L'Emmanuel, ou, Le remède a tous nos maux
Nous avons lu l'ouvrage intitulé : L'Emmanuel, ou le Remède a tous nos maux, ayant pour épigraphe :
« H y en a un au milieu de vous que vous ne connaissez pas. »
N'ayant rien trouvé dans ce livre qui ne soit conforme à l'orthodoxie catholique, le croyant propre à encourager la piété des fidèles et à reporter les esprits vers la contemplation du mystère de la charité par excellence, nous en avons encouragé la publication.
Annecy, 8 septembre 1849.
t LOUIS, Kvêque d'Annecy.
Le propre des dogmes chrétiens est d'être, comme le Dieu qui les a révélés, toujours anciens et toujours nouveaux. Bien différents des doctrines philosophiques, trop courtes pour satisfaire l'esprit qui les embrasse et les dévore d'un coup d'œil , trop froides pour faire battre le cœur, nos dogmes, par là même qu'ils débordent notre intelligence, offrent à son activité un aliment inépuisable. Us portent, dans l'esprit qui les médite, une lumière croissante qui le fait avancer de clarté
en clarté (i); ils enflamment le cœur et le disposent à s'élever de vertu en vertu (2). Jamais plus neufs, plus saisissants, que quand on les approfondit davantage, on croit toujours les contempler pour la première fois. Ici l'habitude et la jouissance, loin de refroidir l'admiration et l'amour, ne font que les redoubler.
Parmi nos croyances, il n'en est certainement aucune qui puisse offrir au chrétien une source aussi féconde de lumière et de vie que la présence réelle de Jésus-Christ au milieu de nous. Merveilleux résumé de ce que l'amour divin a fait de plus grand pour le salut des hommes (3), centre auguste de toutes les pratiques de la religion , l'Eucharistie est en même temps le plus usuel de nos mystères et le plus inconnu. Si Jésus-
(i) S. Paul, Aux Corinth., IIe Ép., ch. III, i8. (a) Ps. LXXXIII, 8. (3) Ps. CX, 4-5.
Christ s'y montre le Dieu éminemment familier et accessible (i), il y est aussi le Dieu vraiment caché (2).
Que de chrétiens à qui l'on peut dire, comme le Précurseur parlant aux Juifs:/// en a un au milieu de vous que. vous ne connaissez pas! Vous venez nous demander la lumière, quand le Soleil lui-même des âmes, pour vous inonder des rayons de la grâce , n'attend que le moment où il vous plaira de vous tourner vers lui. Vous vous affligez de la dureté de votre cœur, de votre insensibilité pour Dieu , et vous êtes à deux pas de la divine fournaise où Jésus-Christ embrase les âmes et change les cœurs de pierre en cœurs de séraphin. Dans vos désirs presque toujours inefficaces de conversion, vous enviez le sort de ces pécheurs que le divin Maître, dans le cours de ses prédications évangéliques , en-
(1) Dcutéronome , ch. IV, 7.
(2) lsaïey ch. XLV, i5.
Ilamraait de foi et d'amour par un regard, une parole, par sa seule présence; cependant, plus favorisés que ces pécheurs, vous pouvez non-seulement voir, écouter Jésus-Christ , mais encore le recevoir dans votre âme. Ce n'est pas Jésus-Christ qui vous manque, c'est une foi vive à sa présence.
Peut-être aussi le prêtre oublie-t-il trop que le but de la direction des âmes est de les aboucher avec Jésus-Christ , et qu'on a peu fait pour elles tant qu'on ne leur a pas appris à converser avec le Directeur par excellence. Le confessionnal est, pour ainsi dire, l'antichambre de la salle du festin eucharistique : là le ministre sacré ne fait que revêtir les conviés de la robe nuptiale; ici le divin Époux se révèle en sa triple qualité de docteur, de modèle et de nourricier des âmes. Une de ses paroles y donne plus de lumière, à l'esprit qui l'écoute, que les instructions multipliées du plus savant directeur; le divin parfum de
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ses vertus y remue plus énergiquement le cœur qui le goûte, que ne le feraient les plus pressantes exhortations; enfin, il y transforme 1 'âme en lui-même par la communication de sa divinité , de son âme, de sa chair et de son sang. Si tant d'âmes sorties des bourbiers du vice restent stationnaires au premier degré des vertus, n'est-ce point parce que, dans l'œuvre de leur éducation spirituelle , l'homme agit trop, au lieu de faire agir Dieu ? Si elles retirent moins de fruits de leurs communions, n'est-ce point parce que, au lieu de s'entretenir avec Jésus-Christ et de s'embraser au spectacle de ses vertus, elles se contentent de le recevoir comme nourriture?
Rendez-vous assigné à ceux qui veulent marcher à grands pas dans les voies de la perfection, l'Eucharistie est encore l'arsenal où se forgent les traits qui vont au cœur des esclaves du péché. Si l'étude et le silence du cabinet font le prédicateur, la prière et l'au-
tel font le convertisseur. Là on donne à la parole la forme propre à éclairer les esprits, ici od lui communique la chaleur et l'onction qui pénètrent et ramollissent les cœurs. Jésus- Christ seul peut former ses ministres à l'art de pécher les hommes. « Maître , lui disait Pierre, nous avons travaillé toute la nuit, et nous n'avons rien pris; toutefois, sur votre parole, je tendrai les filets : ce qu'ayant fait , ils prirent une si grande quantité de poissons, (jue les filets se rompaient (i).»
Inviter les pasteurs et les fidèles à une intimité plus grande avec le Pontife éternel habitant au milieu d'eux, plein de grâce et de vérité, c'est le but qu'on se propose dans ces Considérations. Le fond en appartient à un ouvrage de controverse que nous publiâmes, il y a quelques années (2). L'intérêt qu'exci-
(1) S. Luc, ch. V, 5-6.
(2) Solution de grands problèmes, t. II, ch. xxxvii-xlii.
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tèrent ces pensées, que nous ne présentions qu'à l'état d'aperçus, nous a fait naître l'idée de les reproduire d'une manière plus développée, plus familière et plus pratique. Les circonstances présentes ont aussi contribué à nous faire entreprendre ce travail.
Des retours nombreux attestent qu'il y a dans les esprits un mouvement vers la religion. A tant de prodigues qui rentrent dans la maison du Père de famille , vieillis par le désordre , épuisés par les souffrances d'une longue famine, il faut ouvrir la salle du festin où l'âme recouvre la vigueur de la jeunesse et la fraîcheur de l'innocence.
En même temps que le Dieu de miséricorde lait un appel aux hommes de bonne volonté, l'esprit du mal redouble ses efforts et verse sur le monde ses derniers poisons. Des doctrines exécrables, qui se produisent de toutes parts au grand jour, une démoralisation d'autant plus effrayante qu'elle s'érige en système,
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menacent d'ensevelir la société dans un déluge de sang et de fange.
A ce déchaînement des puissances infernales, il y a des esprits qui ne voient de remède que dans une nouvelle intervention du Ciel, dans un plus riche déploiement de lumière et d'amour; illusion funeste qui, par l'attente de moyens de salut chimériques, ferait négliger l'emploi de ceux que la bonté divine a mis à notre disposition !
Rien ne nous paraît plus propre à détruire ce rêve de l'illuminisme, que la considération de ce que fit Jésus-Christ , quand , la veille de sa mort, donnant un essor infini à son amour pour les hommes, il prit du pain, le bénit, disant : « Recevez et mangez , ceci est mon corps. » Ce n'est pas là seulement le dernier effort du Dieu-Charité sur le cœur des enfants de la terre, c'est aussi le dernier mot du Dieu-Vérité, la fin du livre des révélations. Entre le don de l'Eucharistie et le don
du Ciel, l'œil chrétien ne voit pas de milieu. L'Eucharistie , c'est le Ciel moins la vision intuitive.
Nous aussi, pour dissiper tant de ténèbres et de fétides émanations de l'enfer, nous croyons à la nécessité d'une nouvelle explosion de l'amour divin ; mais c'est du foyer eucharistique que nous l'attendons. Le vrai moyen, selon nous, de régénérer et sauver la famille chrétienne divisée par des doctrines de mort et dévorée par la lèpre de la corruption, c'est un sentiment plus vif de nos intimes rapports avec notre divin Chef et la Mère sans tache à la tendresse de laquelle nous fûmes confiés dans le testament du Calvaire.
Au communisme satanique qui souffle partout le feu de la haine, de la cupidité , et pousse au pillage et au meurtre en appelant un nouveau partage de la terre, opposons le communisme chrétien qui convie les hommes au banquet où l'Agneau , se donnant à tous
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sans division ni partage , leur apprend à se chérir comme les membres d'un même corps (i). Pour réprimer le foyer de corruption originelle allumé par Eve dans le cœur de ses enfants et qu'attisent incessamment des écrivains sans pudeur, recourons avec un redoublement de confiance à la Vierge trèspure qui, en détruisant l'œuvre de la première femme, est devenue la Mère des vivants.
Un des principes les plus actifs de la dévotion à Marie est dans la foi à la présence réelle. Le corps de Jésus-Christ est la plus précieuse relique que nous possédions de la Vierge. Nous ne pouvons l'adorer ni le recevoir sans que la reconnaissance et l'amour nous reportent vers les entrailles qui l'ont conçu, le sein qui l'a nourri. « Notre filiation de Marie, disions-nous ailleurs, n'est-elle pas l'effet nécessaire de notre transsubstantiation
(i) S. Paul, Aux Corinth., ch. X, 17.
au Christ dans le sacrement eucharistique?
Le sang du Fils peut-il circuler réellement dans nos cœurs sans les faire palpiter pour la Mère, et sans appeler sur nous les tendresses de Marie (1)?
Quelques lecteurs nous reprocheront peutêtre d'avoir donné trop de place à la politique dans un ouvrage dont le caractère est essentiellement religieux.
11 est vrai que nous respectons assez peu le mur de division élevé par l'esprit moderne entre l'ordre religieux et l'ordre social et politique. Loin de le respecter, nous faisons tous nos efforts pour l'abattre; car il y va, selon nous, de l'existence de la religion et de la société.
Que serait, en effet, une religion qui se reconnaîtrait étrangère à l'ordre social et aux principes du gouvernement des peuples? Sup-
(i) Solution de grands problèmes, t. II, ch. lv.
l8 PRÉFACE.
pesé qu'elle fût quelque chose, elle ne serait certainement pas l'œuvre du Dieu qui veut être Tout en tous{\)\ elle ne serait pas catholique.
Que serait une société qui, en excluant la religion , ne voudrait d'autre base pour les mœurs que le pur rationalisme , c'est-à-dire les passions humaines sans frein? Ce serait le sanglant chaos vers lequel nous pousse le socialisme athée.
Dans un ouvrage auquel nous mettons la dernière main, nous exposerons, à la lumière dune philosophie chrétienne et de l'histoire, les intimes rapports qui unissent l'ordre religieux et l'ordre social. En attendant, nous prions le lecteur de suspendre son jugement sur certains aperçus qui peuvent paraître obscurs.
Puisse cet opuscule déterminer ceux qui le
(i) 5. Paul, Aux Corinth., Ire Ép., ch. XV, 28.
liront à entrer plus avant dans le trésor inépuisable de vie divine , où l'âme la plus éclairée , le cœur le plus fervent, trouvent chaque jour, dans des lumières et des sentiments nouveaux, une raison de s'accuser d'ignorance et de tiédeur ! Puisse-t-il les porter à travailler avec plus d'ardeur au salut d'une société qui ne s'en va que faute de lumières et de vertus!
on
Première CoMsiïHTatton.
Nécessité de la présence de Dieu parmi les hommes.
Dieu, en nous créant à son image et à sa ressemblance , nous a destinés à jouir de son éternelle société dans les cieux. Mais il a voulu que nous concourussions à notre grandeur, et que la gloire immense qu'il nous réserve fût le fruit de sa grâce et de notre fidélité. Il nous a donc placés pour quelques jours sur la terre, théâtre de l'épreuve , afin que , par nos victoires contre ses ennemis et les nôtres, et par nos progrès dans sa connaissance et son amour, nous méritions qu'il nous dise un jour : Courage, bons serviteurs!