CONCLUSION
Une question est au fond de tous les esprits doués de quelque portée et réflexion: Où allonsnous ?
A cette question, le philosophe que la raison seule éclaire, fixe un regard vers la terre, comme pour lui demander un tombeau ; le philosophe chrétien lève les yeux vers le Ciel, comme pour dire : Père miséricordieux, recevez mon âme !
11 n'y a pas deux mois qu'un penseur catholique éminent disait, la main sur la poitrine de l'Europe : Oui, la société européenne se meurt : les extrémités sont froides, le cœur le sera bientôt (i). Puis, embrassant d'un coup d'œil l'histoire du monde, développant, avec une admirable lucidité et vigueur de pensée et d'expression, la loi humanitaire qui, dans la gigantesque lutte entre le bien et le mal, assure le triomphe
(i) V. les Lettres de M. Donoso-Cortès , marquis de \aldegamas, à M. de Moutalembert , et au Rédacteur du Hcraldo, eu date du 26 mai, 4 ju'n et 2^ juillet 18^9.
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naturel du mal sur le bien, et réserve le triomphe du bien .sur le mal à Faction directe, personnelle et souveraine de Dieu; il ajoutait : lujourd 7/ui le monde est à la veille de la dernière de ces restaurations (du mal) : la restauration du paganisme socialiste. Au delà de eette dernière défaite du bien, il n'y a d'autre triomphe (jue celui du Crucifie apparaissant dans toute la majesté de su puissance et de su gloire sur les ruines de l'univers (i).
(i) Ibitl. — Citons quelques paroles de la dernière de ces lettres, qui, en résumant la pensée de l'auteur, donneront une idée de sa manière :
« Suivez avec moi les pas du Sauveur, depuis la crèche jusqu'à la croix sur laquelle il meurt. Que signifie ce nuage de tristesse qui couvre perpétuellement sa face sacrée ? Les peuples de Galilée l'ont vu pleurer; la famille de Lazare l'a vu pleurer; ses disciples l'ont vu pleurer; Jérusalem l'a vu inondé de larmes. Tous, tous ont vu des larmes dans ses yeux. Qui a vu le rire sur ses lèvres? Et que voyaient ses yeux humides de larmes devant qui étaient toutes choses, celles du passé, celles du présent, celles de l'avenir? Voyaientils le genre humain naviguant sur une mer calme et heureuse? Non, non. Ils voyaient Jérusalem tombant sur Dieu; les Romains tombant sur Jérusalem ; les Barbares tombant sur les Romains; le protestantisme tombant sur l'Eglise ; les révolutions allaitées par le protestantisme tombant sur les sociétés; les socialistes tombant sur les civilisations; et le Dieu terrible, le Dieu de justice tombant sur tous. »
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Il faut en convenir, il y a quelque chose d'effrayant dans l'accord des sages de la philosophie et des sages de l'Evangile sur cette désespérante conclusion : La société est décidément perdue !
En examinant, il y a quelques années, la profondeur de nos plaies, et en annonçant comme imminente l'effroyable lutte dont nous n'avons encore vu que les préludes, nous disions à nos frères dans la foi : « Ne négligez rien pour conjurer la catastrophe ; mais si elle arrive malgré vous, ne vous effrayez pas outre mesure. Ne dites pas : C'est la fin! On disait déjà cela au commencement du VIIe siècle, on y croyait généralement au Xe. On se trompait; il est probable que vous vous tromperiez aussi. Les phalanges du socialisme ont reçu la mission de travailler, sans le savoir, à la délivrance et résurrection de la société chrétienne, étouffée, au sortir de son berceau, par le rationalisme hérétique et la politique statolâtre. Ce sont les exécuteurs d'un arrêt dont votre Père , qui est aux deux , ne veut pas que vous, enfants de l'Agneau, soyez les ministres, mais les témoins, et aussi quelque peu les victimes. Des châtiments plus ou moins terribles , mais finalement salutaires ; assez de sang pour appeler les larmes du repentir, pas
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assez pour noyer l'infidèle Europe, voilà ee qui nous paraît probable (i). »
Ce que nous avons vu, lu et médité depuis n'a pas changé notre manière de voir. Pénétré d'une juste admiration pour l'illustre publiciste cité plus haut, nous pensons toutefois que ses données sur le gouvernement providentiel du genre humain, si frappantes au point de vue de la justice qui domine l'ancien monde, sont susceptibles de modification quand on les étudie à la lumière de la loi de charité.
La puissance ennemie qui fît triompher le mal sur le bien depuis Adam jusqu'au déluge , depuis la mort de Noé jusqu'à celle du Sauveur, a été détrônée au Calvaire ; de dominateur qu'il était, Satan a été réduit à son rôle primitif de tentateur. L'action directe, personnelle et souie raine du Dieu-Homme, qui a brisé la tête du dragon infernal, n'a pas été une action transitoire; c'est une action permanente, qui n'a d'autre limite, dans sa durée, que celle des temps. Le divin Triomphateur n'habite-t-il pas au milieu de nous, enseignant toujours les peuples par l'or-
(i) V. Solution de grands problèmes, t. III, Pi et., cli. xxxm, xxxiv, xlv; t. IV, ch. xtu. — Les idées d'an Catholique sur ce qu'il y aurait à faire, Intiod., ch. xix.
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gane de son Église, enseignant par lui-même les âmes qui veulent converser avec lui? N'est-il pas encore, ne sera-t-il pas jusqu'à la fin, notre sacrificateur et notre victime, dont la prière incessante, dont le sang toujours fumant sur nos autels, et ruisselant dans les âmes , peuvent arracher au Ciel les grâces les plus inouïes, opérer sur la terre les restaurations les plus désespérées ?
Cependant l'enfer opprime encore près des deux tiers de l'héritage des nations dévolu à Jésus-Christ. Cela ne devrait-il pas imposer quelque réserve à ceux qui se hâtent d'appeler la fin du règne de la miséricorde ? Faudra-t-il donc que , sur la foi de traditions et de prophéties, les unes d'une autorité douteuse, les autres d'un sens contestahle, nous limitions à dix-neuf ou vingt siècles l'espace qui doit séparer les deux avènements du Fils de T homme, quand nous voyons que le premier a coûté à Dieu et au genre humain quatre mille ans de préparation?
Au lieu d'aggraver, en les signalant, certains symptômes de la défaillance dernière, tels que le sommeil, la torpeur, le découragement des enfants de la foi, ne vaudrait-il pas mieux réveiller ceux qui dorment, relever le courage de ceux qui désespèrent, ranimer leur confiance dans le divin
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Chef pour lequel ils combattent et qui combat en eux, leur montrer la toute-puissance des armes qu'il a mises dans leurs mains, les faire sortir de la timide et fatale défensive dans laquelle ils se renferment, et les pousser à la conquête d'un monde qui ne peut désormais opposer à nos doctrines que des négations individuelles, que des théories sans croyants? Ne vaudrait-il pas mieux leur répéter la promesse du Maître : JSe craignez rie//, petit troupeau, car il a plu à votre Père rie vous donner le royaume (i); et ce règne de Dieu sur le genre humain , que vous demandez chaque jour, et dont les plus beaux jours de TEglise n'étaient que l'aurore, il ne tient qu'à vous d'en hâter l'arrivée par vos prières et vos efforts? C'est ce qu'on s'est proposé dans ce petit ouvrage, écrit à la hâte comme tout ce qui s'écrit de nos jours. Il s'adresse aux hommes de foi, tout au plus aux conservateurs qui , éclairés par les événements, commencent à se douter que le Ciel pourrait bien entrer pour quelque chose dans ce qui se passe, dans ce qui se prépare. Quant aux autres, ils daigneraient nous lire, qu'ils ne nous comprendraient pas. Et puis, que dire à des hom-
i s. Luc, ch. XII, 32.
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mes qui rêvent encore une société sans religion, ou une religion qui puisse commander aux hommes sans descendre de Dieu? Nous ne pourrions que leur répéter ce que nous leur disions ailleurs :
En vous appelant sous le drapeau qui seul peut donner la victoire , ce n'est pas votre secours , c'est votre salut que nous ambitionnons. Toute notre confiance est dans les promesses qui nous ont donné le passé, qui nous garantissent l'avenir. Pour vous, nous ne voyons au Ciel et sur la terre que des menaces. Le socialisme, le communisme, et toutes les passions aveugles et violentes qui marchent sous cet étendard, sont votre œuvre, les fruits de vos luttes insensées contre le catholicisme. Ces enfants éminemment légitimes de principes que vous avez glorifiés , que vous glorifiez encore, se tournent maintenant contre vous, et réclament dans l'ordre matériel l'égalité brutale que vous avez proclamée dans l'ordre religieux. Vous n'avez cessé de dire : Plus d'Eglise propriétaire ni enseignante, sauf dans des temples qui seront bientôt vicies ! Eux disent : Plus de classe propriétaire ni influente par la culture de l'esprit et la richesse! Ces sauvages ne détruiront pas la société , mais ils ont ordre de
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la bouleverser, de tuer vos principes en les appliquant.
Dans l'affreuse tempe- te que vous avez provoquée, sans doute nous fournirons notre contingent de victimes; car nous aussi, nous sommes coupables de vous avoir trop lâchement , trop maladroitement combattus. Des évêques, des prêtres, des religieux (beaucoup moins qu'on ne pense), ceindront, comme par le passé, le diadème du martyre. Les autres, traqués peut-être momentanément comme des bêtes fauves, deviendront, dans les bois, ce qu'ils ne paraissent pas toujours dans nos villes, des hommes divins. Les sauvages, après de vains efforts pour se défaire de cette race indestructible, passeront de la haine à l'étonnement, de l'étonnement à l'admiration, au respect; ils leur diront : Revenez! voilà un terrain pour une église, un couvent, une école; nous vous aiderons à les bâtir ; vous, aidez-nous à reconstruire un peuple!
Si les sauvages ne disent pas cela, c'est que les temps seront accomplis : mais, croyez-le, il restera un prêtre catholique pour assister le dernier des fidèles, pour offrir le pardon au dernier des sauvages.