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CHAPITRE lV

La, Guerre de Babbah et les Imams Berbères

Les graves événements qui allaient se dérouler vers le milieu du xvne siècle devaient bouleverser complètement les tribus maures et établir d'une façon définitive les conditions de la vie sociale, telles que nos ancêtres, les premiers pionniers sénégalais, les ont vus à la fin du xvne siècle et au xvine siècle, et telles que nous les voyons nous-mêmes aujourd'hui, avant que notre installation en Mauritanie vienne apporter de nouvelles transformations.

A ce moment (1640 environ), les tribus berbères du Trarza occupent sensiblement le triangle Khroufa, Mederdra, Bou Tilimit. Elles sont bornées au Nord par es Hassanes Trarzas; à l'Est par les Hassanes Brakna ; au Sud, par les Noirs qui occupent encore tout le Chemama et font même sentir leurs incursions jusqu'en pays maure.

Politiquement, les Berbères sans opposer de résistance militaire, essaient de tenir tête aux prétentions des Hassanes tantôt par leur obstination implacable à refuser tout tribut, et tantôt par des offres de cadeaux qui peuvent écarter momentanément l'orage, en semant la division chez l'ennemi.

Contre les Noirs, ils ont une action guerrière plus active, et nous voyons Mohammed fils de Dîman, l'ancêtre éponyme des Oulad Dîman, loué d'avoir été pour les femmes et les enfants zouaïa une défense contre les sultans de la dynastie de Tenguella.

La politique active du grand Marabout Nacer ad-Din allait être le signal de profondes modifications dans la société maure. Portée un instant au pinacle par la volonté de fer de ce saint homme et unis sous sa baraka, les Berbères faillirent triompher et exterminer les Hassanes. La mort de Nacer

ad-Din, les divisions qui suivirent réduisirent à néant leurs succès. Ce sont là des aventures de marabouts qui se sont renouvelées maintes fois, jusqu'à nos jours inclusivement.

L'élément maraboutique de Mauritanie visait à constituer avec Nacer ad-Din la parfaite et orthodoxe communauté politique qui, comme l'on sait, est fixée par les principes religieux.

Son chef était un imam, à la fois souverain temporel et pontife islamique : Nacer ad-Din. Il était (d'après la tradidition) qorëïchite, ce qui est une condition absolue d'élection, et tenait ses pouvoirs du libre choix de la communauté musulmane, ce qui est le seul mode de désignation orthodoxe. Les pouvoirs n'étaient pas absolus, mais à l'aide de son conseil de cadis et de « feqih », il devait gérer la communauté, « comme un tuteur intègre administre les biens de son pupille », ce qui est la définition divine et en même temps la limite de la souveraineté du prince.

La société berbère mauritanienne du XVIIe siècle se constituait ainsi de son plein gré et sous l'empire de ses idées religieuses en Etat théocratique d'Islam. Les Arabes, ces destructeurs invétérés, allaient empêcher cet effort de rénovation politique d'aboutir.

Le premier iman : Nacer ad-Din (i 644-1 650 environ),

Nacer ad-Din, dont le vrai nom était Abou Berk, dit aussi Abehom, fils d'Abhour, était d'origine' lemtouna, c'est-à-dire descendait des hordes berbères de l'invasion d'Abou Bekr ben Omar.

Voici sa filiation d'après Cheikh Sidia : Abehom fils d'Atjfara Mohand, fils de Yaqoub, ould Kedam, ould Atjfagha Mohand, ould Yahia, ould Mohond Amrar, l'ancêtre des Oulad Dîman (1). Il avait le teint blanc et le visage fréquem-

(1) Sur les Origines des OiiladDiman^ ef'infra.

ment illuminé. Sa taille était courte, ses cheveux frisés, son nez proéminent. Au moral, c'était un homme généreux, charitable, bienveillant pour tous, et de mœurs très pures. Quoiqu'il tût pour épouse la plus belle et la plus illustre des femmes, il la voyait rarement dans l'intimité conjugale, parce qu'il était la plupart du temps en état de jeûne et de prière,

Marabout très instruit et fort pieux, Nacer ad-Din ne tarda pas à se signaler par les dons de mysticisme, de seconde vue et de dramaturgie magique qui ont toujours caractérisé les Cheikhs maures. Il eut d'abord des rêves merveilleux où il voyait le ciel et l'enfer, ce qui lui permettait, le lendemain, de fixer astucieusement une place à chacun de ses amis ou ennemis, en rapportant simplement ce qu'il avait vu, ce qui dégageait sa responsabilité.

Les joutes oratoires et théologiques, auxquelles les CheiïEhs maures adorent se livrer, et qui consacrent la science et le talent de tous les interlocuteurs, vinrent établir la réputation du saint homme. Les savants de l'époque le mirent en tête à tête avec le cadi le plus illustre d'alors, le feqih Abou Mohammed Abd Allah de Chingueti. Le cadi sortit d'une discussion de plusieurs heures, en disant simplement de Nacer ad-Din « Par Dieu, j'ai trouvé un océan aux flots « gonflés, roulant entre des mondes brillants de science. »

Sa réputation qui grandissait lui attira des visiteurs et des malades, siprituels ou physiques. Sa grande justice, son inépuisable charité, l'attraction qu'il exerçait sur tout le monde, le sacrèrent saint et pôle d'Islam. Il ne lui manquait, plus que le don des miracles. Allah ne tarda pas à l'en favoriser. Ses relations mystiques avec l'au-delà lui permirent de faire le décompte des stations qui pour chacun séparait la mort du Paradis. Par la suite, il autorisa entre amis des permutations de places d'enfer et de paradis. Il promit des coupoles protectrices contre le feu de l'enfer, etc. Ses miracles s'étendaient aussi au domaine temporel, puis qu'un jour à des pèlerins qui se plaignaient à lui d'avoir perdu un riche man-

teau au 'cours de leur voyage, il rendit la pièce en la retirant de sous ses vêtements.

Après trois ans de cette vie édifiante, Nacer ad-Din conçut des projets politiques. Il était environné d'une foule considérable des Télamides fanatisés. Comme aujourd'hui pour Ma el-Aïnin, Saad Bouh, Cheikh Sidïa, on recueillait sa salive, l'eau du rinçage de sa bouche, les restes de ses repas, pour les absorber avec dévotion. Il se laissait faire sans difficulté, disant même : « Si vous ne profitez pas des grâces que je possède, j'en frotterai les arbres et je les répandrai sur les animaux. » « Il se donna alors lui-même les noms de Sidna (notre maître) qui est l'appellation officielle de la majesté marocaine, puis celui d'Imamna (notre Pontife), puis celui plus religieux de Mohi ed-Din et Moqim ed-Din ( l'apôtre de la religion et enfin celui de Nacer ad-Din (le défenseur de la religion), qu'il devait garder définitivement.

Les circonstances le favorisaient. L'auteur de sa biographie témoigne qu'à ce moment la plus grande anarchie régnait dans le pays, qu'on n'y vo3^ait, ni sultan, ni cheikh, qu'on ne savait comment établir une autorité ferme dont tous sentaient le besoin, tant pour réprimer les dissensions intestines que pour faire face aux chefs noirs qui venaient ravager les pays maures.

A l'invitation du Prophète, il se fit proclamer chef religieux et politique sous un acacia arabica (amour) du désert, et s'entoura aussitôt d'un conseil des notables, choisis avec éclectisme parmi les familles les plus influentes. On cite entre autres : ses frères Mounir ad-Din et Homeïn ; son grand vizir, Abhom ben Ahmed qu'il nomma Qadi Othman ; ses cadis : Mohammed ben Habib Allah qui reçut* plus spécilement le titre de cadi du conseil ; Al-Fadel ben Mohammed ; Al-Fadel ben Mokhtar Barik Allah, qui compte parmi les ancêtres des Ahel Barik Allah ; Ai-Habib ben El-Hassan ; ses assesseurs Al-Mahi ben Al-Fadel, Mohond ould Lamin, Mokhtar ben Abou Bekr, ces deux derniers neveux

l'émirat des trarzas ^i

du précédent, et enfin Mader ben Ahmed Chella. On retrouve ces noms parmi les ancêtres des principales familles, tachomcha d'aujourd'hui. Il ne négligeait d'ailleurs aucune occasion de s'attirer les sympathies des tribus, en s' arrêtant auprès des tombes de gens jusqu'alors peu connus et en en faisant les plus grands éloges. Tout le monde, dit son biographe, Meghafra, Oulad Rizg, Noirs, Zenagà, Zouïâ, examinèrent non sans sur prise son attitude politique. C'était en effet chose nouvelle pour eux que ce groupement des tribus sous l'autorité d'un imam.

Emir et pontife des Berbères de Mauritanie, Nacer ad-Din résolut de délivrer son peuple des exactions des Hassanes et de lui rendre la prépondérance politique. Il commença par faire subir à ces pasteurs et tolba pacifiques une intensive éducation guerrière en les entraînant dans les razzias plus faciles contre les Noirs. • (

A la tête de rezzous, ses lieutenants Abou Al-Fadel Al- Kouri, Abendham Ahmed Agd El-Mokhtar, allèrent ravager les territoires de la dynastie des Tenguella (i), et tirèrent de captivité un grand nombre de femmes et. d'enfants zouaïa. Une ère de conquêtes s'ouvre alors et la plus grande partie du Sénégal tombe sous la domination des Zouaïa maures (1645-1660 environ). Al-Nahoui des Id Yelba (Brakna) fait la conquête .du Fou ta et en reçoit le commandement. Al-Fadel fils d'Abou ladel, quoique aveugle, s'empare du Diolof et en est nommé Siratik (2). Le Cayor tombe sous les coups de Ndiaye Silla, Ouolof au service des Maures, et la province

(1) La dynastie de Tenguella a régné sur le Fouta Sénégalais encore fétichiste, pendant la deuxième partie du XVIB siècle et pendant les XVIf et XVIIIe siècles.

(2) Siratik, forme maure des mots Siratigî, Silatigi, Satigi, ' titre des souveraine du Fouta de la rive gauche et du Déklé de la rive droite, aux XVIe, XVIf et XVIIIe siècles. Les premiers voyageurs européens qui ont connu ces souverains ni>irs leur donnent le nomi de a Siratique ».

de Rebb (Niani-Ouli) sous les coups d'un autre Silla : Abiboula37e (i). Ces deux lieutenants noirs de Nacer ad-Din sont nommés chefs des pays conquis.

Les traditions ouolofes ont conservé le souvenir de cet épisode, Une histoire des Damels du Cayor, d'après Yoro Diao, a été publiée dans le Moniteur du Sénégal en 1864. On y lit que, sous le règne du Damel Ditiou-Maram (1681- 1683), il y eut un soulèvement des musulmans. La « Linguère » Yacine-Boubou, mère du Damel précédent, ayant été dépossédée de son titre, épousa NDiâye Sal, cadi du Cayor qui, fort de cet appui, se souleva à la tête des Musulmans du pays, défit et tua le Damel, qui fut remplacé en 1683 par Ma-Fali, neveu de Yacine-Boubou. Après six mois de règne, ce Damel fut assassiné par ordre du cadi, pour avoir été surpris à boire de l'eau-de-vie. En apprenant ces événements, le Bour Saloum Makhouredia-Coumba-Diodio, fils du Damel Massamba-Tako et d'une femme Guedoular (ce qui avait permis son avènement au Saloum), intervint dans les affaires du Cayor, battit le Cadi Ndiâye Sal et se fit élire Damel, réunissant ainsi sous son commandement le Cayor et le Saloum.

Les dates du récit de Yoro Diao, n'étant établies que par la tradition, sont sujettes vraisemblablement à quelque erreur. On remarquera toutefois que l'écart avec le récit maure n'est pas très sensible.

Lemaire, qui fait de son côté un récit de ce soulèvement dans ses « Voyages », attribue à Ndiaye Sal la qualité de Maure, ce qui n'est pas impossible, si on veut bien tenir compte que le souvenir de leurs origines se conserve, de longues générations durant, chez les Maures établis en pays

(1) Une autre version donne « Reïoua » au lieu de Rebb. Rejoua est le nom que les Toucouleurs donnaient à la région située entre Mederdra et le fleuve. 11 faudrait reconnaître dans ce mot le poulâr (( Reoao ». Les Toucouleurs nomment en effet « reouo » c'està-dire (( féminine » la rive droite. Par extension, ils donnent le même nom aux pays sis au Nord du fleuve (note de M. Gaden.)

noir. Ils sont ainsi Maures ou Mélaniens, suivant le point de vue auquel on se place.

L'occupation du Chemama se poursuit enfin méthodiquement sous les ordres d'Al-Fadel, fils de Mohammed Al-Kouri, à qui des renforts viennent de toutes parts, même d'Oujeft, et qui est surtout secondé par Ahmed ben El-Amin et les Ida Ou El-Hadj. Le choc suprême entre les troupes maures et celles du sultan des noirs eut lieu sur les bords du fleuve Sénégal, dans cette partie du fleuve Sénégal, dite Obakh, et sise entre Dagana et Richard Toll. Prévenu que l'armée des Maures était là, le sultan, à qui les Maures donnaient le nom traditionnel de Bou Regrig avait averti, la veille, son général d'avant-garde de prendre les dispositions nécessaires, Mais celui-ci, probablement acheté, nia le fait. Le lendemain, les bandes maures, commandées par Nacer ad-Din en personne, qui dirigeait les opérations au moyen d'un tambour de guerre que battait Najib ben Abd Allah, taillèrent en pièces les Noirs, et mirent à mort le sultan qui avait pris la fuite. Le commandement du pays fut d'abord confié par le grand vizir, Qadi Othman, à un indigène des Kçour de Guennar, c'est-à-dire de la rive droite du Sénégal puis, sur les protestations des Noirs, il revint sur sa décision et accepta de leur donner un chef de leur choix : Antaï Sar, beau-frère de Hemmar Fal et de Bou Diengara. Cette famille commandait en effet depuis un certain temps aux Noirs sédentaires du Chemama dont on retrouve aujourd'hui les descendants à Tigoumaten, à Beçrint, à Guennar, sur la rive droite, et Guennar de la rive gauche, près de Richard Toll. Leur père, Hemmar Fal, était le disciple de Mostafa ould Maham Saïd, oncle paternel de Mohammed Al-Yadali, des O. Dîman-Ida Oudeï. Ce choix ne plut pas à Nacer ad-Din, qui prophétisa : « Vous l'avez nommé chef et vous mourrez de sa main. » (1640-1644 environ). Cet événement devait se réaliser, comme on le verra plus tard.

Ce n'est pas sans inquiétude que les Hassanes, alors grou-

pés sous le commandement de Haddi, fils d'Ahmed ben Daman et de ses frères et oncles, suivaient ces progrès militaires des Berbères. Il devenait évident que ceux-ci s'armaient, s'équipaient, se remontaient en chameaux et en chevaux et entretenaient les meilleures relations avec les Oulad Rizg assujettis, ne tarderaient pas à se débarrasser des redevances et exactions qu'à ce jour les Hassanes faisaient encore peser sur eux. D'ailleurs Nacer ad-Din faisait répandre dans la Mauritanie par les caravaniers de Tadjakant et d' Oulad Biri, que « l'heure allait sonner, que déjà en apparaissaient les « signes précurseurs, que le Mahdi était là, et qu'on pou- « vait le reconnaître à ce qu'il avait le nez légèrement incliné « sur le côté, la dentition très blanche avec des points noirs « sur les incisives supérieures, et enfin qu'il était d'origine « lemtouni et d'essence maraboutique. » Tous ces détails le désignaient très clairement. Aussi les Trarzas profitèrent-ils de la première occasion pour entrer en scène.

Le groupement de Nacer ad-Din comportait, comme tout système politique musulman, et plus encore puisqu'il entendait rénover les traditions de l'Islam, le paiement de l'impôt religieux de la zakat. Or, il advint qu'un Zenagui du nom de Babbah, tributaire du chef des Tachedbit, refusa formellement, poussé par son suzerain, de payer la zakat. Y. avaitil eu des excès dans ces recouvrements ou n'était-ce pas plutôt l'esprit de division, éternelle faiblesse des sociétés berbères, qui le poussait à agir ainsi? On ne sait. Toujours est-il que comme le cadi-percepteur Sid Ai-Hassan ben Al-Qadi manifestait l'intention de poursuivre les recouvrements, jusqu'à la force incluse, les Tachedbit firent appel à Haddi chef des îTrarzas. Celui-ci ayant étouffé tout scrupule par l'obtention d'une sentance canonique du feqih Al Hadj Abdallah, des Ida Belhassen, qui déclarait licites le meurtre des Tolba, le pillage de leurs biens, et spécialement le rapt de la zal£at, tomba avec ses bandes Oulad Abhoum sur la caravane du cadi percepteur, enleva le produit de l'impôt qui consistait en

chameaux et moutons, et emmena plusieurs personnes en captivité,

L'émoi fut grand. Sid ALHassan, le percepteur pillé, outré de cette trahison, ne voulait rien moins que des représailles immédiates. Mais les Zouaïa redoutaient le sort des armes ; ils cherchèrent des expédients ; ils déclarèrent que cette attitude des Trarzas jadis amis était surprenante et qu'il fallait éclaircir le cas. On envoya donc à Haddi une délégation composée de deux notables : Al-Faqih Larnin et Mohammed ben Baba Ahmed. Leur diplomatie resta sans résultat. Les pourparlers échouèrent par l'influence de Mahmoud ben Abella, chef meghfra, que Nacer ad-Din surnomma, à la suite de ces faits, « Mejmour » ben Abella (le brûlé du feu de l'enfer) et dont il disait : « Le père de Mejmour est entré garrotté « dans le feu de la géhenne, alors que tous les autres dam- « nés y entrent les pieds libres. »

Les Trarzas ne se gênaient nullement d'ailleurs pour mettre à mal la députation des marabouts, et l'un d'eux, Hommad ben Faha, des Oulad Alfara, perça d'un coup de lance l'œil du Zaoui Ahmed ben Al-Mostafa ben Al-Fadel. Aux guerriers tolba qui déploraient cette agression, Nacer ad-Din donna cette parole, comme fiche de consolation : « Pleurez « aujourd'hui son œil ; vous ne pleurerez pas sa mort « demain », laissant déjà entendre que la défaite des tolba serait telle que la mort d'un homme y passerait inaperçue.

Il semble bien en effet que, dès la première heure, Nacer ad-Din ne se fit pas d'illusions sur l'issue de la lutte. Il disait : «O gens, vous serez tués ; vous mourrez ; tous vos i biens fuiront de vos mains et seront pillés par l'ennemi. « Lorsque ces faits arriveront, celui qui m'insultera sera « semblable à celui qui est atteint d'une soif ardente et qui « avale du sel » , signifiant par là que l'opposition qu'on lui ferait ne ferait qu'aggraver leur cas.

Au moment où s'ouvrait la guerre à laquelle le Zenagui Babbah donnait son nom (Cherr Babbah), voici quel était le

décompte des forces. La plupart des Zouaïa acceptaient l'autorité de l'Imam. Les Oulad Rizg, débris des premières invasions hassanes, marchaient avec eux contre les Meghafra qui les avaient dépossédés de leur suprématie ; ceux du sud, leur venaient en aide par des fournitures de vivres. Ils pouvaient compter d'autre part sur les Zenaga et les captifs, ainsi que sur des contingents de Noirs du Sénégal. Mais la grande faiblesse de Nacer ad-Din était, — outre le caractère ultra-pacifiste de ses gens — la division incurable des Zouaïa : On a déjà vu que les Ida Belhassen s'étaient séparés de leurs frères, et que leur marabout le plus vénéré : Al-Hadj Abdallah, avait rendu en faveur des Hassanes une fetoua monstrueuse, concernant la vie et les biens des Tolba. Nacer ad- Din, qui depuis longtemps se méfiait de ce Hadj Abd Allah, avait fini par refuser de faire la prière avec lui. Par la suite, il déclara : « Grand Dieu ! que de sang versé, que de biens « pillés, Allah m'a fait voir dans la balance de la vie de cet homme. »

De même, les Ida Ou Ali, encore localisés dans l'Adrar, spécialement à Chingueti, refusaient de se joindre aux Zouaïa, soit qu'ils se sentissent plus exposés, à cause de leur situation excentrique, soit que leur qualité aristocratique de Chorfa les empêchât de faire cause commune avec les Zouaïa ordinaires. Il est à remarquer d'ailleurs que les particularistes Ida Ou Ali ont toujours fait bande à part.

Les Tachedbit enfin marchaient franchement avec les guerriers et c'était leur appel qui avait provoqué l'intervention de l'émir Hadcli.

Par contre, les Hassanes, de la branche Meghafra, étaient fortement groupés. Tous les descendants de Terrouz : famille, tributaires, clients et esclaves, étaient unis sous la vigoureuse main de leurs chefs de clan : les sept fils de Daman. Guerriers et pillards de profession et de goûts, ils devaient, sans lassitude aucune, harceler les marabouts jusqu'à ce que ceuxci missent bas les armes. Les Brakna eux-mêmes marchaient

avec les HTrarzas, soit eu leur fournissant des contingents armés et des subsides, soit en immobilisant les marabouts de leur région, désireux de venir au secours de Nacer ad-Din.

Au cours d'un grand conseil préparatoire, Al-Kadel ben Al-Fadel, des Oulad Al-Hossin, un ami de Nacer ad-Din, lit proclamer la lutte et la concentration autour du chef par ces paroles : « O gens, rassemblez sous les ordres de cet imam « juste les troupes qui sont nécessaires pour marcher contre « ces guerriers, tyrans et oppresseurs, puisqu'ils ne veulent « que la guerre, »

Eu l'année 1644, date d'ouverture des hostilités, Nacer ad- Dm groupa ses forces dans le Tiris, Elles comprenaient 12.000 hommes environ, dit son biographe, répartis en deux corps : l'un à l'Ouest sous le commandement d'Al-QacU ; l'autre à l'Est sous le commandement de Mohand beu Dieba, des Barteïl. Le corps d'Al-Qadi lit une randonnée dans son champ d'action, mais ne trouva personne, et rentra au camp sans profit, ni perte.

Mohond, qu'assistait Mostafa ben Khetir, fut plts heureux. Il rencontra l'ennemi à In Toujeï, le repoussa, et lui prit quelque butin, vSes pertes furent peu sensibles. Luimême lut blessé, mais il s'en consolait eu criant : « Par le maître de la Kaaba, j'ai vaincu, »

Abd Er-Rahman ben Mohammed ben M'atoug, des Oulad Amran (Brakna), avait été tué. Les deux fractions hassanes auxquelles s'étaient heurtés les Zouaïa étaient les Oulad Daoud ben. Amran et les Oulad Khalife, Les Oulad Dîman, la tribu même de Nacer ad-Din, n'avaient pas voulu marcher avec cette colonne. Deux de leurs notables seulement y avaient participé : Mohand ben Adija et Al-Fadel ben Sid Bou Bekr. Aussi Nacer ad-Din leur sup-prima-t-il toute part de butin, ce qui fit dire à un chef zouaïa, Al-Qanoui, dans le discours qu'il adressait à sa troupe : « Nacer ad-Din a « enlevé aux siens les biens de ce monde et vous le# a don-

« nés. Il vous a aussi rangés parmi ceux dont le cœur est « désintéressé. »

Quelque temps après, les Meghafra, en quête de razzia, surprirent au pâturage les troupeaux des Zouaïa et tuèrent deux hommes des Ida Oudan Ioqob, mais un contre-rezzou de cavaliers, vigoureusement conduit par Nacer ad-Din, les rejoignit le même jour à Hassi Djioua, près de Ziré, un peu au sud du marigot des Maringouins, leur reprit les troupeaux et leur tua trente-trois hommes, tous du contingent Oulad Azzoun. C'est également le nombre d'hommes qui, par revanche, devait être tué quelques années plus tard à la bataille de Tirtillas. Ce chiffre fatidique semble plutôt avoir été créé de toutes pièces pour évoquer les deux journées de Badr et d'Ohod, où le Prophète fut tour à tour vainqueur et vaincu avec des pertes égales.

Après cette victoire de Djioua, Nacer ad-Din classe définitivement les Hassanes dans la catégorie des infidèles. Passant auprès des cadavres des deux bergers, étendus sur le sol de la Sebkha et complètement dépouillés, il dit à ses compagnons : « Vous pensez sans doute que votre état est « plus beau que celui de ces deux individus, à cause de vos « riches vêtements et de vos magnifiques montures. Détrom- « pez-vous. Ils désirent ardemment revivre pour être tués, « et revivre encore pour être tués encore une fois, car ils ont « goûté aux douceurs du martyre. » Et il ajoutait, faisant allusion à un guerrier trarza de ses amis, nommé Konane, qui se trouvait parmi les agresseurs et qu'on croyait avoir péri dans la mêlée : « Non, vous ne l'avez pas tué, car des « armes que voici, nous ne tuons que les gens destinés au « feu de l'enfer et lui-même n'en est pas. »

Ces lauriers, toutefois, ne faisaient pas illusion à Nacer ad-Din, et il doutait fort du succès définitif. Son biographe rapporte que quelque temps avant sa mort, parcourant le champ de bataille où il devait succomber, il s'écria tout à

coup : « Nombreuses sont les grâces que Dieu a réservées « à ce lieu », ce qui fit dire à son compagnon Mader qu'un événement important s'y produirait. Ayant appris que ce lieu se nommait Tirtillas, ce qui signifie en berbère « les « os y sont cachés dans », Nacer ad-Din ajoute : « Oui, ils y « seront cachés dans quelque temps. » Il fit voir ensuite le point précis où il tomberait, lui huitième, et prédit : « Les « Meghafra nous rejoindront, .mais nous les battrons. Mes « compagnons et moi partirons (vers l'autre monde) vers la « mi-matinée, et nous y ferons un déjeuner exquis que rien « au monde n'égale. Qadi Othman, lui, achèvera avec l'ar- « mée la déroute des Meghafra et en tuera autant qu'il le « voudra. Il ne reviendra au campement qu'après l'heure du « souper du soir. »

Qadi Othman, qui se piquait de ressembler aux guerriers de la vieille famille arabe d'Ibn Zobeïr et n'avait pas compris que Nacer ad-Din prophétisait sa mort, demanda : « Me montrerai-je digne, ce jour-là, des Abel Zobeïr? » « — Non, dit Nacer ad-Din, car tu apprendras à cette heure « une nouvelle qui te fera mal au cœur (ma mort) et t'em- « péchera de réciter avec ton guerrier idéal, le vers de « joyeux triomphe :

« Ce n'est pas par derrière que nos blessures coulent ;

« C'est bien par devant, face à l'ennemi, que notre sang s'épanche, n

Cette défaite des Meghafra, il l'annonçait encore, la veille même des Tirtillas, en disant avec des serments solennels, l'index et le majeur de la main gauche tendus, les trois autres doigts repliés : « Par Allah qui est le seul Dieu, ce « que nous faisons est juste ; par Allah qui est le seul Dieu, a ceux qui mourront pour notre cause entreront au Paradis ; « par Allah qui est le seul Dieu, les Meghafra s'enfuiront « demain, par ce chemin que voici, taillés en pièces. »

Enfin, il aurait encore prédit sa mort, le matin même du combat de Tirtillas. Comme on lui apportait un repas sucxxxvi . 4

cillent apprêté au safran, de la part d'Al-Falli ben Abou Al- Falli Al-Kouri, il le repoussa en disant : « Nous ne man- « gérons pas ces nlets, car nous aurons pour notre déjeuner « une autre nourriture bien préférable à celle-ci. » Àl-Falli, pour qui ce repas représentait le nec plus ultra de l'art culinaire de ce bas monde, conclut qu'il ne pouvait s'agir que des mets que l'on sert au Paradis.

Le combat entre Berbères et Arabes fut donc livre à Tirtillas dans TAoulil, région des salines du Trarzà, à la hauteur approximative de Mederdra. Cheikh Sidïa précise à Al-Khechab, Sebkha de l'aftout Saheli. Les premiers étaient commandés par Nâcer âd-Din en personne. Les Meghafra, dont le principal corps était trarza, étaient placés sous le commandement de l'émir Haddi, fils d'Ahmed ben Daman. Les Arabes furent taillés eu pièces et prirent la fuite. Ils y perdaient un de leurs chefs, Mahmoud ben Abella, cousin de l'émir, mais ce succès des Zouaïa était une victoire à la Pyrrhus : ils y perdaient leur grand homme et saint Marabout, et avec lui, la plupart de ses fidèles lieutenants, tels que son frère Hommeïn, Abella, Habib ben AtjfaghaÀoubak, Mahi, Mohond ben Atjfagha Lamin, Mostafa ben Mottettia; Mokhtar ben Aoubak, A j oued ben Yaqoub, le nègre Samba ben Ouezeg, esclave de Brahim, et enfin deux individus des Zombot. Parmi les nombreux blessés, on citait la Mahaouma et là Bella.

Al-Faqih ben Al-Amin, qu'on consulta sur les cérémonies qu'il convenait de rendre aux cadavres des héros zouaïa> se déchargea de la réponse sur le cadi Abd Allah de Chingueti et sur un saint et savant Marabout des Oulad Dîman : Al- Falli, fils de Baba Ahmed. Ceux-ci ayant fait connaître que Nacer ad-Din et ses compagnons étaient morts martyrs de la foi dans une lutte contre les infidèles, leurs cadavres furent ensevelis sans être lavés.

La date de cette bataille de Tirtillas qui clôt le pontificat du premier des Imams Zouaïa est inconnue : elle peut être

L EMIRAT DES TRARZAS ^i

approximativement fixée à 1650. Nous connaissons, en effet, la date de la conclusion de la paix : 1674. Dans cette période de trente ans que dura la guerre de Babbah, sept Imams se sont succédés, dont nous ne connaissons pas la durée de chaque pontificat. Nacer ad-Din est le premier en date : on peut donc fixer sa mort et la journée de Tirtillas à 1650 environ.

Le deuxième Imam : Al-Faqih Lamin., 1650-1656 environ.

Les Djemaa Berbères s'assemblèrent après la mort de Nacer ad Din pour lui désigner un successeur. Leur choix se porta sur Al-Faqih Lamin qui paraît avoir eu toutes les qualités du parfait Marabout : esprit cultivé, belles manières, piété, modestie, diplomatie ; et fort peu celles qui étaient nécessaires au chef d'une nation en lutte aiguë avec des tribus de guerriers. C'est lui qui avait fait partie de l'ambassade aux Hassanes qui échoua si piteusement. Il était d'origine dimani et se rattachait à l'ancêtre Mohand Amrar par Sidi Al-Falli,fils de Baba Ahmed, fils de Yakouben Allah, fils d'Atjfagha Ieddiman, fils d'Yakoub,fils d'Atjfagha Moussa, fils de Mohand Amghar.

Son pontificat débuta par une escarmouche sans conséquence où plusieurs des siens furent blessés. On cite : Al- Maazouz, dont le cheval fut tué sous lui ; Mohand Al-Rah\ des Id Eïqoub, et Al-Madani. Celui-ci fut mis à mort avec la dernière cruauté par le guerrier trarza : Biram ould Abella, au point qu'Haddi, l'émir, dût intervenir.

Al-Faqih Lamin, ayant réuni une troupe très nombreuse, marcha contre les Hassanes qui, impressionnés par ce déploîment de forces, rusèrent en déclarant qu'ils ne demandaient pas mieux que de rendre hommage à l'Imam, parce qu*îl était de la souche de Sidi Al-Falli, petit-fils de Di-

man (i), tandis que Nàcer ad-Din n'était pas de pure origine tachomcha. Faqih Lamin qui, pas plus que son prédécesseur, n'avait confiance dans la valeur des siens, et qui, par ailleurs, était porté aux solutions conciliatrices, accepta cette défaite des Trarzas. Mais au moment où il poursuivait avec eux des pourparlers de paix, les Tolba, mécontents de cette solution, le déposèrent (vers 1656).

Le troisième Imam : Qadi Othman, 1656-1665 environ,

Qadi Othman, le vainqueur de Tirtillas, fut élu à la place de Faqih Lamin. Il s'appelait, de son vrai nom, Abehom ben Ahmed et se rattachait à Atjfagha Aoubak, fils de Mohand Amghar, l'ancêtre des Oulad Dîman. Il paraît avoir été plus énergique que son prédécesseur. Inaugurant une politique plus active, il s'en fut à la tête d'un rezzou de 800 hommes, piller les troupeaux des Meghafra qui prirent la fuite, leur abandonnant 400 chameaux appartenant à la tribu des Oulad Aïd, fraction des Moussât. Dans cette journée, dite Razzia de Tilmas, périt A j oued ould Atjfagha Aoubak. Les Meghafra tentèrent de reprendre leurs chameaux j. ils se lancèrent à la poursuite des pillards et les rejoignirent. La bataille s'engagea parmi les cris des uns et des autres : « Personne n'échappera ! » criaient les Meghafra. « Nous ne voulons pas « autre chose que mourir en martyrs de la foi ! » disaient les Tolba. Elle fut sanglante et tourna finalement à l'avantage de ces derniers. Les Hassanes durent s'en retourner sans avoir repris leurs animaux et après avoir perdu nombre des leurs.

Ils ne tardèrent pas à prendre leur revanche. Quelques années après, le cadi-percepteur, Sid Ai-Hassan (l'ancêtre des Oulad Bou El-Hassan) , accompagné des principaux cadis

(1) C'est T ancêtre des Oulad Sidi Al-Falli, fraction des Oulad Dîman.

du Conseil des Berbères, s'était rendu chez les Ould Rizg et notamment chez les Oulad Khalifa, aujourd'hui tributaires à la suite des Trarzas, pour 3^ percevoir l'impôt achour. On voit par là que ces Hassanes déchus étaient complètement tombés sous la domination des Berbères. Ceux-ci les traitaient d'ailleurs avec beaucoup de dureté, et les Oulad Rizg en profitèrent pour se liguer avec tous les peuples soumis aux Marabouts : débris bafour, noirs du Chemama, tels que les villages dépendant de la dynastie des Bou Rigrig ; les Bariane, de Settara, escale un peu en aval de Dagana, sur la rive droite du neuve, et enfin avec les pillards hassanes, en quête d'aventures, tels que les Reriouat. Oudeïk ben Boubbouh, chef des Oulad Khalifa, prit la direction du mouvement ; il se rendit compte de la grande faiblesse de l'expédition zouaïa, dispersée dans tout le pays pour la perception de l' achour, et dépêcha Auw Megharra, pour solliciter leur alliance, Ahmed ben Tafariti et Al-Fadel le Bafouri. Les Brakna refusèrent de marcher, mais tous les Trarza, auxquels se joignirent des contingents de Noirs et d'Oulad Khalifa (Oulad Rizg), s'avancèrent, sous le commandement de Haddi, fils d'Ahmed ben Daman, et de Reïlane, ancêtre des Oulad Reïlane (Oulad Yahia ben Othman), contre les Zouaïa qui se ressemblaient en toute hâte, et lés massacrèrent à peu près jusqu'au dernier. Ce lieu où tombèrent la plupart des Cadis du Conseil berbère, est devenu célèbre sous le nom de « Dune des Cadis » (Ketheb El-Qoddât porte aujourd'hui h même nom, Alib Al-Qodia, et se trouve près de Tin'Ieder, non loin de Khroufa. Un acacia qui a poussé là et qu'on voit de très loin a fait aussi surnommer ce point Talhaït al-Àlib, c'est-à-dire « L'accacia de la Dune ».

Les Zouaïa n'eurent plus d'autre souci que de prendre une revanche rapide : leur chef de guerre le plus brillant, Al- Fadel ben Al-Kouri et l'imam Qadi Othman marchèrent, chacun de leur côté, contre les ennemis qui rentraient chez

eux. Al-Fadel, qui se trouvait chez les noirs Ida Ou Fal du Chemama, se porta aussitôt vers le rezzou maure : Oui ad Khalifa, Bafour et Reriouat, et les tailla en pièces à Sag, près de Touizikt. Quarante Oulad Khalifa, dont leur chef Oudeïk, restèrent sur le carreau. Celui-ci périt sous les coups mêmes d'Al-Fadel, qui l'arracha aux mains de Mohammed ben Ahmed Mouloud, des Ida Ou El-Hadj, qui voulait lui sauver la vie.

L'imam Qadi Othman fut moins heureux. Il marcha contre les noirs du Chemama, se laissa surprendre et battre par eux. Il tomba sur le champ de bataille et avec lui périrent tous ses compagnons, les notables des tribus berbères : Mohammed Mouloud et Mostafa ben Al-Falli ; Amenna ben Atjfagha Mokhtar des Ida Ou Henu> Behendam ben Mohand ben Atjfagha Aoubak et son cousin Aïnat ben Mohand ben El-Hamid ben Moudi Aoubak; Sid Bouïa ben Mohand ben El Hassen, des Ida Aoubak ; Ahmed ben Moyammed Saïd ; la Al-Mokhtar, des Id Eïqoub, le héraut de la colonne (1665 environ). Ainsi se réalisait la prophétie de Nacer ad Din qui avait prédit à Qadi Othman, lorsqu'il avait nommé Anta Sar, chef des Noirs du Chemama, que celui-ci serait cause de sa mort. Cette bataille fut livrée en un point indéterminé du Chemama.

Le quatrième Imam : Mbarek ould Habib Allah, 1665- 1668 environ.

Il fallut pourvoir, sans tarder, au remplacement de l'Imam; mais la scission se produisit entre les troupes Zouaïa et Oulad Rizg qui élurent leur vaillant chef Al Fadel ben Al Kouri, et les assemblées des notables et lettrés qui choisirent Mbarek ben Habib Allah. Ibrahim ben El-Kouri, frère d'Al-Fadel, se rendit aussitôt à l'armée et le pressa de se désister. Al-Fadel finit par y consentir, mais ne voulant pas rester dans le parti des Zouaïa, jaloux, envieux, et

voués à une prochaine défaite, il passa avec tous les siens au camp des Meghafra. Cette dissidence était fort grave à ce moment-là. Elle donnait l'exemple et devait être suivie.

Mokhtar, fils de Habib Allah, resta donc seul Imam (vers 1665). C'était un jeune homme que le biographe de Nacer ad-Din loue pour sa beauté physique, sa piété et son savoir et qui avait hérité de l'affection que son père avait su inspirer aux siens. Il était d'origine dimani, comme tous les autres Imams, et se rattachait à l'ancêtre de la fraction par Habib Allah, fils d'Al-Falli, fils de Baba Ahmed, fils de Iakouben Allah, fils d'Atjfagha Dîman, fils de Yakoub, fils d'Atjfagha Moussa, fils de Mohandi Amrar, l'ancêtre des Oulad Dîman. Il réunit 400 guerriers, « petit anneau dans les solitudes », et marcha sur les Meghafra, qu'il attaqua à Oglat al-Arch, à 15 kilomètres au Nord de Noualal, dans l'aftout de Faye. Ceux-ci, plus nombreux, les enveloppèrent, mais les Zouaïa, secourus par des renforts, se dégagèrent, et finalement le combat resta indécis.

Mis en confiance par les scissions qui s'étaient produites chez les Berbères, les Hassanes reprirent leur vigoureuse offensive. Ils réunirent toutes leurs forces, ainsi que leurs alliés et leurs tributaires et marchèrent contre MHarelc. Celui-ci, atteint à Tin Djemaren (id est, le puits au rayures), sur les bords de l'Océan, à l'Ouest de Mederdra, fit face avec tous les siens groupés autour de lui et tomba glorieusement les armes à la main. Avec lui périrent ses deux oncles paternels : le cadi Motteïlia et ses deux fils : Al-Qadi et Al-Hadi, et le cadi Ahmed Senbira ; les fils de Mostafa ben Al-Falli : Ahmed et Lamin ; Abdallah l'Amiri ; Mohand ould Adija ; Mckhtar ben Mahi ; Ali Al-Kôuri ben Caîah ; Mohond et Lamin, fils d'Atjfagha Bella ; Ahmed ben Khalina, des Id Eïqoub ; Mohammed ben Mohand ben Al-Hassen, des Id Aoubak et ses cousins ; les fils d'Ajoued ; les trois fils de Djil des Id Abhom, Tamegla : Hamdan, Hamenna et' Khoudib. La nuit suivante, Al-Krim ben Abou

Meïja périt de la main d'Attam des Litama, qui avait perdu le premier jour, douze individus de son goum. Le jour suivant, tombèrent encore Habib Allah, fils du cadi Sanbira ; Mostafa ben Sambira ; Al-Falli ould Barik Allah, celui-ci tué par Kalit ben Mohand, le Takchimi-Bafouri. La mort d'Ifeïlaj ben Maham Sar et dTmijen ben Mostafa mit fin à ce massacre des Tolba (vers 1668).

Le cinquième Imam : Mounir ad-Din, 1668- 1670 environ.

La fin de la lettre approchait. Dans la confusion de la défaite, le deuxième Imam, Faqih Lamin, jadis déposé, passe au camp des Meghafra avec ses femmes et ses enfants et disparaît. Cependant, les Marabouts divisés élisent encore deux Imams : les Tolba du Trarza choisissent Mounir ad-Din, de son vrai nom Mokhtar, frère de Nacer ad-Din ; ceux du Brakna : les Dieïdiba, se prononcent pour Nahoui ben Agd Abdallah.

Mounir ad-Din, à la tête des débris zouaïa, une centaine de cavaliers environ, prit la route du Fouta, en passant par le territoire Dieïdiba. L'entente s'établit après de nombreux discours, et Mounir ad-Din resta seul en titre, Nahoui conservant toutefois la moitié du pouvoir effectif. Ces quelques années de duum virât sont marquées par des courses heureuses de Mokhtar, le frère de Nahoui, dans le Fouta. L'absence de leur chef de guerre finit par amener la défaite des Zouaïa. Au cours d'une de ses expéditions, un nommé Ali, des Oulad Bou Ali soumis (Oulad Rizg), parent par les femmes, des Meghafra, vint avertir ceux-ci de l'isolement où se trouvait les deux pontifes des Tolba, Les Meghafra s'abattirent aussitôt sur eux. Deux solutions se présentaient : ou se replier sur la colonne de Mokhtar, et c'est ce que préconisait son frère Nahoui ; ou attendre de pied ferme, les assaillants. C'est ce qui fit prévaloir Mounir ad-Din en disant

L EMIRAT DES XRARZAS 57

à Nahoui : « Avez-vous jamais vu quelqu'un abandonnant « les siens dans le dénûment et la misère pour aller vers « des lieux fleuris où Ton a ses aises ? » Ce à quoi Nahoui répondit : « Vous êtes un jeune homme et vous souhaitez « mourir en martyr. Comment ne le désirerais- je pas, moi « qui suis un vieillard? »

La bataille s'engagea donc à Bokol, à une vingtaine de kilomètres en amont de Dagâna, et les deux Imams furent tués (vers 1670). Avec eux périrent Al-Fadel, dit Ahmed Chella, quatrième descendant de Dîman par son fils Mohond; Habib troisième fils de Moud Aoubak ben Ahmed ben Othman, des Béni Tameknaïd ; Ahmed Doula, troisième fils de Mohand ben Alfagha Aoubak.

Le sixième Imam : Agd Al-Mokhtar,

fils d'AGD Abd Ai^ah

environ 1670- 1674.

Au rapport de ces mauvaises nouvelles, Agd Al-Mokhtar, fils d'Agd Abd Allah, et frère de Nahoui, de la descendance d'Id Abiaj, le deuxième des Tachomcha, rentra à marches forcées, se fit élire Imam et entra aussitôt en campagne contre les Meghafra et contre les Noirs. Il fut très souvent heureux et peut-être ses talents guerriers eussent-ils pu sauver encore la situation, si les Zouaïa n'avaient été à bout de souffle. Il devait leur permettre de tomber eu beauté sur quelques brillants faits d'armes. Dans un rezzou contre les Trarzas, on compte qu'il leur tua 100 hommes et leur prit une grande quantité de chameaux, de chevaux, d'esclaves et d'argent et de toutes sortes de richesses. Dans un autre rezzou dirigé vers l'Est contre les Oulad Mbarek et les Litama (Brakna) alliés, il tua des chefs réputés, comme Samba ben Amar.

Il devait périr peu de temps après, les armes à la main,

au lendemain de la journée d'Amoder. Ce combat violent qui dura toute une journée, avait mis par terre la plupart des guerriers zouaïa. Les survivants prirent la fuite avec les blessés à la faveur de l'obscurité et réunis hors de l'atteinte des ennemis, délibérèrent sur ce qu'il convenait de faire. Les cavaliers devaient se réfugier au loin, tandis que les fantassins se disperseraient dans les ravins et dunes de la côte. Mais, Imijen, frère d'Al-Mokhtar, lui ayant rappelé la noble attitude des Imams précédents, tous tués à l'ennemi, plutôt que d'abandonner les campements à la rapacité et à la violence des Hassanes, l'Imam ordonna simplement qu'on resterait sur place. La bataille s'engagea à Tin Ifdad dans l'Agan, près d'Ouezzan. Les derniers Zouaïa furent exterminés, et Agd Al-Mokhtar périt d'une chute de cheval qui lui fracassa le cou. On raconte que les Hassanes lui coupèrent la tête, et voulant, par dérision, s'en servir comme d'un morceau de bois pour faire cuire leurs aliments, la placèrent sous une marmite, parmi les charbons ardents. Mais au moment où ils la déposaient sur le foyer, la tête leur échappa des mains et roula au loin. Ils n'insistèrent pas. C'était la fin. Il devait, d'ailleurs, en être ainsi, d'après la légende maure, car les dynasties d'Imams ne peuvent avoir plus de six représentants, c'est à ce chiffre, en effet, que fut arrêtée la première succession des Imams : Mahomet, Abou Bekr, Omar, Othman, Ali et Hassan. Tous les hommes valides des tribus zouaïa avaient disparu dans ces luttes. Dans la tribu de l'Imam Molchtar, spécifie le biographe de Nacer ad-Dïn, les Id Atjfagha, il ne restait pas un homme adulte en vie. Les quelques derniers irréductibles passèrent le Sénégal en petits groupes. L'un d'eux fut exterminé par les Noirs : là périrent Biram Mohimmat, Yahia Samba, Mohand ben Abd Allah, Agd Remich et Mohand ben Sid Ahmed le Hogari, père de Bellila. Un autre groupe, commandé par Mohand ben Diobba, des Barteïl, et Mohand ben Cheikh, des Tendgha, guerroya longtemps contre les Noirs

fétichistes et finit par disparaître dans Ces provinces. C'est probablement à cette bande ou à une bande analogue qu'il faut attribuer la mainmise de Marabouts maures sur le Sénégal, depuis les pays de Siratik du Fouta jusqu'à la région sérère. « Il n'y a p*as cinq ans, dit Lemaire qui écrit vers 1682, et dont le récit est confirmé par le Père Labat (1), que des Marabouts maures se sont rendus maîtres du pays sénégalais « en disant qu'ils étaient suscités par le ciel poulies venger de la tyrannie de leurs rois. » Les belles promesses qu'ils firent eurent pour résultat que les Ouolofs ne travaillèrent plus leurs terres et que, l'année suivante, la famine sévit dans le pays, au point que les gens se dévoraient entre eux. Les Marabouts furent chassés et le damel rappelé. Quant au brak du Oualo, Far a Koumba, et au bourba du Diolof, ils avaient péri dans ces luttes. C'est ainsi que les Noirs du Sénégal commençaient à pâtir de leurs relations avec les Maures du fleuve.

Dans la Fouta, au contraire, ils s'insinuaient avec adresse à la faveur des discussions familiales qui troublaient la dynastie du Siratik. Les Peul ne devaient jamais parvenir à s'en débarrasser complètement.

Les campements de Zouaïa firent les frais de la victoire des Hassanes. Tous les biens furent enlevés, et les femmes et les enfants réduits en captivité (1674). Les tribus zouaïa les plus éprouvées furent : les Tachomcha, c'est-à-dire les Oulad Dîman, les Id Eïqoub et les Ahel Barik Allah — les Tendgha de l'est, et notamment les Hallat Arbaïn Jiied, aujourd'hui chez Cheikh Sidïa,et dont le Cheikh était Mohamdem Danabja — les Medlich, — les Id Arzimbo — les Dieïdiba, dont les Cheikh étaient — les Ahel Ahmed Al-Qadi, — les Barteïl, dont les Cheikhs étaient les Ahel Diebba. Quelques-unes de ces tribus, particulièrement les Id Arzimbo et Barteïl, ne se sont jamais relevées de ces désastres.

(1) LEMAIRE : Voyages : le Père Labai. Nouvelle relation.

Le chroniqueur de la vie de Nacer ad-Din ne fait aucune difficulté pour reconnaître que la ruine des Zouaïa est due à leur mauvaise organisation militaire. La valeur individuelle et le mépris de la mort, issu de leur désir du martyre, ne leur manquaient pas, mais ils n'avaient aucun entraînement guerrier. Les Meghafra, au contraire, « étaient au courant « des opérations militaires. Ils connaissaient mieux les pro- « cédés de la guerre, ses moyens et ses ruses; et étainet plus a fertiles en stratagèmes. Enfin, ayant grandi dans la pra- « tique des armes, ils y étaient devenus experts » (2).

Il aurait pu ajouter une autre cause ; l'incurable division des sociétés berbères. En face du petit groupe des Hassanes pillards et non moins divisés qu'eux à l'ordinaire, mais sachant s'unir sous le commandement d'un chef pour marcher à l'ennemi, les Berbères, par jalousie, par esprit de fronde, ne surent jamais se grouper que très provisoirement et très partiellement. C'est ainsi qu'au cours de cette lutte de trente ans (1644-1674), ils furent réduits en détail et presque anéantis.

La guerre de Babbah est génératrice de la société maure, telle qu'elle existe dans son état actuel.

Appuyant sur les tendances maraboutiques, pédagogiques et pastorales des Berbères, les Hassanes les confinèrent désormais dans un rôle purement religieux et pacifique.

C'est à partir de ce moment qu'ils vont devenir les Zouaïa tolba ou marabouts, adonnés à l'étude et à la prière, cadis, et instituteurs des enfants des Hassanes à l'occasion. Ils devenaient ainsi, eux les Berbères, par un singulier revirement des choses, les représentants officiels de la langue et de la littérature arabes, les apôtres de la religion et de la civilisation musulmanes, tandis que les Hassanes, fils des Arabes des invasions, devenaient les mécréants et les infidèles.

(2) Vie de Nacer ad-Din. Traduction! HAMET.

Ils ne porteront plus d'armes, n'en toucheront même jamais, et payeront tribut (horma) aux Hassanes. Ceux-ci leur feront subir toutes sortes de vexations, sous prétexte de protéger leurs campements, mais respecteront la vie de ces hommes désarmés.

Ils se consacreront à l'élève des troupeaux, dont le hassani pourra toujours venir boire le lait ; et creuseront des puits où le guerrier aura toujours le droit de puiser le premier seau, et d'y boire théoriquement dans la proportion d'un delou (seau) sur trois (i), pratiquement autant qu'il aura soif et avant tout autre.

Ils devront fournir des animaux de selle ou de charge à tout guerrier démonté et sans animaux de bât, qui se présentera dans leurs campements et en fera la réquisition.

Ils devront héberger pendant dans trois jours, dans chaque campement, les femmes des Hassanes, lors de ces tournées périodiques de diffa qu'elles entreprennent lorsque la faim talonne les campements des guerriers.

Telle est la situation qui a subsisté jusqu'en ces dernières années et commence à peine à se modifier. Il était opportun de signaler qu'elle dérivait des stipulations que sur les champs de bataille de 1674, Haddi, fils d'Ahmed ben Daman et les autres chefs trarzas et Meghafra imposèrent aux Berbères zouaïa, abattus et ruinés.

Par la suite, les Hassanes prétendirent avoir en outre imposé aux Marabouts, la clause de ne jamais posséder de chameaux. Les Marabouts affirmèrent qu'elle n'était pas contenue dans le traité de paix, et que c'était une disposition unilatérale, émanant des seuls Hassanes. Ils continuèrent donc à élever des troupeaux de chameaux. La clause tomba

(I) La clause primitive était, assurent les Zoudia, cTuii seau sur quatre seulement.

en désuétude et ne fut relevée par les guerriers que de temps en temps ; c'était un excellent prétexte à pillage.

C'est à cette date encore que s'effectua le partage des tribus maraboutiques et leur accolement avec les tribus guerrières. Les Trarzas eurent leur Zouaïaj et les Brakna eurent les leurs. Chaque fraction guerrière eut sous sa surveillance ou protection particulière, — c'est tout un, — une fraction maraboutique. C'est de cette époque que datent ces liens de mi- vassalité, mi-amitié, qui unissent deux par deux, tribus hassanes et tribus zouaïa.

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