‹ L'Empereur CharlemagneChapitre 1 sur 8 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Charlemagne est incontestablement une de ces grandes figures historiques dont les noms flamboient comme d'énormes éclairs au ciel obscurci dupasse. Dans presque toute l'Europe son souvenir est resté vivant, c'est le grand homme par excellence : l'idée de grand fait partie de son nom et, pour ainsi dire, de son être. Espagne, France, Allemagne, Italie, sont remplies de sa mémoire; de la brèche de Roland jusqu'au caveau d'Aix l'Impériale, des plaines inondées du ring des Huns-Avares jusqu'aux grèves de l'Armorique, les peuples divers parlent de lui, l'admirent et le chantent en leur langue. Tout le moyen âge retentit du bruit de son nom, la Science elle-même s'est mise sous sa protection, l'invoque comme patron. Et ce

n'est pas seulement le clerc ou Yescholier qui se recommandent à lui.

L"homme àz guerre également, le chevalier comme le routier-, bref, tous ceux dont le bras est fort, le cœur vaillant et l'esprit âpre au gain des batailles, pendant des siècles n'ont dans la bouche que le nom de Charlemagne. Un des faits les plus prodigieux de l'histoire, cette conquête de l'Angleterre enlevée par une bande d'aventuriers français, s'accomplit aux sons de la chanson de Charlemagne et de Roland, cette pure et noble Marseillaise de la race franque d'autrefois. Devant les troupes du roi d'Angleterre, plus nombreuses, prêtes à l'écraser, Guillaume le Bâtard, le grand vassal de France, fait entonner à son armée le vieux chant de guerre français de Charlemagne, de Roland

... et des vassaux

Qui moururent a Roncevaux.

Et l'âme vibrant à ce rythme entraînant, les chevaliers du duc Guillaume, répétant, chœur

formidable, les vieux vers du trouvère français, se lancent au travers des rangs anglo-saxons, marquant à grands coups d'épée la mesure formidable de la chanson de Roland.

C'est à cette fameuse chanson de Roland, récitée par tous les ménestrels et tous les jongleurs du moyen âge que Charlemagne dut sa réputation.

Mais, pendant qu'aux cours royales, dans tous les châteaux féodaux, chevaliers, dames et pages chantaient la gloire de Roland, aux âpres monts des Pyrénées, dans les gorges du pavs basque, un autre hymne retentissait : le soir quand la brume s'élevait des vallées habitées par l'esclave et le serf féodal, tout en haut sur sa montagne dans l'air vif des cimes neigeuses, haut comme l'aigle, libre comme lui, le Basque croyait revoir la grande déroute de Roncevaux; au loin, avec sa cape rouge et son cimier de plumes noires fuyait l'empereur Karl-le-Magne, le cor désespéré de Roland s'éteignait dans un dernier appel, et cette grande épée qui fendait les

rochers, qui tranchait les montagnes, se brisait contre répieu basque... Et fier de tous ces souvenirs, entre son chien roux et son enfant, le pasteur Escaldunac entonnait de sa voix libre et fière le chant sonore d'Altabiçar (i).

Jusqu'ici l'Histoire n'a voulu entendre que la chanson de Roland. Ferme, inébranlable comme un rocher des Pyrénées, la figure de Charlemagne a traversé toutes les tempêtes des siècles. La gigantesque stature de l'empereur allemand se dresse encore au-dessus de tous les brouillards du moyen âge. Nul n'a tenté de l'ébranler. Il est bien dur, bien escarpé ce sommet qu'il faut atteindre pour se trouver face à face avec ce colosse d'acier, mais d'acier trempé dans le sang. Tout autour de sa mémoire, planent, volent comme pour la protéger, les vieux poèmes nationaux, les légendes de l'Église, les romans de la chevalerie Tel le voyageur qui tend aux cimes inexplorées des montagnes, sent passer sur son front et bruire à son oreille l'aile inquiète et puis-

santé des vautours troublés et des grands aigles indignés.

Mais la Légende n'est pas l'Histoire-, le véritable Charlemagne est bien différent de ce personnage majestueux des romans et des chroniques, souvent plus romanesques encore que les romans mêmes.

Jamais peut-être la France ne fut plus misérable que sous le règne de cet Austrasien sanguinaire, cruel et débauché. C'est à partir du grand empereur que commencent ces longs siècles de misère, cette monotone série de famines, de pestes, de pillages et de massacres qui constitue l'histoire du moyen âge. Par ses guerres perpétuelles, où du reste il fut souvent vaincu, par son acharnement contre les Saxons qui ne veulent pas être chrétiens, contre les Aquitains qui ne veulent pas être Germains, contre les Lombards qui s'obstinent à donner un fier et noble asile à ses neveux dépouillés, à sa femme répudiée, il épuise d'or et de sang le vaste empire qu'il doit à la félonie de son

père et de ses aïeux. A partir de Charlemagne on ne frappe plus de monnaie d'or en Gaule, à partir de Charlemagne on ne trouve plus de soldats en France; et bientôt les chroniqueurs écriront des fils de Clovis, des vainqueurs de Châlons, de Tolbiac et de Poitiers : « Les Francs prirent la fuite dès le commencement du' combat, comme c'était devenu leur habitude! « C'est qu'il n'y avait plus de Francs ;ils étaient morts dans ces guerres lointaines, sur les bords du Danube, de l'Eridan, de l'Èbre et du Weser; les armées de Charlemagne, à la lin de son règne, ne sont plus remplies, comme celles des derniers Césars de Rome, que de barbares germains, que de malheureux colons enlevés de force, les uns furieux de servir leur vainqueur, les autres inhabiles à la guerre. Et, déjà, sur l'Océan brumeux, aux embouchures du Rhin, de l'Escaut, de la Seine, de la Loire et de la Gironde, rôdent, comme une bande de corbeaux attendant l'aubaine d'un cadavre, les longues barques aux voiles, noires de deuil et rouges

de sang, montées par les bannis de la Saxe et les vengeurs d'Odin.

Si la conduite politique de Charlemagne fut mauvaise et fatale à ses États, que dirons-nous de l'homme privé ? Passons sur le sang versé, sur les prisonniers massacrés, les villes rasées, les pays dévastés; à cette époque, hélas! et même de nos jours cela s'appelle de la gloire; mais, que dire de sa conduite envers ses neveux qu'il dépouille, contre tout droit, de leur héritage paternel? que dire de ce véritable sérail où l'on put l'accuser d'avoir fait entrer jusqu'à ses propres filles? que dire enfin de cette haine dont il poursuivit jusqu'aux murs de Pavie les débris errants de sa famille persécutée?

Il aimait les lettres, a-t-on dit, et quelle preuve en donne-t-on ? La soi-disant création d'une ridicule Académie, où l'on discutait d'oiseuses questions d'une théologie vraiment byzantine. Charlemagne aurait mieux fait de ne pas perdre son temps à ces discussions et de l'employer à apprendre, sinon à écrire, du moins à signer

lisiblement son nom, ce qu'il ne put jamais arriver à faire (2).

On a voulu soutenir que le fils de Pépin le Bref avait été le fondateur de la féodalité. Oui, comme Judas fonda le christianisme : à la mort de Charlemagne, quand les Normands se répandirent sur tout l'empire, pillant, massacrant, ravageant, les populations, se voyant abandonnées de ses lâches successeurs, isolées dans leurs pays dévastés, se serrèrent autour de quelques hommes plus braves, ou simplement mieux armés que les autres; sur chaque butte, dans chaque étang, s'éleva une tour, une enceinte fortifiée, où constamment veillait, prêt à donner asile à tous, un chef improvisé : le château était créé, et la féodalité de ce jour avait pris naissance. Mais, sans les fautes de Charlemagne, sans ses coupes réglées de moissons humaines, l'empire eut été assez fort pour se défendre à ses frontières, et la féodalité, n'ayant pas de cause pour s'établir, n'aurait sans doute pas existé.

C'a toujours été pour nous un sujet d'étonnement que l'étrange, que l'inconcevable engouement que l'histoire a universellement témoigné pour cet Allemand, qui n'a même pas le sanglant mérite des conquérants victorieux. Voyez : au nom de tous les grands hommes de guerre répond le nom sonore d'une victoire-, au nom d'Alexandre, l'écho de l'histoire répond par Arbelles, Issus, le Granique ; au nom d' Annibal, par Cannes, par le Trasimène et par la Trébia ; à celui de César par Alésia et Pharsale : citez Napoléon, à l'instant viennent à la pensée Rivoli, Marengo, Iéna, Austerlitz. Des nombreuses batailles livrées par Charlemagne une seule est restée dans la mémoire des peuples et cette bataille est une défaite, la déroute de Roncevaux.

Rien d'original, rien de neuf ne se remarque dans la conduite de Charlemagne : son empire d'Occident n'est qu'une parodie de l'empire, nous ne dirons même pas romain, mais byzantin, éphémère création qui va s'écrouler sous

la hache de guerre des rois de mer normands et danois.

Et maintenant, pour parler au point de vue purement français, Charlemagne est de tous les souverains celui qui fit dans son temps et jusque dans l'avenir le plus de mal à la France; par lui la vieille Gaule romane, de la Loire aux Pyrénées, fut constamment opprimée, foulée aux pieds jusqu'au jour où il dut se résoudre à l'abandonner, voyant qu'il n'en pouvait venir à bout. Jamais à sa cour on ne vit comme à celle des Mérovingiens des hommes de toutes les races qui peuplaient le sol gaulois, aussi bien Goths, Burgondes et Gallo- Romains que Francs d'Austrasie et de Neustrie; son entourage ne fut jamais composé que de rudes Austrasiens, que de purs Germains, auxquels il mêla quelques clercs étrangers, pauvres hères abrutis de scolastique, ramassés sur tous les grands chemins. Cite-t-on, dans un seul canton de France, un travail utile, une chaussée de Charlemagne, tandis qu'on rencontre par

douzaines des chaussées de Brunehaut ? Toute son histoire n'est qu'une longue usurpation; ses Capitulaires eux-mêmes, pour la plupart, ne sont pas de lui. Il a volé jusqu'à ce nom de Grand qui fait illusion.

Ce n'est pas pour ses victoires qu'on l'a surnommé Charles le Grand, Charles-le-Magne; c'est simplement, nous l'avoue un de ses panégyristes lui-même, pour avoir tué dans les montagnes des Vosges un ours de belle taille, aux applaudissements de quelques courtisans qui, pource haut fait, le saluèrent du nom de Grand ! Malgré tout, malgré l'évidence, malgré les preuves entassées, je sais que, pour le renverser cet empereur allemand, la tâche sera rude et dure la besogne. Mais votre souvenir me soutiendra, vous tous dont je veux ici prendre la défense, nobles victimes deCharlemagne, Hunald d'Aquitaine, Didier de Lombardie, Tassillon de Bavière, Witikind de Saxe, Godefroy de Danemark, vous tous qui avez aussi combattu contre la Force et pour le Droit.

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