FLORESTINE EPROUVA LE BESOIN DE RELIRE LA RÉPONSE DE FULGENCE
d'occire les prétendues ennemies de sa bassecour.
Florestine s'en était même passablement gaussée, de ce tue-belettes^ qu'avec une persévérance cocasse son père s'obstinait à tendre, après l'angelus du soir, elle ignorait où au juste, probablement du côté du « poulier » ou de la « cabille à lapins ». L'espiègle n'avait cessé de rire qu'en voyant les jours succéder
aux jours, les nuits aux nuits, sans entendre reparler de son promis. Ah ! mais,' ah ! mais, il ne s'agissait pourtant pas de tomber d'une exagération dans l'autre et de renoncer définitivement à tout rendez-vous... Fulgence se lassait-il ? L'instinct de la conservation reprenait-il le dessus chez lui? Certaines phrases de sa lettre permettaient presque de le supposer et Florestine avait beau se creuser la tête, elle ne trouvait pas d'autre explication à l'énigme. « Rien ne presse », écrivait le gars. Il en parlait à son aise I Si épris naguère et si hardi, était-ce bien lui qui devenait si raisonnable, si prudent?
: Pour éviter une admonestation paternelle, |a jeune fille éteignit sa luifiière et, comme d'habitude, s'étendit toute vêtue entre ses draps. Non qu'elle espérât recevoir enfin la visite de Fulgence, mais elle voulait être prête à toute éventualité.
L'égrenement monotone des heures d'insomnie commença.
^ Dehors il gelait à pierre fendre et, même à l'intérieur, la température était tombée si bas qu'un bloc de glace s'agglutinait au ventre de la cruche à eau ; la fièvre qui brûlait le sang de Florestine ne s'en apaisait point et ses pensées ne tardèrent pas à revêtir un tour singulièrement funèbre.
Malgré elle, qui ne savait oublier ces choseslà, elle se reprit, une fois de plus, à évoquer le martyre de sa mère et elle craignit de ne pouvoir résister à tant de chagrins, à tant de maux. Certes, si ce forcené de maître Achille exécutait sa menace de détruire Fulgence, ce serait pour elle le coup de grâce, elle ne lui survivrait pas.
Ainsi, par un revirement tout naturel, la jeune fille en arrivait à ne plus se plaindre de Ténigmatique discrétion du petit gars et, maintenant, bien loin de désirer son retour et de récriminer contre son indifférence, elle ne souhaitait qu'une chose, c'est qu'il ne tentât jamais de revenir. Il lui semblait qu'un danger terrible couvait sous la torpeur de cette nuit polaire; que, si son promis s'avançait encore dans le clos, une catastrophe se produirait. Et cette nouvelle appréhension ne provenait pas, cette fois, d'une cause purement imaginaire, elle reposait sur des faits dûment constatés.
Ce soir-là, en effet, au cours du souper, maître Achille avait eu une attitude et tenu des propos à tout le moins bizarres, sinon alarmants. Comme aux jours de fête, il avait voulu faire les frais d'un petit extra. Du cellier qui, tous travaux de brassage achevés, regorgeait de barriques de poiré et de cidre doux, il
avait rapporté un pot de « muscadet », le nec plus ultra des crus cauchois. Florestine, chargée de préparer une bonne casserolée de « flip », avait versé le moins possible d'eaude-vie dans Ip cidre en ébullition, mais ce diable dè « gros », entonné à l'état de pur jus de pommes, contenait lui-même assez d'alcool pour chavirer les têtes.
Quelques rasades de cette mixture, dont les palais normands se régalent comme d'un nectar, ne laissèrent pas d'exciter un tantinet maître Achille/ qui se mit à harceler sa fille. Elle le tarabustait avec ses yeux de « mélan gogneux » et sa mine d'enterrement. Si elle voulait mouiller son mouchoir, elle n'avait qu'à le dire : il se chargeait de la faire piauler pour de bon, da ! Et, décidant de lui offrir un divertissement de sa façon, il envoya Brunei chercher son fameux tue-belettes, remisé au chartil.
« Attention, fifille, dit-il, au retour du valet. . . Guette un brin comment que cha se conditionne, c'te mécanique-là. »
Afin de faciliter sa démonstration, il avait fait placer le piège sur la table, à portée de sa main. Pendant une heure au moins, il en expliqua le mécanisme à sa fille. Non sans peine, tant les ressorts étaient puissants, il desserrait les deux ferrures recourbées en arceaux, les i86
rabattait à plat et, avec l'aide d'un domestique, les mettait au cran d'arrêt. Puis, prudemment, le bras allongé, il insinuait une baguette dans cette sorte de gueule de métal, cherchait le déclic et le heurtait d'un coup sec.
-L'effet produit était formidable.
Avec fracas, dans une détente irrésistible de ses ressorts et un sinistre grincement de crocs, les ferrures, dentelées en lames de ^cies, s'entrechoquaient, happant, tranchant le bâton. Toute la cuisine tremblait au bond que faisait le piège, à la brutale secousse qu'il communiquait à la table surchargée de vaisselle et de ferblanterie.
<< Hein î rugissait maître Achille, dont les petits yeux de marcassin fouillaient ceux de Florestine... Hein, ma poulotte, qui que t'en dis, d'ma mécanique?... Avec cha, n'y a point de belette qui tienne... Corne de bique ! Aile ferait de la chair à pâté d'un chrétien ! »
Alors, pendant que, renversé sur le dossier de son fauteuil d'osier vernis, la bouche ouverte, les mains au ventre, il se convulsait dans de féroces éclats de rire, Florestine, elle, ne s'était plus senti le cœur à la joie. Brusquement, une idée s'était vrillée dans sa tête, une de ces idées qui vous viennent on ne sait d'où, on ne sait comment ni pourquoi, qu'on voudrait repousser de toutes ses forces et dont la tyranj88
nie brise notre volonté : c'est qu'au rebours de ce qu'il prenait soin de proclamer très haut, comme pour se disculper d'avance, maître Achille ne destinait peut-être pas son piège aux belettes, mais bel et bien à certain gars trop hardi, au jeanjean, au propre-à-rien qui se permettait de jeter son dévolu sur sa fille.
Oui, sur le moment, comme son père recommençait à faire marcher le traquenard, Florestine avait eu cette idée-là. Elle s'était rappelé l'espèce d'avertissement si inquiétant et si mystérieux reçu, trois semaines plus tôt, lors de sa dernière entrevue nocturne avec Fulgence. Ce frôlement de pas dans la chambre voisine, ce grincement de clef, ce souffle distinct, quoique retenu, cet œil collé au trou de la serrure n'étaient-ils bien que des imaginations?
Maître Achille n'était pas si sourd, après tout : il avait pu se réveiller. Dormait-il, seulement? Ne se doutait-il pas déjà de ce qui, depuis tant de semaines, se manigançait à côté de lui, à sa barbe, pour ainsi dire?...
Tous les jours précédents, on avait constaté qu'il n'était pas dans son assiette, que quelque chose l'absorbait, le tracassait. Quoi?... Un instant, Florestine s'était même demandé s'il ne flairait pas le pot aux roses. Fulgence avait laissé des traces suspectes dans le clos i8c)
foulé l'herbe sèche, écorné le talus... Mon Dieu! mon Dieu! si la piste qu'il semblait suivre avec une attention si soutenue n'était autre que la sienne? Si le bonhomme avait reconnu l'origine de ces traces, compris qu'elles provenaient des sabots du petit gars?. . . Cela posé, tout ne devenait-il pas clair comme le jour?
Partant de ce point de repère, maître Achille avait pu se tenir constamment sur le qui~vive, et, certain soir qu'on le croyait profondément endormi, percevoir un faux bruit chez sa fille, se relever à la douce, coller l'œil au trou de la serrure et, corne de bique! entrevoir Fulgence dans l'encadrement de la fenêtre... Oui, oui, c'était bien possible, et il était également permis de supposer qu'un plan infernal eût germé dans sa cervelle. Ainsi, la promenade hygiénique du lendemain n'eût été qu'un prétexte, l'arrêt au talus une feinte et le tue-belettes une ruse géniale, un excellent moyen de se défaire du petit gars...
Mais, à bien réfléchir, à considérer différemment la chose, Florestine avait haussé les épaules, s'était rassérénée. Où allait-elle chercher des sottises pareilles ? Elle divaguait, parole ! Son hypothèse ne tenait pas debout ! Si bien renseigné, est-ce que maître Achille aurait fait tant de simagrées pour tirer ven-
geance de son ancien valet ? Est-ce qu'il l'aurait laissé déguerpir sans plus? A quoi bon toutes ces tergiversations et toutes ces machinations, quand il n'avait qu'à décrocher son fusil?
La force de l'argument avait agi comme un calmant sur les nerfs de la jeune fille, qui savait la férocité du bonhomme, mais non toute son astuce et tout son respect pour la justice, seul objet de ses . craintes ici-bas. Et, Comme elle avait fini par ne plus songer à tout cela, elle ignorait vraiment pourquoi l'obsession venait de la reprendre tout d'un coup, pourquoi elle éprouvait cette étrange impression de malaise, pourquoi le calme de cette nuit d'hiver lui semblait factice et l'inertie de riiaître Achille plus redoutable que ses plus terribles accès de fureur...
CAR Tobsession reprenait Florestine et les mêmes chimères revenaient l'assaillir.
Des chimères? Etaient-ce bien des chimères? N'étaient-ce pas plutôt, d'une part, pressentiment, et, d'autre part, déductions logiques?
Toujours est-il que, vers onze heures et demie, alors que la pauvrette pensait en être quitte pour la peur et que, rompue de fatigue, elle allait s'endormir, la voix de la chienne de garde et un bruit insolite l'arrachèrent de son engourdissement. Dans la basse-cour, du fond de sa niche. Follette glapissait à la mort, et, dans l'herbage, derrière le corps de logis, vibrait une sorte de râle, une sourde plainte d'agonie qui glaça le cœur de Florestine. D'un violent effort, elle se leva, courut à la fenêtre et rouvrit.
La plainte, du coup, se fit distincte.
Cela montait de l'autre bout de l'enclos, du talus même que Fulgence avait coutume de franchir, et cela ressemblait tantôt au cri de souffrance de quelque bête, tantôt à un suprême appel de moribond.
« Le tue-belettes ! » se dit la jeune fille.
Car, maintenant, aucun doute ne pouvait subsister dans son esprit.
Comment même avait-elle jamais douté ?
Depuis que maître Achille " avait acheté cet instrument de torture et qu'il affectait de faire tant de cas des soi-disant belettes, les yeux de sa fille n'eussent-ils pas dû se dessiller complètement ?
Le pressentiment de Florestine ne l'avait pas trompée.
Le piège?... Un moyen radical de se débarrasser clandestinement du petit gars et de le supprimer comme un fauve, ou du moins de l'estropier pour le reste de ses jours sans avoir maille à partir avec la justice. Maître Achille avait reculé devant les « ennuis » que lui causerait le meurtre de Fulgence et changé ses batteries. Qui pourrait lui reprocher, en effet, d'avoir tendu un piège dans son herbage? Qui pourrait prouver qu'il ne l'avait pas acheté à l'intention des ennemies de son poulier?... Ah! le maudit! le maudit!... Ce n'était pas assez d'avoir martyrisé sa femme, il voulait faire périr aussi sa fille de désespoir 1
L'horreur, l'indignation exaltaient, transfiguraient Florestine. De son ancienne passivité, de sa soumission atavique, rien ne subsistait. Tardif à s'éveiller, son courage de timide lui
LE rUE'BELETTES
ferait faire des miracles. Elle ne craignait plus maître Achille, prête à se dresser devant lui, à braver sa colère et à enfreindre ses ordres, s'il l'empêchait de courir vers Fulgence, dont le corps saignait, pantelait, broyé, déchiqueté par l'étau du piège.
Certes, tout enfant se doit de respecter son père, et, jusqu'ici, elle n'avait jamais tenté de se soustraire à cette obligation. Mais, à la fin, cet homme-là pouvait-il bien prétendre au titre de père ? Qu'avait-il été pour sa femme, sinon un assassin? Et qu'était-il pour sa fille, sinon un bourreau?
Florestine se jeta résolument contre la porte.
« Papa !... Ouvre ! » cria-t-elle.
Soit qu'il dormît réellement, soit qu'il feignît le sommeil pour mieux savourer sa vengeance et qu'il sût déjà qu'elle n'avait pas raté, que Fulgence, c'te vermine de Fulgence, venait enfin de rouler dans son traquenard, maître Achille, pendant plusieurs minutes, fit la sourde oreille, et Florestine, en proie à une folle angoisse, secoua la porte sans obtenir de réponse.
Il fallait en finir, tout délai pouvant être fatal à la victime. La pauvrette joua si désespérément des pieds et des poings que son père dut se rendre à cette tambourinade exaspérante.
« Qui quy a? interrogea-t-il... Mais qui qu'y a, qu'o ne peut même point dormir- en paix? • — Écoute !
— Bah ! est rien, ma poulotte... Est Follette qui piaule à la lune.
— Non, dit Florestine en continuant de se meurtrir les doigts contre les solides panneaux de l'huis... Il y a autre chose, papa, et tu le sais bien.
— En v'ià d'bêtes d'idées !... Est la quienne qu'o te dit. Recouche-tè, pis dors... Tu n'vas tout de même point m'gâcher ma nuit, épas ? »
La jeune fille crut entendre que son père ricanait, et cette joie du misérable, en ce moment de détresse, lui fit perdre littéralement la tête.
« Ouvre !... Vas-tu ouvrir?... Je me jette par la fenêtre ! »
Elle l'aurait fait. Maître Achille le comprit. Et, sans doute, eut-il la venette comme le jour où son veau Bienvenu, évadé de l'étable, avait failli se noyer sous la glace fragile de la mare, car il battit le briquet, s'habilla avec une lenteur plus ou moins intentionnelle, puis vint tourner la clef en poussant des grognements dont on n'eût pu dire s'ils décelaient plus d'irritation que de satisfaction.
^< Est-y des heures pou réveiller ton pé,
hein, mauvaise fille?... Qui qui te prend?... Crèrait-o point qu'y a l'feu à la boutique?
— • Laisse-moi passer, dit Florestine, les poings en avant.
— Où que tu vas?
— Tu le sais bien », répéta-t-elle.
Il s'effaça malgré lui et elle se précipita comme une folle dans l'escalier.
MAÎTRE Achille n'avait pas prévu ce coup de tète de la pauvrette, ni surtout qu'elle pût méconnaître ainsi son autorité. Abasourdi de tant d'audace, il n'avait même pas songé à lui faire tâter la force de ses biceps. Le plus gros de sa surprise passé, il s'empara de son fouet et s'élança derrière la fugitive avec toute l'impétuosité que lui laissait son asthme.
« Florestine ! glapissait-il... Florestine !... Espère un brin, saprée mâtine!... Sieu je t'accape... »
iVppels, menaces, coups de fouet, rien n'y faisait; Florestine ne répondait même pas... Bien décidée à secourir Fulgence ou à se laisser mourir avec lui, elle avait sauté quatre à quatre les marches de l'escalier, ouvert vivement la porte de la cuisine, traversé la cour, et elle galopait déjà dans l'herbage que son père était . encore en haut.
Jurant, toussant, geignant, maître Achille ne garda guère d'espoir de la rejoindre.
« Corne de bique !... Aile est bigrement montée, la mâtine "\... V'ià qu'aile me défie comme aile m'avait jamais défié 1 »
Hors d'haleine, il dut souffler un peu... A cinquante mètres de lui, il voyait, au clair de lune, bondir la silhouette de sa fille. Florestine, il le comprenait, n'était plus Florestine. Il découvrait chez elle une âme ignorée, une âme énergique et sauvage, son âme même à lui. Et cela aussi l'engageait à modérer son ardeur, à n'intervenir qu'une fois l'orage apaisé.
« Faudrait point la pousser à bout, da 1... Mais, marche, j'aurons ben not'tour étout, aile n'y perdra censément ren. »
Il ralentit le pas, sabotant à travers la pommeraie, butant contre des mottes de terre durcie ou contre des racines à fleur de sol, cinglant de la mèche de son fouet les troncs des arbres. La nuit le gênait peu ; le halo argenté de la lune et le vert scintillement des étoiles rendaient presque diaphane le fond de l'air. Devant lui, il distinguait toujours l'ombre de Florestine, filant vers le talus au-dessus duquel les fûts grêles et noirs des « peuples » s'élançaient comme les barres d'une immense grille tendue contre l'horizon... Bah! elle pouvait bien galoper tant qu'elle voulait, la grosse bête ! Ce n'est pas lui qui se rendrait malade à la pourchasser trop vivement. Par ce grand i()8
froid, il était bon de prendre garde à soi, de se garer des congestions comme* des bronchites. Une fois déjà cet hiver il avait failli attraper son affaire par suite d'une pneumonie, et ce n'était certes pas le moment de passer la main à Florestine.
Pourquoi se presser, de surcroît ? Au bout du clos, la plainte déchirante, les meuglements sinistres du supplicié subitement s'étaient tus, balayés, eût-on dit, par un des mystérieux coups d'aile de la nuit, cependant que Follette, accourue aux cris du bonhomme, trottinait entre ses jambes, tête et queue basses, comme frappée d'une recrudescence de terreur.
« Ah ! mo Jeanjean, mo lua, mo Jocrisse !... Tu faisais les yeux doux à ma fille et tu crèyais comme cha que j'y verrionsgoutte?... Bo ! bo ! on t'éduquera et tè étout, Florestine, qui te montes contre to pé. »
Il se remit à rire. Au bout du compte, il n'allait pas se tourner les sangs pour cette gamine, ah ! mais non, da ! Tôt ou tard, coûte que coûte, il saurait la ramener à la raison. Etait-ce sa faute, à lui, si le gars Fulgence s'était fourré dans son tue-belettes? C'était-il lui qui était allé le quérir?... Et, quand bien même la préméditation sauterait aux yeux de sa fille, celle-ci ne devrait-elle pas s'incliner" devant ses arguments?...
Eh bien oui, corne de bique! tout cela avait été préparé de longue main. Et puis après?... Du jour où l'on avait lu dans le jeu du valet, de l'instant surtout où on l'avait surpris à la fenêtre de Florestine, n'était-on pas en droit de le traiter comme un vulgaire larron ? On avait eu pitié, nonobstant, on lui avait fait grâce, on l'avait laissé partir indemne, mais voyons, le cœur sur la main, pouvait-on tolérer qu'il récidivât, allait-on souffrir pareil scandale, se boucher les yeux et les oreilles et laisser ce manant-là narguer chaque nuit le maître de céans?...
« To Fulgence n'avait qu'à nous quitter tranquilles, t'entends, fifiUe ? »
Narines au vent, maître Achille s'avançait, humant l'air, le reniflant comme pour savourer d'avance son atroce vendetta. Ses petits yeux avaient des clignotements rapides et sa face cuite, couleur lie de vin, sa face congestionnée de brute disait une résolution implacable. Il avait beau faire le malin, il s'en voulait de son instant de faiblesse. Il s'en voulait comme d'une lâcheté, comme d'une capitulation honteuse, comme d'un renoncement à ses plus chères prérogatives.
C'est qu'au fond il portait l'âme farouche d'un chef de clan, et c'est que rien n'eût pu ébranler sa conviction qui était que, dans ce
conflit avec sa fille, il avait toUs les droits pour lui. Ces droits, il les ferait valoir durement, impitoyablement, par tous les moyens. Ah ! ah ! Florestine ne le connaissait pas core dans les coins. Il la dresserait, la mâtine ! Il lui apprendrait à criailler et à regimber. Dia ! hue 1 S'agit de marcher recta, fi fille ! Je t'en baillerons, du sentiment ! Je t'en flanquerons des fiancés, choisis en cachette I... Ton pé est core plus futé que tè, tiens ! On ne le roule point, li i Absorbé et retardé par ses réflexions, le misérable n'était qu'à mi-chemin de l'allée de pommiers qu'il avait prise derrière sa fille, lorsqu'un appel de celle-ci l'engagea à se hâter.
« Papa ! . . . Ohoup ! . . . Q.ui que tu fais à lambiner comme ça ? Viens-tu ?
— Corne de bique ! pesta-t-il... Ah ! mais, ah ! mais, qui qu'y a core ? »
Car il croyait bien discerner, dans la voix de son enfant, un soulagement, une joie bizarres, et il prévoyait quelque regrettable anicroche. Des fois, serait-ce que ce. sapré Fulgence?...
« Espère mè !... Me v'ià 1 »
Face au talus, Florestine lui tournait le dos ; l'ombre de son corps, profilée de biais, s'allongeait démesurément sur la terre phosphorescente, masquant le fourré de ronces au milieu duquel le piège était enfoui.
Tout époumonné de sa course furibonde, maître Achille se pencha par-dessus l'épaule de sa fille, distingua quelque chose de gros et de roux entre les ferrures du traquenard et, prenant sa gorge à deux mains comme un homme qui étouffe, vacilla, s'abattit sous un brusque coup de sang.
Dans le tue-belettes, achevait d'agoniser... Bienvenu.
ON devine sans peine qui était allé chercher le veau à l'étable, qui l'avait poussé dans ce traquenard, où sa jeune encolure était prise comme dans des tenailles de garrot.
Prévenu en temps opportun par son ami Brunei, lequel venait de surprendre le secret de maître Achille, et furieux contre Fauteur d'un guet-apens qui eût pu lui coûter la vie, Fulgence avait voulu se revancher, donner une verte leçon au bonhomme... Mauvaise farce conçue et préparée à l'étourdie, dans un moment d'exaspération, tragique dénouement dont l'imprévu allait consterner le bon cœur du petit gars.
Caché derrière le fossé, en dehors de l'herbage, Fulgence s'était mis à se maudire en entendant les beuglements lamentables de Bienvenu. Lui qui avait élevé tant de bêtes pour l'abattoir ne pouvait sans doute éprouver qu'une répugnance toute relative à l'idée de sacrifier un veau. Mais cette lente et terrible
agonie de l'innocent Bienvenu lui avait déchiré Tâme. Que fut-ce donc quand il vit accourir Florestine, folle de désespoir, quand surtout maître Achille, dont pour rien au monde il n'eût voulu souhaiter la mort, s'abattit tout de son long au pied du talus !
Enjambant le fossé, il se précipita au secours du bonhomme que sa fille, plus morte que vive, essayait en vain de relever. A l'autre bout de l'herbage, une lanterne oscillait, des ombres se mouvaient. C'étaient les gars de ferme, réveillés enfin par le vacarme et qui cherchaient à en découvrir la cause exacte. Fulgence les appela, leur confia maître Achille, puis enleva d'une traite les quatre ou cinq kilomètres qui séparent CoUeville de Valmont, lieu de résidence du plus proche médecin...
Des jours qui suivirent, Florestine garda une impression de fièvre et de cauchemar. La mansarde de maître Achille étant trop étroite, trop glaciale, trop dénuée de commodités, il avait fallu prendre des dispositions pour préparer les repas à la buanderie et dresser un lit de fortune dans un coin de la cuisine, sous la cage de l'escalier, près de Fâtre bourré de fagots\ Paillasse, matelas, traversin s'appuyaient sur des bancs et des chaises. De l'armoire au linge, la jeune fille avait tiré deux draps bis qui fleuraient la lessive, et la tête du malade
reposait sur un oreiller de varech à la taie immaculée.
Maître Achille, « essanqué » par le bistouri et les sangsues du docteur, avait repris connaissance. Il ne souffrait pas. Seulement sa faiblesse était telle qu'il ne sentait plus ses membres. Il avait l'impression que son corps s'était comme fondu, comme noué aux jointures, comme vidé de cette douce chaleur qui est l'essence même de la vie. Et il ne se leurait pas de réconfortantes illusions, ne ressemblait pas à ces malades qui, à deux doigts de la mort, se reprennent à leurs marottes et répètent d'un air convaincu : « Quand j'irai mieux^ je ferai ceci et puis cela ». Non ! son instinct l'avertissait que, malgré les sangsues et sa force de résistance, ce n'était plus qu'une question de jours ; qu'il avait cassé son ressort, le grand, le bon, celui qu'on ne répare point.
Depuis qu'il était sorti du coma, il s'était abstenu d'adresser la parole à sa fille, autrement que pour lui demander ce dont il pouvait avoir besoin. Pas une seule fois, il ne l'avait entretenu de ses intérêts en souffrance et elle ne savait quelle figure faire devant ce moribond qui dépérissait à vue d'œil et qui mettait une équivoque persistance à l'épier. Qu'il lui gardât rancune, c'était plus que probable et^ profondément croyante, superstitieuse
même, elle s'attendait avec effroi à la malédiction paternelle.
Car n'était-ce pas un peu de sa faute, ce qui était arrivé ? Le renvoi de Fulgence, ses visisites clandestines auxquelles elle aurait dû s'opposer, la découverte de maître Achille, l'achat du piège, l'entente secrète des deux valets, la ruse du petit gars, le supplice de Bienvenu, le coup de sang du bonhomme, tout cela s'était si bien enchaîné qu'elle y voyait non pas l'œuvre de la fatalité, mais la nette volonté de Dieu. Et, bien qu'il en fût peut-être indigne, elle se sentait gagnée d'une douloureuse pitié pour son père, elle oubliait tout le mal qu'il avait fait, ne considérait que celui dont elle était cause et, pour sauver le malade, aurait donné jusqu'à sa vie.
Cruels scrupules en vérité et qui compliquaient inextricablement le problème de l'avenir. Que maître Achille trépassât, l'anathème qu'il laisserait peser sur sa fille empêcherait à jamais le mariage espéré.
Cette tragédie durait depuis cinq jours quand la pauvrette, bourrelée de chagrin et de regrets, n'y tenant plus, s'affaissa au chevet du bonhomme.
« Mon Dieu ! mon Dieu ! fit-elle en pétrissant désespérément la masse lourde de son chignon... Que je suis donc à plaindre ! Qu'est-
ce que j'ai fait pour être si malheureuse? »
Aux sanglots éperdus de Florestine, à ses cris de détresse, maître Achille eut un tressaillement. A quoi songeait-il, étendu sur son lit, où il essayait de se tourner comme pour cacher son propre trouble ?. . .
Était-ce au passé ou à l'avenir, à cet avenir qui commence avec la mort et qui, bon ou mauvais, n'a pas de fin ?... Peut-être qu'il songeait à tout à la fois et que ces idées inquiétantes, ces funèbres appréhensions travaillaient son âme taciturne.
« Pourqui que tu piaules comme cha? demanda-t-il. Est-y que je t'ons fait de la peine ?
— Tu es si malade, sanglota la jeune fille. Je ne te souhaitais pas misère, moi !
— Tu vaux mieux que to pé, répondit sombrement maître Achille... Mè, je te souhaitais tout ce qu'il y a de pire, vu que j'avais mes idées sur tè et que t'aurais point dû me contrarier.
— Je suis assez punie de ma désobéissance... Ah ! papa... papa, quel grand malheur ! »
Maître Achille lâcha un soupir rauque.
«Est Fulgence, épas, qu'a fourré Bienvenu dans le tue-belettes?
— Pardonne-lui ! implora Florestine.
— Pardonnes-y ! Pardonnes-y ! T'es fameuse, tè, aveuc tes pardons ! Est-ce qu'il aurait dû
LE rUE-BELETTES
étout, li?... Est-y des choses à faire, cha?... Sieu s'n'idée était de se revancher, i n'avait qu'à se revancher su mè.
— Si tu savais comme il regrette !
— L'est ben tôt, de regretter, à c't'heure que le mal est fait ! »
Le bonhomme geignit d'être réduit à l'impuissance. Garder tant de soucis pour soi, partir sans avoir passé la consigne à sa fille et l'avoir armée de bons conseils pour assurer la marche des affaires et qu'au moins quelque chose de ce qu'il avait créé, développé, rendu prospère, lui survécût, décidément c'était trop dur. Comment tout allait-il à la ferme ? Où en était-on des travaux de l'hivernage ? Et les valets y mettaient-ils suffisamment du leur, le bétail ne manquait-il de rien ? Il fallait vendre les pommes tandis que les cours montaient, activer les labours, attaquer les semailles.
Ainsi, rattaché malgré lui à la vie et à ses multiples occupations, maître Achille multipliait les questions dont la dernière eut trait à Bienvenu. Qu'avait-on fait de son veau ?
« La pauvre bête était froide quand on La retirée du piège, papa. Alors, question de ne pas tout perdre, Fulgence l'a montrée a^u vétérinaire. C'est le boucher de Valmont qui l'a achetée... J'ai Tarèrent.
— Cobien ? haleta maître Achille^ dont l'intérêt acheva de se raviver.
— Sept pistoles.
— Il aurait ben pu en tirer dix, remarqua le bonhomme, d'un air déçu... Je l'aurions point baillée à moins, même piquée du charbon. »
Et ses traits se rembrunirent.
« Il a fait pour le mieux, murmura Florestine. C'est comme la nuit de ta chute. Tout le monde s'affolait, moi la première. Par bonheur il s'est raidi, lui, il a ordonné aux autres de te ramener chez toi et il est allé quérir le médecin. Je ne dis pas ça pour l'excuser, mais c'est à sa présence d'esprit qu'on doit d'avoir pu te saigner à temps.
— C'te saignée-là me remettra point su pattes, Florestine. »
Maître Achille respira longuement. Parfois, d'une poussée brusque et fantasque, les flammes du feu projetaient leur reflet jusqu'à son lit. Ses yeux déjà éteints en supportaient diffi. cilement l'éclat, et ses deux mains^ ses pauvres mains fripées comme de vieilles chiffes, s'efforçaient d'élever un écran entre cette lumière ardente et sa figure.
« I t'a causé, le médecin, fifille ? » s'enquit-
La jeune fille inclina la tête.
« Q.ui qu'il a dit ?
— Oh! bien, pas grand'chose... Les médecins, ce n'est pas bavard, tu sais.
— Point grand'chose de bon, épas?»
Florestine eut beau conter la chose à sa façon, son père ne s'y méprit pas. Le médecin avait condamné maître Achille, déclarant que tout ce qu'il pourrait faire serait de soulager ses derniers instants.
« FifiUe, reprit solennellement le malade, Fulgence n'aurait point dû,... non da!... Mais j 'voudrions ben le voir tout de même, y dire deux mots .. Où qu'il est?
— A sa ferme.
— Envoie-le qu'ri, li pis le curé... J'sieus rasibus, ma poulotte, n'y a pu de temps à perdre. »
ENDUE comme insensible par l'excès même
de sa douleur, Florestine obéit sans savoir ce qu'elle faisait. Deux domestiques coururent, l'un au presbytère, l'autre chez le nouveau maître de Fulgence. M. le curé se présenta le premier pour administrer maître Achille. C'était un prêtre déjà vieux, dont les longs cheveux blancs formaient comme une auréole autour de sa tonsure. On pouvait avoir confiance en lui. La veille, Florestine s'était décidée à l'aller trouver et il n'ignorait rien de sa triste histoire.
, « Vous avez eu tort tous les deux de mentir à maître Achille, avait-il déclaré. Fulgence, puisqu'il savait n'avoir pas, le droit d'aimer, aurait dû partir. Et vous-même, ma fille, concédez....
— Mon Dieu, s'était doucement récriée la pauvrette, raisonne-t-on ces choses-là ? Nous avons assez lutté, lui et moi. Depuis la mort de maman, Fulgence remplissait ma vie
comme je remplissais la sienne. Et, delà façon dont ça s'est fait, bien sûr que vous ne voudriez pas lui jeter la pierre.. Un soir que nous étions ensemble dans la cuisine et, qu'il avait Tair-tout languissant, je lui demandai à quoi il songeait de la sorte. Comme il se détournait avec un gros soupir, je compris tout et je' fus assez gamine d'en rire. « Ne riez pas, mamzelle « Florestine, qu'il me répondit gravement. « Si vous saviez comme ça me fait mal, vosmo- « queries. » Moi, si je riais, mon père/ vous comprenez pourquoi et que c'était nerveux. Au fond, j'avais plutôt envie de pleurer comme une bête qui souffre et qui pourtant se sent infiniment heureuse. Alors, ce fut plus fort que moi, je lui pris les mains et je les serrai dans les miennes. « Pardonnez-moi, qu'il sou- « pira encore. Je me fais honte. » Il essayait en même temps de se dégager. Je le retins et je lui avouai qu'il avait tout mon cœur, que je ne serais jamais qu'à lui, enfin tout ce qui vous monte aux lèvres dans ces moments-là; et qu'on n'est plus, capable de retenir.... Vous voyez bien qu'il n'a rien à se'^reprocher, le malheureux garçon, et que je suis seule fau tive. »
Le prêtre, à l'écouter, avait senti ses yeux se mouiller et n'avait pu lui refuser l'absolution plénière. Et, maintenant, c'était le père qu'il
venait confesser. Il le confessa, en reçut des aveux beaucoup moins innocents, et lui donna le viatique. Peu après, Fulgence arriva à son tour, violemment remué, se demandant pourquoi on le convoquait, ce qu'on lui voulait, quels cruels reproches allaient l'accueillir. Tout éplorée à ce revoir, Florestine l'introduisit dans la cuisine d'où le prêtre ne s'était pas encore retiré et où bruissait un grave murmure d'oremus :
« In nomine Patris^ et Filii^ et Spiritus sancti. Amen, »
Le petit gars, à l'instar du curé, esquissa le signe de la croix, puis tituba vers le lit. Son cœur défaillait et il était encore plus pâle que Florestine, plus pâle même que ce mourant qui avait perdu tout le sang de ses veines.
Retrouver maître Achille, qu'il avait connu robuste comme ses chevaux de labour, parlant haut et sec, en chef habitué à se faire obéir, emplissant la ferme de son autorité remuante et bruyante, le retrouver, dis-je, brisé sur son grabat^ faible et impotent comme un paralytique, et songer que c'était lui, Fulgence, qui l'avait réduit à cela, ah ! la désolante, la tragique entrevue !
Le bonhomme avait tourné la tête vers son ancien valet. Un moment ses cils papillotèrent sans qu'il réussît à distinguer la toute proche
silhouette du petit gars ; puis, avec un regain d'amertume et de rancune, comme oublieux de la présence du prêtre, il interrogea : « Te v'ià, tè ?
— Faites excuse, nof maître.
— Oué, oué, connue, c'te là, o s'moque du monde et pis après : faites excuse ! »
Et, tout à coup, véhémentement :
« T'aurais point dû, Fulgence.... No da, t'aurais point dû, est mè qui te le dis. »
Au pied du lit, le prêtre psalmodiait la prière des mourants ; sa voix chantante scandait chacune des pieuses syllabes comme pour en exalter le sens consolateur et rédempteur.
La poitrine étreinte d'une angoisse extraordinaire, Fulgence éclata en sanglots. Alors, pour la seconde fois en ce jour d'orage, où il lui fallait pardonner à ceux qui l'avaient offensé, les traits soucieux de maître Achille se détendirent singulièrement et ce fut d'un accent mélancolique, presque doux, qu'il prononça :
« Piaule point, va, mo fi !... T'aurais point dû, no da ! ben sûr..., mais y avait de mo tort étout, j'sieu core l'pus fautif des deux.»
Il se tut. Parler l'épuisait. Son souffle râlait, •ses doigts plissaient le drap et, du bistre, les cavités de ses paupières tournaient au noir cendré.
LE rUE-DELETTES
« Courage ! » lui dit Tecclésiastique.
Les prunelles du moribond, ces deux prunelles jadis si dures, si claires, si vives, maintenant laiteuses, mornes, striées de résilles bilieuses et de filets rouges, cherchèrent le crucifix d'ivoire, tandis qu'à travers leurs larmes Fulgence et Florestine, incapables de bouger, de parler, de penser même, frappés d'un saisissement absolu,^ le contemplaient comme un oracle dont la sentence pouvait faire le malheur ou le bonheur de leurs vies.
« FifiUe, i te plaît ben, to Fulgence ?
— Oh, papa ! ne put que crier la pauvre enfant.
— Et tè, Fulgence.... Aile te plaît étout ?
— Sauf vot' respect, not' maître....
— Vous ai mo cosentement », dit maître Achille.
QUAND on lui demandait des nouvelles de Merlin, son griffon mâtiné de basset, Gloria, le garde-chasse de l'Hermitage, hochait la tête :
« Merlin?... Toujours le même. Guettez I
— Il dort?
— Ou il fait mine, Et appelez-le, sifflez-le, rouez-le de coups, pas de danger qu'il bouge. »
Vautré sur la paille de sa niche, Merlin ne montrait que le bout du nez — un petit nez rose et noir, hypocritement embusqué au plus épais d'une brousse de poils jaune sale.
« Oh ! reprenait Gloria, bien sûr que ce n'est point un quien comme les autres. Moi qui en ai vu de toute sorte, gros et petiots, croisés ou
de race, j'en suis core à tracher son pareil, et il le sait bien, pardi, et il en abuse.
— Pourquoi diable ne le cédez-vous pas?
— Ma foi, ça vous tient au sang, ces vermines-là. Il n'y a quasiment pas mèche de s en défaire ... Tu dis, toi ? »
Merlin risquait un œil oblique entre les touffes échevelées de sa tignasse, poussait un « ouah » sonore.
« Tu peux japper, da ! T'es beau, je suis fier de toi, je te donne en exemple... Tel que vous le voyez, il s'est galvaudé toute la nuit et vous ne l'empêcherez pas de recommencer ce soir. . . Où que t'as été, hein ?
. — Ouah ! ■
— Le v'ià ! . . . Il est comme ça et il est comme ça. Quoi qu'on dise et qu'on fasse, il s'en moque pas mal, marchez! »
EN vérité, la bête était extraordinaire et je ne sais rien de plus troublant que l'espèce de rictus qui retroussait parfois ses babines sur les pointes mates de ses crocs. Gloria, par bonheur, ignorait la métempsychose. On ne gagne rien à trop de savoir.
Merlin avait obtenu droit d'asile à l'Hermitage dans des circonstances passablement bizarres.
Un matin d'hiver, par une rafale de neige qui balayait le plateau de Colleville, le gardechasse attendait une éclaircie pour entreprendre sa tournée, quand ses yeux tombèrent sur une façon de pelote blanche, échouée au seuil de son pavillon et qui avait ceci de particulier qu'elle était piquée d'une paire d'oreilles et prolongée d'une queue. Perplexe, il alla voir et poussa un juron : plus vive qu'un rat, la pelote venait de lui filer entre les jambes. Elle ne fit qu'un bond jusqu'à la cuisine, où il la trouva en train de fondre devant son feu. Il
avait reconnu un chien, un petit griffon batardé de basset, maigre à crever, crotté à faire peur, et tant de sans-gêne le mit dans tous ses états.
Bien qu'il frisât la soixantaine, Gloria avait assez de poigne pour tenir en respect les braconniers des environs et il eût fait beau voir qu'un de ces manants, fût-ce Timothée Pesquet, le plus incorrigible de la bande, se fût aventuré dans les garennes et la faisanderie du marquis de Chanteval. Le garde ne toiérait pas davantage les empiétements des maraudeurs à quatre pattes et, empoignant l'intrus par la peau du râble, il le souleva comme une plume. Si jeune, si efflanqué, le chien ne pesait pas lourd. Gloria courut à la grille, entre les barreaux de laquelle le malappris avait dû se faufiler, et, brutalement, le lança sur la route.
« Et reviens-y, à c't' heure ! » cria-t-il en lui jetant des pierres.
Clopin, dopant, le chien tira au large. Persuadé qu'il ne s'y frotterait plus, Gloria rentra chez lui. Cette sale bête avait abominablement barbouillé le carrelage, mais c'était l'affaire de Céleste, sa femme de journée, une gaillarde qui s'était fatiguée, disaijt-elle, d'entretenir son mari, lequel avait nom Timothée Pesquet et s'entendait surtout, comme on saitj à écumer les garennes. Célibataire, Gloria recourait à
ses bons offices, le matin, de dix heures à midi. Il était huit heures. La neige ne tombait plus. Gloria alla faire sa ronde avec Médor, son épagneul, qu'il était allé prendre au chenil.
A dix heures, le garde rallia son pavillon. En avance. Céleste attendait devant la grille. Un énorme panier, bourré de provisions, l'avait empêchée de sentir la froidure. Elle en soufflait encore et, délestée, elle sabotait de long en large, histoire de ne pas pincer un « chaud et froid ».
« Je vous espérais, maître Gloria.
— Excusez, ma fille, c'est que vous êtes un brin hâtive, ce matin. »
Céleste retapa le foin et le torchon qui matelassaient son panier et suivit Gloria, pressé de lui montrer le beau travail de l'intrus. Pendant cette inspection domiciliaire, un curieux phénomène se produisait dans la cuisine, où Céleste avait provisoirement déposé sa charge, telle quelle. Le panier à l'abandon semblait s'animer d'une vie mystérieuse. L'osier craquait et le rembourrage se gonflait, s'abaissait, pour s'enfler encore et redevenir flasque, comme au rythme d'une palpitation intérieure. Spudain , le torchon glissa, dévoilant un informe /Enchevêtrement de poils et de foin. Cela n'avait ni queue ni tête, quoique cela fût agrémenté de quatre pattes qui trottèrent vers le
premier refuge venu, en l'espèce une armoire normande.
Il était temps. Leur inspection achevée, le garde et sa ménagère regagnaient la cuisine. Aussitôt ils avisèrent une traînée de brindilles qui partait du panier et traversait la pièce. Céleste s'approcha, tressaillit :
« Mais... Mais... y avait donc une bête dans le foin ?
— Une bête ? repéta le garde.
— Tenez ! Le torchon est bas et c'est core tout tiède. »
Gloria palpa le foin.
« Et tout mouillé, ma foi!... Eh bien, si vous amenez des bêtes icite !...
— Je n'y comprends goutte.... Comment qu'elle a pu se mucher là-dedans?
— Vous l'aurez mise en vrac avec le reste.
— Je l'aurais bien sentie 1
— Alors, dit Gloria, faut croire qu'elle s'est coulée dans votre panier pendant que vous m'espériez à la grille. Vous n'avez rien remarqué ?
— Le torchon était un p'tieu dérangé, mais....
— Nous y voilà, pardi ! Videz le panier qu'on voie les dégâts. » •
Les dégâts se réduisaient à trois œufs cassés, C'en était assez, d'ailleurs, pour justifier la tac-
tique de Gloria, s'armant d'un balai, puis prenant la piste qui s offrait à lui et qui le conduisit à Tarmoire normande.
« Méfiez-vous qu'elle vous saute aux yeux », dit Céleste.
Gloria se mit à plat ventre, passa le manche du balai sous l'armoire et sentit bientôt la bête qui, poussée dans ses derniers retranchements, surgit de sa cachette et vint lécher les bottes du garde, tout abasourdi de reconnaître son intrus — le petit chien qu'il avait déjà flanqué à la porte 1
Que se passa-t-il alors dans cette rude âme de grognard? Gloria eut-il pitié du vagabond? N'en admira-t-il pas plus simplement l'esprit de ruse et la constance, et ne pensa-t-il pas qu'une fois dressé un tel chien en vaudrait bien un autre ?
« Toi, mon fils, grommela-t-il, tu ne manques toujours pas de vice... Allons, faites-lui une bonne soupe^ Céleste. Ensuite de quoi on le savonnera un brin et, si personne ne vient le réclamer, hum 1... faudra bien qu'on s'en accommode, pas vrai?»
NE autre considération militait en faveur
^ de l'adoption de Fouinot, comme la bête d'origine inconnue fut d'abord appelée. Depuis quelque temps, Gloria n'avait que des déboires avec sa meute, épagneuls et bassets, frappés d il ne savait quel mal épidémique, claquant les uns après les autres. Série noire, pensait-il, parce que ses chiens ne quittaient jamais le chenil sans lui et qu'il ne cédait qu'à Céleste le soin de préparer leur nourriture.
Quoi qu'il en soit, il ne lui resta bientôt plus qu'un épagneul, Fox, malade aussi. Fouinot ferait nombre. Intelligent comme il l'était, •on pouvait espérer qu'il ferait également assez bonne figure. Mais cet espoir s'envola vite. Gloria perdit son temps à vouloir le dresser. Résultat nul. Pis même, un singulier renversement des situations, l'asservissement de l'homme aux caprices de la bête. Par un de ces' impénétrables arrêts dont elle nous frappe parfois, il semblait que la destinée, brouillée avec
le garde, eût décidé qu'il subirait les plus insupportables fantaisies de ce méchant griffon mâtiné de basset. D'abord le fripon refusa obstinément de s'accommoder du chenil, où la mort de Fox faisait le vide. Gloria tint bon pendant toute une semaine, pendant laquelle Fouinot ne cessa de glapir comme un écorché. Simple divertissement au reste et ne vous représentez pas la malicieuse bête dans l'attitude des chiens qui pleurent à la lune. Ses coups de gueule marquaient les progrès du travail de sape qu'elle effectuait au fond du local pour rq^onquérir ses franches coudées. N'ayant pu renverser les murs ni les escalader, elle pensait s'évader par en dessous et, de fait, le huitième jour, son maître la surprit à' croquer un lapereau.
Comm.e bien on pense, le garde se fâcha tout rouge. Instinctivement, la crosse de son fusil se plaqua contre son épaule et, si l'assassin de Jeannot, manquant de sang-froid, avait pris ses jambes à son cou, il ne l'eût pas raté. Mais Fouinot n'était pas chien à perdre ainsi la tête. Il apporta sa victime à son maitre, et sa physionomie exprimait tant de candeur et de confiance, tant de satisfaction et de fierté, ses jaunes prunelles se levèrent si loyalement sur les yeux gris qui le menaçaient et sa patte se posa si doucement sur la guêtre du garde, que
ce dernier se détourna tout d'une pièce.
Gloria ne ramena pas l'évadé au chenil. Il comprit que, le trou rebouché, son chien creuserait une nouvelle galerie souterraine et, de, guerre lasse, il lui fabriqua une niche, une « caloge », comme il disait. Fouinot ne se fit pas tirer l'oreille pour s'y installer, mais, quand on lui passa une corde au col, il gémit tristement.
« T'es pas content, peut-être? »
Fouinot se tut. Seulement, deux heures plus tard, ses crocs vinrent à bout du chanvre, limé toron à toron. Par crainte d'une prompte intervention, il attendit que son maître fût couché, puis, dans le décor des taillis fleuris de givre et baignés de lune, à la muette d'abord, il détala, détala. Il galopait, le nez au ras de terre, la queue en panache, le corps penché aux virages qu'il abordait à toute vitesse. Un coup de vent d'est avait durci la neige, où ses griffes ne mordaient pas. Il fit panache plusieurs fois, sans que ces magistrales pirouettes pussent réfréner son ardeur, car les lapins, par cette nuit blanche, s'ébattaient dans les clairières et il n'y avait pas de temps à perdre. Ce jeu, vous dis-je, le passionnait ; il en oubliait les conseils de la prudence et voilà qu'au milieu du silence nocturne une fanfare éclatait, haletante^ aiguë, faite pour semer l'effroi
au sein même des terriers. Fouinot rappelait. Son cri de chasse, inlassablement répété, féroce et victorieux tour à tour, fut emporté par le vent jusqu'au pavillon du maître.
Réveillé, Gloria s'habilla, décrocha son arme et se mit en quête du fripon. L'Hermitage jouxte la route de Valmont ; il couvre trente hectares sous taillis et est enclos de murs, sauf par le haut, sur les rampes de Colleville, où un simple treillis le sépare des terres de M. de RougeuUe, un ami du marquis. Mille clameurs éveillaient la sylve, déroutant Gloria, qui avançait, s'arrêtait indécis, sans cesser de siffler.
Siffle, mon vieux ! Hors d'haleine, le garde s'adossa au tronc d'un arbre. Quelle misère qu'il ne tînt pas cette vermine au bout de son flingot !...
Un petit frisson lui rappela le danger d'une halte prolongée en pleine bise. Les rhumatismes commençaient à le taquiner au renouveau des saisons et l'on a tôt fait d'attraper une pleurésie. Fouinot n'en faisait qu'à sa tête : soit, on se revancherait plus tard. Avant de rentrer, Gloria tint toutefois à brûler ses deux cartouches.
Aux détonatiou/S succéda un calme équivoque. Fouinot ne, donnait plus signe de vie. Comme Gloria avait tiré en l'air, ce n'était
pourtant pas qu'il eût boulé la béte. Alors?...
Machinalement, le garde se rendit à la niche. Il pensait bien y trouver la laisse rongée de Fouinot^ mais non Fouinot au bout et, de le découvrir là, il n'en crut pas ses yeux.
« Te v'ia, vermine ?.... Cré nom !
— Ouah... ah ! »
Fouinot bâillait ! Fouinot s'étirait ! Fouinot feignait d'être arraché au sommeil de l'innocence. A cette comédie, la colère du garde ne connut plus de frein. Il recula de six pas et... pan ! pan ! Mais il avait oublié de recharger son arme et, comme toute sa fièvre l'abandonnait, il n'eut pas le cœur de fusiller de sangfroid l'étrange bête, qui rampait à ses pieds et se couchait sur le dos, en signe de soumission absolue.
PRÈS l'aventure de la corde, Gloria n'atta- : •
cha pas son chien avec des saucisses. Une solide chaîne d'acier lui parut beaucoup plus sûre en l'occurrence, mais c'était compter sans l'esprit retors de Fouinot. Dès le lendemain matin, le garde ouvrit de grands yeux en remarquant que la caloge n'occupait plus sa place habituelle, derrière le pavillon. Il dégelait, la terre portait des traces révélatrices. Ne pouvant rompre sa chaîne, Fouinot s'en était allé avec sa niche.
Le garde se mit en quête des déserteurs, qu'il retrouva toujours accouplés, cinq cents mètres plus loin. Même l'association ne semblait pas fonctionner trop mal et Fouinot reposait béatement à l'abri de son inconsciente complice. L'un halant l'autre, Gloria les ramena à grands coups d'étrivière. Ça le soulageait, cet homme, de taper dans le tas. « Hue ! dia ! Attrape, vermine ! »
Calmé, il détacha son chien qui, dressé sur
son séant, le regarda sans trop d'émoi cheviller sa niche au sol.
« Comme ça, tu ne t'en sauveras plus peutêtre... Viens-t'en manger ta soupe, à c't' heure. »
Fouinot obéit. A vrai dire, il prenait l'habitude d'être docile pendant le jour. Et puis, la dernière nuit, les lapins avaient eu la partie belle : pas moyen de s'en mettre un sous la dent et il se sentait diablement en appétit. Céleste, à le voir si crotté, déplora tant de misère, car elle s'était prise d'amitié pour lui et il la payait de retour. Rassasiée, bichonnée, la bête s'installa près de l'âtre. Le soir, Gloria la reconduisit à sa niche et se retira, convaincu d'avoir la paix. Il n'était pas encore au lit qu'un long hurlement le fit sursauter.
« Cré nom ! » dit-il, en s'armant de sa cravache.
Cette correction n'assagit Fouinot que le temps qu'elle dura. A peine son maître fut-il las de cogner qu'il recommença sa sinistre musique...
Il est permis de supposer que le garde ne capitula qu'à toute extrémité. Pourtant, il dut s'avouer vaincu. Crossé d'importance, Fouinot avait clairement montré qu'il ne céderait pas, qu'il voulait courir la nuit et ronfler le jour. Fâcheuse obstination, qui embarrassait terri-
blement Gloria. Céder? Ce serait fameux, ma foi 1 Résister? Hum ! Il haïssait cette vermine, et bien sûr qu'il aurait pris plaisir à lui flanquer un coup de fusil. Mais après? Sa nature combative, hargneuse, plus encore qu'autoritaire, avait soif de conflits. Fouinot lui en faisait voir, soit. Seulement le pli était pris et avec qui se chamailler, lui disparu? Un autre chien? Allons donc ! Un autre chien se plierait à toute tyrannie et ne lui fournirait jamais l'occasion de se fâcher pour de bon. Et puis, à parler net, Gloria n'était plus aussi zélé qu'autrefois. Une longue trêve, fruit de maintes veilles et de captures retentissantes, l'avait insensiblement accoutumé au bien-être des pleines nuits de repos. Pourquoi se serait-il traîné dans ses garennes, où braconnier ne mettait plus les pattes? Tout le piment du métier — un sapré métier, par parenthèses, et croyez-m'en plutôt que ceux qui en prônent la « poésie » — tenait dans l'aventure nocturne, faite d'imprévu. De si mornes randonnées, fertiles seulement en coryzas, dégoûtaient le vieux garde. Tout de même, depuis un an ou deux, la surveillance de l'Hermitage s'était rudement relâchée la nuit. Rien n'était arrivé, mais avec des gars de la trempe du Pesquet, fallait pas s'y fier, et un bon chien, lâché dans les bois, ne serait pas de trop.
Vous voyez d'ici la défaite?... Gloria renc la liberté à Fouinot, qui n'en demandait p davantage.
FouiNOT et Gloria eurent d'autres contestations. S'il n'opérait plus de rondes au clair des étoiles, le garde aimait à se dégourdir les jambes dans le jour et prétendait que son quien lui tînt compagnie. Fouinot se dérobait pour deux raisons : après ses fatigues de la nuit, il avait grand besoin de repos et, d'ailleurs, trottiner de longues heures derrière son maître, sans pouvoir s'écarter du droit chemin, ne lui disait rien qui vaille. Gloria avait beau lui tricoter les reins, il se blottissait dans sa niche dès le patron-minette pour n'en sortir qu'au crépuscule. Même il fallait lui servir céans ses deux écuellées quotidiennes de soupe au lard. Faiblesse de Gloria, se récriera-t-on. Non, calcul. Le garde ne voulait pas affamer son chien qui, repu, faisait quartier au gibier dont, ventre creux, il eût fait des hécatombes. Encore lui arrivait-il, .sans la moindre excuse, de saccager quelque couvée de faisane ou de garrotter quelque levraut.
Cependant, Gloria se préoccupait de remplacer sa meute. Il trouva son affaire. Deux couples de bassets et autant d'épagneuls arrivèrent au début de l'été et il se chargea de les dresser pour l'ouverture. Il n'eut pas d'arias de leur fait. Ces bêtes de race logeaient sagement au chenil et, si, au début, les bruyantes escapades de Fouinot jetèrent quelque émoi parmi elles, leur maître mit facilement le hola.
En septembre, il y eut une chasse. Le marquis possédait, aux environs de Valmont, un château où il recevait ses invités et des bois de haute futaie où il relançait le chevreuil. Lorsqu'il venait à l'Hermitage, il rentrait pour dîner, faute de place chez le garde. M. de Chanteval et ses invités se déclarèrent satisfaits du tableau, auquel figuraient plusieurs centaines de pièces. Gloria avait fait allusion à son griffon, que ces messieurs tinrent à voir. Malheureusement Fouinot poussa l'inconvenance jusqu'à se dérober à une présentation en règle et le garde ne put le tirer de sa niche, où il faisait mine de ronfler.
« Très intéressant, dit M. de Chanteval. Mais voyons, Gloria, ce n'est pas Fouinot que vous devriez l'appeler, votre griffon, c'est Merlin.
— Merlin ? Entendu, monsieur le marquis. »
Gloria n'avait jamais ouï parler du célèbre enchanteur. Le rapprochement lui échappa. Mais, comme M. de Chanteval ne pouvait exprimer un souhait devant lui sans qu'il l'interprétât à la manière d'un ordre, il n'attendit pas pour rebaptiser la bête.
Devenu Merlin, le ci-devant Fouinotfit honneur au nom choisi par M. le marquis : Gloria le grondait encore pour se donner l'illusion d'être le maître ; mais, littéralement ensorcelé, il ne le corrigeait même plus après les tours les moins pardonnables.
Il est vrai que de gravessoucis accaparaient le garde. L'automne passé, M. de Chanteval rentré à Paris, les hôtes du chenil, bien portants jusqu'ici, furent atteints de la même façon que leurs devanciers et moururent tous en quelques semaines. Contagion bien mystérieuse décidément. Le plus étrange, c'est que les germes de l'épidémie ne pouvaient provenir du local, désinfecté après la mort des premiers occupants et où Merlin avait été enfermé près de huit jours.
« Voyez- vous, Céleste, dit un jour le garde, ça ne me paraît pas clair, cette affaire-là.
— Vous auriez ben dû consulter le rebouteux.
— Quittez-moi tranquille.
— - Pourquoi ?... Est un fûté, da 1
— Possible, mais du moment qu'il n'a point la loi pour lui, il n'aura jamais ma pratique, votre rebouteux.
■ — La loi..., la loi, marmonna Céleste.. ., y a des fois qu'elle embête bien le monde.
— V'ià tantôt soixante ans que je m'en accommode, ma fille, et je ne m'en porte pas plus mal.
— Alors, fit mi-figue, mi-raisin la femme de journées, n'y avait' qu'à demander le vétrinaire. »
Gloria haussa les épaules. Un ignoramus, le vétérinaire : il n'y aurait rien vu et ses visites coûtaient une pistole pièce.
Une contrainte pesa. Le garde avait une question sur la langue et n'osait parler. Il s'y décida enfin, non sans précautions oratoires, sachant qu'au pays de Caux, plus qu'ailleurs, il sied de mesurer ses paroles.
« Hum ! Entre nous. Céleste, vous ne croyez pas que votre homme y soit pour quelque chose, dans mes ennuis ? »
Céleste rougit, puis verdit.
« Timothée ?...
— Ou d'autres, s'entend.
— Ben, vous m'en baillez de bonnes !
— On ne l'accuse pas.
• — Vous savez, continua Céleste, avec une insistance et une âpreté qui surprirent le garde,
Timothée et moi, j'avons jamais pu nous accorder. Mais il n'est point mauvais dans le fin fond et je vous oppose de le salir devant moi.
— Qu'est-ce que j'ai dit ?
— Vous avez dit que mon homme donnait de la poison à vos quiens.
— Allons donc 1
— Que si 1 Pour le dire tout franc, vous ne l'avez point dit, mais pour le dire sans le dire vous l'avez censément dit.
— Erreur, ma fille, affirma le garde de plus plus ennuyé. Je n'accuse personne^ attendu en que mes quiens n'ont jamais quitté l'Hermitage et qu'il n'y a que nous deux qui sommes allés au chenil. »
Céleste fondit en larmes.
« J'veux point qu'on salisse le pé de mes petits, maître Gloria.
— Là 1 là ! fit d'un ton paterne le garde. Vous l'aimez donc core, votre sapré coquin d'homme ?
— Ah 1 mais non.... Brin du tout, da ! Il m'en a trop fait voir, le manant. Un propreà-rien qu'a été en prison ! »
Le garde n'essaya pas de profiter du revirement de Céleste, mais il écrivit à M. le marquis. Un tragique événement empêcha M. de Chanteval de s'intéresser à Laffaire. La marquise fut estropiée dans un accident d'auto-
mobile et soiTlïiari en conçut tant de chagrin qu'il oublia tout le reste. L'Hermitage ne connut plus ces joyeuses parties de chasse, désirées tout ensemble et redoutées de Gloria, dont elles ne rompaient la terne existence que pour lui laisser une persistante impression d'abandon et de tristesse. Aussi renonça-t-il à démêler l'énigme du chenil et à rassembler une nouvelle meute. Après tout, l'essentiel était de conserver Merlin, une saprée vermine, da oui, et obstinée et maraudeuse et vicieuse, mais bonne assurément pour faire la police des bois.
Quand donc le brave homme s'indignait des fugues de son chien, il se mentait à lui-même. Au fond il en était bien aise : ça lui permettait de dormir tout son soûl et ça calmait ses scrupules professionnels.
Erreur n'est pas compte : le garde s'en aperçut peu après et qu'au lieu de se multiplier normalement son gibier fondait à vue d'œil. Bien mieux : les quelques pièces qu'il entrevoyait encore s'enfuyaient comme s'il avait tiré dessus. Ah ! mais, quelle était cette malédic tion, cette sorcellerie ?
Gloria pensait bien à Merlin. Seulement Merlin ne pouvait être responsable de la disparition presque totale du gibier et il n'avalait pas ses proies comme des pilules. Or, Glo-
ria ne découvrait même plus trace de ces meurtres à peu près tolérés. Il semblait que son chien lui-même ne connût maintenant que la lâcheuse bredouille.
Le garde, soucieux, résolut d'en avoir le cœur net et battit les buissons, étudia les brins d'herbe. Le résultat de ces investigations fut clair : à la faveur de la sécurité trompeuse où lui, Gloria, s'endormait depuis si longtemps, un malfaiteur mettait l'Hermitage en coupe réglée. Mais que fichait donc Merlin la nuit ?
« Cré nom ! fit rageusement le garde. Il n'est même pas bon à crocher dans un braconnier. »
Du premier jet, Gloria eut esquissé son plan. Il n'en souffla mot à sa ménagère. Non qu'il soupçonnât particulièrement Pesquet : il y avait bien, dans le voisinage, dix braconniers du même acabit. Mais Céleste n'eût pu tenir sa langue et, à son tour, Timothée se serait empressé d'avertir ses confrères.
Dans l'après-midi, le garde enchaîna Merlin, nonobstant ses protestations, qu'il étouffa sous une muselière. Il retourna le chercher à la brune, et la bête, escomptantune'délivrance immédiate, frétilla de la queue. Elle en fut pour ses frais d'amabilité : Gloria la prit en laisse, sans la démuseler^, mais, comme il la laissait choisir son chemin, elle ne perdit pas tout espoir. Simple caprice d'homme évidemment : le vieux voulait faire une ronde et, pour une fois, on pouvait bien lui passer cette fantaisie.
Remorquant son maître, Merlin s'enfonça dans les halliers. C'était une magnifique soirée
de juin, avec un ciel tout constellé et un brin de brise délicieuse à respirer après la fade chaleur diurne. Malgré son bâillon, Merlin discernait d'aimables parfums d'herbes aromatiques, mêlés parfois de fumets qui lui me-ttaient l'eau à la gueule. Alors, il tendait si impétueusement le garrot que le bras du garde se déclanchait comme pour flanquer un grand swing dans le noir.
« Tout doux, hein ? grondait le garde. On a bien le temps, je suppose. »
Comme de juste, Merlin ne pouvait répliquer et, puisant dans son âme canine des trésors de stoïcisme, il se pliait à son métier de bête jusqu'au moment où l'instinct, plus fort que la raison, le portait à une nouvelle extravagance qui lui attirait une nouvelle mercuriale. Misère ! Ça n'allait pas bientôt finir ?
Si fait : s'accroupissant derrière une touffe de ronces^ Gloria posa son fusil à terre comme pour détacher le captif. C'est du moins ce que supposait celui-ci, dont la déception fut extrême quand Gloria l'obligea de se coucher.
« Minute, vermine ! On te découplera le moment venu. »
Le garde et son chien, tapis à l'ombre d'un bosquet de noisetiers, ne bougèrent plus. Leur cachette occupait, du côté de M. de RougeuUe, la lisière d'un spacieux carrefour. Les terres du 24^ 16.
voisin n'étant ni gardées ni encloses, c'est par là qu'il fallait atteindre le braconnier.
Ils l'attendirent, favorisés par la nouvelle lune, dont les sous-bois ne recevaient pas de lumière, quoiqu'il fît assez jour dans les allées pour qu'on pût remettre son homme à vingt pas. Deux des quatre sentes bifurquaient vers le treillis ; de son poste, le garde les surveillait facilement, mais le temps passa et personne ne se présentait.
Saprée faction, da I Moins patient qu'autrefois, Gloria sentait l'air se rafraîchir et consultait souvent sa montre. Dix heures, onze heures. Rien core. Merlin, au flair infaillible, ne tressaillait même pas. Mais, un peu avant minuit, le chien fit un bond prodigieux qui l'eût mis hors d'atteinte, si la laisse n'avait tenu terme. Gloria le ramena entre ses genoux et lui serra la gorge par surcroît de précaution.
« Minute, qu'on te dit ! »
L'approche du braconnier ne se trahit qu'aux sursauts nerveux de Merlin : l'individu avait escaladé le grillage et se glissait à pas de loup vers le carrefour, qu'il traverserait dans quelques secondes.
Gloria ôta la laisse et la muselière du chien, toujours cloué entre ses jambes. Ah ! il ne regrettait plus son oreiller ! Ça le rajeunissait de dix ans, une visite pareille. A qui allait-il
avoir affaire ? A Timothée peut-être. Tant pis pour Céleste, en ce cas.
Le braconnier s'aventura dans le carrefour. Il avait pris la précaution de revêtir une blouse et de se cacher la tête sous un sac. Gloria, à cette mélodramatique apparition, n'éprouva ni crainte, ni surprise. Ce n'était pas la première fois qu'un gars de CoUeville coiffait cagoule en pareille. conjoncture.
L'homme n'était armé que d'une pouche et d'un de ces filets larges d'une aune, longs à n'en plus finir et qui servent à braconner au rabat. Vous connaissez le système. On tend le filet en demi-cercle et les pièces viennent s'engouffrer dans l'espèce de nasse aménagée au milieu. Seulement, il faut être plusieurs pour opérer, l'un vidant la nasse à mesure qu'elle se remplit, les autres levant le gibier. Or, l'homme à la cagoule était seul.
Gloria, dérouté, se creusa la cervelle, cependant que, enhardi par la tranquillité de toutes choses, l'homme, arrêté au milieu de la clairière, regardait alternativement par les quatre sentes. Qu'espérait-il ? Mais ses complices, pardi 1 ses complices qu'il s'agissait de pincer aussi.
Pendant les cinq ou six minutes qui suivirent, Merlin se débattit si furieusement que son maître eut peine à le réduire au silence.
Il fallait en finir. Précisément, las d'attendre, l'homme allait se retirer.
« Pile, mon fils !... Halte, toi, là-bas ! »
Derrière son chien, Gloria émergea des ronces, fusil au poing. Aux aboiements de la bête, à la sommation du garde, le braconnier s'était retourné. Une stupeur le figeait, bien que, chose incompréhensible, Merlin, au lieu de lui montrer les crocs, le tirât par le pan de sa blouse et s'efforçât de l'entraîner dans une prompte retraite. En trois bonds, Gloria le rejoignit, sans trop faire attention aux façons de son chien qui, affolé, tourbillonnait autour d'eux.
«Allons! dit-il. T'es pris. Décoiffe-toi vite qu'on te reluque un brin. »
L'homme semblait incapable d'obtempérer.
Gloria voulut lui arracher sa cagoule, mais un déchirement au défaut du jarret l'obligea de lâcher proie : c'était Merlin qui l'assaillait à rêveras !
« Cré nom ! »
Gloria se dégagea, comme il put, d'une ruade qui envoya rouler la bête à dix pas. Puis, comme elle se relevait, tout le poil hérissé, de l'écume aux babines, il la boula pour de bon, d'un maître coup de fusil, et pivota sur lui-même à temps pour entrevoir le braconnier qui, échappé à sa frayeur paralysante, fonçait
SOUS bois. Gloria courut après, mais, arrivé au grillage, il l'aperçut, loin déjà, chez M. de Rougeulle.
Pâle de rage, le garde rebroussa chemin. Du sang éclaboussait la clairière, là où Merlin avait roulé; mais de la bête elle-même nul vestige. Sans doute, s'était-elle cachée sous un buisson pour y crever en paix.
Gloria ne la plaignit non plus qu'il ne la chercha. Son jarret le faisait trop souffrir et il en avait trop gros sur le cœur. Un quien qu'il avait recueilli, élevé, nourri à rien faire î...
« Crève, vermine ! » dit-il ; et il rentra sans détourner la tête.
ous n'avez pas l'air éjoui, à c'matin,
V maître Gloria.
— Cest-il pas mon droit ?... »
Et Gloria, la jambe allongée sur une chaise — il ne s'était pas traîné sans peine jusqu'à la grille, au coup de sonnette de Céleste — se renfonça dans son mutisme hargneux. Le drame de la nuit le révolutionnait encore. Que Merlin eût toléré le pillage de ses bois, passe à la rigueur, mais qu'il se fût retourné contre son maître, allez donc comprendre ça !...
Céleste ne s'était guère émue de la rebuffade. Pour comble de malchance, elle demanda où était Merlin.
« Ah 1 mais, vous m'embêtez ! éclata le garde. Un failli quien que j'aurais dû y tordre le cou le jour où vous me l'avez amené.
— J'sieus pas cause,, remarqua Céleste.
— N'empêche que sans votre satané panier...
— Qu'est-ce qu'y a donc, Seigneur ?
— Il y a que..., que.... Enfin, ça ne pouvait plus durer, et j y ai mis bon ordre. »
. Céleste sourit.
« Vous n'êtes point si rude que vous voudriez le faire accroire, maître Gloria.
— Vraiment ? Eh bien, galopez voire jusqu'au carrefour. 11 y a laissé sa peau, votre sapré quien. »
, Du coup, Céleste contempla fixement le garde.
« Sans rire ?
— Est-ce que j'ai figure à rire, moi ?
— Vous l'avez détruit?... Alors, je regrette, maître Gloria, mais je vous oppose pas de me régler mon dû.
— A votre idée, répondit le garde, trop monté lui-même pour essayer de la retenir. Le v'ià, votre dû ! »
Céleste empocha l'argent et demanda :
« Peut-on y dire adieu ?
— A Merlin ?... Tant que vous voudrez. Et prenez le louchet, pendant que vous y êtes. Ça m'épargnera la peine d'y fouir son trou.
— Si c'est possible ! » gémit la femme.
Gloria allait bientôt regretter son intransigeance. Céleste ne repassa pas parle pavillon, et il ne sut si elle avait pu rendre les derniers devoirs à Merlin. Le lendemain, sa jambe allant mieux, il poussa jusqu'au carrefour, mais, dans
la nuit, une pluie d'orage avait lavé les taches de sang et ses investigations échouèrent. Il se pouvait d'ailleurs que Céleste eût emporté la triste dépouille dans son panier.
Pendant quinze jours, Gloria, à qui sa ménagère et son chien manquaient de plus en plus, se débattit contre sa fierté. Mais le second 'dimanche, il se sentit à bout de courage et, s'il lui fallait bien faire son deuil de Merlin, au moins qu'il se réconciliât avec Céleste ! En somme, il n'y avait eu rien entre eux. Mère de famille, elle devait déjà regretter la perte de son gagne-pain. Enyapportantquelqueadresse, nul doute qu'il ne l'amenât promptement à l'oubli de cette bisbille. Et qui V « opposait » de se présenter chez elle sous couleur de demander où elle avait enfoui Merlin ? Pas Timothée à coup sûr, puisqu'il ne logeait plus là.
Un tantet moins abattu, Gloria se mit en route après déjeuner. La bicoque des Pesquet n'était guère loin de l'Hermitage. Gloria tourna délibérément le loquet.
Ce fut une fière surprise 1 Avant même d'ouvrir la porte, il s'était étonné d'ouïr une explosion de jappements joyeux et de cris irrités. Son étonnement se changea en stupeur quand il vit toute la famille Pesquet, Timothée inclus, en train de cerner une bête velue, 05/
hirsute, informe, une bête impossible, dont nous dirons simplement qu'elle clochait sur trois pattes, portait bandeau sur l'œil et n'avait pas l'ombre de queue. C'était cette bête qui jappait et c'étaient les Pesquet, vieux et jeunes, qui meuglaient à tue-tête.
Ahuri, Gloria promenait un regard machinal par la pièce. On ne s'occupait pas de lui, à Texception de l'étrange bête qui, refoulée de toutes parts, mais non capturée, s'efforçait de le joindre. Evidemment, les Pesquet avaient bu et aucun ne songeait à refermer la porte. Dans le fond, une table montrait force reliefs de gibelottes, civets et pâtés, qui sentaient leur Hermitage à pleines narines.
« Je l'tiens ! cria enfin Céleste.
— Eh bien, vous allez le lâcher, répondit, du seuil, le garde, s'arrachant enfin à son inertie. Et tout de suite core.... Icite, Merlin! »
La bête, en laquelle il venait de reconnaître son chien, ne se fit pas répéter l'ordre et, tandis que les Pesquet, brusquement dégrisés, s'alignaient devant la table, il ne put s'empêcher d'ouvrir les bras à l'enfant prodigue.
« Viens-t'en, mon fils !»
Toute rancune s'abolissait dans l'émotion de cette rencontre, et, maintenant, Gloria s'expliquait tout.
Feindre une séparation de corps, histoire de lui donner le change, puis.supprimer ses chiens pour opérer sans accroc — le plan des Pesquet ne sautait-il pas aux yeux ?
Et Merlin, pardi, n'était pas fautif.
Dressé à mal faire dès l'âge le plus tendre et introduit à THermitage par cette mâtine de Céleste, comment se fût-il amendé, le pauvre, n'étant pas soustrait à l'influence de ses premiers éducateurs ?
G'est lui sûrement qui rabattait pour le braconnier et, en défendant Timothée, son maître de la nuit, contre Gloria, son maître du jour, n'obéissait-il pas aux nécessités de l'instinct ? Céleste l'avait retrouvé en triste état et furtivement emporté, après sa rupture avec le garde, qu'elle n'avait plus besoin de ménager, et aujourd'hui toute la famille festoyait aux frais de M. le marquis, dont les lapins et les faisans, en partie réservés, devaient garnir son clapier et son poulailler.
Mais baste I On trouverait bien une autre femme, Merlin lui-même s'ennuyait à mourir chez ces manants-là, il languissait de ses bois et de sa caloge et, à cette heure qu'on monterait le guet ensemble, ç'allait être d'autant plus facile de s'entendre que la malheureuse bête ne battait plus que d'une patte.
«Viens-t'en, mon fils ! répéta le garde.... Et
vous^ Céleste, vous avez de la chance d'avoir des petits, da ! Différemment, ce n'est pas votre coquin d'homme qui m'opposerait de faire signe aux gendarmes. »