II
Saxe, était forcée, plus que toute autre, d'envoyer continuellement son hériban se faire massacrer dans les forêts de la Westphalie ou dans les marais angariens, l'exaspération était à son comble ; beaucoup d'Austrasiens, voisins des Thuringiens, commençaient aussi à trouver que Charlemagne abusait d'eux. Une sourde fermentation régnait dans tout l'Est; entre Thuringiens et Austrasiens, c'étaient de perpétuels conciliabules où l'on agitait la question de se défaire de Charlemagne. Mais, les conjurés étaient trop nombreux pour qu'il n'y eût pas un traître parmi eux. Charlemagne fut averti, habilement brouilla les Austrasiens avec les Thuringiens au sujet d'une jeune fille que son père, chef de la Thuringe, refusait de remettre à son fiancé, antrustion austrasien de la cour royale. L'affaire, adroitement envenimée, devint pour les Austrasiens une question de dignité nationale. Les Francs d'Austrasie, naguère amis de la Thuringe, furent les premiers à l'envahir. Surpris, sans alliés, les chefs de ce pays se réfugièrent dans les églises, implorèrent la médiation du puissant abbé de Fulde. Charlemagne, d'ailleurs, se montra très conciliant, véritablement paternel, comme il
convient à un roi chrétien ; il leur fit dire de se rendre auprès de lui, à Worms, leur envoya, pour plus de sécurité, un sauf-conduit, bien en règle. Que leur demandait-il, d'ailleurs? Bien peu de chose : l'aveu de leurs pensées criminelles, l'assurance de leur repentir. Les chefs thuringiens, rassurés,vinrent donc auprès du roi , et pour toute pénitence le pieux Charlemagne leur imposa un pèlerinage : ils devaient, séparément, aller dans les sanctuaires les plus vénérés, les plus réputés pour leur sainteté : les uns devaient visiter les tombeaux de£ apôtres à Rome, les autres, les églises de Neustrie, d'autres, encore, les basiliques d'Aquitaine. Heureux de cette clémence, les Thuringiens se séparèrent, chacun partant pour la destination qui lui était assignée. Mais une fois en route et dispersés, les uns furent arrêtés, jetés dans des cachots, les autres eurent les yeux crevés, quelques-uns furent assassinés. C'était ainsi que le roi très chrétien, auxiliaire en toutes choses du siège pontifical, pratiquait le pardon des injures.
Une courte guerre contre les Bretons, qui refusaient depuis quelque temps de payer le tribut, guerre que Charlemagne ne fit pas en per-
- n 9 — sonne, fut le seul événement militaire de cette année, l'apaisement de la révolte de Thuringe s'étant fait sans résistance.
Tout paraissait donc tranquille en Gaule :
le pape Adrien crut les circonstances favorables pour renouveler ses demandes : les poutres promises par Charlemagne n'arrivaient pas, il fallait de l'étain, beaucoup d'étain pour recouvrir l'église des saints apôtres Pierre et Paul; enfin il fallait des soldats, beaucoup de soldats, pour conquérir le duché de Bénévent, dernier État lombard resté indépendant et qui comprenait la plus grande partie du royaume moderne de Naples.
Charlemagne répondit à toutes ces demandes et passa lui-même en Italie pour porter le dernier coup aux restes de la puissance lombarde. Une armée franque fut rassemblée sur les frontières de l'État bénéventin, au grand étonnera ent du duc Aréghise, qui ne se savait pas en guerre avec le roi franc. Dans l'espérance d'un arrangement pacifique, il envoya son plus jeune fils à Charlemagne, en qualité d'ambassadeur. De riches cadeaux , notamment une assez grande quantité de ces magnifiques sous d'or que depuis les Carolingiens on ne voyait
plus en Gaule, mais qu'on frappait toujours à Bénévent et dans les provinces grecques, devaient aider le prince à conquérir les bonnes grâces du redoutable monarque. Charlemagne, en effet, accepta volontiers les présents, mais garda de plus l'ambassadeur comme otage, au mépris du droit des gens, que respectaient, cependant, même les Saxons païens.
(V. chap. II.)
Aréghise, désespéré, craignant pour les jours de son fils, que Charlemagne menaçait de mettre à mort en cas de résistance, recula, sans essayer de lutter, jusqu'à l'extrémité de son duché. Mais la conscience humaine n'est pas un vain mot; il y a heureusement dans certains cas trop odieux comme un réveil d'honnêteté.
La réprobation fut si unanime, si menaçante dans toute l'Italie, que Charlemagne lui-même proposa un arrangement amiable au duc de Bénévent, qui en fut quitte pour s'engager à payer un tribut de 7,000 sous d'or. Son fils aîné dut également être élevé à la cour du roi des Francs pour s'y instruire dans les plus purs principes de la religion catholique.
Mais ce n'était pas seulement l'indignation de l'Italie qui avait arrêté la marche de Charle-
magne : de graves événements semblaient se préparer au nord-est de ses États. Depuis plusieurs années, le duc héréditaire des Bavarois, le plus important vassal de la couronne franque, Tassillon, chef de l'ancienne race royale des Agilolfînges, semblait supporter avec peine le joug de plus en plus pesant de la suzeraineté carolingienne. Parent de Charlemagne par sa mère, il avait épousé la sœur de Désidéria, cette fille de l'infortuné Didier, roi des Lombards, cette épouse répudiée du roi franc. On comprendra facilement que Liudberge, c'était le nom de la duchesse de Bavière, devait exécrer l'homme qui avait détrôné son père, persécuté et dépouillé son frère, trahi et abandonné sa sœur. Tassillon, de son côté, regrettait toujours l'antique indépendance, la vieille royauté libre des Agilolfinges , dont le sang était assurément plus illustre que celui de ces fils de prêtres d'où sortaient les Carolingiens. Excité par sa femme, Tassillon intriguait avec les Huns, les Grecs, les tribus slaves, donnait asile à tous les mécontents lombards et, ne voyant dans le Pape que l'ennemi acharné de son beau-père, dissimulait mal son peu de ferveur religieuse.
Une ambassade qu'il adressa au souverain pontife tourna fort mal -, le Pape anathématisa les envoyés et leur maître et, profitant du retour de Charlemagne qui venait célébrer, à Rome, la Pâque de 787, il lui dénonça formellement toutes les intrigues de Tassillon, intrigues qu'il connaissait probablement mieux que personne, grâce à cette redoutable police exercée par les évêques de tous pays au profit du successeur de saint Pierre. L'invasion delà Bavière fut immédiatement décidée par Charlemagne; "le Pape remit d'avance aux guerriers francs tous les péchés qu'ils pourraient commettre, meurtres, vols, incendies et tous ces forfaits qui sont la conséquence de la guerre (textuel). Trois grandes armées envahirent la Bavière; deux étaient composées des sujets de Charlemagne, la troisième était l'armée de Lombardie, qui agissait indépendamment des deux autres, sous les ordres du jeune roi Pépin. Tassillon régnait sur un peuple fort catholique, très soumis à ses évêques; aussi ses sujets l'abandonnèrent-ils, et le malheureux prince se vit obligé de promettre qu'il viendrait en personne au mahl de l'année suivante pour renouveler ses serments de fidélité. Son fils aîné,
qu'il fut forcé de livrer au roi , répondait de sa parole ; la Bavière resta d'ailleurs occupée par de fortes garnisons austrasiennes.
Tassillon se rendit donc au printemps à la grande assemblée des peuples francs qui se tenait, cette année-là, à Ingelheim. Mais il n'eut pas à renouveler ses serments ; à peine arrivé, il fut arrêté, sommairement jugé d'après les révélations de ses sujets mécontents et condamné à mort d'une commune voix par l'entourage de Charlemagne. Par respect pour le lien de parenté qui les unissait, le roi lui fit grâce de la vie; on se contenta de letonsurer, puis de l'exiler au couvent de Jumiègcs ; sa femme et ses filles furent faites religieuses, ses fils furent jetés dans un de ces couvents perdus où les néophytes recommandés ne vivaient que peu de mois, et les annales du temps enregistrèrent avec leur sinistre laconisme que c'en était fait de l'antique race des ducs de Bavière.
Au moment même où l'on arrêtait à Ingelheim le duc Tassillon, ses alliés se mettaient en mouvement. La grande nation des Huns- Avares semblait reprise de cette furie de guerre qui jadis, périodiquement, la jetait sur l'Europe chrétienne. Une horde envahissait la Ba-
vière, tandis qu'une seconde, franchissant les montagnes de la Norique, entrait dans la marche de Frioul. En même temps, le fils du roi Didier, le prince lombard Adalghise, monté sur une flotte byzantine qui portait une armée de Grecs et de Siciliens, sujets de rempire d'Orient, apparaissait sur les côtes de Calabre, appelante la révolte ses compatriotes de Bénévent. Grand fut l'effroi dans les cours de Pavie et de Rome. Le duc de Bénévent, Aréghise, le récent vassal de Charlemagne, était mort quelque temps auparavant-,, malgré les instances du Pape, le monarque franc avait laissé le fils aîné du duc défunt, le jeune Grimoald, celui-là même qu'il avait emmené à sa cour, partir pour prendre possession de l'héritage paternel.
Le Pape profita des circonstances difficiles que l'on traversait pour tâcher d'obtenir Tincorporation , aux États de l'Église, du duché voisin de Bénévent qu'il convoitait depuis longtemps. Il écrivit au roi lettres sur lettres, dénonçant Grimoald, révélant des complots imaginaires-, et, pour donner plus de force a sa parole en laquelle Charlemagne, malgré sa haute dévotion, semble n'avoir eu qu'une mé-
diocre confiance, ii alla jusqu'à faire certifier vraies ses accusations par la signature de quarante-trois prêtres romains.
Charlemagne laissa dire le souverain pontife ; il avait confiance en Grimoald, et l'événement prouva qu'il avait raison. Bien qu'il fût, par sa mère, le neveu d'Adalghise et le petit -fils de Didier, Grimoald, fidèle à son serment, et reconnaissant de l'appui que le roi lui avait prêté contre le Pape, réunit ses forces à celles d'un duc franc, Winéghise, ainsi qu'à celles d'un autre duc lombard, celui de Spolète, et marcha résolument contre l'armée qui avait débarqué en Calabre. Cette armée consistait en quelques corps byzantins composés de soldats mercenaires recrutés un peu partout, et en milices siciliennes, les moins belliqueuses qu'il y eût alors en Europe. Les Franco-Lombards n'eurent pas grand'peine à les mettre en déroute. Adalghise, plus brave que ses hommes, se fit tuer en combattant; quant au général grec, Johannès, il n'hésita pas à se rendre, espérant bien sauver sa vie. Mais il se trompait : le duc franc le fit immédiatement mettre à mort, sans que le duc de Bénévent s'y opposât. Grimoald était décidément un précieux
allié pourCharlemagne ; aussi le pape Adrien, comprenant bien que le duc victorieux allait être en faveur auprès du roi, s'empressa-t-il de changer de ton et de déclarer solennellement que, s'il avait essayé de faire détrôner Grimoald, ce n'était nullement par haine contre ce fils chéri ni par désir de posséder les cités bénéventines, mais simplement par zèle pour l'Église et par intérêt pour le roi son bienfaiteur, intérêt qui, peut-être, l'avait rendu trop soupçonneux et trop méfiant.
Les H uns- Avares, déchus alors de la gloire de leurs ancêtres, n'avaient pas été plus heureux que les Grecs. Leur cavalerie, très redoutable dans les pays plats, manœuvrait difficilement dans les cantons montueux de Bavière et au milieu des champs cultivés du Frioul, entrecoupés de nombreux canaux. La bande qui avait envahi les États de Tassillon et qui comptait sur l'appui de la population, la trouva au contraire si hostile qu'après deux vaines tentatives elle renonça assez promptement à cette malencontreuse expédition. Quant à l'armée qui s'était jetée sur le Frioul, elle fut battue par les troupes lombardes du roi Pépin, toujours fort bien commandées par un duc qui jouissait alors
dans toute l'Europe de la célébrité dont on a plus tard honoré le personnage imaginaire de Roland ; ce duc était un Austrasien né kArgentoratum (Strasbourg), et nommé Éric; nous le retrouverons encore dans le cours de ce récit.
Bien que cette invasion eût été repoussée, le prestige de Charlemagne en aurait été diminué, s'il n'avait pas reporté la guerre à son tour chez les peuples assez hardis pour avoir osé l'attaquer. Mais la guerre contre les Huns était chose grave; et l'an 789 se passa sans qu'il l'entreprît; une courte expédition ou plutôt un voyage dans le pays des Wélétabes ou Wiltzes, pauvre tribu des bords de la Baltique qui se soumit à la première injonction, fut le seul événement important de cette année pendant laquelle, comme pendant la suivante, Charlemagne semble s'être occupé plus spécialement de littérature et de législation, deux passions malheureuses qui remplissaient ses loisirs avec l'étude approfondie du plain-chant.
La guerre des Huns. -Revers de Charlemagne. - Conspiration de Pépin le Bossu. - Révolte des Saxons. - Désastres et famine. 789-794-
L'expédition contre les Huns-Avares devait, dans la pensée de Charlemagne, être un des actes les plus importants de son règne; vaincre ceux qu'on regardait comme les descendants de la horde terrible de cet Attila nommé par l'orgueil de la chrétienté, impuissante à se défendre, le fléau de Dieu lui-même, c'eut été la plus grande gloire que pût rêver un roi de l'Occident, ambitieux de la couronne des Césars. Pendant près de deux ans, de l'automne de 789 au mois d'août 791, le roi franc avait amasse a Ratisbonne d'immenses approvisionnements, appelé à ce rendez-vous les peuples les plus éloignés de son empire.
Des frontières des Pyrénées, les Aquitains étaient venus, entraînés par le roi Louis; les
— 1 29 — comtes francs de la Saxe avaient pressuré ce qui restait de chair humaine dans le malheureux pays soumis à leur domination pour en former encore une armée; les marchiones du Nord avaient amené les garnisons de leurs marches , renforcées par les auxiliaires barbares, Slaves et Obotrites ; l'Austrasie s'était levée comme un seul homme, rêvant le pillage du grand camp avare où s'étaient entassés les dépouilles du monde occidental et les tributs honteux des empereurs d'Orient. Frontières comme provinces centrales, tout resta sans guerriers et sans hommes; Charlemagne avait dans sa main la plus formidable force qu'un mortel eût jamais possédée. C'était comme la préface des croisades : Francs austrasiens, neustriens, ripuaires, Burgondes, Aquitains, Provençaux, Saxons, Frisons, Thuringiens, Souabes, Bavarois, Obotrites, peuples de race et de langue diverses étaient tous réunis sous la grande bannière bleue semée de roses d'or que le Pape avait envoyée au roi fils aîné de l'Église, étendard sacré qu'il s'agissait de planter sur la tente d'Attila, à la place de cette crinière de cheval teinte de sang qui s'était promenée victorieuse par le monde.
- i3o - Cette armée de Charlemagne, avec ses centaines de mille hommes, paraissait plus forte cependant qu'elle ne Tétait en réalité. Plusieurs de ces peuples, arrachés à leurs foyers pour cette guerre à l'extrémité de l'Europe, ne marchaient qu'à contre-cœur. Les Aquitains, dont le pays était périodiquement menacé ou ravagé par les invasions des Maures d'Espagne, les Saxons, peu soucieux d'aller verser leur sang pour leur bourreau, ne mettaient -pas à cette expédition la même bonne volonté que les Francs de race pure qui savaient que pour eux était réservé, non seulement la gloire qui les touchait peu, mais en plus le meilleur du butin.
Dans les derniers jours d'août 791, les préparatifs étaient achevés et l'armée allait s'ébranler; tout avait été prévu ; rien ne manquait que la bénédiction de Dieu. Charlemagne était un prince trop pieux pour négliger un moyen de donner aux siens toute confiance dans l'avenir et de leur inspirer la fanatique énergie des guerres religieuses. Pendant trois jours, par ordre du roi, l'armée pria, jeûna; de longues processions de clercs psalmodiant nu-pieds les hymnes de l'Église parcoururent les campe-
ments des différents peuples; pendant trois jours, tous durent s'abstenir de viande et de vin ou de toute autre boisson fermentée. Mais, Charlemagne avait sans doute réfléchi que le vin est, aussi bien que les chants d'Église, un excitant pour une armée chrétienne ; moyennant un sou d'argent pour les comtes et les chefs, un denier pour les soldats, chacun put s'enivrer à son aise et vider à ses succès futurs ces grandes bouteilles de terre, pleines de cervoise ou d'hydromel, qui faisaient partie de l'équipement des guerriers francs.
Le matin du quatrième jour l'armée se mit en marche le long des deux rives du Danube.
Le corps le plus considérable, celui qui suivait la rive droite, était sous les ordres directs de Charlemagne et de son fils, Louis d'Aquitaine; il comprenait les Francs proprement dits, Austrasiens et Neustriens, les contingents de Burgondie et d'Aquitaine, les Souabes, Aiemans, Thuringiens, etc. Le second corps, qui longeait la rive gauche, route plus pénible et plus dangereuse à cause des accidents du sol et des nombreux torrents qui descendent des montagnes de Bohême, obéissait au comte Theuderic, un des plus fermes généraux de
Charlemagne, éprouvé dans la guerre de Saxe, et qui dirigeait alors ceux qu'il avait si longtemps combattus. Ce corps, en effet, était composé de Saxons et de Frisons, encadrés dans quelques scares de Francs Ripuaires. Des barques, de ces grands radeaux dont la forme n'a pas changé depuis des siècles et qui descendent encore aujourd'hui de Passau et de Ratisbonne jusqu'à Vienne, portaient une troisième armée , celle des Bavarois , guidée par des comtes francs et suivie de tout l'approvisionnement des troupes.
De plus, le roi d'Italie, Pépin, avait reçu l'ordre d'attaquer à peu près à la même époque le pays des Huns-Avares, par la vallée de la Save et la Pannonie inférieure.
Pendant que les armées de Charlemagne descendent ainsi le cours du Danube, jetons un regard sur le pays qu'elles vont envahir. La Hongrie et l'archiduché d'Autriche actuels, c'était le centre de l'établissement des Huns- Avares, dont les frontières mal définies variaient fréquemment. Peuple de sang asiatique, de race mongole, ils avaient comme imposé à leurs conquêtes d'Europe l'aspect de leur lointaine patrie. Sous leurs courses furibondes ils
- r33 — avaient nivelé, aplani comme un désert des hauts plateaux d'Asie, les cantons jadis fertiles de la Pannonie et delà Mésie : les villes avaient disparu, fauchées comme les moissons, les arbres avaient été brûlés, arrachés; sur tout l'emplacement foulé par leurs chevaux ondulaient seulement, au vent libre des steppes, les grands champs d'herbes folles.
Leur pays n'était guère qu'une immense solitude; toute la vie s'était resserrée au point central de leur domination, où s'élevait le camp gigantesque, le cercle ou le ring, comme l'appelaient les Francs, entassement de tentes et de huttes jeté dans les plaines basses du Danube et de la Theiss.
Qu'on se représente une muraille haute de vingt pieds, large de vingt, construite d'un mélange de terre, de pierres, de craie, le tout pressé, battu, ne formant qu'un mortier; un gazon verdoyant la recouvre et la maintient; des buissons épineux en couronnent le sommet. Cette muraille est de forme circulaire, elle semble n'avoir pas de fin ; on la voit fuir, se perdre dans le lointain par une courbe insensible; c'est bien un cercle, mais un cercle immense d'un diamètre de cent lieues. Ce cercle en ren-
- i3 4 ferme huit autres, tous séparés par des murailles également fortes.
Le premier serait enlevé par l'ennemi qu'il faudrait franchir le second, et ainsi de suite jusqu'au neuvième qui renferme le camp royal et le grand trésor de la nation. Dans l'intervalle qui règne entre chaque cercle de murailles, intervalle d'une largeur de dix à douze lieues, sont campées les hordes avares avec leurs rapides troupeaux d'étalons et de juments, seul bétail qu'ils estiment. Le cheval les nourrit de sa chair, les habille de sa peau, le lait aigri de la jument est leur seule boisson.
Disséminés au hasard entre les murailles, apparaissent des tentes noires en crin, de légers kiosques de bois, peints de rouge et de vert, aux toits bizarres et recourbés, aux formes tourmentées. Au sommet de hauts échafaudages, faits de poutres légères, des sentinelles veillent l'œil fixé sur la plaine, tenant à la main de longs porte-voix dont le son bruyant parvient jusqu'à la vigie voisine-, de proche en proche, en quelques secondes, les signaux se transmettent ainsi et les Avares sont avertis. Chaque cercle d'ailleurs communique avec les autres par de nombreuses ouvertures assez lar-
- 1 35 — ges pour donner passage à tout un escadron, mais toutes préparées pour être bouchées en quelques secondes. Seule, la première enceinte n'a que de rares portes, aux quatre points cardinaux. C'est par là que sortent pour la guerre les hordes assemblées, suivant le lieu où les pousse leur caprice, dit l'histoire, la colère divine, dit la légende.
Car, malgré leur décadence, ils sont encore l'épouvante du monde, ces fils exilés de l'Asie. Leur aspect est toujours effrayant comme lorsqu'ils apparurent à l'aurore de leurs invasions, dans leurs sales habits de cuir, avec leurs longues nattes pendantes, leurs colliers d'oreilles humaines, hurlant comme des loups, sonnant dans leurs lugubres trompettes d'os faites d'un fémur humain, le visage grimaçant, couvert d'horribles stigmates imprimés au fer chaud dans la peau, véritable armée de démons que précédait, disait-on, une première armée de fantômes. Plus d'un soldat de Charlemagne, en écoutant aux haltes du soir les récits des chapelains diserts racontant que la race des Huns venait de l'union des diables de l'enfer et des sorcières de la terre, qu'elle était habile à évoquer les morts, à faire apparaître des prodiges,
— i36 — plus d'un soldat crut voir se lever dans les brouillards du Danube cette même armée de spectres fantastiques, devant laquelle s'était jadis enfuie, folle de terreur, l'armée cependant vaillante du roi Sigebert d'Austrasie(24).
Néanmoins, comme on traversa sans obstacles le pays depuis longtemps contesté qui séparait la Bavière des possessions hunniques, l'armée envahissante semblait plus rassurée ; on approchait enfin du véritable pays avare où les Huns attendaient l'ennemi.
Le corps de Charlemagne, suivant toujours le Danube, arriva le premier en vue de ses adversaires-, pour protéger leur position, les Huns avaient fait quelques travaux de fortification, avaient barré par des retranchements élevés sous la direction d'ingénieurs grecs toute la vallée du Danube. La rive droite, notamment, avait comme rempart naturel le mont Comagène, dernier contrefort des Alpes Styriennes, et comme défense artificielle, obstacle qu'on ne s'attendait pas à rencontrer chez ce peuple nomade, un véritable château fort. Ce château était largement muni de machines de siège, fournies aux Huns par les Grecs, sans doute en vertu de l'axiome byzantin qu'il fallait éviter
- i3 7 d'avoir les Francs pour voisins (25). Charlemagne alla se heurter contre le château et les retranchements qui l'appuyaient; ses colonnes d'attaque furent écrasées par les pierres énormes que lançaient les catapultes; des rangs entiers étaient transpercés par de gigantesques flèches de vingt pieds de long, qui partaient des balistes habilement manceuvrées par les ingénieurs grecs. Le découragement se manifestait déjà chez les assaillants et la déroute était imminente, quand , heureusement pour Charlemagne, son lieutenant Theuderic arriva, sur l'autre rive, au confluent du Danube et du torrent de Kamp, sur lequel les Huns avaient compté pour protéger ce côté de leur frontière. Theuderic venait à propos : la plus grande partie des forces avares s'était portée sur la rive droite pour tenir tête à Charlemagne; le chef franc força par une brusque attaque le passage du torrent de Kamp et, voyant le péril que courait son maître, jeta, grâce à la flotte bavaroise, ses troupes de l'autre côté du Danube. Les Avares furent ainsi pris par lui en flanc et en queue; effrayés, ils renoncèrent à défendre cette première ligne et se retirèrent derrière les marais du Raab.
— i38 — Ce fut du reste le seul succès de l'armée de Charlemagne. Après avoir erré pendant plusieurs semaines au milieu des plaines désertes qui s'étendent de l'Ens au Raab, consumant inutilement ses vivres, il lui fallut songer à battre en retraite, n'ayant qu'à peine entamé la Hunnie. Déjà les portes occidentales du ring vomissaient des flots de cavaliers galopant vers le Raab -, les peuplades éloignées, campées vers les frontières perdues de la Sarmatie, arrivaient à marches forcées; et déjà, du camp franc, on pouvait percevoir, roulant comme de lointains tonnerres du côté de l'Orient, les grondements lugubres des grands tambours hunniques. Puis, Charlemagne n'avait pas prévu l'automne de Hongrie, pas plus que Napoléon ne prévit plus tard l'hiver de Russie ; les grandes pluies commencèrent; le Danube et ses nombreux affluents débordèrent, la terre basse de Hongrie devint un vaste marécage; épuisés, ne trouvant plus que des herbes pourries par l'eau, les chevaux périrent par milliers ; dans les brouillards du fleuve, rampant lourdement au matin sur ce sol putréfié, les soldats, effrayés par les légendes qui couraient dans leurs rangs , croyaient voir se lever les fantômes évoqués
par les Huns qui soufflaient sur eux la fièvre mortelle des marais.
Bientôt, une véritable épidémie paludéenne se déclara dans l'armée. Il fallut donc que Charlemagne se résignât à battre en retraite, à ramener vers l'Allemagne et la Gaule ces troupes de fiévreux et de malades. On sacrifia, pour protéger le reste de l'armée, le corps frisosaxon du comte Theuderic, qui resta à l'arrière garde, contenant par sa vigoureuse résistance les hordes hunniques accourues pour prendre part à la curée de la grande armée royale.
Charlemagne, en opposant ainsi les Saxons aux Avares, savait certes ce qu'il faisait : lesAvares, exaspérés de l'invasion, ne voyaient plus dans les soldats de Theuderic les éternels révoltés contre la puissance franque; les Saxons n'étaient plus à leurs yeux que des ennemis, ennemis si vigoureusement attaqués qu'il leur fallait bien, de leur côté, se défendre énergiquement. La retraite d'ailleurs leur eût été aussi dangereuse que la résistance. Charlemagne n'aurait certes pas ménagé des fuyards saxons. Qu'Huns et Saxons s'entretuassent donc, c'était toujours des ennemis de moins. A grand'peine, le roi put regagner en vaincu les murs de Ratisbonne,
tandis que ses adversaires, franchissant l'Ens, venaient insulter les frontières bavaroises et battre, houle vivante, la digue ébranlée des derniers bataillons de Theuderic.
L'armée du roi Pépin d'Italie, qui agissait séparément au sud des pays avares, n'avait guère été plus heureuse que celle du roi des Francs. Elle était bien parvenue jusqu'au ring, aidée par une révolte des Slaves méridionaux, sujets ou plutôt esclaves des Huns; mais, après avoir forcé la première enceinte, après quelques heures de pillage, des nuées de Huns s'étaient précipitées par toutes les ouvertures du second cercle, et d'un choc irrésistible avaient rejeté les Franco-Lombards en désordre jusque sur les frontières du Frioul.
Ces échecs avaient grandement ébranlé la puissance et surtout le prestige de Charlemagne. Il eut beau déclarer qu'au printemps suivant il recommencerait cette guerre interrompue, le mécontentement était si grand dans tous ses États, qu'il lui fallut y renoncer. Il était à peine de retour à Ratisbonne, que ses jours mêmes étaient en danger, et l'exécration contre lui était telle que, dans son entourage, dans sa propre famille, des conjurés croyaient qu'ils feraient
— '4 1 œuvre pie s'ils pouvaient débarrasser le monde de ce grand faiseur de cadavres.
Nous avons vu, au commencement de cette histoire, qu'avant d'épouser Désidéria, fille du malheureux roi lombard, Didier, Charlemagne avait eu une femme très légitime, Himiltrude, dont le Pape lui-même avait reconnu et défendu les droits. De cette Himiltrude, fille très noble de la nation des Francs, ainsi que l'appelait le Pape, était né un fils, l'aîné de la race, Pépin, malheureusement bossu et de très petite taille. Pépin n'avait contre lui que cette malencontreuse infirmité; il était beau de visage, dit Eginhard, et son esprit était plus vif, plus cultivé que celui de ses frères, les préférés de Charlemagne , sorte de géants austrasiens , lourds, épais et sans instruction.
Voyant de ses trois frères les deux cadets créés rois et l'aîné investi, sinon d'une royauté, du moins d'un duché, celui du Maine, Pépin avait été profondément irrité. De plus, la femme actuelle de son père, la reine Fastrade, l'avait pris en haine, le raillait journellement et se consolait de n'avoir pas donné de fils à Charlemagne, en riant de cet adolescent contrefait. Les mécontents n'eurent pas de
— r 4 2 — peine à entraîner avec eux le jeune prince, à le faire consentir, sinon à la mort, du moins à la déposition de ce père qui n'était plus pour lui que l'époux d'une marâtre.
Cette conspiration eut plus d'importance qu'on ne le croit généralement; elle comprenait plusieurs évêques, notamment ce traître italien, ce Pierre, ce diacre de Trévise, qui avait livré sa ville au roi franc, en échange de l'évêché de Verdun, et qui trahissait -encore pour changer son bâton épiscopal contre la croix à double branche des archevêques. Beaucoup de comtes de grande race, qui se disaient en eux-mêmes que leurs aïeux valaient bien ces Pépin et ces Arooul, domestiques des rois mérovingiens, s'étaient facilement laissé gagner par les insinuantes paroles de l'évêque dé Verdun. Une grande partie du clergé, qui n'était pas aussi dévoué que le prétend l'histoire ou plutôt la légende, soutenait les conspirateurs, et le lieu ordinaire des réunions de ces divers conjurés n'était autre que la vieille église de Saint-Pierre de Ratisbonne.
C'était la nuit, dans cette antique basilique qui datait des premiers siècles chrétiens : un pauvre diacre, Fardulf, Lombard d'origine,
que les malheurs de son pays et les hasards de la conquête avaient mené jusqu'à Ratisbonne, s'était endormi à son banc en récitant les offices du soir. Il dormait depuis quelques heures lorsqu'un bruit sourd de pas, un frôlement étouffé de fourreaux d'épée le tira de son sommeil. L'église, éclairée par quelques torches, était pleine d'hommes armés portant le haubert des seigneurs, le casque d'acier doré des comtes, entourant, comme une garde d'honneur, un jeune homme bossu, difforme. Puis, escortés de quelques diacres, glissant comme des fantômes sur les blanches dalles, des évêques apparurent. Effrayé, Fardulf s'était caché sous un des sièges du chœur, retenant sa respiration, cherchant à deviner ce qui pouvait, à pareille heure, amener dans l'église déserte cette foule de seigneurs et de prélats. Il n'eut pas longtemps à attendre : il n'était question, dans ce mystérieux conciliabule, que de déposer le roi, que de le renfermer dans quelque monastère, comme le père deCharlemagne l'avait fait pour son roi légitime. Quelques comtes, en entendant parler de tonsure, de repos monastique, mettaient, avec un étrange sourire, leur main crispée sur la garde de leur épée. Fardulf
tremblait déjà, mais quel ne fut pas son effroi, quand un des conjurés, plus prudent que les autres, demanda qu'on fouillâttoute la basilique pour être certain que nul n'avait entendu un de ces motsqui pouvaient coûter une tête. En vain, Fardulf se faisait-il petit, se cachait-il dans l'ombre : on le découvre, on l'entraîne devant les chefs du complot, on demande sa mort, sa mort qui sauvera la vie de tous. Mais lui implore grâce et pitié, jure qu'il est-comme les conjurés, plus même qu'ils ne le peuvent être, en sa qualité de Lombard, de vaincu, l'ennemi acharné de Charlemagne ; il demande à être associé à leurs grands projets, et, au pied de l'autel, sur la croix sainte et sur les reliques, jure le secret à ses nouveaux compagnons, jure de les suivre, de frapper au besoin comme eux. Fardulf mit dans ses protestations un tel accent de vérité, que les conjurés crurent à ses serments, se séparèrent tranquilles, heureux d'avoir gagné une recrue pour leur grande œuvre de vengeance.
Cependant Charlemagne dormait paisible dans le vieux palais de Ratisbonne, ancienne résidence des légats impériaux, dont avaient hérité les ducs Agilolfinges, et qui, depuis la
- i 4 5 chute de Tassillon, était devenu, par droit de confiscation, la propriété du roi franc. Charlemagne conservait, dans ses diverses résidences, certaines habitudes de prudence; à la façon d'un sultan oriental, il n'avait dans ses appartements intimes qu'il partageait avec la reine, ses maîtresses et ses filles, que des femmes pour le servir; mais, en revanche, plusieurs portes solides (2(3), à chacune desquelles veillaient des servantes, le mettaient à l'abri de toute surprise, lui auraient donné le temps d'appeler à son aide sa garde palatine, dont un détachement campait toujours dans la cour du palais ou de la villa qu'il habitait et sous les fenêtres même de sa chambre.
Tout à coup, au milieu de la nuit, un homme hagard, effaré, se présente au palais bouscule les sentinelles, appelle, fait tapage' demande à tout prix à parler au roi, parvient jusqu'à la première des sept portes derrière lesquelles Charlemagne repose en toute sécurité, parlemente avec les servantes qui refusent d'ouvrir, fait enfin un tel vacarme que tout le palais s'émeut. Charlemagne, réveillé, s'informe d'où vient ce bruit; on lui répond que c'est quelque fou, quelque importun solliciteur. Le
monarque comprend qu'un solliciteur ne serait pas assez fou pour venir à pareille heure importuner son souverain, le réveiller en pleine nuit pour implorer quelque faveur, ce qui serait le plus sûr moyen de ne pas l'obtenir-, l'homme est sans armes, lui rapporte-t-on, vêtu simplement d'un caleçon et d'une chemise, il a le menton rasé comme un clerc : il ne peut donc être bien dangereux; ce qu'il a à dire est peutêtre bien important, et le roi se décide à le faire introduire. Tout haletant, tout ému, Fardulf se jette aux pieds de Charlemagne, lui révèle dans tous ses détails la conspiration qui le menace.
Le lendemain matin, tous les conjures étaient arrêtés, torturés, décapités, pendus, sauf les évêques qu'on se contenta de jeter en prison, et Pépin qui, dit naïvement Eginhard, fut très rudement battu, puis relégué au monastère de Saint-Gall... le plus pauvre endroit de l'Europe, ajoute piteusement le chroniqueur connu lui-même sous le nom du moine de Saint- Gall, malcontent, sans doute, de sa résidence
alpestre.
Après avoir ainsi châtié les coupables et royalement récompensé Fardulf, chez qui il
— '47 trouva, paraît-il, toutes les qualités nécessaires pour faire un abbé de Saint- Denis, le plus riche bénéfice du royaume, Charlemagne se prépara à recommencer la guerre contre les Huns. Il rappela le comte Theuderic, le chargea d'aller en Frise et en Saxe lever une nouvelle armée. Les Frisons consentirent à obéir, fournirent encore quelques bataillons, mais, en Saxe, ce fut différent; les corps saxons, laissés à la défense des frontières, n'étaient pas revenus dans leur patrie; le bruit courait qu'ils étaient tous morts au lointain pays des Avares. Ceux qu'on appelait encore sous les armes auraient inévitablement le même sort. Mourir pour mourir, mieux valait encore que ce fût dans la patrie, mieux valait périr en se vengeant de Charlemagne qu'en luttant pour lui contre un peuple qui, semblable aux Saxons, combattait pour sa liberté. Sur ces entrefaites, Theuderic arrive en Saxe , aux bords du Weser, avec ses levées frisonnes; ses hérauts parcourent le pays, sonnent le cor fatal à l'appel duquel tous, sous peine de mort, doivent obéir à l'instant;' et des profondeurs des bois, des retraites cachées dans les marais, des grands roseaux du bord des fleuves, sortent des vieillards, des an-
fants, quelques hommes, ce qui reste sur la Terre Rouge; il en vient plus qu'on n'en demande. Mais, au lieu de se ranger en bon ordre à la suite de Theuderic, à côté des Frisons et des Francs de l'escorte, les Saxons les entourent, poussent un cri de guerre, invoquent Odin et se précipitent sur les troupes carolingiennes. Les Frisons, au fond sans doute enchantés de cette attaque, se débandèrent au premier choc, reprirent la route de leur pays : Theuderic et les Francs voulurent vainement résister et se firent tuer bravement.
Certes, à la nouvelle de cette défaite, le cœur saigna à Charlemagne; il ne pouvait même pas la venger. Son étoile pâlissait, un vent de malheur soufflait sur ses vastes États ; les Lombards, mécontents, faisaient trembler le roi Pépin, chancelant sur son trône usurpé : poussé à bout par les intrigues du Pape, le fidèle duc de Bénévent, Grimoald, commençait à prêter luimême l'oreille aux astucieuses promesses de la cour de Byzance. Les Huns insultaient de nouveau les frontières de Bavière, la révolte de Saxe s'étendait, gagnait tous les jours,etCharlemagne
n'avait plus d'armées. L'armée franque alors, en effet, ne se composait plus que d'un bien
petit nombre d'Austrasiens ou de Neustriens : c'étaient précisément ces peuples de douteuse fidélité, Frisons, Saxons, Alemans, Bavarois, qui faisaient maintenant sa force. Le jeune roi Pépin, le Pape à grands cris réclament des secours et Charlemagne ne peut plus leur en envoyer. Il en est réduit à prier son fils d'Aquitaine, le roi Louis, aimé celui-là de ses peuples, de convoquer ses fidèles, et même ces sujets toujours rebelles, les Vascons détestés, que l'espoir du butin décidera peut-être à marcher : il le supplie de les emmener en Italie pour protéger, à sa place, le Pape et le roi Pépin.
Puis, c'est un autre fléau qui s'abat sur la Gaule et sur l'Italie : la famine; il n'y a plus assez d'hommes, grâce à ces guerres éternelles, pour cultiver- ces deux fertiles pays; si peu que l'année soit mauvaise, survient immanquablement la disette. A quelque chose, dit-on, malheur est bon ; c'est ce qui arriva dans ces tristes circonstances : l'armée d'Aquitaine, les Lombards, les Bénéventins souffrirent tellement de la faim qu'ils ne pensèrent plus à s'entretuer : les grandes misères et les fléaux ont toujours rapproché les hommes.
Et pendant que dans ses États on mourait
de faim et de misère, pendant que de la moitié de l'Europe un cri d'exécration et de haine s'élevait contre lui, Charlemagne envoyait à ses comtes l'ordre de faire une dernière levée d'hommes; cette fois ce n'était plus des soldats qu'il demandait, il n'en restait plus-, il fallait attendre quelques années. Ce que le monarque demandait maintenant à son peuple, c'était la presse des serfs, des ouvriers; dans ce cerveau mal équilibré avait germé l'orgueilleuse pensée de faire ce que les grands, les vrais Césars de Rome avaient rêvé jadis, mais n'avaient osé entreprendre, de rejoindre le Rhin au Danube, et par là l'Océan du Nord aux flots du Pont-Euxin. Mais cette idée, compréhensible chez ceux qui étaient les maîtres incontestés de ces deux mers, n'était qu'un fol caprice chez un prince qui n'aurait pu faire descendre le cours du Danube à une seule barque sans la voir capturer par les Huns , les Bulgares ou les Grecs. Du reste, cette tentative de Charlemagne ne fut qu'une dérision; il n'y avait pas, dans tous ses États, un seul homme capable de diriger de pareils travaux. Ce fameux canal qui devait partir de la rivière d'Althmul, affluent
du Danube, pour aller rejoindre le Rednitz, affluent du Mein, qui lui-mêmesejettedans le Rhin, n'eut jamais plus de deux mille pas de longueur. Charlemagne, peu versé dans les études techniques , ne sut pas triompher d'obstacles dont aurait facilement eu raison le moindre ingénieur byzantin. Le terrain, fort humide, trempé de pluie, s'éboulait à mesure qu'on le creusait; chaque matin on retrouvait comblée la tranchée de la veille; en vain, Charlemagne, avec toute sa cour, son cortège de femmes et de courtisans, était-il venu s'installer au milieu de ses ouvriers, enlevés à leur pays, mal payés, souvent volés par les comtes qui les surveillaient et qui gardaient une partie de leur maigre salaire; il fallut renoncer à cette entreprise; la terre marécageuse que l'on fouillait exhalait des miasmes pestilentiels; des épidémies sévissaient parmi les ouvriers, et, chose plus grave, frappaient déjà l'entourage royal. D'ailleurs, de jour en jour, les nouvelles des différents points de la monarchie franque arrivaient plus menaçantes. Au Nord, la révolte augmentait en Saxe; tout le pays était de nouveau en armes; au Midi, l'armée d'Aquitaine était décimée par la famine; les soldats du roi Louis, débandés
dans toute l'Italie, mendiaient un morceau de pain aux portes des cités lombardes; et, pendant qu'ils mouraient de misère loin de leur patrie, celle-ci était la proie des Sarrasins. A peine, en effet, les Aquitains étaient-ils partis pour l'Italie, que déjà la cavalerie du calife de Cordoue franchissait les Pyrénées-, en 793, au printemps suivant, les escadrons maures parcouraient librement l'Aquitaine et la Septimanie; le vizir Abd-el-Maleck brûlait les faubourgs de Narbonne, battait, près de Carcassonne, dans la plaine de Villedaigne, le comte de Toulouse, Guillaume au court ne\ (27), que Charlemagne avait donné comme protecteur à son fils. L'effroi était tel dans cette malheureuse contrée dont les milices, dont la meilleure partie des hommes faits mouraient alors en Italie, que les Sarrasins s'en retournaient tranquillement, emmenant avec eux, outre un butin de plus de 3o millions, dont le cinquième, réservé à l'émir, servit à élever la célèbre mosquée de Cordoue, d'immenses troupeaux de femmes et d'enfants captifs (28), chargés de sacs déterre franque. L'émir avait voulu que ce fût sur cette terre, elle aussi captive, que se dressât le monument qu'il élevait à la
gloire sans fin du Croissant, à la honte éternelle de Charlemagne.
Donc, Austrasie, Italie, Aquitaine, tout est menacé; partout l'ennemi passe les frontières; que va faire Charlemagne? va-t-il, comme ces princes de grande mémoire, adresser à son royaume épuisé un suprême, un dernier appel, monter son cheval de guerre, rassembler ses derniers fidèles et tomber comme doivent tomber les rois, morts, mourants, ou dans la main n'ayant plus qu'un tronçon d'épée?
Non, Charlemagne convoque à Francfort un concile contre les adoptions!
Le concile de Francfort. — Campagne contre les Saxons. - Commencements des grands travaux d'Aix-la-Chapelle.
— Mort de la reine Fastrade. — Conversion des Huns.
— Mort du pape Adrien. — Prise d'une partie du ring des Huns par Pépin.— Capitulaircs contre les Saxons. — Ambassade envoyée en Orient. — Fondation d'Héristal en Saxe. — Attentat contre le pape Léon. —Voyage du Pape en France.- Révolte des Huns. - Guerres diverses .
— Mort de la reine Liutgarde. - Son remplacement par quatre épouses. — Charlemagne empereur. 704-K00.
Nous nous garderons bien de traiter en détail les deux principales questions qui s'agitèrent au concile de Francfort : l'adoptianisme et la querelle des images. C'est de la théologie, science un peu délaissée aujourd'hui. Disons seulement que les adoptiens, dont les principaux étaient Félix, évêque d'Urgel, et Elipand, archevêque de Tolède, soutenaient que le Christ n'était que le fils adoptif et non consubstantiel de Dieu, fils auquel le Verbe éternel et incréé se serait uni, union qui aurait constitué le Messie. Nous ne suivrons pas les théologiens de l'époque dans leurs dissertations ; il est seulement
— i55 — utile de dire que cette doctrine, qui ne faisait du Christ qu'un prophète, qu'un élu d'un Dieu unique, comme 1 était Mahomet aux yeux des Arabes, aurait peut-être rapproché chrétiens, musulmans et même juifs, la Trinité étant particulièrement odieuse et incompréhensible aux musulmans et aux Israélites. Quoi qu'il en soit, le concile, après une vive altercation entre Félix et Elipand d'une part, et Alcuin de l'autre, condamna solennellement l'hérésie des adoptiens.
Le second objet des délibérations de l'assemblée fut la grande question de l'adoration des images. Le concile de Nicée l'avait prescrite, et le Pape avait approuvé cette décision. Malheureusement, Charlemagne, qui se piquait de théologie à ses heures, avait depuis quatre ans fait préparer par ses théologiens en titre un ouvrage fort savant, les Livres Carolins, qu'il avait signé en personne et dans lequel était exprimée une opinion diamétralement contraire. Le concile de Francfort, uniquement composé d'évêques soumis à la domination franque, ne manqua pas de donner raison au roi. Fier de ce triomphe, Charlemagne envoya à tout le clergé de ses États une lettre circulaire
— i 56 — dont le préambule contenait un grave empiétement sur les droits spirituels du Pape . « J'ai pris place, disait le roi, comme l'arbitre des évêques, j'ai vu et, par la grâce de Dieu, j'ai décidé ce qu'il faut croire. » Adrien, irrité de cette immixtion d'un prince barbare dans des affaires dedogme, commença par casser les actes du concile de Francfort. Mais le pontife, qui, à une lettre de Charlemagne lui demandant de déclarer hérétiques les empereurs de B,yzance, répondit : « Je les déclarerai tels, s'ils ne me rendent pas les biens de l'Église en Sicile, » ce pontife devait trouver plus sage de ne pas heurter le puissant protecteur du Saint-Siège. Après une assez longue correspondance on finit par s'entendre, grâce à quelques concessions mutuelles : les images saintes durent être non adorées, mais simplement vénérées.
Charlemagne profita de la présence du concile pour donner une apparence de légalité à un de ses actes d'une honnêteté douteuse, la spoliation du duché de Bavière dont avait été victime la famille des Agilolfinges. Il se rencontrait des esprits assez mal faits pour trouver que Charlemagne avait agi envers ce malheureux prince, son parent, un peu à la façon dont
Clovis se comportait envers les autres rois francs de sa race.
Il était utile de donner aux yeux du monde germain une consécration à la fois légale et religieuse à la réunion de la Bavière aux États francs. Tassiilon fut donc tiré de son couvent de Jumièges, mené en grand appareil, escorté de gardes et d'officiers, devant rassemblée des prélats; et là, interrogé par Charlemagne, l'exduc, qui tenait encore à la vie, s'empressa de protester qu'il cédait, de sa pleine et libre volonté, tous ses droits, tous ceux même de ses enfants sur le duché de Bavière. La conscience timorée de l'héritier de Clovis fut dès lors pleinement rassurée.
A côté de Tassiilon comparut également le fameux évêque Pierre de Verdun, qui, s'ennuyant de sa prison, avait demandé à se purger, par le jugement de Dieu, de l'accusation portée contre lui comme complice de la conspiration de Pépin le Bossu. Quand il s'agissait d'un grand personnage comme un évêque, surtout jugé par d'autres évêques, il était rare que l'épreuve imposée ne réussît pas pleinement.
D'ailleurs ladite épreuve ( généralement une barre de fer rouge qu'il fallait tenir dans la
— i58 — main pendant quelques secondes) était supportée non par le grand personnage en personne, mais par un de ses serfs, de peau plus rugueuse et de sensibilité moins fine. Inutile de dire que l'évêque Pierre se tira à son honneur de l'épreuve judiciaire. Les prélats se séparèrent alors, laissant Charlemagne, qui venait de perdre sa femme Fastrade pendant la session du concile, fort occupé à préparer de nouvelles noces, séduit qu'il était par les charmes naissants d'une toute jeune fille, Liutgarde, du même âge que ies filles nées de ses précédentes unions.
Cependant les comtes étaient parvenus à réunir une nouvelle armée. Deux expéditions, mêlées de succès et de revers, dirigées contre les révoltés saxons, marquèrent l'automne de l'année 794 et le printemps de 795. C'est à cette époque que Charlemagne commence à employer dans ce malheureux pays un nouveau procédé de pacification. Il ne massacre plus comme à Verden , il commence à s'apercevoir que les hommes se font rares dans ses vastes États; les Saxons sont simplement enlevés, déportés, internés dans les provinces centrales, trop loin de leur pays et trop loin
— i5 9 — des frontières pour qu'ils puissent conserver l'espoir du retour ou même la pensée de la fuite. Mais une cruauté raffinée présida à cette déportation d'un peuple ; on n'enleva pas les familles entières, on eut soin que de chacune quelques membres restassent en Saxe; on les divisa de façon à ce que les parents, les proches dispersés, perdus en Neustrie ou en Burgondie, ignorant mutuellement leur sort, se servissent d'otages réciproques. Ce seront ces malheureux exilés ou leurs descendants que retrouveront plus tard les Normands; la Neustrie principalement en fut en quelque sorte à la longue repeuplée par Charlemagne, et c'est une des causes qui expliquent la facilité que les pirates du Nord trouveront, cent ans plus tard, à s'y établir définitivement en maîtres.
Charlemagne n'avait pas renoncé à ses projets sur les Huns, mais, habilement conseillé par son entourage de clercs, il avait fini par comprendre que le tranchant émoussé de l'épée franque n'était pas capable d'ouvrir à ses bannières un triomphant passage à travers les hordes hunniques.
Donc, ce ne sont plus des bataillons armés qui de Bavière descendent le long du Danube,
ce sont quelques hommes paisibles, aux yeux baissés, aux mains jointes, sans autres armes qu'une croix, sans autre bouclier que leur confiance en leur Dieu; humblement ils demandent aux Avares une chétive hospitalité; le soir, ils causent au foyer, racontent les merveilles du monde chrétien et les prodiges de leur foi. Ils parlent de leur paradis, de leurs églises où l'or ruisselle, montrent à leurs auditeurs ébahis combien sont heureux, sont riches tous ces chrétiens d'Occident ou d'Orient, au milieu desquels errent, comme des bandes d'oiseaux de proie, sans villes et souvent sans toits, les hordes maudites des Avares. Et cependant, s'ils le voulaient, il ne tiendrait qu'à leurs auditeurs d'entrer dans cette grande communion chrétienne qui couvre insensiblement l'univers. A ses adorateurs le Dieu des chrétiens prodigue tout, à eux le beau ciel d'Italie, la mer bleue du Bosphore, les forêts immenses d'Austrasie, émeraude des printemps et grenat des automnes, à eux les palais de marbre et les églises d'or, à eux les vierges germaines, blondes épousées des héros. Aux Avares, au contraire, aux païens maudits, les marais du Danube, les cahutes de paille, les femmes noires,
sordides, vraies filles des sorcières chassées par les Goths (29); pour eux les grandes neiges en hiver, les boues au printemps, les fièvres en automne, en été le soleil de plomb du steppe. Ah! qu'ils viennent donc au milieu de leurs frères chrétiens qui les appellent, qu'ils s'approchent du banquet symbolique où communient tous les peuples heureux de la terre. Et beaucoup, parmi les Avares, pensifs, écoutent les moines prêcheurs; les uns les croient, veulent les suivre, devenir chrétiens; les autres, au contraire, s'irritent et s'indignent. Que leur font les richesses, les trésors, les voluptés du monde chrétien ! Tout est à eux, ils n'ont qu'à rester les plus braves. Les villes, les toits de marbre, les tentures de soie, à quoi bon ? Rien ne vaut la voûte étoilée, le lit d'herbe et l'immensité des plaines où l'œil se perd librement. Et déjà, la discorde règne aux campements des Avares ; ils sont perdus comme tout peuple qui a deux croyances, deux espoirs ou plutôt deux âmes.
Plusieurs chefs, entre autres le kan Thudun qui commandait à une des principales tribus, se déclarent chrétiens, par cela même amis, fils plutôt du roi très chrétien Charlemagne.
— ib2 — En grande pompe les missionnaires, heureux de ce triomphe, ramènent à Aix-la-Chapelle une partie des nouveaux convertis. Leur baptême a lieu solennellement; Charlemagne veut être leur parrain, les comble de présents :
vaisselle d'argent, étoffes de soie, pierreries, baudriers de cuir blanc brodés d'or à la mode franque. Jamais il ne saurait assez payer cette conversion : à présent les Huns sont vaincus.
En effet, déjà dans le ring avare, chrétiens et païens s'entretuaient. Leurs grands chefs, le Kakan et l'Ouïgour, avaient été massacrés.
L'habile duc de Frioul, Eric, général des armées de Pépin, avait prestement saisi l'occasion ; aidé des Avares convertis, qui maintenant ne voyaient en lui qu'un aide et qu'un frère, il avait franchi les neuf cercles de murailles et poussé droit jusqu'au ring central, jusqu'au trésor des kans dont il avait pu enlever une partie.
Quand la nouvelle en arriva à la cour de Charlemagne, qui commençait à résider régulièrement àAix-la-Chapelle, ce fut une indicible joie. Le jeune roi Pépin avait respectueusement envoyéà son père une bonne part de son butin, et lui annonçait qu'excités par cette riche aubaine,
les Lombards se proposaient d'exterminer au printemps prochain la race maudite des Huns- Avares.
Mais, presque en même temps qu'arrivaient ces agréables messages, des lettres de Rome annonçaient la mort du pape Adrien, le fidèle allié du monarque franc. Cette mort inquiétait Charlemagne; quel serait le nouveau pontife, continuerait-il les saines traditions de son prédécesseur? Charlemagne, du reste, fut bientôt rassuré. Le jour même des funérailles d'Adrien, le peuple entier de Rome avait élu pour pape Léon, fils d'Azuppius, Léon III, qui s'était empressé d'envoyer au roi protecteur du Saint- Siège les clefs de saint Pierre et l'étendard de Rome, en signe de parfaite obéissance, du moins au point de vue temporel.
Deux nouvelles expéditions signalèrent l'année suivante \ la dépopulation systématique de la Saxe continua, et Pépin d'Italie vainquit encore les Huns divisés et sans chefs. Le kan Thudun et les nouveaux convertis l'avaient d'ailleurs beaucoup aidé, dans l'espoir de partager avec les Francs l'immense trésor national, propriété commune de tout le peuple avare; ces chrétiens tout récents étaient déjà
assez civilisés pour comprendre, du moins en cette circonstance, la supériorité de la propriété individuelle sur la propriété collective.
Les chroniqueurs francs ont fait sonner bien haut cette victoire de Pépin (à laquelle Charlemagne, de leur aveu même, resta complètement étranger); ils ont fait grand bruit des richesses que le roi d'Italie rapporta à Aix-la- Chapelle où il vint triompher. « Les Francs, dit Eginhard dans un accès d'enthousiasme, n'avaient été que des mendiants jusqu'alors, ils ne furent riches qu'après avoir vaincu les Huns ! » Faisons remarquer à Eginhard qu'ici les vainqueurs des Huns sont les Lombards.
D'autres historiens déclarent que toutes les marchandises subirent vers cette époque une hausse formidable et semblent voir dans cette élévation des prix une preuve de prospérité.
Cette grande cherté n'était-elle pas plutôt la preuve de la rareté des bras dans les Etats francs, rareté qui avait amené l'augmentation du prix de la main-d'œuvre ? Jamais les marchandises, les vivres ne furent plus chers dans l'empire romain que lorsqu'il croulait de toutes parts, que lorsque les provinces dépeuplées de citoyens n'avaient plus pour cultivateurs que
- i65 — des colons barbares, prisonniers enlevés à leur pays par les Césars comme les Saxons par Charlemagne.
Il est cependant indubitable que le trésor royal s'enrichit d'une assez grande quantité d'or et d'argent. On s'est plu à exalter la générosité de Charlemagne, à parler des splendides cadeaux que le grand monarque des Francs envoya à toute la chrétienté; on n'a cependant pas beaucoup de détails sur cette matière, et nous ne connaissons guère que la liste des objets précieux qu'il offrit à un petit roi de l'Heptarchie anglo-saxonne; or, ces objets précieux ne consistent qu'en quelques mauvaises armes et deux ou trois vieux manteaux de fourrures :
c'est maigre.
Charlemagne n'avait du reste garde de dissiper en prodigalités cette aubaine qui venait de remplir si heureusement les caisses vides du fisc royal. Depuis quelque temps il s'occupait à faire bâtir àAix-la-Chapelleun véritable palaisde pierre et de marbre, imitation des édifices romains, et, bien que son système de construction fût assez économique, il restait néanmoins toujours nombre de faux frais qu'il fallait se résoudre à acquitter en espèces sonnantes.
Voici comment le roi s'y prit pour élever sans trop de dépenses cette Rome nouvelle du Nord, comme l'appelaient ses flatteurs (disons ici par parenthèse qu'Aix-la-Chapelle existait depuis longtemps; elle est citée sous le nom d' ' Aquisgranam par des auteurs antérieurs à Charlemagne) : les ouvriers étaient envoyés de tous les points du territoire par les comtes des provinces, à titre de corvée, d'après le système encore en vigueur aujourd'hui chez les peuples à demi barbares de l'Orient. Quant aux matériaux, ils ne coûtèrent pas cher : Verdun avait été démoli, comme punition de la part que son évèque avait prise à la conspiration de Pépin le Bossu, et les pierres provenant de la démolition de la ville furent amenées à Aix par les infortunés habitants, qui durent bien regretter de s'être laissé imposer le fatal pasteur qu'ils avaient d'abord refusé. Le Pape et le roi Pépin furent de leur côté invités à envoyer à leurs frais les dépouilles des palais impériaux d'Italie, notamment tous les marbres de Ravenne, colonnes, vases, balustrades et portiques démontés.
Charlemagne, du reste, n'édifiait pas une ville entière, comme on a voulu le croire ;
- ,6 7 ses créations se bornèrent à un palais pour luimême, une chapelle pour ses reliques, un cirque et des bains destinés à ses plaisirs. Les sanglants combats d'animaux contre animaux, et même d'hommes contre animaux, étaient dans les goûts de la famille carolingienne ; on sait que Pépin le Bref dut une grande partie de sa célébrité à la vigueur qu'il déploya en tranchant d'un seul coup d'épée les deux têtes d'un lion et d'un taureau. Nous verrons plus tard, dans un autre chapitre, jusqu'à quel point d'étrangeté Charlemagne poussait la passion des bains.
Pour le moment, ses occupations architecturales n'empêchaient pas le roi de penser à ce que ses panégyristes appellent pompeusement la politique étrangère ; il envoyait une ambassade au grand monarque mahométan, Harounal-Raschid, dont, malgré son orthodoxie, au grand scandale du clergé, il voulait briguer l'amitié. Cette amitié d'ailleurs n'était pas entièrement désintéressée : Charlemagne nourrissait, depuis quelque temps, le désir secret, mais passionné, de posséder un éléphant, et ses trois ambassadeurs, les deux comtes francs, Lanfride et Sigismond, et le juif Isaac, étaient
spécialement chargés de solliciter du calife de Bagdad le don de cet encombrant animal, de qui Charlemagne songeait peut-être, ce serait l'explication le plus à son honneur, à se faire une sorte de machine de guerre vivante, destinée à terrifier Huns et Saxons. Il est curieux de voir un roi aussi pieux, aussi convaincu de l'entière vérité de ses croyances, employer un juif pour remplir la charge d'ambassadeur, qui ne se donnait d'ordinaire qu'à des membres du clergé et qu'à des nobles francs de la plus haute distinction. Mais Charlemagne tenait tellement au succès de son ambassade, qu'il avait préféré scandaliser le monde chrétien et la voir réussir, quitte à employer un fils de cette race maudite par les chrétiens, mais infiniment plus souple, plus diplomatique et plus capable de se plier aux usages de l'Orient que les rudes seigneurs austrasiens ; ceux-ci étaient d'un esprit beaucoup trop inculte pour pouvoir lutter sous le rapport de la finesse avec les Sarrasins lettrés de la ville de Bagdad, centre alors d'une civilisation qui laissait bien loin derrière elle celle de l'Occident.
Après le départ de ses envoyés , Charlemagne alla passer en Saxe l'hiver de 797, et
donna à son campement, comme signe de prise de possession du pays, le nom d'Héristal, qui était celui de la terre patrimoniale des Pépins. Tout le printemps de 798 se passa à achever la pacification de la malheureuse contrée, d'après les moyens précédemment employés.
L'automne et l'hiver suivant, Charlemagne put résider tranquillement dans son nouveau palais d'Aix, mais, dès les premiers jours du printemps, il songeait à retourner à cette chasse sans fin des Saxons : une de leurs tribus de l'extrême Nord, par suite une des moins décimées, n'avaitpas voulu reconnaître comme valable la donation que Charlemagne avait faite de la plus grande partie de son territoire à ses alliés les Obotrites, et elle avait vigoureusement reçu ces nouveaux donataires quand ils étaient venus faire acte de possession. Seulement, cette fois encore, le roi franc était arrêté dans ses projets par le manque de troupes. Les dernières expéditions, sans être signalées par de grandes batailles proprement dites, avaient cependant consommé bien des vies d'hommes ; beaucoup de soldats carolingiens n'étaient pas revenus de la terre saxonne,
victimes des embuscades, des maladies et des fatigues.
Heureusement que Charlemagne avait des réserves d'hommes dans les États de ses enfants. Louis d'Aquitaine, surtout, était aimé de ses peuples, ménageait autant que possible ses soldats et pouvait mettre sur pied des forces assez respectables (3o). Une fois déjà nous l'avons vu aller secourir son frère Pépin, que Charlemagne était dans l'impossibilité d'aider. Ce fut à ce fils privilégié que Charlemagne s'adressa encore, le priant de venir à son aide contre les Saxons avec tout le peuple qu'il pourrait amener; ce qui indiquerait que la Saxe n'était encore qu'une conquête bien précaire.
Mais cette expédition n'eut pas lieu ; une révolution qui éclata à Rome, et qui mit en danger les jours du nouveau pape, retint près des frontières, à Paderborn, Charlemagne, inquiet du sort de Léon III, son protégé, disait-il, son protecteur, disait le Pape.
Les neveux du feu pape Adrien s'étaient révoltés contre son successeur, l'avaient assailli pendant une procession, jeté en prison et fort maltraité. Léon écrivit au roi pour lui deman-
der son aide; il lui racontait dans sa lettre qu'on lui avait arraché les yeux et la langue qui, fort heureusement, avaient miraculeusement repoussé. Hâtons-nous de dire que ce miracle n'est pas un article de foi. Les historiens grecs en donnent l'explication en racontant que les neveux d'Adrien, Campulus et Pascal, avaient bien donné l'ordre de faire subir à Léon III cette horrible mutilation, mais que les exécuteurs n'osèrent pas accomplir leurs ordres par respect pour le caractère sacré du pontife.
Quoi qu'il en soit, Léon III, en possession de ses yeux et de sa langue, était parvenu à s'échapper de sa prison, et était allé chercher un refuge auprès d'un des comtes de Pépin, à Spolète. De là, il se rendit à Paderborn, où l'attendait Charlemagne, qui s'était contenté d'envoyer son fils aîné, Charles, duc du Maine, parcourir quelques cantons de la Saxe avec le contingent aquitain envoyé par Louis. Le Pape resta plusieurs mois à la cour franque ; en vain, les révoltés de Rome expédièrent-ils des ambassadeurs chargés au nom du peuple romain d'accuser le Pape de tous les crimes possibles, depuis l'hérésie jusqu'à la simonie. Charlemagne,
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— l 7 2 — non seulement refusa de les entendre, mais encore envoya à Rome des missi chargés de rétablir le pouvoir papal, et d'annoncer que le roi viendrait bientôt en personne pour juger définitivement entre le Saint-Père et ses ennemis. Léon III repartit alors plus rassuré, sous la protection d'une escorte de Francs ; il avait eu avec le roi de longues entrevues particulières, de secrets entretiens : ces deux illustres personnages s'étaient compris, entendus \ évidemment ils préparaient quelque chose ; Charlemagne d'ailleurs n'était pas homme à donner son appui pour rien.
Mais, pendant qu'il était tout occupé à promener le pontife dans ses diverses résidences, à Aix, à Attigny, à Compiègne, heureux de montrer à ses peuples le vicaire du Christ marchant humblement à ses côtés comme un protégé, comme un suppliant, un nouvel orage se levait à l'Orient.
Les Huns, qui se souvenaient toujours du temps où ils étaient l'épouvantail des nations, les Huns ne pouvaient se résoudre à leur décadence. Beaucoup de ceux même qui s'étaient faits chrétiens commençaient à le regretter en voyant la chute immense de leur race. Depuis
- i 7 3 le jour où la croix maudite, rigide emblème de fer ou de bois, avait remplacé au sommet de leurs tentes l'antique bannière des steppes, la crinière rouge de sang, librement ondoyante a tous les souffles de l'horizon, les malheurs n avaient pas cessé de s'abattre sur eux Leur gloire était éclipsée, leurs trésors ravis ; les chrétiens ne les traitaient pas en frères, mais en sujets. Déjà des hommes d'Occident parcouraient leur pays, mesuraient avec des instrument inconnus l'immensité de leurs plaines vierges. On leur avait dit qu'ils seraient les égaux de la noble nation des Francs, et ils ne l'étaient que de leurs anciens esclaves les Slaves de la Bohême et de la Pannonie. On commençait à leur parler de dîmes, d'impôts, de redevances, de tributs, à eux dont le monde entier était tributaire, jadis quand ils étaient païens.
Enfin, une partie de ces néophytes désabuses, le kan Thudun en tête, commence à comprendre, à voir : derrière l'éveque leur apparaît le comte, derrière le moine, le soldat • ils vont être les serfs de Charlemagne, il n'est que temps de se lever, de rejeter cette foi qui ne leur amène que l'esclavage et que la honte
Et les escadrons huns se rassemblent, parcourent librement encore leurs grands steppes, effaçant, du pas fier de leurs étalons, les limites déjà tracées des diocèses et des paroisses, des comtés et des centaines (3i). Mais il n'est plus temps ; il y en a parmi eux qui sont restés chrétiens et chrétiens fervents : les Francs sont avertis ; Gérold, le préfet de Bavière, marche déjà à leur rencontre, avant que toutes leurs hordes dispersées aient pu se réunir -, il a fait appel à tous leurs anciens tributaires, à tous leurs anciens esclaves, à la conversion desquels les clercs francs ont travaillé encore plus soigneusement qu'à celle des maîtres. Des montagnes de la Bohême jusqu'aux rives de l'Adriatique, tous les Slaves se sont levés dans la ferveur d'une foi nouvelle et dans la fureur d'une révolte d'esclaves. Noyés sous ces flots vivants d'envahisseurs, attaqués de tout côté, les Huns disparurent, mais, du moins, noblement, après avoir longuement lutté et fait payer cher leur défaite ou plutôt leur destruction ; et le laconique Eginhard a dit, en parlant d'eux, une de ces phrases brèves qui sont la gloire d'un peuple : « Le pays des Huns, vide d'habitants, atteste combien de batailles furent livrées et
combien de sang fut versé. Toute la noblesse des Huns y périt. »
Le commencement de Tan 800 fut employé par Charlemagne à visiter ses États occidentaux, de l'embouchure du Rhin à celle de la Loire; pendant ce voyage, la reine Liutgarde tomba malade et mourut à Tours, où on l'avait transportée auprès du tombeau de saint Martin, sanctuaire vénéré qui attirait alors un grand nombre de malades (3a); Charlemagne paraît s'être inquiété enfin de ces veuvages répétés; sans compter ses deux premières femmes , heureusement pour elles répudiées, celle-ci était la quatrième qui mourait à la fleur de l'âge. Décidément, il portait malheur à ses épouses légitimes ; sa conscience s'en alarma, et, pour la rassurer, le très sage roi, comme l'appelle le moine de Saint-Gall, renonçant aux unions légitimes, prit quatre concubines à la fois. Il falla't d'ailleurs qu'il se prémunit contre toutes les éventualités, car il allait entreprendre un long voyage, se rendre à Rome auprès du pape Léon, afin de juger en dernier ressort la querelle du pontife et des neveux d'Adrien.
Ces quatre unions à peu près morganati-
ques avaient été contractées par Charlemagne à Mayence, où il s'était rendu, après le décès de Liutgarde, dans l'intention d'y présider l'assemblée annuelle des Francs. Tout à la fois pour fêter ces unions et pour donner d'heureux auspices à son départ, on avait arrangé à Mayence une sorte de triomphe : le comte Guido, commandant des marches de Bretagne, était venu déposer aux pieds du roi quelques épées enlevées aux petits chefs, aux tierns de ces rudes Bretons, dont la résistance héroïque pour ne pas aller se perdre dans l'agglomération franque d'abord, dans l'unité française ensuite, s'est prolongée presque jusqu'à nos jours. C'était un piètre succès ; Guido n'amenait ni prisonniers ni suppliants, et les quelques épées jetées aux pieds de Charlemagne n'avaient été enlevées qu'à des morts, que leurs fils vengeraient.
Cependant le monarque se contenta de ce triomphe, et partit pour l'Italie, escorté de son entourage féminin , entourage peu canonique pour celui qui se vantait d'être {'arbitre des évêques.
Le 24 novembre, il arrivait sous les murs de Rome et, huit jours après, les grands et le
— i 7 7 — clergé de la ville étaient convoqués dans la basilique de Saint- Pierre pour assister au jugement du Pape par le roi franc, patrice des Romains. La procédure fut du reste peu compliquée. Charlemagne, d'un air terrible, demanda où étaient les accusateurs, les somma furieusement de se lever. Mais les Romains d'alors tenaient plus de Cicéron que de Brutus, l'aspect des gardes palatins qui entouraient l'assemblée les glaçait de terreur : tous tremblaient devant ces hommes du Nord, et nul ne fut assez hardi pour accuser le souverain pontife, l'ami de -Charlemagne. Léon III jura alors solennellement sur les quatre évangiles qu'il était innocent, victime d'infâmes calomnies ; Charlemagne approuva et condamna à mort tous les accusateurs l 33). Le Pape fut reconnaissant.
C'était un mois plus tard, le jour de Noël.
Tout le peuple de Rome s'était amassé autour de la basilique de Saint- Pierre, réservée ce jour-là pour les grands de la ville et leurs illustres hôtes. On eût dit une résurrection des anciens jours de la Rome impériale : à droite de l'autel siégeait le sénat romain, ses consuls et ses clarissimes en tête ; à gauche les tribuns,
les personnes insignes ou respectables , tous ceux qui portaient un de ces titres bizarres prodigués par l'empire déclinant; il n'y manquait qu'un Constantin ou qu'un Honorius.
Rangé sur les marches nombreuses qui menaient à la Confession de Saint-Pierre, le clergé se tenait debout, et au pied de l'autel, trônait, assis sur la chaise d'ivoire, comme transfiguré dans un reflet d'or des vitraux, semblable à une statue hiératique, le Vicaire triomphant du Christ.
Déjà les cloches annonçaient la messe solennelle : les portes de bronze tournent sur leurs gonds, et dans la grande lueur bleue du dehors Charlemagne apparaît, comme l'Avenir entrant dans le Passé. Il a son entourage habituel de comtes francs vêtus de fer, de marquis germains vêtus de peaux; lui-même a conservé l'habit national des Francs, la courte tunique, le surtout de fourrures de loutre et le grand manteau de guerre où se drapait la majesté des rois austrasiens. A son entrée, les instruments résonnent, les chants s'élèvent et l'encens fume ; à pas lents traversant la foule, laissant derrière lui sa suite, le roi se dirige vers l'autel, se prosterne au pied de la croix,
semble s'abîmer dans sa prière Alors le
Pape se lève de son trône, s'approche du roi agenouillé, tend vers le ciel, comme pour l'implorer, ses deux bras chargés d'un lourd joyau étincelant de pierreries et d'émaux byzantins, et, seul, pose sur la tête de ce fidèle prosterné cette couronne des Césars que jadis donnait, en principe du moins, l'unanime concours des nations. Une immense acclamation retentit dans l'église : « Gloire, crient les Romains, gloire et longue vie à l'héritier d'Auguste, au pacifique empereur romain ! »
Puis, des diacres s'approchent, enlèvent au nouvel empereur ses vêtements barbares ; le Pape fait ruisseler sur lui à grands flots l'huile mystique, aide à le revêtir des habits consacrés depuis des siècles à la majesté impériale, lui chausse aux pieds les cothurnes de pourpre et d'or, brodés des aigles impériales.
Et la scène change d'aspect : Charlemagne s'est relevé maintenant. Le Pape à son tour se prosterne à ses pieds, l'adore comme les prêtres des idoles adoraient jadis l'empereur pontife suprême. Tous sont à genoux, toutes les têtes sont courbées : il n'y a plus là qu'un seul homme debout, droit, libre devant Dieu, et
- t8o — cet homme, c'est Charlemagne. Tous ses vœux sont accomplis : en vain paraît-il surpris, confus; il se garde d'ôter cette couronne qui l'a rendu sacré. Il est maintenant, s'imagine-t-il, le plus grand de tous les hommes, le maître incontesté de l'Occident, sans penser à la formidable puissance que vient d'acquérir du même coup ce vieillard souriant sous son étole blanche et sa tiare d'argent, à qui cinq ans plus tôt Charlemagne écrivait comme à un sujet obéissant et qui maintenant fait les empereurs, en attendant qu'il les défasse.
Mais l'épais cerveau du Germain enivré, du barbare ébloui, ne pense pas aux choses futures, et le nouvel Auguste a l'esprit trop obtus pour se douter qu'en descendant de cet autel, sous cette couronne octroyée par le Pape, il fait faire à l'empire, aux royautés, aux peuples, à l'avenir tout entier, le premier pas sur la voie douloureuse qui les doit mener à Canossa. Il semblait du reste que la nature répugnât à cette apothéose -, à peine le Pape a-t-il posé sur la tète du barbare le cercle symbolique aux larges rayons d'or qui parait les Césars, que se met à trembler formidablement le sol tragique d'Italie. C'est d'abord à Rome que
la terre s'agite, que Saint -Pierre s'écroule : Charlemagne quitte la cité impériale dévastée par cette catastrophe ; il gagne Spolète, et Spolète à son entrée se renverse, s'abîme dans la poussière. Puis, c'est la peste qui vient, épouvantable aïeule des grandes mortalités du moyen âge. En Italie d'abord, puis en Aquitaine, en Bourgogne, en Austrasie, la Mort, cette seule et vraie majesté, semble s'attacher à la poursuite de Charlemagne -, en vain quitte-t-il Spolète pour Ravenne, Ravenne pour Ivrée, l'Italie pour la Gaule, la Gaule pour l'Allemagne; on dirait que, dans le grand cortège impérial, marche confondu dans la foule, cachant sa faux sous un manteau de comte, le cavalier funèbre de l'Apocalypse. Guerre pour le passé, peste pour le présent, voilà déjà deux fléaux, et voici le troisième, le plus terrible, l'invasion normande ou plutôt la revanche saxonne.
*PPB
Etat de l'empire en 800. — Les invasions normandes et saxonnes.
Il nous faut pour quelques instants rompre l'enchaînement chronologique des faits, afin de donner quelques courtes explications sur l'état intérieur des États de Charlemagne, explications nécessaires pour bien comprendre la suite des événements.
Les ennemis de l'extérieur paraissaient écrasés, mais à quel prix ! l'empire franc était épuisé, à bout de forces. Plus abandonnées encore que sous les rois mérovingiens, s'étendaient les grandes plaines, plus sauvages que sous les druides verdissaient les forêts désertes; partout l'homme manquait à la terre. Les Francs de vieille race n'existaient pour ainsi dire plus. Semblable au malheureux curiale de la décadence romaine, disparu, noyé dans la misère, l'homme de Vhériban de la grande époque carolingienne n'était guère plus qu'un souvenir.
— i83 — Tous les hommes de race libre et d'âge viril étaient successivement partis pour les grandes guerres ; et leurs os blanchissaient dans les défilés deRoncevaux, dans les forets saxonnes, les plaines italiennes, les marais du Danube.
Des femmes, c'est-à-dire des veuves, des enfants, c'est-à-dire des orphelins, quelques serfs, des captifs, voilà quel était alors le tond de la population dans les Gaules banques. Pendant des lieues et des lieues on ne voyait que landes incultes, que manses abandonnées , et, tandis qu'à l'Est, sur les frontières germaines, aux alentours d'Aix et de Francfort, s'était porté le peu qui restait de force énergique et de vie active, dans les provinces centrales, le vide, la solitude gagnaient chaque jour ; à peine subsistaient quelques grandes villes, riches de leurs églises et peuplées de leurs clercs.
Mais, dans les campagnes, surtout dans cette province de Neustrie, à moitié romaine et mal vue des princes autrasiens, la désolation était incroyable. Jamais assurément la France occidentale n'offrit un pareil tableau de tristesse morne et de silence douloureux. Plus de bras pour la culture, plus de ces nombreux do-
maines, égayés de familles joyeuses qui fournissaient au grand maire Ebroïn ses armées de simples hommes libres pour lutter contre les puissants chefs d'Austrasie. De loin en loin seulement s'élève quelque domaine du fisc impérial, vaste et triste ferme entourée de huttes de chaume, cultivée par des esclaves, des prisonniers, des otages enlevés aux tribus de fidélité douteuse et qui, de l'aveu même de Charlemagne, y meurent souvent de misère et de faim. Il n'y a plus de laboureurs libres, fiers de fouler leur terre, changeant au besoin le soc contre l'épée-, la culture est devenue, comme aux mauvais jours de l'empire, l'apanage de l'esclave et la punition du coupable.
Et, par suite de ce labeur servile, nécessairement morose et sombre, je ne sais quelle indicible mélancolie s'est étendue sur le joyeux pays des Gaules. Le clergé proscrit les danses et les chansons, les comtes dispersent par la force toutes les réunions d'hommes libres dans les rares cantons où il en reste. Nul bruit maintenant dans l'immensité nue des plaines-, seule tinte et tinte sans cesse la cloche triste des couvents. Enrichis des legs de tous ceux qui sont partis en grande crainte de l'avenir pour les
— i85 — armées du glorieux empereur, les moines et le clergé séculier sont devenus les vrais propriétaires du sol. Eux seuls cultivent la terre, a-t-on dit. C'est vrai : mais avec quels bras ! Charlemagne donne à l'abbé Alcuin vingt mille prisonniers de guerre pour la culture de ses domaines, vingt mille prisonniers dont la capture représentait peut-être vingt mille vies d'hommes libres et de soldats francs. Et aux veuves, aux mères des hériman qui sont morts pour lui, que donne Charlemagne? Pas un captif, pas un denier d'argent ! Il faut cependant, le père ou le fils mort, fournir, acheter, Dieu sait à quel prix, cette rare denrée humaine, le soldat; c'est la dette de la terre ; il faut l'acquitter sous peine de confiscation.
Beaucoup de familles, aisées jadis, n'y peuvent tenir, fuient leurs champs, abandonnent leurs terres et s'en vont implorer la pitié de l'Eglise, supplier l'abbé voisin de bien vouloir d'elles pour esclaves. Charlemagne est forcé de promulguer une loi qui défend de se faire esclave ! une autre loi qui défend d'entrer dans les ordres, de se consacrer à Dieu; le moment approchait où la Gaule franque ne serait plus peuplée que de prêtres.
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Qu'importe à Charlemagne ; encore quelques années, et si féconde est la pauvre matière humaine qu'il aura à ses ordres de nouvelles générations; les enfants devenus hommes mourront pour lui comme leurs pères.
Pour l'instant du moins, si son peuple, si ses armées sont épuisés, il n'a plus d'ennemis à redouter; ses trente-deux ans de guerre ont lassé l'Europe entière ; pour l'instant le calme règne ; qu'importe que ce soit celui de la tombe !
Mais, voici que subitement sur les côtes de l'empire, delà Frise à l'Armorique, à l'embouchure de tous les fleuves, sur toutes les plages habitées, on entend venir de la haute mer un son lugubre de cor ; puis, un jour de tempête, quand souffle le grand vent d'ouest, à travers l'embrun et la pluie, de gigantesques figures de morses, de chevaux marins, des têtes énormes de serpents apparaissent près du rivage. Ce sont les proues de barques inconnues, longues, noires, effilées, légères, dansant dans la tempête, bondissant avec la vague. Cent rames battent leurs flancs, et tout au sommet de leurs mâts plane, les ailes étendues, le corbeau sacré d'Odin, l'exilé de la Terre Rouge. La tempête
ne fait que pousser ces frêles navires, l'ouragan, sifflant dans leurs voiles noires, d'une terrible vitesse les mène droit à la côte ; et sur les rames qui s'arrêtent, horizontales au-dessus des vagues, comme des ailes éployées d'oiseau de mer, de chaque barque s'élancent des hommes armés, bondissant sur ce mobile appui, agitant de lourdes masses de fer, dardant déjà leurs longues lances contre cette terre franque dont la vue seule les fait rugir de colère, de rage et de haine. Ils sont à peine vêtus de peaux en haillons, déchiquetées, corrodées par l'eau salée; depuis des mois entassés dans leurs étroits navires, à peine nourris de quelques poissons desséchés, d'un peu de seigle gâté, ils sont tous hâves, maigres, comme tannés par la misère; mais dans leur œil cave flamboie la vision rouge des vengeances.
Ce sont les bannis de la Saxe, les guerriers traqués naguère des bois de chênes de Dethmold aux marais de l'Eyder, ceux qu'on croyait perdus, disparus à jamais dans les glaces du Nord. Ils reviennent maintenant, entraînant avec eux leurs frères Scandinaves, mêlés à tout ce qu'avait de plus vaillant la race fière des enfants des neiges et des glaces, tous confon-
dus sous le même nom d'hommes du Nord (Northmen).
Charlemagne, ta chasse est finie; les bêtes fauves, prends-y garde, vont maintenant faire tête au chasseur.
Aux couvents, aux églises, les enfants d'Odin, les frères des massacrés de Verden et des égorgés d'Irmensul. Et sur toutes les côtes franques, l'un après l'autre, chaque couvent, chaque église s'allume, flamboie dans la nuit comme une suite de signaux apprenant aux comtes terrifiés du duché de France maritime qu'Odin règne encore sur les mers. Les milices, en Gaule, n'existent plus que de nom ; comtes et défenseurs de ville en hâte amènent quelques vétérans, rares débris des guerres de Charlemagne, quelques serfs, douteux soldats, dont beaucoup volontiers s'en iraient rejoindre les guerriers libres du Nord, les Normands. Les envahisseurs n'ont pas de peine à disperser ces bandes; nulle part ils ne rencontrent de résistance sérieuse; en beaucoup d'endroits même ils trouvent comme alliés ces mêmes Saxons déportés par Charlemagne pour repeupler la Neustrie déserte. La francisque a d'ailleurs fait son temps et iétoile du matin (3 j.) nor-
mande est l'astre nouveau des batailles. En vain Charlemagne envoie au secours de ses églises, de ses moines aimés, jusqu'à sa propre garde, sesscares palatines; le mal est fait quand elles arrivent, et la vengeance accomplie, l'expiation consommée. Toujours prévenue, la bande saxonne a repris son vol. Des ruines, des cadavres tonsurés, voilà ce que trouvent les lieutenants du massacreur de Verden, et leurs lourds chevaux bardés de fer s'arrêtent impuissants, piaffant de terreur, sur les bords vertigineux des falaises neustriennes, tandis que disparaît à l'horizon la noire volée des barques du Nord.
Retour de Charlemagne à Aix-la-Chapelle. — Le palais impérial. — La famille et la cour de Charlemagne. — L'Académie d'Aix.
Nous avons laissé Charlemagne chassé de l'Italie par la peste et regagnant ses États du Nord. Pendant son voyage, dans un court séjour à Pavie, il apprit que venaient de débarquer à Pise des ambassadeurs du calife Haroun-al-Raschid, qui voulait bien répondre enfin aux avances que lui avait faites Charlemagne quatre ans auparavant en lui envoyant Sigismond, Lanfried et le juif Isaac.
Sigismond et Lanfried étaient, à la vérité, morts en route des fatigues de leur voyage; mais l'annonce de leur trépas attrista fort peu l'empereur; le juif Isaac, d'une race plus résistante aux pernicieuses influences de l'Orient, ramenait sain et sauf l'éléphant si impatiemment attendu : le but de l'ambassade était rempli.
— igi —
Les envoyés du calife rejoignirent Charlemagne, pressé de regagner ses États entre Verceil et Ivrée; un autre mahométan, représentant un petit souverain des côtes de l'Afrique, le sultan de Fez (35), dont Charlemagne était le tributaire bien plutôt que le suzerain, comme le prétendent ses panégyristes, s'était joint à ses coreligionnaires d'Asie. En revanche, l'éléphant n'était pas avec eux. Mais les envoyés d'Haroun rassurèrent Charlemagne au sujet du précieux animal.
Abul-Abaz, le père de V épouvante, c'était le nom du pachyderme, était, lui assurèrent-ils, en parfaite santé; l'énormité de sa taille avait seule empêché de l'embarquer avec eux; du reste, le juif Isaac était resté pour veiller sur la santé du précieux animal. Immédiatement, Charlegne chargea le grand chambellan, peut-être peu satisfait de ces fonctions de conducteur de bêtes curieuses, d'équiper un navire, et au besoin toute une flotte pour aller chercher l'éléphant. Le grand chambellan répondait des jours du père de V épouvante et devait l'amener avec la plus grande rapidité possible à Aix-la-Chapelle, où devait se réunir toute la cour impériale pour y célébrer les fêtes de Noël.
Mais les empereurs proposent et la nature dispose ; débarqués au milieu de l'automne à Porto-Venere (36), l'éléphant et le grand chambellan furent bloqués par des neiges précoces, au pied des Alpes, dans quelque mauvaise bourgade, et durent y passer tout l'hiver. Ce ne fut qu'au milieu du mois de juillet de Tannée suivante que le désiré pachyderme put arriver avec sa suite au palais d'Âix, où il excita d'ailleurs l'admiration et la stupéfaction générale.
Charlemagne ne quitta pas son palais pendant toute l'année 802. Ce nom encore si vénéré d'empereur romain semble avoir complètement changé le descendant des ducs batailleurs d'Austrasie. Assurément Charlemagne prit son titre au sérieux. Mais les Césars dont on se souvenait alors, ceux qu'évoquait la pensée commune des peuples, ce n'étaient plus ces Romains des beaux temps, monstres parfois, mais monstres énergiques, agissant, d'une formidable activité, combattant en tous climats à la tète de leurs légions. Les César, les Tibère, les Vespasien, les Marc-Aurèle, les Hadrien, les Trajan, n'étaient, dans ces siècles d'ignorance, même plus de lointains sou-
- i 9 3 venirs. L'empereur romain, éternel et pacifique, c'était pour tous la raide idole byzantine, parlant par la bouche, agissant par le bras, pensant par le cerveau de ses grands officiers, rougissant en quelque sorte de sembler humaine et vivante.
Charlemagne, empereur, désormais ne conduira plus ses armées; sa ridicule majesté l'empêchera de revêtir son armure de fer; tranquille, il siégera maintenant dans son palais d'Aix, jugeant à tort et à travers, en sa qualité de loi incarnée, présidant des conciles comme élu et oint du Seigneur, trônant au milieu de faméliques savants, pauvres hères ramassés sur la grande route (on connaît l'épisode de ces deux savants qui couraient les marchés en criant : « Science à vendre ») et qui en échange d'un peu de pain le compareront, compliment ironique peut-être, au roi David de l'Écriture. Et ce sera sur ses lieutenants méprisés à présent, mis au-dessous des clercs débauchés qui font des enfants à ses filles, que retombera la lourde charge d'arrêter du Nord au Midi le flot montant des invasions.
Qu'importent d'ailleurs à l'empereur les ravages des côtes lointaines ! les Maures d'Afri-
que, les Sarrasins d'Espagne pillent tous les rivages d'Italie et de Septimanie, les Normands mettent à feu et à sang tout l'ouest de la Gaule : qu'importe ! Du sommet de la tour de Granus, dominant les vallées voisines, si haut que Charlemagne monte le soir pour contempler le cours des astres et surprendre les causes de leurs mouvements, il ne verra même pas s'allumer à son horizon, gigantesque aurore boréale, l'incendie des invasions normandes.
L'empereur romain, l'Auguste pacifique et clément, ne s'occupe d'ailleurs plus de ces détails. C'est maintenant l'affaire de Dieu qui l'a choisi, qui l'a élu par l'entremise de son représentant sur la terre. Tout est alors dans la main du clergé; ce sont les abbés qui commandent en chef les armées, les évêques qui gouvernent les provinces; cependant, au Nord les Danois insultent les frontières, au Midi, les Sarrasins pillent, à l'Ouest les Normands massacrent.
Mais Charlemagne reste désormais immobile, rêve de projets insensés, d'allier sa gloire récente à celle des vrais Césars d'Orient, de faire de sa bourgade d'Aix la rivale de Rome ou de Byzance. Profitons donc de ce long repos; entrons dans cet intérieur mal connu où
— rq5 — repose cette Majesté nouvelle, jetons un coup d'oeil sur le palais d'Aix , sur l'entourage de l'empereur et sur sa famille sacrée.
Depuis qu'il aspirait à ceindre la couronne des Césars, Charlemagne méprisait les demeures de ses ancêtres, ces grandes fermes perdues au fond des bois austrasiens, ou jetées avec leurs huttes de chaume éparses sur les rives des larges fleuves belges. Il lui fallait un édifice de pierre et de marbre. Parmi les nombreuses demeures, anciens palais des empereurs ou des légats des Gaules, que s'étaient attribués pour leur fisc royal les premiers envahisseurs francs, le prétoire ruiné à'Aquisgranum ne paraissait certes pas devoir séduire Charlemagne. Ses contemporains furent si étonnés de ce choix qu'ils l'attribuèrent à un sortilège. On racontait, dès le temps de l'empereur, que lui, le prince volage, un beau jour s'était senti éperdument amoureux ; celle qu'il aimait était morte, et, fidèle jusqu'au delà de la mort, Charlemagne restait agenouillé près du lit funéraire, embrassant ce corps aimé qu'envahissait déjà l'épouvantable corruption. Malgré tous les efforts, jours et nuits se passaient, et le prince restait toujours couvant du
regard la morte chérie; un évêque, docteur en droit canon, soupçonna quelque sortilège; au doigt de la trépassée brillait un anneau bizarre, constellé de signes magiques, venu sans doute de l'Orient.
L' évêque l'arracha, le jeta dans un étang voisin. Aussitôt Charlemagne, comme délivré d'un affreux rêve, se relève du pied du lit, ordonne d'enlever ces restes affreux et bientôt aime d'autres belles. Mais, bizarre phénomène, une invincible attraction le ramenait toujours auprès de cet étang, au bord de ces vertes eaux sous lesquelles reposait le mystérieux anneau enlevé du doigt de la morte. Or, tout près de cet étang s'élevait la ville d' Aix, à moitié ruinée par le passage d'Attila. Et voilà pourquoi, dit la Légende, ce fut à Aix-la-Chapelle que se fixa l'empereur Charlemagne.
L'Histoire est moins poétique : comme tous ses contemporains, faisant peu usage de linge, Charlemagne souffrait d'affections cutanées qui rendaient nécessaire l'usage de bains chauds et précieux l'emploi de certaines eaux minérales. Or, les Romains avaient déjà capté à Aquisgranum certaines sources chaudes qui passaient pour souveraines dans ce genre de maladies.
Charlemagne voulut en profiter, les avoir toujours sous la main, et voilà la véritable raison, prosaïque comme la vérité, qui lui fit choisir Aix pour y fixer sa résidence.
Les contemporains, flatteurs à la solde du monarque, ont fait grand bruit de la Rome nouvelle que le fils de Pépin élevait au milieu des forêts germaines. Il y a quelque peu à rabattre de ces éloges. Le palais d'Aix était une immense construction quadrilatérale entourant une vaste cour; le rez-de-chaussée, ouvert seulement du côté intérieur, était disposé en voûtes, en arcades où s'entassait nuit et jour une population peu estimable de vagabonds, de jongleurs et de courtisanes, vivant aux dépens des commensaux attitrés de l'empereur. A droite du palais s'élevait la chapelle qui donna son nom à la ville, à gauche le bâtiment des thermes construit à la romaine, ces deux édifices réunis au corps de logis principal par des portiques de bois si mal construits que, quelques années plus tard, ils s'écroulèrent sur Louis le Débonnaire et son cortège, tuant ou blessant une vingtaine de personnes. Derrière le palais se trouvait une sorte d'infirmerie où l'on soignait les malades principalement par
l'apposition d'un choix varié de reliques appropriées aux diverses maladies ou par des aspersions d'eau bénite. Il y avait bien un médecin attaché à la cour: mais les médecins d'alors étaient presque toujours des juifs d'Espagne ou d'Aquitaine, et les gens réellement pieux préféraient la méthode curative des reliques aux soins peut-être plus éclairés de ces mécréants.
Devant l'édifice central se dressait une vieille tour romaine, fraîchement restaurée, la tour de Granus, où, le soir, les savants de l'entourage impérial montaient interroger les astres, astronomes borgnes admirés par une cour d'aveugles.
Le palais n'avait au-dessus du rez-dechaussée qu'un étage où habitaient Charlemagne, sa famille et sa suite. Le toit était plat à l'italienne, disposé en terrasse, mais entouré à la mode sarrasine d'un léger treillis de bois semblable aux moucharabiés des Arabes de nos jours, derrière lequel Charlemagne aimait à observer, sans pouvoir être vu, les allées et venues de ses gens. Des deux côtés de ce toit plat brillaient les deux grands dômes, garnis de plaques de bronze doré, qui recou-
vraient la chapelle et le bâtiment circulaire des thermes. L'ensemble de ces constructions était à la fois romain et sarrasin : les matériaux employés, marbres, pierres, balustrades, sculptures, étant généralement de provenance romaine, et les architectes étant très probablement des Sarrasins ramenés d'Espagne.
Le premier et le seul étage, la véritable demeure de Charlemagne, offrait un bizarre mélange de pauvreté naturelle et de splendeur maladroitement adaptée. Les plafonds en poutres de bois, peints grossièrement de rouge et de bleu, étaient soutenus par des colonnes de marbre, splendidement sculptées, enlevées aux palais de Ravenne et de Rome ; aux murs d'étincelantes tapisseries tramées d'or et de soie, brodées de millions de petites perles ; et, à côté, des peaux de bêtes à peine préparées, mal odorantes et rappelant encore ces intérieurs des premiers Mérovingiens, où le rouge sanglant des cuirs des bœufs fraîchement écorchés tenait lieu de pourpre royale. A quelques fenêtres des vitraux coloriés, aux gaies couleurs, qu'on fabriquait déjà depuis plus d'un demisiècle, à d'autres des vessies tendues d'animaux, laissant à peine passer un jour jaunâtre et
lugubre, ou des volets de bois qu'on fermait la nuit et pendant les grands froids. Pas de lits, mais des espèces de canapés de bois, peu rembourrés, des coussins où Ton dormait tout habillé, enveloppé d'un manteau. Comme meubles, des bancs de chêne maladroitement travaillés, des crânes d'arochs et de chevaux, montés sur trois tibias bariolés de rouge et de vert, sièges nationaux des chefs saxons, mêlés à des chaises d'ivoire sculpté, amenées de Byzance à grands frais , et à des fauteuils curules de bronze, ravis à quelque évêché ou à quelque prétoire épargné lors de la conquête franque. Dans tous les historiens contemporains nous n'avons pu relever, en fait de mentions d'objets précieux, que celle de trois tables, une en or et deux en argent.
Voyons maintenant quels sont, outre l'empereur que nous connaissons déjà, les habitants de ce palais. Il n'y a pas d'impératrice ; quatre femmes, qualifiées quelquefois de reines par les courtisans zélés, la remplacent au grand détriment de la morale privée. Glissons sur cet étrange ménage à cinq de saint Charlemagne et passons tout de suite à ses enfants.
A l'époque dont nous parlons, Charlemagne
avait six fils : Pépin le Bossu, le disgracié, né d'Himiltrude, le premier-né légitime, mais toujours relégué au couvent de Saint-Gall ; Charles, duc du Maine, devenu l'aîné par suite de la disgrâce de Pépin le Bossu; le second Pépin, roi d'Italie, et Louis, roi d'Aquitaine, tous trois enfants d'Hildegarde ; puis Drogon et Hugues, dont le premier fut évèque de Metz et le second abbé de Saint -Bertin, nés tous deux de Reine, une des quatre concubines actuellement
régnantes.
Mais, des trois princes reconnus comme successeurs de leur père, un seul habitait au palais, c'était Charles; les deux autres restaient dans leurs Etats respectifs d'Aquitaine et d'Italie. En Charles semble s'être incarné le vieux génie guerrier de sa race; on ne lui connaît ni épouses, ni maîtresses; il n'aime que la guerre, que le mouvement, bien différent de ses deux frères, l'un abruti par une dévotion outrée, l'autre emporté comme son père par toutes ses passions. Charles a gardé la sévère virginité des héros ; aux doux murmures des vierges, aux paroles enivrantes d'amour il a toujours préféré la clameur sonore des batailles; peutêtre, s'il avait vécu, aurait-il sauvé sa race,
racheté son père devant l'avenir, lui. ce pur Germain dans la courte vie duquel l'indiscrète Histoire n'a pu encore retrouver la trace d'un nom de femme aimée.
Malheureusement pour l'honneur féminin, bien différentes étaient ses sœurs, dont pourrait seule retracer les mœurs la plume vengeresse de Fauteur des Philippiques. Mais, si nous sommes certes aussi riche en indignation que le poète Lagrange-Chancel, le talent nous fait défaut, l'instrument manque à notre main et nous allons être réduit à narrer brièvement, mais implacablement, comme il sied à l'Histoire, cette conscience de l'humanité, les hontes de l'intérieur impérial.
L'aînée des princesses était Rothaïde, sœur de Pépin le Bossu et déjà avancée en âge; après elle venaient les filles d'Hildegarde : Rotrude, qui avait été fiancée à l'empereur Constantin, mais qui pour le moment était la maîtresse déclarée de Rorigo, comte du Mans, dont elle avait un fils, Louis, qui, grâce à cette haute naissance, devint abbé de Saint-Denis; Berthe, dont Ethelvood, fils du petit roi de Northumberland, s'était, heureusement pour lui, vu refuser la main. Nous avons, dans la Vie de
saint Angilbert, abbé de Saint -Ricquier, d'étranges détails sur la conduite de cette princesse, une des favorites de Charlemagne : les voici résumés en quelques lignes : Il y avait à la cour impériale, ou plutôt à l'époque où le roman commence, à la cour royale, un homme déjà mûr, amateur passionné de tous les plaisirs en général, beau parleur du reste et passablement suffisant. Membre de cette réunion de savants, tous parés de pseudonymes antiques, qui entourait Charlemagne-David, Angilbert (c'était le nom du personnage en question) avait peu modestement choisi le surnom d'Homère ; c'était néanmoins un homme d'une certaine valeur que Charlemagne avait élevé au rang de secrétaire intime, de confident; c'était enfin celui qui, selon la vieille expression, avait l'oreille du roi. Le caractère sacré de ce dignitaire, prêtre ordonné, inspirait toute confiance au monarque comme au père de famille.
Malheureusement, quoique prêtre, Angilbert était resté homme; il devint amoureux de la princesse Berthe, et bientôt Berthe, confuse et rougissante, dut venir avouer à son père qu'elle était sur le point de devenir mère en le suppliant de consentir à son union avec Angilbert. Mais
Angilbert était prêtre, et, bien que les prêtres eussent encore le droit de se marier, il y avait déjà comme aujourd'hui une certaine défaveur sur cette sorte d'unions.
Charlemagne refusa, s'irrita, tempêta, enfin pardonna, à la condition qu'il ne fût pas question de mariage, et le jeune Harnid, fils de Berthe restée fille, fut élevé dans le palais de son grand-père. Angilbert lui-même trouva grâce devant la majesté royale et l'orgueil paternel également offensés; il conserva même sa place.
Quelques mois se passèrent : tout allait pour le mieux, quand une seconde fois, confuse et rougissante, Berthe vint avouer à Charlemagne qu'elle allait encore être mère et qu'Angilbert était le père du doux fruit de ses entrailles. Cette fois, après de longs débats, Charlemagne, craignant pour l'avenir quelque nouvelle mésaventure, consentit au mariage de sa fille et de son trop entreprenant secrétaire; malheureusement la cérémonie n'eut lieu qu'après la naissance de l'enfant, qui, du reste, fit plus tard honneur, comme historien, sous le nom de Nithard, à la race illustre dont il était sorti.
On aurait cru que Berthe, devenue l'épouse
d' Angilbert, était au comble de ses vœux ; quelques mois après leur mariage, d'un consentement mutuel les deux époux se séparaient :
Angilbert entrait au monastère de Saint- Riequier, Berthe prenait le voile de religieuse pour bien affirmer sa rupture définitive avec son époux, puis revenait bientôt au palais d'Aix jouir, comme disent les vieux chroniqueurs, des pompes et des plaisirs du siècle.
Bertbe n'est pas encore canonisée, mais son époux, Angilbert, est un des saints les plus vénérés de la Picardie; on l'invoque spécialement contre le danger d'être mal marié.
La troisième fille d'Hildegarde, Gisèle, a moins fait parler d'elle; nous savons seulement qu'elle avait le goût des lettres, et qu'elle aimait la compagnie du docte Alcuin qui, pour lui plaire, composa ses gloses sur l'évangile de saint Jean.
^ La reine Fastrade avait également donné trois filles à Cbarlemagne; c'était Tétrade, pourvue bientôt par son père du titre d'abbessed'Argenteuil et exilée plus tard par Louis le Débonnaire pour cause d'inconduite ; Hiltrade, qui vivait publiquement avec le comte Udilon, et Rothilde, après laquelle venait, par rang d'âge, Adal-
trude, fille de Gersuinde, Tune des épouses morganatiques de Charlemagne. Nous ne savons pas exactement les noms des amants de ces deux dernières princesses, pas plus que nous ne prétendons borner à une le nombre des faiblesses de leurs sœurs, car Y Astronome nous raconte que beaucoup de seigneurs tiraient un grand lustre de leurs liaisons intimes avec les filles de l'empereur. 11 fallait du reste que le scandale fût bien fort, car Louis le Débonnaire, à peine eut-il appris la mort de son père, n'eut rien de plus pressé que d'envoyer au palais d'Aix certains comtes de figure rébarbative pour imposer à ses sœurs et les séparer de leurs favoris. Ces comtes, malgré leur aspect sévère et leur double qualité de représentants du pouvoir et delà morale, furent très mal accueillis et manquèrent d'être écharpés par la cour brillante et extrêmement nombreuse qui entourait les princesses. Audoën, un de ces jeunes seigneurs, trouvant fort impertinente l'intervention du roi Louis dans ces affaires de famille, tua un des comtes d'un coup d'épée et se fit massacrer après un véritable combat engagé contre les envoyés royaux; un autre seigneur, qui n'avait guère mieux accueilli les officiers
de Louis le Débonnaire, fut condamné à avoir les yeux crevés. Quant aux princesses, le roi les chassa du palais, ainsi qu'une multitude de femmes de mauvaise vie qui, dit Y Astronome, faisaient grand scandale au palais (37).
On a fait si grand bruit des personnages qui formaient l'entourage littéraire et scientifique de Charlemagne qu'il faut bien en dire quelques mots, quoiqu'ils ne le méritent assurément pas. Nous nous refusons certes absolument à voir des littérateurs dans des hommes qui déclaraient comme Alcuin, surnommé cependant le précepteur des Gaules, qu'une ligne des grands auteurs, nos modèles et nos exemples, qu'un vers de Virgile ou d'Horace sont une souillure pour le chrétien, et qui promettaient en revanche le paradis aux scribes abrutis qui copieraient sans trop de fautes, à perpétuité, l'ordinaire de la Messe! Ce même Alcuin regardait comme une merveille de pouvoir calculer exactement le retour de la Pàque : ses collègues, astronomes étranges, déclaraient sérieusement voir dans la lune le signe de la croix et dans le ciel des armées célestes! A eux tous, les savants de la cour ne seraient même pas venus à bout de rédiger un almanach comme celui de Mathieu Laansberg.
PMI
Par exemple, savants et littérateurs se détestaient cordialement entre eux. Théodulfe, un des principaux membres de cette triste académie, et de plus évêque d'Orléans, versificateur attitré de la cour, et décoré par lui-même du peu modeste surnom de Pindare, qualifie dans ses ouvrages de chose sinistre, d'horreur épouvantable, un de ses collègues qu'il appelle le Scot, très probablement Clément l'Hibernien, coupable desavoir le grec. Ajoutons, pour l'édification du lecteur, que les hellénistes de cette époque n'étaient pas à la hauteur des hellénistes modernes, si nous en croyons du moins Paul Diacre, qui avait précédé Clément l'Hibernien dans l'emploi de savant en grec à la cour de Charlemagne : cet estimable érudit, qui, à défaut de la science du grec, paraît au moins avoir eu une qualité, la franchise, déclare dans une de ses lettres que ceux à qui il enseignerait la langue de l'Hellade ne pourraient guère plus la parler que les statues des églises.
Les autres membres de ce cénacle littéraire sont d'ailleurs restés dans une grande obscurité, à l'exception d'Eginhard, qui avait emprunté le pseudonyme obscur, mais pro-
fondement érudit, de Beseléel, neveu de Moïse et architecte du Tabernacle, sans doute en sa qualité de surveillant des bâtiments impé.
riaux (38). Qui se souvient aujourd'hui de Grimald, de Nardulf, d'Osulf, de Frédégise, d'Amalaire, de Gerward, d'Hildebade et même d'Adalhard.
Les quelques travaux qu'a laissés cette académie (3g) et qu'on retrouve épars chez les chroniqueurs et les épistoliers de l'époque, sont d'ailleurs d'une puérilité complète. Sauf les Annales d'Eginhard, quelques vers de Théodulfe, un petit nombre de pages de Clément l'Hibernien et d'Adalhard, ce ne sont que de vagues dissertations philosophiques ou religieuses, des jeux d'esprit plutôt que des œuvres sérieuses; voici, comme exemple, le sujet d'une des principales discussions de l'Académie d'Aix : « Les justes de l'ancienne loi avaient-ils tous reçu les sept dons du Saint-Esprit? »
En terminant ce bref aperçu sur la famille et l'entourage de l'empereur, faisons remarquer que les historiens modernes, qui nous ont parlé longuement de ses distractions favorites, telles que la chasse, la lecture ou plutôt l'audition de saint Augustin (40), les discussions
académiques, n'ont pas cependant cité ses deux plus violentes passions, le plain-chant et le bain. L'amour du plain-chant était poussé chez lui à un tel degré qu'il entretenait à la cour une troupe de chantres dirigés par des maîtres italiens, qu'à tout propos il faisait venir auprès de lui pour savourer leur musique sacrée. Lui-même ne dédaignait pas de guider parfois, maître de chapelle improvisé, les voix rebelles de ses artistes. Leur place, d'ailleurs, n'était pas une sinécure (trois fois par jour au moins Charlemagne assistait à des offices en musique) -, souvent même elle valut à ses titulaires de réelles mésaventures, entre autres la fois où le monarque, ayant entendu par hasard le chant des chapelains d'une ambassade byzantine, chant, paraît-il, très supérieur à celui de ses artistes, ordonna de renfermer ceux-ci sans boire ni manger, dans une pièce du palais, jusqu'à ce qu'ils chantassent aussi bien que leurs confrères d'Orient.
Le goût des bains journaliers était plus compréhensible que cette passion outrée pour le plain-chant. Nous l'avons déjà dit, presque tous les Francs, grands ou petits, par suite de l'absence de linge, et par suite surtout de
l'usage des fourrures directement appliquées sur la peau, sentaient s'agiter sous leur épiderme ce petit acarus désagréable qui produit la gale; la plupart souffraient d'ulcères, de violentes démangeaisons; Charlemagne n'en était pas plus exempt que les autres, et nous avons vu précédemment que ce fut la cause prinpale qui lui fit choisir pour résidence la vieille cité romaine, dont les eaux chaudes passaient pour un spécifique souverain en pareil cas.
Mais l'empereur d'Occident, l'héritier des Augustes, nepouvaitpas se baigner comme un simple mortel dans quelque étroite cuve ou dans quelque vulgaire baignoire. On avait construit, tout contre le palais, une immense piscine demarbre,alimentéeparles eaux chaudes de Granus ; peut-être était-ce simplement d'anciens thermes romains restaurés; quoi qu'il en soit, un curieux observateur, penché sur la large ouverture ronde qui s'ouvrait au sommet de la voûte, aurait pu assister à l'étrange spectacle suivant :
Charlemagne, semblable au dieu Neptune, nageant sérieusement, précédé de ses cubiculaires, entouré de ses gardes palatins, et suivi
d'une foule de comtes et d'ésèques empressés à lui faire- la cour cela vaut bien les sénateurs romains discutant la sauce du turbot de Domitien.
Les Capitulaires. — La législation sous Charlemagne.
L'ensemble des Capitulaires de Charlemagne a longtemps fait illusion ; cette masse indigeste de décrets touchant aux choses les plus diverses, depuis la peine de mort infligée aux Saxons soupçonnés de faire gras le vendredi ou le samedi jusqu'au prix auquel devait être vendu le beurre provenant des fermes impériales, a séduit nombre d'historiens, qui, sans doute, se sont épargné la fastidieuse lecture de cet étrange Corpus juris.
Examiné de près, cependant, ce recueil des Capitulaires se réduit à bien peu de chose, et nombre de ses articles assurément ne sont pas l'œuvre de Charlemagne. Cette opinion paraîtra peut-être hasardée à beaucoup de gens, surtout à ceux qui n'ont pas pris la peine de lire ces Capitulaires; heureusement que nous ne sommes pas seul de notre avis et que Mi-
chelet lui-même, dans son bref aperçu sur l'empire carolingien, laisse tomber de sa plume dédaigneuse cette phrase caractéristique : « Peutêtre tous ces actes, qui portent le nom de Charlemagne, ne font-ils que reproduire les Capitulairesdes anciens rois francs : le compilateur a passé pour le législateur. » Du reste, bien avant Michelet, Eginhard lui-même ,disait dans la Vie de Charlemagne : « L'empereur ne fit qu'augmenter les lois par un petit nombre de Capitulaires qui demeurèrent fort imparfaits. »
Nous nous garderons donc bien d'ennuyer le lecteur en examinant chapitre par chapitre cette longue élucubration des légistes francs, publiée peut-être par les soins ou du temps de Charlemagne, mais qui renferme évidemment nombre de prescriptions légales qui datent de bien avant la deuxième dynastie; Charlemagne n'est pas plus l'auteur des Capitulaires que Théodose ne l'est du Code Théodosien ou Napoléon du Code Napoléon, dont on est presque entièrement redevable à la Convention.
D'ailleurs, près de la moitié des Capitulaires, plus des deux cinquièmes, se rapportent à la législation canonique ou au dogme même, et n'offrent d'intérêt que pour la classe très esti-
mable, mais très restreinte, des bacheliers en théologie et des docteurs en droit canon. Nous n'examinerons donc que les articles qui sont indiscutablement l'œuvre personnelle de l'empereur. Nous les reconnaîtrons, ces lois carolingiennes, à des indices certains : il est bien évident, par exemple, que tous les Capitulaires qui se rapportent aux campagnes de Saxe, à la conversion des Saxons, émanent de Charlemagne : on sent l'empereur dans ces pages qui puent le sang.
Parlons d'abord, brièvement, car ce sont des choses qui demandent quelques lignes ou des volumes entiers, de ces affreuses lois d'exception :
Tout Saxon qui refuse le baptême est condamné à mort; à mort, tout Saxon converti qui
fait gras un jour défendu par l'Église; à mort, tout
Saxon relaps ; à mort, tout Saxon qui refuse d'écouter un prêtre: en Saxe l'héritage est aboli; au décès du père, ses biens passent à l'empereur qui les donne à qui bon lui semble. Mais bien plus, tout Saxon soupçonné seulement (victime souvent de la dénonciation d'un ennemi) de vouloir quitter la religion chrétienne, sur une simple présomption peut être poignardé par quelque
émissaire secret de l'évêque! C'est le tribunal vehmique dans toute son horreur! Du reste les francs -juges du moyen âge se vantaient d'être les successeurs légitimes des officiers de Charlemagne.
L'inquisition de Philippe II accordait au moins aux accusés le simulacre d'un jugement.
Voilà à quelles lois, à quel régime politique était soumise la Saxe ; voyons maintenant si le peuple catholique et fidèle du reste de l'empire était au moins un peu plus heureux.
Le caractère propre à la législation de ce prétendu empereur romain, de ce soi-disant rénovateur de l'antiquité classique, c'a été, au contraire, de rompre la chaîne antique et fragile qui rattachait encore les Gaules et une partie de la Germanie au vieil esprit centralisateur de Rome. Ce qui brille avant tout dans le code romain c'est l'unité, c'est la raison : Charlemagne, au contraire, fait régner dans les lois la plus abominable confusion que puisse rêver un malheureux jurisconsulte. Brunehaut et Childebert II, et, après eux, Dagobert, ont essayé de ramener, autant que possible, à une seule et même loi les di verses coutumes de leurs peuples. Charlemagne, en revanche, veut que chacun
soit jugé suivant sa coutume nationale, francosahenne, ou franco-ripuaire, frisonne, bavaroise, lombarde, romaine, allemanique, sorabe etc.; c'est-à-dire que chaque comte, que chaque ,uge, était censé posséder une douzaine de lois et coutumes toutes parfaitement différentes. Du moins, sous les Mérovingiens, l'accusé avait une garantie : le jugement n'était pas prononce par le comte ou son vicaire seul, mais par un véritable^. Cette institution, dangereuse aujourd'hui, d'abord parce que le choix du ,my appartient aux gens [en place, ensuite parce qu au milieu de notre dédale de lois nombre de jurés sont hors d'état de se reconnaître et de prévoir les suites de leurs décisions n avait pas, dans ce temps-là, les mêmes inconvénients, et n'offrait, au contraire, que des
avantages; les membres de ce jury, qui assissent le comte, connus sous le nom de rachimbourgs, étaient choisis par tous les hommes libres, parmi les plus instruits et les plus recommandées d'entre eux; et la coutume particulière dune race, contenue en quelques pages, gravée facilement dans les mémoires, n'e'tak pas a comparer avec les milliers d'articles d'un de nos Codes.
Ces rachimbourgs, ces hommes indépendants offrant toute garantie, Charlemagne les remplaça par des créatures à lui, des scabini {échevins), nommés par lui, par lui révocables, par conséquent à son entière discrétion. Cette création porta le dernier coup à ce qui pouvait rester de liberté chez ce malheureux peuple, dont le nom de Franc était cependant jadis synonyme de Liberté.
Il ne paraît pas, d'ailleurs, que ces scabini impériaux aient merveilleusement réussi : hors d'état de connaître toutes les lois diverses qui régissaient l'empire et qui devaient varier, suivant que l'accusé se déclarait Franc, Lombard ou sorti de quelque autre race, ces malheureux magistrats semblent avoir, du moins dans les causes qui n'intéressaient pas directement l'empereur, jugé un peu au hasard, en écoutant, plutôt que les règles strictes du droit, leurs préférences personnelles et le son tentateur des sous d'argent que les plaideurs intelligents faisaient tinter au fond de leur grosse bourse de peau de chèvre.
Les Capitulaires sont remplis de recommandations et même d'objurgations à l'égard des scabini trop corruptibles.
— 2lg — Autre innovation carolingienne : dans tous les jugements les témoignages oraux sont supprimés ; les scabini jugent simplement sur rapports, sur pièces, et quelles pièces ! En revanche, Charlemagne, le premier, établit définitivement les combats judiciaires, le jugement de Dieu, ce suprême outrage à la raison, puisque, dans les choses de ce monde, on en a trop de preuves, hélas ! Dieu ne veut être que le hasard. Y aura-t-il du moins quelque magistrature suprême, à laquelle l'innocent, trop faible pour marner la lance ou l'épée, puisse, injustement condamné, adresser un dernier appel ? Cette aumône suprême de la pitié humaine envers l'homme, ce dernier remords du juge envers l'accusé, il existe encore, il est vrai. Mais quel en sera le dépositaire? Seul, dernier et souverain juge, se dressera l'évêque sur son siège épiscopal, non pas l'humble et doux pasteur d'autres époques moins troublées paissant les brebis de l'Évangile, mais le rude convertisseur, pour qui la croix du Calvaire n'est autre chose que le symbole d'une épée plantée sur le monde. Malheur donc au mauvais chrétien, au païen mal converti, malheur surtoutà l'esprit libre, mal noté du moine ou du prêtre.
Jetons maintenant un rapide coup d'oeil sur le service militaire tel qu'il fut organisé par l'empereur. L'assemblée de mai n'était plus cette vaste réunion de tous les libres guerriers de race franque, soldats volontaires qu'aux premiers jours du printemps amenait sous la bannièredesfilsdeClovis lesonde latrompe royale, prêts à braver la mort, les dangers, les souffrances, mais sachant aussi faire sentir àleur chef, à l'héritier de leurs rois de guerre, qu'ils étaient libres comme lui et qu'ils n'obéissaient qu'autant que les ordres royaux leur semblaient justes et conformes à leurs vieux droits,
Gharlemagne régnant, il n'y a plus que des assemblées de fonctionnaires, les plus tristes de toutes les assemblées, déplorable réunion d'évêques et de clercs mendiant quelque fondation, quelque dîme nouvelle, de comtes et de chefs terriens quémandant quelque droit de péage ou de to nlieu, meute aplatie sous le fouet impérial, venant deux fois par an, au printemps et à l'automne, implorer quelques os à ronger. Les soldats, en effet, ne sont plus les compagnons ni les conseillers du roi, ce n'est plus l'honneur, la bravoure, la férocité même, tous les nobles instincts du mâle, qui les amènent
sous les drapeaux de Charlemagne : c'est la loi, c'est la force : tristes conscrits qui ne marcheraient pas sans les gendarmes de ce temps-là. On se plaint, avec raison, dans notre dix-neuvième siècle, douloureuse période de transition et d'enfantement, delà dureté des lois militaires; chez les peuples les plus civilisés, pendant vingt ans de cette vie dont la moyenne ne dépasse même pas quarante ans, l'homme, le citoyen, voit son existence, son avenir, celui des siens, son libre arbitre même, dépendre de la volonté, du caprice d'un prince héréditaire ou d'un parvenu de hasard ! mais, du moins, lui tué pour ces jeux de princes, on ne demande plus rien à sa famille, si ce n'est plus tard la vie de ses fils. A l'époque de Charlemagne, c'est bien pis : en vain tous les mâles d'une même race seront-ils tombés dans les batailles, la dette ne sera pas éteinte : ce n'est pas en effet l'homme qui doit, c'est la famille ou plutôt la fortune Une terre de douze manses (la manse contient environ douze arpents) doit à l'empereur son chef monté, cuirassé; le chef mort, la terre doit toujours un homme; c'est, il est vrai, le contraire du remplacement,' plus on possède et plus on marche. Chaque
terre de trois manses d'abord, de quatre plus tard, doit annuellement fournir un homme; les plus pauvres, du reste, ne sont pas épargnés : par six hommes ayant un capital de plus de cinq sous, on lève un fantassin équipé aux frais des cinq autres malheureux; et l'équipement n'est pas peu de chose; le cavalier qui représente la terre de douze manses, doit avoir cheval, bouclier, cuirasse de mailles, lance, spathe (large épée), demi-spathe (grand poignard), arc, flèches et carquois; ce qui, à une époque où les chevaux se vendaient six à sept cents francs, les cuirasses à peu près autant, et où le numéraire était fort rare, valait parfois plus que la terre elle-même. L'équipement du fantassin consiste en pique, épée, tunique de cuir rembourrée de laine en dedans, et garnie en dehors de petites plaques de fer; chacun doit avoir en outre des vivres pour trois mois, des vêtements et des armes de rechange pour six mois, le tout charrqyé aux frais des recrues par leurs bœufs de labour. Sous ce dur régime militaire, personne du reste n'est épargné; les grands chefs, les teneurs des plus vastes fiefs sont requis de marcher en personne à la tête de tous leurs hommes de dix-huit à soixante ans ;
les comtes eux-mêmes, les fiers représentants du pouvoir impérial, dans leur forteresse, fûtelle aux frontières menacées, n'ont le droit de laisser que deux hommes à la garde de leur épouse.
Les évêques, les abbés également doivent à toute réquisition revêtir le harnais de guerre, donner l'exemple à leurs vassaux ; ce n'est qu'en 8o3 que Charlemagne, reconnaissant enfin que nombre de ces vénérables personnages n'étaient qu'un embarras pour l'armée, consentit à les laisser en repos, en ne leur demandant que l'aide de leurs prières.
Passons maintenant au pouvoir civil, aux règles de la domination intérieure ; elle est exactement établie sur les mêmes bases que du temps des Mérovingiens : les diverses provinces ou plutôt les différents cantons sont gouvernés, comme sous la première race, par des comtes ; il n'y a dans l'administration politique de l'empire aucun changement important à signaler. Les misai, ces commissions d'évêques et de pieux laïques, chargés de surveiller tous les fonctionnaires impériaux , et dont on s'est plu, on ne sait vraiment pourquoi, à attribuer la fondation à- Charlemagne, existaient depuis
longtemps déjà. C'étaient les prétendus rois fainéants qui les avaient créés, empruntanteuxmêmes cette innovation aux premiers rois lombards de Pavie.
Cette institution, au surplus, ne paraît pas avoir servi à grand'chose, et Charlemagne reconnaît lui-même, dans un capitulaire attristé, que nombre des tnissi, ces surveillants suprêmes, auraient eu tout les premiers grand besoin d'être eux-mêmes très sévèrement surveillés.
Nous aurions encore, pour continuer l'examen des Capitulaires propres à Charlemagne, à nous occuper de ceux qui se rapportent exclusivement à ses intérêts privés, tels que ceux qui concernent les revenus de ses fermes , la meilleure manière de vendre ses œufs et ses volailles, les règles qui doivent présider à la plantation des légumes et à l'arrachage des mauvaises herbes, mais en écrivant l'histoire du grand empereur Charlemagne, nous n'avions l'intention ni de reconstituer les mercuriales des halles et marchés de l'an 800, ni de faire un cours d'agriculture qui serait nécessairement fort arriéré. Nous nous contenterons donc, au milieu de ces Capitulaires touchant à
des matières fort curieuses assurément, mais qui sont du domaiftè de la curiosité et non de celui de l'histoire, nous nous contenterons, dis-je, de signaler un seul article, qui suffit pour caractériser l'époque carolingienne en général et Charlemagne en particulier. Après avoir énuméré toutes les manières possibles de faire de l'argent avec les produits de ses domaines, Charlemagne termine en recommandant à ses majores (surveillants, maires de ses villas) de veiller à ce que les colons et les esclaves ne meurent pas de faim che\ lui; autant du moins que cela se peut faire!
Projet de mariage entre Charlermgne et Irène. — Distractions judiciaires de l'empereur. — Nouvelle expe'dition contre les restes des Saxons. — Intervention des Danois.
— Fuite de Charlemagne. — Arrivée du Pape à la cour.
— Triste situation des Huns. — Expéditions en Bohême.
— Testament de Charlemagne. — Expédition contre les Slaves. — Deuxième ambassade d'Haroun. — Invasion des Danois. — Terreur de Charlemagne. — Echecs au Midi. — Mort du roi Godefroy de Danemark. 800-811.
Charlemagne, avons-nous dit, n'est plus simplement un roi franc, c'est le grand empereur d'Occident; sa grandeur désormais l'attache à son palais; la guerre ne le préoccupe plus; il se livre tout entier aux spéculations plus hautes de la politique et de la législation.
Sa première idée politique, qui rappelle vaguement celle de la Frosine de Molière, voulant marier le Grand Turc avec la République de Venise, c'est de contracter une union avec la vieille impératrice Irène. Prenant au sérieux quelques phrases de politesse débitées par un écuyer du palais de Byzance dépêché à la cour d'Aix pour régler quelques points de
détails concernant les limites des deux empires, Charlemagne s'empresse d'envoyer auprès d'Irène deux de ses apocrisiaires, I'évêque Jessé d'Amiens et le comte Hélingaud, chargés d'offrir sa main à l'impératrice d'Orient. Mais Charlemagne était destiné à n'être pas heureux en mariage. Le bruit avait transpiré à Byzance de ces projets d'union; les Grecs, indignés à la seule pensée de cette alliance avec un barbare du Nord, avaient renversé la vieille impératrice; les ambassadeurs francs arrivèrent précisément pour assister à sa chute, et la voir remplacer par Nicéphore.
Charlemagne se consola de cette ruine lamentable de ses projets en parodiant les Théodose et les Justinien; pendant deux ans ce ne fut qu'une suite de Capitulaires, renouvelés de ses prédécesseurs, qu'une série ininterrompue dedécrets, la plupart puérils, absurdes et quelquefois infâmes. La triste théorie, qui permet de racheter les crimes à prix d'argent, s'enracine de plus en plus dans la législation franque; l'épreuve judiciaire, qui se faisait en traversant les flammes d'un bûcher (plus ou moins ardent selon la volonté des juges), est définitivement admise.
Mais il ne lui suffit pas d'être législateur, il faut aussi qu'il soit juge : je ne sais quel savant archéologue de son entourage lui a fait remarquer que les Augustes, ses prédécesseurs directs, ont tenu à honneur de juger en personne; et voici Charlemagne qui, aussi peu versé en coutumes barbares qu'en droit romain, se met à juger furieusement. Ce devint bientôt une frénésie; tous les plaideurs déboutés nécessairement en appellent à la majesté impériale. Pendant quelques mois, Charlemagne ne cesse de juger; c'est son plaisir, c'est sa joie, c'est au point que, pour lui faire leur cour, ses cubiculaires ont soin d'avoir toujours sous la main un choix de plaideurs qu'on présente à l'empereur le soir, quand il tarde à s'endormir, ou la nuit, quand il se réveille en sursaut.
Bientôt, enivré de sa grandeur, voulant, ce semble, que personne ne pût douter qu'il était bien réellement empereur, il ordonne à tous ses sujets, au-dessus de douze ans, de lui jurer fidélité, non plus en sa qualité de roi, mais en sa qualité de César.
Malgré ces nombreuses distractions politiques et législatives, Charlemagne commençait à s'ennuyer ; le vieux sang austrasien lui montait
à la tête. Certes, s'il avait été un véritable héros, il aurait pu trouver, soit contre les païens d' Espagne, soit contre les hérétiques de Byzance , quelque prétexte à grande guerre; mais les Francs de la décadence n'étaient pas, comme leurs ancêtres, tentés par ces aventureuses expéditions où se jetaient jadis, tête baissée, poitrine nue, les jeunes fils de Mérovée. Ce que les guerriers de Charlemagne aimaient maintenant dans les batailles, ce n'était plus l'ardent bonheur de la lutte, le triomphe sur l'impossible, c'était simplement le pillage assuré et la victoire facile. Charlemagne n'a nullement le sentiment de l'honneur, qui, d'ailleurs, nous l'avons dit, n'existe plus ou plutôt n'existe pas encore chez les Francs ; vaincu, Charlemagne accepte la défaite et ne songe pas à la revanche ! Sur la terre enlevée de la plaine de Toulouse et transportée à Cordoue, les Maures ont élevé leur mosquée triomphale; des milliers de prisonniers francs gémissent encore en Espagne; Charlemagne, si avide de guerre, ne songe pas à les délivrer, à racheter son honneur captif. Les Maures sont puissants, le bravent journellement, insultent ses frontières et rient de ses bannières. En revanche, au Nord,
— 23o — décimés, brisés d'âme comme de corps, quelques Saxons vivent encore, désarmés, sans chefs, redevenus sauvages, errant craintivement çà et là, poussant devant eux quelques troupeaux de vaches rousses, ne demandant plus qu'à vivre, qu'à se perdre dans les grands bois.
C'est à ceux-là qu'il fera la guerre, guerre bénie, guerre sainte ; au printemps de 804, la double armée franque des hommes et des prêtres entre sur le territoire saxon, et gagne les derniers cantons du Nord, guidée par Charlemagne lui-même, tenant en main l'épée de l' Empire et la croix de l'Eglise, ce double insigne de justice et de charité devenu par sa faute le symbole du meurtre et de la persécution. Les Saxons désarmés sont frappés sans qu'ils puissent se défendre; ce n'est qu'une infâme boucherie, qu'un deces abominables triomphes delà force brutale qui font douter de Dieu, quand le châtiment ne suit pas, terrible, implacable et sanglant. L'Église, qui abhorre le sang, heureusement enfin va parler, et de sa main rigide et froide arrêter le bras fumant de son empereur. L'Eglise a besoin de serfs, ses vastes champs sont dépeuplés et ses terres sont sans culture :
elle demande la grâce des Saxons; et tous ceux qui peuvent servir, jeunes hommes, femmes, enfants, sont sauvés du bras séculier; enchaînés, en longues files, esclaves, on les emmène pour cultiver le dur sol des monastères et traîner, chair vile de païens, la lourde charrue qui fatigue les bœufs coûteux du sire abbé.
Est-ce fini cette fois, restera-t-il quelque chose de la Saxe, en restera-t-il même le nom? Ce nom, Charlemagne le détruit, et decequifut la patrie saxonne fait une province obotrite(4i), esclave de ses esclaves. Ceux mêmes des Saxons qui, sous la pression de la force, ont eu la lâcheté de renier la foi de leur race, et de devenir les frères méprisés des bourreaux de leurs frères, ceux-là même sont privés de tous droits, jusqu'à celui d'hériter de la cabane de leur père, de la tombe de leurs aïeux; ils ne peuvent rien posséder qu'à titre précaire, qu'avec l'autorisation de l'évêque, du prêtre ou du moine, qui peut toujours la retirer suivant son bon plaisir; ils n'ont plus rien à eux : l'empereur en fait des serfs de corps, l'Église des serfs d'âme.
Mais, indigné, le Nord s'agitait; la brave petite nation danoise, destinée par sa malheu-
reuse position géographique à lutter toujours contre la géante Allemagne, s'armait en hâte, ouvrait ses rangs aux fugitifs de la Saxe. Charlemagne, qui ne doute de rien, qui juge du cœur des autres par le sien (42), envoie au roi danois, Godefroy, l'ordre de lui renvoyer tous les réfugiés.
Pour tdute réponse le roi Godefroy marche à la frontière, marche au-devant de Charlemagne. Bientôt il arrive en présence de l'armée impériale, et ses hérauts viennent annoncer à l'empereur que leur maître ne livre pas ceux qui se sont fiés à lui. Et l'héritier de César recule, s'en retourne sans combat à son palais d'Aix, lâche comme un Augustule.
Sa présence, du reste était bien nécessaire à Aix : le Pape allait y venir, on ne sait trop dans quel but, probablement pour mettre son puissant protecteur au courant des troubles suscités en Italie par la cité naissante de Venise, qui, à peine sortie des flots de l'Adriatique, commençait déjà ses luttes séculaires contre l'envahisseur germain.
Le Pape, qu'en grande pompe on avait été recevoir à Reims, et que Charlemagne semble s'être complu à exhiber, comme il l'avait fait
de l'éléphant d'Haroun, aux peuples de ses diverses résidences, le Pape, disions-nous, ne fit d'ailleurs qu'un court séjour en Austrasie. L'état troublé de l'Italie ne permettait pas de longues absences au lieutenant ecclésiastique de l'empereur occidental : non seulement Venise s'agitait; pressée entre les deux empires d'Orient et d'Occident, elle luttait pour son indépendance, chassant les Grecs et battant les flottes du roi Pépin -, mais, de plus, c'était sur toutes les côtes méditerranéennes une suite perpétuelle de descentes de pirates; de tous les ports d'Afrique et d'Espagne sortaient des nuées de corsaires sarrasins, maîtres alors des mers du Midi comme les Normands l'étaient déjà de celles du Nord.
Du moins, aux frontières continentales de l'empire, la situation était-elle meilleure? Non; les Saxons avaient bien disparu ; ce qui restait des Huns en était bien réduit à implorer de leur vainqueur son aide et sa protection ; mais à ces deux grands peuples terrassés avaient succédé deux nations nouvelles, les Danois et les Slaves, prêtes à ramasser l'épée brisée de ces glorieux vaincus.
Toute la noblesse des Huns, et noblesse veut
dire à cette époque tous les guerriers, tous ceux qui pouvaient brandir la hache ou monter l'étalon de guerre, toute la noblesse des Huns avait succombé dans la grande lutte contre Charlemagne, trahie par une partie de ses compatriotes qui avaient renié leur culte et leurs souvenirs.
Ceux-là, ces nouveaux chrétiens, tristes convertis, avaient, en perdant leur foi nationale, également perdu leur courage. Acceptant, sollicitant même la honteuse protection des vainqueurs, ils étaient devenus un objet de mépris pour leurs voisins, les Slaves de Bohême ; et à peine le Pape quittait-il Aix que le chef dégénéré de ces Huns, affublé du nom chrétien de Théodore, venait humblement s'agenouiller devant l'empereur, le suppliant de sauver les fils d'Attila, opprimés par ces mêmes Slaves qui naguère étaient leurs esclaves.
Charlemagne exauça la requête de Théodore, et une armée, franque de nom, mais en réalité composée de Bavarois et de peuples tributaires de l'Est, partit sous les ordres du fils aîné de l'empereur, Charles, duc du Maine, pour envahir la Bohême. On a encore voulu faire de cette expédition une sorte de marche triomphale,
c'est peu probable, car la guerre devait recommencer dès le printemps suivant.
Pendant l'hiver (806) qui suivit cette campagne la cour impériale résida à Thionville, point plus central qu'Aix, et où Charlemagne appela ses trois fils et tous les grands de son empire pour leur donner lecture d'un testament qu'il avait fait quelque temps auparavant. Ce testament, d'ailleurs, changeait peu de chose à la situation de deux de ses fils, les rois d'Aquitaine et d'Italie. Louis devait avoir seulement, en outre de son royaume actuel, les comtés de
Nevers, d'Avallon, d'Auxerre, de Châlon, de Màcon, de Lyon, et la partie méridionale de l'ancien royaume burgonde, qui par son esprit gallo-romain se rattachait à l'Aquitaine -, la Savoie, jusqu'au val de Suze, et le rectorat de Provence complétaient les États du troisième fils de Charlemagne. A la part de Pépin d'Italie on ajouta le duché de Bavière, les dépouilles de Tassillon, les conquêtes sur les Huns, de telle sorte que la frontière septentrionale du royaume italien fut limitée par le cours du Danube. Charles, l'aîné, le guerrier de la famille, devait avoir en revanche tout le reste des Etats paternels, c'est-à-dire le vieux
pays franc proprement dit, Austrasie et Neustrie, ainsi que tous les peuples tributaires de la Germanie, de l'Océan au Danube, ce qui formait à peu près l'ancien groupe austrasien du temps de Charles-Martel. Les fils de chaque roi, s'ils en avaient, devaient hériter de leurs pères, former autant de dynasties particulières. La séparation était donc bien complète entre les trois royaumes d'Austrasie, d'Aquitaine et d'Italie. Quant à la couronne impériale, il n'en était pas question. Charlemagne paraît avoir alors douté de son droit à en disposer à titre héréditaire, scrupule honorable, mais qu'il ne conserva pas longtemps.
Au printemps, la guerre recommença contre les Slaves ; l'armée qui marcha contre eux était, comme l'année d'avant, composée de Burgondes, d'Alemans et surtout de Bavarois, qui formaient alors la force principale des armées impériales. Bien qu'Éginhard fasse grand bruit de la mort d'un petit chef de tribu qui fut tué dans une rencontre et de la construction de deux fortins en bois bâtis par le duc du Maine, l'un sur la Saale et l'autre sur l'Elbe, il faut croire que la campagne ne fut rien moins que triomphale, car la Chronique de Moissac,
fort bien disposée à l'égard des Carolingiens, se contente de dire sèchement que l'armée s'en revint sans avoir subi de graves échecs, absque ullo gravi incommodo ; Charlemagne en était arrivé à se trouver fort heureux de ce genre de succès négatif.
D'ailleurs, la guerre n'aurait pas pu continuer; la disette ravageait alors tous les États de la domination franque, la misère, la dépopulation ne faisaient qu'augmenter-, la sourde irritation, qui régnait depuis longtemps déjà contre le tyran batailleur, devenait presque de la révolte ouverte ; on n'obéissait plus à ses ordres dans les provinces un peu éloignées; sa fortune, très visiblement, touchait alors à son déclin.
Le meilleur témoignage en est dans les étranges paroles des ambassadeurs d'Haroun: pendant l'été de 807, une deuxième ambassade du calife était arrivée à Aix, après bien des vicissitudes-, les députés des Perses, comme les nomme le moine de Saint-Gall, avaient, dans leur long voyage à travers la Gaule et l'Italie, été fort mal accueillis, malgré les ordres positifs de l'empereur, par les comtes et les prélats; dans le premier feu de la colère, ils ne craignirent
pas, semble-t-il, de s'en plaindre vertement : « Votre puissance, osèrent-ils dire à Charlemagne, est assurément grande, mais beaucoup moins que la renommée ne le publie en Orient; les grands de vos royaumes prennent peu de souci de vos ordres, car, lorsque nous leur demandions quelque chose en votre nom, ils nous renvoyaient le ventre vide. »
On voit par là que cette célèbre ambassade d'Haroun, un des faits qui, d'après l'histoire, auraient jeté le plus d'éclat sur le règne de Charlemagne, n'en prouve pas précisément la grandeur.
Il faut d'ailleurs toujours se méfier un peu de ces ambassades orientales-, celles d'Haroun, surtout cette dernière, étaient peut-être bien du genre de la fameuse légation siamoise, organisée pour divertir les dernières années du morose Louis le Grand. Nous avons toujours soupçonné le révérend patriarche de la Terre Sainte, dont deux moines, Félix et George, abbé du Mont des Oliviers, accompagnaient le prétendu ministre d'Haroun , d'avoir été pour beaucoup dans l'envoi de ces ambassades qui devaient flatter l'orgueil de Charlemagne et lui rappeler indirectement l'état lamentable de
la pauvre Église de Jérusalem. C'était surtout au neuvième siècle que le proverbe était vrai : A beau mentir qui vient de loin.
Il est, en tout cas, impossible qu'Haroun, comme on s'est amusé à le raconter , ait cédé Jérusalem à Charlemagne et se soit reconnu son obéissant lieutenant en Terre Sainte. Il est en revanche très vraisemblable que le patriarche ait envoyé à l'empereur les clefs du Saint-Sépulcre ; les mahométans, beaucoup plus tolérants alors que les chrétiens, n'auraient mis aucun obstacle à cet envoi purement symbolique, tandis qu'au contraire, nul d'entre eux, et moins que personne, le calife, chef de la religion , n'aurait eu ridée de céder à un giaour la troisième de leurs villes saintes.
Quoi qu'il en soit, Charlemagne sut habilement se servir de cette ambassade pour rehausser son prestige amoindri. Les présents, cependant bien maigres, du roi des Perses, un singe, une tente de toile , deux candélabres et une horloge en bronze doré, peu de tapis, quelques flacons d'eau de rose et beaucoup de parfumeries, furent exposés à l'admiration des courtisans d'Aix-la-Chapelle. On fit assister
le prétendu émir Abdallah et sa suite à de grandes chasses dans les bois des environs, et on le renvoya comblé de présents qui effacèrent la triste impression qu'avait laissée dans son esprit le mauvais accueil des fonctionnaires impériaux. En revanche, Charlemagne fut heureux de pouvoir faire enregistrer aux historiographes de la cour quelques-unes de ces phrases de politesse dont est volontiers prodigue le langage fleuri des Asiatiques.
Mais, tandis que l'empereur savourait les compliments d'adieu des envoyés d'Haroun, s'enorgueillissait de régner sur des hommes d'or, tandis que les autres princes ne régnaient que sur des hommes d'argile, comme le lui avait gracieusement dit l'émir Abdallah, après avoir reçu ses cadeaux, un nouvel orage se formait sur les frontières du Nord. Les droits si longtemps foulés aux pieds des nationalités et, nous oserons dire, des consciences, avaient enfin retrouvé un défenseur qui n'avait pas craint d'assumer l'héritage sanglant de Witikind. Pendant tout l'hiver, les rives glacées de la Baltique et de l'Eyder, les marais de la Poméranie, les vallées de la Lusace, les gorges de la Bohême avaient été parcourus par des
émissaires du roi Godefroy appelant aux armes tous ces peuples desfrontières franques, Wiltzes, Lines, Sorabes et Slaves de Bohême, menacés' sans cesse par leur turbulent voisin ; jusqu'alors , le manque d'union et de chef, le défaut d'une direction commune, la dispersion de leurs forces éparses dans des pays sauvages, sans routes, entrecoupés de fleuves torrentueux, de marais immenses, de fondrières, de rochers, les avaient toujours laissés désarmés contre les scares des marches carolingiennes : il allait en être autrement. La défense'de la liberté, de l'indépendance des peuples, jadis noble partage des races germaines luttant contre l'empire romain, était passée par la force des choses dans les rudes mains unies des Slaves et des Danois, suprême arrière-garde des nations libres.
Au printemps de 808, à peine les glaces d'hiver étaient-elles fondues, qu'avant l'époque où chaque année les troupes carolingiennes commençaient à se préparer à la guerre, le roi Godefroy, traversant le territoire des Saxons Nordalbinges, tribu la plus rapprochée du Danemark, attaquait de front les Obotrites chrétiens, ces fidèles alliés, comme les appelait
— 24 2 — Charlemagne, ces traîtres à la cause commune, ces bourreaux de leurs frères saxons, comme les nommaient tous les peuples du Nord; en même temps, les Smeldings, les Wiltzes et les Lines les prenaient à revers et, plus au sud, la Thuringe et l'Austrasie elle-même voyaient des nuées de Sorabes et de Bohèmes envahir à leur tour les frontières et piller les comtés des marches franques.
Les Obotrites ne purent résister ; de leurs deux chefs, l'un, Thrasiko, fut battu, rejeté sur le territoire franc; l'autre, Godelaïb, fait prisonnier, fut pendu comme traître par le roi Godefroy dont les Obotrites épouvantés reconnurent la suzeraineté.
L'inquiétude était grande à la cour d'Aix-la- Chapelle; un léger succès remporté en Corse sur quelques pirates sarrasins ne pouvait pas suffire pour consoler l'amour-propre de l'emp reur; d'ailleurs, il ne s'agissait plus de gloire : c'était le salut qui était en question; le danger était là, tout proche, sur la frontière, à quelques journées d'Aix. Et le prince guerrier de la famille impériale, le seul qui parmi les fils de Charlemagne fût véritablement un brave, Charles, duc du Maine, se mit en marche pour
couvrir Aix menacée et secourir les Obotrites : le territoire de ce peuple était séparé de rempire proprement dit par le cours de l'Elbe.
Charles jeta un pont sur le fleuve, mais, à peine ses premiers escadrons l'avaient-ils franchi que l'armée des coalisés l'attaqua, le rejeta en désordre sur la rive franque et le repoussa jusqu'au milieu de la Saxe : « Le passage de l'Elbe, disent les chroniqueurs carolingiens, ne fut pas heureux, un très grand nombre de Francs y fut tué, et Charles fut forcé de s'en retourner. » C'est ce qu'en style plus moderne on appelle simplement une déroute.
Il n'était plus dès lors question de prendre l'offensive; il fallait évidemment songer d'abord à protéger les marches de Saxe : les Francs bâtirent en hâte sur l'Elbe deux forteresses destinées à arrêter les 'envahisseurs. Le temps n'était plus où le peuple de Mérovée ne voulait avoir d'autres barrières à ses frontières que la terreur de son nom.
Du reste, des deux côtés on s'attendait à une terrible lutte. Comme jadis Vercingétorix luttant contre César, le roi danois brûla ses places exposées, notamment Reric, cependant l'entrepôt du peu de commerce qu'il y avait
alors dans le Nord et la ville la plus riche du Danemark. Puis, tout le peuple de Godefroy se mettait à l'ouvrage, élevait sur sa frontière le rempart du Danevirck (imité de ce retranchement célèbre d'Hadrien qui séparait la Grande-Bretagne du pays des Pietés), gigantesque mur de terre qui, pour fossé, avait un fleuve entier, l'Eyder.
Mais la Fortune ne paraissait pas favoriser le monarque franc; pendant que ses armées étaient battues dans le Nord, ses deux fils, les rois d'Aquitaine et d'Italie, n'étaient pas dans une meilleure situation. Louis allait se faire battre devant Tortose par un jeune homme de dix-neuf ans, Abd-er-Rhaman, fils du calife de Cordoue; en Italie, les ducs de Pépin ne pouvaient tenir tête aux généraux grecs, et les flottes franques, avoue Eginhard, rentraient au port dès que l'on signalait à l'horizon les voiles de l'escadre byzantine. De plus, les invasions normandes, c'est-à-dire saxo-danoises, recommençaient avec une vigueur nouvelle.
Charlemagne, éperdu, ne savait où porter ses armées; il se résout, lui l'empereur d'Occident, à essayer d'entrer en arrangement avec ce Godefroy, ce petit chef danois auquel il ne re-
connaissait même pas jusqu'alors le titre de roi. Mais ces tentatives de conciliation ne pouvaient pas aboutir; des deux côtés la haine étaittrop forte. La guerre recommença bientôt; Thrasiko, ce chef des Obotrites, dont nous avons parlé plus haut, rentra dans son pays avec l'aide d'une armée franque, mais du reste pour y périr, par trahison, dit Eginhard ; c'est-à-dire qu'il se laissa surprendre par Godefroy. Il est à remarquer que les chroniqueurs francs trouvent de fort bonne guerre les surprises et les ruses qui leur réussissent, mais jettent des cris d'indignation quand la surprise vient de l'ennemi.
Ces diverses campagnes, malgré leur réelle importance, n'étaient cependant que le prélude de la lutte décisive ; des deux côtés on s'apprêtait à porter les grands coups. Charlemagne, pour avoir un point d'appui dans le Nord, un refuge peut-être en cas de revers, faisait construire une forteresse à Eselfeld, au nord de l'embouchure de l'Elbe, dans le pays dévasté des Saxons Nordalbinges, réunissait de tous côtés des approvisionnements, adressait à ses sujets un pressant appel, enrôlant sans pitié tout ce qui pouvait encore porter les armes.
prenant, à défaut de Francs et de Germains, jusqu'à des Huns et des Provençaux ; et il annonçait que lui-même, pour cette fois, allait reprendre en personne le commandement de son armée.
Les préparatifs furent longs ; à l'époque du mahl de l'an 810, l'armée carolingienne, tirée des provinces les plus éloignées, -de celles qu'avaient le moins épuisées les guerres incessantes des frontières, n'était pas encore réunie à Aix-la-Chapelle, désignée comme point de concentration. On était déjà en été, au mois de juin, quand une nouvelle imprévue vint terrifier la cour impériale : la Frise, l'Ile batave étaient aux mains de Godefroy. Deux cents vaisseaux montés par les hommes du Nord, Saxons et Danois, avaient débarqué sur les côtes une véritable armée. Les comtes, carolingiens de ces provinces avaient été vaincus dans trois batailles rangées; et la Frise entière, du reste peu affectionnée à Charlemagne, s'était reconnue sujette et tributaire du roi de Danemark. Déjà les barques normandes remontaient le cours de la Meuse ; en quelques journées de navigation ou de marche les bandes des Northmen allaient apparaître
devant le palais d'Aix, et Godefroy se vantait tout haut d'aller bientôt porter la torche d'Odin dans les basiliques de Charles le Grand.
Charlemagne fut épouvanté, Eginhard luimême l'avoue; en toute hâte on dépêcha vers la Frise toutes les troupes disponibles, et l'empereur, abandonnant Aix menacée, traînant après lui l'éléphant cTHaroun comme une machine de guerre destinée à effrayer les barbares, voulut tenter une diversion vers le Danemark, qu'il croyait sans défense. Mais on apprit bientôt que Godefroy avait prévu cette attaque, et Charlemagne alla simplement camper près de Verden. Cependant la guerre devient de plus en plus redoutable; les Wélétabes, les Sorabes et les Bohémiens ont repris les armes; et néanmoins, au lieu de continuer sa route, d'aller droit à l'ennemi, l'empereur s'arrête; il temporise, il fortifie son camp, s'enferme derrière ses palissades, prie Dieu' invoque les saints, semblant attendre quelque nouvelle, ardemment désirée, quelque intervention divine, un de ces coups de foudre qui changent la face des choses.
La nouvelle attendue arrive enfin : le roi
Godefroy est tombé sous le poignard d'un assassin inconnu. Charlemagne est sauvé, sauvé par la Providence, dit-il; par un crime, peutêtre, dirons-nous.
Mort de Pépin d'Italie. — Guerre sur toutes les frontières. — Mort de Charles, duc du Maine, fils aîné de l'empereur. — Charlemagne est forcé d'implorer la paix. — Deuxième testament. — Misère générale. Derniers temps et mort d» Charlemagne. o'io-8i4.
Charlemagne fut d'abord tout à la joie de cette délivrance, très probablement attendue ; la mort même de son fils Pépin, dont la nouvelle lui arriva presque en même temps que celle du trépas de Godefroy, passa presque inaperçue (entre autres nouvelles, dit laconiquement Eginhard, on eut celle de la mort du roi Pépin). Cependant la situation n'était pas pour cela beaucoup meilleure; le véritable empereur, celui de Byzance, Nicéphore, recommençait la guerre ; la Corse et la Sardaigne tombaient aux mains des Sarrasins.
La lutte, un instant interrompue, reprenait avec une nouvelle ardeur sur les frontières d'Espagne, et peu s'en fallait qu'au col d'Ibana la tragédie de Roncevaux ne se renouvelât;
— 25o — Louis d'Aquitaine était rejeté derrière les Pyrénées, et surTOcéan reparaissaient les longues barques normandes.
En vain, Charlemagne parcourait les comtés maritimes, disposait des flottes aux embouchures de chaque fleuve, rallumait en grand appareil à Boulogne le feu éteint depuis des siècles du phare colossal de Claude et de Caligula. Ce phare n'était plus qu'un vain feu d'alarme, éclairant seulement de son éclat la lâcheté des comtes francs dont les lourdes galères fuyaient au seul son du cor normand.
Charlemagne voulut tenter un dernier effort, mener encore en personne quelque grande guerre, afin d'acheter au prix de combien de sang, peu lui importait, le repos de ses dernières années. Dans tous ses États, les hérauts, les héribannatores, parcourent les comtés, sonnant de la trompe impériale le ban de guerre qui faisait jadis, du vieux sol gallofranc, sortir les bataillons armés. Cette fois, la terre fut stérile ; depuis longtemps la moisson humaine était faite. Neustrie, Austrasie, Souabe, Thuringe, Frise, pays tributaires, tous restèrent sourds à l'appel : les trompes sonnaient dans le vide.
Charlemagne inutilement promulgue décrets sur décrets; les anciennes lois militaires sont adoucies ; on ne demande plus qu'un soldat par quatre manses, au lieu de trois; il n'y a plus de soldats dans l'empire; il n'y a plus que des prêtres ou des esclaves.
Et les Maures s'emparent de Nice, saccagent la Toscane, brûlent Civita-Vecchia, menacent ' Rome elle-même, les Bretons se révoltent, les Saxons transportés s'agitent; la guerre est au cœur de l'empire que dévastent encore par surcroît la famine et la peste, qui semblent y devenir endémiques. Le fils aîné de Charlemagne, l'avenir, la force de la race, Charles en meurt de désespoir, et le vieil empereur, brisé, se voit forcé d'implorer la paix, d'étendre vers l'étranger, vers le pirate de Danemark, vers l'hérétique de Byzance et le païen de Cordoue ses mains tremblantes de désespoir.
Les Danois consentent à une trêve sur les frontières, l'émir de Cordoue, ce soleil nouveau qui monte à l'horizon des peuples, l'empereur d'Orient, V Auguste toujours victorieux, sont pris de pitié pour le vieillard si rudement frappé, et, dans leur insultante générosité, lui octroient la paix qu'il implore (43). Le petit
duc de Bénévent lui-même fait souverainement son traité avec la Majesté impériale; en échange de quelques concessions, jette à son suzerain la fière aumône de quelques milliers de sous d'or, de ces sous d'orque Charlemagne n'a plus le moyen de frapper et remplace par des sous d'argent.
C'en est fait : Charlemagne est bien abattu.
Il sentait du reste lui-même que sa fin ne pouvait tarder. En 8 1 1 , après la mort de ses deux fils aînés, alors qu'il ne lui restait plus pour l'aider à soutenir le lourd poids de sa couronne que ce prince né malheureux, ce Louis, qui devait, victime résignée, racheter par sa grande débonnaireté les crimes odieux de sa race, il l'avait fait venir à Aix-la-Chapelle, et là, dans la grande assemblée annuelle des Francs, après avoir sollicité le suffrage, interrogé la volonté de tous les assistants, du plus grand au plus petit, il lui avait fait prendre de lui-même et poser de sa main sur son front cette couronne symbolique que lui décernait la volonté des peuples. Puis, il avait fait donner lecture d'un nouveau testament. Il ne lui restait plus, du moins en ligne légitime, que deux princes de son sang, ce Louis d'Aqui-
taine, son troisième fils, associé à l'empire, et le jeune Bernard, né du roi Pépin d'Italie.
L'Italie, depuis longtemps séparée de l'empire tt peu jalouse de s'y confondre de nouveau, s'était empressée de proclamer Bernard. Charlemagne, dans son testament, reconnut la légitimité du droit de cet enfant au trône paternel; seulement il n'ajouta pas à sa part la Bavière qui devait revenir à Pépin; sauf l'Italie, part primitive de ce prince, Louis devait réunir à son royaume d'Aquitaine tout ce vaste empire ébranlé.
Ce second testament renfermait en plus quelques dispositions qui peuvent servir à nous faire connaître l'état troublé de l'esprit de Charlemagne : Charlemagne commençait à avoir peur de la mort ; dans ses nuits sans sommeil il pensait sans doute à tout le sang versé, à tous les crimes commis, et, bien que ses crimes fussent pour la plupart commis au nom de Dieu, sa conscience d'homme n'était pas tranquille' De son trésor, de ses richesses de toute sorte les trois quarts furent légués aux vingt et une églises mères, aux vingt et une métropoles de l'empire, à charge de prier ardemment pour leur généreux bienfaiteur. Du dernier quart il
ia
faisait encore quatre parts égales, une destinée à certains sanctuaires préférés, une autre réservée aux pauvres -, des deux dernières parts, Tune devait revenir aux fonctionnaires et aux serviteurs du palais, l'autre formait tout l'héritage que devaient se partager ses fils et ses filles légitimes, ainsi que ses autres enfants naturels. Peut-être aurait-il mieux valu donner aux pauvres la part immense de l'Eglise-, en lisant les Capitulaires de cette même année 811, on est épouvanté de la misère et de l'horrible état social qu'ils révèlent. Ecoutez plutôt Charlemagne lui-même : « Les pauvres, dit-il, élèvent la voix contre leurs spoliateurs-, ils crient lamentablement contre les évêques, les abbés et leurs procureurs-, ils disent que si un d'entre eux refuse d'abandonner son bien à un évêque ou à un abbé, à un comte ou à un centenier, ceux-ci sont à l'affût d'un prétexte pour le condamner, l'envoyer à l'armée, jusqu'à ce qu'entièrement ruiné, il lui faille bien, qu'il le veuille ou non, abandonner ou vendre son patrimoine-, et ceux qui volent ainsi le bien du pauvre restent tranquilles en leur logis, tandis qu'ils l'envoient, lui, à l'armée. »
En revanche, le même Capitulaire avoue que
la désobéissance augmente tous les jours chez les sujets, qu'ils ne veulent plus écouter le ban de guerre impérial, s'en aller, le peu qu'il en reste, mourir pour sa majesté sacrée.
Assurément, c'était le cas pour le grand législateur Charlemagne de réformer ses lois, d'employer ses dernières années à rendre un peu d'ordre à ses États, un peu de bien-être, un peu de justice du moins à toutes ces créatures humaines dont il croyait répondre devant Dieu. Que fait-il pour cela? Il convoque cinq conciles provinciaux, à Mayence, à Reims, à Tours, à Châlon, à Arles, un synode général dans son palais d'Aix ; aux peuples qui demandent du pain, qui implorent, pauvres créatures ! même pas justice, mais pitié, il répond par des décisions théologiques, et gravement, malgré toutes les protestations du Pape, peu puissant alors, ce semble, en matière dogmatique, il déclare que l'Esprit -Saint procède du Fils comme du Père, et qu'au Credo, après les mots ex Pâtre, ses peuples dorénavant ajouteront Fihoque.
Heureusement le moment approchait où le monde allait être délivré de ce théologien batailleur. Les infirmités de la vieillesse commen-
çaient à se faire sentir durement à l'empereur ; depuis trois ans, il souffrait de fréquents accès de fièvre; perclus de rhumatismes, il pouvait à peine encore se tenir sur son cheval. En vain essaya-t-il à l'automne de 81 3 d'aller faire dans les Ardennes cette grande chasse annuelle à laquelle tenaient tant les princes carolingiens. Il lui fallut bientôt revenir à Aix et s'avouer vaincu
par l'âge.
La superstition, peut-être, aggrava encore son mal : on eût dit que le cours inconscient des choses se plaisait à prodiguer autour de lui ces funèbres présages qui jadis annonçaient aux Césars de Rome l'approche de leurs derniers jours. Le soleil se voilait de taches noires, le palais d'Aix tremblait de sa base jusqu'au faîte ; la nuit, des voix inconnues, surnaturelles, s'élevaient lugubrement des alentours de la demeure impériale; à la porte de la basilique élevée par Charlemagne en l'honneur de la Vierge, sur une grande plaque de marbre s'étalait, gravée en lettres rouges, une pompeuse inscription annonçant aux races futures que Charlemagne, le grand empereur, avait édifié ce temple; et, depuis quelque temps, chaque jour les lettres qui formaient le nom de Char-
lemagne pâlissaient, s'effaçaient sans aucune cause apparente. Le pont de Mayence, colossal ouvrage qui faisait l'orgueil de Charlemagne, qui avait demandé dix ans de travail, à peine terminé s'embrasait, et, en quelques heures d'incendie, disparaissait consumé (44). Dans le palais régnait cette vague terreur, ce sentiment instinctif d'angoisse, que l'être raisonnable éprouve comme la bête, qui fait hurler le chien à la mort, et qui resserre d'une étreinte étrange le cœur palpitant de l'homme.
Un matin, au sortir d'un bain pris dans la piscine des eaux thermales d'Aix, Charlemagne fut subitement saisi d'un frisson violent ; il se mit à la diète , resta étendu sur son ht, mais bientôt une pleurésie se déclara violemment, et, après sept jours de maladie, le 28 janvier 814, Charlemagne, après avoir rempli tous les devoirs du chrétien, entouré de ses évêques et de ses chapelains, rassuré, absous, béni par l'Eglise, s'endormit paisiblement dans les bras du Seigneur ! Seigneur, à quoi donc sert ta foudre ?
Le jour même, en l'absence de son dernier fils Louis, retenu alors dans son royaume d'Aquitaine, on l'inhuma en grande pompe, au
milieu de la basilique dépendant du palais, dans un caveau sépulcral qui depuis longtemps l'attendait. On l'assit, vêtu des ornements impériaux, sur un siège de marbre, son épée à ses côtés, un évangile relié en plaques d'or dans les mains, le front ceint du bandeau impérial, qui renfermait un fragment du bois de la vraie croix, dernier monument d'orgueil, duquel pendait sur sa face amaigrie le suaire égalitaire de la mort-, à sa taille on attacha la besace des pèlerins, mais pour lui faite de drap d'or, qu'il avait l'habitude de porter sur son armure lors de ses voyages à Rome. Devant lui, sur un coussin de pourpre, on posa son long sceptre d'or, un bouclier d'or également, béni par le Pape ; on combla le caveau d'aromates -, puis le sépulcre fut scellé, et, audessus, on dressa un arc de triomphe, montant vers les voûtes du dôme, surmonté de sa statue, au pied de laquelle on lisait : « Dans ce tombeau repose le corps de Charles le grand et catholique empereur, qui étendit avec beaucoup de gloire les bornes du royaume des Francs et le gouverna heureusement durant quarante-sept années. Nul ne saurait dire quels sanglots et quel deuil il y eut à cause de lui
par toute la terre. Les païens mêmes l'ont pleuré comme le père du monde. » Il y a longtemps qu'on a dit : rien n'est menteur comme une épitaphe. Celle-ci n'a qu'une ligne qui soit juste et vraie, et précisément à condition de la prendre dans un autre sens que celui que voulait lui donner le clerc qui rédigea l'inscription. Oui, c'est vrai, c'est juste : nul ne saurait dire combien à cause de Charlemagne, à cause de cet homme sanguinaire et intolérant, il y eut de larmes versées, d'angoisses subies, de tortures éprouvées ; oui, c'est vrai, nul ne saurait dire combien par toute la tertre il y eut de sanglots et de deuil à cause de Charlemagne (45) .
Le propre des grandes œuvres, c'est de laisser des traces durables : l'Europe, du moins la meilleure partie, après quatorze cents ans, est encore aujourd'hui romaine : nos enfants étudient les mêmes auteurs que les écoliers de la grande Rome au siècle des Antonins. Le droit romain, cet immense monument, plus splendide en son genre que tous les Colisées et que tous les Panthéons, guide encore nos jurisconsultes, règle encore la conscience humaine. Nos titres de noblesse sont des titres
romains, et la première république française elle-même humblement emprunta aux consuls de Rome leur vieux titre consacré. Nos différentes assemblées séniles ont elles-mêmes essayé, vainement, je l'avoue, de se couvrir du prestige resté, malgré tout, attaché au grand nom du sénat romain. En politique, en littérature, notre civilisation ne vit que d'emprunts faits au génie de l'empire de Rome.
De l'empire carolingien que reste-t-il au contraire? Charlemagne, bien loin de laisser après lui quelque grande œuvre stable et forte, n'a fait que préparer l'immense misère et les maux sans nombre du moyen âge. A la France il a légué, par suite de sa cruauté envers les peuples du Nord, la revanche terrible des Normands, à l'Allemagne cette querelle formidable des investitures qui devait jeter les souverains ses héritiers suppliant aux genoux des papes , à l'Italie le pouvoir temporel du Saint-Siège , ce dangereux présent , qui du maître suprême des âmes ne faisait que le dernier des rois de la terre. A la religion il attacha, Nessus involontaire, cette fatale tunique de l'intolérance qui la devait ronger si longtemps, et, revanche terrible des choses, ce fut
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du sang slave et du sang saxon, versés au nom de l'Église, que sortirent plus tard Jean Huss, ce remords, Martin Luther, cette vengeance.
Le symbole de l'empire de Charlemagne, c'est ce pont gigantesque de Mayence, qu'il mit dix ans à édifier et qui, à peine terminé, s'abîma en trois heures d'incendie, ne laissant même pas comme traces les poutres calcinées qu'emportait au loin le courant impétueux du fleuve.
Le plus grand de nos poètes (Hugo, dans Hernani) s'est plu, dans un moment de lyrisme, à évoquer de son tombeau d'Aix-la-Chapelle celui qui fut, d'après la légende, le plus grand des empereurs.
Mais ceux que je veux évoquer ici, ce sont les sans-nom comme moi, les victimes innombrables tombées par la faute de Charlemagne.
Rêveuse Allemagne d'autrefois, France riante au rire sonore, fière Espagne à l'austère orgueil, c'étaient trois sœurs faites par la Nature pour vivre côte à côte dans le fraternel enlacement des peuples. Que fallait-il pour cela ? laisser dans la boue de Ravenne et la honte de Byzance cette couronne impériale, trop
grande pour un seul homme, trop lourde pour une seule conscience, devenue par la faute de Charlemagne le triste héritage qu'ont voulu saisir tour à tour les Charles-Quint d' Espagne, les Napoléon de France et les Guillaume d'Allemagne ! triste couronne contre nature, contre le droit divin des peuples, qui sembk appeler tôt ou tard sur ses fleurons impériaux, fleurs nées du sang et des larmes, la foudre vengeresse du malheur ! Ah ! combien sont morts pour attacher à un front moderne ce bandeau surhumain des Césars, cette couronne de Charlemagne !
Oui, c'est vous que j'évoquerai, non pas du tombeau doré d'Aix-la-Chapelle, mais de tous les champs de l'Europe faits de votre poussière et de votre pourriture, vous, les victimes sans nombre tombées de siècle en siècle à ces grands carrefours des batailles où vos maîtres, où vos bourreaux vous ont fait heurter peuple contre peuple, hommes contre hommes, frères contre frères. Ah ! sortez du tombeau, morts de Marignan et de Pavie, de Leipzig et de Waterloo, de Reischoffen et de Sedan; os desséchés, squelettes broyés, restes crispés de souffrance, qui furent des hommes comme nous, levez-
vous, montrez-vous dans toute votre horreur, cadavres pourrissants, ruisselants de sang et de sanie , armée formidable des ombres, et marchez, muets bataillons, contre le spectre impérial !