se prétendent Chorfa et la tradition générale maure, appuyée par la tradition tekna, qui fait d'eux les frères des Aït Lahsen (Tekna, groupe Aït Djemel),

La tradition trarza énonce qu'il fut blessé au genou gauche dans un combat contre les Noirs de Chemama, à Souet-el-Ma sur 1e lac Reqiz. Il revint peu après dans le Tagant et y mourut clés suites de sa blessure. Il fut enterré dans la partie septentrionale du Tagant,à Oumm Laouaïtgat, et on y montre aujourd'hui encore son tombeau. Ses conquêtes avaient ainsi atteint aussi bien le fleuve Sénégal que le Niger, pvtisqu'il « porta ses armes victorieuses contre les nations infidèles « du Soudan jusqu'à la distance de quatre-vingt-dix jource nées au delà du pays des marabouts » ; mais il ne semble pas que les Noirs aient été expulsés à ce moment de la rive droite. Eux seuls peuvent vivre dans ce pays du Chemama et le mettre en valeur. Les tribus maures sont contraintes par le souci de la santé tant des hommes que du cheptel, de vivre dans la région nettement saharienne: C'est ce qui confirmerait le témoignage, relaté plus haut, d'Ibn Khaldoun et expliquerait que plusieurs siècles plus tard on retrouve les Noirs sur la rive droite du fleuve, quelquefois à plus de cent kilomètres dans l'intérieur des terres.

Que s'est=il passé dans la Mauritanie berbère, de la fin du XIe siècle au xive siècle? L'histoire, comme la tradition, sont muettes.

Vers le xive siècle, on voit apparaître un nouvel élément berbère du Nord, afflux pacifique celui-là, et qui devait surtout peupler le Trarza. Ce sont les cinq hommes pieux, connus sous le nom de Tachomcha (id est en berbère « les cinq ») et que la tradition désigne expressément comme originaires de Taroudants Emigrés du Sous, ils arrivent à Abei'r, dans TAdrar. Les luttes intestines rendant le séjour insupportable, les cinq Berbères prennent, un par un, la route du Sud. Ils s'arrêtent chez les Medlich, alors dans le Tiris, y prennent femme et y font souche par les cinq fils que chacun laisse derrière lui. Ce sont les ancêtres des actuels Tachomcha , savoir :

L ÉMIRAT DES TRARZAS Î3

/ Oulad Ioqban Allah \

l Id Atjfagha . . , . I Résidence

Oulad Diman, > Id Abehom f ,

Ôulad Sidi El-Falli ..:... .. . i

Ida Oudeï j Méderdra

Id Eiqoub /

m-i.'d ••i'i'11 1 ( Résidence

Ahel Bank Allah \ , n ,.,-.

/ de Bout|limit

Dans la deuxième partie, on étudiera, dans la notice consacrée à chaque tribu, le récit légendaire de ces immigrations et origines. Il est difficile de distinguer la part de ia vérité de celle de la fantaisie. Mais sous les broderies de la légende, il reste acquis que des immigrations pacifiques, d'origine Soussi, se sont produites dans le XIVe siècle, et sont venues renforcer l'élément berbère qui avait fait, trois siècles plus tôt, la conquête du peuple bafour. Il faut admettre aussi, vu l'unanimité de la tradition, le rôle important que, par son accueil hospitalier, a joué la tribu des Medlich pour l'installation pacifique et la fusion des immigrants. Elle les a reçus dans ses campements du Tiris, alors comme aujourd'hui région par excellence des pâturages maures ; elle leur a donné des femmes et a permis leur multiplication numérique," comme le développement de leurs richesses pastorales, Tachomcha et Medlich, en étaient arrivés à être considérés comme un même groupement de tolba ; et jouant sur le mot de Medlich, on les appelait les« Medlich de la science », ou « le cercle de l'étude » . C'est ce qui explique.les excellents rapports et la solidarité de sang et d'intérêts qu'ils ont toujours entretenus au cours des siècles et qu'ils cultivent encore aujourd'hui.

Le développement des Tachomcha les contraignit à installer leurs campements à part. Ils descendirent donc vers le Sud et s'établirent dans la zone neutre, qui séparait la

région du Tiris des pays de la rive droite du fleuve, occupé par les Noirs : à peu près dans le triangle Nouakchot- Khroufa-Bou Tilimit. Ils y menaient la vie de pasteurs et aussi, grâce à leurs nombreux esclaves, celle de cultivateurs. Cette situation d'avant-garde devait fatalement entraîner des luttes avec les peuplades noires ; les Tachomcha n'y eurent pas le dessus. Après un combat, ou 80 de leurs notables restèrent sur le carreau, à Id Aounik, près du lac Reqiz, ils durent abandonner définitivement la partie. Certains rencontrèrent vers le Tiris ; d'autres appuyèrent vers l'Est et établirent leurs campements au pied des, falaises du Tagant et de l'Adrar (1).

On sait par quelques mots du Chiam ez~Zouaïa et par les récits indigènes que la situation intérieure des peuplades berbères, au cours du xive siècle, où l'élément arabe n'avait pas encore pénétré les armes à la main, n'était pas très bonne. Les fractions tachomcha, disséminées un peu partout, se heurtaient : dans le Tiris, aux tribus nobles et guerrières (anbiit) qui portaient alors le nom de Bakhouga et sont les ancêtres des Ida ou Aïch ; dans le Tagant et l'Adrar, aux Berabich du Sahel, aux Khebabcha et Azizat, fractions qui avaient leurs campements dans l'Adrar vers Amdetj, et qui sont aujourd'hui fondues dans le Hodh. Il semble que dès ce; moment, ces fractions tachomcha, pour se mettre à l'abri des vexations et tueries des tribus plus fortes, menaient déjà la vje de Zouaïa, c'est-à-dire avaient volontairement abandonné les armes pour se consacrer à la prière, l'étude et

(I) Certains lettrés maures, tel M'hammed loura, tout en admettant l'exactitude de ces faits, leur dénient ces conséquences importantes. Les événements dTd Aounik auraient été des incidents qui n'eurent pas de suite, et il serait inexact que les Maures aient été rejetés vers le Nord à la suite d'un mouvement des noirs dans cette direction (Note de M. Gaden.}

l'élevage des troupeaux, Avec le paiement régulier d'un tribut et quelques petits pillages, on pouvait espérer une certaine tranquillité. Ces lettrés et pieux personnages n'apportaient pas de point d'honneur à abdiquer devant les guerriers : ils rendaient le mépris pour l'humiliation.

A la fin du xive siècle se place un événement considérable qui allait changer la face de la Mauritanie. Cet événement, générateur de la situation actuelle, est l'arrivée dans l'Ouest Saharien des bandes d'origine arabe, Cette introduction de Sémites nomades, guerriers et pillards, dans un milieu berbère, devait être une cause de troubles ; et comme elle devait se renouveler, les immigrants, quoique moins nombreux, allaient dompter les Berbères, leur imposer leurs conditions et modifier leur état social.

Les tribus de l'invasion arabe sont parfaitement connues en Mauritanie ; elles portent le nom de Hassanes et sont guerrières. Ce n'est pas à dire que les autres tribus, les tribus maraboutiques, ne prétendent pas être d'origine arabe. Ainsi qu'il a été expliqué plus haut, ne pouvant nier que leurs ancêtres sont des Berbères venus du Nord de Dra, elles trouvent ïa solution du problème en rattachant ces Berbères par une chaîne quelconque d'ancêtres à l'un des groupes qui vivaient à La Mecque au temps du Prophète.

Pour les Hassanes, ils tirent leur nom d'un de leurs ancêtres, Hassan, descendant de Maqil. Sous le nom de Maqil les historiens arabes désignent une des nombreuses tribus qui s'abattirent sur l'Afrique du Nord au xi6 et XIIe siècles, lors des grandes invasions. Dans la tradition maure, Hassan se rattachait à Maqil ou plutôt aux Maqil par la généalogie suivante :

MAQIL

EL-AQIL

MOKHTAR

HASSAN

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