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Il fut plus heureux cette fois ; de nouveau, il alla se heurter à ce qui restait des Saxons. Ceux-ci furent aussi braves queprécédemment : ils ne reculèrent pas, mais ils furent broyés sous cette force terrible, disparurent noyés sous cette mer montante de fer. Seuls quelques guerriers d'élite, Witikind à leur tête, purent se frayer un passage, aller rechercher vers le Nord d'autres hommes prêts à mourir.
La Saxe fut horriblement ravagée jusqu'à l'Elbe-, les colons paisibles, égorgés, mais nul ne demanda grâce ; vainement Charlemagne attendit quelque ambassade qui pût lui servir de prétexte pour finir cette guerre de désolation, pénible aussi pour son armée, car déjà l'hiver approchait. Nul Saxon ne se montra que pour se laisser égorger ; Charlemagne, au terme de son expédition, n'avait encore à lui que la terre où il campait ; et la Saxe, désespérée, folle de colère, n'accordait au vainqueur abhorré d'autre soumission que celle du trépas.
Il fallut bien que Charlemagne se décidât à ramener son armée sur une terre moins hostile. Il avait d'ailleurs lui-même, semble-t-il, grand désir de remplacer la défunte reine Hildegarde. A peine de retour en Austrasie, à
— 10g — Worms, nous le voyons épouser la fille d'un comte allemand, la reine Fastrade, qu'on nous représente comme fort méchante et qui devait prendre sur lui une déplorable influence.
Au printemps de l'an 784, Charlemagne se vit forcé de recommencer cette interminable guerre ; pendant l'hiver, les Saxons, réfugiés chez leurs voisins du Nord, étaient revenus aux ruines de leurs foyers dévastés. La Westphalie, plus ouverte, laissa sans résistance passer l'armée des envahisseurs, mais le roi franc ne put entrer dans la Saxe septentrionale, sur le territoire des Angariens. Les dieux du Nord semblaient, pour cette fois, être enfin venus au secours de leurs fidèles. Les pluies tombaient sans cesse des nuages gris, les plaines se changeaient en vastes marécages, les rivières débordaient, de grands orages venaient de l'Océan germanique, portant dans leurs nuées sombres l'éclair sinistre de la foudre d'Odin. Charlemagne fut obligé de battre en retraite, de retourner à Worms pour recompléter ses escadrons décimés par les dieux plus que par les hommes.
Cependant, il fallait en finir; le roi se résigna
à tenter, malgré toutes les habitudes franques, les chances d'une campagne d'hiver. A l'époque où la neige commence à tomber, où, sous ces climats du Nord, l'homme ne peut vivre qu'abrité, non plus sous la verte tente des bois, mais sous un toit fermé, chauffé, l'armée carolingienne, bien pourvue de vivres, de vêtements, de baraquements de planches préparés d'avance, vint s'installer en pleine Saxe, auprès de la forteresse d'Ehresbourg. De ce point central, pendant tout l'hiver, rayonnèrent des colonnes franques, brûlant toutes les cabanes, mettant le feu aux forêts de pins, harcelant comme une meute le Saxon errant dans les bois, sur les marais gelés, sur les fleuves glacés. Ce ne fut pas seulement aux hommes, mais aussi aux femmes, aux enfants, que, pendant ces durs mois d'hiver, le Franc fit cette guerre acharnée-, bientôt il n'y eut plus en Saxe un seul toit debout; et sur toutes ces familles privées la plupart de leur chef, n'ayant plus d'abri, ramassées grelottantes autour des feux éteints et dispersés par la lance franque, tomba le blanc linceul des neiges.
Et néanmoins au Nord, sur les bords de 1' Eyder,Witikind tenait toujours, ne voulant pas
désespérer et toujours croyant en ses dieux. Enfin, il lui fallut comprendre que c'en était assez; la pitié qui était au pays de Saxe finit par fondre ce cœur de glace. Quelques Saxons chrétiens s'entremirent, implorant de lui la paix en faveur de ces êtres sans défense qui périssaient par milliers, l'espoir et peut-être la revanche future du pays. Witikind consentit à traiter avec Charlemagne, non en vaincu, mais en égal. Le roi, heureux de mettre fin à cette guerre qui épuisait ses forces, lui envoya des otages, car on ne se fiait pas à la parole de Charlemagne. Il promit, il jura sur les plus redoutables reliques d'accorder aux Saxons tous les avantages et tous les privilèges des Francs. Les Saxons devaient être, non les sujets, mais les alliés et les égaux de leurs vainqueurs. Et alors, il s'opéra dans l'âme de Witikind une étrange révolution. Ces dieux, pour qui il avait combattu et qui l'avaient abandonné, il les prit en haine, en mépris ; il les renia, les regardant, dans sa bizarre théologie, comme des lâches qui cédaient à l'ennemi, et, ne voulant plus rien avoir de commun avec eux, il embrassa, comme un désespéré, ce culte, jusqu'alors odieux, des chrétiens.
Ce fut au palais d*Attigny, au cœur même de la France carolingienne, qu'eut lieu la cérémonie du baptême de Witikind. Celui qui avait été le plus terrible ennemi de l'Église, devint non seulement un chrétien , mais même un moine fervent. Il passa le reste de sa vie dans les austérités, perdu dans l'ombre d'un couvent, nuit et jour priant aux pieds de son nouveau Dieu, l'implorant pour son pays.
Et pendant que, la poitrine meurtrie du cilice, le dos sanglant sous la haire, Witikind ainsi priait, dans la Saxe dévastée les veuves et les orphelins étaient revenus aux décombres de leurs foyers vides de pères ; et au milieu du silence des tombes grandissait une nouvelle génération élevée dans le deuil pour la vengeance.
Jo.e de Charlemagne et du Pape à l'occasion de la fin de la guerre de Saxe. - Lassitude des Francs. - Lois atroces de Charlemagne. - L'inquisition en Saxe - Protestations généreuses du Pape et d'Alcuin. - Conspiration contre Charlemagne. - Sa clémence. - Nouveau voyage de Charlemagne à Rome. - Expédition contre
Benevent. - Tassillon, duc de Bavière. - Ses malheurs
et sa fin. — Irruption des Huns. 785-788.
Grande fut la joie de la chrétienté, quand elle apprit la nouvelle de la soumission de la Saxe. Le pape Adrien ordonna des prières d'actions de grâces dans toutes les églises. Charlemagne n'était pas le moins satisfait de cette heureuse issue de ses campagnes; ses armées étaient épuisées et d'autres révoltes étaient imminentes. Mais, le premier moment de joie passé, la haine, la rancune, la crainte eurent bientôt repris le dessus dans son cœur, et le célèbre capitulaire de 7 85 fut promulgué : les Saxons seront bien les égaux des Francs, tant qu'il s'agira de venir au champ de mai, cette parodie du maki primitif, pour y recevoir les
— ii 4 — ordres royaux, tant qu'il s'agira de fournir des recrues ( à mesure qu'atteindront l'âge de porter les armes les fils des compagnons de Witikind), recrues qu'on aura soin de disséminer sur les frontières lointaines, assez loin pour qu'elles ne reviennent pas. Le peu d'hommes qui reste en Saxe est désarmé, démoralisé, et Witikind est moine. Charlemagne peut jeter le masque : son capitulaire sue le sang; la peine de mort y revient à chaque ligne. La mort pour ceux qui tuent les prêtres, pour ceux qui conspirent, pour ceux qui trahissent; pour ceux-là, c'est très bien; mais la mort pour ceux qui brûlent, suivant leurs anciennes coutumes, les corps de leurs parents, la mort pour ceux qui refusent le baptême, la mort pour ceux qui font gras en carême; enfin, suprême infamie, la mort donnée secrètement, sans jugement, à ceux qui sont soupçonnés de vouloir quitter le christianisme ! C'est plus abominable que l'Inquisition ellemême.
L'Inquisition au moins écoutait la victime avant de la frapper. Il est heureux que la barque de saint Pierre ne renferme pas beaucoup de saints comme Charlemagne, car elle som-
brerait sous la formidable tempête de l'universelle indignation.
Du reste, il faut rendre cette justiceà l'Église, qu'elle protesta énergiquement contre ces abominables lois. Le pape Adrien écrivit à Charlemagne, afin de réclamer pour les évêques le droit de punir, suivant la forme canonique, plus indulgente que le capitulaire royal, les crimes envers l'Église et les défaillances dans la foi.
Plus vive, plus énergique encore fut la protestation d'Alcuin, réclamant, comme le ferait un moderne, les droits de la pensée et de la liberté de l'âme : « La foi, dit-il, est un acte de volonté libre et non de contrainte-, on attire
l'homme à la foi, on ne peut l'y contraindre
Si le joug suave et le fardeau léger du Christ avaient été prêches à ce peuple inflexible des Saxons avec autant de persévérance qu'on en a mis à exiger les dîmes et à faire exécuter toutes les rigueurs des édits pour les moindres fautes, peut-être n'auraient- ils pas cette horreur du
baptême; que les propagateurs de la foi
s'instruisent donc aux exemples des apôtres, qu'ils soient prédicateurs et non déprédateurs »
Malheureusement. Charlemagne resta sourd à toutes ces réclamations ; les évêques et les comtes de son entourage n'étaient pas mieux disposés que lui envers les restes désarmés de ce malheureux peuple ; une épouvantable compression pesa sur toute la Saxe ; les terres enlevées aux tribus furent attribuées aux évêchés; les hommes, les jeunes gens arrachés, sous le moindre prétexte, et souvent sans raison, à leur toit, furent donnés comme serfs à toutes les abbayes du royaume; mais la Saxe était tellement épuisée qu'elle ne pouvait plus se révolter, il lui fallut attendre, pendant près de huit années, qu'une autre génération atteignît l'âge où l'on peut mourir en soldat.
Mais il n'y avait pas seulement, dans les États de Charlemagne , des comtes et des évêques s'enrichissant des dépouilles des vaincus; il y avait aussi les simples hommes libres, la vraie force des armées, dont le nombre diminuait toujours et qui, forcés de s'équiper et de s'entretenir à leurs frais, ne voyaient plus qu'avec horreur cette série perpétuelle de guerres. Grand était partout le mécontentement contre le roi. Dans laThuringe, surtout, qui, par sa position limitrophe de la