MESSAOUD
AZZOUZ
DAMAN \BELLA AHMED MOHAMMED y
{fin du XVIe siècle) Ancêtres des Al-Oulad Bou Alïa
AHMED Autres fils de DAMAN
(début du XVII* siècle)
1/ÊMIKAT DES TRARZAS 29
Vers l'an 1400, c'est-à-dire peu après l'arrivée des premiers Hassanes en Mauritanie, les fils d'Heddaj : Terrouz et Barkani qui conduisaient leur groupement d'envahisseurs jusqu'alors uni, durent se séparer à la suite de querelles intestines, nées à propos de partage de butin.
Le groupe des fils et serviteurs de Terrouz, se développant au cours des XVe et xvie siècles, devait constituer le peuple trarza que nous voyons apparaître en scène à la fin du xvie siècle seulement. Les Brakna se formaient de la même façon,
Trarzas et Brakna, comme il a été dit, dépouillent les Oulad Mbarek de leur suprématie et les repoussent vers l'Est. Ils vont désormais et jusqu'à nos jours rester tous trois les maîtres, chacun dans leur région.
Azzouz, fils de Messaoud, eut, entre autres épouses, deux femmes qui furent les génitrices des Hassanes actuels : l'une, d'origine Oulad Bou Ali qui fut la mère de Bella, Ahmed et M'hammed, ancêtres des Oulad Al Éou Alïa, l'autre d'origine anatra, fraction des Oulad Nacer, qui fut la mère de Daman.
DaMaN eut sept fils qui vivaient au commencement du XVIIe siècle. Ce sont : Ahmed, Attam, Sassi, Zennoun, Ag Mottar, Abella et M'haïmdat, ancêtres éponymes des tribus qui composent aujourd'hui le groupement trarza : Oulad Daman et Oulad Ahmed ben Daman. Ahmed étant un fils de Daman, sa tribu, les Oulad Ahmed ben £>âmân, aurait dû logiquement être comprise dans l'ensemble des Oulad Daman, au même titre que celle de ses frères, mais l'usage s'est établi en pays maure, depuis deux siècles, de la distinguer du groupe Oulad Daman, parce qu'elle était la branche aînée où se recrutaient les émirs et parce qu'elle était plus importante et plus riche que les autres. Cette remarque était nécessaire pour éviter toute confusion.
Chef des Trarzas, les fils de Daman eurent la double tâche
de réduire les débris des Oulad Rizg qui se disputaient entre eux, et de continuer à maintenir dans l'état de tributaires les fractions berbères qui ne demandaient qu'à s'en affranchir.
A cette époque, les Oulad Rizg vivaient partagés en deux groupements : l'un concentré autour de la principale fraction, les Lektaïbat, habitait la région de Tin Yachil, au nord-est de Nouakchot. L'autre était composé des pu.lad.Bou Ali et autres fractions de moindre importance et campait à Tillemas. Encore unis entre eux, ils livrèrent vers 1620, à Nich, colline de l'Agchar, au sud du Tijirit, un grand combat aux Trarzas et alliés. Vaincus et ayant perdu leur chef, Mahinin ben Aïssa, des Oulad Bou Ali, ils regagnèrent leurs campements.
Les luttes intestines naquirent de ces défaites. Les Oulad Bou Ali, partis en rezzou vers l'Est, revenaient de leur expédition chargés d'un butin abondant et passaient par échelons successifs, à cause des nécessités de l'abreuvoir, au puits de Tin Iachil, chez leurs parents Lektaïbat. Ceux-ci laissèrent passer la tête et le gros de la colonne, mais attaquèrent par surprise l' arrière-garde composée d'un détachement de trente hommes et s'emparèrent des chameaux et du butin.
Cet acte inqualifiable jeta les Oulad Bou Ali dans les bras de leurs ennemis Trarzas ; leur chef Mohammed ben Aïssa, frère du vaincu de Nich, leur envoya des présents de toute sorte : grains, vêtements, tabac de luxe, pour obtenir leur alliance. Les Trarzas saisirent avec empressement cette occasion d'intervention. Sous la conduite de leur émir, Ahmed, fils de Daman, ils se lancèrent à la poursuite des Lektaïbat qui avaient pris la fuite, les rejoignirent à In Titam, et les taillèrent en pièces ( 1630- 163 1). Cette victoire était chèrement achetée. Les Oulad Bou Ali y perdaient le neveu de leur chef : Chobeïl fils de Mahinin, et les Trarzas les deux fils d'un de leurs principaux chefs alliés : Sid Brahim ben Sid Ahmed TAroussL
A dater de ce jour, les Oulad Rizg, ces Arabes des premières invasions, perdent leur indépendance nationale. Leurs fractions amoindries vont rester, les unes semi- vassales, les autres tributaires des Trarzas. On les retrouve aujourd'hui dans cet état. Le groupement Oulad Bou Ali — Oulacl Moussa, Oulad Beniouk — Oulad Khalifa subsiste, libre à la vérité, mais dans une demi-vassalité vis-à-vis des Oulad Ahmed ben Dâmân. Le groupement Lektaïbat, Lebneïkat, etc., etc.. constitue aujourd'hui la fraction Oulad Aïd, tributaire (zenaga) des Oulad Ahmed ben Dâmân.
Le maintien des Berbères dans leur état de dépendance don nait plus de souci aux Hassanes Trarzas. Les Berbères, passés maîtres dans l'art des pratiques de magie et de la politique religieuse, se défendaient sur ce terrain et remportaient sur ceux des chefs trarzas qui les y suivaient de faciles vietoires. On verra d'ailleurs qu'ils s'étaient en partie solidarisés avec les Hassanes Oulad Rizg, puisqu'ils purent craindre de sévères représailles, lors de l'écrasement de ces derniers.
Déjà avant In Titam, les Tachomcha, alors campés à Agnint, avaient été contraints par Sassi ben Dâmân de lui payer un tribut annuel d'une grande chemise, d'un sac à grain et d'une mesure de tabac. La djemaa d<ts Tachomcha dont on cite quelques notables : Atjfagha Aoubak, des Tamegla (fraction Oulad Dîman) et Al-Fadel ben Maham ben Dîman, se serait délivrée de cette imposition par des subterfuges politico-religieux. Elle préleva le tribut sur les trois familles les plus misérables des campements, de façon — c'est ce qui fut dit, — à attirer sur les oppresseurs la colère divine. Que se passa-t-il exactement? On ne sait. Ton» jours est-il que le maître de danse de Sassi qui avait endossé le boubou fut aussitôt pris de démangeaisons terribles, dont il ne se délivra qu'en rejetant cette nouvelle tunique de Nessus ; et que le cheval de Sassi lui-même à qui on avait donné le grain à manger, tomba mort presqu'aussitôt On ne con-
tinua pas l'expérience pour le tabac. Le fils de Daman se souvint alors des paroles que le chef des Id Ag Bouheni, certainement complice des Tachomcha, puisque Tachomcha lui-même, lui avait dites à Tin Yachil : «Sassi, si vous « avez perçu des redevances sur ces personnes, je crains beauce coup pour vous ». Il fit aussitôt remettre vêtement, grain et tabac aux Id ag Bouheni, en les priant de renvoyer le tout à leurs propriétaires.
Dans le même temps, Sid Brahim ould Sid Ahmed FAroussi descendant, disent les uns, d'un des caïds de la mehalla lem tonna de Ioussouf ben Tachfin, issu des Meghafra, disent les autres, chef des Aroussiin, qui alors comme aujourd'hui nomadisent dans le Nord du. Sahara entre Oulad Delim et Tekna, et guerriers qui ne redoutait pas l'usage des pratiques de sorcellerie, parcourait les territoires du sud mauritanien, à la tête de bandes armées, et prélevai£ des tributs sur les Zouaïa. Ceux-ci étaient alors groupés sous le commandement du marabout In dag Saad l'ancêtre des Tachedbit. Pour résister aux vexations du Hassani, il eut recours aux bons offices de deux cousins : Abou Zaïd et Baba Ahmed, originaires des Id Eïqoub, mais qui étaient campés chez les Tachedbit.
Ceux-ci établirent leur plan et distribuèrent les rôles. Abou Zaïd devait passer pour le grand chef des gens du sud ; il se chargeait de déjouer les ruses cachées de FAroussi. Baba Ahmed devenait un modeste gardien de chameaux, et se chargeait de trouver la solution des* artifices apparents, et notamment écrits, du guerrier-magicien. On se rendit alors au devant de FAroussi en troupe riche et nombreuse, et après avoir essayé de l'impressionner, mais sans succès, par ce déploiement de forces, Abou Zaïd lui propose la lutte sur le terrain des pratiques de magie et de divination.
L/Aroussi, enchanté de ses propositions, et assuré, croyaitdeux poings fermés contenant F un une date et F autre cinq il, du succès, accepta aussitôt. Il présenta à Abou Zaïd ses
l'émirat des îrarzas 33
dattes, et lui demanda ce qu'ils contenaient. Abou Zaïd sut lui faire la réponse exacte.
L'Aroussi chercha alors un autre problème et composa uncarré magique où il avait interverti Tordre des cases. C'était un écrit ; la solution relevait donc de Baba Ahmed. Comme si le problème trop facile n'était pas digne de lui, Abou Zaïd envoya chercher avec ostentation le dernier de ses gens, le gardien de chameaux, et lui prescrivit de lire le tableau. Baba Ahmed s'en tira aussi à son avantage. L'Aroussi n'insista pas sur ce terrain et couvrit sa défaite en ricanant : « C'est le berger de chameaux qui est le plus fort de la troupe ».
On peut voir par ces faits avec quelle ferveur au commencement du xvne siècle étaient pratiqués les arts de magie et de prestidigitation chez les Arabo-Berbères de Mauritanie, et l'on ne s'étonnera plus de constater de nos jours que l'influence des Ma el-Aïnin, Al-Hiba, Saad Bouh, etc., est faite autant d'un habile usage des pratiques de sorcellerie que du prestige proprement religieux et que des. promesses de richesses ou de butin dans un domaine moins spirituel.
Cependant l'Aroussi, qui avait sa revanche à prendre, comptait revenir en armes chez les Zouaïa quand il fut détourné de cette lutte par Ahmed fils de Dâmân. Celui-ci, comprenant qu'il fallait sérier les questions, en commençant par les plus épineuses, préconisait d'abord l'écrasement des Oulad Rizg, Hassanes et guerriers comme eux. L'assujettissement des Berbères viendrait ensuite facilement. Il disait : <r Commençons par l'autruche ; nous en viendrons après à ses n œufs ; » ce qui signifiait : « Commençons par les Oulad « Rizg-Lektaïbat, et nous finirons par les tolba. »
C'est à ce moment et comme conséquence de cette politique que se produisit le combat d'In-Titam ( 1630-163 i) et la défaite des Oulad Rizg, racontée plus haut. Aussitôt, l'Aroussi voulut passer au second acte : l'humiliation des Zouaïa. Mais vi 3
Ahmed ben Daman que ces luttes avaient placé au premier plan, se refusa à donner satisfaction à son camarade en lui disant : « Je me suis parfaitement conduit à ton égard. Tu « voulais livrer bataille et je t'ai conduit là où il y avait de « bons coups à frapper, c'est-à-dire chez les Oulad Rizg, des a guerriers, et non chez des marabouts. » Humilié, déçu, ayant d'ailleurs perdu deux de ses fils à In-Titam l'Aroussi prit avec ses campements le chemin du Nord ! Ses descendants et leurs serviteurs ont constitué l'importante tribu des Aroussïin, qui s'étend aujourd'hui de la Seguia au Dra,
Les Zouaïa qui avaient pour le moins soutenu les vaincus de leurs sympathies, furent très affectés de leur défaite, et craignant des représailles, eurent un moment la pensée de s'enfuir avec eux. Le départ de l'Aroussi, le pluss acharné de leurs ennemis, les rassura. Ils restèrent donc, mais les discussions qui les agitèrent alors provoquèrent un délasse» ment de tribus. Le Ckiam-ez-Z ouata signale, comme suit, ces nouveaux groupements :
i° Dislocation générale des Tachomcha ;
2°0. Dîman (Tach,) se joignent aux Id ad Hommad ;
3° Béni Id Moussa (Tach.) se joignent aux Id Abija (Tendra) ;
4° Id Atjfagha (Tach.) se joignent aux Id Agja ;
5° Ida Ou Dam (Tach.) se joignent au sultan noir Bon Bakar Diop ;
6° Béni Iddane Abiaj (Tach.) se joignent aux Dieïdiba,
C'est à ce moment aussi qu'il faut, selon la tradition, rapporter l'origine des Oulad Biri, Biri, fils de Maham et descendant de Barkani, de souche hassane par conséquent, abandonne les campements brakna et immigre vers la bordure du Trarza, vers Tin Douja.
Sa descendance va s'y développer rapidement.
Les fils 'de Daman, qui, à la tête du groupement trarza avaient réduit les Oulad Rizg, entendaient bien chausser leurs bottes. Ils invitèrent donc les Berbères à acquitter entre
leurs mains les redevances coutumièreS. « Ceux-ci, dit le « Cliiam-cz-Zouaïa , mirent la plus tenace obstination dans « leur refus et finirent par avoir gain de cause. »
La chose paraît fort douteuse, mais ce qui est plus étrange encore, c'est la prétention qu'affectent les Zouaïa d'avoir reçu des gages de prix des Oulad Daman. Al-Mokhtar, fils d'Abd Allah ben Kerroum, l'ancêtre éponyme des Oulad Abd Allah (Brakna) était venu offrir un chameau de choix à Al-Faclel Sidi AI-Falli) fils de Mohammed ben Daman. Il fut rencontré par Ahmed ben Daman qui, à sa vue, s'empressa de courir chez les siens et leur fit comprendre qu'il valait mieux faire des cadeaux aux Zouaïa que de prélever sur eux des tributs. À la suite, de ce discours, les Oulad Daman se précipitèrent chez les Zouaïa avec tellement de rapidité qu'ils devancèrent les Oulad Abd Allah et purent effectuer avec ceux-ci la remise de leurs présents. Le Chiam ez-Zouaïa ne manque pas de tirer la morale de ce récit. « Ce sont ces bons « procédés qui sont la cause de la situation élevée que les « Oulad Daman ont conservée jusqu'à ce jour : il leur faut « donc honorer les descendants de Sid Al-Fadel. »
Il n'est pas impossible que les Trarzas aient fait des cadeaux aux Zouaïa. La chose se passe encore de nos jours entre deux pillages de campements tolba. Mais il est à croire que les Hassanes continuaient, malgré toute l'obstination des Berbères, à prélever sur eux le tribut. On en trouvera la confirmation dans la haine que Sid Al-Fadel, qui paraît avoir été à ce moment le personnage maraboutique le plus en vue des Zouaïa, portait aux Hassanes. « Je hais les Meghafra, « disait-il ; car ils extermineront mes descendants. Une « guerre terrible doit incessamment éclater entre eux. »
La prédiction n'allait pas tarder à se réaliser. Sid Al- Faclel comprenait bien que les deux peuples arabe et berbère ne pouvaient pas vivre ainsi sur le pied d'égalité, et puisque les Berbères, — son peuple, — ne voulaient pas assurer leur
défense, les armes à la main, il fallait qu'ils s'inclinassent devant les guerriers.
Le Chiam ez-Zouaïa signale un dernier trait : Sid Brahim, le chef des Aroussïin, n'avait pas abdiqué toute prétention sur les Zouaïa. Du Nord où il campait il envoya un jour son fils iU-Hiba à la tête d'une forte bande, prélever le tribut auquel il croyait avoir droit. Les Zouaïa concentrèrent leurs forces à Tin Goufamn, mais plus confiants dans la ruse que dans la force, ils demandèrent conseil à Lamin fils de Barik Allah. Ils lui promirent par tente un tribut d'une livre de grain (modd) et d'une mesure de beurre fondu, s'il les débarrassait des Hassanes. Le marabout prit quatre piquets, récita sur chaque piquet un verset du Coran, et les planta aux quatre coins du rassemblement tachomcha. Après quoi, il ordonna aux jeunes gens d'aller galoper autour de l'ennemi, cependant que l'un d'eux : Abd Allah ould Kadda, des Id ag Djemouella, doué d'un organe sonore, poussait des commandements retentissants, auxquels la troupe répondait par des acclamations prolongées.
Il paraît que ce spectacle impressionna tellement les Aroussïin qu'ils levèrent le camp et se retirèrent en fuyards.