AVANT-PROPOS
L'histoire ancienne n'est jamais en quelque O^ sorte qu'une histoire de seconde main : les j écrivains modernes ne font que copier plus ou ^ moins fidèlement les auteurs anciens, contem- ^ porains ou peu s'en faut des personnages qu'ils v/^ veulent faire revivre : ils s'attachent générale- Ci ment à quelque historien favori qui les a séduits par le charme de son style ou l'élévation de ses pensées : bien peu ont la patience de chercher à contrôler les assertions du guide qu'ils ont choisi dans les différents textes de l'antiquité qui ne parlent qu'incidemment de leur héros
et de la période où il vivait : bien peu se préoccupent de savoir si leur auteur préféré n^a pas eu quelque sujet de haine, quelque motif de vengeance qui aient pu rendre sa plume moins fidèle et trop sévère.
Il ne suffit pas cependant des phrases de quelque rhéteur ou même de quelque homme de génie pour pouvoir juger équitablement un empereur, un roi, un général, en un mot un personnage historique : il faut considéra aussi les faits accomplis, les services rendus, et Topi-* nion des contemporains éparse çà et là dans les vieux fragments et dans les vieux textes des auteurs négligés I
Y a-t-il jamais eu en France \m plus spiri»
tuel prosateur que Voltaire, un poëte plus éloquent que Victor Hugo? Cependant qui oserait soutenir sérieusement qu^une chronique des Papes par le premier ou qu^une histoire des Bonaparte par le second seraient, malgré la séduction de leur génie;, des œuvres lâea impartiales et bien scrupuleuses?
Or, il y a dans Thistoire romaine un personnage jusqu^id décrié et méconnu qui a eu
le malhieur ifavoir pour historiens prinapatoK deux de ces enchanteurs de la plume, qui le dlétestaitmt et qui Tont métamorphosé en une e^œ de monstre méchunt, et pis que cela, stupide : l'un, Tacite, parce qtf il était un de ces vieux républicains de la vieille Rome pour qui tout César àaitun ennemi ; l'autre, parce qa^'û était le lâche courtisan du succesiseur, 'f$k nommé Sénèque.
Ce sont, en effet, ces deux auteurs qui ont le plus contribué à établir la réputation de Claude telle qu'dle est aujourd'hui, les écri* vains postérieurs ayant pour la plupart trouvé fort commode de les copier servilement, sans vérifier leurs asserdons. Examinons cependant vm peu ce qu'étaiâît Tadte et Sénèque.
Tacite était un des pluâ aidents républicains d'alors, qui, au rebours des républicains modernes, rq>résentaient le cuhe du passé, le res* pect des vieilles traditions, l'amour du pouvoh* aristocratique \ pour lui, les Césars représentants de l'esprit moderne du temps, ennemis des vidlles coutumes, vainqueurs de la puissance oligarchique des nobles et des sénateurs^
ne sont que des usurpateurs illégaux^ ils n^ont aucun droit que celui de la force, et le vieil honneur patricien veut qu'on les combatte à tout prix, avec n'importe quelles armes, courtoises ou non : on accumulera sur eux les plus infâmes calomnies, et l'on trouvera des gens pour les croire parce que les Césars sont le^ maîtres. Et puis, c'est un fait bizarre qu'à toutes les époques, anciennes ou autres, lea grands hommes, les illustres orateurs surtout^ ont toujours été de l'opposition : en y réfléchissant, c'est tout simple : le rôle est plus beau, plus séduisant : le pouvoir c'est la force, et rhomme généreux, qui conserve toujours un vipux levain de révolté, a instinctivement le désir de se relever devant elle de toute sa hauteur; il trouve en lui-même que le maître ne le vaut pas, il s'indigne de lui obéir, dans sa colère il ne voit que le mal, il proteste, il parle ; s'il a du génie on l'écoute, on l'applaudit ; il force la note de sa conscience; sa parole, s'il est orateur, sa plume s'il est écrivain, ne sont plus que des instruments de combat : tous les moyens sont bons dans cette guerre acharnée :
mensonge, trahison, fausseté, tout cela ce sont des armes, et voilà comment Tacite écrit Phistoire.
Quant à Sénèque, c'est autre chose : si jamais il y eut un être lâche et méprisable, ce fut assurément cet amant de Julia, ce précepteur de Néron, ce courtisan de l'affranchi Polybe :
ouvrez ses œuvres : à une page vous trouverez les plus viles flatteries adressées à Claude empereur ; jamais Thomme ne s'est autant abaissé, jusqu'à aller flatter les esclaves du palais impérial ! tournez la page â présent : Claude est mort, et voici Sénèque déversant sur ce cadavre d'une viaime empoisonnée tout le fiel et tout le venin de son âme, et pour quoi ? pour faire sourire l'empoisonneur Néron.
Quand Sénèque a-t-il menti ? Est-ce dans la Consolation à Polybe ou dans VApocoloquintosîs? Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il a menti et que c'est un malhonnête homme.
D'autres auteurs anciens ont un peu plus tard également parlé de Qaude, mais à un autre point de vue : Suétone, Dion Cassius, Aurélius Victor ne font guère que citer des faits, ou que
rapporter des bruits popukdres : ils s^â[èvent rarement à Tappréciation, etSaétone en partit* culier se contente de raconter assez sèchement des anecdotes et des bruits, les uns favorables, les autres hostiles à Pempereur. Pline TAncien et Pline le Jeune ne citent Claude qu'incidemment ; Joaèphe au contraire le met assez souvent en scène dans Içs Antiquités juives : Julien TApostat dit quelques mots de l'empereur son prédécesseur dans ses Dialogues des Césars^ sorte de mauvaise plaisanterie renouvelée des Grecs. /
Quant au[x chroniques du moyen âge, '^m csuvres des savants nK)ine& d'autrefois, ce soo/t parfois des guides bien dangereux à suivre ; on va pouvoir en juger : il existe à la bibliothèque de l'Arsenal un splendide manuscrit du quinzième siècle, intitulé Histoire romaine extraite de Tite-Live, Lucain, Orose et Suétone : or, voici le petit roman que l'auteur inconnu de cet ouvrage a cru devoir composer à propos de l'expédition de Claude en Bretagne (voir notre chapitre sur ce sujet).
Claude s'embarque à Boulogne.
lui i|ut iii0iilt f0t0it tiatU*nt c^malirr. »
Qaude assiège la ville de Portestre, il est repoussé et mis en déroute par le roi breton Guidérius. Alors
(i qnanif le mare0cl)al t^rit qnt Ub i^ammaiM e0toient t0urné0 en Iredeonnture, il ota de0 e0nj9nai06anee6 [insignes) et prit celled li'un breton qnt il anoif oreid^ et 0e mi^t aper lee 0ret0n0 en eijasae Ires Il0mmain0^ tant i|n'tl appr0el)a Irn roi l&uilrerina; qnanli il oeit son points il le firtt Ire wn eopée parmi le eorpe et roeriet; et puis d'en retonrna avtc lee Aommatnd. »
A la suite de cette mon un arrangement eut lieu entre Qaude et Armadius, frère de Guidérius et il fut convenu que
<c Slrmalriud prenirroit à femme ^întist^ la Cille Ire Clautrius^ et tienîrroit don règne 2re60imli0 Tempirelre A0me...€lan2ritt0 enoaqa
quixix M (ilU Tivmtù^iuB lui arfita à conquérir €raitB et Ir^tlre mtottr la <bratil>r- Brttagjît. »
Après quoi, il se révolta, mais Genyse fit faire la paix et tout finit par un mariage, comme cela doit être dans un roman.
Nous n^avons pas besoin de dire que ni Genyse, ni Armadius, ni Guidérius, ni Levihammo n^ont jamais existé. Voilà le t]^ de la plupart des chroniques du moyen âge.
Passons aux modernes : Lenain de Tillemont, consciencieux historien qui vivait sous Louis XIV, est peut-être le meilleur auteur qu^on puisse lire au point de vue de Térudition ; il n^ ^^ pour ainsi dire, pas un mot chez lui qui ne soit une traduction soit de Josèphe, soit de Tacite, ou bien encore d'Aurélius Victor, de Sénèque, etc. Diderot dans son Essai sur les règnes de Claude et de Néron parle beaucoup de Sénèque, énormément de Diderot, mais très-peu de Néron et presque pas de Qaude.
De nos jours Champagny et M. Beulé ont
écrit sur les Césars et par conséquent sur Qaude : je ne dirai qu^uoe chose de Touvrage de Champagny : c^est la plus belle traduction de Tacite, la plus éloquente paraphrase de Suétone qu^on puisse imaginer. Quant à M. Beulé, ses portraits sont la preuve évidente d'une profonde érudition et d'un pénétrant esprit : puis-je me permettre de regretter qu'il y eût en lui, outre l'écrivain, l'homme d'Etat et de parti ; car on sent dans ce qu'il écrit une telle haine pour la forme de gouvernement que représente Qaude qu'on en vient à se méfier un peu de son impartialité : puis il est bien sévère ; se sentant fait pour le maniement des affaires publiques il ne peut comprendre qu'on puisse en ces sortes de choses commettre soit une erreur, soit une indélicatesse.
Pour nous, nous n'avons pas sujet d'être aussi sévère : assurément, sous le règne de Qaude, il y eut des faiblesses, des erreurs, et même de la part des affranchis et des impératrices, des crimes et, chose peut-être plus hon- ' teuse, des vqIs ; mais ce que nous tâcherons
de dénwntrer, c'est que Qaude n'y était pour
rien. En lisant sans parti pris Thistoire de sa vie, on verra qu^U a pu être quelquefois trompé, qu^il s'est même trompé, mais qu'il ne mérite nullement la réputation d^incapacité qu'on s^est plu à lui faire; on reconnaîtra avec nous qu'en somme il a créé de grandes choses; que, tandis que César immolait à sa vengeance Vercingétorix, l'empereur Claude au contraire rendait à Caractacu&, captif, son trône et sa puissance; qu'enfin il aimait la justice, qu'il était bon, honnête, et que, s'il a été victime, il n'a pas été bourreau.
Nous espérons qu'on voudra bien nous croire : tous nos dires s'appuient sur des textes, et l'on n'a pas sujet de se méfier de nous, Claude n'ayant aucune chance de jamais remonter sur le trône.
Camille de Claude ; sa naissance, sa jeunesse, sa vie sous les règnes de Tibère et de Caligula *.
Après les guerres sanglantes de Marins et de Sylla, après les terribles proscriptions d^ Antoine et d^Octave, il restait bien peu à Rome de ces antiques maisons patriciennes qui remontaient aux premiers temps de la cité, et dont les noms rappelaient au peuple porteur de toge la soumission d'un roi, la conquête d'une province ou la destruction d'une cité rivale. Depuis longtemps déjà les descendants des patriciens n'étaient plus assez nombreux
♦ Titc-Livc, liv. H, XIX et XXVn. - Aorélius Victor, 3. — Aula-Gelle, XIII, 23 — Vdléias, II. — Séaèque, Brièv. de la vie, XIII. — Floms, II. — Valère-Maxime, i, 4, 3. — Dion Casuus, XLU, LIX et LX. — Saétone, Tibère, Caligula, ~ Josèphe, AnUquit4s juives. Ut. 19. — Jean Tristan, Commentaires, Caius et Claude, Paiiê, 1664.
pour garnir les bancs augustes du sënsft, et cette vénérable assemblée en était réduite à se recruter d'hommes nouveaux {novi homines) comme les Gâtons et les Cicérons.
Parmi les rares familles patriciennes qui, sous le principat d'Auguste, figuraient encore sur les registres des censeurs, il en était une qui, grâce à des alliances avec la. famille Julia (i), n'avait rien perdu de son lustre ni de sa puissance : c'était la famille des Claudius d'où Tibère était sorti pour entrer par adoption dans la maison des Césars, et qui n'était plus représentée que par son frère Drusus, fils comme lui de la célèbre Livie.
Peu de familles assurément pouvaient se vanter d'une aussi longue suite d'ancêtres : les Claudius étaient bien réellement contemporains de la fondation de la République; vers l'époque de l'expulsion des rois, le premier de leur race, Atta Qausus ou Gaudius, chef d'une tribu Sabine, alla se fixer dans cette cité qu'avait fondée Tatius, prince des Sabins, devenu, après le célèbre enlèvement des Sabines, le collègue du roi Romulus. A ce premier Claudius les deux consuls donnèrent une vaste étendue de terre s'étendant au delà de l'Anio,
et où il iDstalla toutes les familles qui composaient sa gens (2). Il eut même pour lui et pour ses descendants le droit de sépulture au pied du Capitole, honneur qui ne fut accordé qu'aux vestales et qu'à un très-petit nombre des plus illustres maisons patriciennes.
Jusqu'à l'époque de l'empereur Claude, la fgmille Claudia obtint successivement cinq dictatures, vingt-huit consulats, sept censures, sept triomphes et deux ovations. Quelque page de l'histoire romaine qu'on puisse ouvrir, on est sûr de rencontrer un Claudius. Successivement nous voyons apparaître Claudius Caudex, le premier qui. apprit aux Romains dans leur lutte avec les Carthaginois à monter sur des vaisseaux et à aller provoquer ces rivaux détestés sur l'élément où jusqu'alors ils avaient régné sans partage.
Qaudius Néro , qui vainquit Asdrubal Barca sur les bords du Métaure et qui fit jeter sa tête dans le camp d'Annibal.
Appius Claudius, le fameux décemvir dont l'insolence amena la mort de Virginie et la chute d'un pouvoir abhorré.
Appius Qaudius Cœcus, à qui Rome dut la célèbre voie Appienne.
Gaudius Orusus, qui, fix-mant une armée de 9C3 clients et de ses serviteurs, aspira à réffter BUT l'Italie entière.
Qaudius Pulcii^, ce grand seigneur sc^tique, qui, commandant une flotte romaine aut la mer de Sicile, fit jeter à l'eau les poulets sacrés qui refusaient d'annoncer un triomphe, disant qu'il les fallait &ire boire puisqu'ils ne voulaient pas manger; vaincu devant le port de Drépane, Claudius Pulcher n'en montra pas moins d'arrc^ance, et forcé par le sénat de remettre le pouvoir à un diaateur qu'il devait lui-même désigner, îl fit choix pour cette redoutable fonction, alors qu'il s'agissait du salut de la patrie, de son coureur Glicia.
Oaudius (Clodius) (3), le célèbre ennemi de Ciçéron, Oaudius, ce Mirabeau de Tantiquîté, qui renonça comme le nôtre aux droits de sa naissance, qui rejeta sa noblesse comme un fardeau trop lourd et se fit plébéien pour pouvoir se venger.
Enfin Tibérius Claudius, questeur de César, dont il commanda les flottes, pontife, préteur, mais plus connu encore pour avoir été le premier mari de Livie et le père de Tibère et de Drusus.
Trois femmes, également de cette forte race claudiemie, ont laissé leurs noms gravés pro» fondement sur le marbre de l'histoire. La première est rhéroine d'une pieuse et poédque lé* gende : un vaisseau, qui portait à Rome une statue vénérée de Cybèle, la Bonne Déesse « respeâée des Romains, s'était échoué sur un banc de sable du Tibre ; on ne pouvait le remettre à flot^ tous les efforts étaient inudlcs. Claudia s'approche, elle écarte les robustes mariniers, elle repousse les câbles de chanvre, les fortes cordes de Jonc tressé; elle entre dans le fleuve, à la proue du navire elle attache un frêle ruban, sa ceinture qu'on l'accusait d'avoir trop souvent d^ouée, et elle invoque à haute voix les dieux justes et compatissants; die leur demande de lui donner la force d'arracher k lourd navire du lit qu'il s'est creusé dans k sable du iSeuve : ce sera la preuve de son innocence et de sa chasteté. Et à peine avaitelle terminé sa prière que le vent enfla les voiles du vaisseau; doucement il suivit la frêle impulsion que lui donnait le ruban de la jeune femme, et bientôt^ aux applaudissements de la foule, l'esquif, remis dans la bonne route, allait témoigner à la ville tout entière de la
pureté de Qaudia et de la puissance de Cybèle.
Bien différente fut la seconde Qaudia ; c^était la sœur de ce Claudius Pulcher, qui perdit ses navires à la bataille de Drépane ; orgueilleuse et fière, elle est restée dans rhistoire. grâce à quelques mots de colère qui faillirent lui coûter la vie . : « Claudia, dit Tite-Live, sœur de P. Claudius qui, méprisant les aruspices, avait subi une défaite, Claudia s'écria un jour au retour des jeux publics, tandis qu^elle se trouvait arrêtée et pressée par la foule : « Plût aux dieux que mon frère fût encore de « ce monde pour commander une autre flotte 1 » Une troisième Claudia, qui était vestale, monta, au dire de Suétone, sur le char d'un de ses frères, dont les tribuns du peuple voulaient empêcher le triomphe, et elle l'accompagna ainsi jusqu'au Capitole pour que le respect qu'on portait aux vestales empêchât d'arrêter la cérémonie triomphale.
On voit que la famille des Claudius. n'était pas une des moins illustres de Rome, et que l'empereur Qaude a pu légitimement tirer quelque vanité d'en être le dernier descendant.
Tibérius Qaudius Néro (Claude) naquit à Lyon, dans les Gaules, aux calendes d'août, l'an
de la fondation de Rome 744, dix ans avant Tère chrétienne. Son père, Drusus, qui fut successivement chargé de conduire les armées d'Auguste en Rhétie et en Germanie, habitait souvent les Gaules et de préférence la ville de Lyon, alors le point central de la puissance romaine au delà des Alpes. Ce Qaudius Drusus était très-aimé du peuple et de Tarmée :
beau-fils d'Auguste comme Tibère et de plus peut-être même son fils, il aurait été, s'il avait vécu, un redoutable concurrent pour son frère aîné, Tibère, le fils adoptif d'Auguste; le bruit courait dans les Gaules et dans toute l'Italie que Drusus aimait la liberté, et Drusus luimême ne dissimulait pas son attachement pour l'antique forme de gouvernement qui avait élevé si haut la majesté du nom romain.
Un an après la naissance de son fils Claude, il mourut brusquement, les uns ont dit des suites d'une chute de cheval, les autres du poison donné par Auguste ; hâtons-nous de dire que Suétone lave l'époux de Livie de cette triste accusation; mais s'il y eut poison, ce qui paraît probable, ne pourrait-on pas en accuser Tibère, qui devait voir en Drusus un rival pour la future succession d'Auguste ? le vieil axiome
du droit romain : crimen fecit is eut crimen profiiit^ n^est assurément pas toujours bien juste, mais je crois que quand il s^agit de Tibère, on peut l^appiiquer sans scrupule.
Qaude entra donc dans la vie privé de Tappui paternel : sa mère Antonia ne Taimait point ; toute son affection s^était portée sur son fils aîné Germanicus, Tenfant gâté de la Camille. Quant à Livie, sa grand^mère paternelle, elle était trop la mère de Tibère pour chérir le fils de Drusus. Il semble qu^il y ait eu dans tout Tentourage d'Auguste je ne sais quel complot contre Qaude. Livie et ses amis, qui voulaient voir Tibère succéder au vieil Auguste, faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour déconsidérer aux yeux du maître et au profit du fils adoptif celui que Livie savait peut-être bien cependant être le véritable sang d'Auguste. Quelques lettres, quelques mots rapportés par Suétone montrent à quel point Livie et Antonia détestaient le pauvre Claude ; quand unegrand^mère et quand une mère parlent ainsi de leur enfant, ce ne sont plus que des marâtres et leur témoignage est nul à nos yeux.
Auguste, au contraire, homme de sens et d'une profonde intelligence, bien que berc^
dans cette idée que Qaude n^étaitquHine monstruosité de la nature, une ébauche d'homme (portentum hominisj^ comme disait sa mère Antonia^ paraît bien avoir compris qu'il y avait là quelque intrigue, que le Claude qu'on lui montrait n'était pas le vrai Qaude, et que sous cette écorce rendue grossière par l'indifférence et la haine, que dans ce corps diétif, tremblant sans cesse de ne pas se sentir aimé, il y avait une âme et une âme bonne, élevée ; et un jour il écrit à Livie, sa femme : « Pour moi, j'inviterai tous les jours à souper, pendant votre absence, le jeune Qaude, afin qu'il ne soupe pas toujours seul avec son Sulpidus et son Athénodore, moi qui voudrais tant qu'il choisît avec plus de soin et moins de l^èreté quelqu'un dont il pût s'attacher à imiter la tournure, la manière d'être et la démarche.
Les choses sérieuses ne sont pas l'afifaire du pauvre cher enfant, mais lorsqu'il n'est pas distrait, on voit assez briller la noblesse naturelle de son âme. »
Que prouve cette lettre, si ce n'est qqe Qaude ne soupait pas toujours en famille, que, repoussé par les siens, il était bien réduit à faire sa société du rhéteur Sulpicius et du Grec
Athénodore, qu'enfin il fallait en quelque sorte Tabsence de Livie pour qu'Auguste Tinvitât à cette table de famille où sa place aurait dû être marquée tous les jours ; que lui reproche Auguste, d'être distrait ; mais personne ne niey même les plus grands détracteurs de Claude, qu'il n'ait été dès sa jeunesse un érudit, un an* tiquaire, un savant; or, je vous le demande, serait-ce un vrai savant celui qui ne serait pas un peu distrait?
Puis, quel pouvait bien être cet Athénodore dont Auguste reproche la société au petit-fils de Livie? C'était, comme son nom l'indique, un de ces pauvres Grecs, rhéteurs ou sophistes, chassés par la misère de leur patrie, que dévastait l'avidité des proconsuls, et qui venaient à Rome polir, en échange du pain quotidien, l'esprit V inculte des jeunes patriciens, des fils des chevaliers enrichis ', d'abord méprisés, puis écoutés, Us finirent par gagner pour ainsi dire leur droit de cité. Arbitres du bon goût, ils devaknt devenir plus tard les favoris des grands seigneurs romains, qui daignaient s'occuper de littérature ou de beaux-arts, distraction moins dangereuse sous les Césars que la politique ou la guerre, à la condition toutefois de ne pas
faire de vers meilleurs que ceux de Néron, à la condition surtout de ne pas avoir de tableaux ni de statues qui pussent faire envie à une maîtresse ou à un aiiranchi bien en cour. Les Grecs comme Athénodore étaient, sous le règne d'Auguste, les maîtres des profondes études et jr de Tart de bien dire ; nous dirons même plus : ; en leur qualité de peuple vaincu, déshérité, opprimé, c'étaient les représentants de l'esprit de liberté d'alors ; rien d'étonnant qu'Auguste eut préféré pour Claude aux entretiens avec le Grec Athénodore la société d'un courtisan do* cile ou la conversation d'un centurion dévoué, mais on nous fera difficilement croire qu'aimer à s'occuper des choses de l'intelligence, des grands problèmes de la science, des chefed'œuvre de l'esprit humain, ce soit une preuve d'imbécillité ou de sottise, même pour un futur César.
Dans une autre lettre, Auguste écrit confiden* tieilement à Livie : « Il faut prendre un parti, savoir enfin ce que nous voulons faire de Claude; car s'il est entier et pour ainsi dire complet, pourquoi tarder à le faire passer par la même filière, par les mêmes degrés que son frère? Mais si, au contraire, nous pensons qu'il
— aa —
est imparfait et maltraité de la nature pour i^âme et pour le corps, il faut se garder de donner l'occasion de le tourner en ridicule, lui et nous, les hommes n^étant que trop disposés à se moquer et à rire de ces sortes de choses. »
N'y a-t-il pas là d'abord un véritable embarras de la part d^ Auguste : Claude est-il complet ou bien, au contraire, ne jouit-il pas de la plénitude de ses facultés? la chose est douteuse pour le prince; mais n'y a-t-il pas aussi là un avis détourné à Livie de cesser de travailler à cet abaissement systématique de son petit-fils?
Malgré toute la haine de l'altière Âugusta, malgré tous les moyens qu'elle emploie pour rabaisser, pour annihiler Claude, par moments Auguste ne peut se laisser convaincre; il ne trouve ni si gauche ni si maladroit ce bouffon dont rit toute sa famille, et il écrit ceci : « J'ai été charmé, ma chère Livie, de la manière ' dont j'ai entendu déclamer votre petit-fils Qaude, et que je meure si je n'en suis pas tout surpris, car lui qui parle avec si peu de clarté, comment peut-il, quand il déclame, dire si clairement ce qu'il faut dire? »
' Remarquons que lorsque Claude fait quelque chose de bien, c^est toujours quand Livie et Antonia soat loin, quand sa mère Antonia (si tendre pour sa murène favorite qu^elle ornait de pendants d'oreilles en pierres précieuses) n^est pas là pour le traiter de monstre, quand son aieule Livie n'est pas là pour lui envoyer par des intermédiaires quelque avis menaçant ou sévère qu^elle traçait sur ses tablettes de son style dur et laconique.
Donc, repoussé par ks siens, il avait bien fallu que le jeune Qaude cherchât une consolation ; il avait choisi la plus noble, le désir d'apprendre, aidé en cela par Auguste qui hii avait donné pour précepteur le plus grand écrivain de la Rome d'alors, l'historien Tite-Live. Aussi, tandis que la famille impériale allait assister en pompe aux jeux de l'amphithéâtre, tandis qu'on faisait asseoir sur le devant du pidvinar sa sœur Livilla et son frère Germanicus, Qaude restait au palais en compagnie de 3on précepteur, assistant à cette résurrection des vieux temps de la république que le style de Tite-Live faisait revivre pour l'histoire \ ou bien, en compagnie du grand écrivain, il se
glissait) .timide adolescent, la tête couverte du capuchon des malades, dans une de ces grandes bibliothèques dont Auguste venait d^enrichir les portiques d^ Apollon, de Livie et d^Octavie, et qui étaient ouvertes à tout le monde : là trônaient, sur le siège élevé des/^rocimz/etfr^ des livres^ les successeurs de Varron, le vieux poëte : Hyginus, le brillant rhéteur, Mélissus, rinventeur de la comédie Trabeata. Ovide ne devait guère y venir; les bibliothèques ne sont pas bien utiles pour écrire VArt d'aimer; on n'y voyait sans doute plus Virgile, ni Ho* race, qui d^ailleurs ne sortait volontiers de si petite maison du faubourg que pour aller sou<per chez Mécène; mais on y rencontrait Plo-' tins et Rabirius, deux poètes, célèbres alors, Messala, l'historien, Vitruvius Pollio, l'illustre architecte.
Et pendant que dans ces tranquilles asiles de la science, le pauvre enfant impérial, Claude le délaissé, écoutait d'une oreille avide les dis* cours de ces grands hommes, les autres membres de la maison des Césars, réunis dans la loge du cirque, abrités par le velarium de pourpre, d'une simple contraction du pouce faisaient nonchalamment vivre ou mourir des
hommes f Du moins, dans ce partage des plaisirs, notre Qaude avait le beau lot !
L'Argiletum, les arcades de Vertumne, les péristyles du temple de la Paix, les trois endroits de la ville où se réunissaient les vendeurs et les copistes de manuscrits, c^étaient là les promenades favorites de Claude, promenades qu'il devait prolonger le plus possible, car, rentré au palais, il se retrouvait en face de son aïeule et de sa mère, en face de ses ennemis. Dès ce moment, Qaude avait le désir d'écrire; la vie commune avec son maître Tite-Live avait développé ses instincts naturels d^écrivain et d'érudit ; Tite-Live lui-même lui conseilla d^entreprendre la relation des guares civiles; or, s'il avait eu réellement l'esprit faible, Tite-Live, qui se connaissait en hommes, ne lui aurait pas donné ce conseil.
Mais les guerres civiles, c'était un sujet bien délicat pour un auteur qui, par son aïeule Livie, touchait de près à Auguste, et qui, par sa rràrt Antonia, était le petit-fils de Marc-Antoine ; sa mère et sa grand'mère le forcèrent à abandonner ce projet, et il lui fallut attendre d'être empereur pour pouvoir écrire en homme libre.
Ce fat à quinze ans, en Pan 5 de l'ère chrétienne, que Claude débuta dans la vie publique en présidant à un combat de gladiateurs donné en rhonneur de son père Drusus; à ce moment-là, Tite-Live venait de le quitter pour se retirer à Padoue, sa patrie, et la tendresse de Livie n^avait pas su trouver de mdlleur remplaçant qu'un ancien intendant des haras d'Auguste, que Claude accusait plus tard de l'avoir maltraité; aussi, triste et souffrant, la tête cachée sous le cucullum (4), le pauvre jeune homme fut-il complètement éclipsé par son frère, le brillant Germanicus, dont la riche robe prétexte relevait la bonne mine natu»rcUe, et qui, plus habitué que Claude aux jeux du cirque, savait plus habilement y composer son maintien et sa tournure. Cependant, peu de temps après, Claude fut élevé par Auguste à la dignité du sacerdoce augurai, et il ne faut pas croire, malgré les railleries de Cicéroa, que l'institution des augures fût tombée dans le discrédit universel ; quelques gens sensés n'avaient assurément pas la plus grande confiance en ces divinateurs souvent malheureux dans leurs prédictions, mais la masse du peuple les vénérait; ils ne se recrutaient que dans les
premières familles de l'Etat et, de plus, dans beaucoup de cérémonies publiques, leur présence était nécessaire; bref, leur position, leur iosportance correspondaient à celles des vestales.
Une lettre d^Auguste à Livie, citée par Suétone, indique même que ce prince songea à nommer Claude préfet de Rome, place des plus importantes sous Tempire, et qui ouvrait à 3on titulaire Taccès si désiré du sénat. Malheureusement pour Gaude, Auguste, âgé de soixante*seize ans, vint à tomber sérieusement malade; circonvenu dans ses derniers moments par. livie, qui ne pensait qu^aux intérêts de Tibère, il ne put rien faire pour le fils de Drusus, et à Touverture du testament on y trouva seulement en faveur de Claude, porté au troisième xang des héritiers^ un mince legs de 800,000 sesterces (154,000 francs environ), ce qui était peu de chose pour le petit-fils d'un empereur. I^éanmoins, Claude, qui n'était ni intéressé ni avare, regretta sincèrement l'empereur défunt; à la tête de l'ordre équestre, il alla demander aux consuls la faveur de porter à Rome le corps d^ Auguste qui était resté dans sa villa de Noie; et en effet, le cercueil, transporté à bras par les
décuhons des municipes de Noie à fiovilles (à six lieues de Rome), fut confié, à partir de cette dernière ville, aux soins de Claude et des chevaliers qui le déposèrent dans le vestibule de la demeure impériale du Palatin.
Quelque ten>ps âq>rès, lorsque Auguste reçut les honneurs divins, sur la déclaration de Nu* mérius Atticus, ancien préteur, qui déclara avoir vu Tombre du César défunt monter de son bûcher vers le ciel, et que le sénat eut voté en rhonneur du nouveau dieu Térection d*un temple et la création d'un collège de pontifes, Qaude, toujours reconnaissant des quelques bontés du mari de son aïeule, s'empressa de demander à en faire partie. Tibère ne vit pa$ d'un bon œil cette demande de son neveu :
il n'aimait pas qu'on regrettât trop son prédécesseur-, cependant il n'osa pas refuser à Qaude l'honneur qu'il sollicitait, fatal honneur, du reste, qui, plus tard, amena la ruine du nouveau pontife, forcé d'abandonner ses biens pour payer $es frais d'installation, lors de la dédicace du temple qui n^eut lieu que sous Caligula.
Tibère, plutôt par re^ect pour le nom des Qaudiu^ que par sympathie pour Claude, vou-
lut néanmoins, de son propre mouvement, lui décerner les ornements consulaires ; mais 1<»^ que Qaude, encouragé par cette faveur, se hasarda à lui demander le droit de jouir des prérogatives consulaires, droit qui n^avait ja* maïs écé refusé à un proche parent de Temper^ir, Tibère ne répondit même pas à sa demande; il se contenta de lui écrire qu'il lui avait envoyé quarante pièces d'or pour fêter les Saturnales et que cela devait lui suffire.
Vers la même époque, le sénat, de son pro« pre mouvement, voulut autoriser Qaude à entrer dans ses rangs et à s'asseoir par honneur au banc des personnages consulaires, mais cette proposition irrita vivement Tibère qui s'y opposa assez énergiquement pour ôter aux pères conscrits toute envie de la renouveler. C'est que Tibère redoutait ceux en qui il pouvait voir un successeur ou même un remplaçant; voici le moment où il va frapper ses plus nombreuses victimes, les choisissant de préférence dans sa propre famille : Drusus, son fils, périt empoisonné par Séjan; Grermanieus, son fils adoptif, le frère de Qaude, succombe soigné par Pison ; il lui reste quatre petits-fils : trois, Néron, Drusus et Caius qui
sont les enfants de Germankus; le quatrième est le iits de Drusus; il s'appelle Tibère, comme son aieul, et est encore au berceau;
les trois premiers sont plus connus du peuple et de l'armée ; un jour la fatalité veut que le sénat et le peuple fassent des vœux pour leur conservation ; dcmc on les aime, donc on serait heureux de les voir remplacer Tibère; Tibère réfléchit dans sa retraite de Caprée, et^ quelque temps après, Néron meurt dans l'âe Pontia où on l'a relégtié; Drusus est fêté dans la prison du palais, et là^ au-dessous même des salles où les Césars donnaient leurs banquets, au-dessous des grandes galeries où s'épanouissait Toi^ie, dans le cachot du Pala- . tin, Drusus, l'héritier du maître du moncte, du prince clément et juste, expire lentement et d'une mort horrible, de faim; pendant neuf longues journées, la force de la jeunesse le fait lutter contre le trépas; il s'indigne de mourir * si jeune, avec un si splendide avenir ; il se rai^ dit contre la faim, ramasse dans son cachot tout ce qui peut se broyer sous les dents, il ne veut pas mourir et il meurt ; il meurt en désespéré, la bouche pleine encore de la bourre qu'il a arrachée de son grabat ^t qu'il a vôi-
nement essayé de manger; un aeul des trois frères échappe à la haine de Tibère : malheu* reusemcQt pour ie genre humain, ce fut Caligula»
On comprend que, voyant ces terribles exemples, Claude ait tâché de se faire oublier : de lui-même il se retira loin du palais, fuyant ces honneurs mortels que raffection du peuple voulait lui décerner : et plus tard, arrivé au faite du pouvcûr, empereur à son tour, il racontait en souriant avec bonhomie que sous ses deux prédécesseurs il n^avait échappé au trépas qui le menaçait sans cesse qu^en contrefaisant rimbécile et le distrait. C^était une grande habileté de sa part : pour vivre il fallait pereuader à Tibère qu'on était incapable de régner, que personne ne pourrait jamais songer à vous pour remplacer l'empereur vivant. Il alla habiter une modeste villa de la Campanie ; là, protégé par sa vie obscure et retirée, il tâcha de se faire . oublier. Ce fut du reste le plus beau moment de son existence :
sa fortune, quoique médiocre, suffisait largement à tous ses besoins : il pouvait se livrer à son aise à ses goûts d'antiquaire et d'érudit ; installé aux portes mêmes de Pompéîes, sur
les bords de cette poétique mer Tyrrhénienne, toute remplie des souvenirs de la fable et de rhlstoire, respirant Tair embaumé de Pœstum aux champs de roses, il travaillait à ses chères études, cherchant à reconstituer Thistoire du peuple disparu des Etrusques ; maniant le grec comme le latin , c'était en cette première langue, cette almaparens des belles lettres qu'il écrivait souvent ses ouvrages. A son histoire des Etrusques il joignit un autre grand travail sur les Carthaginois, et même, de peur sans doute de passer pour un écrivain trop sérieux, un petit traité sur les jeux de hasard et sur le jeu de dames dont il était un amateur passionné; disons aussi pour sa plus grande gloire que ' tous ses ouvrages, malheureusement perdus, ' eurent parmi les contemporains une véritable réputation, et cela avant même que le maître ' du monde se nommât Qaude.
Suétone et Tacite reprochent bien à cet exilé volontaire d'avoir été, pendant cette période' de sa vie, en rapport avec des personnages peu recommandables : ils citent notamment Julius Pélignus qui obtint cependant plus tard ' la charge importante de gouverneur de la Câp- ' padoce. Il n'est guère étonnant que Claude,'
haï du msatre suprême, n^ait pas eu autour de lui Uélite des sénateurs ou des gens en place. .Ce fut pendant cette période de calme quUl épousa Plautia Urganilla, fille de Plautius, générai romain qui s^était illustré par ses exploits en Pannonie. Deux fois déjà, dans son adolescence, Claude avait été fiancé : d^abord à .£milia Lépida qu^ Auguste et Livie le forcèrent à abandonner avant la célébration du mariage, ensuite à Livia Médullina qui mourut le jour même fixé pour ses noces; Urganilk lui donna deux enfants, Drusus et Gaudia : Drusus mourut tout enfant dans la villa paternelle, étranglé par une poire qu^il s^amusait à jeter en Tair et à recevoir dans sa bouche : il était déjà de^stiné, par Tordre de Tibère, à devenir, malgré sa jeunesse, Tépoux de la fille du favori Séjan. Quant à Qaudia, Qaude ne la reconnut jamais pour sa fille; du reste à sa naissance il avait déjà rqpudié sa femme, qu^il remplaça par ,£lia Pétina, fille d^un ancien consul qui appartenait à Tillustre famille des Tubérons. IL en eut une fille nommée Antonia qui, digne héritière du sang des Claudius, se tua plus tard pour ne pas devenir la femme de Néron. D quitta du reste bientôt iElia Pétina
booi^gs, et qu'il se rendait aux jeux du cirque, tous les spectateurs se levaient spontanément, ôtant leurs surtouts, ce qui était la manière de saluer des anciens, et Faccueillant de leurs a[ylaudissemcnts. Un jour la pauvre maison où se cachait son obscurité vint à être détruite par un incendie; aussitôt le sénat déclare qu'elle sera relevée aux firais de TEtat; mais cette fois encore Tibère s^ oi^>08a, et ne voulant sans doute pas que son neveu eut Thonneur d'habiter une demeure qui eût été un témoignage de TafTection du peuple romain, il déclara qu'il prendrait la dépense à sa charge, promesse qui du reste ne fut jamais réalisée.
Cependant le temps marchait : la conspiration de Séjan venait d'épouvanter Tibère, il se voyait seul, sans autre famille que Caligula qu'il avait deviné; le seul autre petit-^ils qui lui restait, Tibère Gémellus, n'était qu'un enfant, et l'empereur prévoyait que la vie de cet infortuné devait être courte. Profitant d'une démarche officielle que Claude fit auprès de lui au nom des chevaliers (car il n'était enc(»ie que membre de l'ordre équestre) pour le féliciter d'avoir si heureusement échappé aux intrigues de Séjan, il semble avoir voulu se rapprocher
de ce neveu que jusqu'alors il avait systématiquement tenu à récart; sans doute voyaît-îl «n lui un protecteur pour le jeune Tibère qui était peut-être la seule créature qu'il aimât, et qui était destiné à partager son redoutable héritage avec Caligula. Pendant quelque temps il songea sérieusement à changer Tordre de succession, à laisser Tempire à Claude, mais, dupe des naodestes dehors qu'avait adoptés ce dernier, il craignit de ne pas rencontrer chez lui assez d'activité d'esprit; Tacite lui-même qui est l'ennemi acharné de la mémoire de Claude raconte le fait en termes fort honorables pour lui : « Tibère eut des projets sur Claude parce qu'il était d'un âge mûr et rempli de bonnes intentions^ mais TafÈaiblissement de son esprit le fît exclure. »
Tibère, en eflFet, ne donna pas suite à ce projet; il se contenta de léguer à Claude deux millions de sesterces (407,583 fr. 84 cent.) et de le recommander dans son testament au sénat, au peuple et aux armées, comme ce qu'il avait de plus cher, tardive réparation pour le paisible érudît si longtemps haï et méprisé*
A peine Tibère avait-il expiré, étouffe sous l'oreiller qu'avait pressé sur ses lèvres haletantes la main meurtrière de Macron, que Caligula fut désigné par le sénat et par le consentement unanime du peuple comme unique successeur du César défunt, au détriment du jeune Tibère Gémellus que l'empereur av^ dans son testament associé à Caligula* Le noi^* veau règne cependant s'annonçait pour Qaude comme devant être plus doux et plus démenti; Caligula nommé consul aux calendes de juiUet et prié de désigner son collège déclara ne pas pouvoir mieux choisir que son oncle Claude :
ainsi s'ouvrirent pour ce dernier les portes du sénat que lui avait obstinément tenues fennécB le précédent empereur. Pendant quelque temps Caligula combla son oncle d'attentions et de faveurs, il voulut qu'il vînt habiter le psisàs impérial, il l'emmenait avec lui à toutes kss fêtes, à toutes les cérémonies. Souvent n>ême il le chargea de présider à sa place aux jeux du cirque, où le peuple l'accueillait aux cris de : Vîpe Claude^ vive l'oncle de César^ mpe le frère de Gertnanicus! Les dieux eux-mênies semblaient sourire à Claude : le jour où il parut pour la première fois sur le Forum, pré-
<%dé des Hcteurs portant les faisceaux consulaires, un aigle vint se poser sur son épaule droite, heureux présage de donûnation, trop heureux même sous le règne de Caligula. En tSst ce bonheur de Claude ne dura pas {dus de sept mois : brusquement Caligula changea de caractère : déjà Qaude dans son court con* aulat de deux mois avait manqué d^être destitué, en apparence pour avoir mis trop de lenteur à JEÛre ériger les deux statues de Néron et de Drusus, firères de Tem^iereur, et probahlemeot -en^ réalité à cause du présage que nous avons rapporté plus haut; mais bientôt ce ne furent plus ses places, ce fut sa vie qui fiit en danger ; les délateurs commençaient leur sinistre métier : une pluie de dénonciations et de calomnies vint s^abattre sur tous les personnages marquants de F Etat, et Claude n^échappa qu^à ^and-peine à ce nouveau périJL
En 790 (Fan 3j du Christ), Caligula fit la dédicace de ce temple d^ Auguste dont Claude avait demandé à être le pontife et que Tibère n^avait pas achevé; à cette occasion le prince donna un gigantesque banquet aux sénateurs et aux chevaliers ainsi qu^à toutes leursfamlUi^, -et vchaque citoyen reçut un don de trois centP
sesterces (6i fr. 14 cent.}. Cette libéralité ne ruina pas Caligula, il ordonna à son oncle de lui payer pour son installation dans son pontificat une somme énorme que Claude, qui n'avait que peu de fortune, était hors d'état de donner; les biens du malheureux Claude furent à cette occasion vendus à Pencan par ordre de Tempereur.
Qaude cependant devait se trouver heureux d'en être quitte pour la perte de ses biens, car tout autour de lui le sang coulait à flots : le jeune Tibère est poignardé par un centurion : invité à se donner la mort, Silanus, beau-père de Caligula, s'ouvre la gorge avec un rasoir; le roi Ptolémée, fils du roi Juba, petit-fils de Marc-Antoine et par conséquent cousin germain de l'empereur, est envoyé au supplice parce que dans une cérémonie publique l'éclat de sa robe de pourpre attirait plus les regards que la toge impériale : on immole le vieux Macron lui-même et sa femme Ennia, bien qu'ils eussent en quelque sorte donné à Caligula son pouvoir.
Aussi l'on commence à murmurer à Rome, et pendant une absence de l'empereur, occupé à sa ridicule expédition contre l'Océan, dont
les trophées se bornèrent à quelques coquillages ramassés sur la plage de Gesoriacum ( Boulogne-sur-Mer), des conspirateurs s'agitent et méditent de se débarrasser du monstre qui menace perpétuellement leur existence; Tun d'eux est le propre beau-frère de l'empereur, E. Lépidus, d'une des plus illustres maisons de Rome; malheureusement ils sont découverts, et Caligula exaspéré ne met plus de bornes à sa fureur. Son oncle Claude envoyé avec une députation pour le féliciter d'avoir échappé au danger arrive dans un de ces accès de folie furieuse; Caligula ne veut seulement pas l'entendre et il le fait jeter à l'eau tout habillé.
Claude n'en mourut pas ; mais ses malheurs n'étaient point terminés; s'il conserva la vie, on verra à quel prix ce fut. Devenu le bouffon de la table impériale, où, ruiné comme il l'était, il fallait bien qu'il allât s'asseoir, s'il ne voulait pas aller en parasite quêter de porte en porte le repas de chaque jour, tout le monde avait le droit, de l'ordre même du maître, de rire de lui et de le tourmenter; si par malheur il se présentait en retard pour souper on ne le recevait que par grâce; s'endormait-il après le repas, comme c'était son habitude, on le
— 4^ "" criblait de noyaux de dattes et d'olives, on alla jusqu'à le réveiller brusquement d'un grand coup de fouet; les favoris de Tempereor s^anittsaient à le déchausser et à lui mettre ses brode^ quins aux mains, puis le réveillaient en sursaut pour que dans son trouble il s'en frottât le visage.
Cependant la haine qu'on portait à Caligufa augmentait de jour en jour; une nouvelle con^ spiration se forma; Cassius Chéréas, tribun des prétoriens, Valérius Asiaticus, les deoi préfets du prétoire, quelques tribuns des soldats et quelques sénateurs conçurent le projet de rétablir l'ancienne république.
Le 24 janvier 41, Caligula, après avoir passé la journée au théâtre, se décida vers le soir à rentrer pour se mettre au bain ; on venait de jouer la tragédie de Cynire, la même qui fut représentée devant le roi Philippe de Macédoine le jour où il fut assassiné. Pour aller abk Thermes du palais, Caligula s'engagea dans une grande galerie souterraine où s'exerçaient quelques jeunes gens amenés d'Asie pour pa?râître dans les jeux scéniques. Caligula s'arrêta un instant pour leur parler : Claude était à ses
cètés^ mais le reste de son escorte ne se composait en grande partie que de conjurés et de sénateurs indifférents, très-peu dévoués sauf en apparence. A ce moment un des conspirateurs, Ck)m. Sabinus, tribun militaire, écarte Claude et repousse quelques sénateurs pour s'approcher du prince et lui demander le mot d'ordre de la nuit. « Jupiter, » répondit Caligula. A peine finissait-il de prononcer ce mot que Ghéréas qui était resté derrière lui s'écria : « Tu vas recevoir une marque de sa colère 1 » Caligula se retourne étonné et au même moment ie glaive de Chéréas lui fend la mâchoire.
Caligula tombe sous le coup, mais il se relève en trébuchant, il s'écrie qu'il vit encore, il appelle du secours; alors tous les conjurés se précipitent sur lui, ils le frappent de tous côtés, et bientôt l'empereur expire percé de plus de trente blessures.
Tout cela n'avait duré qu'un instant; à peine Caligula rendait-il le dernier soupir que les porteurs de sa chaise, armés de leurs bâtons, et les Germains de sa garde avec leurs glaives accoururent dans la galerie; là, au milieu d'un efiFroyable désordre, se livra une sorte de combat; plusieurs des conjurés et
- 44 ~ quelques sénateurs innocents y perdirent la vie; la garde germaine, furieuse de la mort de Tempereur, qui l'avait comblée de ses faveurs, se répandit dans la ville voyant des conjurés partout et massacrant indistinaement tous les passants.
Repoussé d'abord par Sabinus puis par les autres conspirateurs, Claude avait pu sortir de la galerie au moment où Caligula tombait sous les premiers coups; épouvanté de ce qu'il venait de voir, il s'était réfugié dans un pavillon isolé du palais, nommé l'Hermaeum : là, entendant les cris des victimes, les clameurs terribles des Germains, il fut saisi d'une indicible terreur. Ne se croyant pas en sûreté dans son asile, il monte dans les combles du palais, entre dans un belvédère, et se dissimule du mieux qu'il peut derrière une tenture de tapisserie. Déjà les prétoriens, accourus en toute hâte de leur camp du Viminal, envahissaient le palais; ils erraient au hasard dans les grandes salles, dans les immenses galeries, effrayés de sentir Rome sans prince et de se voir sans maître protecteur; un d'entre eux, Gratus, monte par hasard jusqu'au belvédère où Claude avait cherché. un refuge; il entre brusquement,
I^épée nue à la main; il aperçoit une tapisserie derrière laquelle il croit distinguer une forme humaine ; pensant que c'est un conjuré qui se cache sous cette tenture, il la soulève d'une main menaçante; Qaude sans armes, tout troublé, se croyant destiné au même trépas que Caligula se jette à ses pieds en lui demandant la vie, et le soldat le relève empereur I
Troubles après la mort de Caligula. Gommônçetnenttiiii règne de Claude. Intervention d'Hérode Agrippa. 41 de Fère chrétienne*.
Cependant la nuit approchait, les jeux du cirque, auxquels assistait comme d'habitude la plus grande partie des habitants de Rome, allaient toucher à leur fin, lorsqu^in bruit étrange se répand dans l'amphithéâtre : on dit tout bas que l'empereur vient d'être assassîfté ; bientôt le spectacle est interrompu, un immehse silence plane sur l'assemblée; personne n*ose parler : la nouvelle est-elle bien sûre, ou ne serait-ce qu'une ruse de Caligula pour distinguer ceux qui le regretteraient sincèrement de ceux que son trépas réjouirait : c'est ce que chacun se demande en soi-même. Mais voilà qu'on entend des cris dans les rues voisines du
^ Josèphe, Antiquités J,.^ t. 19. -^ Suétone* Claudius. — Dion Cassius^ LX. — Onuphre, infast.
cirque, des clameurs menaçantes, des imprécations lancées par des bouches barbares; ce sont les Germains de ^empereur, ils approchent les portes tombent arrachées de leurs
gonds, et les soldats se précipitent au milieu des gradins brandissant leurs épées nues audessus des têtes des spectateurs» En vain le peuple se jette à genoux, témoignant de ses regrets, de sa douleur, de sa vénération pour la mémoire de l'empereur, aux yeux des soldats Rome entière est complice du meurtre; pour apaiser les mânes de leur maître, de ce makre qui regrettait que le peuple romain n'eût pas qu'une seule tête pour la pouvoir .trancher d'un seul coup, ils veulent faire de c^te foule éperdue une gigantesque hécatombe. Heureusen3/ent un des magistrats qui présidaient les jeux a l'idée de faire monter sur la scène un héraut sur les épaules duquel on a }efié à la hâte un manteau de deuil; lesGermains restent l'épée levée, bouche béante; ils sont accputumés à écouter avec respect les hérauts qui leur annonçaient naguère les ordres ou les décrets de leur maître; qu'est-ce que celuici peut vouloir leur dire à présent? C'est simplement l'annonce officielle, s'il nous est permis
de nous exprimer ainsi, de la mort de Tempereur et l'assurance des regrets universels qu'il laisse après lui. Ce court temps d'arrêt a suffi pour calmer un peu Tardeur sanguinaire des Germains, ils commencent à réfléchir plus froidement : l'empereur est bien réellement mort; Rome n'a plus à se courber sous la main de fer de Caligula; et eux, étrangers, ennemis en quelque sorte, ils vont se trouver seuls au milieu de Rome, au milieu de l'Italie; id ils sont les plus forts, mais au sortir de cette enceinte les cohortes des garcks de la ville, les légions composées de Romains voudront venger leurs compatriotes égorgés. Et ils s'en vont tête basse, la pointe de leurs épées tournée vç.rs la terre, chercher un refuge dans leurs cantonnements ordinaires, tandis que le peuple encore sous l'impression de cette scène de terreur s'écoule en quelques instants par tous les vomitorium en se demandant anxieusement quel sera le maître du lendemain.
Bien différente était la conduite que tenaient en ce moment les sénateurs restés toujours au fond attachés à la forme républicaine. Tous ceux d'entre eux qui l'avaient pu s'étaient rassemblés à la première nouvelle de la mort de
l^emporeur, nouvelle que beaucoup parmi eux prévoyaient probablement. Us s^étaient réunis au Forum, dans le temple de Jupiter, méprisant déjà le lieu ordinaire de leurs séances parce qu^on l'avait du nom des empereurs nommé le palais des Julius. Les circonstances étaient favorables au rétablissement de la ré* publique : l'empereur mort, pas d'héritier, la plèbe épouvantée, les soldats sans guides et sans chefs, tout paraissait conspirer avec le sénat. Déjà sont accourues à son appel les quatre cohortes des Vigiles et les cohortes urbaines qui lui sont dévouées; elles l'entourent prêtes à lui obéir, il ne faut plus que de l'audace. Giéréas est là, il sort du temple, il va donner aux troupes ce mot d'ordre que depuis Jules César donnaient seuls les empereurs, et ce mot c'est : Liberté.
Le sort en est jeté maintenant; le sénat abolit par décret tout ce qui peut rappeler la mémoire des Césars; l'un des consuls, Saturninus, prononce un discours en faveur de la république, Chéréas prend sur lui d'ordonner la mort de Césonie^ femme de Caligula, et de sa fille âgée de deux ans; la race des Césars va donc enfin disparaître!
Mais pendant que sénateurs et consuls pro nonçaient des harangues et votaient des décrets, les prétoriens agissaient. Appelés par leur compagnon Gratus, ils entourent Claude, le saluent du titre d'Auguste et veulent Tenamener dans leur camp; la litière de Caligula gisait renversée à l'entrée de la galerie fatale; on la relève, Claude y monte ; les porteurs ont disparu, les brancards sont brisés : qu'importe ! les soldats passent des piques dans les aaneaux et, à la lueur des torches, ils traversent la ville en acclamant leur nouvel empereur.
C'est dans leur camp du Viminal qu'ils le conduisent : là seulement il sera en sûreté, car on sait déjà que le sénat ne veut plus d'empereur ; et les prétoriens au contraire ne veulept pas de la république, de ce maigre gouv^aç* ment des consuls et des vieillards : la république, pour eux., ce sont les lointaines expéditions, les payes chétives, les garnisons moroses, le triomphe enfin de la toge sur l'épée ; eux qui devront toujours obéir, ils aiment mieux que ce soit à un maître qui du moins fera aussi trembler ces patriciens et ces sénateurs. Claude est autant que Tibère l'allié des Césars, c'est le frère de Germanicus,
Claude sera empereur du droit de leurs épées !
Et îls poursuivent au pas de course leur route vers le camp tandis que la ville épouvantée de ces cris, de ces torches qui flamboient, de ces glaives qui s'entre-choquent, croit, en apercevant Claude emporté au milieu de ce tourbillon vivant, qu'on l'entraîne en hâte au trépas.
Le sénat avait perdu en délibérations un temps bien précieux ; déjà quelques symptômes de mécontentement se montraient parmi le peuple; malgré ses crimes, ses folies sanguinaires, Caligula avait eu ses partisans, les affranchis, les jeunes débauchés, les gladiateurs qu'avait séduits son inintelligente prodigalité. Le premier moment de stupeur passé, ces ^ns s'étaient réunis et comme on peut s'imaginer qu'ils n'étaient guère timides, ils commeriçaient à entourer, avec des manifestations menaçantes, le temple où siégeait le sénat, en demandant qu'on vengeât la mort de l'empereur. Un sénateur, Valérius Asiaticus, indigné qu'on regrettât un pareil monstre, sMlança sur les degrés du temple : « Plût aux dieux, s'écriat-U, que ce fût moi qui eusse tué Caligula î » Intimidés, les mécontents se retirèrent en mur-
murant : nous verrons plus tard ce que coûta à Valérius cette phrase imprudente.
Néanmoins, malgré le calme relatif qui régnait dans l'intérieur de la ville, le sénat commença à se préoccuper de ce qu'était devenu Claude; les bruits les plus contradictoires circulaient sur son compte : les uns disaient que les prétoriens Pavaient proclamé empereur, les autres qu'ils l'avaient au contraire massacré cruellement ; pour savoir à quoi s'en tenir les sénateurs eurent l'idée de lui dépêcher un tribun du peuple, personnage inviolable, afin de l'engager à venir délibérer avec eux. Le tribun parvint non sans peine auprès de la personne de Claude : les prétoriens faisaient bonne garde et ne voulaient point recevoir dans l'intérieur du camp un émissaire de leurs ennemis. Sommé par le tribun de le suivre pour se rendre au palais du sénat, Claude se trouva fort embarrassé. L'affection des soldats était-elle bien sûre, cette subite fidélité ne pouvait-elle pas être bien chancelante, ne serait-il pas plus prudent de ménager le sénat, ou même de lui obéir? Dans cette incertitude Claude se tira habilement d'affaire, il montra au tribun les prétoriens qui l'entouraient, les gardes qui par-
couraient le camp, les sentinelles qui fermaient les avenues, et il finit par lui déclarer qu'il n'était pas libre de le suivre.
Sur ces entrefaites un personnage qui a joué dans cette période de Thistoire un rôle bien bizarre, Hérode Agrippa (5), vint se mêler à ces graves événements qui allaient décider du sort de Pempire romain. Moitié Iduméen, moitié Juif, c'était un type étrange que ce tétrarque de Judée. Descendant d'Hérode le Grand, fils d'AristobuIe, dépossédé de ses Etats, il avait commencé par être le gouverneur de Caligula : doué de toute la finesse, et aussi de toute la souplesse de ses sujets, il avait su plaire au prince son élève qui à son avènement lui avait rendu ses possessions. En ce moment il se trouvait à Rome, patronnant de sa faveur une ambassade de Juifs qui venait supplier Caligula de renoncer à son idée sacrilège de confisquer au profit de sa propre divinité le temple vénéré de Jérusalem.
A peine avait-il appris la mort de l'empereur son ancien élève qu'il s'était hâté d'accourir au palais, pour ensevelir du moins honorablement les restes du prince que le sénat vouait aux Gémonies. Il fit porter le cadavre
aux jardins de Lamia où il fut brûlé à la hâte. Mais, comme il redoutait pour sa puissance et pour son pays le rétablissement de la république, une fois les derniers devoirs rendus à ce Caligula quMl semble avoir réellement aimé^ il alla rejoindre Claude au Viminal. Il étmt auprès de ce prince lorsqu'on vint lui apprendre que le sénat le réclamait : aussitôt, il revêt des habits de fête, il parfume sa barbe, et, paré con[ime un homme qui vient à peine de sortir de quelque banquet, il paraît devant rassemblée jouant Tétonnement et la stupeur : il ne sait rien, où est Claude, quels sont ses projets? il n'en a pas entendu parler; il n'a pas idée de ce qui peut arriver, il est entière^ ment désintéressé dans les questions qui s'agir tent. Puis, quand on lui demande conseil, il cherche habilement à prouver au sénat, à ce sénat pour qui il donnerait sa vie, qu'il faut un empereur, que le peuple le veut, qu'il est impossible aux Vigiles et aux gardes urbaines, seules troupes dévouées au sénat, mais qui ne sont en somme que des troupes peu exercées et amollies par le repos, de lutter contre les vieilles bandes des prétoriens et des Germains.
Bref) il se fait prier de mener au Viminal Une ambassade chargée d^offnr Fempire à Claude, mais à la eondition expresse quMI reconnaîtrait ne tenir son pouvoir que du choix des sénateurs-. Claude, rendu à lui-même, délivré de tous ceux qui l*avaîeni opprimé, avait au fond du cœur trop de dignité naturelle pour se reconnaîtt^ le vassal des pères conscrits : il refusa. Vainement les envoyés du sénat se jetèrent à ses genoux, il leur répondit qu'il ne céderait pas, qu'il trouvak tout naturel qu'on redoutât la puissance d'un empereur après ce qu*on venait d'éprouver de Caligula, mais qu'il espérait leur faire voir tous les avantages d'un gouvernement Juste et équitable, qu'il n'aurait que le nom de prince et que tous prendraient part au pouvoir ; il leur en faisait la promesse, disant que toute sa vie passée leur en répondait : qu'au surplus, quand bien même il voudrait renoncer à son autorité, ses soldats qui la lui avaient mise dans les mains n'y consentiraient jamais. Puis congédiant les députés, il alla haranguer ses troupes et recevoir leur serment de fidélité. Cq>endant il voulait épargner à Rome l'horreur d'une guerre des rues; il faisait offrir au sénat de choisir un champ de
bataille hors des murs; mais déjà les troupes des sénateurs commençaient à faiblir; elles aussi voulaient un empereur : un instant le sénat nomma Minutianus; mais Saturninus, consul en exercice, s'y opposa énergiquement.
Quelques sénateurs commençaient à penser en tremblant que leur hardiesse pourrait peutêtre bientôt s'appeler lèse-majesté. Déjà le bruit courait parmi les troupes qui entouraient le sénat que Claude distribuait de Tor à ses partisans. Chéréas, voyant le danger de la situation, harangue inutilement les soldats; il fait réloge de la liberté : on lui répond : « Un empereur I » il représente Qaude sous les traits les plus noirs, et les soldats crient : « Vive Claude I » il les adjure de rester fidèles à la cause du sénat et de la république : les soldats brandissent leurs épées, élèvent leurs enseignes, et partent comme un seul homme pour le camp de l'empereur Claude.
Dès lors tout fut fini : les abords du temple de Jupiter devinrent rapidement déserts; le peuple inquiet se portait du côté du Viminal ; et alors un à un on vit passer tête basse dans la foule, se dirigeant vers le camp des préto-
riens ces Kcnateurs, héritiers des \'icii\ patriciens qui savaient eux du moins attendre les Gaulois, impassibles sur leurs chaises curules. Honteusement ils vinrent aux portes du camp implorer des sentinelles la grâce de les laisser pénétrer dans cette enceinte qui renl'ermair leur maître. Un d'entre eux, le consul Pomponius, qui était parvenu à entrer dans le camp, manqua d'être tué par les soldats ; il fallut pour lui sauver la vie que Claude allât l'arracher du milieu des épécs et le fft asseoir à ses côtés; accablé d'insultes par les prétoriens, le reste des sénateurs n'osa pas répondre : patiemment ils attendirent au pied du retranchement que les soldats voulussent bien leur ouvrir les portes, et leur permettre enfin d'aller abaisser aux pieds du nouvel Auguste ce qui leur restait d'honneur !
Mort de Cherras. Amnistie générale. Concession de provinces à difKrenlB princes. Guerres en Germanie et en Mauritanie. Soumiuion de ce deroïer pays. Eiil de S6nèque. Commencement des travaux d'Ostie. LesoSnat' chis de l'empereur. Révolte de Scribonianus. 41, 42*.
Dès lors tout fut fini î Oaude était le maître incontesté, l'héritier d'Auguste, Rome iui ouvrit ses portes toutes grandes, et ce fut au milieu de la joie unirersdte qu'ail pénétra dans la ville escorté de ses prétoriens. Sur son passage le peuple Tacclamart en demandent le châtiment de Ghéréas et de ses complices, Claude se vit forcé de céder à ce désir : si Chéréas n'avait fait que luner contre lui, assurément il n'aurait pas hésité à lui pardonner, mais, malgré toutes les phrases possibles des
' Josèpho, Antiquités, 1. la. — Plipe l'Ancien, 1. 5. — Aurélius Victor, Vie de Cl. — Suétone, Claude. — Goltzius. Médailles, p. 40 et Buiv. — Plioe, l. q. — S«aèque, <iutit. nat., I. 3. — Javeiul, Sat. 14. — Casauboni nota. Paris, 1630. In Claud. vit. — Cuspisni, dt CasaribKS. Paris, 1 54a.
rhéteurs, il y avait là un fait évident : Chéréas, un des chefs de la garde de Caligula, lui avait prêté serment de fidélité, il lui avait juré de le servir et de le défendre , et cette épée qu'il ne devait tirer que pour le protéger il s'en était servi pour l'assassiner*, non content d'avoir frappé son maître, dont la cruauté pouvait faire excuser cette trahison, il avait fait périr sa fille, une enfant de deux ans. C'était de la barbarie, et la justice voulait que Chéréas mourût. Du reste^ il faut lui rendre ce témoignage, Chéréas mourut bien, il n'essaya pas de se dâ:ober au trépas; resté dans sa demeure, a^ès la chute de ses espérances, il suivit sans ffîot (CËre le centurion qui l'arrêta; du moins Qaude avait-il voulu épargner au vieux républicain l'infamie du supplice, on n'avait préparé pour lui ni croix ni gibet, il devait tomber sous répée d'un soldat comme un guerrier frappé dans la bataille. Au moment de recevoir le coup fatal, Chéréas demanda à voir le glaive qui devait lui donner la mort : il passa le doigt sur le tranchant de la lame et il le rendit à l'exécuteur en disant simplement : « Ton arme est mal aiguisée, j'aimerais mieux être frappé par celle qui m'a servi contre le tyran. » De
ses complices quelques-uns seulement furent punis, les autres reçurent leur grâce ; Claude déclara que désormais il voulait tout oublier et il oublia réellement,
Voulant répudier tous les souvenirs de l'infâme Gaiigula, Qaude ordonna de faire disparaître ses statues; il ne voulut même pas habiter son palais, il se contenta de celui de Tibère, plus modeste et plus simple. Dans les appartements du défunt empereur on avait trouvé deux objets curieux à des titres différents, la cuirasse d'Alexandre le Grand enlevée au tombeau de ce roi victorieux, et un grand coffre rempli du poison le plus subtil qu'on connût alors, le poison Colombin : Qaude garda la cuirasse, il était antiquaire, on comprend quelle fut sa joie, mais il fit jeter le poison à la mer ; on eût dit qu'il pressentait que ce devait être par le poison qu'il devait terminer sa carrière.
Son premier décret fut une amnistie générale; tous ceux que la haine ou la méfiance des précédents empereurs avait chassés de l'Italie y furent immédiatement rappelés : on rendit leurs propriétés, leurs terres, jusqu'à leurs biens meubles aux victimes des confiscations
de Tibère et de Caligula : des statues avaient été enlevées par le dernier empereur à différentes villes de la Grèce et de la Sicile, elles furent renvoyées à leurs légitimes possesseurs.
Une loi qui fut la bien reçue abolit les décrets de lèse-majesté; les nouveaux impôts créés par Caligula furent rapportés; l'empereur déclara par un édit qu'il ne recevrait aucun cadeau des particuliers, et que même il n'accepterait aucun héritage, pour peu qu'il y eut des héritiers du sang, si éloignés qu'ils pussent être. Puis des poursuites sont dirigées contre les délateurs : ceux dont les fausses accusations avaient amené le supplice d'un innocent furent réservés pour les combats du cirque ou pour être jetés aux bêtes fauves. Enfin un décret impérial déclara que sous le règne de Qaude jamais on ne mettrait à la torture un citoyen de Rome.
Le nouveau maître s'annonce bien : le peuple reconnaissant se met à le chérir : quant aux sénateurs, ils avaient dès le premier jour du règne fait leur possible pour qu'on oubliât leur opposition primitive : titres d'honneur, droits extraordinaires, ils ofifrent- tout à Claude et Claude les refuse ; ils le supplient d'accepter
au moins le titre de Père de la patrie que poi tait Auguste, Claude répond qu^il n^en est pa digne. Tous ces refus faisaient éprouver au sénateurs de cruelles angoisses ; le maître étal irrité contre eux, il avait sujet de Têtre, san: doute il allait se venger et quelle serait sa ven geance ?
Ce fut de rester un mois sans aller au sénat^ sans parler aux sénateurs tremblants. Au bout de ce temps, Claude jugeant suffisamment punis ces tristes conspirateurs vint prendre place au milieu d^eux et les traita mieux qulls n^étaient habitués de l'être par les précédents empereurs. Un d'entre eux tombait-il malade, Claude allait en personne le visitqr et le consoler ; un autre célébrait-il quelque fête de famille, Claude y assistait en simple invité ; aussi toutes les préventions s'évanouirent-elles bientôt et, de l'aveu même de Suétone, Claude fiit universellement aimé.
Il le méritait réellement par son zèle, son amour de la justice, son désir de faire le bien. Le simple récit àî^ un fait -divers d'alors nous le montrera tel qu'il était, toujours préoccupé de se rendre utile à la chose publique : « Lors du redoutable incendie qui vint à dévorer le
OJ -
Père de la piaf quartier Emilien, Claude, dit Suétone, reî
repond qullDfii pendant deux nuits dans le local des distril
s faisâjenî qiro^ ^Jqj^ç . voyant que la foule des soldats et c
angoisses; kiD^ esclaves était insuffisante, il chargea les n
ivà sujet àJt. gistrats d'appeler à Taide tout le peuple c
r et quelle sefiïj quartiers voisins; et plaçant devant lui c
paniers remplis d'argent, il exhorta tout
fois sans alk^^ monde à combattre le feu, donnant à chac
rstranbtoi la juste récompense de ses efforts. »
mmt ^^ Son esprit de justice le porta égalemeni
iratcurs ^int F restituer leurs biens héréditaires aux prin
les traita ï0'' alliés de Tempire qu'en avait dépouillés le
ire par te f^ price de Caligula : Antiochus recouvra la p'
i\ tombait-il ^ session de la Cômagène, Mithridate TArmén
e le visiter fii^ un autre Mithridate obtint le Bosphore Cimr
I fluelflucft* rien sur lequel ses ancêtres avaient régné,
-jjjjpleiiiïï * que Claude retira à Polémon, roi de Pont
ouireùtà^' qui il donna en échange une portion de la
-, * p flaiïi lîcie. Il ne pouvait non plus laisser sans récc
pense le dévouement d'Hérode Agrippa
^ ^ avait si efficacement travaillé à lui faire obte
'A faiiï'^^ 1^ pouvoir suprême; il lui rendit le royau
M^ ^^ Judée, tel que Pavait possédé son ai
' . jjj^ Hérode le Grand, et donna de plus quelq
kl* ue ' ' ^ terres à son jeune frère Hérode. Toutes ces r
^^ ? Alviît titutions ou donations, comme on voudra
appeler, étaient d'une sage politique; ces pro* vinces nouvellement annexées à l'empire, et entre autres la Judée, avaient conservé un vif désir d'indépendance ; il suffisait pour les satisfaire de leur conserver une apparence d'autonomie, et l'Etat romain trouvait un grand avantage à n'avoir pas à régenter ces multitudes à peine domptées, et à n'avoir de relations qu'avec des princes vassaux, assez intelligents pour comprendre que l'obéissance était plus avantageuse que la révolte.
Mais au moment même où Claude avait pris en main le pouvoir, la guerre régnait aux extrémités de l'empire; les Germains toujours remuants avaient franchi les fossés de Drusus. Bien que toutes les aigles perdues par Varus eussent été, sauf une, successivement reprises, le souvenir de la victoire d'Arminius n'était pas encore éteint en Germanie; une vigoureuse expédition de Sulpicius Galba arrêta l'élan des envahisseurs. Au milieu même de cette campagne, l'armée romaine apprit la mort de Caligula et l'avènement de Claude; quelques officiers mécontents voulurent opposer au nouvel empereur leur général Galba ; mais Galba eut le bon esprit de rester fidèle et de mépriser
ces offres imprudentes. Claude lui en sut toujours gré : un autre César Taurait fait disparaître comme un rival futur.
L'armée romaine commandée par Galba et par Gabînius continua son expédition; elle battit les Cattes, une des plus puissantes tribus germaines, et Gabinius put envoyer à Qaude, comme don de joyeux avènement, la dernière aigle de Varus qui fut restée chez les barbares.
En Mauritanie, la mort du roi Ptolémée, victime de Caligula, avait amené un formidable soulèvement; Suétonius Paulinus, envoyé pour protéger les colonies romaines éparses dans cette contrée, vainquit les Maures, franchit les montagnes de l'Atlas et parvint jusqu'aux bords de ce fleuve mystérieux du Niger que l'œil d'un autre Européen (Mungo-Park) ne devait contempler que dix-sept cents ans plus tard. Néanmoins telle était l'exaspération et la ténacité de ces peuplades sauvages qu'une seconde expédition dont la direction fut confiée à Cn. Hosidius Géta se prépara pour l'année suivante.
On n'a pas oublié qu'un décret rendu par
Claude à son avènement avait rappelé tous les exilés; au nombre de ceux-ci se trouvaient deux sœurs de Caligula, Agrippine et, Julie; on leur avait rendu leur immense fortune, et Claude les recevait volontiers dans son intimité ; c'étaient en effet ses nièces ; Tune, Agrippine, devait plus tard être sa femme; l'autre, Julia, affichait effirontément à Rome le scandale de ses mœurs; parmi ses nombreux amants le plus connu était l'austère et opulent philosophe Sénèque. La conduite impudente de Julia, le soin qu'elle paraissait avoir derechet* cher l'affection de Claude effrayèrent l'impératrice Messaline; Julia fut renvoyée en exil. Se*. , nèque, son complice, fut, à son grand désespoir, relégué dans la sauvage île de Corse ; ce^ fut de là qu'il adressa à Polybe, affirandii de , l'empereur, cette célèbre Consolation^ éter^iel témoignage de sa servilité.
Il y avait quelques mois que Claude gouver-^ . nait l'empire romain ; le moment des élections consulaires était arrivé, Claude ne pouviôt ♦ manquer d'être choisi comme consul : il le &t ' en effet et on lui donna pour collègue C. Largus; mais cette fois Claude ne voulut accepter le
consulat que pour deax mois, et, en sortant de charge, il tint à honneur de jurer comme un simple particulier qu'il avait honnêtement et loyalement rempli ses fonctions.
Cependant TAfrique recommençait à s'agiter; quelques troubles en Numîdie avaient été promptement réprimés, mais la Mauritanie s'était de nouveau précipitée dans une lutte acharnée. Les Romains s'y attendaient, et Salabe, chef des Maures, ne put résister au nouveau général des troupes impériales, Cn. Hosidius Géta. Vaincu, il s'efforça d'entraîner son ennemi jusque dans les sables du grand désert, espérant bien que la chaleur et surtout la soif en auraient promptement raison. Peu s'«i fallut qu^il n'en fut ainsi : imprudemment engagée dans les plaines arides du Sahara, l'armée romaine, brûlée par le soleil, décimée par le simoun, se trouva bientôt privée d'eau. Alors, Hosidius Géta eut recours à un magicien qui par ses enchantements fit tomber sur les Romains une pluie abondante qui leur rendit toute leur vigueur. Etonnés de ce prodige et se voyant de nouveau serrés de près par leurs ennemis,- les Maures demandèrent à déposer les armes et reconnurent la puissance romaine.
Un décret impérial forma de leur pays deux provinces : la Mauritanie Césarienne et la Mauritanie Tingitane.
A ce propos Claude fît quelques règlements concernant les gouverneurs de provinces, pour fixer le temps de leur départ, et Tépoque où ils devraient déposer leurs fonctions. Une partie de ces gouverneurs était choisie par le sénat, les autres Tétaient par l'empereur. Or, il était d'usage que ceux qu'avait nommés l'empereur vinssent lui en faire leurs remercîments dans le sénat; Claude voulut détruire cette coutume, « car, disait-il, ce n'est pas à eux à me remercier, comme si je leur avais accordé une grâce qu'ils désiraient : c'est moi au contraire qui suis leur obligé de ce qu'ils veulent bien porter une partie du poids des affaires .dont je suis chargé; et je le serai encore plus s^ils gouvernent comme ils le doivent. »
Malheureusement la fin de cette année glorieuse sous le rapport militaire fut marquée par deux tristes événements, une famine à Rome et une révolte en Dalmatie. Depuis longtemps déjà l'Italie couverte de villas et de parcs de luxe ne produisait plus assez de blé pour la consommation de cette immense agrégation
d'êtres humains qui constituait Rome; on y suppléait par de nombreux envois de grains qui partaient des différents pons d'Afrique, principalement d'Alexandrie et de Tunis. Quand ces arrivages venaient à manquer, c'était la famine à Rome, la ruine pour les citoyens de médiocre condition, la mort pour les pauvres. On peut juger du reste de quelle importance il était que les magasins publics fussent toujours bien approvisionnés, en réfléchissant que depuis César les magistrats de Vannone dismbuaient tous les jours à prix réduit et souvent même gratuitement le blé nécessaire à la subsistance de 32o,ooo citoyens adultes. Or, il n'y en avait que 420,000 domiciliés à Rome. Joignez à cela les affranchis qui avaient perdu leur protecteur, qui n'avaient plus la ressource de la sportulc, et vous serez effrayé de voir que le peuple-roi n'était plus qu'une immense tourbe de mendiants.
Grâce à l'activité de Claude des flottes allèrent chercher dans toutes les parties de l'empire romain les grains nécessaires à la subsistance de la capitale; mais les abords maritimes de Rome n'étaient pas faciles, les rivages voisins étaient sans bon port, sans abri sûr.
Claude, témoin de cette difBculté qu'éprouvaient tous ses navires à atterrir sur les côtes du Latium, conçut Tidée de créer à Pembouchure du Tibre un gigantesque port de commerce; ce fut le port d'Ostîe. Les travaux furent longs et pénibles, mais Claude s'y intéressait vivement, et il allait souvent les visiter en personne pour stimuler l'activité des architectes. Comme on était fort embarrassé pour commencer en mer les fondations d'une jetée, il "eut l'ingénieuse idée d'employer pour base des travaux un gigantesque navire qui, construit spécialement pour transporter d'Egypte à Rome l'obélisque de Caligula, n'avait plus de destination. Un phare dans le genre de celui d'Alexandrie devait guider la nuit la course des navigateurs. Pendant une des premières visites de l'empereur à Ostie, on y prit un monstre marin, un ourqùe, animal quasi fabuleux qui étonna vivement les Romains et dont nous allons laisser raconter la capture à Pline l'Ancien qui en fut k témoin oculaire.
« On a vu jusque daris le port d'Ostie un ourque auquel l'empereur Claude livra combat : il y était venu pendant qu'on travaillait au port, attifé par le naufrage d'une cargaison
— 7* de cuirs de la Gaule; il s^en nourrit pendant plusieurs jours, et il s'était creusé dans les basfonds une sorte de canal, de manière que les sables amoncelés le mettaient dans l'impossibilité de se retourner. Une fois qu'il était à la recherche de sa nourriture, les flots le poussèrent sur le rivage, et son dos s'élevait audessus de l'eau comme une carène retournée.
L'empereur fit tendre de nombreux filets ^ .l'entrée du port, et lui-même marchant ave^ les cohortes prétoriennes, il donna au peuple le spectacle de ce combat. Le monstre ft|t assailli par des barques d'où les soldats faisaient pleuvoir une nuée de traits, et j'fii \u moi-même une des embarcations submergée par l'eau dont le souffle de l'ourque l'avait remplie. »
A. la même époque on se mit à rechercher différentes sources abondantes pour les amener à Rome ; mais ces travaux durèrent longtemps ainsi que le dessèchement du lac Fucin, diificile entreprise devant laquelle Jules César luimême avait reculé. Cette dernière opération était dirigée par Narcisse, affranchi de l'em- ,pereur; et, à ce propo^s, peut-être ne serait?il pas inutile de* dire quelques mots des princî-
paux affranchis qui formaient rentourage ordinaire de Claude.
La plupart des historiens modernes, Beulé et Champagny entre autres, ont, à la remorque de Tacite, vivement reproché à Claude cette société servile; Beulé cependant ne laisse pas de faire remarquer que les affranchis représentaient à répoque des Césars la culture de Tesprit et la beauté plastique -, ils appartenaient pour la plupart à ces races fines et délicates qui peuplaient la Grèce et les côtes de la molle lonie ; beaucoup tiraient leur origine de grandes familles, de familles royales même que la conquête romaine avait précipitées du trône dans l'esclavage. Adoptés. par les vainqueurs auxquels le sort des armes les avait attribués, élevés avec les enfants de leurs maîtres ils finissaient par faire presque partie de la famille. Sur les inscriptions fiinéraires on rencontre souvent des épitaphes d'affranchis nous apprenant qu'ils avaient été élevés paternellement par leurs maîtres et qu'ils leur tenaient lieu de fils (loco jilii habebantj. De nos jours encore on peut voir en Orient quelque chose d'analogue; nombre de grands, fonaionnaires de Turquie et d'Egypte ont commencé dans
rintérieur des palais par nettoyer les pipes ou préparer le café, et le sultan lui-même ne rougit pas d'être appelé le fils de Tesclave.
A Rome, du temps de Claude, les affranchis ne pouvaient pas arriver à toutes les fonctions, sunout à celles qui étaient à la nomination du sénat; mais il y avait beaucoup d'emplois semi-officiels, de charges nouvelles et peu définies, telles que procurateur des provinces de Tempereur, intendant du fisc impérial, etc., que Tempereur pouvait leur confier. Grâce à ces fonctions, quelques-uns doués d'un esprit plus vif que les autres purent acquérir d'immenses richesses et une véritable influence. Aussi les )alousait-on et bien des gens s'irritaient- ils de voir l'empereur préférer souvent leur société à celle des grands seigneurs romains, des patriciens ou des hommes illustrés par les grandes charges de l'empire. C'était cependant tout simple et fort juste : pendant tout le commencement de sa vie le pauvre Claude avait été fort n^Ugé par les personnages importants, il n'avait guère eu d'autre société que celle des affiranchis; il arrive au pouvoir, il est bien na-^ turelque ces fidèles des mauvais jours le suivent
■- 74~ et profitent de sa prospérité; et cependant voici que tout le monde se déchaîne contre eux (quand on n^est pas en leur présence) :
les affranchis, s'écrie-t-on, c'est le retuf 4u genre humain, ce sont des esclaves à peine dégrossis, des greniers à coups de fouet, des pendards, des marauds 1
Halte*là I Térence, h charmant poëte, ét^il un afiranchi, Phèdre le fahuUste un affr^M^iclâ, Tiron, Tinvoîteur de h sténographie^ u» affranchi, Horace, lui^fliême, le fils d'un affira^rt chi!
Or, les affranchis de Claude, sans avoir le génie de Térence ou d'Horace,* n'étaient pas non plus des hommes ordinaires ; ils pouvaient avoir des vices, être ambitieux, avides, orgueil* leux, mais il n'y a pas besoin d'être affi^ançhi pour avoir tous ces défauts-là. Sénèque s.iek un bien grand éloge de. Polybe, l'affranchi secrétaire de Claude; le sénat a insisté auprès d^ Pallas et de Narcisse pour faire accej^er à lun les insignes de la questure et à l'autre ks ornements de la préture. Il est possible q/^ d'anciens esclaves ne méritassent pas tous c^ honneurs, mais, franchement dans ce ca$4à, quels seraient les plus mépri$abJ/es d^ Polybe
au de Sénèque, de Narcisse et de Pallas ou des sénateurs ?
Narcisse, Pallas, Polybe, Myrrhon, Félix, Harpocras, Posîdès et Xénopbon, voilà les pt^dpaux afilranchis de Claude.
Narcisse, le plus connu, celui qui écrivait les lettres intimes de Claude, qui était à la fois auprès de lui comme une sorte de premier misistre et d^homme de confiance, paraît avoir été originaire des colonies ioniennes de l'Asie Mineure; les auteurs les plus hostiles à ce personnage n'ont pu lui refuser d'abord un entier dévouement à Claude et à llnfortuné Britannicus, puis une véritable austérité de moeurs ; îl est vrai que Juvénal dit qu'il était eunuque, mai& ce satirique avait si mauvaise idée de la nature humaine qu'il ne pouvait guère comprendre la régularité et la pureté de la vie sans cette condition. Le grand reproche qu'on fait à Narcisse c'est d'avoir aimé l'aident, mais on ne nie pas qu'il n'ait été laborieux, assidu à ses devoirs, et enfin qu'il n'ait travaillé sérieusement à la bonne administration des affaires de rEtat.
Pallas, intendant du palais, était un ancien esclave d- Antonia, la mère de Claude; il avait
été élevé avec le prince^ en qualité de menia^ dirions-nous, si nous parlions du moyen âge; il descendait réellement d^une ancienne famille d'Arcadie; les flatteurs et le sénat déclaraient même qu'il était issu des rois de ce pays. Il fut probablement Pâmant d'Agrippine; en tout cas ce fat à son influence qu'elle dut de rem^ placer Messaline.
Félix, frère de Pallas, célèbre par sa beauté, fut successivement, selon Tacite, le mari de trois reines ; il eut la charge de procurateur de Judée et de Syrie, et il passait pour avoir faitj^ au détriment de ces deux provinces, une scanf daleuse fortune.
Polybe, au contraire, un des secrétaires et le collaborateur de Claude dans ses études littéraires, passait pour désintéressé ; il eut le mal-^ heur d'avoir pour Messaline une affection réelle, un fidèle attachement qui ne fut pas payé de retour, du moins sous le rapport de la fidélité. Il était affable, obligeant, modeste i cependant le peuple ne l'aimait point : il n'était pas riche et dépensait peu. !
Le favori de cette plèbe romaine qui ne demaindait que panent et circenses, estait Harpocras, vaniteux personnage qui ne sollicita de
Claude qu'une faveur, celle de se ruiner en donnant au peuple des spectacles, des courses de chars et des combats de gladiateurs.
Myrrhon, Feunuque Posidçs ont moins fait parler d'eux : Myrrhon fut successivement Tobjet de Taifection, puis de la haine de Messaline; Posidès suivit Claude dans son expédition de Bretagne; il fit partie, pour employer une expression bien moderne, de Tétat-major impérial, ce qui lui valut une des plus hautes récompenses militaires, la lance d'honneur, hasta pur a ; était-elle bien méritée ? on en doutait à Rome> comme en pareU cas on douterait de nos jours.
Gtons encore Xénophon, médecin grec attaché à la famille impériale, le rival de ces deux frères Stertinîus dont l'un exigeait de Claude 600,000 sesterces (122,275 francs) par an pour lès soins qu'il lui donnait.
Un esclave de Claude, qui fut sans doute également affranchi, car on le voit exercer la charge d'intendant fdispensatorj de l'Espagne citérieure, Drusillanus Rotundus, était célèbre par son luxe : il possédait entre autres raretés un plat d'argent pesant 5oo livres; pour le faire il avait fallu construire exprès un atelier
de fonderie, et le reste du service de tabfe était à Tavenant, ce qui inspire à Taustérité de Pline 1^ Ancien une légitime indignation,
Calliste, qu'on a souvent mis au nombre des affranchis de Claude; était un affranchi de Caligula ; sous ce prince il s'était rapprodié de Claude, et alors que tout l'entourage impérial s'amusait à bafouer l'oncle de Tempereur, Calliste, au contraire, le traitait avec respect ; il s'était fait le courtisan de cette infortune. Claude ne l'oublia pas, et quand il fot empereur, il crut s'honorer en faisant de l'affranchi Calliste son confident et son ami. .
Cette courte énumération suffira pour donner une idée de ce qu'étaient ces affranchis, ces césariens, comme on les appelait; assurément ils n'étaient pas sans reproches, ils avsdent pris un trop grand pouvoir sur l'esprit de l'empereur ; cependant on doit recoïinatoe que soas leur administration des conquêtes glorieuses furent faites au nord comme au midi, de grands travaux exécutés dans l'intérêt public, de bonnes lois promulguées, et qu'enfin entre ces mains serviles l'empire romain ne perdit rien de éa grandeur ni de sa majesté.
A peine la famine dont nous parlions plus haut vœait-elle d^être conjurée par les soins de l'empereur qu'une révolte éclata en Dalmatie. On a donné comme cause à ce soulèvement la mort de Silanus, beau-père de Messaline (époux de sa mère Lépida), qui avait joué vis-à-vis de l'impératrice le rôle dédaigneux d'Hippolyte- Victime de la haine et des artifices de Messaline^ Silanus, impliqué dans une conspiration, feit condamné à mort comme coupable d'avoir comploté le renversement de Claude et le massacre de la famillç impériale; et c'aurait été pour le verger qu'une révolte aurait été préparée par Purius Camillus Scribonianus, et par ce Minutianus que nous avons vu aspirer à l'empire après la mort de Caligula ; nous n'en croyons rien, pendant toute la durée de l'empire romain on vit de ces révoltes militaires : dès qu'un général se croyait sûr de son armée, il convoitait le titre d'Auguste; souvent on échouait, quelquefois on réussissait, et les ambitieux espéraient toujours.
Malheureusement pour Scribonianus et pour Minutianus leurs troupes les abandonnèrent avant même de lever le camp pour marcher contre l'armée envoyée par Claude. Scribonia-
nus se vit forcé de se réfugier dans i^e d^Issa^ où il fut tué par un centurion nommé Volaginius. Qaude, et c^était pour Tépoque une bien grande humanité, voulut qu^on épargnât la famille de Scribonianus, et qu^on lui laissât tous ses biens : quant à Minutianus, pensant que Fempcreur ne lui ferait pas ^âce une se»
coude fois, il se décida à se tuer lui-même. Un autre conjuré, Calcina Pœtus, personaa^ consulaire, est devenu célèbre par Théroisme de sa femme Arria, qui ne voulut pas de la vie qu^elle ne pouvait obtenir que pour elle seule de Tamitié de Messaline.
Rinsioo dt& titres de citoyen. Mort de hiKa. Expédition de Brmgne, Voyage de l-empeteur. Son trionspiie. Réunion de la Judée à l'empire. Révolte d'Asinius Gallus. AppalâSôn d*une Se dans la mer Egée. 42^ 43, 44, 45. 46'.
La troisième smnée de son règne, Claude partagea les fonctions de Cdfisùl avec Vkellius, riche Romain qui lui était entièrement dévoué et qui fat le père d'un empereur. Le commencement de cette année fat marqué par la suppression de plusieurs fêtes et sacrifices qui faisaient perdre aux rares travailleurs qui se trouvaient dans le peuple romain un temps qui pouvait être mieux employé. Une autre opération non moins importante, la révision des titres de citoyen romain fat Tobjet de toute la sollicitude de Tempereur; il voyait avec
* Dion Casûus, l. 69. — Pline, 1. 3. — Eatrope, V. Cl. — - Onuphrc, infast. — Sénèqne, Quest naty 1. 2. — Tadte, Annales, 1. XII. — Zonaras, 1. XI. — Eus^, Cœsariensis historia. — Hieroaymi, Chronicon,
peine ce droit de cité appartenir souvent à des hommes méprisables. On fit une exacte recherche de tous les citoyens mal famés, et on leur enleva le titre qu'ils déshonoraient; à côté de cela, Claude accorda facilement aux alliés et aux étrangers ce même nom de citoyen qu'il enlevait si rigoureusement à ceux des Romains qui en étaient indignes; Tesprit supérieur de Claude devançait son époque, il comprenait que la nationalité, ce hasard de naissance, est vraiment peu de chose, que mieux valait un Gaulois ou un Germain rempli d'honneur et de vertu qu'un Romain avili et dégénéré, qu'un homme enfin ne vaut pas moins qu'un autre parce qu'il est né sous un ciel différent. Sénèque et quelques historiens blâment vivement Qaude d'avoir donné droit de cité à des Gaulois et à des Espagnols; d'autres empereurs l'ont fait également, et, comme le remarque Tillemont, saint Augustin les en a loués. Voilà la justice de l'histoire.
Un regrettable événement attrista les premiers jours de cette année. Bien que Claude ne l'eût pas ordonné, Messaline fit tuer Julia, fille de Drusus^ déjà condamnée à l'exil. Ce qui peut expliquer ce fait et quelques autres
analogues que nous verrons plus tard, c'est que Claude qui avait confiance en sa femme et en ses affranchis leur laissait souvent la disposition de son cachet fsigillum) dont Tapposîtîon donnait Tauthenticité à des ordres qu'il aurait assurément répudiés, et la plupart du temps ces meurtres demeuraient ignorés de Tempereur autour de qui Fimpcratrice savait imposer le silence.
Auguste ni ses successeurs n'avaîent voulu continuer la conquête de la Bretagne commencée par Jules César, mais des insultes commises envers des citoyens romains, des réclamations menaçantes de la part de plusieurs chefs de ce sauvage pays, au sujet de transfuges qu'ils voulaient que l'empereur leur livrât, rendirent une nouvelle guerre inévitable ; un de ces Bretons réfugiés, nommés Bérique, décida Claude à l'entreprendre sans retard. Aulus Plautius, qui commandait les troupes en basse Germanie, reçut Tordre de passer dans la Bretagne avec quatre légions : Vespasien, le futur éih|>ereur, devait être son lieutenant. Qaude aimait beaucoup Vespasien, et, comme il avait su qu'il avait éprouvé de grands revers de for-
tune, il avait voulu se charger de Tédncatbn de son fils Titus, qui fut élevé au Palatin^ et qui devait être le compagnon de jeux et d'é* tudes du propre fils de l'empereur, Gennanî" eus (plus tard appelé Britannicus, après le triomphe de son père au retour de Texpédition de Bretagne). Mais cette guerre lointaine^ rOcéan à traverser, la crainte de ces Bretons à peine connus du monde ancien, tout cela sou^ riait peu aux légions de Germanie qui disaient liautement qu^elles ne partiraient pas* Qatlde^ informé par Plautius de ces velléités de révolte, envoya auprès de lui son homme de confiance, Narcisse. Narcisse, voulant faire Phommc dMmportance, eut Tidée malencontreuse de haranguer les troupes : furieux, les soldats, dont beaucoup n'étaient peut-être cependant que des fils d'affranchis, Taccablèrent d'injures, ils interrompirent son discours par ces rudes apostrophes que s'adressaient les esdaves pendant les mascarades des saturnales; mais, néanmoiniSi ils obéirent; le camp fiit levé rapidement, et bientôt quatre des meilleures légions comnmndées par Plautius et Vespasien s'embarquèrent pour la Bretagne. Les Romains malgré une assez vive résistance triomphèrent de leurs ad-
versaires; tout le sud de la contrée depuis TO céan jusqu^à la Tamise fut promptement con-?
cuis ;. là Plautius s^arrêta, il avait perdu dans de nombreux combats une grande partie de sts troupes; et les Bretons du nord venaient en foule apporter à leurs frères du midi Tappui de leurs lourdes haches. Plautîus, pour pouvoir continuer Poffensive fit demander des renforts à Qaude : Qaude répondit qu^il viendrait lui-
Il s'embarqua en effet au port d'Ostie vers la fin de )uiUet^ après avoir laissé le soin du goavemement à Vitellius son ami ; une tem- |3ête sur les côtes de Ligurie, un violent ouragan occasiomrë par le mistral dans, les parages des Strœcfaadcs (îles d'Hyères) retardèrent son arrivée à Marseille. De làj il traversa la Gauk pcnir gagner Boulogne«sur«Mer (Gesoriacum) <ïà Pattendait Tarmée de secours réunie par ses ordres. Cette campagne fut courte^ les éléphants de guerre qui . suivaient Temp^reur cc^ntribuèrent beaucoup au succès par la terreur qu^ils inspirèrent aux Bretons (6) ; la ville principale des Biretons^ Camaloduoum (aujourd'hui Mal- :den)^ &t csnlevée d*assaut, deux ou trois l^atailles heureuses eurent raison des dernières
résistances et Qaude quitta rAngletorre pactfiée après y avoir passé seulement seize jours.
Pendant cette guerre on remarqua surtout les talents militaires de Vespasien, qui à la tête d^un corps d'armée séparé livra trente batailles, prit vingt villes, et conquit enfin Pile Vectis (de Wight). L'empereur en quittant la Bretagne en confia le gouvernement à Aulus Plauiius qui continua ses triomphes et soumit, monté sur utie escadre de galères^ la célèbre île de Thulé (une des Orcades), Vultima Thule d'Horace; de sorte qu'au septentrion l'empire romain n'eut pour bornes que les limites de l'univers,
Claude revint à Rome sans se hâter; il voulait visiter les provinces de l'Adriatique.; il fit en conséquence tout le tour oriental de l'Italie, parcourut successivement les côtes depuis le Brutium jusqu'à la Cispadane; là il remonta le cours de i'Eridan jusqu'auprès de Mantoue et gagna les grandes plaines qui s'étendent au pied des Alpes Gottiennes. Pendant le cours de ce voyage, il donna le titre de roi à Cottius, petit prince tributaire de Rome, dont les Etats comprenaient les importants défilés des Alpes Ck>ttiennes, le pas de Suze. Puis il s'achemkia
iéiitement vers Rome, bien qu^il s'y sût atteadu ]^ar un magnifique triomphe. Il n'y rentra qu'après sk mois d'absence.
Peu de cérémonies étaient plus ^endides et plus imposantes que le triomf^e romain ; que devait-ce donc être quand le triomphateur c'étdt Tempereur lui-même. Le triomphe de Qaude dépassa tous les autres. Un ornement fasqu'alors inc<mnu dans ces cérémonies y briUà au milieu de Tallégresse universelle ; ce qui attirait tous les regards ce n'étaient pas les richesses enlevées à l'ennemi, les dépouilles glorieuses prix de cinquante batailles, les capûk avec leurs vêtements de peaux de bêtes et leur coifiFure étrange de cheveux hérissés ; c'étaient autour du triomphateur deux longues rangées d'hommes joyeux, les exilés qu'il avait rappelés, voulant relever encore l'éclat de. sa pompe triomphale par la clémence, cette vertu trop âtangère aux âmes romaines.
En avant du cortège marchaient les hérauts vêtus de trabées de pourpre brodées d'or, les musiciens sonnant les uns dans leurs longs clairons d'airain, les autres dans de grands cors d'at'gent de forme recourbée : puis défilaient lentement les captifs, quelques»uns portant en-
core autour du cou le collier d'or, insigne ' du commandement chez les Bretons, les grands chariots de combat, principale défense de ces barbares, chargés au lieu de guerriers, des 3,000 livres d'argent, tribut que devait payer chaque année la Bretagne vaincue *, enfin les étendards et les insignes de guerre enlevés à Fennemi.
Après venaient, portées par d^illustres citoyens, ces couronnes d'or que chaque province à Tenvi envoyait au triomphateur : on remarquait surtout celles qu'avaient offertes TEspagne citérieure et la Gaule transalpine, et qui pesaient la première 700 livres et la seconde 900. Des pontifes, des augures suivaient en chantant les hymnes consacrés à la grandeur de Rome.
Enfin s'avançait le char impérial attelé de quatre chevaux blancs rangés de firont, et sur le char Claude lui-même revêtu des ornements triomphaux, mieux mérités cette fois qu'ils ne l'étaient d'ordinaire par les empereurs. Son firont portait cette simple couronne de feuilles de chêne, la couronne civique, qui était restée toujours la plus belle et la plus précieuse ; sur un coussin de pourpre brillait auprès de lui la
cQuroiuie navale. aux rostres d'or. Il était en<-. touré des exilés et des sénateurs qui s'étaient portés à sa rencontre les mains chargées de branches de palmier ou des verts rameaux du laurier.
Derrière son char, sur un quadrige plus simple. Ton voyait une femme vême de blanc, d'une robe aux draperies chastement tombantes : ses cheveux^ roulés en bandeaux largement ondulés. et s'abaissant sur. la nuque pour former un chignon bas, étaient d'un noir brillant, elle avmt le teint brun, le cou large et puissant, le front bas; ses yeux grands ouverts, presque ronds, avaient l'éclat phosphorescent de ceux d'une tigresse, et se détachaient bizarrement sur le calme ensemble de la physionomie, masque que trouait la vrille ardente de ce regard. Cette femme c'était l'impératrice Messa* line (7). Elle était suivie d'un groupe de généraux et de tribuns militaires qui avaient par leur vaillance dans cette guerre mérité les orne^ieats triomphaux; ils marchaient à pied, précédés par un personnage consulaire, Crassus Frugi, à qui sa bravoure extraordinaire avait mérité cet honneur, et qui, revêtu d'une toge de pourpre brodée de branches de palmier d'or,
montait un cheval dont le harndchetnent était tout orné de phalères.
Puis venaient les gardes prétoriennes aux casques précieusement ciselés, les légions i>esamment années, les Germains amis aux loorguefs tresses blondes, aux moustaches pendante3, les envoyés des G)raniens, cette tribu bretonne qui avait aidé les Romains dans leur conquête, les auxiliaires des pays du nord, les Gaulois de la Belgique^ commandés par leurs rois ou leur^ chefs ; et lentement, à travers les faubourgs et les rues de la Rome impériale, sur les grandes voies pavées de larges dalles se déployait au soleil dltalie cette pompe triomphale : toutes les maisons étaient enguirlandées de fleursi, parées de tentures de soie ou de lin, dans char que rue Tencens fumait sur des trépieds de bronze, et au Capitole, au sommet de Tescalier aux cent marches de marbre, les vestales couvertes de longs voiles blancs et les membres des quatre grands sacerdoce parés des bandelettes sacrées attendaient, pour Tin*troduire dans le temple de Jupiter Capitolift, le triomphant empereur trois fois glorieux et clément!
Le soir de larges distributions de vivres.