III. — Les Marabouts
Les Tachomcha :
OULAD DÎMAN — ID EÏQOTJB — AhF,I, BARIK ALLAH
Les Tachomcha, c'est-à-dire le groupement des trois tribus actuelles : Oulad Dîman, Id Eïqoub, Ahel Barik Allah, sont originaires de Taroudant (Sous). Vers la fin du xm* siècle, au cours d'une guerre, qui éclata entre deux partis ennemis, l'un deux subit une grave défaite. Le chef des vaincus alla trouver un homme pieux et sage pour l'interroger sur les causes de sa défaite. Le marabout ne manqua pas de lui expliquer que c'était son injustice vis-à-vis des Musulmans qui lui avait attiré les rigueurs divines, et comme le chef de bande demandait à connaître les personnes qu'il avait lésées : « Etends un tapis sur le sol, lui dit le « marabout et ordonne à tes gens de venir y déposer, chacun « une datte. Ensuite chacun devra venir y déposer sa datte. » C'est ce qui fut fait. L'opération achevée, il restait cinq hommes devant le tapis. Ils refusaient de prendre leur datte, alléguant qu'il leur était impossible de la reconnaître, et que da»£uxes conditions, ils aimaient mieux s'abstenir que de risquer de commettre une injustice, en prenant ce qui ne leur appartenait pas. Ces scrupules désignaient évidemment ces cinq personnages pour être les parfaits Musulmans, chers à la justice de Dieu, et le marabout ne manqua pas de le faire remarquer au guerrier. Celui-ci s'abstint donc de les maltraiter et fut désormais vainqueur.
Le Chiam ez-Zouma, qui rapporte cette légende, ne dit pas pourquoi ces cinq individus : « les Tachomcha », qui dès lors auraient dû se trouver heureux dans le Sous, en émigrèrent pour venir à Abeïr, alors ville principale de l'Adrar (XIVe siècle).
lis eu furent chassés par les luttes intestines qui sévissaient dans la ville, et émigrèrent à nouveau niais isolément cette fois, vers le sud. C'est à partir de cette heure qu'on perçoit les destinées particulières de nos actuelles tribus tachonicha.
Ces cinq hommes portaient les noms de :
Id Abiaj Yookob, Mohond Amrar, Id Moussa, Iddaj agda Borgha, Abhendam.
Le premier qui part d'Abeïr, fuyant cette situation troublée, est Id Abiaj Youkob. A peine est-il hors de la ville avec sa femme et sa sœur, et une ânesse qui portait ses livres, qu'un éléphant tout sellé apparaît à leurs yeux émerveillés et vient s'agenouiller devant eux. Id Abiaj charge ses gens et son bagage et marche dans la direction du Sud. Il arrive au campement des Medlich dans le Tiris. Là l'éléphant s'agenouilla, indiquant par là qu'on était arrivé au terme de ce voyage miraculeux. Id Abiaj abandonnant l'animal, s'installa chez les Medlich et y prit femme. Il est l'ancêtre des Id Atjfagha, lesquels constituent aujourd'hui une fraction des Oulad Dîman.
La légende des origines arabes fait d'Id Abiaj (appelé aussi Id Abial en zenaga) un chérif, descendant d'Ali et de Fatima par leur fils Hassan. Les Id Atjfagha constitueraient donc une fraction de chorfa ; mais ils n'insistent pas outre mesure sur ces prétendues origines chérifiennes.
Le second des Tachomcha, Mohond Amrar, ne tarde pas à rejoindre Id Abiaj chez les Medlich. Il épousa sa fille, puis la répudia pour épouser une femme de ses hôtes me-
dlicfr, appartenant à la fraction Id ag Chiddag, vieille tribu marocaine. Ce fut celle-ci qui fut la mère d' Alfagha Moussa. Moussa vint au monde en prononçant ses paroles : « Malik a dit » (i). Les accoucheuses épouvantées n'en entendirent pas plus et s'enfuirent. Peu après, elles revinrent et la mère leur dit : « Si vous n'aviez pas pris la fuite vous auriez en- « tendu de l'enfant l'explication de ce cas juridique » et elle ajouta : « Je suis le neuvième des neuf Carans' de ma famille », ce qui voulait dire : « Je suis la neuvième génération de ma famille qui connaît par cœur le Coran, et voilà pourquoi cet enfant venant au monde est déjà susceptible de vous donner des explications juridiques. »
Les autres 'fils de Mohond Amrar furent: Alfagha Abhond, Alfagha' Aoubak, Alfagha Abiaj Yakoub et Id Hond Kadda.
Mohond Amrar, par son fils prodige Alfagha Moussa, père de Yaqoub, père de Dîman, est l'ancêtre des Oulad Dîman proprement dit (fractions Oulad Sidi El-Falli et Oulad Yoqban Allah).
Par son deuxième fils Alfagha Abhond ou Abehoum il est le père des Id Abehoum. C'est d'Alfagha Abhond que devait sortir, cinq ou six générations plus tard, l'imam Nacer Ad- Din.
Par son troisième fils, Alfagha Aoubak, il est le père des Oulad Yend Ahmed, fraction aujourd'hui disparue.
Par son quatrième fils, Alfagha Abiaj Yakoub, il est le père des Oulad Agd Al-Has, campement des Oulad Dîman- Oulad Falli.
Par son cinquième fils, Id Hond Kadda, il est l'ancêtre ô!es Ida Eïd Hond, fraction aujourd'hui comprise dans les Oulad Dîman-Oulad Yoqban Allah.
Le tableau généalogique ci-après permet d'embrasser d'un
(î) L'imam Malik, fondateur du rite juridique, dit de son nom, « Malekite )).
L EMIRAT DES TRÀHZAS 223
seul coup d'oeil l'origine des fractions, issues de Mohond Amrar. Par la suite, les Oulad Dîman, fils d'Alfagha Moussa, ont pris une telle importance qu'ils ont fini par englober non seulement les autres fractions : Id Abehoum. Oulad Yend Ahmed, aujourd'hui disparus, Oulad Agd Alhass, petit campement chez les Oulad-Falli, Ida Eïd Hond, aujourd'hui petit campement chez les Oulad Yoqban Allah, toutes nées aussi de Mohonid Amrar, mais même celles issues du premier et des troisième et quatrième Tachomcha, à savoir les Id Atjfagha, les Id ag Bon Henni et les Ida Oudaï. C'est pourquoi l'actuelle tribu des Oulad Dîman comprend toutes ces fractions.
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Ahmed Your.v, Poète et historien de Oulad Diman, et son fils aine Mohammed
Chacune des familles Oulad Dîman se relie aujourd'hui par sa chaîne particulière à l'un quelconque des ancêtres de ce tableau. Par exemple le Cheikh Mohammed est fils d'Ahmeddou fils de Sliman, fils de Ahmed Salem, fils de Mohammed Atjfagha, fils d'El-Fadel, fils de Barik Allah, fils de Yoqban Allah. Le cheikh lettré et généalogiste, M'hammed Youra, est fils d'Ahmed Youra, fils de Mohammed, fils d'Ahmed fils de Mohammed El-Aqel, fils de Mahommed, fils d'El-Mahi, fils de Mokhtar, fils d'Othman, Nfils de Yahia, qui était Alfagha Abhond, ancêtre des Ida Abehoum.
On peut donc considérer comme authentiques ces généalogies jusqu'à Mohond Amrar, mais, au delà, la légende des origines arabes est intervenue immédiatement. On ne pouvait nier que Mohond Amrar, le deuxième des cinq, venait du Sous, qu'il était donc berbère. Mais on l'a rattaché, par une chaîne forgée de toutes pièces, tout simplement à Abou Bekr, beau-père du Prophète et premier khalife, ce qui dans le Corpus des légendes sahariennes, concernant les prétendues origines arabes des tribus maures, situe les Oulad Dîman dans la famille Qoreïchite. Cette chaîne a été donnée dans mon étude antérieure (i).
Le troisième des Tachomcha, Id Moussa, rejoignit les deux premiers. Il épousa la sœur d'Id Abiaj, venue avec son frère de l'Adrar. Il aurait épousé ensuite une femme des Medlich, sœur de la femme d'Id Abiaj. Il est l'ancêtre des Id ag Bou Henni, compris aujourd'hui parmi les Oulad Dîman- Oulad Yoqban Allah. Leur cheikh et savant aujourd'hui Bachir ould Mbarigui, disciple très considéré de Saad Bouh.
(1) Cheikh Stella et sa Voie, dans L' Islam maître : Les confréries i*£tgieuses de la Mauritanie.
xxxvi. 15
Le quatrième des Tachomcha, Iddag Agda Borgha, suivit. Installé chez les Medlich, il épousa la fille de Mohond Amrar, ainsi qu'une femme du campement de ses hôtes, sœur de la femme de Mohond Amrar. Iddaj, qu'on prononce ainsi Iddaï, à la Zenaga, est l'ancêtre de l'actuelle fraction des Ida Oudaï. Lej Idaï, qui ne comprennent aujourd'hui que quatre campements, sont avec le temps entrés dans le groupement Oulad Dîman et en constituent aujourd'hui une fraction. La légende des origines arabes relie Iddaj à la fraction mecquoise des Béni Makhzoum, assignant ainsi aux Ida Oudaï une ascendance qoreïchite.
, Le cinquième des Tachomcha, Abhendam, arriva à son tour. Il épousa aussi une femme medlich, mais elle n'était pas d'une parenté aussi proche que celle qui reliait les femmes des quatre premiers. Ils constituèrent un petit campement à part. C'est par cette raison que la tradition explique l'état d'indépendance où vivent actuellement vis-à-vis des Oulad Dîman, les Id Eïqoub et les Ahel Barik Allah dont Abhendam est l'ancêtre par ses deux petits-fils Yaqoub et Barik Allah.
La légende des origines arabes rattache Abhendam, surnommé Youqob, à Abd Allah ibn Djafer, fils d'Abou Taleb. Elle fait donc des tribus Id Eïqoub et Ahel Barik Allah, des fractions de la grande famille djafrïa, à laquelle, par une autre lignée, appartiennent aussi les Oulad Biri et tous les Hassanes de Mauritanie.
En résumé, des cinq Tachomcha, les quatre premiers, sous les réserves exprimées plus haut, ont donné naissance à Tac-
tuelle tribu des Oulad Dîman ; le dernier a donné naissance au groupement qu'on désigne quelquefois de son surnom, « Yaquoubïïn » et qui comprend les deux tribus Id Eïqoub et Ahel Barik Allah.
Les Tachomcha paraissent avoir eu à se plaindre, lors de la domination Oulad Rizg (xve siècle) des tyrannies d'une de ces tribus hassanes : les Oulad Khalifa.
Le Chiam ez-Zouaïa rapporte que le Cheikh des Oulad Khalifa venait régulièrement prélever sur eux le tribut, mais les marabouts s'y refusaient avec obstination, ce qui contraignait les Arabes à se servir eux-mêmes, c'est-à-dire à piller. « Voici comment Dieu les en délivra », dit le pieux auteur. Les exemples de cette intervention divine sous les formes d'empoisonnement et autres sont nombreux dans tous ces événements, pour qu'on n'y voit pas la main de ses zélés serviteurs. Le Cheikh des Oulad Khalifa tomba malade, et, fort inquiet, fit appel à la science et aux prières de son ami et marabout, un saint homme des Rekaina (Tendgha) que la tradition rapporte être l'ancêtre de Sidi Meïtour ben Abou Calah. Celui-ci lui expliqua que c'étaient ses déprédations vis-à-vis des Tachomcha qui lui valaient ce châtiment divin, et ne lui montra d'autre solution que la restitution de leurs biens aux intéressés. Il est à peine utile d'ajouter qu'à la suite de ces événements, les Tachomcha jouirent de la plus haute considération, pour quelque temps au moins, auprès des Oulad Rizg,
Ces immigrations de Berbères du Nord paraissent avoir fortement contribué à une recrudescence d'islamisation chez les gens du Sud, retombés dans leurs croyances et pratiques coutumières. On verra par la suite que c'est leur influence qui ramena à la vie droite des groupements tendgha.
Les tribus Oulad Dîman, Id Eïqoub et Ahel Barik Allah, campées toutes trois dans la région Trarza, constituent aujourd'hui le groupement historique des Tachomcha. Les deux premières relèvent de la résidence de Méderdra ; la troisième de celle de Bou Tilimit.
A. — Oui, ad Dîman
Les Oulad-Dîman actuels, ainsi qu'il a été démontré supra, englobent non seulement les descendants de Dîman, arrière petit-fils de Mohond Amrar, le deuxième des cinq Tachomcha, mais même les descendants de ses oncles et cousins, et jusqu'aux descendants des premier, troisième et quatrième Tachomcha. Il n'est donc plus besoin d'y revenir.
Leur fractionnement s'établit ainsi à l'heure actuelle :
OULAD DÎMAN •"
î. Oulad Barik Allah :
Ahel Cheikh Sliman 123 tentes
Ahel Mbarek 32 —
Touajin 18 —
Tiab Ahel Abella 8 —
Tiab Ahel Ag Mokhf ar ......... 8 —
Tiab Ahel Attam 13 —
Ahel Marouf 4 —
Oulad Falli O.. Barik Allah 8 —
Ahel Taleb ben Ajoued 5 —