PREMIÈRE PARTIE
u clocher paroissial, le carillon des fêtes
chantait allègrement ; ses claires volées troublaient le recueillement des bonnes gens de Roqueville, agenouillées au pied des tombes de famille, comme chaque dimanche après la grand'messe. Les cloches se turent enfin et, autour des tertres fleuris de laurier-thym, tous à peu près les mêmes avec leur croix de chêne et leur bordure de coquillages, le vide se fit sans hâte. Un à un, les derniers fidèles traçaient le signe de la croix, se relevaient et s'éloignaient, de leur pas mesuré de terriens^ par l'allée principale du cimetière dont une foule silencieuse avait déjà franchi la grille. Le soleil d'avril attiédissait l'air où vibraient seuls maintenant les cris d'une nuée de gamins en train de s'ébattre sur la route de Dieppe. Cette route sépare l'église des quelque cin-
VEMOUCHET
quante chaumières égayées et comme semées, en contre-bas de la forêt d'Arqués, parmi les herbages de la vallée de TAulne.
Adossé au mur du presbytère, face à l'église,, un homme observait, d'un air mi-curieux minarquois, le pieux défilé. Ce n'était certes point un enfant du pays. En passant, les villageois lui décochaient une œillade oblique où luisait — la durée d'un éclair — toute la curiosité inquiète, toute la méfiance héréditaire du paysan cauchois. De fait, si l'homme, coiffé d'une casquette à pont, harnaché d'un pantalon et d'une veste de velours hors d'usage, ne ressemblait guère aux honnêtes Roquevillais, il ne payait pas non plus de mine, avec sa barbe hirsute et grise de poussière, sa face aux traits aigus, ses prunelles aux reflets fauves, son sinistre profil d'oiseau de proie, surtout sa musette de mendiant et son massif bâton d'épines.
Qiii diable ce grand escogriffe pouvait-il bien être et qu'avait-il à dévisager des chrétiens qui. Dieu merci, ne fréquentaient point
VÉMOUCHET
ses pareils? On eût dit, ma foi, qu'il cherchait quelqu'un dans la foule.
Intrigués, un certain nombre de paysans s'allèrent grouper un peu plus loin, sur la route , et attendirent , épiant eux-mêmes l'étranger. Deux vieilles femmes descendirent, au bras l'une de l'autre, les degrés du perron. Puis une soutane quitta le portail de l'église.
M. le curé, son bréviaire à la main, cheminait gravement, entre les rangées des croix funéraires. Maigre, d'une maigreur attristante de malade ou d'anachorète, l'abbé Morge, curé de Roqueville, était un quadragénaire prématurément vieilli et voûté, aux yeux bruns, cernés de bistre et comme embués de mélancolie. Il les reposait sur son livre d'heures, ses pauvres yeux, et il ne les releva que pour prendre garde de ne pas buter contre la grille. Dans cet instant, il aperçut l'étranger.
« Mon Dieu ! » fit-il.
Il dut se soutenir aux barreaux pour ne pas chanceler. Son missel lui avait échappé des
mains et, sans songer à le ramasser, tout saisi, il répétait : « Mon Dieu 1 Mon Dieu ! », avec un regard ravive par l'angoisse.
Tranquillement, l'étranger traversa la route, se baissa, prit le livre, le secoua et le tendit au prêtre.
« Eh bien, Georget!... Une rude surprise, hein ?
— Oui, balbutia l'ecclésiastique. Je ne m'attendais pas à te voir ici... Ah 1 Jacques, que me veux-tu encore ? »
L'étranger, très maître de lui, pointa sa matraque vers les villageois massés à cinquante pas de là et que cette petite scène semblait ahurir.
« Entrons chez toi. Tes rustres m'agacent, à force de me reluquer comme une bête curieuse. »
Un instant son émotion empêcha l'abbé Morg^ de répondre.
« Tu as quelque chose à me dire? finit-il par demander.
— Bien des choses. Depuis qu'on ne s'est vu, il a coulé de l'eau sous les ponts. Dix ans, Georget, tout près de dix ans... Ça ne nous rajeunit pas, hein?
— Entrons, soit ! »
L'étranger suivit le prêtre. La porte massive, percée dans le mur de briques qui défendait le jardin de la cure du côté de la route, se refer-
ma entre eux et les indiscrets. Ils franchirent, une allée de merisiers en fleurs et pénétrèrent au presbytère, maisonnette à unique étage et à toit mansardé. L'abbé Morge introduisit rhomme dans une pièce pavée de carreaux rouges et chichement meublée de quelques chaises en paille, d'un fauteuil de cuir, d'une table ronde, d'un antique bahut en chêne et d'un lustre garni de gaze verte.
(( Assieds- toi, dit-il en indiquant le meilleur siège.
— Merci », dit Thomme, qui ôta sa casquette et jeta un regard curieux autour de lui, avant de se carrer dans le fauteuil.
Deux fenêtres ouvertes sur une courette donnaient du jour à la pièce, dont les murs, fraichement rechaulés, nets comme des pans de neige, étaient ornés de naïves enluminures représentant un Christ en croix, un saint Pierre, des anges ; et la cheminée normande, au large revêtement de simili marbre noir et aux chenêts de cuivre, portait une Vierge en vieux Rouen, joyau d'art égaré dans l'humble demeure.
Peut-être intimidé et ne sachant trop quelle contenance faire, ni comment entamer ses confidences, l'homme se 'taisait. Le prêtre, encore tout pâle, vint se placer devant lui.
« iVinsi, te voilà, Jacques?... Malgré ta promesse ?
— Que veux-tu? dit sombrement l'autre.
Depuis dix ans que je roule ma bosse, je suis las de trimer. »
L'abbé Morge soupira. Cette manière de chemineau velu, sale, dépenaillé, c'était Jacques Morge, son frère cadet, et, de le retrouver en si triste état, après tant d'années, mille souvenirs douloureux, qu'il croyait abolis dans les brumes du passé, ressurgissaient du fond de sa mémoire.
Né de parents plus que modestes — le père petit ébéniste rouennais, la mère simple ouvrière en lingerie — et qui n'avaient eu que le tort de ne pas réprimer assez sévèrement ses premières incartades, Jacques s'était toujours montré mauvais sujet. Dans son ascendance, si loin qu'on eût remonté, on n'aurait trouvé que des travailleurs probes et droits. Son père voulait faire de lui, comme de l'aîné, un homme d'une classe supérieure et sa mère ne lui avait inculqué que de vertueuses leçons. Mais cet enfant allait infliger un cruel .démenti aux lois de l'hérédité et de l'atmosphère morale. Pétri de mauvais instincts, loin qu'il cherchât à les refréner, il les cultivait par gloriole, affirmant qu'il était ce qu'on l'avait fait et qu'après tout la perfection n'est pas de ce monde.
Quoi qu'il en soit, tandis que Georges, l'aîné
ÙÉ MOU eu ET
des deux frères, se préparait à la noble tâche qui devait remplir sa vie, Jacques commençait par se faire chasser du lycée, où son intelligence lui avait conquis une bourse d'externat. Placé ensuite chez un industriel de Rouen, par l'intermédiaire d'un ecclésiastique qui s'intéressait à la famille, et bien noté d'abord pour son zèle apparent, il se vit confier, tout jeune encore, un assez important service de comptabilité. Il avait de l'argent à sa disposition, forte tentation pour ce faible, car, un beau jour, il s'éclipsa avec la caisse de son patron. L'industriel fut désintéressé par les parents de l'indélicat employé et l'affaire n'eut pas de suites judiciaires, mais elle porta un coup terrible au bonhomme Morge, qui ne s'en releva pas. Maman Morge, désespérée de cette mort dont elle savait la cause, ne survécut que peu de temps à son mari. Ainsi le chenapan avait littéralement poussé les deux vieillards à la tombe et ils étaient partis sans avoir même eu la consolation d'assister aux succès de leur aîné, reçu docteur en théologie dans de brillantes conditions et nommé vicaire à Rouen même.
A leur mort, Georges pardonna pourtant.
Après avoir été le meilleur des fils, le prêtre eut pitié du dévoyé et fu|; le meilleur des frères. Il se laissa tromper au feint repentir de
L'ÉMOUCIJET
Jacques, il lui ouvrit sa bourse, tout le temps que ce dernier passa au régiment, où sa conduite ne laissa pas moins à désirer, et, à sa libération, il parvint à lui procurer un nouvel emploi ; bref, il fit tout ce qu'il put pour le ramener dans le droit chemin. Et il se félicitait de la prétendue conversion de son misérable frère, quand une nouvelle indélicatesse rejeta celui-ci au pavé.
Devant un tel résultat, tout autre que ce vrai chrétien eût perdu courage. L'abbé Morge, lui, s'endetta pour rembourser les sommes soustraites et obtint qu'on ne portât pas plainte. Cependant, ne sachant plus par quel bout le prendre et comment réagir sur cette âme sans fond et sans ressort, sur ce cœur atrophié et pétrifié, il remit à Jacques quelques billets de cent francs- — ses dernières ressources — puis l'embarqua pour l'iVmérique, avec prière instante de ne plus revenir en France.
A peu de temps là, l'abbé Morge quittait Rouen, appelé à la cure de Roqueville, petit village de la vallée de l'Aulne, aux environs de Dieppe. Dix années s'étaient écoulées sans qu'il eût reçu des nouvelles de l'expatrié. Qu'était devenu Jacques? S'était-il amendé enfin? Avait-il continué là-bas sa vie de chenapan? Même après tant d'années, l'ecclésias-
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tique n'était point tranquille sur le compte de son frère. Non qu'en appréhendant le retour de ce dernier, il obéit à un sentiment d'égoïsme. Mais il ne pouvait évoquer sans terreur les exigences tyranniques de Jacques, ses emportements, ses coups de tête, son amour pour les plaisirs, son horreur pour le travail, toutes les tares dont cette nature à la fois faible et volontaire, molle et brutale, n'avait jamais tenté de se défaire, et toutes les fautes, toutes les vilenies qui avaient achevé de la dégrader. Aussi quel serrement de cœur, quelles appréhensions lorsqu'il Tavait reconnu en ce patibulaire chemineau!
Jacques reprit, d'une voix peut-être un peu trop pleurarde :
« Ecoute, frérot. Je t'ai désobéi, c'est vrai, je n'aurais pas dû venir te relancer à Roqueville, mais si tu savais comme j'ai souffert.
— A qui la faute ? remarqua malgré lui le prêtre.
— A moi, Georget... Oh ! à moi seul ! » C'était dit, cette fois, d'un accent si triste,
si soumis, si propre à toucher l'abbé Morge dans ses sentiments de chrétien et de frère, que l'aîné sentit tomber sa faible rancune et qu'il ouvrit ses bras au cadet.
«Allons, Jacques, n'en parlons plus! Dismoi seulement ce qui t'amène ici. »
L'ÉMOUCUET
Le dévoyé eut un geste découragé :
« Eh ! qu'est-ce que tu veux qui m^amène sinon la misère, le besoin?... Oui, je sais, j'aurais dû m'enrichir là-bas, n'est-ce pas?... Il vous semble, à vous autres qui n'avez jamais quitté le pays, qu'on n'a que la peine de s'embarquer pour faire sa pelote... Ah! bien ouitche. Sans capitaux, rien à frire en Amérique. J'ai été vaincu dans le strii^gle for life, dans la lutte pour la vie, comme disent les Yankees ».
Et Jacques raconta une longue et pénible odyssée, peignit avec une verve amère ses efforts pour « arriver » et la guigne s'en mêlant, contrecarrant tous ses projets, le forçant de renoncer à la partie.
« Alors, j'ai songé à rentrer chez nous, parbleu! J'ai pensé encore à toi, frérot, qui es si bon, si obligeant. Rapatrié par les soins du consulat, j'ai gagné Rouen où je te croyais toujours. On m'a appris ton départ pour Roque ville. Voilà !»
L'abbé Morge l'écoutait en silence et, à ce récit, qui n'était pas tout d'invention, au résumé de tant d'épreuves et de déboires, une émotion l'avait secoué, un immense besoin de dévouement venait d'éclore en lui.
' « Pauvre garçon ! Oui, tu as été bien puni de tes fautes, tu as assez souffert... Voyons,
que puis-je pour toi?... Que désires-tu? »
L'homme dissimula sous sa main un sourire équivoque, un vague retroussis des lèvres qui eût épouvanté le prêtre, si le prêtre avait pu en surprendre l'expression furtive.
« Bien peu de choses, va ! Du travail, un gîte, du pain.
— Q.ue sais-tu faire ?
— Tout... et rien... dit évasivement le dévoyé. Je n'ai pas de métier bien défini, quoi, mais je suis plein de bonne volonté et, avec deux bras solides qui ne rechignent pas à l'ouvrage, c'est bien le diable si je ne me tire pas d'embarras. Encore faut-il que tu me donnes un coup de main. Sans piston, on a beau y mettre du sien, les portes se ferment, les gens vous dénient tout droit au travail. »
L'abbé Morge réfléchit, tandis que son frère, la tête entre les poings, poussait un grand soupir.
« Dieppe est proche. Je m'y suis créé quelques relations. Il se pourrait que... »
Mais Jacques hochait la tête.
« Non ! non ! Je t'en prie, frérot, garde-moi près de toi. La campagne, vois-tu, c'est ce qu'il me faut. J'échapperai ici aux tentations mauvaises qui me guetteraient à la ville ».
L'image de ses parents traversa-t-elle à nouveau l'esprit de l'abbé et eut-il le pressentiment d'un danger? Il parut indécis.
VÉMOVCHET
<< Tu n'es donc pas encore très sûr de toi? remarqua-t-il.
— Entre nous, je préfère ne pas être mis . à l'épreuve.
— Bien parlé, mon ami, approuva le charitable ecclésiastique, dont la bonté l'emportait définitivement sur toute considération de sécurité personnelle. Tes intentions sont honnêtes, c'est déjà quelque chose, ça!
■ — Alors, tu ne me chasses pas?
— - Non, puisque j'ai ta parole que tu te conduiras bien et que tu ne me feras pas regretter d'avoir mis ma modeste influence à ton service. Je tâcherai de te procurer de l'ouvrage chez quelque voisin. En attendant, tu es ici chez toi. »
u es ici chez toi, avait dit Fabbé Morge.
A Imprudente parole dont un gaillard aussi dénué de scrupules que Jacques ne pouvait manquer de faire son profit.
« J'aurais bien tort de me gêner, pensait le vagabond. Et puis, n'est-ce pas, on s'est assez éreinté sur le trimard î »
La première semaine, il allégua la fatigue pour ne pas faire œuvre de ses dix doigts. La table, le lit, le tabac, les livres, jusqu'à l'innocente partie de dominos qu'on engageait parfois le soir, tout était de son goût à la cure et, par A plus B, il démontrait au prêtre que ce petit temps de répit, ces quelques jours de farniente ne laisseraient pas de lui être avantageux à tous les points de vue. Il se refaisait des nerfs, du sang, expliquait-il, avec une inconscience déconcertante ou un aplomb imperturbable ; il se retrempait corps et âme dans cette douce atmosphère. Et il lui arrivait d'évoquer encore les mauvais jours d'Amé-
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rique, ses tribulations de pauvre hère, pour mieux s'attendrir sur la misérable existence qu'il eût menée, si le « frérot » avait été moins secourable. Ah ! quelle reconnaissance ne lui garderait-il point I Jamais il n'oublierait ses bontés — protestait-il en essuyant une larme — et que c'était à lui qu'il devrait d'avoir été touché de la grâce.
Ce lyrisme, pour sincère qu'il parût, gênait plutôt le prêtre. Cœur simple, l'abbé Morge eût de beaucoup préféré que Jacques lui prouvât sa gratitude autrement qu'en paroles. Il s'inquiétait un peu de voir les jours passer sans amener aucun changement chez son hôte. Jacques ne travaillait pas et mangeait, buvait comme quatre. L'entretien d'un pareil pensionnaire obérait lourdement son budget. Il eût voulu le faire comprendre à Jacques et que c'était dans le travail que celui-ci devait chercher son salut. Mais le moyen d'aborder ce chapitre? Jacques n'avait-il pas réponse à tout?
« Eh ! oui, Georget, on mettra la main à la pâte, affirmai t-il d'un air des plus résolus... Ah ! ça, te figures-tu que ce soit bien amusant de demeurer les bras croisés? Seulement, laissemoi respirer, que diantre 1
— Tu parlais d'une semaine de repos, objectait timidement l'abbé.
— Savais-je ?. . . Une semaine, c'est bien peu.
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Comment veux-tu qu'en une semaine un homme se retape de dix années de privations ? »
Et^ quoiqu'il sût par expérience que cette oisiveté était fatale au dévoyé et qu'elle pouvait le porter, d'un instant à l'autre, aux frasques les plus regrettables, l'abbé Morge patientait, remettait à plus tard le soin de revenir sur ce pénible sujet. Ainsi plusieurs occasions de placer Jacques lui échappèrent coup sur coup et, comme les personnes qui s'étaient offertes de prendre celui-ci à leur service s'étonnaient de ces dérobades, le prêtre devait se creuser la tête pour trouver une explication^ une excuse.
Si Jacques, satisfait de cet état de choses, opérait de manière à le prolonger indéfiniment. Maria, la gouvernante du curé, n'acceptait qu'à contre-cœur le fait accompli. Depuis deux lustres que cette sexagénaire honnête et courageuse avait l'honneur de servir le saint homme, elle s'était attachée à lui et ses intérêts avaient fini par lui devenir aussi chers que les siens propres. Aussi n'avait-elle pas vu d'un très bon œil l'installation de Jacques à la cure. Entre elle et lui, il y avait de trop criantes oppositions de caractère, de trop violents contrastes d'idées et de sentiments. Dès le premier jour, il s'était aliéné ses sympathies par l'hypocrite empressement qu'il avait mis à la cajoler. Elle avait
VÉMOUCHET
eu tôt fait de le toiser et de le connaître à fond. Emaillé d'épithètes plus pittoresques que choisies, le bagout de ce « Roule ta bosse » n'obtenait point de succès près de la vieille, qui ne se laissait pas apprivoiser. Son robuste bon sens repoussait des avances dont elle devinait la signification. Ce que Tintrus voulait, c'était se faire une amie qui ne contrariât point l'expansion de son parasitisme. Il ne réussit qu'à se perdre tout à fait dans l'esprit de Maria. Elle n'aimait pas les paresseux, elle détestait les flatteurs, et ses réponses sèches, la froideur de son regard, certaine façon qu'elle avait de lui tourner brusquement le dos coupaient brutalement la faconde du drôle.
Jacques vit bien qu'elle le prenait en grippe, mais, n'imaginant pas qu'elle osât le discréditer près de son frère, il n'attacha point d'autre importance à la chose. C'était une de ces pâtes d'homme qui s'accomm-odent à toutes les sauces, un de ces caractères étranges qui n'ont aucune conception du bien ni de l'honneur et sur lesquels le mépris même n'a pas de prise. Pourvu que ses appétits fussent largement satisfaits, il se moquait du reste. Sa tactique fut simple : éviter une querelle, filer doux devant la vieille, quitte, le cas échéant, à lui rabattre son caquet, -avec ou sans l'autorisation de l'abbé.
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En somme, le premier mois de son séjour au presbytère se passa convenablement. Maria, bien que très mécontente, puisait dans l'affection qu'elle avait pour son maître le courage d'avaler son dépit. Les soucis de M. le curé étaient assez graves sans qu'elle l'importunât encore de ses jérémiades. Après tout, il était bien libre d'accueillir chez lui tous venants et à plus forte raison son cadet. Si la vieille faisait grise mine à l'intrus, si elle bougonnait en recevant ses ordres, s'il lui arrivait même de le tancer vertement, c'était donc autant que possible en dehors de l'abbé Morge et, la majeure partie du temps, elle se contentait de le traiter comme une abstraction.
Mais, le second mois, la situation s'aggrava. Le vieil homme n'avait pu s'empêcher de reparaître chez Jacques et, ce vieil homme, toute son habileté à feindre ne réussissait plus qu'imparfaitement à en cacher la laideur. Les exigences matérielles du fripon prirent des proportions alarmantes et il commença à se plaindre sans rime ni raison, le problème du ménage, alimenté de maigres recettes et obéré de multiples dépenses, étant le moindre de ses soucis. Devenu gros et gras comme un bœuf, à ce régime de cocagne, il craignait apparemment qu'on ne le priât de déguerpir, car il se découvrit de douloureuses indispo-
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sitions qui le retenaient couché des journées entières et qui obligeaient la gouvernante à lui servir ses repas au lit, puisque son appétit demeurait insatiable. Quand il se levait, c'était une autre antienne. Le manque d'air et d'exercice l'avait épuisé ; sa tête était lourde de migraine. Après un regard languissant vers la vallée, où les arbres, crevant de sève, ébauchaient le.urs premières feuilles et où la tiédeur printanière voilait d'une gaze bleuâtre les rives herbues de l'Aulne, geignard. Il quittait la cure pour s'aller traîner dans les venelles du bourg, courbé sur un bâton d'épine. • Il ne reparaissait qu'aux heures des repas, attiré par l'odeur du fricot, et le pas chancelant, la voix empâtée, le visage allumé par de copieuses libations.
Qui lui donnait de l'argent pour forcer la porte de Tauberge et tenir tête aux plus incorrigibles ivrognes du pays? Ce n'était ni Maria, ni M. le curé pourtant. Et la gouvefnante flaira un odieux mystère. Ce grand vaurien n'était-il pas capable de tout? Elle ne souffla mot de ses soupçons au saint homme, bien entendu, mais elle résolut d'ouvrir l'œil et d'intervenir au besoin.
Peu après, elle était édifiée complètement sur l'honnêteté du sire. Elle le surprit, un matin, étranglant le plus beau poulet de la i8
VÈMOUCHET
basse-coar et le dissimulant sous la blouse bleue dont il s'était affublé à son arrivée au village. Voilà donc où passaient les volailles et les lapins de la cure et, depuis plusieurs semaines, clapier, poulailler étaient ravagés par le sacripant! A la fin, cela dépassait les bornes, et la colère de la vieille éclata, une colère trop longtemps contenue et que gonflaient toutes ses rancunes de brave femme lasse d'entretenir ce parasite, de le servir à table, de lui ravauder son linge, de le soigner dansses feintes indispositions. Au comble de l'indignation, Maria oublia tout, le chagrin qu'elle allait causer à M. le curé^ le scandale qui pourrait s'ensuivre, et elle apostropha véhémentement le malfaisant personnage. Qu'est-ce que ça voulait dire? Que comptait-il faire de ce poulet ? Le vendre, n'est-ce pas, et se « boissonner » ensuite?
« Maria!... ma bonne! suppliait Jacques. Vous n'allez tout de même pas me brouiller avec mon frère pour une pareille bêtise, sacrebleu ! »
Ennuyé, il cherchait à lui prendre les mains, il lui donnait les plus doux noms, il la conjurait de ne pas le trahir, il l'accablait de serments solennels :
« Puisque je vous promets qu'on ne m'y repincera plus. Il n'est pas de péché sans...
VÉMOUCllET
— Taratata ! dit énergiquement la vieille. Ah ! vous volez M. le curé, à cette heure ? Bien ! bien ! nous allons voir. »
Et elle ne fit qu'un bond jusqu'à la salle où l'abbé Morge lisait son bréviaire. Cinq minutes après, les dernières illusions que le prêtre avait pu garder au sujet de son frère, et qu'elle n'avait pas eu le cœur de lui ôter jusque-là, s'étaient envolées. Une fois partie, Maria ne s'arrêtait pas facilement. Tout le chapelet des griefs que M. le curé et elle-même avaient contre Jacques y passa : elle le peignit sous ses vraies couleurs, « caleux » à ne pas se baisser pour ramasser son pain, gourmand, buveur, chapardeur, déséquilibré au moral et au physique, propre à rien, en un mot. Déjà, le village jasait. Qui s'assemble se ressemble : M. le curé finirait par se compromettre à ce commerce-là. Non ! non ! ça ne pouvait pas durer. Pour sa part, Maria en avait par-dessus la tête. Plutôt mettre bas le tablier que d'endurer des misères pareilles !
L'abbé Morge secoua l'espèce de torpeur douloureuse où ces révélations l'avaient plongé. Décidément^ Maria avait raison : caractère et moralité, tout était détruit chez Jacques; il n'y avait plus de base chez lui pour étayer un bon sentiment, fixer une saine pensée. S'armant de tout son courage — il en fallait
pour une telle explication — le prêtre dit : « Appelez-le 1 »
Maria ne se fit pas prier pour obéir. Jacques, hélé d'un ton sec, comprit que la gouvernante ne l'avait pas menacé en vain. Le péril qu'il courait lui rendit toute son insolence. C'était la guerre ? Soit ! Il rejeta sa casquette sur la nuque, resserra sa ceinture d'un cran et marcha au danger d'une allure provocante.
« Q u'est-ce qu'il y a? » demanda-t-il durement, dès qu'il fut en présence du curé.
Très calme, l'ecclésiastique répondit en le regardant dans les yeux :
« Ne le sais-tu pas?
— Ma foi non... A moins qu'il ne s'agisse de ce méchant poulet que je t'ai chipé sans réfléchir, se reprit cyniquement le drôle. La belle affaire ! Faut-il t'en demander pardon à genoux ?
— Si tes regrets étaient sincères, je les accepterais volontiers, répondit gravement le prêtre. Mais ton repentir n'est pas ce qu'il devrait être.
— Et les façons de ta bonne, donc ?
— Maria a fait son devoir en m^'avertissant.
— Elle le faisait aussi en manquant à tous les égards que j'étais en droit d'attendre d'elle, riposta Jacques, avec aigreur. Tu me reproches mon larcin ; mais si cette vieille chipie m'avait donné à manger tout mon saoul, est-ce que
VÉMOUCHET
j'aurais eu besoin de le chaparder, ton poulet?
-— Jacques! fit le prêtre, indigné. Peux-tu m'adresser un tel reproche ?
— Ce n'est pas à toi non plus que je l'adresse, mais à elle. Tu n'y as vu que du feu, toi. N'empêche que ta bonne me faisait crever de faim.
— A ma table ?
— Parfaitement. Les bons morceaux, on sait qui se les réservait. Moi, j'avais les restes. »
Et, plus violent, cherchant peut-être à brusquer les choses par un de ces coups de tête dont il avait le secret et qui avaient fait de lui le triste individu qu'il était :
« Tout de même, voilà bien du bruit pour une pauvre volaille de vingt ronds. N'aie crainte, persifla-t-il, on t'en remboursera le prix, frérot, et tout ce qu'on te doit avec. »
Sans doute l'abbé Morge eût-il encore passé l'éponge sur cette peccadille, si son cadet en avait manifesté quelque remords. L'impudence, l'ingratitude du drôle lui dictèrent une autre ligne de conduite.
« Cela revient à dire, n'est-ce pas, que tu es las d'être mon . obligé ? Libre à toi de penser ainsi. J'ai fait ce que je pouvais. Si tu ne te plais plus ici...
— Tu me flanques à la porte?
— Non. Seulement...
VÉMOUCHET
— Tu serais content de me voir partir ?
— Oui, dit simplement le prêtre.
— Et si ça ne me chante pas, à moi? »
La voix de Jacques s'enflait. Les bras croisés, les lèvres plissées, l'œil fixe et dur, il accentuait son attitude de défi. L'abbé Morge répondit doucement, mais d'un ton résolu :
« Jacques, dans ton propre intérêt, ne m'oblige pas à me rappeler que je suis homme autant que prêtre.
— Bel homme! cria le gredin. Ah! on se rebiffe?... Prends garde, mon corbeau : je te rognerai serres et bec ! »
Jamais telles paroles de menace et de haine n'avaient troublé la paix de la pieuse maison. L'abbé Morge se redressa, de plus en plus pâle, quoique toujours calme, et étendit le bras vers la porte :
« Sors !
— Oh ! c'est bon. Penses-tu, par hasard, que j'aie envie de me cloîtrer en ta sainte compagnie? Grand merci! J'en ai assez, de ton hospitalité et de tes sermons. Je ne crois à rien, moi, et, plutôt que de mener une vie pareille, il y a longtemps que j'aurais dû te tirer ma révérence.
— C'est cela. Va-t'en !
— A ma convenance, dit Jacques.
— Immédiatement. »
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Jacques hésita, vit son frère décidé et leva dédaigneusement les épaules.
« Inutile de monter sur tes ergots. Le temps de prendre ses cliques et ses claques, et bonsoir ! »
Il se rendit à la cuisine, où, sans doute par inadvertance, il rafla les croûtes qui séchaient dans la panetière.
« Quant à vous, la vieille, dit-il à Maria, je vous retrouverai. Vous ne me connaissez pas encore.
— Oh ! que si, répondit la brave femme, qui ne se laissait pas facilement intimider. Vous êtes assez canaille pour vous attaquer à une sexagénaire, mais prenez garde qu'il ne vous en cuise.
— Les gendarmes peut-être? ricana Jacques.
— Peut-être.
— Eh bien, je les attends. »
Sur quoi, il remplit sa musette des quelques hardes qu'il devait à la charité de l'ecclésiastique et il quitta la cure, n'honorant pas même d'un dernier regard cette maison où on l'avait si chrétiennement accueilli.
SI l'abbé Morge et sa fidèle gouvernante espéraient en être quittes de la sorte avec ce sacripant de Jacques, grande fut leur déconvenue. Il ne s'éloigna pas de Roqueville. Le village avoisine la forêt d'Arqués, dont la lisière forme même sa limite naturelle au sud-est. Au milieu du bourg, coquet, avec ses chaumes tapis sous des bouquets de chênes el de frênes, un chemin vicinal, fortement encaissé, bifurque de la route d'Archelles vers les bois dont il contourne l'orée pour rejoindre Saint-Nicolas-d'Aliermont. Ce chemin, Jacques l'enfila. Il connaissait, dans cette direction, à quelques hectomètres du presbytère, au milieu d'un pâtis, une cahute abandonnée qui pouvait lui offrir un abri provisoire.
L'été était précoce. Juin débutait par des . chaleurs torrides. Vibrant de soleil, le fond de l'air prenait des transparences ambrées, et le ciel sans nuages tendait un dôme bleu crû
VÉMOUCHET
entre les arbres de la vallée, dont les foins fraîchement coupés dégageaient d'acres arômes. Le vagabond grimpa en soufflant la pente abrupte où le sentier courait entre deux talus crayeux, piqués de « pieds d'alouette » et de liserons.
Au bout de quelques minutes de marche pénible, il arriva devant la barrière du pâtis; il l'ouvrit et foula les hautes herbes, vers la cabane à demi écroulée dans un hallier de ronces et d'orties, et s'étendit voluptueusement sous son chaume crevassé.
« Mais, c'est parfait! s'écria-t-il, comme pour raffermir sa conviction. Si le frérot voyait ça, il en aurait la jaunisse. Et puis, on est chez soi, ici, on est dans ses meubles. »
Déjà familiarisé avec sa condition nouvelle, et comme si rien d'insolite ne s'était passé, il bourra sa pipe et se mit à fumer, l'oreille tendue au stridement des criquets.
Mais le soir même, sitôt que la température se fut rafraîchie, on le revit au village. Soit qu'il n'eût plus de tabac, soit qu'il lui manquât un Vendredi, notre Robinson s'était vite lassé de sa solitude et mettait quelque empressement à rentrer dans la civilisation. Impudemment, il alla de porte en porte raconter à sa façon l'histoire de sa rupture avec l'abbé. Un besoin de représailles fermentait en lui et il
VÉMOUCHET
s'excitait à ses propres paroles. A l'en croire, cette peste de Maria était cause de tout. Jalouse non moins qu'autoritaire, hargneuse encore plus que sournoise, il y avait belle lurette qu'elle cherchait à le faire balancer de la cure, et la faiblesse coupable de son maîtrç lui avait permis d'arriver à ses fins. Car il ne croyait à rien, lui, et on ne lui avait pas pardonné son refus d'entendre des homélies qui lui faisaient bouillir le sang.
« Ils me revaudront ça ! » concluait-il avant de porter ses doléances plus loin.
Cette nuit-là, il eut quelque peine à rejoindre son nouveau gîte. Bien que M. le curé fût en très bons termes avec la majorité de ses paroissiens et qu'au fond on lui donnât raison contre Jacques, il est si agréable d'entendre médire du prochain que le chenapan parut emporter les honneurs de la guerre. Régalé de grands bols de « boisson » et de petits verres de « calva », il put croire, dans les fumées de l'ivresse, qu'il n'avait rien perdu en quittant les hôtes de la cure. Le lendemain, par exemple, lorsqu'il s'éveilla, les tempes en feu, le ventre et la bourse vides, au creux du fossé où il avait roulé en voulant regagner sa cahute, il dut bien déchanter. Et pourtant, qui sait? La bête avait les dents longues et regrettait sa pitance, le fainéant sa vie désœuvrée. Mais c'était tout.
Pour un empire, Jacques, à ce moment, n'aurait pas voulu convenir de ses torts. La haine s'infiltrait dans son cœur, la haine du gueux pour le riche; de l'obligé pour le bienfaiteur, la haine de ce curé et de cette femme qu'il imaginait heureux de son infortune, mangeant bien, buvant sec à cette table d'où son couvert avait disparu, tandis que lui, pauvre manant, infortuné prolétaire, crevait de faim et de soif.
L'âme gonflée de malveillance, il se dressa de toute sa taille sur le talus du pâtis, face au village. De cette hauteur, son œil de rapace, dur comme une bille d'or dont il avait l'éclat, embrassait toute la vallée. Le soleil qui débordait les vertes frondaisons de la forêt, étagée^par gradins de chênes et de hêtres, tirait une buée des prairies humides de rosée, où des bœufs et des vaches, points roux sur cet immense damier d'émeraude, paissaient sans bouger. Et, sous le ciel où galopaient de bizarres nuages laiteux, chassés de la mer par un vent de grande altitude, des colonnes de fumée obliques et torses annonçaient les maisons perdues parmi l'envahissante végétation printanièré. Jacques ne voyait pas la cure, mais l'église émergeait du feuillage et, le calme idyllique du tableau ne faisant qu'exaspérer sa rage, il montra le poing au clocher.
LE MOU eu ET
« Ah I repus ! tartuffes ! sales bourgeois ! Pour sûr que vous me revaudrez ça ! » cria-t-il.
Sa musette contenait encore la moitié des croûtes escamotées la veille, derrière le dos de xMaria. Il les grignota et les arrosa d'eau claire, maigre déjeuner qu'un souper plus substantiel ne compensa point. Décidément, il fallait trouver une combinaison pour faire meilleure chère. Une fois leur curiosité satisfaite, les Roquevillais ne s'étaient pas mis longtemps en frais d'amabilité avec lui'. Plus un pot de « boisson », plus une ^ dorée » de pain et de beurre à espérer d'eux désormais. Jacques demanda de l'ouvrage : on se contenta de lever les épaules. Il s'avisa de tendre la main : en fait d'aumônes, on lui jeta des sottises. Kt il aurait péri d'inanition, si les ruisseaux de la vallée eussent été moins poissonneux et les pentes boisées des collines moins giboyeuses.
La nécessité, dit-on, rend industrieux. Tardive, mais définitive, sinon enthousiaste, la vocation du chenapan venait de se décider. Et, puisque le métier de mendigot ne lui réussissait non plus que ceux de parasite et de Robinson, baste ! il ferait autre chose. Dès lors, il s'adonna au braconnage et, après d'assez laborieux débuts, les mille et une petites misères et déceptions de tout apprentissage, il finit par joindre tant bien que mal les deux
bouts. A Roqueville, on savait bien, pardine ! qu'il faisait des hécatombes nocturnes de lapins et de truites, mais il opérait si adroitement qu'on désespérait de le pincer jamais en flagrant délit.
Ce que voyant, chasseurs et pêcheurs maugréèrent, et les fermiers, les propriétaires, toute la partie honnête du village l'eut en abomination. Avec sa haute casquette, sa blouse loqueteuse et vaseuse, son nez crochu à la façon d'un bec, ses yeux jaunes, sa face redevenue sèche, et ce je ne sais quoi d'efflanqué et de tanné qui caractérise les batteurs de routes et de bois, il terrorisait les vieilles femmes et les marmots qui se sauvaient à son approche, comme des poules que menace le vol circulaire d'un oiseau de proie. Le sobriquet lui en resta même : on ne l'appela plus que V Emoîichet et, sur le thème de ses prouesses, la légende broda des contes peu rassurants.
Les choses en arrivèrent au point que le conseil municipal de Roqueville commença à se préoccuper sérieusement de ce dangereux voisinage. Sans tabler sur les cancans des commères, on savait, par Maria, que M. le curé redoutait que son frère ne se livrât, tôt ou tard, à quelque tentative criminelle contre sa gouvernante ou contre l'un ou l'autre de ses
paroissiens. Et, pour prévenir un malheur, le maire convoqua Jacques Morge et l'invita poliment à chercher fortune plus loin. L'Emouchet, qui, pour des raisons mystérieuses, avait obtenu un bail en règle du propriétaire de sa cahute, refusa net. S'en aller? Et pourquoi? Et où donc ? Il s'était acclimaté ici et ne faisait tort ni mal à personne. On chasse les chiens errants et l'on expulse les interdits de séjour, mais lui n'était-il pas en règle avec la loi ?
« Monsieur le maire, dit-il arrogamment, je partirai quand ça me plaira, pas avant.
— C'est votre dernier mot ?
— Qui, et, vous savez, inutile d'insister. Je suis un gueux, un meurt-de-faim, un pauvre diable, tout ce que vous voudrez, sauf un malhonnête homme.
— Bien. A nous deux, mon gars! » décida François Michaud, le garde champêtre, au reçu des ordres du maire qui le chargeait de surveiller tout spécialement l'énergumène.
Les hostilités ouvertes par Jacques contre les hôtes de la cure entrèrent de ce fait dans une nouvelle phase.
JUSQUE-LA, on peut dire que Jacques ne comptait que des ennemis au village. Mais, du jour où il fut en butte à ce qu'il appelait les « persécutions » de Michaud, il y gagna quelques douteuses sympathies.
Il y avait à Roqueville, comme il y en a un peu partout, une demi-douzaine de mauvais sujets, buveurs, maraudeurs et querelleurs, près desquels le garde champêtre n'était point en odeur de sainteté.
Michaud, type du brave sous-officier retraité, portait crânement le poids de ses vingt ans de service et de ses dix campagnes. Il suffisait de le voir sanglé dans sa tunique, les jambes moulées dans son étroit pantalon bleu à passe-poil rouge, le képi sur l'oreille, la moustache en bataille, le regard clair et la démarche assurée, pour comprendre que ce vieux grognard-là ne transigeait jamais avec le devoir. Les fauteurs de désordre le craignaient comme la foudrQ qi le détestaient cor-
VÉMOUCHET
dialement pour racharnement qu'il mettait à les traquer. Quand il tenait son homme au collet, c'était une affaire réglée : tel un bouledogue, on l'eût assommé sans lui faire lâcher prise. Aussi les pires chenapans de l'endroit hésitaient-ils à lui chercher noise.
Toute cette racaille fréquentait au Café de V Enigme, patron Boquignolle, dit V « Albinos », à cause de son poil blond, de sa peau blafarde et de ses paupières enflammées par une conjonctivite incurable.
Ce cabaret, à maints signes, dénotait un tour d'esprit assez original chez son tenancier. Pour y accéder, il fallait prendre le chemin vicinal de là forêt. On franchissait un ponceau en dos d'âne, sans garde-fou, sous lequel coulait un filet d'eau détourné de l'Aulne et qui la rejoignait cent mètres plus bas en formant îlot avec elle. Derrière la masure aux murailles de grès et de pisé qu'était ce cabaret, une partie de l'îlot était occupée par un jardin, un pavillon champêtre et un bassin d'où émergeaient des touffes de glaïeul. Sur la façade enguirlandée de roses, une enseigne ne laissait pas d'intriguer les promeneurs non avertis. On y lisait, en « gothique » pompeuse : A Vîle de V Énigme et, en petits caractères : Etablissement de pisci c^ilt lire.
Au vrai, T « énigme » était plutôt transpa-
VÉMOUCHET
rente et un amateur de rébus en eût trouvé la clé dans le sous-titre de l'enseigne. Avec son commerce de mastroquet, le sieur BoquignoUe cumulait l'élevage des truites. C'est-à-dire que, comme Jacques Morge, il allait jeter l'épervier dans la rivière, pour garnir son vivier. L'établissement de pisciculture n'était qu'un réservoir de braconnier et le malicieux bonhomme avait trouvé là matières à plaisanteries faciles.
D'ailleurs, les aspirations d'un braconnier comme BoquignoUe relevaient d'un autre idéal que celles d'un braconnier comme Jacques. La pêche prohibée a ses mercenaires et ses dilettantes. L'Emouchet était des premiers. Avec toute son astuce et tout le brio qu'il mettait à son jeu, il n'en personnifiait pas moins le braconnier vulgaire, qui ne cherche qu'à gagner son pain et qui ne viole la loi qu'à son corps défendant. Tandis qu'avec le tenancier de V Enigme, c'était une autre affaire. Lui braconnait, non seulement pour doubler ses revenus, mais surtout par goût, par instinct, par gloriole.
« Qui que vous voulez? J'ons ça dans le sang », disait-il.
Et le fait est que tous les gardes champêtres, tous les gendarmes du monde n'y eussent rien pu. Depuis vingt ans qu'il exerçait cette « industrie », BoquignoUe ne comptait plus
VÉMOUCHET
ses condamnations. Au début, il avait suivi l'exemple de ses confrères, parbleu I il s'était garé du danger. Moins avisé ou moins chanceux que Jacques Morge, ce jeu de ruse avait usé sa patience. Sans plus se soucier des conséquences, il fît donc preuve d'une extraordinaire audace qui, disons-le, se traduisit par d'assez bons résultats. Verbalisait-on contre lui? Rubis sur l'ongle, il payait l'amende, sachant comment se dédommager. Lui confisquait-on ses filets? Il en fabriquait d'autres. L'emmenait-on en prison? Il y subissait très philosophiquement sa peine. A la fin, il passa pour incorrigible et il connut les avantages d'une réputation bien établie. De dix lieues à la ronde, on venait voir ce fameux braconnier et se disputer sa marchandise. Cuisinier à ses heures, il avait une recette à lui pour préparer le salmo fario^ comme il avait un procédé à lui pour le prendre. Grillé à point, savamment assaisonné de beurre, de crème et de fines herbes, relevé en outre d'un filet de vinaigre, cela faisait un plat de roi. D'avance on s'en pourléchait les lèvres et, pour y goûter, il n'était point de ladre qui ne mît volontiers la main au gousset. Dans la cour de V Énigme^ autour du vivier, sous des tonnelles drapées de volubilis et de vigne vierge, une foule de citadins venaient s'attabler, chaque dimanche,
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devant de rustiques guéridons. Ils passaient sur le cidre douteux et le vin détestable de Boquignolle pour savourer ses truites. Délectation quasi religieuse, rehaussée d'un spectacle qu'offrait gratis pro Deo à sa clientèle l'aimable commerçant. Tandis que nos fines bouches jouaient amoureusement des dents, l'Albinos, son filet sur l'épaule, s'approchait du bassin tout foisonnant de truites. Bien campé sur ses jambes, le buste un peu de biais, il ramenait le bras droit en arrière et, soudain, d'un vigoureux élan, jetait l'épervier qui se déployait en cercle sur la nappe liquide et, entraîné par le poids des plombs, coulait à pic, formant nasse et capturant du même coup dix ou douze livres de poisson. On applaudissait à l'exploit et l'on se levait de table pour admirer de plus près ses prises, dont les écailles pailletaient d'argent l'herbe éclaboussée d'eau et de soleil. Quant aux gourmets qui dési- ^ raient emporter une bourriche de truites fraîches, force leur était de prévenir leur homme au moins huit jours à l'avance, tant les commandes affluaient. Aussi, d'avril en septembre, on faisait queue à sa porte, comme jadis les Parisiens à celles des boulangers du siège. Aussi ses juges de la correctionnelle s'intéressaient à lui et le faisaient bénéficier d'une flatteuse indulgence. En tout
VÉMOUCHET
cas, c'était Tâge d'or de son établissement. On le laissait maître de la rivière qu'il mettait en coupe réglée ; on aspirait à pénétrer dans son intimité, à lui serrer la main, à recueillir ses impressions de braconnier, ses histoires de pêche nocturne... Q.ue dis-je? On Térigeait à la hauteur d'une gloire locale ; on le considérait comme un bienfaiteur de Roqueville, où affluaient les étrangers, où sa présence triplait, quintuplait le chiffre des affaires. N'eût été son casier judiciaire, les électeurs auraient été capables de lui décerner les honneurs municipaux.
Malheureusement, François Michaud, nommé garde champêtre sur ces entrefaites, ne l'entendit pas de cette oreille. Prenant ses devoirs au sérieux, ce diable d'homme refusa de partager l'engouement général pour le cafetier-braconnier. Une grêle de procès-verbaux s'abattit sur l'Albinos et, coûte que coûte, les bons juges de Dieppe durent se rappeler l'esprit de la loi et appliquer à l'incurable récidiviste des peines de plus en plus sévères.
La déception du sieur BoquignoUe fut réelle. Certes, il n'était pas homme à jeter le manche après la cognée. Il avait la foi qui sauve et il devait à sa réputation de mépriser ces vétilles. Néanmoins, une impatience crois-
VÉMOUCUET
saute, une certaine amertume perçaient sous son volontaire stoïcisme. Un dimanche, entre autres, où 'son vivier était à sec et où il attendait une bande de gourmets dieppois, il se crut déshonoré parce que Michaud, ayant pris vent de l'expédition projetée, le cueillit au beau moment où il rentrait avec un plein seau de truites. Comme Vatel, il se serait bien transpercé la poitrine. En tout cas, Michaud fut à jamais perdu dans son esprit. N'ayant pas le choix des armes et sachant le vieux chevronné on ne peut plus susceptible sur le chapitre de sa dignité, il chercha à le ridiculiser, le surnomma Cotiche-Debont en raison de ses factions nocturnes et, tout en continuant d'affecter un beau mépris à son égard, il manœuvra de manière à monter les têtes contre lui.
Jacques était tout ensemble un client assidu de V Enigme q\. l'un de ses fournisseurs attitrés. C'est là, en effet, qu'il écoulait le produit de ses rapines. Les volailles et les lapins de Maria avaient été fort bien accueillis par le cabaretier et les truites du drôle ne l'étaient pas moins. Mais tout service réclame une récompense. En échange donc, Boquignolle, propriétaire de l'herbage et de la masure où se terrait Jacques, l'exemptait de loyer, lui graissait la patte et lui rinçait le bec. Le soir, à l'heure du « jonquin » et des dominos, dans
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la salle enfumée du cabaret, l'Émouchet, attablé en compagnie d'une élite d'ivrognes, le grand Pelcot, le petit Giffard, Malesherbes dit Fil-en-six et Piquavet dit le Pompier, écoutait le cafetier qui raillait cette vieille baderne de Couche-Debout. 11 y avait quelque chose d'admirable dans la façon dont Boquignolle s'y prenait pour exciter son auditoire contre le garde champêtre. En bon ironiste, il se gardait bien de dire du mal de lui. Au contraire, il semblait découvrir à François des qualités qu'on ne lui soupçonnait pas.
« A tout prendre, expliquait-il — et à peine l'éclat plus dur de ses prunelles, enfoncées et comme vrillées entre les bords écarlates de ses paupières, décelait-il la ténacité de sa rancune — je m'demande pourquoi vous y en voulez tant, à çu paure homme. Il fait s'n'affaire, épas? A sa place, vous ne seiez guère plus commodes et, y a point, Couche- Debout tant qu'on voudra, fiérot, grogneux, déplaisant, est un rude gars tout de même et qui vous fait la nique à tous. »
Jacques, naïf en cela, se laissait prendre au piège.
« A tous, excepté bibi! » s'écriait-il.
Et, fièrement, il rappelait ses prouesses et qu'après tant de nuits passées à le traquer, Michaud était encore bredouille.
VÉMOUCHEr
«Espère! T'y passeras comme l's'autres, mon fils », répondait Boquignolle.
Là-dessus l'Emouchet s'emballait. Il racontait comment il s'y prenait pour dépister le garde, les tours pendables qu'il lui jouait, ses feintes, ses stratagèmes. Par exemple, voulait-il pêcher sans crainte d être dérangé? Pendant la journée, il s'occupait ostensiblement de confectionner des collets, comme avec l'intention de faire la guerre à Jeannot-Lapin. Michaud courait aussitôt s'embusquer dans les garennes confiées à sa surveillance et, au moment psychologique, la rivière était libre. Du reste, Jacques avait plus d'une ficelle dans son sac. Quand on le serrait de trop près, il piquait une tête de la rive, nageait entre deux eaux, reparaissait sous une souche et, là, hors d'atteinte, sauvé, respirait.
Les buveurs s'égayaient de ces anecdotes. Des éclats de rire, des battements de mains saluaient les effets oratoires de Jacques. Quel matois, quel finaud 1 Et qu'il était donc farce ! Avec une bonne grâce, calculée de manière à n'être point suspecte, Boquignolle lui-même s'avouait battu par ce virtuose du braconnage.
« Gît, mon fils ! disait-il en remplissant d'eau-de-vie de cidre la tasse du héros. Un petit gloria pou ta peine. Tu l'as point volé, da! et cha te donnera du souffle.
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— A la vôtre, les copains! » criait Jacques en trinquant avec le carafon du cabaretier.
Mis en verve, ivre d'orgueil autant que d'alcool, rÉmouchet cherchait à renchérir. Gonflant ses biceps de discobole, bombant sa vaste poitrine, il déclarait qu'aussi vrai que son hypocrite de frère et cette vieille chipie de Maria auraient affaire à lui, le garde passerait l'arme à gauche un de ces quatre matins. Il n'était pas méchant, mais fallait pas qu'on l'embêtât ou il cognait dur. A ce moment Boquignolle resserrait sa tactique. Il devenait sceptique, il réservait son approbation.
« Mon fils, cha se dit, ces choses-là. Cha se fait point.
— Eh bien, qui vivra verra ! hurlait Jacques. Penses-tu qu'il me fait peur, ton Couche- Debout?
— Je ne dis'point et l'on sait que t'es solide. Tout de même il est d'aplomb étout.
— N'empêche que si je le chope dans un coin... »
Et, rageant d'être contredit, Jacques martelait la table du poing, s'emportait en menaces terribles.
« Je te dis que j'aurai sa peau, entends- tu, vieux ?
— Gare qu'il n'ait la tienne. »
Le bonhomme, à califourchon sur une
VÉMOUCHET
chaise, les coudes appuyés au dossier, plongeait sa face blafarde pour dissimuler un équivoque sourire et parlait si froidement, si posément, que rÉmouchet écumait comme un hydrophobe.
« Méfie-tè, lui dit Boquignolle, un jour où ils étaient seuls. J'ignore qui, mais sûr qu'y a un cafard parmi les gars. Tes propos ont été clabaudés à Couche-Debout. Il ne sort censément plus sans s'n arsenal. S'il t'accape...
— C'est ainsi ? gronda l'Emouchet, Bon ! Je lui rendrai la monnaie de sa pièce. »
Boquignolle répondit qu'il n'aimait pas les fanfaronnades. Jacques n'avait pas seulement d'arme! Et puis à quoi sert d'en avoir lorsqu'on ne peut s'en servir? Mais l'Emouchet ne l'écoutait pas, l'œil dans le vague.
« Ah ! dit-il, si j'avais un flingot, un bon flingot !
— Pour aller à lapins?... Cha fait trop de raffut, tiens-t'en aux fils de laiton.
— Il s'agit bien de lapins.
— De quoi alors?
— De Couche-Debout... »
Boquignolle éclata de rire.
« Comme t'y vas !
— Eh bien, passe-moi seulement de quoi me payer un lefaucheux.
— Comme t'y vas ! répéta le bonhomme.
Un lefaucheux, sapré mâtin! I te faudrait dans les chinq pistoles et t'aurais pas core grand' chose de fameux à çu prix-là.
— Aboules-en quatre et n'en parlons plus.
— Heu! heu!... Et tu crès que t'auras un lefaucheux aveuc quatre pistoles?
— Je m'arrangerai toujours bien, dit Jacques. S'il le faut, j'arrondirai la somme. »
BoquignoUe hésita encore un peu.
« Heu! heu! quatre pistoles, quatre pistoles, je sons point près d'en revèr la couleur... Enfin, atendu comme cha et j'veux bien t'obliger, mè... Seulement, point de coup d'tête. On cause, on cause, mais plus on z'en fait, moins on z'en dit. Sieu je crèyais que tu vises le garde, t'aurais point un liard.
— Mettons que je blague. Aboule ! »
BoquignoUe cessa de se faire tirer Toreille. « Merci ! fît l'Emouchet en empochant la
somme. Quarante balles, mon fiingot ne vaudra pas cher, mais Couche-Debout n'est pas difficile. »
Le cabaretier ne répondit rien. Toute la journée, il demeura taciturne, avec le regret peu^t-être de ses quatre pistoles, une grosse somme dans les mains de ce soiffard de Jacques qui était bien capable d'en faire une bonne beuverie au lieu d'acheter un fusil. Mais, le lendemain, il se dérida : l'Emouchet était allé à
L'ÉMOUCUET
Dieppe, d'où il avait ramené subrepticement une arme de chasse et des cartouches chargées de chevrotines.
URANT quelques semaines, rien ne vint dé-
frayer la chronique de Roqueville. François Michaud avait beau redoubler de vigilance, Jacques lui glissait littéralement entre les doigts. Et le garde n'avait pas les rieurs pour lui depuis certaine mésaventure : sciée en deux par l'Emouchet, une planche qui lui servait à franchir le ruisseau s'était effondrée sous son poids. On imagine la joie de Boquignolle et de sa clique qui, prévenus, s'étaient embusqués un peu plus loin pour ne pas rater ce beau spectacle.
« Ben ! Couche-Debout, qui que tu fais à barbotter là-dedans ? Est-i que tu veux mettre de l'iâ dans ton cidre?
— I se crè aux bains de mè, dit le grand Pelcot.
— Excusez, dit le petit Giffard. I arrose ses galons, c't'homme.
— • Non, dit Fil-en-six. I lave son moucheux. Épas, le Pompier?
VÉMOUCHET
— Mè, répondit spirituellement Piquavet, je pensais qu'y mettait l'feu à la rivière et je galopais pou l'éteindre.
— Vous n'y êtes point core, dit Boquignolle. François se dérange. Il nous fait cocurrence, à nous deusse l'Emouquet. »
Et, trempé, furieux, le garde-champêtre avait regagné le bourg sous une pluie de quolibets- Mais cet échec, cette humiliation, loin de refroidir son zèle, le stimulèrent tellement qu'on put s'attendre à un proche dénouement de la lutte où les deux hommes s'obstinaient.
L'attente ne fut pas trompée. Encore n'avaiton rien prévu de si tragique : un matin, dès les premières lueurs de l'aube, quelques bambins, qui allaient cueillir des fraises sous bois, trottinaient gaiement par le chemin vicinal lorsque, à un coude de la cavée, ils crurent apercevoir un cadavre. Epouvantés, ils se rabattirent vers le village pour y répandre la nouvelle. Le maire et son secrétaire, l'instituteur communal, furent les premiers avertis. Ils coururent d'abord chez le garde champêtre, ne le trouvèrent pas, le crurent déjà parti et se précipitèrent vers la cavée, suivis d'un groupe de villageois qui, en route, faisait boule de neige.
On espérait encore que les enfants s'étaient mépris. Il fallut pourtant se rendre à l'évi-
tÉMOUCHET
dence. A cent mètres du bois, le chemin vire à gauche et s'encaisse profondément. Sur là droite, un talus presque à pic le domine d'une vingtaine de pieds. Or, un cadavre gisait bel et bien au pied du talus et ce cadavre, sanglant, défiguré : c'était celui de Michaud. Le malheureux avait reçu une double charge de chevrotines dans la tête. Son képi, sa tunique étaient éclaboussés de débris de cervelle et d'esquilles. Autour de lui une large flaque de sang noirâtre achevait de se coaguler.
M. Antaume, le maire, était un homme de décision. D'un geste, il cloua sur place les paysans qui l'escortaient et, aidé de l'instituteur, procéda aux premières constatations, après avoir rédigé à l'adresse du parquet de Dieppe, sur une feuille de son calepin, un bref télégramme qu'un des témoins se chargea de porter rapidement à la poste.
Les coups de fusil avaient été tirés de haut en bas, certainement de la crête du talus. Les bourres furent retrouvées, accrochées à une touffe d'herbe, à mi-hauteur de cette rampe. Au sommet, des buissons d'épine portaient trace de brisures. L'assassin avait dû s'embusquer entre deux fourrés, de manière à commander la route, tout en restant lui-même invisible.
Il s'agissait donc d'un guet-apens.
VÉMOUCHET
Ce premier point établi, le maire s approcha avec précaution du cadavre. Le gazon, la terre, humides de rosée, étaient foulés dans un rayon de plusieurs mètres. Son coup fait, l'assassin était venu se pencher sur sa victime. Des empreintes se relevaient, très nettes. Les unes provenaient évidemment des bottes du garde champêtre ; elles s'arrêtaient à ses pieds et leur pointe était tournée vers la forêt. Les autres, au contraire, se dirigeaient sur Roqueville et ne pouvaient avoir été faites que par une personne chaussée de sabots. C'était là un précieux indice. M. Antaume prit le décalque de ces dernières empreintes, de crainte que quelqu'un ne les effaçât, intentionnellement ou non. Après quoi, il posta des factionnaires autour et à une certaine distance du cadavre, avec ordre de laisser tout en état jusqu'à l'arrivée de la justice, et se retira, toujours suivi de ses deux ou trois quarterons de badauds.
Le premier moment de stupeur passé, un grondement de colère était monté de la foule :
« Est l'Emouquet ! »
Et, brusquement, comme on arrivait devant le bouge de Jacques, des cris de mort furent poussés; une houle humaine que M. Antaume et le maître d'école cherchèrent vainement à endiguer déferla sur l'herbage.
Par bonheur, la bête n'était pas au gîte. Les
recherches des paysans, toutefois, ne demeurèrent point sans résultat. Ils découvrirent, sous des fagots entassés à l'intérieur de la bicoque, un fusil de chasse, le lefaucheux acheté par Jacques avec l'argent du tenancier de Y Enigme. L'arme étant déchargée, le canon encore noir de poudre, les soupçons des Roquevillais se trouvèrent amplement justifiés. En outre, les cartouches ramassées près du fusil étaient à chevrotines.
« Plus de doute ! Est ben l'Emouquet ! s'écrièrent en chœur les paysans.
— L'Emouquet? fit une grosse femme qui venait du village et ignorait encore la cause de ce rassemblement. Mais je sors quasiment de le vèr.
— Tè, la Rose ? Et oyou que tu l'as vu ? » Vivement, M. Antaume glissa à l'oreille de
la paysanne :
« Dites : dans la forêt.
— Dans la forêt », répéta machinalement la commère.
La foule se rua de ce côté.
« Oufl soupira M: Anta;ume. Maintenant que nous voilà tranquilles, expliquez-vous. Rose. Où Jacques Morge est-il réellement?
— Cheuz Boquignolle. Je viens de le vèr en passant.
— Vitel dit M. Antàume à l'instituteur. Il
VÉMOUCHET
faut s'assurer de sa personne avant qu'on ne puisse lui faire un mauvais parti. »
Le cabaretier était devant sa porte ; grimpé sur une échelle, un sécateur à la main, il émondait les rosiers qui égayaient la façade du Café de V Enigme.
« Qui qu'y a donc ? demanda-t-il en mettant pied à terre.
— Jacques Morge est ici ? »
Boquignolle, l'air embarrassé, tortilla sa casquette entre ses doigts, sans se décider à desserrer les lèvres.
« Je sais qu'il est chez vous, dit M. Antaume, et je tiens à le voir immédiatement.
— Faites excuse, monsieur le maire. On n'dit point non. Seulement, sieu vous ai besoin d'y causer , i n'est guère en état. »
Sans répondre, M. Antaume écarta Boquignolle, pénétra en compagnie de l'instituteur dans la salle de l'établissement.
« Pardi ! » fit-il.
Ivre-mort, Jacques Morge ronflait à poings fermés sur une table, et les plaques de boue, les taches sanglantes qui mouchetaient ses loques n'avaient pas encore eu le temps de sécher.
QUR le coup de dix heui;es, c'est-à-dire deux ^ heures à peine après l'envoi de la dépêche du maire, cinq gendarmes à cheval, dont un brigadier, entrèrent au galop dans Roqueville. Dès qu'ils eurent attaché leurs montures dans la cour de l'unique hôtellerie de la localité, M. Antaume en détacha deux vers la cavée et fit garder le Café de V Enigme par les autres. L'Émouchet dormait toujours. Il dormait encore quand le procureur de la République, le juge d'instruction et son greffier débarquèrent du train, le premier qu'ils avaient pu prendre. Le maire les mena immédiaternent sur les lieux du crime. Leur rapide enquête ne fit que corroborer ses déductions personnelles : la préméditation était nettement établie. Et, dès qu'ils connurent l'histoire des démêlés de Jacques avec Michaud, leurs derniers doutes tombèrent.
De retour à Roqueville, où le cadavre du garde avait été transporté aux fins d'autopsie,
le parquet prit ses dispositions pour interroger Jacques, enfin réveillé. Les gendarmes lui avaient mis les menottes, pendant son sommeil et il était assis entre eux, dans la salle du cabaret. Le brigadier, d'ailleurs, l'avait déjà sondé. Surpris ou feignant la surprise, il s'était frotté les yeux en bredouillant de vagues dénégations. Comme ses idées n'étaient pas encore bien lucides, ses gardes lui avaient fait prendre quelques gouttes d'ammoniaque étendue d'eau. Il paraissait maintenant en état de s'expliquer, mais l'interrogatoire n'en alla pas beaucoup mieux pour cela. Le fait est qu'on n'avait jamais vu d'inculpé plus récalcitrant. Il récusait toutes les charges accumulées sur lui; il n'avait pas vu Michaud, il ne savait rien de l'attentat, il était innocent comme l'enfant qui vient de naître...
« Où avez-vous passé votre nuit? coupa le procureur.
— J'ai tendu des collets. Mais pas dans la forêt, non, pias par là, je vous jure î De l'autre côté de la vallée, dans les bois de Thibermont. Même que j'ai pris six lapins de garenne et que je les ai cédés à Boquignolle qui peut vous le certifier. »
Ces messieurs sourirent : le système de défense adopté par l'inculpé ne tenait pas debout. Pour la forme, le procureur demanda au caba-
VÉMOUCHET
retier ce qu'il y avait de vrai dans cette allégation de Morge.
« Ma fi, dit à mi-voix Boquignolle, pour m'a voir apporté des lapins, y a point, il m'n'a ben apporté. Mais, pour dire où qu'il les a pris, est malaisé, attendu que j'étions point ensemble c'tte nuit et que j'ignore censément s'il a braconné sur Arques ou sur Thibermont.
— Parbleu ! » murmura le brigadier.
Le procureur se retourna vers Jacques, qui regardait son ami l'Albinos d'un air mi-furieux, mi-hébété.
« D'où proviennent ces taches de sang que je remarque sur vos habits? »
L'Emouchet montra ses mains zébrées de récentes écorchures.
« C'est bien simple, je me suis déchiré aux ronces du bois et j'ai essuyé le sang à ma blouse.
— Il a réponse à tout, dit un gendarme à l'oreille du maire.
— Et, poursuivit le procureur, comment expliquez-vous la présence chez vous d'un paquet de cartouches et d'un fusil fraîchement déchargé ? »
Cette fois Jacques se troubla. Il ne s'attendait pas à cette question dont la g^ravité ne pouvait lui échapper. Ses yeux cherchèrent
ÛÉMOUCHET
ceux de BoquignoUe, mais celui-ci se détourna, peu soucieux apparemment de lui suggérer une réponse plausible.
« Qu'attendez-vous ? » intervint le juge d'instruction.
L'Emouchet, mis au pied du mur, convint que l'arme lui appartenait", mais il eut soin d'ajouter qu'il l'avait acquise pour tirer des chevreuils dans la forêt, et qu'il ne s'en était jamais servi.
« Allons doncl dit le juge, l'âme du canon et la batterie sont encore encrassées par les deux cartouches que vous avez brûlées hier au soir.
— Voilà qui est raide ! protesta le misérable. Avant de prétendre que j'ai brûlé des cartouches, vous pourriez bien vous renseigner. Les avez-vous comptées, mes cartouches? Je prouverai que je n'en ai acheté que vingt.
— Nous sommes d'accord, répondit le procureur. Le paquet n'en contient plus que dixhuit.
— Où sont les deux autres ?
— Ce n'est pas à vous de le demander.
— Bon sang ! S'il n'y a pas de quoi perdre la boule ! » dit rageusement l'Emouchet.
Le procureur avait fait transporter le cadavre du garde chez BoquignoUe. Sur un signe de lui, les gendarmes obligèrent Jacques
VÉMOUCHET
à se lever et le conduisirent devant la table où gisait Michaud.
« Reconnaissez-vous la victime ?
— Oui, monsieur le procureur.
— Et vous niez toute participation au crime ?
— Pour sûr que je nie ! s'écria Morge avec un tressaillement vite réprimé et en considérant sans trop d'émoi la sanglante dépouille. Je ne suis pour rien dans cette aflfaire-là et je n'y comprends goutte. C'est par le brigadier que j'ai appris la mort de ce pauvre Michaud.
— Misérable ! fit M. Antaume, indigné de tant de cynisme. Ce pauvre Michaud ! Vous étiez moins indulgent pour lui de son vivant, Niez-vous aussi avoir proféré des menaces de mort contre le garde champêtre ?
— On dit tant de choses quand on est en ribote ou même un peu en colère 1 Voyons ! si j'avais voulu le tuer, ce Michaud, je ne serais pas allé le crier sur les toits.
— Savoir, dit M. Antaume. Tous les criminels commettent des imprudences. Et c'est heureux pour la justice !
— Allons 1 dit Jacques d'un ton farouche. Je vois ce qui en est. Mon frère vous a monté le coup. »
M. Antaume dédaigna de relever l'insinua-
tion. Il fit du champ aux magistrats qui, devant le résultat négatif de la confrontation, donnèrent Tordre d'emporter le corps à la mairie, où le médecin-légiste devait l'autopsier.
Pendant que deux gendarmes s'occupaient de ce transport, juge et procureur se livraient à un examen méticuleux de l'inculpé. Le second paraissait légèrement perplexe. Il prit à part M. Antaume.
« Pardon, monsieur le maire. Ne m'aviezvous pas dit que l'assassin devait avoir des sabots? »
M. Antaume jeta les yeux sur Jacques : Jacques avait des souliers.
« Ah ! ça mais...
— Ne concluons pas trop vite, dit en souriant le magistrat. Il a pu changer de chaussures. Nous allons bien voir, d'ailleurs... » Et, s'adressant à l'Emouchet : « Où sont vos sabots ? »
La justice avait décidément affaire à forte partie.
(( Mes sabots?... Quels sabots ? dit le misérable, avec une expression de surprise qui, si elle n'était pas sincère, témoignait d'un prodigieux don de comédien. Je n'ai jamais eu de sabots, moi ! Demandez plutôt à mon frangin.
— Diable ! murmura M. Antaume, je finis par m'y perdre.
VÉMOUCHET
— A moins, dit tout bas le procureur, qui poursuivait son idée... A moins que l'inculpé n'ait... emprunté les sabots d'un voisin pour égarer nos soupçons.
— Possible, dit gravement le brigadier. On a vu des « alébis » de cette force-là.
— Oh ! c'est une simple hypothèse, dit le procureur. Encore n'y attachè-je qu'une importance toute relative. Nous avons, en effet, M. le Juge et moi, une autre idée en tête, acheva-t-il, en regardant fixement BoquignoUe.
— On pourrait toujours la vérifier, cette hypothèse ?
— Certes. Rassemblez les habitants, brigadier. Il s'agit de savoir. Monsieur le maire, si l'un de vos administrés n'a pas perdu, depuis peu, une paire de sabots.
— Mon Dieu, dit M. Antaume, le rassemblement de mes administrés ne sera pas long à faire, car ils sont tous massés devant le cabaret. »
JACQUES, du fond de la salle, n'avait pu surprendre une syllabe de ce colloque. Plus calme, il en attendait patiemment la fin. Sans doute songeait-il que ces messieurs n'étaient point aussi sûrs de sa culpabilité qu'ils le voulaient bien dire, puisqu'ils éprouvaient le besoin de délibérer. Et au brigadier qui lui conseillait de se rendre à l'évidence, il répondit rudement qu'il n'avait rien à retrancher ni à ajouter à ses premières déclarations et qu'il ne soufflerait plus mot avant d'avoir obtenu l'assistance d'un avocat. Par contre, BoquignoUe ne semblait pas du tout dans son assiette. Il avait tendu l'oreille et quelque chose devait le tracasser, car ses mâchoires en mouvement, la nervosité de ses gestes indiquaient un vif désir de^prendre part à l'entretien. A la fin, voyant le brigadier gagner la porte, il le tira par la manche.
« Vous donnez donc point la peine, mon brigadier. »
VEMOUCHET
Et, allant au procureur :
« Mon président, dit-il^ tout en coulant un regard inquiet vers le prisonnier, j 'accusons personne, non da. Mais, y a point, on m'a volé mes sabots.
— Bah ! fit le magistrat vivement intéressé. Vous ne pouviez pas nous dire ça tout de suite ?»
De nouveau, le cabaretier lança du côté de Jacques un regard étrange, et sa voix s'assourdit davantage.
« J'savions-fy ? Vous êtes ben bon d'vous occuper de c'tte misère.
— Quand vous les a-t-on volés, vos sabots?
— Hier au soir.
— Où étaient-ils ?
— Su le pas de ma porte.
— Et vous vous êtes aperçu de leur disparition?...
— Au moment de fermer boutique.
— Il faisait nuit?
— Censément.
' — Qui aurait pu les prendre?
— Cha !... dit évasivement Boquignolle.
— Vous ne soupçonnez personne ?
— Personne.
— Pas même... Jacques Morge ?
— Non, da.
IJÉMOUCHET
— Bizarre ! » murmura le procureur.
Il ouvrit la porte du café. Une clameur salua son apparition ; des gourdins, des fourches, des fléaux, des faucilles frémirent en l'air : les Roquevillais, retour de leur battue inutile et mis au courant de l'arrestation de l'Emouchet, s'attendaient à la sortie prochaine de leur ennemi.
« Silence î ordonna le procureur. Mes amis, lé sieur Boquignolle se plaint d'avoir été victime d'un larcin... »
Les clameurs, loin de s'apaiser, s'exaltèrent, couvrirent la voix du magistrat.
« S'agit ben de cha ! L'Émouquet 1 l'Émouquet ! A mort !
— • Silence!... Ses sabots lui ont été volés hier au soir, assure Boquignolle. Quelqu'un aurait-il eu vent de l'affaire?... Mais écoutez donc, sapristi! Il faut que la lumière se fasse sur ce point. Autrement, nous serons obligés de relâcher Jacques Morge.
— Est lui l'assachin î A mort ! A mort !
— Entendu ! Mais je vous le répète, j'ai besoin de savoir ce que sont devenus ces sabots.
— Oui, il y va de votre intérêt, croyez-en M. le procureur, ajouta M. Antaume. Allez fouiller vos haies, vos granges, vos jardins... Tenez ! fit-il en tirant deux pièces de cinq
VÉMOUCHET
francs de sa poche. J'offre une prime de deux écus à qui les rapportera.
— Deux écus ! glapit un enfant. Alors, c'est pour moi.
— Hein ! dit le procureur, c'est toi qui as volé les sabots ? »
Rouge jusqu'aux oreilles, l'enfant protesta : « Oh ! non, monsieur. Pour ça non ! je les ai trouvés.
— Où? »
Evidemment sincère, le gamin s'expliqua.
11 était enfant de chœur. En se présentant au presbytère, de bonne heure, il avait remarqué qu'une plate-bande du jardin était en piteux état. Intrigué, il s'était penché sur les mottes fraîchement remuées, avait aperçu la pointe d'un sabot et déterré la paire. Sans rien dire à personne, il les avait apportés à la maison : trop grands pour lui, il avait l'intention de les offrir plus tard à son frère aîné qui était soldat.
« Va vite les chercher! » commanda le procureur.
L'enfant revint au bout de cinq minutes avec les sabots.
« Est-ce à vous, Boquignolle ?»
Le cabaretier, très pâle, saisi d'un tremblement nerveux, examina rapidement les sabots.
« Da-oui... Est ben les miens.
— Monsieur le maire, dit le magistrat, passez-moi donc votre décalque. »
M. Antaume déplia le journal où il avait pris les empreintes de pas laissées par l'assassin, près du cadavre. Les sabots s'adaptèrent exactement au dessin.
«Brigadier! dit le procureur en désignant Boquignolle. Arrêtez aussi cet homme ! »
ENDANT cette scène dramatique, Téglise du
A village offrait un refuge à deux pauvres âmes.
L'écho des événements de la matinée avait troublé jusqu'à la paix de la cure. Maria, sortie pour faire quelques emplettes, avait appris le crime et la capture de Jacques Morge. Affolée, la gouvernante était précipitamment rentrée au presbytère, pour empêcher que la nouvelle ne surprît trop brusquement M. le curé, et, avec tous les ménagements nécessaires, elle lui en avait fait part. L'abbé Morge, en cette circonstance douloureuse, n'avait pas montré son courage habituel. C'était tout juste s'il avait eu la force de se traîner jusqu'à l'église, où Maria s'était rendue avec luL
Ils priaient tous les deux, agenouillés sur le carrelage, dont ils ne paraissaient sentir ni la dureté ni la fraîcheur. Un rais de soleil, échappé des vitraux, traversait timidement, sans l'égayer, Tombre qui pesait sur leurs
VÉMOUCUEl
épaules voûtées, et de ces deux corps prosternés rien ne bougeait que les doigts égrenant un rosaire.
Vers midi, alors que le curé et la gouvernante continuaient de prier, un homme se glissa dans l'église et toussa, comme pour attirer l'attention des deux fidèles. Abîmés dans leur désolation, ils n'entendaient pas. L'homme s'était décoiffé et signé. Il s'avança sur là pointe des pieds, entre la, double rangée de stalles, fit une génufl exion devant la grille close du chœur et toucha l'abbé Morge au bras.
• « Mille pardons, monsieur le curé, mais je voudrais vous dire un mot.
— Ah ! c'est vous, Benoît ! » balbutia l'abbé Morge en reconnaissant son sacristain.
Benoît savait pourquoi le prêtre et sa gouvernante étaient à l'église. Q.ue s'était-il donc passé depuis leur départ de la cure ? Une lueur d'espoir revint à Maria. Quelque miracle de la sainte Vierge peut-être ?
« Nous sortons, dit-elle. Vous pourrez mieux vous expliquer dehors' avec M. le curé. »
Sous le porche tous trois s'arrêtèrent.
« Voici, monsieur le curé, dit vivement Benoît. Vous vous êtes tourné le sang trop yite. Ceux de Dieppe viennent d'arrêter Boquignolle. Il paraît que ces messieurs sont d'avis que le cafetier n'a point la conscience nette.
VÉMOUCtlET
Vous savez que votre frère continue à nier. Possible en somme que ce soit l'autre qui ait fait le coup. »
Et, sans remarquer l'extrême pâleur du prêtre, ni son air égaré, tout à la joie d'apporter de meilleures nouvelles, le sacristain raconta l'histoire des sabots, soi-disant volés au cabaretier et retrouvés par l'enfant de chœur. Devant l'attitude incompréhensiblement embarrassée du bonhomme, le magistrat, expliqua-t-il, avait résolu de le faire écrouer... Ah ! la tournure imprévue de l'affaire ne plaisait pas à tout le monde ! Parmi les Roquevillais, le cafetier comptait autant d'amis que Jacques d'ennemis. L'Albinos braconnait, c'est vrai, mais on le croyait incapable de lever la main sur un homme et, revenue de sa surprise, la^ foule s'était fâchée, hurlant que l'Emouchet était le seul coupable, que les preuves de son crime étaient patentes. Il n'en restait pas moins que les gendarmes se disposaient à emmener Boquignolle et que le procureur semblait prendre parti pour Jacques. Benoît, laissant ses concitoyens mener leur beau tapage, était donc accouru à l'église pour rassurer un peu l'abbé Morge.
Le mutisme, la sombre expression de celui-ci finissaient par déconcerter le sacristain qui se tut. Maria non plus ne comprenait pas pour-
VÉMOUCUÈT
quoi le rapport de Benoît ne recevait pas un meilleur accueil de son maître.
« Monsieur le curé? » dit-elle.
Mais, comme se débattant contre un affreux cauchemar, l'abbé Morge serra son front dans ses mains.
« Laissez-moi ! gémit-il. Ah ! mon Dieu, c'est trop souffrir ! »
BENOÎT, dans son récit, n'avait fait qu'une allusion très discrète à l'intervention des paysans en faveur de Boquignolle. En réalité, il s'agissait d'une véritable révolte contre la loi. M. Antaume, pourtant bien vu de ses administrés, avait échoué dans son essai de médiation, et la situation du procureur et des gendarmes, enfermés avec leurs captifs au Café de V Énigme et assiégés par une bande furieuse, ne tarda pas à devenir critique. Les ruraux insultèrent le brigadier et ses hommes qui gardaient les issues du cabaret. Ils lancèrent même des pierres dans les vitres ; puis, ils parlèrent de prendre la maison d'assaut.
« Boquignolle ! . . . Rendez-nous Boquignolle ! criaient-ils... L'Emouquet 1 A mort, TÉmouquet! »
Fourches et faux étaient déjà pointées vers la porte. Un élan se dessina dans la foule hurlante. La poignée de chenapans qui hantait le" cabaret menait le branle-bas, entraînant de
HÊMOUCHET
paisibles Roque villais par la contagion de l'exemple.
« Hardi, les gars ! braillait le grand Pelcot. Pousse dessus 1
— Pousse dessus ! » répéta d'une seule voix la cohue moutonnière.
Cent paires de galoches tapaient rageusement le sol, et les glapissements des femmes, les faussets des enfants se mêlaient aux rauques hurlements des hommes.
A l'intérieur de l'établissement, un vif dialogue s'engagea :
« Je vous dis qu'il faut le relâcher, monsieur le procureur.
— Non, monsieur le maire. Je le tiens, il ne m'échappera pas.
— Tant pis 1 je ne réponds plus de rien.
— Force restera à la loi.
-r- Allons ! c'est bien et vous avez raison : je vais faire une dernière tentative. »
La porte s'entre-bâilla pour se refermer aussitôt derrière M. Antaume.
« Mes braves concitoyens... » commença le maire.
Mais la colère brouillait les cerveaux et, en ce moment, toute sa popularité ne pesait guère. Pelcot fit un geste. Aussitôt Giffard,. Malesherbes, Piquavet, dix autres s'élancèrent. Brutalement empoigné, arraché du seuil
VÉMOUCHET
delà boutique, passé demainsen mains, comme une simple botte de paille, M. Antaume se trouva rejeté au dernier rang des manifestants. Et ce fut l'assaut. Les dents des fourches mordirent les planches, Thuis se disloqua, les panneaux cédèrent.
« Faites les sommations, brigadier 1 » dit froidement le procureur.
Le brigadier obéit. Barrant la brèche, les soldats pointaient leurs revolvers. Une seconde, la brusque vision des armes braquées contre eux arrêta les assaillants. Mais le grand Pelcot qui s'était mis à leur tète ricana cyniquement :
« Bast! Est de la frime : ils n'oseront point faire feu.
— Pousse dessus ! » reprirent les Roquevillais.
Le brigadier,' croyant intimider les assaillants, leva le bras, déchargea son arme en l'air. Cette démonstration platonique ne fit que les encourager.
« Boquignolle 1 BoquignoUe !
— Attention ! fit tout à coup quelqu'un. Via labbé Morge ! »
Aussitôt la clameur s'arrêta, une inquiétude se lut sur les visages tournés vers la grand'route.
« Mes chers paroissiens ! » supplia l'ecclésiastique, qui accourait, tout bouleversé.
Profitant de la diversion, les gendarmes empilèrent des bancs, des chaises, des tables, en travers de la porte et se retranchèrent à Fabri de cette barrière improvisée.
« Ecartez-vous, de grâce ! continuait l'abbé Morge, dont la pâleur était effrayante. Il faut que je parle au procureur. »
De plus en plus farouche et libérée de cette crainte respectueuse qui fait souvent toute la douceur du paysan, la foule, au lieu d'obéir, serra les coudes, avec des remous de tête, sous le dangereux étincellement de ses armes improvisées. Le premier moment de surprise passé, elle croyait comprendre que le curé voulait sauver son frère. Eh bien, non, non et non ! L'Emouchet était coupable, l'Emouchet paierait la casse. Et, malgré le procureur, les gendarmes, le prêtre, le bon Dieu ou le diable, BoquignoUe innocent , Boquignolle victime d'un malentendu, ce brave Boquignolle, honneur et gloire de la localité, ne quitterait pas ignominieusement Roqueville, poucettes aux poings.
En vain l'abbé Morge essayait-il de parlementer. Sa voix, hachée par l'émotion, se perdait dans le tumulte grandissant.
« Mes chers paroissiens... Ecoutez-moi, je vous en conjure!... Mon Dieu, si vous saviez!. .
LÉMOUCHET
— Assez ! cria insolemment le meneur de la bande.
— Enlevez-le ! dit Fil-en-Six.
— Est-i s'n'affaire? ajouta le Pompier.
— A la rivière, oué », dit le petit Giffard. Et une grosse commère, celle-là même qui
avait dénoncé la présence de Jacques à V Enigme^ se campant, les mains aux hanches, devant l'ecclésiastique, glapit :
« Alors, quoi 1 N'y a plus de justice !
— Si, Rose, dit le prêtre.
— Oué, oué, cause toujours ! Je t'en donnerons, de la justice ! hurla la mégère qui, dans sa rage, leva la main.
— Chiche, la Rose ! » fit Pelcot.
L'abbé Morge ne reçut pas le soufflet, car il se trouva quelqu'un pour s'interposer. Et, comme si la menace lui avait rendu tout son sangfroid, il croisa ses bras sur sa poitrine et dit à la mégère :
« Vous n'avez pas honte , malheureuse femme? »
Et sa contenance, à ce moment, était à la fois si douce et si touchante que la virago se détourna, cramoisie dô confusion.
« Si vous saviez ce que je veux dire au procureur 1 reprit le prêtre.
— Connue, la chanson ! railla le grand Pelcot qui, lui, ne lâchait pas pied. Si on vous
VÉMOUCHLT
laisse emberlificoter les gendarmes, vous aurez tôt fait de tirer TEmouquet de leurs pattes.
— Hélas ! voilà justement ce qui vous trompe.
— Q.ui que vous voulez sauver, alors?
— Boquignolle », répondit l'abbé Morge d'une voix si faible que ses plus proches voisins seuls l'entendirent.
Maria et Benoît, dans l'intervalle, avaient rejoint leur maître et ils cherchaient à s'interposer. La vieille gouvernante, après avoir houspillé d'importance cette harpie de Rose, s'en prenait aux autres manifestants, leur expliquait avec de grands gestes qu'il y avait erreur, que M. le curé ne devait plus avoir la tête à lui.
« Voulez-vous bien le laisser, tas de vermines ! Si c'est possible. Seigneur Jésus ! »
Par malheur, personne ne l'écoutait, pas même l'abbé Morge qui se tordait les bras d'impuissance et qui continuait d'implorer les paysans.
« Il perd les sens ! » dit la gouvernante à Benoît.
Mais, convaincus enfin de la véracité du prêtre ou touchés par le spectacle de sa douleur, car l'âme des foules est pitoyable et prompte aux revirements, les villageois hésitè-
L'ÈMOUCHEF
rent, reculèrent, se divisèrent en deux bandes dont la plus forte repoussa l'autre, qui ne comprenait guère que Pelcot et ses acolytes.
'abbé Morge s'avança. Tout son corps trem-
^ blait, une fièvre effrayante brûlait au fond de ses yeux, et, dans le silence rétabli, un silence de mort, que ne troublait même plus le bruit des respirations, sa voix éclata comme un sanglot trop longtemps retenu :
« Dieu merci, je puis enfin vous parler, monsieur le procureur î »
A son approche, le magistrat avait écarté les gendarmes et s'était penché sur la barricade.
« Qu'y a-t-il donc, monsieur l'abbé? s'enquit-il.
— 11 faut relâcher M. Boquignolle. 11 faut le remettre en liberté tout de suite.
— Comment !»
Le prêtre, épongeant ses tempes moites, parut faire un effort pour s'exprimer clairement :
« C'était cette nuit, balbutia-t-il... Je crois qu'il pouvait être deux heures du matin... Un
LEMOUCHET
bruit qui venait de mon jardin m'éveilla en sursaut... Je voulus me rendre compte ; j'allai à la fenêtre de ma chambre qui donne de ce côté... Le clair de lune me fit voir une silhouette humaine accroupie sur une platebande...
— Un malfaiteur, peut-être? interrogea le magistrat, tandis que Tabbé Morge tâchait de surmonter sa violente émotion.
— Ce fut ma première idée, monsieur le procureur... Pour l'effrayer, je poussai bruyamment le volet. L'homme se releva d'un bond et disparut dans l'ombre épaisse d'une rangée d'arbres... Mais je l'entendais frôler le mur de la route dans sa fuite et je savais que ce mur est beaucoup trop élevé pour se prêter à l'escalade... A l'est, au contraire, le jardin touche à la cour d'une ferme dont une haie basse le sépare. La haie était placée en pleine lumière. Je reportai les yeux dans cette direction et je vis l'homme franchir la haie.
— Et vous l'avez reconnu ? » demanda le procureur, devenu nerveux.
L'abbé fit signe que oui.
« Il portait une blouse de toile bleue et une haute casquette... Je ne l'ai vu que de dos,... mais, articula péniblement le prêtre, il n'y avait pas d'erreur possible... Je vous dois la vérité , monsieur le procureur : Jacques
VÉMOUCHÊT
Morge... mon frère... coiffe seul ici une casquette comme celle-là. »
La foule ne perdait pas une syllabe de sa déposition.
« Est vrai! » approuva-t-elle.
Un instant, le prêtre dut se raidir contre la défaillance qui menaçait de le terrasser. Il était plus blanc que son rabat et cette pâleur de cire avait quelque chose d'effrayant sous le rayonnement du soleil. Maître de lui-même, il poursuivit :
« Sur le moment je n'ai pas attaché d'autre importance à l'incident... Qu'est-ce que Jacques venait faire chez moi? Je ne voulus même pas me le demander... Malheureusement, monsieur le procureur, on vient de m'apprendre que mon enfant de chœur a déterré, ce matin, deux sabots de la plate-bande où j'ai entrevu Jacques pour la première fois.
— Ces sabots ont servi à l'assassin, dit le magistrat. Si vous avez vu Jacques Morge à l'endroit où on les a enterrés cette nuit^ ma religion est fixée. »
En effet, le dernier mystère qui pesait encore sur le drame se trouvait éclairci parla déclaration spontanée de l'ecclésiastique : la première hypothèse du procureur était bien celle à laquelle on devait définitivement se rallier.
VÉMOUCllET
BoquignoUe, quelle que fût la cause de son trouble, n'avait pas donné d'entorse à la vérité : ses sabots lui avaient bien été volés et par qui, sinon par Jacques? Gredin d'Emouchet ! Quel incomparable mélange de cruauté et d'astuce chez ce drôle ! Un peu plus, il lançait la justice sur une fausse piste.
« N'importe, monsieur le curé, reprit le procureur, en songeant à l'erreur qu'il avait failli commettre, BoquignoUe vous doit une fière chandelle. Je vous avoue que je ne croyais pas le moins du monde à ce larcin. De là à conclure que le bonhomme pouvait, tout aussi bien que votre frère, avoir assassiné le garde champêtre, il n'y avait qu'un pas. A l'en croire, Jacques braconnait cette nuit sur Thibermont. Le fait que vous l'avez vu dans votre jardin nous montre clairement la fausseté de ses assertions.
— Lâchez BoquignoUe, alors ! cria la foule.
— Il est libre.
— Vive l'Albinos 1 » beuglèrent les paysans. '
Quelques voix ajoutèrent même :
<^ Vive Messieu le curé ! »
L'abbé Morge n'entendait plus rien, ne voyait plus rien. Le courage surhumain dont il avait fait preuve en venant proclamer l'innocence du cabaretier et la culpabilité de son
frère l'abandonnait tout d'un coup. Il s'affaissa dans les bras de Benoît, qui l'emmena au presbytère avec l'aide de Maria.
Cependant, les deux prisonniers avaient passé, l'un après l'autre, par toutes les alternatives de la crainte et de l'espoir. D'abord, comme assommé par le changement de front du magistrat, BoquignoUe s'était effondré sur un banc, tandis que Jacques ne parvenait pas à dissimuler sa joie. Puis, aux premiers mots de l'abbé, BoquignoUe avait relevé la tête, repris possession de lui-même, retrouvé tout son flegme, alors que Jacques entrait dans un accès de rage épouvantable.
« C'est faux!... archifaux ! hurlait-il, en se débattant entre les gendarmes. Peut-on mentir avec un aplomb pareil? Je n'ai pas mis les pieds dans son jardin, au curé !... Faux frère ! Judas î »
On dut le bâillonner et le ligoter.
La foule, apaisée, satisfaite, s'écarta sur un mot du magistrat. Les gendarmes parurent, portant Jacques par les bras et par les jambes. Quelques cris hostiles retentirent encore, mais sans éveiller d'écho. Le groupe se dirigea lestement vers l'hôtellerie, où les chevaux des soldats avaient été mis au piquet ; on attacha le prisonnier entre deux montures et on l'emmena par la route de Dieppe, pendant que
VÉMOUCHET
magistrats et greffier se hâtaient à pied vers la gare.
Le reste de la journée, le Café de V Enigme ne désemplit pas. On y commenta l'aventure de l'Émouchet, en vidant force pots de cidre et petits verres de « calva ». Et Boquignolle fut doublement heureux : sa popularité avait atteint l'apogée, sa recette le maximum.
ROIS mois plus tard, sur envoi de la Chambre
A des mises en accusation, l'affaire Michaud vint aux assises de la Seine-Inférieure. Elle ne donna pas lieu aux mêmes péripéties que certaines causes plus ou moins énigmatiques, dont le mystère même est fait pour passionner l'opinion. Nonobstant un public assez nombreux, le public des « belles audiences », s'écrasait dans la salle, où l'avait attiré l'espoir d'une forte émotion.
L'émotion fut nulle, sauf quand le président donna lecture de la déposition écrite de l'abbé Morge qui, terrassé par une fièvre violente après l'arrestation de son frère, n'avait pu faire le voyage de Rouen. L'attitude de l'Emouchet lui aliéna les sympathies de la cour et du public, car, malgré les conseils de son avocat, convaincu du mauvais état de sa cause et accablé sous une tâche impossible, il se retrancha obstinément dans son système de dénégations, récusant la plupart des témoignages, surtout
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celui de son frère, affirmant même n'avoir jamais voulu de mal à Michaud. Et la haine féroce qu'il avait vouée au garde champêtre, son louche passé, les charges accablantes rassemblées contre lui s'ajoutant à sa défense maladroite, expliquèrent la sévérité du jury qui le condamna à mort, sur un grave et sobre réquisitoire du ministère public, auquel, tant il était mesuré, des applaudissements vite réprimés firent un accueil presque tragique.
Néanmoins, le pourvoi en grâce de Jacques Morge ne fut pas rejeté. On sait l'habileté du barreau à tirer parti des moindres incidents d'audience. L'avocat de l'Émouchet se souvint à point que le procureur général avait dû convenir que la conduite de l'assassin, la nuit du crime, n'était pas celle d'un homme jouissant de toute sa raison. Car pourquoi l'Émouchet était-il allé cacher les sabots du cabaretier dans le jardin de la cure, au lieu de les rapporter tout simplement sur le seuil du Café de V Enigme? Pourquoi avait-il négligé de rechar- s ger ou tout au moins de nettoyer son fusil, de laver sa blouse et de préparer un plus plausible alibi avec la complicité de ses camarades? Tous les témoins s'accordaient cependant pour dessiner de lui un autre portrait que celui d'un imbécile.
Et, dans la supplique habituelle au Président
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de la République, l'avocat avait soutenu cette thèse que, si Jacques Morge était réellement coupable, ce dont en somme il serait permis de douter tant qu'on n'aurait pas ses aveux, son forfait ne pouvait être imputé qu'à l'ivresse.
L'ivresse, qui, d'après l'esprit et le texte même de la loi, devrait être une aggravation, excuse tout en réalité dans notre pays. L'Emouchet put bénir l'alcool, sans lequel il n'eût pas échappé à la guillotine.
« Bast ! dirent les Roquevillais. I n'portera point son crime en paradis, çu mauvais gueux!... Le bagne ou la guillotine, est noir et blanc, blanc et noir. »
Mais BoquignoUe, qui gardait une dent à son ancien ami, BoquignoUe encore tout pantois de sa mésaventure et qu'une erreur judiciaire avait failli envoyer en prison à la place de Jacques Morge, BoquignoUe ripostait hargneusement :
« Pas toujours !... On revient du bagne da ! tandis que du couperet... »