DEUXIÈME PARTIE
ONc, malgré Fliorreur de son crime, loii'
^ guement prémédité et froidement exécuté ; malgré son pitoyable système, dont l'avocat général, après le procureur, avait déclaré qu'il ne tenait pas debout, l'assassin du garde champêtre Michaud avait vu sa peine commuée en travaux forcés à perpétuité.
De son côté, l'abbé Morge avait sollicité et obtenu son changement. En cherchant à fuir des lieux où tout lui rappelait le crime de son frère, l'infortuné prêtre cédait non pas même à un sentiment de respect humain, mais à une douloureuse nécessité.
Car, depuis le jour du drame, cette belle et pure conscience de serviteur de Dieu avait passé par toutes les afires du doute. Un instant, un seul, au moment de l'arrestation arbitraire de Boquignolle, son devoir lui était
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appai'u dans toute sa netteté : ce qu'il fallait faire, c'était sauver le cabaretier innocent. Mais par la suite?... A peine avait-il entendu les dénégations de Jacques qu'une pensée affreuse s'était imposée à lui : si, contre toute vraisemblance, son frère ne mentait pas? Si, victime d'une fatale ressemblance, ce n'était point l'Emouchet, mais un autre homme qu'il avait surpris enterrant les sabots de Boquignolle dans son jardin? Folie sans doute J Et, pourtant, avec quelle énergie Jacques s'était toujours élevé contre l'accusation !
L'abbé JVIorge, qui, on le sait, avait dù s'aliter en rentrant chez lui, vécut dans les larmes les dernières péripéties de 1' affaire ». Outre qu'il craignait obscurément d'avoir commis une monstrueuse erreur, il n'était plus si sûr d'avoir bien agi en renvoyant son cadet de la cure, et cet acte nécessaire lui laissait un violent chagrin et comme un cuisant remords.
« J'ai manqué de persévérance, pensait-il. Si j'avais patienté, Jacques aurait peut-être fini par se convertir sérieusement. En tout cas, il ne se serait pas égaré dans la funeste compagnie qui l'a poussé au crime. »
Et la fièvre rongeait le malheureux, creusait encore ses joues, enfonçait ses yeux, blanchissait ses tempes, de sorte qu'au bout de quel-
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ques mois dix années semblaient avoir passé sur sa tête.
Sa jeunesse relative et cette curieuse force de résistance que les constitutions les plus chétives peuvent puiser dans une vie exempte d'excès le sauvèrent seules. Il se remit lentement et, d'ailleurs, les preuves d'attachement et de sympathie ne lui manquèrent point au cours de cette épreuve. Les braves gens qui l'entouraient et qui le chérissaient, Maria, Benoît, les Roquevillais le réconfortèrent surtout par leurs bonnes paroles. A Rouen, les juges n'avaient eu qu'une seule voix pour dire qu'il s'était conduit héroïquement ; et son archevêque, dans une lettre confidentielle, lui montra en quelle estime on continuait'à le tenir en haut lieu.
« J'apprends, mon cher abbé, lui avait écrit le prélat, qu'il vous est venu de douloureux scrupules pour avoir prêté l'appui de votre témoignage à la justice humaine. Réfléchissez, cependant. Si Dieu vous a permis de voir l'assassin, la nuit du crime, n'était-ce pas dans le dessein de vous employer à sa confusion, d'empêcher un nouveau crime peut-être, en tout cas de faire en sorte qu'un innocent ne payât pour le coupable ?
« Rassurez-vous donc : vos scrupules vous honorent, mais vous auriez tort de confondre 87 . 6..
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les gémissements de votre âme compatissante et torturée avec les cris de votre conscience, que vous avez pour vous, comme vous avez Tappui moral de tous les honnêtes gens. Et, à
LA NOUVELLE CURE DE l'aBBÉ MORGE ETAIT BANVILLE -LA-RIVIÈRE
la pénible démarche que vous avez faite en faveur d'un de vos paroissiens, contre un parent indigne et contre les propres aspirations de votre amour fraternel, je ne puis que répondre par une approbation sans réserve et toutes les consolations, tous les encouragements dont vous avez besoin et que
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je serai toujours heureux de vous prodiguer. »
La nouvelle cure de l'abbé Morge était Banville-la-Rivière. Campé sur la route du Havre, non loin de Dieppe et dans une des larges vallées du pays de Caux, Banville a bien la physionomie classique des bourgs haut-normands. C'est l'église, pivot de l'agglomération communale qui englobe la mairie, la gendarmerie, la maison d'école, deux ou trois auberges et quelques immeubles de boutiquiers. Puis, c'est l'éparpillement périphérique des fermes sur un territoire assez vaste pour y loger une grande ville.
Le cadre s'harmonise au tableau. Collines barbelées d'ajoncs, pommeraies florissantes, gais ruisseaux, séculaires allées de peupliers et d'ormes : quiconque a parcouru la Seine-Inférieure pourrait évoquer la fraîche et pittoresque impression que reçoit le touriste en arrivant dans ce village.
Maria et Benoît tinrent à suivre leur maître. Qu'il y ait une relation puissante entre les choses et nous, cela s'affirme au déchirement de tout exil. Et ce fat certes un gros crèvecœur pour la vieiJle gouvernante que de s'arracher à Roqueville où elle était née et où elle espérait bien mourir. Mais le moyen d'abandonner M. le curé dans cette cruelle épreuve?
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L'abbé Morge eut beau la supplier de prendre le repos auquel son âge et ses services passés lui donnaient droit, elle boucla son baluchon et le jeta dans le cabriolet où s'entassaient les malles et les colis du saint homme.
Arrivée à Banville, Maria ne regretta pas sa détermination. Ce n'était pas le moment de déserter le poste qu'elle occupait depuis tant d'années à la satisfaction entière de son maître ; et, d'autre part, le village et ses environs lui plurent. Sa première visite fut pour l'église. Claire, spacieuse et confortable, si l'on peut dire, l'église de Banville-la-Rivière couronne la crête d'une butte et se voit de très loin dans la vallée. Blotti au pied de cette butte, dont l'escarpement a nécessité la construction d'un escalier de quatre étages, le presbytère semble plus mesquin qu'il ne l'est en réalité. Maria compta cinq pièces — deux belles chambres, une salle à manger, une salle de réception, un cabinet de travail — et se montra satisfaite de leur ameublement. Elle donna un coup d'œil aux mansardes, où Benoît pourrait élire domicile ; à la cour, vaste, ombragée par un bouquet de cèdres ; enfin, aux dépendances: écurie-remise, poulailler-clapier, buanderie, celleci attenante au mur de la route. La barrière de la cour s'ouvrant sur cette route, du côté opposé à l'église, quand on sortait de la cure,
go
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on n'avait pas devant soi^ comme à Roqueville, la funèbre perspective du cimetière.
« Ça nous suffira largement, monsieur le curé, dit la bonne vieille, sitôt son inspection achevée. A cette heure, nous voilà tranquilles. Il faudra se faire une raison, n'est-ce pas ?
— J'essaierai, Maria », répondit le prêtre avec un pâle sourire.
Cependant Benoît se chargeait de l'emménagement. Comme le presbytère était à peu près en état de recevoir ses hôtes, quelques jours devaient lui suffire pour ce travail. A vrai dire, Benoît s'y employa avec son zèle habituel. C'était bien la perle des sacristains. Légèrement contrefait, sa difformité ne l'empêchait pas d'être fort, vif et adroit. D'une intelligence bien au-dessus de la moyenne, d'une inlassable activité et d'un dévouement à toute épreuve, assez instruit en outre pour remplir, si la destinée n'en avait décidé autrement, l'emploi de premier clerc de notaire, il ne se contentait pas de te^ir les registres de la sacristie, de servir la messe, de sonner les cloches et de faire la toilette quotidienne de l'église. Menuisier, jardinier, vitrier, peintre, cordonnier, valet de pied et d'écurie, il résumait les innombrables perfections du domestique à tout faire.
Eglise et cure furent prêtes pour le dimanche
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suivant. L'abbé Morge espérait lier connaissance avec ses paroissiens ce jour-là, mais à son grand regret il officia devant des stalles aux trois quarts vides.
Le fait est que, si les Roquevillais avaient été navrés de voir partir l'abbé Morge, les Banvil- S lois n'étaient rien moins qu'enchantés de l'avoir reçu parmi eux. Le bruit fait autour du crime de Jacques les indisposait contre le frère de l'assassin ; ils inclinaient à l'envelopper dans la même réprobation, et le pauvre homme finit par s'en apercevoir.
Il est des cœurs tout ensemble si doux et si vaillants que nul n'en peut soupçonner la souffrance. L'abbé accepta cette nouvelle épreuve, et jamais une plainte, une récrimination ne lui échappant, on aurait pu croire qu'il ne s'apercevait pas de l'indifférence outrageante d'une partie de ses paroissiens et de l'hostilité ouverte que lui témoignaient les autres. La vérité est que, d'un simple coup d'œil, il avait pris la mesure des Banvillois, qui n'étaient point de méchantes gens dans l'ensemble. Ces rudes et méfiantes âmes de ruraux ne trompent que l'observateur superficiel. Mais qui en connaît quelques-unes les connait toutes et, à Roqueville, l'abbé avait déjà vécu dans leur intimité, soulevé leur écorce, mesuré ce qu'elles peuvent recé-
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1er au fond d'affection et de dévouement pour ceux qui, comme lui, vont au-devant d'elles, armés de bonté et d'indulgence. Maria et Benoît voulaient rabrouer d'importance les mécontents : il s'y opposa, et son affabilité, sa résignation suffirent à retourner partiellement l'opinion publique. Sa charité, son abnégation firent le reste. Quoiqu'il relevât lui-même de maladie, il prodigua des visites et des soins aux égrotants, secourut les besogneux, soulagea maintes misères. Bientôt, Banville put apprécier tout ce qu'il y avait de généreux dans ce grave et mélancolique caractère de prêtre. Et n'était-ce point le prélude d'un accord parfait entre ses ouailles et lui ?
LES années succédèrent aux années. La vie de l'abbé Morge avait, repris son cours habituel et il aurait pu se croire encore à Roqueville, sans la tristesse opiniâtre dont il ne parvenait pas à se débarrasser. Car, l'affaire Michaud terminée, le verdict rendu, le calme n'avait pu renaître en lui, et son existence, nonobstant le viatique de la foi et les absorbantes préoccupations de son sacerdoce, restait comme suspendue au passé. Il s'hallucinait sur ces lamentables souvenirs, s'y déchirait le cœur, et en gardait une inquiétude, un trouble, un malaise indéfinissables.
L'abbé, en un mot, ne cessait de penser à Jacques. Avant même que le condamné n'eût débarqué en Nouvelle-Calédonie, ses lettres l'avaient recommandé au Père Dominique, l'aumônier du bagne. Il avait eu le courage de ne pas renier l'assassin qui était son frère et qui, grâce à lui, n'allait même pas subir dans toute sa rigueur le châtiment qu'il méritait.
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L'aumônier, tant par sympathie que par un effet de Tétroite solidarité qui unit tous les membres de l'Église, consentit à couvrir Jacques d'une protection efficace et, de la troisième classe des forçats, la plus pénible, le fit élever promptement à la seconde classe, où certains avantages matériels lui étaient concédés.
Entre l'abbé Morge et le Père Dominique, une correspondance régulière s'établit. L'un s'y confondait en remerciements émus, l'autre y répétait que le sort de Jacques allait s'améliorant et que, s'il observait une conduite exemplaire, il finirait par jouir des privilèges accordés aux libérés conditionnels.
Mais Jacques se conduisait-il bien? Au bout de quelque temps, les lettres de son protecteur permirent d'en douter. Malgré le voile qui l'atténuait, la vérité apparaissait entre les lignes, sautait aux yeux de l'abbé Morge. Il sentait, chez son correspondant, une lassitude grandissante, du découragement, presque un regret d'avoir entrepris une tâche trop ingrate. Sans le dire, l'aumônier laissait entendre que la nature de Jacques était foncièrement mauvaise et qu'il était impossible de l'amender. Ce qui paraissait désespérer le Père Dominique, c'était surtout la farouche obstination du forçat à protester de son innocence, à se
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prétendre victime d'une sorte de conspiration, organisée par Tabbé Morge lui-même et destinée à le perdre. Volontiers^ le misérable eût renvoyé l'accusation à son frère et l'eût traité d'assassin. Les bontés de l'abbé Morge? Pures hypocrisies! Ses secours pécuniaires? Réparations trop tardives et insignifiantes !
Pour l'aumônier, ces dénégations et ces calomnies du forçat étaient d'autant plus révoltantes qu'il avait compulsé son dossier et acquis la certitude de sa culpabilité : l'évidence de son crime n'était-elle pas éclatante ? A quoi songeait Jacques en s'entêtant dans cette inconcevable attitude et qu'en espérait-il ? Voilà ce que son protecteur ne pouvait imaginer.
L'abbé Morge, maintenant, attendait avec angoisse des nouvelles de l'île Nou. Lui qui n'avait jamais cessé d'être tourmenté par le doute ne s'étonnait qu'à demi de l'obstination farouche de son frère. Mais il en souffrait affreusement. C'est quele devoir estsi complexe parfois que la conscience la plus droite et la mieux éclairée ne sait comment l'interpréter ; et la pensée que Jacques avait le droit de le haïr, s'il était innocent, était de plus en plus pénible au prêtre. Même coupable, d'ailleurs, Jacques ne pouvait-il lui reprocher de s'être érigé en justicier, après l'avoir privé, par un ç6 '
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renvoi brutal, du dernier moyen qu'il avait de rentrer dans le bon chemin? Le prêtre avait beau lire et relire la lettre épiscopale, il passait des nuits d'insomnies et de larmes où l'obsession de l'idée fixe atteignait une effrayante acuité. Il revivait les jours tragiques de Roqueville et, devant ses yeux clos, comme une cinématographie, les épisodes du drame se déroulaient sans discontinuer. Etait-ce bien l'Emouchet, cet homme qui fuyait, là-bas, dans l'ombre du mur et des arbres du jardin ? Même taille, même blouse, même casquette, oui, c'était lui. Mais pourquoi le cœur du prêtre se serrait-il à crier en évoquant ensuite la scène du cabaret, l'épouvantable scène où Jacques le traitait de menteur, de faux frère, de Judas ?
« Vous n'êtes pas raisonnable, monsieur le curé, disait le matin Maria, consternée de voir les traits tirés, les paupières battues, l'air si profondément malheureux de son maître. A quoi bon penser toujours à çà ?
— Pardonnez-moi, ma fille », répondait le pauvre homme.
Un lundi, à l'heure du courrier — jamais la gouvernante n'oublia ces détails — l'abbé Morge, qui dépouillait sa correspondance, appela si brusquement sa servante qu'elle crut d'abord qu'il se trouvait mal. Elle accourut au
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bureau et le trouva en proie à une exaltation anormale, debout, les cils battants, les pommettes enfiévrées.
« Lisez ! dit-il en lui tendant une lettre.
— Q.u'y a-t-il encore, mon Dieu ? balbutia la vieille.
— Lisez ! Lisez ! » répéta nerveusement le prêtre.
Maria fixa ses lunettes sur son nez d'une main que l'émotion faisait trembler et, à la manière des vieillards, leva la lettre entre ses yeux et la lumière du jour, avant de lire à mivoix :
(( Pénitencier de V île Non.
« Mon cher abbé,
« Dieu soit loué! Cette fois, j'ai de meilleures nouvelles à vous offrir. Vous avoueraije qu'il était temps? L'homme est faible et j'ai souvent éprouvé combien il me manque à moi-même pour être un modèle de patience. Mais, étant donné que les éléments de régénération existent chez tout pécheur, si bas tombé soit-il, et puisqu'il n'avait ici que de bons exemples sous les yeux, qu'il ne recevait que de salutaires conseils, que personne ne cherchait à l'écraser sous le double poids de ses fautes et d'une implacable réprobation, je
n'arrivais pas à comprendre pourquoi votre frère ne se repentait pas. Je ne savais comment parvenir à lui arracher l'aveu de son crime, comment amener ce pêcheur endurci au tribunal de la pénitence. Et je désespérais presque, quand, hier matin, il vint à moi et, spontanément — j'insiste sur le mot — me dit :
« Eh bien ! oui, mon père, c'est moi qui ai « tué le garde Michaud I Autant que je vous « avoue carrément la chose, puisque vous « paraissez tant y tenir... Mais c'est bien à « cause de vous, ce que j'en dis, et, si vous « n'aviez pas été si bon pour moi...
« — Je n'ai fait que mon devoir, Jacques, lui « répondis~je, tout bouleversé. Vos aveux sont « pour moi la plus belle des récompenses. « Permettez-moi seulement, pour que ma sa- « tisfaction soit complète^ de les rapporter « à M. l'abbé Morge. »
« Il hésita. Evidemment il lui en coûtait de me céder. L'aveu qu'il faisait à son confesseur n'était qu'un secret partagé, et il est impossible de se dire coupable devant les hommes sans en ressentir une honte, une souffrance qui se lisaient sur son visage contracté, dans ses yeux assombris.
« Allons ! un bon mouvement, Jacques ! « insistai-je. Vous connaissez la conscience
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« scrupuleuse de l'abbé Morge et que, dans sa « bonté, il va jusqu'à se reprocher d'avoir « témoigné contre vous. Ne jugez-vous point « qu'il ait assez souffert et que vous deviez lui « rendre la paix de l'âme? »
« Son visage était encore si tourmenté, son regard s'obstinait tellement à fuir le mien que je craignis un refus. Mais enfin, au prix des plus vives insistances, je vins à bout de son entêtement et il se résigna.
« Écrivez donc à mon frère, murmura-t-il, « et n'en parlons plus. »
« Dans l'intérêt de la justice, j'obtins en outre qu'il renouvelât sa déclaration devant le directeur du pénitencier. Aucun doute ne subsiste donc plus, mon cher abbé. Vous voilà désormais tranquille. Jacques, tant que je serai ici, ne manquera de rien, et j'ai le meilleur espoir de lui faire obtenir, d'ici quelques années, une remise de peine.
« Veuillez croire, mon cher abbé, à mes plus dévoués sentiments..
€ P. Dominique,
« Aumônier pénitentiaire ».
Maria reporta son regard sur l'abbé Morge et vit qu'il pleurait. Mais la bonne vieille ne le gronda pas, car elle pleurait aussi. Et, dans un même élan d'infinie reconnaissance envers
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Dieu qui venait d'exaucer leur vœu le plus cher, tous deux allèrent se jeter au pied des autels.
MARIA vécut encore plusieurs années près de son maître. Ce ne fut qu'aux approches de l'extrême vieillesse que la goutte eut raison de sa vaillance. Elle se retira dans son cher Roqueville, où ses économies, jointes aux mensualités de l'abbé Morge, mirent ses derniers jours à l'abri du besoin, M. le curé avait parlé d'aller la voir, mais l'idée seule de ce voyage lui causait tant de peine qu'elle ne voulut pas lui rappeler sa promesse.
L'abbé Morge, qui allait atteindre sa cinquante-quatrième année et dont la santé ne s'était jamais bien rétablie, ne prit pas de nouvelle servante. Les secours qu'il envoyait à Jacques et à la vieille Maria le réduisaient à la portion congrue. Par bonheur, Benoît, maître Benoît comme on disait à Banville , restait fidèle au poste. L'excellent garçon se chargea volontiers de faire le ménage du curé.
Cinquante-quatre ans I Quatorze ans que l'Émouchet était en cage !
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« Mon Dieu, pensait souvent le prêtre, faites que Jacques se repente et qu'il obtienne une remise de peine. »
La foi seule jusqu'alors avait soutenu Tabbé Morge. L'idée de Dieu était en lui sous sa forme la plus simple et la plus pure. Pour ce petit curé de campagne. Dieu était le bon Dieu, l'être d'infinie miséricorde. Sans doute, chacun devait payer sa dette de souffrance ici-bas et cette dette semblait quelquefois plus lourde à certaines épaules qu'à d'autres. Dans ses crises de désespoir, n'avait-il pas paraphrasé luimême ce sombre passage de l'Evangile : « Seigneur, que votre droite est terrible I » Mais cette plainte s'était échappée des lèvres de l'homme, et le chrétien s'était vite résigné, car il savait que les voies de la Providence sont mystérieuses et que l'adversité est une école de vertus. Si nous trouvions la félicité ici-bas, songerions-nous seulement à regarder là-haut? Seuls les grands renoncements, les grands devoirs, par ce qu'ils ont de tragique et de cruel, élèvent l'âme, l'épurent, la fortifient, en font enfin quelque chose dont la douleur n'est plus maîtresse. A force de méditer sur les Ecritures, l'abbé Morge reprenait courage. S'il avait eu tort de livrer Jacques à la justice des hommes, Dieu lui pardonnerait sa faute dont il avait été assez puni. Jacques aussi devait
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expier son crime et, d'après l'aumônier, cette expiation n'avait rien d'effroyable. Aussi la peine du saint homme s'atténuait un peu chaque jour; avec le temps, les souvenirs de Roqueville perdaient de leur amertume et, rassuré sur le compte de son frère, réconcilié avec sa conscience, respecté et aimé maintenant de ses paroissiens, le curé de Banville-la- Rivière n'eut qu'un gros chagrin à cette époque et ce fut la mort de Maria qui le lui causa. Le pieux désir de rendre les derniers devoirs à sa gouvernante décida l'abbé Morge à faire le voyage de son ancienne paroisse.
Bien de l'eau avait coulé sous les ponts du village depuis le départ de l'abbé. Agrandi, transformé, Roqueville était méconnaissable. Par cette torride journée d'août, une languissante cavalcade d'excursionnistes dieppois s'en allait chercher dans la forêt d'Arqués l'ombre parfumée et vivifiante des halliers. Le prêtre se rencogna sous la capote de son cabriolet et fouetta son bidet pour passer inaperçu. Il avait prié son successeur de tenir sa visite secrète^ et l'enterrement de Maria eut lieu dans la plus stricte intimité. Puis, après une prière sur la tombe de la regrettée gouvernante et sur celle de François Michaud, il accepta de partager le repas de son confrère.
Ah ! quel tressaillement intime, quel serre-
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ment de cœur en se retrouvant au presbytère de Roqueville, en repassant, sous la discrète conduite de son hôte, par cette allée de merisiers, fleuris comme dix ans plus tôt, alors qu'il avait introduit Jacques chez lui 1 Là, du moins, rien n'avait changé. C'était la même maisonnette humble et tranquille, le même jardin enclos de murs, le même intérieur où chaque objet familier gardait jalousement sa place, à croire que l'abbé Morge et la vieille Maria n'en avaient pas bougé.
Il revit la petite salle aux parois de neige, au carrelage rouge, le fauteuil où Jacques se prélassait, le bahut de chêne, le lustre tendu de gaze verte, et les naïves enluminures de la pièce, et la cheminée normande revêtue de simili-marbre noir, et les chenets de cuivre — tout enfin, sauf la Vierge en vieux-Rouen, qui lui appartenait et que son confrère avait du reste remplacée par une madone presque semblable.
Les deux ecclésiastiques, on le conçoit, parlèrentbeaucoup à table. Dans cette atmosphère, pour lui toute imprégnée de souvenirs, l'abbé Morge se sentait comme rajeuni et il ne se lassait pas d'interroger le desservant de son ancienne paroisse. Et des nouvelles, dont le timide écho n'avait pu parvenir jusqu'à Banville, excitaient sa surprise : décès de vieilles
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connaissances, mariages de jeunes gens qu'il avait catéchisés, succès des uns, déconfitures des autres, toute la kyrielle des menus faits de la vie paroissiale! Non, rien n'avait changé à la cure, mais trois lustres avaient suffi pour bouleverser Roqueville de fond en comble.
Cependant, il était un chapitre que les deux prêtres évitaient d'entamer parce qu'il touchait au drame. L'abbé Morge avait appris que BoquignoUe s'était éclipsé de Roqueville. Encore qu'il pressentît je ne sais quoi d'étrange dans cette disparition du fameux braconnier, il n'osait questionner son hôte. Le hasard voulut que celui-ci nommât BoquignoUe. Alors il risqua :
« Pourquoi est-il parti d'ici, savez-vous? »
Le curé de Roqueville se faisait scrupule de répondre : c'était toute une histoire, et il craignait de gêner l'abbé Morge en remettant l'affaire Michaud sur le tapis. Il ne s'y décida que sur les instances de son confrère, vaguement inquiet.
Au lendemain du crime, avant le départ de l'abbé Morge, le Café de V Enigme avait connu un regain de prospérité. D'avoir été compromis un instant dans 1' « affaire », BoquignoUe était devenu tout à fait célèbre. Il fallait l'entendre raconter les péripéties de l'inoubliable journée où le cadavre du garde avait été déio6
couvert dans la cavée de la forêt. Accoudé sur son comptoir, il rappelait sombrement les troublantes circonstances à la suite desquelles le procureur de la République lui avait fait mettre la main au collet. Appréhender un brave homme comme lui, n'était-ce pas abominable? Et pourquoi, grand Dieu? Parce que rÉmouchet avait eu Tastuce de lui voler ses sabots !
Les auditeurs du cabaretier buvaient littéralement ses paroles, le plaignaient tout en l'admirant et, pour le dédommager de sa mésaventure, remplissaient sa caisse de pistoles.
Mais tout ce monde-là avait des exigences harassantes. On lui vidait son fameux vivier en un jour; on lui réclamait des truites à cor et à cri. Or, ce n'était rien que de puiser dans le réservoir, il fallait le remplir et Boquignolle perdait le goût de la maraude, Boquignolle — qui l'aurait prévu? — ne jetait plus l'épervier qu'en rechignant. Chat échaudé craint l'eau froide. Le braconnier ne se fiait plus à dame Thémis depuis certaine erreur des gens de justice. Puis, décidément, le successeur de Michaud, un Corse du nom de Gianetti, lui donnait trop de fil à retordre. Ce Corse ne connaissait ni Dieu ni diable, mais seulement sa consigne. Toute considération d'ordre sentimental le laissait froid comme marbre. A
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l'instar de Michaud^ il s'était tracé un programme; à l'instar de Michaud, il entendait l'exécuter. Les mauvais sujets de Roqueville n'avaient rien gagné au change.
« Qu'ilsy viennent donc me flanquër des coups de fusil, à moi! » grondait le terrible Gianetti.
Et, tout de suite, Boquignolle-braconnier fut traqué sans merci, tandis que Boquignollecafetier perdait sa pratique qui voulait des truites et à kquelle il ne pouvait plus offrir que de piètres excuses.
Un autre événement précipita sa ruine.
L'installation, non loin de chez lui, d'un véritable établissement de pisciculture ôta tout piquant à son enseigne et détourna les derniers clients du chemin de son île. Les malheurs qui fondaient sur lui le poussèrent à boire outre mesure. Et, quand il eut liquidé son fonds de cette manière, qu'il fut perdu de dettes, il tira sa révérence à ses créanciers.
« Où est-il allé? Pourriez-vous me le dire ? insista l'abbé Morge.
— Ma foi non », répondit son hôte.
Les deux prêtres changèrent de conversation et, comme il se faisait tard, que le dernier soleil de cette belle journée grisonnait sur les arbres de la cure, ils se quittèrent peu après, l'abbé Morge tenant à regagner Banville avant la nuit.
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INT l'hiver. Dans le pays de Caux, on com-
▼ mençait à perdre l'habitude des grands froids. Les dernières années n'avaient été gâtées que par quelques jours de bise. De novembre à mars, on jouissait d'une température pour ainsi dire printanière qui fleurissait les pommiers beaucoup trop tôt, car avril et mai, moins cléments, amenaient de ces gelées désastreuses dont la brûlure ruine en une nuit l'espoir des bonnes récoltes. N'eussent été les vents de mer, les terribles rafales de « noroit » qui, de fois à autre, escaladaient les falaises, enfilaient les vallées, balayaient plaines et coteaux et qui, chargées d'embruns, semaient comme un frisson mortel dans les terres, on se serait cru transporté sous le ciel de Provence.
Mais, cette année-là, les profondes perturbations atmosphériques qui signalèrent l'équinoxe et force passages précipités d'oiseaux migrateurs présagèrent des froids précoces
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et hyperboréens. Il fallut hâter les labours, reculer les semailles et se casemater dans les fermes que bloquèrent des chutes fréquentes et lourdes de neige.
Par une de ces blanches tourmentes qui poudrait la campagne et rétrécissait singulièrement la vue, un poissonnier ambulant, un cachottiri, disent les Cauchois, poussait péniblement sa « balladeuse » sur la route du Havre à Dieppe. Il était à peine trois heures de l'après-midi et, déjà, la lumière du jour, ouatée par les flocons, blêmissait, vacillait, près de s'éteindre, eût on dit. Une inexprimable impression de solitude émanait du paysage morne, qu'aucune vie animale ni végétale ne paraissait animer. L'homme venait de Luneray, où il était allé, comme chaque samedi, vendre son poisson, et s'approchait de Banville. C'était un vieillard, mais, soit la fatigue, le froid, soit qu'il eût absorbé de trop copieuses rasades d'alcool avant de se mettre en route, peut-être à cause de tout cela à la fois, son visage grimaçant et violacé, sa démarche incertaine, ses paupières rougies et larmoyantes, ne prédisposaient pas en sa faveur. Une casquette de loutre le coiffait jusqu'aux oreilles, et une vaste limousine tombait de ses épaules voûtées, bien que toujours robustes. Aveuglé par le blizzard, il iio
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avançait par saccades, zigzaguant sur la route nivelée, où c'était miracle qu'il pût se maintenir, et jurant d'une voix rauque, coupée de hoquets, contre le chien qui tirait son véhicule^ lequel consistait tout simplement en un châssis plat, fixé sur le moyeu d'une paire de roues et garni de brancards à l'arrière. Trois hottes d'osier, couvertes d'une toile d'emballage blanche de neige comme tout le reste, étaient calées dans les interstices du châssis, et le chien — un épagneul efflanqué, pelé, boueux — rabotait de son échine les fonds des corbeilles à chaque coup de collier.
L'homme geignait contre le sort impitoyable au « pauvre monde », hoquetait, quintait, courbé sur ses brancards. Il arriva cahin-caha près d'un petit bois que la route contourne avant de s'enfoncer dans la vallée de Banville. Les arbres défeuillés et blanchis, pareils à de grands squelettes piqués en files, craquaient sous l'amoncellement de la neige et un vol de corbeaux tourbillonnait en l'air. A ce moment, le chien s'arrêta net, un hurlement plaintif répondit aux croassements des oiseaux.
« Hue donc, Baricot ! grommela le cachottin. Qui qui te prend, à relander comme cha? Esti que tu veux nous fai'e coucher icite ? »
L'épagneul, chassé du pied, tendit le col, fit quelques mètres et s'arrêta derechef.
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« Cristi, hoqueta l'ivrogne. Vas-tu t'escouer, caleux ? »
Un gémissement plus lamentable sortit de dessous la balladeuse. Baricot s'était comme terré dans la neige, le nez entre les pattes, les oreilles rabattues, et l'avalanche de coups de souliers qui lui labourait les reins n'arrivait pas à le tirer de son immobilité.
« Cristiî... Cristiî répétait l'homme, mirageur, mi-stupide. N'y a point, il est buté, le failli quien. »
La carriole avait piqué une tête dans le fossé et levait ses brancards au ciel. Le cachottin jeta un regard inquiet autour de lui et, brusquement, s'arma d'un fort gourdin, glissé entre les hottes, le brandit...
Les flocons tombaient moins dru, mais une grande ombre opaque, une sorte de nuée noire, traversée de cris rauques, s'abattait sur la route. C'étaient les corbeaux, des milliers de corbeaux. Il en venait de partout, du ciel, de la plaine, du bois. Ils arrivaient par bandes, décrivaient quelques spirales au-dessus de l'homme et se posaient autour de sa voiture, à la même distance. Cela forma bientôt, sur la neige, un large anneau de jais, où les petits yeux des rapaces mettaient des rangs de perles jaunes, et leurs becs des dentelures de scie. Et cela s'avança prudemment, sour-
VÉMOUCHET
noisement, d'une avance sautillante et mécanique.
Tapi sous la carriole, J'épagneul ne hurlait plus. Une épouvante plus grande émanait du silence subit de la bête. L'homme, adossé aux hottes, fit un moulinet rapide et cria. Alors, l'anneau cessa de se contracter, les becs des corneilles s'ouvrirent et toutes ces boules de plumes pelotonnées les unes contre les autres se hérissèrent.
Pendant quelques minutes, le cachottin et les corbeaux s'observèrent sans bouger. L'ivresse du vieux avait trouvé un antidote dans la peur. Il avait laissé retomber ses mains le long de sa limousine et, sur son visage gaufré de rides, en ses claires prunelles de Normand, une angoisse atroce se lisait, car il comprenait que ces oiseaux, chassés de leurs aires par la faim, n'attendaient qu'un signe de défaillance pour l'assaillir, et il s'abandonnait malgré lui à sa terreur grandissante, sans savoir à quel saint se vouer.
La neige ne tombait plus. Un pâle soleil, au disque déjà rayé par la ligne blafarde de' l'horizon, jetait des lueurs mourantes sur la plaine où un chêne solitaire érigeait sa silhouette, semblable à un double gibet dont ses maîtresses branches simulaient les bras.
« Sieulanuitme prend.. .», fit l'homme^ d'un 113 8
accent de désespoir et sans oser conclure.
Une corneille se détacha de la bande, puis une seconde, puis une troisième. Le cachottin frémit. Mais les oiseaux se méfiaient. Il se signa, balbutia une vague prière et, tout à coup, comme si le vœu qu'il formulait était exaucé, il appela :
« Baricot !... Icite, failli quien ! »
La bête s'obstinait dans sa morne attitude. Alors une rage prit l'homme, ensanglanta ses paupières sans cils, le soutint tandis qu'il cherchait quelque chose dans sa houppelande.
« Espère ! » fit-il, courbé en deux.
Il avait tiré un couteau de sa poche. Il l'ouvrit avec ses dents pour ne pas lâcher son gourdin et, l'œil toujours aux aguets, il allongea le bras sous la balladeuse. Happé au collier, l'épagneul se laissa traîner. Son maître trancha le licou qui l'attachait au châssis, l'enleva d'une poigne solide, lui plongea furieusement sa lame dans la gorge, le balança à bras tendu et le jeta le plus loin possible. Dans cet instant, un furieux battement d'ailes, une assourdissante cacophonie de croassements emplirent l'air. Les corbeaux s'étaient enlevés au geste du cachottin et fondaient en masse serrée sur la bête qui, râlante, pantelante, se débattait dans la neige, étoilée de son sangtiède et vermeil.
VÉMOUCHET
VÉMOUCHET
Le poissonnier n'eut pas un regard de pitié pour son chien, dont les serres et les becs des oiseaux fouillaient déjà la carcasse. Avec une agilité extraordinaire chez un homme de son âge et que l'effroi pouvait seul expliquer, il s'était élancé sur la côte de Banville, abandonnant sa carriole pour que rien n'entravât la rapidité de sa fuite.
L'ivresse, la fatigue, tout était oublié. Quelques corneilles le pourchassaient. Il s'en débarrassa à coups de trique, sans ralentir l'allure. Ce ne fut qu'à l'entrée du village qu'il respira.
La route y faisait un coude brusque. Çà et là, dans les ténèbres naissantes, au fond des clos, une lueur s'allumait, indiquant l'emplacement d'une chaumière. Blanches de givres, les cépées d'une saulaie bordaient le chemin et servaient à guider l'homme. Harassé, il se traînait en geignant. Il traversa un pont. Au glouglou de l'eau se mêlait le tic-tac d'un moulin invisible. Il s'arrêta, puis repartit.
Plus loin, après avoir longé la grille d'un châtelet inhabité, il s'arrêta encore devant une boutique dont la façade étincelante se remarquait entre quelques maisonnettes non éclairées. C'était la pharmacie du bourg, avenante avec ses bocaux vert et rouge qui fascinaient le cachottfn. Il s'attarda un instant en face de ii6
cette boutique. A la lumière, sa barbe fleurie, sa large houppelande, son bonnet de fourrure lui communiquaient un faux air de bonhomme Noël cauteleux et sordide. Il fut même sur le point d'entrer, mais il changea d'avis; il passa,, longeant le mur d'un parc aux allées de marronniers, franchissant un deuxième pont.
Maintenant, les maisons bordaient la route, sans autre espace entre elles que des bouts de jardin. Le poissonnier, avisant une auberge, s'apprêtait à s'y réfugier, mais, au seuil d'une, bâtisse voisine, il aperçut un uniforme et il se rejeta en arrière. Cette bâtisse était une caserne de gendarmes et, à la vue du soldat, le cachottin n'avait pu retenir un geste effarouché.
Que craignait donc le cachottin ? Pourquoi se remettait-il à fuir? Il fallait bien en finir nonobstant, s'abriter quelque part, dans une auberge ou ailleurs, au chaud. La nuit était venue et ses forces ne tarderaient pas à l'abandonner tout à fait. Il sembla prendre une décision. Sans hésiter, il enfila la route d'Offranville. Au bout de quelques minutes, il sonnait au presbytère.
SI le cachottin était arrivé à la, cure une demi-heure plus tôt, il s'y serait croisé avec le médecin de la localité. La santé de plus en plus chancelante de l'abbé Morge, atteint d'une péricardite d'origine rhumatismale et devenue chronique à la suite d'un long surmenage, ne laissait pas d'inquiéter le docteur. D'après lui, la faute en était à l'ecclésiastique qui, en dépit d'avis réitérés, s'était doucement obstiné dans l'exercice de son apostolat. Il y avait en effet plusieurs années qu'il traînait cette affection dangereuse qui lui coupait le souffle et tachait de rouge ses joues anémiques d'anachorète, et il ne faisait rien pour en arrêter les progrès.
« Vous avez besoin de repos, monsieur l'abbé ! grommelait le médecin, très mécontent.
— Et mes ouailles, docteur?
■ — Belle avance quand vous ne pourrez plus bouger de votre chambre !
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LÉMOUCHET
— Je n'en suis pas encore là, j'espère.
— Ça viendra vite, si vous n'y prenez garde. Vous devriez pourtant bien comprendre que vous êtes à la merci d'une émotion violente ou de tout autre accident.
— Q.uelle émotion voulez-vous que j'aie maintenant ? soupirait un peu mélancoliquement Tabbé Morge. Ne suis-je pas habitué au contact de toutes les misères^ de toutes les douleurs ?
— Vous êtes intraitable, tenez, et je ferais mieux de ne plus m'occuper d'un malade si déraisonnable. »
L'abbé Morge se contentait de sourire et le praticien n'avait pas plutôt tourné les talons qu'il montait en cabriolet et qu'il s'en allait Dieu sait où, sous la pluie, sous le vent, sous la neige. Il était bon, le docteur! N'est-ce pas le devoir du prêtre de se pencher sur l'âme et d'en guérir les plaies secrètes, comme c'est le devoir du médecin de se pencher sur les corps ? Finalement, le pronostic de l'homme de l'art s'était réalisé. Depuis plusieurs jours, M. le curé gardait le lit avec des symptômes non équivoques d'une aggravation de son mal.'
« Défense de sortir, avait encore dit, cet après-midi là, le docteur à maître Benoit. Et pas d'émotions surtout, pas de tintouin !
— Compris, monsieur le docteur. »
IICJ
VÉMOUCHET
Le poissonnier tombait donc mal en venant déranger les hôtes de la cure. Prévenu par les coups de sonnette et les aboiements du chien de garde, le sacristain se disposa à éconduire l'importun. Il prit une lanterne, se fit accompagner d'Azor au cas où son visiteur serait un de ces vagabonds qui infestent nos campagnes, puis il alla coller l'œil à la barrière. Il entrevit une forme vague qui trépignait dans la neige et il interrogea :
« Q.ui va là ?
— Mè.
— Vous ! vous ! bougonna le sacristain. Nommez-vous au moins !
— Pisque vous me connaissez point.
— Qu'est-ce que vous voulez ?
— M. le curé.
— Ah bah ! Et pourquoi donc ?
• — I verra ben. »
Le chien grognait, tendait sa chaîne, prêt à écharper l'étranger. D'une main, maître Benoit le musela.
« Mon brave homme, je n'ai pas de temps à perdre. Si vous refusez de répondre à mes questions, pfuitt ! bonsoir !
— Vous êtes ben honnête, murmura le vagabond. Est-i vous, le maître ?
— Non, mais comme M. le curé est souffrant... »,
VÉMOUCIIET
Le poissonnier étouffa un juron.
« On la connaît, celle-là I
— • Je suis au service de M. le curé^ précisa fièrement maître Benoît. Libre à vous de ne pas me croire, mais alors, tant pis, je n'ouvre pas. »
Un violent coup de sonnette le rappela comme il s'éloignait.
« Maître Benoit..., vèyons !... JVous dis qu'i faut que je cause à Tabbé Morge.
— Vous nous connaissez donc? » remarqua le sacristain, tout stupéfait.
L'étranger paraissait regretter d'en avoir trop dit. Il garda le silence.
« Si vous nous connaissez, poursuivit Benoit, je dois vous connaître aussi. Pourquoi ne voulez-vous pas dire votre nom ?
— Parce que... Et pis, je vous connais sans vous connaître. On m'a dit comment vous vous appelez, voilà.
— Ecoutez, fit le sacristain, après avoir réfléchi. 11 est tard, repassez demain matin.
— Ben le merci. Et où voulez-vous que j'allions?
— Au diable 1 fut tenté de crier Benoît. Mais, se contenant, il demanda encore : Vous n'êtes pas du pays ?
— Oui et non. J'sieus de passage. »
Et, avec des réticences insupportables, le
VÉMOUCtiET
vieux expliqua sa mésaventure, ajoutant qu'il n'avait pas un liard vaillant et que, si on ne lui accordait pas Thospitalité pour la nuit, il « claquerait » de froid et de faim dehors.
Maître Benoît, aux bons sentiments de qui l'inconnu n'avait pas vainement fait appel, entr'ouvrit la barrière, après avoir attaché son chien aux barreaux.
« Soit, dit-il. Je vais vous loger dans la buanderie. Vous aurez de la soupe et une botte de paille. Et nous verrons demain.
— Est tout vu », murmura Tentêté.
Il entra et maître Benoît le conduisit dans un local tout proche où l'air tiède sentait la lessive. Le sacristain lui apporta de la paille, une pleine écuelle de bouillon, du pain, un pot de cidre, et se retira en lui laissant la lanterne et en lui recommandant de bien prendre garde au feu et au chien.
« Cette tête-là ne me revient point, monologuait le brave garçon. Ah ça, diantre, où donc ai-je bien pu la voir déjà ? Car je l'ai déjà vue, il a beau prétendre le contraire, j'en mettrais ma main au feu. »
De retour au chevet du malade, il dut subir les interrogations de l'abbé Morge, qui avait entendu le coup de sonnette,
« Qui était-ce, Benoît?
L'ÉMOUCUET
— Un cachotlin ea quête d'un repas et d'un gîte.
— Vous vous êtes occupé de lui, n'est-ce pas?
— N'ayez pas peur, monsieur le curé », répondit-il laconiquement.
Le lendemain, qui était un dimanche, quand maître Benoît, frissonnant sous la grise lumière de cette aube d'hiver, ouvrit la porte de la buanderie, il trouva son homme assis sur la paille, la tête entre les poings.
« Eh bien, mon brave ?
— M. le curé va mieux ? »
Maître Benoît eût pu dire oui, car l'abbé Morge avait passé une très bonne nuit et tenait absolument à servir la grand'messe. Toutefois, le sacristain voulait lui laisser faire la grasse matinée et sa réponse fut négative.
« Cristi ! faut que j'espère, dit le poissonnier.
— Pas ici, dans tous les cas.
— Si donc.
- — Voulez-vous bien sortir ? dit maître Benoît qui perdait patience. Prenez garde ! La gendarmerie n'est pas loin. »
La menace produisit tout son effet. En entendant parler des gendarmes, le cachottin s'était dressé ; il claquait des dents et sa figure sournoise, qui continuait d'intriguer maître Benoît, se décomposait d'une façon si effrayante
VEMOUCHET
que le premier mouvement du sacristain fut de battre en retraite.
« Quoi?... Qu'est-ce qui vous prend?
— Permettez!... J'vas vous dire, mon bon messieu, bégaya le vieux, avec une humilité soudaine. Vous êtes un brave homme, vous aurez pitié. J'ons péché, faut que j'allionsà confesse. »
Il baissait la tête et des larmes roulaient aux coins de ses paupières rongées. Une fois de plus, Benoît se laissa attendrir.
« Ça ne va pas comme vous voulez? demanda-t-il.
— Non, dit l'homme... J'en peux pus...
J'étouffe... Est censément comme une boule qui me reste là.
— Bien î bien ! dit maître Benoît. Je vois ce que c'est. Patientez un peu. Je vais prévenir M. le curé.
— Est cha », dit l'homme dont la tête se rabattit entre ses poings.
Le sacristain revint au bout de quelques minutes. Il avait trouvé l'abbé Morge debout et se hâtant de mettre la dernière main à sa toilette.
« Suivez-moi à l'église, dit-il au cachottin. M. le curé vous y rejoindra. »
Ils traversèrent la cour du presbytère et prirent par le sentier de chèvre qui conduit direc-
VÉMOUCHET
tement de la cure au cimetière. Du nord, le vent avait sauté au sud et la température s'était adoucie. La neige fondue engluait les chaussures des deux hommes qui grimpaient lentement, sans parler.
Maître Benoît ouvrit à deux battants la porte de l'église. Elle avait un air propret, presque riant, cette pauvre église communale, avec ses chaises bien rangées dans le transept, ses stalles vernies, ses statues époussetées tous les matins, ses bannières de procession et ses croix soigneusement ensachées de toile bise. Des vitraux peints, aux inscriptions latines : Sanctus Apollimis^ Salvator Miindi^ Sanchis ^gidiuSy tombait une lumière d'arc-en-ciel qui veloutait de ses reflets irisés la blancheur mate de la nef.
Derrière maître Benoît, coiffé de sa calotte, le cachottin marchait gauchement, tète nue, et coulait vers l'autel un œil inquiet. Accrochée à la voûte, la lampe éternelle l'éblouissait de son clignotement d'étoile. Des statues de saints qu'il ne connaissait pas le regardaient passer du haut de leurs niches. Elles avaient des figures bien différentes de la sienne, roses, poupines, célestes. Une Vierge entre autres, belle comme on ne l'est qu'au paradis, lui souriait, d'un sourire infiniment doux. Il cessa de s'effrayer et ne rappela pas le sacristain qui le
VÉMOUCHET
quittait pour faire la toilette de l'église.
Il s'approcha de l'unique confessionnal, poussé au fond d'une des deux chapelles qui occupaient le transept, près du chœur. C'était un vieux meuble de chêne sculpté à jour et dont les panneaux bruns tranchaient sur le mur clair. Le cachottin s'agenouilla. Il n'osait porter les yeux vers le grillage, mais une gravure du Christ expirant, qui ornait le refend du confessionnal, le captivait étrangement. Et, dans l'église, on entendit, avec le grincement des chaises que maître Benoît alignait pour l'office, le murmure du pénitent, tâchant à rassembler les bribes d'oraison éparses en sa cervelle...
CERTES, ce n'était point les conseils de la prudence que Tabbé Morge avait suivis, ce dimanche-là, en se levant à une heure si matinale. Maisil n'admettait pas que ses ouailles pussent se morfondre à l'église tandis qu'il était couché. Il avait endossé sa soutane, passé un blanc rabat, pris son bréviaire et sa canne d'invalide, puis, tout doucement, à cause de ses palpitations cardiaques et de l'enflure de ses jambes, il s'achemina vers le saint lieu.
« Mon pénitent est là? demanda-t-il à maître Benoît, qui l'attendait dans la sacristie.
— Je crois bien, monsieur le curé, répondit le sacristain, en l'aidant à défaire sa soutane et à revêtir son surplis. Il vous attend même avec impatience. »
Le prêtre se dirigea immédiatement vers le confessionnal où il disparut. A l'intérieur du pieux réduit, un discret glissement de pieds et de tabouret se fit entendre, puis le déclic du
VÉMOUCHEJ
guichet réveilla le cachottin, perdu dans sa contemplation du Christ expirant.
« Récitez le Confiteêr^ mon fils. »
Il ne se rappelait plus le premier mot de cette prière. Le prêtre dut lui venir en aide avant de l'inviter à dire ses péchés.
Très ému, semblait-il, le pénitent entama sa confession. Il avait péché envers Dieu, envers le prochain et envers lui-même. Il avait volontairement négligé ses devoirs de piété, résisté à la grâce, renié Jésus-Christ, la Sainte Vierge et les saints. Il avait mené une vie malhonnête, jalousé, haï ses semblables, menti, maraudé. Mais tout cela n'était rien au regard du reste* Ce qui l'amenait à la barre du haut tribunal, c'était la hantise d'un crime dont il s'était rendu coupable quinze années auparavant.
^< Un crime? »
Le prêtre avait eu un haut-le-corps et sa voix tremblante était chargée de frayeur et d'appréhension. Au contraire, celle du cachottin se raffermit un peu.
« Da-oui, dit-il., J'ons tué un homme et j'ons laissé les juges condamner un autre en place ed'mè. »
Le vieux passa la main sur son front et, avec cette étrange aberration des malfaiteurs qui s'attendrissent plus volontiers sur leur sort que
VÉMOUCHET
sur celui de leurs victimes, il traça le tableau de sa vie brisée. Depuis ce crime, rien ne lui avait réussi. D'une aisance relative, il était tombé dans la misère, obligé, sur la fin, de pratiquer Tingrate profession de poissonnier ambulant. Même alors la guigne s'était acharnée contre lui — une guigne affolante qui ne lui laissait ni repos ni trêve, qui, hier encore, sur la grande route, avait failli le livrer comme une charogne à des myriades de corbeaux. Et, dans cet instant tragique, où la mort lui était apparue si proche et si affreuse, comment ne se serait-il pas souvenu qu'il y a un Dieu au ciel et qu'il est prudent parfois de l'implorer?
« Le Bon Dieu m'a écouté, dit d'un accent exalté le pénitent. Et je n'ons point voulu être en reste aveuc li : j'sieus venu à confesse, messieu l'abbé Morge.
— Appelez-moi mon père, rectifia machinalement l'ecclésiastique.
— A vot'idée, dit le cachottin... Enfin, épas^ y a points me v'ià, j'ons tenu parole...
— Il ne suffit pas d'avouer ses fautes, il faut s'en repentir. Vous repentez-vous seulement ?
— Sieuj'me repens?..,. Ah! monsieur l'abbé,... mon pé, que j'veux dire, créyez-vous donc que j'regrette point d'avoir tué Michaud et laissé condamner l'Émouquet ?
I2Cf 9
VÉMOUCHET
— BoquignoUe !... Mon Dieu, c'est BoquignoUe ! »
A ce cri d'horreur, provoqué chez l'abbé par la terrible révélation, succéda un de ces silences qui étreignent les gorges, serrent les poitrines, emplissent les coeurs d'un sentiment inexprimable. Rien ne bougeait plus à l'intérieur du confessionnal. En même temps que le cri, BoquignoUe — nous pouvons lui rendre son nom maintenant — avait ouï un craquement sec, comme si le prêtre s'était cogné aux panneaux de chêne, puis l'étrange silence s'était fait. Le misérable, aux écoutes, n'entendait plus que maître Benoît qui achevait d'aligner les chaises à l'autre bout de l'église.
Alors, cherchant à s'étourdir par un flot de paroles, puisant dans sa mémoire animale le vivant souvenir des faits, convaincu, d'autre part, que son confesseur l'écoutait toujours, l'ex-cabaretier raconta tout au long son histoire.
Michaud était son ennemi morteL Depuis longtemps, il guettait, avec la patience d'un fauve à l'affût, l'occasion propice de le supprimer. Lorsque Jacques, chassé de la cure, s'était pris à son tour de haine pour le garde, il avait tenté de faire de lui l'instrument de sa vengeance. Mais l'Emouchet, après tout, n'était qu'un fanfaron doublé d'un pleutre et Boqui-
VÉMOUCHEr
gnolle, le voyant reculer devant un crime, résolut d'agir lui-même. Il profita donc d'une nuit où Jacques et Michaud étaient tous deux dehors pour assassiner le garde champêtre. Les soupçons ne pouvaient manquer de s'égarer sur l'Émouchet, pensait-il, et, par le fait, il s'était entouré d'un tel luxe de précautions, s'affublant d'une blouse et d'une casquette exactement pareilles à celles de Jacques, se servant de ses cartouches, de son fusil, que les Roquevillais d'abord, puis la justice se laissèrent prendre au piège.
Cependant, une anicroche faillit tout perdre. Boquignolle n'avait oublié qu'une chose, c'est que Jacques chaussait des brodequins. Après s'être assuré de la mort de sa victime, il vit ses sabots maculés de sang et il s'afifola. Tout en courant reporter le fusil de Jacques à la cahute de l'herbage, il se demandait avec effroi ce qu'il ferait de cette terrible pièce à conviction. Laver les sabots à la rivière, les jeter ou les brûler, il y songeait bien, mais ils avaient laissé des traces, des empreintes qu'il n'avait pas eu le temps ni la présence d'esprit d'effacer. Un instant, il crut tenir la solution : cacher les sabots, sous le tas de coterets, près de l'arme déchargée. On les retrouverait et il accuserait l'Emouchet de les lui avoir pris. Mais dans cette âme retorse, méfiante, hésitante, la peur
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remporta : les magistrats ne liraient-ils pas dans son jeu ? La ruse- ne serait-elle pas trop grossière, trop cousue de fil blanc?
Pour rentrer chez lui, il avait eu soin de faire un large détour, car il importait surtout qu'on ne pût suivre les traces de ses pas jusqu'à sa demeure. Prudemment, il se coula au ras des haies, dans les pans d'ombre des maisons endormies. Il marchait pieds nus, ses maudits sabots à la main, sans crainte de rencontrer quelqu'un à cette heure de la nuit et d'ailleurs prêt à s'enfuir en pleine campagne au moindre danger. Et il contournait prudemment le presbytère quand l'idée, à la fois insensée et machiavélique, lui vint d'enfouir les sabots dans le jardin du curé. Décidément, il ne pouvait les conserver par devers soi ; d'autre part, il n'osait toujours pas les détruire et il revenait à son premier projet de mettre leur disparition sur le compte d'un vol. En les cachant dans cet endroit, où Jacques seul aurait pu vraisemblablement les cacher et où on ne les découvrirait très vraisemblablement pas avant plusieurs jours, lui, Boquignolle, disposerait du temps nécessaire pour dresser ses batteries, et alors la culpabilité de l'Emouchet éclaterait d'elle-même. Car gagner du temps, voilà ce qu'il cherchait. Il voulait reprendre ses esprits, troublés par la peur, se cuirasser
VÉMOUCHET
peu à peu contre toute émotion, ruminer dans le calme un plan plausible de défense.
Le calcul n'était point si sot. Encore eût-il fallu que personne ne le dérangeât dans sa besogne. Mais ce qui devait le perdre fut au contraire ce qui le sauva : l'abbé Morge lui avait sans doute causé une fière frayeur par son intervention subite. Il se crut « fichu ». En réalité, voyant à Boquignolle une blouse et une casquette comme en portait d'habitude son frère, l'abbé Morge crut reconnaître celuici et, le lendemain, sa déposition vint à point pour tirer le vrai coupable des griffes du perspicace procureur...
Boquignolle parlait, parlait. Et, à mesure qu'il parlait, réconforté par l'espoir d'obtenir l'absolution, sa gêne diminuait, il se dégelait, perdait ces airs contrits du malheureux dont les supplications avaient touché maître Benoît et qui redoutait les foudres de la colère divine. Plus encore que le souci d'instruire le ministre de Dieu, il éprouvait le désir de dire son histoire, de se décharger de son terrible secret. Bientôt il eut retrouvé toute sa quiétude morale, avec on ne sait quelle vivacité juvénile de la voix et du geste. A chaque mea ciilpa, son poing battait presque allègrement sa poitrine. L'idée que son salut était dans l'accomplissement d'un rite, cette monstrueuse erreur
VÉMOUCHET
dun homme qui connaissait le remords mais non le repentir, lui faisait oublier jusqu'à la qualité de son confesseur. Il ne comprenait pas que, derrière ce grillage, se tenait une de ses victimes, la plus pitoyable certes, car par quelles tortures Tabbé Morge ne devait-il pas passer durant cette abominable confession?
BoquignoUe parlait toujours. A présent, il disait ses regrets, ses espoirs et, fatalement, il cherchait à se justifier. Il déplorait bien qu'un autre fût au bagne à sa place, mais quoi ! Jacques était jeune, robuste, capable de s'acclimater là-bas , tandis qu'un pauvre vieux comme lui eût vite laissé ses os à la « Nouvelle ». Et puis n'était-ce pas une vraie bénédiction que cette erreur judiciaire qui avait débarrassé le pays d'un vaurien et l'abbé d'un parent indigne ? Boquignolle s'était converti, BoquignoUe jurait de ne plus recommencer. On pouvait bien sans crainte lui donner l'absolution. L'Emouchet, par exemple, en voilà un qui ne se fût point corrigé de si tôt, pas vrai, messieu l'abbé ?
. M. l'abbé ne répondit pas. Et Boquignolle eût peut-être repris quand même son insipide litanie, si un bruit sourd, qui ressemblait à celui d'une culbute, n'avait résonné de l'autre côté du grillage. Sous le choc, qui fît osciller le confessionnal, Boquignolle se rappela que.
VÉMOUCHET
« Ah ! CANAILLE, ESPÈRE Qu'ON TE CANARDE î ))
LÉMOUCHET
depuis dix minutes au moins, Fabbé Morge ne lui donnait plus signe de vie. Pris d'inquiétude, il colla l'œil au guichet. Il ne distingua pas le surplis du prêtre.
« Mon pé ! » cria-t-il en frappant à la cloison.
Et, Tabbé Morge demeurant toujours sans voix, une angoisse enfin lui serra le cœur, le jeta hors du confessionnal, au-devant du sacristain qui accourait à ses appels.
« Ah ! Benoît... Vite ! vite !
— Miséricorde î mais je te remets, maintenant... Tu es FAlbinos », fit le sacristain, qui devina une partie de la vérité et qui ouvrit la porte du confessionnal.
Le silence obstiné de l'abbé Morge s'expliquait. Une rupture d'anévrisme, consécutive à l'aveu du crime commis par son pénitent, avait foudroyé l'ecclésiastique. Tombé d'un bloc contre le guichet, son corps avait glissé de la banquette sur le parquet.
Un instant, maître Benoît demeura comme paralysé de douleur et d'horreur devant le cadavre du saint homme. La détente qu'il vit sur ses traits exsangues, dans ses yeux ouverts, lui rendit un peu de courage. Cette détente disait que l'abbé Morge avait enfin franchi les limites des régions bouleversées par les orages et les tempêtes. Un reflet de la paix éternelle se pei- 1^6
VÉMOUCHET gnait sur sa face, empreinte d'une sérénité qu'elle n'avait jamais connue peut-être de son vivant. Alors Benoît s'agenouilla pour abaisser sur ces deux prunelles sans vie ces deux paupières encore tièdes et souples. Et il s'apprêtait à relever le cadavre, quand il sentit autour de son cou la pression de deux mains frénétiques. Il se dégagea vivement, fit un bond en arrière : Boquignolle venait d'être saisi d'un brusque accès de démence ; ses yeux voilés d'une brume de sang, son front contracté, la bave qui coulait de ses lèvres rendaient encore plus horrible son faciès d'alcoolique.
Benoît n'eut que le temps de s'emparer d'une chaise dont il se servit comme d'un bouclier. A ce geste instinctif de défense, Boquignolle poussa un rugissement :
« Couche-Debout !... Est Couche-Debout I... Ah 1 canaille, espère qu'on te canarde \ »
Devant lui, le fantôme de sa victime se dressait et il revivait l'assassinat de jadis, s'arc-boutant sur ses jambes écartées, allongeant le bras gauche, levant le coude droit comme pour épauler une arme imaginaire.
« Au secours ! » lamenta maître Benoît qui, seul dans cette église avec ce fou et ce cadavre, sentait son sang se glacer.
Boquignolle lui barrait la retraite du côté du
VÉMOUCHET
cimetière ; mais par bonheur la sacristie, qui communiquait avec le clocher, était ouverte. Il s'y jeta, repoussa la porte derrière lui, entassa meubles sur meubles contre les battants verrouillés, décrocha la corde de la grosse cloche et se mit à sonner le glas, dont les notes sinistres allaient mettre Banville en rumeur et attirer sur les lieux une foule inquiète.
QUELQUES mois de là, seize ans jour pour
Roque ville, de l'abbé Morge et de son cadet, un individu de haute taille, maigre d'échine et minable d'aspect, entrait au cimetière de Banville. Et, comme ces petits cimetières cauchois se ressemblent tous, avec leurs tertres fleuris de laurier-thym, bordés de coquillages et surmontés de croix de chêne, on aurait pu^se croire encore là-bas, n'eût été la position différente de l'église par rapport au champ de repos.
« Tiens ! fit l'individu en apercevant, agenouillé devant une tombe, un autre homme, Benoît ! »
Le sacristain tourna la tête, tressaillit. Cette blouse en loques, cette haute casquette et cette trique d'épine ; ces inquiétantes prunelles jaunes, ce nez recourbé en bec d'oiseau et ces dents aiguës dans cette brousse de poils poussiéreux — pas d'erreur, c'était bien Jacques
rencontre, sur la route de
VÉMOUCIIET
Morge, le condamné à mort de la Cour d'assises, le bagnard de l'île Nou.
— En chair et en os, dit tranquillement l'homme en s'approchaiït du tertre... C'est la tombe de mon frère? » ajouta-t-il
Le sacristain fit signe que oui. Un moment, Jacques Morge parut réfléchir et il y avait quelque gêne dans son attitude, quoiqu'une ardente rancune fît luire plus sauvagement ses yeux d'or. Les longues années du pénitencier ne semblaient pas l'avoir trop accablé. Il avait les cheveux gris et, sur ses traits saillants, marqués à l'estampille des tropiques, un nouveau hâle s'était superposé à l'ancien, plus terreux, quasi blafard. Mais on voyait qu'un sang riche pouvait encore monter à ses joues, que ses membres conservaient leur souplesse et leur vigueur, et sa physionomie restait affligée de cette expression gouailleuse qui, jadis, l'avait tout de suite rendu antipathique à la vieille Maria.
« Voyons, Benoît, après tout ce que j'ai enduré, vous ne me refuserez pas un petit service?
— Non, monsieur Jacques. Je suis à votre disposition. Parlez.
— Eh bien, dites-moi comment l'abbé est mort ? »
Benoît fit son récit et une contrainte pesa entre les deux interlocuteurs. Ce fut la voix faubourienne de Jacques qui rompit le silence.
« Et après ? interrogea-t-il. On ne s'amuse pas ici. Dépêchez-vous. »
Benoît fit mine de n'avoir entendu que les deux premiers mots. Il soupira :
« Quand BoquignoUe m'eut forcé à me barricader dans la sacristie ?
— Eh î oui.
— Ma foi, mon pauvre monsieur, ce ne fut pas drôle. Le bandit saccagea Téglise avant qu'on vînt me délivrer. On s'empara de lui. Il écumait, il divaguait, il voyait partout le garde Michaud, M. le curé, vous, feue Maria, et puis des gendarmes, des corneilles, un tas de choses, quoi !... Ah î pour sûr que ce n'était pas drôle !
— Comment sut-on la vérité ?
— Le plus simplement du monde. Dans son délire, il décrivait le drame, il s'accusait. Votre innocence nous sauta aux yeux.
— Un peu tard, fichtre 1-
— Sans aucun doute, monsieur Jacques, et je ne voudrais pour rien au monde vous mécontenter aujourd'hui. Mais comment aurait-on pu supposer?... Vous-même, est-ce que vous n'aviez pas fini par vous dire coupable?... Par
VÉMOUCHEl
exemple, voilà ce que je n'ai jamais compris !»
L'Emouchet haussa les épaules.
« J'aurais bien voulu vous y voir, Benoit. Avec ça que, vous n'en auriez pas fait autant à ma place. Tout le monde me harcelait, le père Dominique plus que les autres. J'avais buté Michaud et j'avais buté Michaud : il n'y avait pas à sortir de là. Moi, vous pensez bien, j'en avais plein le dos à la longue ! Je me rendais compte que ma libération était à ce prix et que, si je ne voulais pas laisser mes os au bagne, il s'agissait de jacter. La seule chose qui m'étonne, c'est d'avoir résisté si longtemps. Fallait-il que ça me coûtât de m'accuser, hein? Mais j'y arrivai tout naturellement et, à ce moment-là, on m'aurait demandé si j'avais volé la tour Eiffel que j'aurais dit oui... De cette façon du moins j'avais la paix; on me faisait risette, on me comblait de douceurs... Quinze ans de bagne, il n'y a rien qui vous forme le caractère comme ça... Tenez, Benoît, j'ai appris à vivre là-bas. J'ai enregistré plus d'une observation. Eh bien, je vous assure qu'en pareil cas il n'y a que les coupables qui tiennent bon jusqu'à la gauche. Puis, blague à part, j'en étais arrivé à me demander si je n'avais réellement pas tué Couche-Debout sans le savoir. Rappelez-vous que j'avais pinté