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d^lmik et d'argent finrent feites nonaux citoyens, mais même à cette foule sans nom et sans patrie qui pullulait dans les basfonds de la dté, mais même aux esclaves assez heureux pour avoir pu, à la faveur de cette fête, s^écha|^>er de la maison de leur maître, ou peut*être même de P^gastulum. Quelques ftrurs êptès un décret du sénat conféra le surnom de Britannicus à Claude et au jeune fils que lui avait donné Messaline quatorze jours après son avènement au trône et qui s^était jifôqu^alors nommé Germanicus, comme son oncle.
Reconnaîssant de la part qu^avaient prise tes sénateurs à son entrée triomphale, Claude leur abandonna le droit de nomma* les gou- Venksurs des deux provinces d'Achaîe et de Macédoine; à leur demande il restitua aux questeurs le soin de garder le trésor public et de veiller au maniement des deniers de l'Etat.
Maià il se vit forcé de punir les Rhodiens qui s'étaient permis de mépriser les ordres du pouvoir et même de massacrer des citoyens romains qui voulaient les rappeler au devoir. L'île de Rhodes perdit momentanément toutes ses libertés nmnicipaies, châtiment bien doux
en comparaison de edoi que leur aurait inipoèé un Tibère ou un Caligula.
La cinquième année du règne de Claude ne fat pas remarquable par de grands événements;' quelques sages réformes furent cependant opérées. Il était d'usage depuis Tibère qu'au renouvdlement de Tannée tous les sénateurs prêtassent individuellement serment à Piempereur : Claude les dispensa de cette formalité; pour Tordre des sénateurs comme pour les autres ordres un seul, membre dut à Tavenir prêter serment au nom de tous.
Depuis longtemps il était permis à tout le monde d'élever des statues dans la ville. Aussi, la mode s'en étant mêlée, les places, les rues étaient-elles remplies d'un véritable peuple d'inconnus de bronze ou de marbre. Souvent^ même une famille ruinée vendait ses statues â quelque gens d'une récente opulence qui \sé contentait d'en enlever les têtes et de les remplacer par celles de ses principaux personnages. C'était devenu une véritable dérision, et tous les bons esprits s'en moquaient. Claude fit enlever toutes les statues qui ne représentaient pas un homme vraiment célèbre et dé- '
fendit d'en ériger à Tavenir sans Tautorisation du sénat.
Un gouverneur de province fat puni pour de flagrantes concussions^ et à ce propos l'empereur remit en vigueur une ancienne loi qui dé£^dait de donner a la même personne deux gûuvemema^ts de suite; de plus chaque gouverneur dut en quittant ses fonctions se rendre immédiatement à Rome pour y expliquer ses actes et faire approuver sa conduite.
. Hérode Agrippa , possesseur des deux royaumes de Judée et de Samarie^ était mort en Fan 44, ne laissant que des filles et un fils en bas âge. L'une de ces filles était la célèbre Bérénice connue sous un si £aux aspect grâce au génie de Racine. Son jeune fils aurait dû lui succéder, mais Hérode Agrippa par ses gputs et ses habimdes romaines, ses combats, de gladiateurs et surtout la tendance païenne qu'on lui rqirochait avait profondémem mécontenté les Juifs : une minorité dans ces circonstances aurait infaillibLement amené des révoltes, et l'on sait quels épouvantables désastres occasionnaient les révoltes des Juife. Qaude se décida donc à réunir la Judée à l'em* pire, il y envoya en qualité de procurateur son
affi-anchi Félix; le fils d'Ucrode, notniné comme son père, reçut en compensation la pai- * sible petite principauté de Cbalds, située non loin d^Antioche, avec la surintendance du temple de Jérusalem et le droit de nommer le grand-prêtre.
Le procurateur (8) Félix qui avait ^pôusé Drusilla, une fille du dernier Doi Hérode, ne paraît pas avoir été très-populaire. Tacite déclare qu^il gouverna sa province avec rautorité d^un roi et le caractère d^un esclave. Nous sa-* vons par les Actes des apôtres quUl fit )eter saine Paul en prison et qu^il Vy retint fore longtemps. Il faut cependant dire pcmr la dé^ charge de Taffranchi procur^^ur que Josàphe * reconnaît quHl mit un p&i d^ordre en Judée;) en débarrassant le pays de bandes d^assassins et d^iliuminés. Cette même année une éclipse de soleil arriva le jour même de la naissanco de, Claude; mais comme l'empereur avait eu soin d'en faire avertir le peuple, elle n^occfi^* sionna aucune fi-ayeur ni aucuns troubles^ ' ice qui, sans cette sage précaution, n'aurak pas manqué d'arriver.
L'an 46 s'ouvrit par un demi pour la famille' impériale. Marcus Vinicius, patricien de mœurs
tranquilles, étranger à la politique et allié de Claude par son mariage avec une soeur de Caligula, mourut subitement, probablement empoisonné. Qaude ignora qu^on accusait généralement Messaline de cet empoisonnement.
En tout • cas il regretta sincèrement Vinidus, et Messaline, si elle méritait la redoutable accusation portée contre elle, dut trembler en voyant tous les honneurs que son mari fit rendre dans sa douleur aux mânes de cet in»
fortuné pansnt.
Une étrange révoke suivit de près la mort de Vinidus : il y avait à Rome un vaniteux personnage, Asinius Gallus, du reste issu d'une nqble et ancienne famille, fils d'Agrippine, première femme de Tibère, et par conséquent frère de Drusus fils de Tibère. Cet Asinius était laid, petit, difforme, il parlait mal, il n'^vaijt ni argent, ni amis; cda ne Tempêcha pas de se dédarer empereur ; il était convaincu que réclat de son nom lui attirerait prompte* ment de nombreux partisans. Mais ses espérances furent promptement déçues; il fut remis aux mains de Claude par ceux même qu'il croyait ses partisans; Tempereur voulut bien le regarder comme un fou, et Texil fut la
seule peine infligée à ce maladroit conspirateur.
Vers le même temps fut rendue la loi qui déclara que les affranchis accusateurs de leurs patrons redeviendraient esclaves de ceux qui leur avaient donné la liberté. Cette loi était juste, et fut bien accueillie, car on avait vu souvent sous Tibère et sous Caligula des affranchis profiter de la connaissance qu'ils avaient ou qu'on leur supposait avoir de la vie intime et des sentiments de leurs anciens maîtres pour porter contre eux de fausses accusations , malheureusement quelquefois écoutées par les magistrats.
L'année précédente avait été signalée par une éclipse de soleil; celle-ci fut remarquable par un autre phénomène physique, l'apparition subite d'une île qui sortit des flots de la mer Egée, à quelque distance de l'île de Théra. Ce fut par une nuit orageuse, pendant une éclipse de lune : quelques barques de pêcheurs qui regagnaient le port de Théra virent tout à coup la mer s'agiter en bouillonnant; il en sortit pendant quelques instants de grands jets de vapeur mêlés de flammes ; puis subitement une île de plus d'une lieue de tour émergea au-
dessus du niveau des flots. Ce fait peut se rapprocher des récents phénomènes géologiques de Santorin qui ont tant préoccupé le monde savant, Tîle de Théra des anciens n'étant autre que Hle de Santorin des nKxlemes.
f Jensure de Claude. Admission au sénat des citoyens romains des provinces de la Gaule chevelue. Différentes lois, entre autres, loi sur les esclaves abandonnés. Création des sociétés d'assurance maritime. Le christianisme. Reconstitution du collège des Féciaux. 47 *.
La septième année de son principat, Claude, frappé du désordre croissant des mœurs, voulut y remédier en rétablissant la censure, cette antique institution si grande et si respectée sous la république. Il choisit pour collègue un homme sur lequel il croyait pouvoir compter pour Taider dans ses réformes, Vitellius, et il porta hardiment la main sur tous les abus, les scandales, les infamies, qui souillaient la vieille cité romaine. Suétone et Tacite en parlant des faits qui signalèrent la censure de Claude déclarent que malheureusement les hommes qu'il
^ Dion Cassius, I. LX. — Goltzius, Méd,, p. 41. -* Tadte, Aiifkaless 1. X. — Suétone, Claude. — Vorburgi, Hist. rom, germ.^ Francfort, 1645, t. I.
se donna pour auxiliaires ne furent pas à la hauteur de leurs délicates fonctions. Cependant cette censure produisit réellement un bon effet ; quelques lois utiles furent promulguées et tout se passa en évitant le scandale. Ainsi, par exemple, il y avait dans le sénat beaucoup de patriciens qui devaient en être exclus, soit à cause de Tinfamie de leurs mœurs, soit à cause du désordre de leur fortune; voulant ménager la dignité du premier corps de F Etat, éviter le mauvais effet qu'aurait produit sur le peuple leur renvoi officiel, il les fit officieusement avertir de donner d'eux-mêmes leur démission.
Mais il fallait combler les vides qu'avaient faits dans les rangs des pères conscrits ces démissions volontaires ; or c'était à peine si Rome et l'Italie contenaient assez de citoyens possédant les conditions de fortune, d'illustration et de dignités nécessaires ponr pouvoir aspirer à ces hautes fonctions. D'ailleurs l'empire romain n'était-il pas devenu plutôt l'empire européen, disons mieux l'empire universel du monde civilisé; n'était-il pas juste défaire participer aux honneurs du sénat les plus fidèles au moins de ces peuples alliés ou incorporés^ .
depuis longtemps à PEtat dont ils supportaient les plus grandes charges. Puis, Qaude, qui était né à Lyon, avait toujours conservé une réelle affection pour ces Gaulois dont il était par sa naissance le compatriote; aussi demandat-ilpour eux, pour ceux du moins qui étaient décorés du titre de citoyen romain, le droit d'être admis au sénat. Cela ne manqua pas d'exciter une certaine opposition, du moins chez les Italiens, seuls en droit jusqu'alors de donner des sénateurs à Rome. Il fallut que Tempereur prît lui-même en main la défense des Gaulois, et qu'il se fît leur avocat. Tacite nous a conservé le discours que Claude prononça à cette occasion dans l'assemblée du sénat.
« Ce qui s'est passé jadis pour mes ancêtres, dont le premier, Qausus, Sabin d'origine, reçut en même temps le droit de cité et le rang de patricien, m'encourage aujourd'hui à suivre la même politique et à admettre ici l'élite des honmies de tous les pays. Je n'ignore pas que c'est à Albe que nous devons les Julius, à Camerium les Coruncanus, à Tusculum les Porcins, et sans aller fouiller dans l'antiquité, je sais que nous avons demandé des sénateurs à J'Etrurie, à la Lucanie, à toute l'Italie, dont
nous avons reculé les limites jusqu^aux Alpes pour absorber dans le nom romain non-seulement des hommes isolés, mais même des terres et des peuples. Profonde fut la paix à Tintérieur, florissante notre puissance devant Tétranger, alors que pour alléger les charges de Tempire, nous admettions au droit* de cité les habitants de la Gaule transpadane, et que nous ouvrions aux meilleurs soldats de toutes les provinces les rangs de nos légions, sous prétexte qu'elles étaient dispersées par tout Tunivers. Regrettez- vous d'avoir pris à l'Espagne les Balbus, à la Gaule Narbonnaise tant d'hommes non moins illustres? Leurs descendants sont au milieu de nous, et ils ne nous le cèdent, en rien jpour l'amour de la patrie commune. Pourquoi sont tombées Athènes et Lacédémone, quoiqu'elles fussent toutes deux puissantes par les armes, si ce n'est pour avoir tenu systématiquement à l'écart les vaincus, ne voulant voir en eux que des étrangers ? Mais notre fondateur Romulus avait assez de sagesse pour transformer en un même jour la plupart de ses ennemis en concitoyens. Des étrangers même ont régné sur nous, on a confié des magistratures à des fils d'aflranchis, et ce
n'était pas, comme on le croit généralement par erreur, une innovation, mais bien un usage* de nos prédécesseurs. — Mais nous avons eu à combattre les Sénonais. — Les Volsques et les Eques n'ont-ils jamais marché contre nous?
— Les Gaulois ont pris Rome ! — N'avonsnous pas donné des otages aux Toscans ni passé sous le joug des Samnites ? En tout cas si nous parcourions l'histoire complète de nos guerres, nous verrions qu'aucune n'a été plus courte que la guerre des Gaules. Et depuis, la paix a toujours été loyalement observée. Déjà unis à nous parles mœurs, les arts, les alliances, que les Gaulois nous apportent donc leur or et leur richesse, au lieu d'en jouir pour eux seuls. Sénateurs, tout ce qui nous paraît bien ancien aujourd'hui a commencé par être nouveau :
après avoir pris les magistrats chez les patriciens, on les prit chez les plébéiens, après les avoir pris chez les plébéiens on les prit chez les Latins, enfin chez tous les peuples de l'Italie. Ceci vieillira également, et ce qu'il nous faut aujourd'hui défendre par des exemples est destiné à en servir à son tour. »
Cet habile plaidoyer eut le succès qu'il devait avoir, plusieurs membres des plus illustres et
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des [dus riches familles des Gaules, et notamment quelques citoyens d^Augustodunum (Autun) furent reçus au nombre des sénateurs, et cette concession rattacha plus intimement à l'unité romaine cette nouvelle race vigoureuse et intelligente des Gallo-Romains qui s^était créée depuis la conquête de César et dont lé sang jeune et pur ranima pour des siècles encore le vieux corps épuisé de l'empire romain.
Mais le sénat n'était pas le seul ordre de l'Etat dont les censeurs eussent à s'occuper; l'ordre équestre devait également être soumis à l'examen détaillé de ces réformateurs des mœurs ; Qaude ne recula pas devant la fatigue et l'ennui d'une pareille opération; il eut la patience d'inspeaer un à un les dix mille chevaliers romains qui défilèrent devant lui au Champ-de-Mars, vêtus de leurs trabées de pourpre, la couronne de feuilles d'olivier sur la tête, chacun tenant à la main son cheval équipé en guerre.
Seulement l'institution primitive des chevaliers était bien changée ; pour entrer dans cet ordre, il suffisait, comme on sait, de payer un cens déterminé : aussi la plupart des chevaliers
du temps de Qaude étaient-ils des avocats^ des pommerçants^ même des banquiers, qui auraient été pour la plupart bien embarrassés s^il leur avait fallu seulement hamacho' le brillant coursier que leur avait préparé leur palefrenier ou que beaucoup même s^étaient contentés d^aller louer à quelque maquignop.
A cette revue se présenta un jeune homme généralement méprisé, mais dont le père assurait être complètement satisfait; Qaude ne voulut pas le flétrir, et, comme plusieurs personnes lui en témoignaient leur étonnement, il se contenta de leur dire : « Il a son ccd*seur. » Suétone et bien d^autres lui reprochent cette action ; quant à nous, nous ne pouviMisque Tapprouver; il n'a pas voulu s'inscrire ai faux contre le pouvoir paternel si respecté à Rome, il a incliné devant Tautorité du père la sévérité du censeur : il a bien fait.
Il avait noté d'infamie un autre chevalier :
celui-là avait beaucoup d'amis et des plus haut placés, tout l'entourage de Claude intercéda pour lui ; obsédé de toutes parts Claude finit par céder, « mais, dit-il, en signant l'acte de réhabilitation, la tache subsistera toa^ jours. »»
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L^usure enfin qui dévorait le patrimoine des plus grandes familles fut sévèrement réprimée; un édit défendit expressément de prêter aux fils de famille des sommes remboursables avec intérêt à la mort des parents.
Mais voici maintenant deux lois qui prou*vent bien toute Tintelligence et toute la bonté pit>fbnde de ce César calomnié.
La première c^est la loi sur les registres de Pétat dvil promulguée par le censeur Claude en avance de 1742 ans sur rassemblée législative de France. Enquête sur les mariages, sur les naissances, établissement d^aaes indiquant exactement la filiation et confiés aux soins d^offiders publics, tout était prévu ; malheureusement cette loi gênait trop de monde pour être bien exécutée, on chercha tous les moyens pour Téluder, et il aurait fallu pour y tenir la main un empereur plus sévère ou plus cruel que ne Pétait Claude.
Enfin voici Pétemel honneur de Claude, la loi qui à elle seule mériterait de le faire mettre par la postérité bien au-dessus de ces Titus et de ces Trajan à la réputation usurpée. Qaudc fut le premier et peut-être le seul des empereurs qui eut pitié des esdaves, et non-seulement il
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les plaignit, mais il eut le courage de prendre leur défense et d'élever en leur faveur sa voix impériale. Il fut le précurseur de Tabolition de Tesclavage, il fut le premier Romain qui osa dire au maître : L'esclave n'est pas une chose^ vous n'avez pas seulement des droits sur lui, vous avez aussi des devoirs envers lui. C'était une vraie révolution, dangereuse même pour celui qui la tentait, que de restreindre l'autorité des possesseurs d'esclaves, de leur enlever sur leur chose ce jus abute?idi que le droit romain leur reconnaissait.
Les circonstances dans lesquelles fut rendue la loi dont nous parlons méritent d'être rapportées : les maîtres avaient coutume à Rome, quand leurs esclaves étaient devenus vieux ou infirmes à leur service, de les exposer dans une île du Tibre, l'île d'Esculape, où ils mouraient le plus souvent de misère et de faim; ceux qui n'étaient que malades se guérissaient-ils, on allait les reprendre jusqu'au moment où de nouveau épuisés on les rejetait sur cette île néfaste. Claude, indigné de cette inhumanité, déclara que les esclaves vieux ou malades qu'on exposerait ainsi en les lai.ssant sans soins seraient libres de plein droit, et de plus que
leurs maîtres seraient condamnés à une fcHte âthende. Grand émoi parmi les possesseurs d^esclaves : on n'obéira pas ; Tesclave est à eux comme un cheval ou un bœuf, ils en feront ce qu'ils voudront. Mais cette fois Claude est ferme, il ne cède pas et il veille à faire exécuter la loi : des maîtres qui ont encore jeté leurs esclaves malades sur l'île d'Esculape sont condamnés à payer l'amende. Furieux, ils ne veulent pas s'avouer vaincus : quelques-uns plus hardis et plus irrités que les autres font tuer leurs esclaves hors de service. Claude l'apprend, il s'indigne; ses licteurs partent aussitôt, s'emparent de ces maîtres barbares, les entraînent à l'Esquilin, la place de Grève de l'ancienne Rome, et là, ce que l'antiquité n'avait jamais vu, Claude, à la grande indignation des légistes et des magistrats, condamna comme homicides des citoyens qui n'avaient tué que des esclaves. Cette fois Claude fut obéi.
Le développement du commerce attira aussi toute l'attention de notre zélé censeur. Déjà, pour épargner à Rome ces famines qui la désolaient si souvent, il avait accordé des primes aux commerçants qui importaient du blé et
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qui taisaient construire des navires de charge destinés à Papprovisionnement de Tltalie; mais il fallait aller chercher les chargements de céréales sur les côtes de Numidie et de Mauritanie, d'Egypte et d'Espagne, depuis Alexandrie jusqu'à Gadès auprès des colonnes d'Hercule.
Long était le voyage, pénible était la traversée ; l'art de la navigation était peu avancé, les désastres étaient fréquents : de là de grandes pertes pour les négociants, souvent même la ruine. Il était à craindre qu'à cause des nombreux risques qu'on avait à courir ce genre de commerce ne vînt à être complètement abandonné. Ce danger public fut évité grâce à l'intelligente prévoyance de Claude.
Qaude inventa les sociétés d'assurances maritimes.
Moyennant une somme proportionnelle à la valeur du bâtiment et de la cargaison versée dans les caisses de l'Etat, l'armateur était indemnisé en cas de pertes; et, comme l'Etat, ayant tout intérêt à la prospérité du conmierce des grains, ne cherchait pas, ainsi que l'aurait fait un particulier, à tirer bénéfice de son assurance, la prime que les commerçants avaient
à payer n'était nécessairement pas très-éievée. De plus, les grandes trirèmes impériales durent escorter les vaisseaux marchands qui se réunissaient en flottille pour traverser les passages dangereux; de légères galères bien armées faisaient la police de la Méditerranée pour en éloigner les pirates ; enfin des phares furent construits sur plusieurs points du littoral, PEtat assureur ayant le plus grand intérêt à diminuer le nombre des sinistres.
Les lois somptuaires étaient, comme on le sait, une des attributions des censeurs. Qaude aurait eu trop à faire s'il avait voulu bannir le luxe de Rome; d'ailleurs le luxe est quelquefois de l'art, et celui-là est une noble chose; mais le luxe bête, grossier, le luxe pesant de l'or et de l'argent, à celui-là Claude voulut s'attaquer. On avait mis en vente un chariot en argent çoiassif : ce n'était ni un Scopas ni un Lys^pe qui l'avaient ciselé, l'art n'avait rien à y voir, mais il était en argent, en argent miassif et bien lourd. Tout Rome l'admirait, l'estimait du regard; bientôt les chariots d'argent allaient devenir à la mode. Claude se rendit à la vente, il acheta le somptueux véhicule, et il ordonna de le briser. Pers<Mine n'y perdit rien,
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même pas ie maître du chariot, et la leçon fut donnée.
Claude réforma également les tribunaux, là encore il montra une véritable finesse d'esprit et Ton est vraiment confondu de voir des historiens sérieux représenter comme des traits de démence des faits qui dénotent au contraire un esprit sagace et profond. Au surplus on va en juger. En revisant la liste des citoyens qui étaient appelés à remplir les fonctions de juge, Tempereur trouva le nom d'un chevalier qui pouvait, grâce au nombre de ses enfants, être exempté de ces fonctions; ce chevalier n'avait pa$ voulu profiter de son droit. Qaude le raya néanmoins de la liste, se méfiant, disait-il, d'un honune si désireux de juger.
Un autre personnage, honmie de mérite d'ailleurs, et jouissant du titre de citoyen romain, était désigné pour être juge-, mais il ignorait complètement la langue latine; or, pour juger des gens pelant latin c'était réellement peu commode. Qaude lui retira le titre de citoyen et le remit dans la catégorie des étrangers. Quelques auteurs s'élèvent à ce propos contre ce qu'ils appellent la stqpidité de Claude, mais firanchement il y aurait eu
plutôt stupidité à ne pas agir comme il le lit.
Depuis longtemps déjà les avocats faisaient un trafic honteux de leur éloquence, non-seulement exigeant de leurs clients d'énormes honoraires, mais encore acceptant trop souvent des adversaires des sommes plus énormes encore pour laisser condamner ceux qui s'étaient confiés à leur talent et à leur honneur. Qaude, soutenu en cela par le consul désigné Silius, celui-là même que devait épouser Messaline, voulait rétablir la loi Cincia et empêcher ainsi les avocats de mettre à prix d'argent leur éloquence et leur savoir ; mais on lui fil observa* que beaucoup de ces défenseurs n'étaient pas riches, qu'il y avait jusque dans le sénat quelques hommes qui n'avaient d'autres ressources pour soutenir leur rang que leur talent oratoire; et l'empereur se contenta de déclarer que dorénavant nul avocat ne pourrait recevoir plus de dix mille sesterces (2,037 fr. 92 cent.).
De plus il ordonna de poursuivre un avocat nommé Suilius, orateur de talent, mais du plus méprisable caraaère, qui de son autorité privée s'était fait en quelque sorte accusateur public, et qui semblait vouloir rétablir ainsi le honteux métier des délateurs. Ce Suilius n'avait
pas rougi, après avoir reçu de Sammius, chevalier romain recommandable à tous les égards, 400,000 sesterces (8i,5i6 fr. 68 cent») pour se charçer de sa défense, d'accepter dé la partie opposée une somme plus considérable encore pour laisser condamner son client. Cette trahison, qui avait amené le suicide de Sammius, avait indigné Rome entière, et tout le monde applaudit au juste châtiment du prévaricateur Suilius.
Cependant un autre danger menaçait Tinté^ grité des vieilles coutumes : la religion païenne s'en allait : en vain, pour renforcer Tantique Olympe, avait-on appelé à son secours toute sorte de divinités exotiques ; Mithras, Osiris, Isis avaient leurs temples à Rome et vivaient en bonne intelligence avec Jupiter et Vénus.
Cela ne suffisait point : l'incrédulité grandissait toujours. Inutilement César, Auguste sont déifiés, comme si on avait voulu les charger d'apporter aux dieux menacés l'appui de leur puissance impériale; les hommes instruits, les philosophes ne croyaient plus aux dieux de Rome; toutes les religions n'ont qu'un temps : celle-là allait arriver au terme de son existence. Déjà avait retenti sur les
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côtes de la Grèce cette voix mystérieuse, entendue de quelques mariniers, et qui dans le silence de la nuit, au-dessus de cette mer d^où était née Vénus, au-dessus de cette île voluptueuse d^où s^étaient élancés Diane et Apollon, cria à trois reprises différentes : « Pan, le grand Pan est mort ! » Déjà au port d^Ostie quelques esclaves rameurs se racontaient sur les galères Tétrange rencontre faite par un navire romain près des côtes de Massilia : c^était pendant une tempête : à peine si le grand vaisseau pouvait en supporter les furieuses attaques, quand tout d^un coup on avait vu passer comme une flèche, malgré la vague et le vent contraires, une frêle embarcation; à peine avait-on eu le temps de distinguer debout à l'avant de la barque trois calmes personnages, entourés d'une sorte d'auréole -, c'était, disaient quelques esclaves, les messagers d'une foi nouvelle, venant de cet Orient fertile en miracles ; la plupart riaient de ces récits bizarres, quelques-uns seulement restaient pensifs et songeaient (9).
. En tout cas le culte des vieux dieux était toujours le culte officiel, il avait sa place marquée dans les cérémonies, mais la foi vive des
anciens temps avait disparu; les chrétiens commençaient à venir à Rome; confondus malheureusement pour eux avec la colcmie juive, on n'avait généralement pour leur se<^ que du mépris ; leurs adeptes n'avaient été d'abord que des esclaves et des malheureux; mais^ insensiblement, la nouvelle religion avait gagné du terrain, déjà quelques matrones romaines suivaient en secret le rite du Chris^ et saint Pierre, au dire des historiens chrétiens, était venu confier aux Catacombes Thumble germe d'où devait sortir la puissante théocratie des papes.
Claude voyait avec regret s'en aller le respect des antiques traditions religieuses ; il connaissait l'existence du christianisme et, bien qu'il n'en eût comme presque tous ses contemporains qu'une connaissance vague et indéterminée, il sentit qu'il y avait là un dangereux ennemi pour le paganisme; il aimait cette vieille foi de ses pères, ce Jupiter Capitolin, cette Cybèle qui avait sauvé l'honneur de son aïeule Claudia, cette Vénus dont étaient nés les Julius. Il voulut lutter contre les nouvelles idées, et pour cela il ne crut pas pouvoir mieux faire que de rétablir avec tout leur formalisme
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traditionnel les anciennes cérémonies du culte. Deux collèges de prêtres avaient dans les temps glorieux de la Rome républicaine joué le rôle le plus important : c'étaient le collège des aruspices et celui des féciaux; depuis longtemps aruspices et féciaux étaient bien négligés; on ne les consultait plus pour les affaires publiques ; Claude voulut leur rendre leur ancienne autorité; il recruta leurs nouveaux membres parmi les meilleures familles de Rome, il affecta de les consulter et de respecter leurs décisions, et le peuple toujours superstitieux recommença à leur rendre sa confiance. A propos d'une alliance avec des rois barbares il tint à honneur de suivre les anciens rites et il voulut, comme le prescrivaient les féciaux, immoler une truie en plein Forum, ce qui fit beaucoup rire les esprits forts d'alors : en tout cas l'histoire ne dit pas qu'il ait manqué à l'alliance ainsi jurée, comme la juraient les Gâtons, à la parole ainsi donnée, comme la donnaient les Scipions !
Crimes de Messaline. Moit de Crassus Pompée et de Valérius Asiaticus. Politique étrangère de Claude. Cor> bulon. Jeux séculaires. Afiection du peuple pour Claude. i
Pendant que Claude tout entier à ses devoirs de censeur publiait jusqu'à vingt édits par jour^ Messaline continuait le cours de ses débauches et de ses crimes; malheureusement elle était aidée en cela par de nombreux complices; ce Vitellius lui-même, le collègue de Claude dans la censure, était tout dévoué à l'impératrice. Parmi les familiers et les affranchis du palais, personne n'osait dévoiler au maître la conduite effroyable de sa compagne, craignant de ne pas être cru à cause de l'énormité même de l'accusation et de s'exposer ainsi à la vengeance de la redoutable impératrice.
* Tacite, Annales^ 1. XI. — Josèphe, Antiq. j\. 1. ao. — Hinc, 1. Vil. — Suétone, Claude. — Zonaras, Vit. Cl.
On n^a pas oublié ce Crassus Frugi à qui Claude avait donné une part si honorable dans son triomphe; il avait un fils nommé Pompée, et Claude, le descendant d'Antoine, le représentant et rallié de Jules César, n'avait pas cru pouvoir trouver un meilleur mari pour sa fille Antonia que ce jeune homme fils d'un général illustre, et issu par sa mère du sang du grand Pompée. Ce mariage avait déplu à Messaiine; impliqués par ses artifices dans une conspiration contre les jours de l'empereur, Pompée et son père Crassus furent condamnés à mort, tandis que Messaline mariait à son frère Cor- ' nélius Sylla la jeune Antonia déjà précédemment fiancée au malheureux Pompée.
Valérius Asiaticus, ce sénateur qui déclarait hautement qu'il aurait voulu être le meurtrier de Caligula, fut également compromis dans la conspiration. Il parlait librement, ses clients étaient nombreux, ses biens immenses; il avait, surtout dans les Gaules, beaucoup d'amis et beaucoup d'intérêts ; quelques lettres interceptées ou livrées par des traîtres donnèrent à penser qu'il songeait à préparer un soulèvement dans cette importante province. Sur les instances de Messaline et des affranchis, Qaude
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le fit arrêter à Baies, la ville aux tièdes fontaines, aux molles voluptés, où Cicéron s'excusait d'avoir seulement passé \ Crispinus, préfet du prétoire, l'amena au Palatin, où Claude voulut l'interroger lui-même. Des témoins appelés par les accusateurs se trompèrent et ne reconnurent point l'accusé; Valérius lui-même se défendit si bien que Claude, qui l'écoutait avec impartialité, en fut profondément touché ; il doutait de sa culpabilité et il était tout près de prononcer son acquittement. Il fit sortir Valérius pour en délibérer avec ses conseillers ; à ce moment, par une perfidie infâme, Vitellius qui avait suivi Valérius en lui donnant comme son ami les plus grandes marques d'intérêt, Vitellius se précipita dans la salle où Claude était en train de déclarer qu'il allait absoudre Valérius; il se jette aux pieds de l'empereur : « Valérius mon ami, s'écrie-t-il en versant un torrent de larmes, ne demande qu'une grâce, celle de choisir son genre de mort. » Sosibe, précepteur de Britannicus, sollicite la même grâce au nom de Valérius. L'empereur crut alors que l'accusé était vraiment coupable, qu'il l'avouait lui-même, et l'infortuné sénateur reçut la permission ou plutôt
l'ordre de mourir comme il le voudrait. On a prétendu que ce ftit Messaline qui, désireuse de posséder les célèbres jardins de LucuUus, dont Valérius était propriétaire, avait inspiré à Vitellius cette horrible trahison; cela n'aurait rien d'étonnant, l'impératrice en était assurément bien capable. Cependant, quelques historiens disent que Messaline elle-même fut touchée de Féloquente défense de Valérius, et peut-être devrait'On rejeter sur Vitellius et sur Sosibe, jaloux de l'accusé, toute l'infamie de cette action. En tout cas Messaline effraya tellement, à propos de cette conspiration, Poppéc, épouse de Scipion, que la malheureuse femme redoutant des tortures se donna elle-même la mort. Claude était si peu instruit de tous ces crimes que Scipion étant venu quelques jours après pour souper avec lui, il lui fit dès reproches de n'avoir pas amené sa femme. Scipion allait parler, Messaline le regarda, et le paut^re mari murmura tout bas que sa femme venait de mourir par accident.
Diverses autres personnes furent compromises dans cette affaire de complot; mais celles-là étaient peu importantes : ni leurs charges ni leurs biens ne tentaient personne; Messaline
et son entourage laissèrent Qaude les juger librement : Claude leur pardonna à tous; il n^est pas même certain qu^il ait fait périr un chevalier nommé Gn. Novius, qui à la fin de cette année tenta de Tassassiner d^un coup de poignard.
Un des traits caractéristiques de la politique de Qaude, c'était d'avoir toujours pour ainsi dire sous la main des prétendants ou des rois détrônés qu'il donnait ou qu'il imposait aux peuples barbares voisins des frontières* Il comprenait en effet que l'empire romain était suffisamment vaste, que de nouvelles conquêtes ne pouvaient que l'affaiblir et rendre la défense, en cas d'invasion des peuplades barbares du nord de l'Europe, plus difficile et moins énergique. La guerre de Bretagne, à laquelle il avait été provoqué par les demandes insolentes des chefs de ce pays, avait aussi pour but la destruction du druidisme, religion sanguinaire que Claude abhorrait et dont il voulait délivrer la Gaule : les autres expéditions qui eurent lieu sous son règne, notamment en Mauritanie et en Germanie, furent purement défensives. Il trouvait sage d'entourer l'empire d'une barrière
de petits Etats trop faibles pour être un danger, assez forts pour amortir les premiers chocs des barbares. Nous l'avons déjà vu donner ainsi des princes au Bosphore, à PArménie, créer un roi des Alpes Cottiennes ; voici maintenant qu'un peuple germain, celui des Qiérusques, vient lui demander un souverain.
Ce souverain était tout prêt; c'était un prince du sang royal de cette nation, nommé Italiens, né et élevé à Rome ; il était neveu de ce célèbre Arminius qui avait détruit les légions de Varus, mais son père Flavius avait toujours été dévoué aux Romains, et Ton pouvait compter que le jeune prince, imbu des idées et décoré du titre de citoyen de Rome, ferait triompher dans son sauvage pays l'influence de la civilisation.
Claude à son départ lui donna des secours d'argent, des chevaux, des équipages, une nombreuse escorte; il était, lui dit-il, le premier qui né à Rome la quittait non comme otage, mais comme citoyen, pour aller régner sur une nation étrangère. Bien que ce règne fut troublé par des, révoltes, le neveu d' Arminius resta définitivement, comme Tavait espéré Claude, le chef des Ghérusques et l'ami des Romains.
Vers le même temps deux autres peuples germains, les Chauques et les Frisons, avaient recommencé la guerre contre Tempire, et, à Faide de barques, de légers vaisseaux, ravageaient les côtes du nord de la Gaule. Uarmée de Germanie venait de recevoir pour général le célèbre Corbulon (lo). En peu de jours la flottille des Chauques, commandée par un déserteur romain, fut surprise et anéantie : les Frisons, refoulés dans leurs anciennes limites, donnèrent des otages, reçurent des magistrats de la main de Corbulon, et se virent contraints de laisser les troupes romaines construire une forteresse au cœur même de leur pays. Dès qu'ils furent soumis, Corbulon continua la guerre contre les Chauques. Après la destraction de leurs barques, ils s'étaient réfugiés dans rintérieur de leur pays*, Corbulon voulait les y poursuivre : déjà il avait passé le Rhin, un ordre de Claude le força de ramener en arrière ses aigles menaçantes et de se contenter d'un rôle simplement défensif.
On a blâmé Claude de cette prudence , Claude avait raison; l'empire romain n'était que trop grand : il était important de lui donner ou de lui conserver de bonnes frontières*, or, le Rhin
en était une; ce fleuve franchi, il aurait fallu reculer les bornes de Tempire jusqu'aux rives de la Visurgis ou de TAlbis (le Weser et TElbe), faire la guerre par conséquent à toute la Germanie, et cette fourmilière de barbares paraissait au sage empereur dangereuse à remuer. On a dit que c'était la jalousie qui avait déterminé Claude à arrêter la marche en avant de Corbulon \ Thomme que nous allons voir décerner Tovation à Plautius pour ses victoires de Bretagne, l'accompagner pendant tout le temps de la cérémonie en se tenant à sa gauche, ne faisait cependant pas ainsi preuve d'un caractère bien envieux. Corbulon , furieux d'obéir, laissa exhaler sa colère en quelques paroles qui auraient pu lui coûter cher sous un autre empereur. « Heureux, avait-il dit, les généraux de la république ! . . . n
La guerre fut donc arrêtée, et on occupa les légions, d'après les ordres de l'empereur, à un travail plus profitable que la destruction de quelques peuplades, à construire un canal qui devait réunir le Rhin à la Meuse. Claude pendant toute la durée de son règne fit travailler les légions au bien public ; il comprenait que ces grandes masses d'hommes, inoccupées pendant
la paix, ou consumant inutilement leur temps en de vains exercices de parade, étaient une perte immense pour TEtat; du moins voulut-il les employer à quelque occupation féconde. Par ses ordres, les légions construisirent des routes, creusèrent des mines, d'argent et de cuivre sur le territoire de la Gaule chevelue et dans les provinces récemment annexées à l'empire. Bien plus, un général, Rufus, obtint les honneurs triomphaux pour la bonne direction qu'il avait donnée aux travaux des mines de Mattium.
C'était la première fois qu'on voyait à Rome récompenser de cette brillante manière un homme qui n'avait fait que quelque chose d'utile.
Pour dédommager Corbulon, pour reconnaître ses succès interrompus malgré lui, Claude lui accorda également le triomphe. Mais ces occupations de terrassiers et de mineurs ne plaisaient pas aux légionnaires, et ils s'en plaignirent à l'empereur par des lettres naturellement non signées et qu'il ne fit d'ailleurs que mépriser.
Cependant Plautius, que Claude avait laissé en Bretagne, était parvenu au terme de son commandement-, il avait, non-seulement par la
force de ses armes, mais aussi par Thabileté de sa politique, continué le cours de ses premiers succès; tous les Bretons, à l'exception des Silures, des Dumnones, des Ordovices et de quelques tribus éparses dans les chaînes mon* tagneuses du nord et de l'ouest, s'étaient résignés à être^les sujets ou les alliés du peupleroi ; une nouvelle province romaine avait été créée, et les peuplades du sud de la grande île, depuis les blancs rochers de la Cornouaille jusqu'aux vertes rives de la Tamise, ne demandaient qu'à obéir. C'était un grand succès pour les armes impériales : aussi, lorsque Plautius revint à Rome, l'empereur voulut-il qu'il y fût accueilli avec les honneurs de l'ovation ; il voulut lui-même aller au-devant du victorieux général ; pendant tout le temps de la cérémonie il l'accompagna, en ayant soin de se tenir constamment à sa gauche et de lui laisser partout la place d'honneur.
En Orient la puissance romaine n'était ni moins brillante, ni moins respectée. Depuis quelque temps, le roi du Bosphore, Mithridate, qui tenait cependant sa couronne de la bonté de Qaude, cherchait secrètement à lutter contre les intérêts de son bienfaiteur. Néanmoins,
il avait jusqu'alors caché habilement ses intrigues, lorsqu'il fut trahi par son frère Cotys qui dévoila toutes ses machinations et qui reçut en récompense le trône de son frère; Claude était alors si redouté que Mithridate n'essaya même pas de résister, et le nouveau roi fut mis en possession de ses Etats par Didius Gallus, gouverneur de la province du Pont.
On avait sous le principat d'Auguste représenté avec grande pompe les jeux séculaires; le peuple en avait gardé bon souvenir, et Claude lui-même avait souvent regretté que ce ne fût pas sous son règne que dût revenir cette brillante solennité. A force dy rêver, il crut s'apercevoir qu'Auguste et les magistrats ses prédécesseurs avaient fait quelque légère erreur de date, et que c'était cette année-là, l'an 800 de la fondation de Rome, que l'on devait célébrer ces jeux, et non attendre la fin de la période séculaire, commencée en 737 : les jeux disait-il, ne devaient pas se célébrer tous les cent ans, mais bien à tous les anniversaires séculaires de la naissance de la cité. Cette opinion paraissait assez plausible; de plus, outre l'envie qu'il avait de faire revivre cette cérémo-
nie, telle qu'elle se pratiquait autrefois, en y ajoatant seulement aux splendeurs anciennes des splendeurs nouvelles, Claude y voyait un grand intfrêt pour Rome. Malgré toute sa sollicitude, son port d'Ostie, ses primes à l'importation des grains, la ville avait depuis quelques années éprouvé trois ou quatre famines ; l'argent était devenu rare, il avait passé en Egypte, en Mauritanie, dans les pays producteurs de blé ; le commerce en souffrait, or un des premiers devoirs des empereurs et des rois, c'est de protéger le commerce.
Quel meilleur moyen pour cela que d'annoncer au monde entier la solennité des jeux séculaires ; on y venait de tous les points de l'empire, pas un riche Romain n'y manquait*, les alliés, les étrangers y accouraient en foule, leurs ceintures de cuir bien gonflées d'or et ne demandant qu'à les vider. Ces grandes fêtes étaient en quelque sorte les expositions universelles de l'ancien monde ; on y voyait arriver, attirés plutôt par Tappât du gain que par celui des spectacles, les marchands de tous les pays : l'Egyptien avec ses cargaisons de papyrus, l'habitant de la Cyrénaïque avec ses tables précieuses, ses meubles exquis de bois de citre,
le Tyrien avec sa, pourpre, le citoyen de Samos avec ses amphores et ses poteries, le Numide avec ses carquois garnis de flèches, ceux de Délos et d'Egine avec leurs statuettes d'airain ; puis encore, le Germain qui apportait les peaux velues de Turoch ou du renne, le Jute chargé du précieux duvet des oiseaux hyperboréens, l'Espagnol qui offrait ses pierres spéculaires et ses riches teintures, le Syrien qui trafiquait de ses pots de G)magène remplis d'un mélange de graisse d'oie et de cannelle, le Gaulois qui vendait des métaux, le Lydien qui vendait des tissus de lin, et le Juif qui vendait de tout.
Grâce à ce commerce colossal, Rome devait regorger de marchandises et d'argent ; chacun y trouvait son compte, les négociants surtout qui pensaient que les siècles étaient bien longs à s'écouler. Ce fut donc avec l'assentiment général, au milieu de la joie universelle, que Claude un beau jour se mit à prouver doctoralement au sénat qu'il y avait eu une erreur dans la célébration des jeux séculaires, et que c'était cette année même qu'ils devaient revenir. Tout le monde ne demandait qu'à être convaincu, sauf quelques esprits mal faits à
qui il sufiBsait que l'empereur voulût une chose pour aussitôt^ la blâmer. Rire aux dépens des gouvernements, c'est un travers qui a toujours existé, et qui existera toujours, quand bien même les gouvernements en arriveraient à ne plus prêter à rire. La formule que devaient prononcer les hérauts pour annoncer l'ouverture des jeux fut un prétexte à raillerie pour tous ces opposants : « Venez voir ce que vous n'avez jamais vu et ce que vous ne reverrez jamais. » Or beaucoup de gens avaient déjà vu ce qu'on leur annonçait si pompeusement, car il n^y avait que soixante-quatre ans environ qu'Auguste avait célébré les derniers jeux séculaires. Comme on connaissait l'indulgence du prince on se mit à le plaisanter; on s'amusa surtout de Vitellius qui souhaita sérieusement à Claude de célébrer souvent la même cérémonie. Eh ! mon Dieu, si c'était une flatterie, un moyen de faire croire à Claude que la mort n'avait pas prise sur lui, cela n'est pas beaucoup plus ridicule que les paroles de ce prédicateur de Versailles commençant un sermon ainsi : « Nous sommes tous mortels, mes frères, » et se reprenant en voyant entrer le roi de France pour dire : « Nous sommes presque tous mortels. »
Quoi qu^il en fût, les jeux furent trfô-beaux et dépassèrent de beaucoup en magnificence ceux qu'avait donnés Auguste. On y vit pour la première fois une lutte entre des cavaliers thessaliens et des taureaux, qui était, ainsi qu'on en peut juger par la description de Suétone, un véritable combat de taureaux comme on les donne en Espagne.
« On vit des cavaliers thessaliens poursuivre dans le cirque des taureaux sauvages, s'élancer sur eux quand ils étaient épuisés de fatigue et les terrasser en les saisissant par les cornes. »
Les jeunes gens des plus grandes familles, ayant à leur tête Britannicus et son parent Domitius Ahénobarbus (plus tard Néron), figurèrent dans les jeux Troyens, sorte de course de bagues très-en honneur chez les Romains ; mais Ton remarqua comme un mauvais présage pour Britannicus que le peuple Taccueillît moins bien que Domitius.
Un préfet du prétoire voulut combattre luimême, à la tête d'un escadron de cavalerie pfétorienne, contre une troupe nombreuse de bêtes féroces.
On montra encore des tigres apprivoisés,
des lions dont an homme arrêtait la fureur en leur couvrant brusquement les yeux d'une écharpe. Un épisode des courses en char intéressa surtout les spectateurs ; « un cocher de la faction blanche, raconte Pline TAncien, avait été renversé dans la carrière : ses chevaux devancèrent tous leurs concurrents et gardèrent leur avantage, s'opposant aux autres chars, les renversant, faisant enfin contre eux tout ce qu'aurait pu leur faire faire le conduaeur le plus habile : on rougissait de voir des chevaux remporter en adresse sur des hommes.
La course finie, ils s'arrêtèrent d'eux-mêmes à la raie qui indiquait la limite. »
Enfin, prodige plus surprenant, on exposa à la vue du peuple, dans l'enceinte des comices, le jAénix lui-même, cet oiseau fabuleux d'Hcliopolis, qui renaissait éternellement de ses cendres. Pline du reste doute que l'oiseau en question fût véritablement le phénix : le cou du volatile exposé à Rome avait, dit-il, l'éclat rayonnant de l'or, le reste du plumage était pourpre, quelques pennes incarnates se déployaient sur sa gorge d'azur, et sa tête était décorée d'une aigrette de plume. Ce devait être un faisan doré venu de la contrée lointaine
des Sères, ou peut-être plutôt quelque oiseau de paradis, amené en Egypte par des marchands de Plie de Taprobane (Geylan) qui étaient probablement en relation avec les îles Moluques, patrie de ce genre de volatile, et alors complètement inconnues des Romains.
Le préfet d'Egj'pte, à qui on l'offrit et qui ne connaissait pas plus le phénix que les faisans de la Chine ou les oiseaux de paradis, crut réellement avoir en sa possession le prodige, et pensa bien faire en renvoyant à Rome.
Les jeux séculaires durèrent plusieurs semaines ; ils ramenèrent Tabondance dans toute ritalie, et la masse du peuple, qui avait en outre reçu, grâce à la munificence impériale, de nombreuses distributions de vivres, d'argent et même de meubles et de vêtements, n'en aima que plus son empereur. Cette affection était portée si loin qu'un jour où Claude avait quitté Rome pour aller surveiller les travaux du port qu'il créait à Ostie, le bruit s'étant répandu qu'il avait été assassiné dans une révolte de l'armée, le peuple furieux de douleur s'arma de tout ce qu'il trouva sous sa main et s'en alla bravement assiéger les dix mille pré-
toriens campés au Viminal, les rendant responsables de la mort de Tempereur et voulant les massacrer. Les magistrats eurent grandepeine à ramener le calme, et il fallut que Qaude lui-même revînt précipitamment et se fît bien voir à tous pour apaiser Témotion populaire. Tacite lui-même raconte cette scène. Quelle plus belle réponse à toutes les attaques dont Claude a été Tobjet que celle-ci? Il était aimé du peuple qu'il gouvernait ; c'est vraiment chose assez rare pour qu'on n'en demande pas davantage.
Mariage de Messaline et de Silius. Mort de l'impératrice. 48*.
Nous avons déjà eu dans le cours de ce récit à raconter quelques-uns des crimes de l'impératrice Messaline; non contente d'être cruelle, elle poussait jusqu'aux dernières limites le scandale de l'impudicité. Sans aller jusqu'à croire Juvénal et ses hyperboles, il suffit pour en être convaincu d'énumérer les principaux complices qui l'aidèrent à tromper la confiance de Claude; successivement on la vit aimer Suilius Gésoninus, Plautus Latéranus, le neveu de ce Plautius qui avait triomphé de la Bretagne, Traulus Montanus, chevalier romain qui ne sut lui plaire que pendant un jour, Pom-
♦ Tacite, Annales, 1. XI, SS 12 et suivants. — Aurélius Victor, V. — Dion Cassius, 1. 60. — Sénèque, Lud. •* Suétone, Claude. — (1 Merivale, The Romans under the empire, L V.
péius Urbicus, Vectius Valens, jeune médecin immensément riche et de plus célèbre par ses talents oratoires, puis Saufellus Trogus, un sénateur, Juncus Virgilianus ; enfin, pour comble de honte, elle donna comme rival au maître du monde un vil histrion, Mnester, auparavant Tamant de Poppée. Chose triste à dire, ce fut le seul qui méprisa les faveurs de l'impératrice ; il fallut qu'elle employât les menaces, même les coups, pour le contraindre à satisfaire ses passions -, c'était du reste un personnage assez peu recommandable que ce Mnester, et nous ne pouvons mieux en donner une idée qu'en disant qu'il avait dans son adolescence rempli auprès de Caligula le rôle douteux que tenaient auprès de Henri III les trop fameux mignons.
Tout le monde à Rome connaissait la conduite de l'impératrice, et personne n'osait en avertir l'empereur. Claude l'aimait en effet, et, s'il ne lui était pas toujours fidèle, du moins fiit-ce le seul des Césars qui ne se déshonora pas par des amours contre nature. Avertir l'empereur du triste rôle que lui faisait jouer sa femme, c'était courir de bien grands risques, si l'on n'était pas cru à la première ou-
verture; Messaline était toute-puissante, rempereur dans sa confiance la laissait disposer de son sceau (une tête d'Auguste gravée sur pierre précieuse) , et c'est ainsi que nous pouvons expliquer tous ces crimes commis à Tinsu de son mari. Un seul homme avait eu le courage de vouloir avertir Claude, c'était le préfet des gardes, Gatonius Justus : il s'en était ouvert à quelques amis ; avant qu'il eût parlé, il mourut Dès lors la terreur ferma toutes les bouches, les affranchis eux-mêmes de l'entourage impérial n'osaient rien dire; d'ailleurs Messaline avait eu soin de les ménager : heureusement, trop confiante en son pouvoir, elle voulut les braver; par ses ordres périt Polybe, le secrétaire de l'empereur, celui auquel Sénèque adressait ses consolations; tous se sentirent menacés, ils tremblèrent, cependant aucun n'osa encore parler.
Jusque-là Messaline n'avait pas affiché ses débordements; on parlait de ses nombreux amants, du moins ne la voyait-on pas en public avec eux; elle s'enveloppait encore d'une sorte de mystère et d'un reste de pudeur. Mais enfiji, enhardie par l'habitude, affolée par un nouvel amour, rejetant toute contrainte,
elle montra ouvertement sa passion pour un jeune patricien de grande race et de haute espérance, Silius, consul désigné. Ne voulant pas souffrir de rivale, elle le força à répudier sa femme, on la vit avec lui dans tous les lieux publics, et, non contente de ce scandale, elle poussa la hardiesse jusqu'à vouloir, Claude vivant et régnant, épouser cet amant adultère. Silius y consentit; on a dit que la crainte d'irriter Messaline par un refus l'y avait poussé : peut-être espérait-il arriver à l'empire par ce triste chemin ; malgré tout, ce mariage paraît incompréhensible; plusieurs historiens déclarent que cette période est obscure, que le récit de Tacite, écrit cependant avec un luxe de détails qui semble indiquer la vérité, n'a pas le caractère d'authenticité. En effet, cette union scandaleuse paraît inexplicable, folle, à moins qu'on ne pense avec nous que ce n'était que le prologue d'une conjuration prête à éclater, qui ne manqua que par le défaut de cœur des conjurés, que par suite de la rapidité d'aaion de Narcisse, et probablement aussi grâce à de secrètes mesures de prudence prises par lui et dont les historiens n'ont nécessairement pas eu connaissance. Silius, au
dire de quelques auteurs, devait adopter Britannicus et régner conjointement avec Messa- Une ; évidemment Messaline et Silius auraient été plus que dans la démence sUls ne s'étaient pas assurés de l'appui de nombreux complices dans le sénat et dans l'armée; la conspiration allait aboutir; la colère que Claude laissa échapper, en voyant chez Silius, dit Tacite, des emblèmes séditieux, en est la preuve certaine; et sans les mesures de Narcisse, de sa police secrète, cette folie aurait été au contraire une habile manœuvre qui aurait fait monter Silius sur le trône des Césars.
Messaline fit signer à Qaude le contrat de ce monstrueux hyménée. Cela paraît à peine croyable, si l'on ne réfléchit pas que l'impératrice avait, comme nous l'avons dit, à sa disposition le cachet de l'empereur; elle n'eut qu'à l'apposer elle-même au contrat, c'était ce que les anciens appelaient signer. Suétone, voulant expliquer cette bizarre signature, dit que Messaline fit accroire à l'empereur que ce n'était qu'une vaine formalité pour détourner quelque péril dont les astres le menaçaient.
Sur ces entrefaites, l'empereur étant parti pour Ostie, la cérémonie nuptiale eut lieu; en
— xig —
pré^nce de nombreux témoins, Silius en habits de fête, Messaline, couverte du voile de safran des. fiancées, offrirent les sacrifices accoutumés; on consacra devant tous les yeux le lit nuptial des nouveaux époux, et la nuit entière fut donnée aux joies de Thymen en attendant les fêtes du lendemain.
Cétait Tautomne, la saison où à Rome le sang bouillonne et fermente dans les veines comme le vin dans les cuves. Aux jardins du Palatin, aux portes même de la ville, Messaline s'était rendue en compagnie du bien-aimé. Et là, à la clarté du grand soleil, sous fa pureté bleue du ciel, elle continua ce défi qu'elle avait jeté à la face du monde romain et de la majesté des Césars! D'après ses ordres, ses esclaves, ses affranchis, ses courtisans, s'étaient réunis en ces jardins célèbres, et l'on y donnait une fête, moitié champêtre, moitié mythologique; les femmes revêtues de la peau de tigre des bacchantes, les hommes couverts comme les satjrres des dépouilles des boucs ou des loups, agitaient les thyrses, faisaient résonner les crotales. Messaline, échevelée, le front haut et le sein nu, se tenait appuyée sur Silius, qui
balançait sa tête couronnée de pampres au chant bruyant des chœurs lascifs ; autour du couple enlacé tournoyait une troupe affolée d'ivresse et de plaisir; partout le vin nouveau ruisselait des cuves que pressait le pied nu des bacchantes; l'hymne des corybantes retentissait au pied des grands ormes enguirlandés de vignes; et sous ce chaud soleil, de cette débauche et de ce vin qui débordait à pleins flots s'élevait une acre vapeur. Déjà le jour s'avançait : au loin la campagne s'empourprait des derniers rayons du soleil, plus grandes' s'allongeaient les ombres sur les gazons jaunis ; fatiguée, repue de plaisirs, la troupe épuisée des danseurs ne choquait plus les disques sonores que d'un bras alourdi, les chants de fête ne sortaient plus que par intervalle des poitrines oppressées; l'ombre venait, dans les âmes comme dans la nature. Cependant tout était calme, du côté de Rome le silence régnait : la ville, comme consternée, s'était tue tout d'un coup ; quelque chose de lourd pesait sur tous les cœurs. Qu'allait-il se passer quand l'empereur apprendrait ce qui venait d'avoir lieu; et maintenant que l'orgie était finie, que le soleil allait se voiler, et que la nuit, la sombre, la
lugubre nuit s'approchait, voîlà qu'on y songeait ! Et alors, tandis que chacun se taisait, que la tête fatiguée de Silius cherchait à se cacher dans le sein de Messaline, un des amis du nouvel époux, le brillant Vectius Valens, voulant arracher encore quelques grappes aux treilles à moitié dépouillées monta jusqu'au haut d'un grand orme tout festonné de vignes, et de là, comme il découvrait la campagne et qu'il promenait vaguement autour de Phorizon ses yeux alourdis par l'ivresse : « Que vois-tu ? lui cria-t-on d'en bas. — Un orage qui vient d'Ostie! »
C'était mieux qu'un orage, c'était la vengeance de l'empereur qui s'approchait pour punir. Ce nuage que voyait Vectius Valens, c'était la poussière que faisaient voler les chevaux de l'escorte impériale. De toutes parts arrivent auprès de Messaline des messagers, envoyés sans doute par les conjurés, qui lui annoncent que l'empereur sait tout, qu'il arrive prêt à se venger, et que les troupes prétoriennes sont consignées dans leurs cantonnements. Aussitôt tout l'entourage de l'impératrice se disperse; Silius lui-même la quitte pour aller au Forum, espérant que la dignité consulaire pourra lui
servir de sauvegarde. Messaline sort de ce Palatin qu^elIe vient de souiller et cherche un refuge aux jardins de Lucullus ; à ce moment elle songe à ses enfants : Britannicus et Octavie iront demander sa grâce à leur père, Vibidie, la plus âgée des vestales, consent à les accompagner et à intercéder pour elle ; et si elle-même allait au-devant de Claude : elle le connaît, il est humain, il est faible devant les prières, si elle peut lui parler, elle sera sauvée. Et presque seule, suivie seulement de trois personnes, elle se décide à quitter les jardins de Lucullus et à se rendre au-devant de l'empereur; elle traverse Rome, devant elle les passants s'enfuient, à son approche les maisons se ferment, elle prend la route d'Ostie, et, épi\isée, haletante, elle se trouve heureuse de rencontrer sur son chemin un tombereau d'immondices où on lui permet de prendre place.
Claude cependant avait quitté précipitamment Ostie : Narcisse, à la nouvelle de l'effroyable scandale que Messaline donnait à Rome, Narcisse s'était dévoué : il aimait réellement trop son maître pour ne pas lui ouNtir enfin les yeux. Il gagna deux femmes de la suite de Claude, Calpurnie et Qéopâtre, qui consen-
tirent à lui annoncer que Timpératrice venait d'épouser un autre homme. Lui-même il confirma cette incroyable nouvelle, il demanda pardon à l'empereur de lui avoir caché le passé, les Titius, les Valens, les Plautius ; il lui raconta en quelques mots la vie de Messaline et il termina en lui disant : « Sais-tu, César, que tu es répudié, Silius a eu pour témoins de son mariage le peuple, le sénat, l'armée; si tu tardes, Rome est à lui. » Puis il en appela au témoignage de Lucius Géta, préfet du prétoire, accouru de Rome après avoir assisté à la cérémonie sacrilège.
Qaude resta comme anéanti : « Est-ce donc Silius qui est l'empereur, demandait-il, et moi que suis-je ? » Il veut retourner au Palatin, aller faire prendre les armes à ces prétoriens qui l'avaient nommé empereur, car il pensait bien que ce mariage ne devait être que le prélude d'une révolution. Narcisse le confirmait dans cette idée, voulant lui enlever ainsi tout ce qui pouvait lui rester d'affeaion pour Messaline ; il le savait bon, crédule, et il craignait encore que l'impératrice désavouant ses crimes, les niant avec énergie, ne reprît tout son empire. Pour ne pas perdre Claude de vue pendant un seul
instant, il se fit donner pour ce jour-là le commandement des gardes et une place dans la voiture impériale. Vitellius et C. Largus y montèrent avec lui pour tenir compagnie à Tempereur, mais ils n'osaient rien dire, ni pour, ni contre Messaline, et ils se contentaient de pousser quelques exclamations de surprise et d'étonnement.
Le cortège impérial approchait de la ville, Claude plongé dans la stupeur restait par moments sans rien dire, la tête cachée dans ses mains ; puis tout à coup il se mettait à parler
fiévreusement : tantôt il s'attendrissait au sou-
venir de leur union ; Messaline avait été la compagne des mauvais jours; dans les premiers temps de leur carrière commune, elle l'avait aidé à fi^anchir la rude montée du malheur, et c'était maintenant, maintenant qu'il l'avait faite impératrice, souveraine, presque déesse, qu'elle le trompait si abominablement. C'était elle qui le répudiait, lui, l'empereur. A ce moment l'escorte de Claude s'arrête brusquement, et l'impératrice apparaît belle, plus belle que jamais, belle de la peur de mourir ? elle veut percer la ligne de gardes qui entoure la voiture impériale, elle veut écarter les soldats.
elle veut qu'on la voie, du moins qu^on Tentende, et elle parle, elle supplie, elle devient éloquente ; ses deux jeunes enfants sont auprès tf elle pleurant et tendant leurs mains vers leur père, la vestale Vibidie implore la clémence de l'empereur : Qaude va s'attendrir, mais à tous ces pleurs, à toutes ces supplications, Narcisse répond par un seul mot : « Silius ! » Puis il promet à Vibidie que l'empereur écoutera plus tard la défense de sa femme, il ordonne à l'escorte de reprendre sa marche interrompue et l'empereur continue sa route sans voir, sans parler, sans entendre.
Messaline resta là plongée dans le désespoir; on ne l'arrêtait cependant pas, l'empereur n'ayant donné aucun ordre à son égard ; mais partout déjà on saisissait les complices de ses adultères. Epouvantée, ne sachant que devenir, elle va machinalement chercher un refuge dans les jardins de LucuUus; elle y trouve sa mère Lépida, qui, brouillée avec elle alors qu'elle était puissante, revenait l'aider dans sa détresse.
Claude avait été entraîné par Narcisse à la maison de Silius; l'affranchi lui montra les plus beaux meubles du palais, des joyaux
héréditaires dans la famille des Claudius que Messaline y avait fait porter, et aussi, paraît-il, des emblèmes séditieux, nouvelle preuve que ce mariage devait se rattacher à quelque conspiration restée inconnue. L'empereur avait ensuite traversé le palais, tout souillé encore des restes de Torgie ; les Jardins étaient tels que Messaline les avait quittés ; tout ce qu'il vit l'irrita encore plus : accompagné de Narcisse, il se rendit au camp des prétoriens qui l'accueillirent en demandant à grands cris la mort des coupables. Claude leur adressa une courte harangue et ordonna l'arrestation de Silius et de ses complices, de ceux du moins que Narcisse n'avait pas déjà fait saisir. Silius, Titius Proculus, VectiusValens sont les premiers traînés au supplice; bientôt Traulus Montanus, Calpurnianus, le commandant des Vigiles, le sénateur Virgilianus, le mime Mnester eurent le même sort. En vain le pauvre acteur disait pour sa défense qu'on regardât les traces des verges dont Messaline l'avait fait frapper, que les autres avaient été séduits par T intérêt ou par l'ambition, mais que lui n'avait fait que céder à la contrainte, qu'enfin il aurait probablement été le premier à périr si Silius fût par-
venu au pouvoir. Claude, dit Tacite, poussé par son caractère clément, pensait à lui pardonner, mais ses affranchis s'y opposèrent, et Mnester dut mourir comme les autres amants de Messaline.
Réfugiée, ainsi que nous Tavons dit, dans les jardins de Lucullus, Fimpératrice ne voulait pas perdre tout espoir ; fiévreusement elle écrivait des suppliques aux vestales, aux pontifes, aux sénateurs, à cet époux même qu'elle avait tant outragé; elle suppliait, elle se faisait humble et repentante, et puis subitement passant à la fureur, elle ordonnait, elle commandait. Son agitation s'exhalait en folles paroles ; elle voulait qu'on l'écoutât, qu'on lui obéît; elle se croyait encore l'épouse révérée de l'empereur, oubliant qu'elle n'était plus que la complice du condamné Silius. Narcisse d'ailleurs la faisait surveiller; quelques affranchis, quelques centurions dévoués entouraient les jardins : aucune supplique ne parvint à son adresse; elle voulut sortir, on l'en empêcha; elle demanda à voir ses amis, personne ne vint; elle était dans cette immense ville aussi isolée qu'au fond d'un désert. Chacun s'était éloigné de ces jardins qui renfermaient la mau-
dite, comme s'il eût craint d'être blessé par les éclats de la foudre qu'on s'attendait à voir tomber sur cette tête, vouée désormais aux divinités vengeresses.
Et cependant peut-être aurait-elle échappé au juste châtiment de ses crimes sans toutes les précautions que Narcisse eut le soin de prendre. Claude n'avait pas encore ordonné le supplice; il s'était un peu calmé; fatigué de toute cette journée de mouvement et d'inquiétude, il s'était mis à souper en compagnie de Narcisse et de quelques-uns des familiers de la cour impériale. Un peu d'apaisement était revenu dans son âme ; au lieu d'ordonner immédiatement, comme on s'y attendait, la mort de Messaline, il se contenta de dire qu'on allât avertir la malheureuse d'avoir à préparer sa défense pour le lendemain. Narcisse comprit que Claude s'attendrissait déjà, que s'il revoyait l'impératrice, il croirait à ses protestations ou pardonnerait à son repentir ; alors il voit qu'il n'y a plus à hésiter, il se précipite hors de la salle où soupait Claude ; un tribun et quelques soldats veillaient dans Fatrium du palais, il court à eux : « Faites-la mourir, s'écrie-t-il, c'est l'ordre de l'empereur I » Les . soldats ont
— H9 — compris, ils partent aussitôt, accompagnés d'Evodus, affranchi comme Narcisse et de plus son ami, et bientôt ils arrivent aux jardins de LucuUus.
Depuis quelques instants Messaline était en proie à un profond abattement, elle était étendue sur le gazon, sans mouvement, terrassée par toutes ces horribles émotions et aussi par ces pressentiments auxquels les êtres humains de l'antiquité semblent avoir été plus sensibles que ceux d'aujourd'hui. Lépida, sa mère, se tenait debout auprès d'elle; elle semblait oublier en présence de ces angoisses douloureuses que c'était à sa fille qu'elle devait la perte de son mari : en vraie matrone romaine, elle l'exhortait à mettre fin à ses jours, à ne pas attendre le meurtrier, à se frapper librement, maîtresse encore de soji bras et de sa personne : « Sa vie, lui disait-elle, était chose terminée ; il ne lui restait plus qu'à chercher une mort honorable. » Mais ces conseils, qui se seraient mieux adressés à Cornélie qu'à Messaline, n'étaient pas écoutés ; Messaline ne voulait qu'une chose : vivre; sa vie de débauche lui avait fait perdre jusqu'à cette grandeur, ctxxt férocité romaine qu'on retrouvait
encore même chez les plus vils citoyens : elle ne sut même pas bien mourir, la dernière chose cependant que désapprirent les Romains !
Elle était donc étendue, sourde à tous les conseils que sa mère lui donnait : elle pleurait silencieusement ; tout à coup on entendit un bruit de portes forcées; sous l'obscurité des bosquets Lépida vit reluire des torches, des pas s'approchèrent, un groupe d'hommes arriva impétueusement jusque devant les deux femmes et là s'arrêta brusquement. C'étaient les émissaires de Narcisse : le tribun va droit à Messaline, il lui montre sans mot dire son épée nue. Alors voyant que c'était bien fini, et qu'il fallait mourir, l'épouse adultère saisit un poignard que lui tendait sa mère, elle le leva, elle fit le geste de se frapper et ne se frappa point : l'affranchi Evodus, cruel comme un esclave, se mit à la railler *, le tribun eut pitié d'elle, et, brusquement, sans la prévenir, comme pour la dérober aux insultes de cet esclave échappé, il lui enfonça son glaive dans la gorge. Elle tomba morte entre les bras de sa mère.
Ainsi finit Messaline : le ciel ne permit pas qu'après avoir si mal vécu elle eût le triste hon-
neur de bien jSnir. Claude méritait une autre épouse; tout ce qu'il y eut de mal dans cette première partie de son règne fut l'ouvrage de cette femme ; il ne doit pas en être plus responsable aux yeux de l'histoire que ne Test Marc- Aurèle des crimes de son épouse Faustine, la digne rivale de Messaline.
L'empereur était encore à table quand Narcisse vint lui apprendre la mort de Messaline, sans lui dire si cette mort avait été volontaire ou forcée •, Claude resta impassible, et ne demanda aucun détail; sans doute préférait-il rester dans le doute à cet égard; le repas s'acheva silencieusement. La nuit, par les soins de Narcisse, toutes les statues, toutes les images de l'impératrice disparurent du Palatin ; le sénat suivant cet exemple ordonna d'effacer son nom de tous les monuments et de tous les actes publics, comme si chacun voulait aider Claude à oublier son indigne compagne; à peine dans le peuple osait-on en parler, et bientôt de la coupable impératrice il ne resta plus qu'un vague et mystérieux souvenir de crimes et d'expiation !
Etat de la Gaule sous le règne de Claude. Lyon. Destruction du druîdlsme *.
VétBX de la Gaule sous le règne de Claude nous paraît mériter quelque attention. On sait que ce fut sous son règne que finirent d'être appliquées toutes les réformes et toutes les lois par lesquelles Auguste avait tenté de refaire une nouvelle Gaule, une Gaule romaine.
Claude, né à Lyon, devait avoir pour son pays natal plus d'affection que les autres empereurs. Il le témoigna en délivrant ses compatriotes du culte sanglant des druides, en leur ouvrant l'accès du sénat, en multipliant pour eux les concessions de droit de citoyen romain, en accordant à nombre de villes ou de peuplades les droits de Latin {jus Latii)^ ou en leur confé-
* Pomponias Mêla, l. II et III. — Bucherii, De historia belgica, Leodii, i655. — Strabon, 1. IV. — Gruteri, Inscriptioues, éditas 1616, apad G>minelinum. — Ptolémée, 1. II.
rant les privilèges de cité césarienne ou de cité augustale.
La Gaule transalpine, qui correspondait à peu près à la France et à la Belgique actuelles, se divisait depuis César en deux grandes parties principales, la Narbonnaise et la Gaule chevelue; la Narbonnaise, la première soumise, qui comprenait les villes de Narbo Martius (Narbonne), Vienna AUobrogorum (Vienne), Avenio Cavarum (Avignon), Nemausus Arecomicorum (Nîmes), Tolosa (Toulouse), Arelate (Arles), Antipolis (Antibes). Forum Julii (Fréjus), le grand arsenal de Tempire, le port rival de Massilia; enfin Massilia elle-même assise au fond de son port de Lacydon.
Elle était parsemée de nombreuses colonies romaines, peuplée des vétérans qu'Auguste y avait envoyés. C'était bien là une province romaine, paisible et soumise ; et Claude put, sans inconvénient, la remettre à l'administration du sénat. Pour le reste de la Gaule, ce qu'on appelait la Gaule chevelue, c'était différent ; là les souvenirs de révolte et d'indépendance subsistaient encore, les noms de Vercingétorix et de Sacrovir n'étaient pas oubliés, et
l'empereur crut utile de garder sous son pouvoir immédiat les trois divisions territoriales qui la composaient : c^étaient TAquitaine qui s'étendait des Pyrénées à la Garonne, la Celtique de la Garonne à la Seine, la Belgique de la Seine au Rhin. Cette dernière était protégée contre les invasions des barbares du Nord par quarante forts construits sur le Rhin et par deux grands camps retranchés contenant chacun quatre légions. Les Ausciens tenaient le premier rang dans l'Aquitaine, les Eduens (habitants d'Autun), parmi les Celtes^ et les Trévériens (habitants de Trêves), parmi les Belges. Rémi (Reims), Caesarodunum (Tours), Senones (Sens), Avaricum (Bourges), Burdigala (Bordeaux), Augustodunum (Autun), Vesontio (Besançon), étaient les cités les plus importantes de ces régions. Toutes les villes avaient des droits divers, celles qui étaient toujours restées fidèles aux Romains étaient nécessairement les mieux traitées ; c'était parmi elles qu'on avait choisi ces cités augustales dont le nom précédé du mot Augusta se rencontre si souvent dans l'histoire des Gaules et qui jouissaient des privilèges municipaux les plus étendus; telles étaient Augusta Trêve-
•vr
ronim (Trêves), Augusta Veromanduorum (Saint-Quentin), Augusta Suessionum (Soissons), Augusta Auscorum (Auch); les autres se contentaient des titres de césariennes, de fédérées, de libres. Puis tous les anciens centres d'autorité avaient été changés; les vieilles villes rebelles soumises à des cités* nouvelles : on avait aboli l'institution de la clientèle, sorte de suprématie féodale qui fournissait aux grandes cités de puissantes facilités pour la révolte; la population avait été désarmée au centre et au midi ; les Gaulois du nord, qui fournissaient de nombreux auxiliaires aux armées impériales, avaient seuls conservé leurs armes; mais vivant côte à côte avec les légionnaires, ils ne tardaient pas à prendre facilement les habitudes et les traditions romaines. Déjà, sous César, une des plus fidèles de ses légions, la légion de l'Alouette, était composée de Gaulois.
Il fallait à cette Gaule chevelue, séparée de Rome par les difficiles passages des Alpes, une métropole particulière. Augusta Treverorum (Trêves), Burdigala (Bordeaux), qui auraient pu Irriguer cet honneur n'étaient pas dans une position assez centrale; Avaricum (Bourges),
Augustodunum (Autun), rappdaient de dangereux souvenirs d^indépendance.
Il fallait une ville nouvelle qui n'eût qu*à penser à Tavenir sans songer au passé. La place de cette capitale fut fixée au confluent du Rhône et de la Saône, non loin des Alpes et de la mer de Provence. Ce fut Lugdunum (Lyon).
Déjà, quand les empereurs romains y arrêtèrent leurs regards, il s'y trouvait un petit village de bateliers ségusiens où, après le meurtre de César, Plancus, gouverneur des Gaules, avait établi quelques bannis viennois: là devait s'élever la seconde capitale de la France.
Admirablement placée au confluent de deux cours d'eau, à proximité de cette route que le roi Cottius avait tracée pour le service des Romains sur les flancs du Mont-Cenîs, Lugdunum prit un rapide accroissement. Au temps de Claude, c'était déjà une des premières villes de l'empire. De sa colonne milliaire, pareille à celle de Rome, partaient toutes les voies impériales qui traversaient la Gaule; un splendide temple d'Auguste dont les débris ornent encore l'église d'Ainay, un hôtel des monnaies, où se
frappait la plus grande partie du numéraire des pays d^au delà des Alpes, un forum à Tinstar de Rome, tels étaient les principaux ornements de la récente Lugdunum ; enfin, au bord de la Saône se dressaient hautes et fières dans leur blancheur de marbre les soixante statues des grandes villes aquitaines, belges ou celtiques, entourant de leur cour immobile une colossale figure de la Gaule romaine.
Outre ses monuments, Lyon était remplie des riches demeures de ces nobles Gaulois qui dépassaient en opulence les patriciens même de Rome, et dont le type le plus brillant est ce Valérius Asiaticus, né à Vienne, qui achetait à Rome les jardins de LucuUus, prenait part au meurtre de Caius, disputait Tempire à Claude, et mourait, victime d'obscures intrigues, en ne songeant qu'à faire écarter des arbres de ses jardins favoris la flamme du bûcher qui allait le. consumer.
Lyon possédait aussi une académie plus célèbre peut-être que celle que les temps modernes ont vu lui succéder. Claude la protégeait, et l'académie lyonnaise lui en était reconnaissante ; ce fut sans doute par ses soins que furent gravées ces tables d'airain, retrou-
^mA.
vées il y a quelques années, et qui contenaient réioquent discours que Claude prononça au sénat romain en faveur des Gaulois ses compatriotes (il).
A Lyon et dans presque toutes les villes régnait la religion romaine ou plutôt ce polythéisme gaulois, opposé aux doctrines druidiques, et qui s'accommodait fort aisément à Tappropriation romaine : Kamul se disait Mars, Bélisana s'appelait Minerve, Tentâtes Mercure, rien n'était plus simple ni plus commode, ce n'était qu'une affaire de traduction. D'ailleurs c'était la religion officielle, la plus avantageuse à suivre. Les Gaulois des hautes classes, les habitants des cités commerçantes, les jeunes gens de riche famille qui allaient faire leurs études dans les trois grands gymnases de la Narbonnaisè, à Tolose, à Arelate, à Vienna AUobrogorum (Toulouse, Arles et Vienne), avaient embrassé cette religion de Rome si large et si tolérante pour toutes celles qui voulaient bien accepter le partage avec elle. Aujourd'hui encore on trouve souvent des débris d'antiquités gallo-romaines, des fragments d'autels ou de bas-reliefs sacrés qui sont la preuve évidente de cette fusion des cultes et
qui nous représentent fraternellement mêlés les divinités indigètes des Gaulois et les anciens habitants de TOlympe.
Le druidisme au contraire avait conservé ses adhérents dans les campagnes, dans les forêts, dans les régions montagneuses ; il s'était réfugié sous ses vieux chênes couronnés de gui et de là bravait les Césars.
Auguste s'était déjà attaqué au druidisme, comme incompatible avec Vordre romain :
religion autoritaire, nationale, fertile en illuminés, prompte à verser le sang et à faire peu de cas de la vie humaine par le fait même de sa foi profonde à l'immortalité de l'âme, le druidisme s'était attaché à représenter l'esprit de résistance à la conquête romaine; mais Auguste n'osa le proscrire ouvertement; il se contenta de fermer à ses adeptes les carrières civiles et de leur ôter la possibilité d'obtenir le titre de citoyen romain.
Un peu de persécution est plutôt utile que nuisible à toutes les religions. Celle-ci n'en fut que plus forte; l'âme de ses fidèles en devint plus ardente, les vieux rites qui prescrivaient l'immolation de l'homme comme la plus agréable offrande à la divinité inconnue, furent
pratiqués avec plus de ferveur que jamais ; sur les grandes pierres levées le sang des victimes humaines ruissela dans toutes les forêts et dans toutes les landes de la Gaule chevelue. L'enthousiasme croissait de jour en jour; dans les grands bois mystérieux les eubages aiguisaient leurs couteaux sacrés, toutes les nuits des gorges sauvages de l'Auvergne aux landes du pays des Carnutes retentissaient déjà les chants des bardes et le sourd fracas des épées
Claude monta sur le trône des Césars; dès son avènement il déclara au druidisme une guerre à mort. Envers les druides il fut sans pitié comme ils Tétaient envers leurs victimes. Leur culte fut proscrit, leurs prêtres envoyés au trépas, leurs retraites envahies par les soldats, leurs dolmens renversés ; ce fut une vraie persécution, implacable, incessante. Un chevalier d'origine gauloise, trouvé à Rome porteur d'un talisman druidique, un œuf de serpent, fut pour ce seul fait condamné et exécuté : ce talisman était destiné, avoua-t-il, à lui faire gagner ses procès et à lui procurer la faveur de l'empereur. Cette fois Claude avait fait en sone de montrer aux adeptes du druidisme le peu d'efficacité de leurs amulettes.
Vaincus par cette énergique volonté, les druides cherchèrent un refuge en Bretagne, où ils possédaient d^importants établissements, surtout dans Tîle de Mona (Man). De là ils essayèrent de reprendre leur influence en Gaule ; mais Claude veillait toujours, et l'expédition contre la Bretagne n'eut probablement pas d'autre but réel que d'aller poursuivre dans leur dernier asile les derniers fidèles de la religion proscrite. On sait quel fut le résultat de cette campagne ; après la défaite des Bretons, le druidisme disparut ; peut-être avait-il encore quelques sectaires acharnés, mais en tout cas ils se cachaient timidement, ils dissimulaient leur croyance ; le sang humain ne coulait plus ; et ce fiit encore grâce à Claude que la Gaule fut, aux applaudissements du monde civilisé, délivrée de ce culte barbare qui du Dieu créateur et père de toutes choses ne faisait qu'un Dieu destructeur, qu'un Dieu de haine et de vengeance I
Claude épouse Âgrippine. Détails sur cette princesse. LoUia Paulina. Claude donne un roi aux Partfaies. Troubles en Orient. Adoption de Néron par Claude. 49, 5o^.
Pendant les premiers temps qui suivirent la mort de Messaline Claude déclara ne pas vouloir se remarier. Il avait été, disait-il, trop malheureux jusqu'alors pour tenter le hasard d'une nouvelle union-, mais bientôt ce sentiment s'affaiblit chez lui ; il n'aimait pas à être seul, il avait besoin d'avoir auprès de lui quelqu'un à qui il pût se confier, une compagne, compagne officielle, qui l'accompagnât aux cérémonies et aux jeux publics, qui l'aidât enfin dans cette perpétuelle représentation de la majesté impériale. Son entourage le comprit et le sénat le pressant de se remarier pour
* Tacite, Annales, 1. 12, f i et suivants. — Suétone, Claude. — Onuphre, Infast. — Orose, 1. VII. — Josèphe, Antiq., 1. XX. — Zonaras, Vit. CL -~ Apollonii Tyanai Vita per PhUostratum. Paris, 1608, c. i5, 19. — Eckel, Doctrina nummorum, passim. Actes des Apôtres, 18.
oublier ses chagrins, pour donner une seconde mère aux enfants qui lui restaient, il finit par s'y décider. D'après le conseil de Narcisse, il songea d'abord à reprendre cette iElia Pétina qu'il n'avait répudiée que pour de légers motife, peut-être même que pour obéir à l'empereur alors régnant. Avec elle, il aurait repris la vie de sa jeunesse, son union avec Messaline n'aurait été qu'un mauvais rêve; il aurait retrouvé le ménage de son adolescence, ses habitudes d'autrefois, une épouse à laquelle il était accoutumé : c'aurait été comme un rajeunissenient de ses anciennes amours.
Caliste, l'affranchi de Galigula, avait proposé faiblement LoUia Paulina, première femme de Galigula et de plus puissamment riche.
Pallas de son côté voulait Agrippine ( 1 2) pour impératrice, et malheureusement Claude suivit ses avis, au lieu d'écouter les sages conseils de Narcisse.
L'union fatale fut décidée ; Agrippine d'ailleurs était aimée des Romains : c'était la fille de ce Germanicus, les délices du peuple, et de cette austère Agrippine qui sut être digne jusque dans la mort du grand nom de son époux. La seconde Agrippine, comme on l'appelait, n'avait
pas les vertus de sa mère, mais elle en avait au moins les dehors austères; elle était fière, adroite quoique violente; certains auteurs l'ont accusée d'avarice; mais l'orgueil, l'esprit de domination faisaient en somme le fond de son caractère; un astrologue lui avait prédit que son fils Domitius (Néron) pourrait régner un jour, mais qu'alors il la tuerait. « Qu'importe, avait-elle dit, qu'il me tue, mais qu'il règne ! » Mariée déjà deux fois, d'abord à Domitius Ahénobarbus, puis à Passiénus qu'elle fit peutêtre périr, elle était néanmoins encore jeune et encore belle; froide de tempérament, la volupté n'était, disait-elle, qu'un moyen de parvenir et la beauté d'une femme que la rançon de son ambition.
Déjà elle avait tenté d'épouser Galba à qui l'empire avait été promis par Tibère qui se piquait de connaissances en astrologie. Elle l'avait même tellement poursuivi de ses avances que la vieille mère de Galba, indignée de son impudeur, l'avait un jour souffletée en plein Forum, injure dont Agrippine devenue impératrice eut le bon esprit de ne point tirer vengeance, ne voulant pas en renouveler le souvenir par le châtiment.
liÊtlk-Mmmm^tai^m
L'expression caraaéristique de sa physionomie, c'était la fierté ; son regard était ferme et hardi, ses pommettes très-saillantes la faisaient paraître mieux de profil que de face : c'était du reste de profil qu'elle affectait toujours de se faire voir. Sa coiffure ordinaire, ainsi qu'on le peut voir sur ses camées et sur ses médailles, consistait en bandeaux ondulés; de petites boucles frisées lui encadraient le front, le reste de la chevelure était tordu et rejeté en arrière sur le cou. Le caractère de sa figure aurait été tout à fait viril sans cette coiffure féminine qui l'adoucissait quelque peu.
Donner une telle femme à un homme doux et même un peu faible comme l'était Claude, c'était bien imprudent de la part d'un affranchi tenant à la faveur impériale; il était fort à présumer qu'elle ne tarderait pas à avoir tout empire sur l'esprit de son mari : Tacite a cherché à expliquer le fait en donnant à Agrippine Pallas pour amant. Du reste, Agrippine faisait de son côté tous ses efforts pour attirer sur elle le choix de l'empereur. Un vieil historien, Jean Tristan, seigneur de saint Amant et du Puy-d'amôur, raconte naïvement, à la manière d' Amyot, les coquetteries
de la future impératrice. « Elle jouait dextrement et accortement son roollet, car même congnoissant que Claude estoit aisé à surprendre par les attraits, mignardises et carresses de celles quHl trouvoit belles, se congnoissant avoir toutes les qualités propres pour Tamorcer, elle le visitoit plus soigneusement que les autres, lui tesmoignoit par la permission de quelques carresses qu'elle lui accordoit et laissoit prendre qu'elle désiroit merveilleusement son alliance et sa compagnie, si bien que le bonhomme en devint si affublé qu'il ne put plus défendre qu'il ne l'espousât et la préférât à toutes autres. »
Mais une grave difficulté s'opposa d'abord à ce mariage ; Agrippine, fille de Germanicus, était par conséquent la nièce de Claude, et les lois romaines défendaient expressément les mariages entre oncle et nièce, entre tante et neveu. Claude, malgré son amour, recula longtemps devant cette union qu'il regardait comme incestueuse; enfin Vitellius, devenu l'ami d' Agrippine, obtint de la complaisance du sénat un décret qui autorisait ce genre d'hymen ; bien plus, les sénateurs déclarèrent qu'ils iraient en corps supplier l'empereur d'épouser Agrippine.
Elle-même trouva un chevalier romain et un centurion primipilaire qui voulurent bien s'unir avec leur nièce. Dès lors, il n'y eut plus d'obstacle, et le mariage de Tibérius Claudius César avec Julia Agrippina fut proclamé dans le Forum. La première partie de la prédiction de l'astrologue était bien près de s'accomplir; Agrippine régnait.
Elle régnait bien réellement; maîtresse incontestée du cœur de Qaude, par le droit de sa jeunesse et le droit de sa beauté, crainte du sénat, aimée du peuple qui avait pour elle une de ces affections irréfléchies si fréquentes dans les masses, Agrippine était véritablement la souveraine de Rome et du monde romain.
Elle voulut que son j51s Domitius (i3) épousât la fille de Claude, Octavie, déjà fiancée à Silanus. Silanus, jusqu'alors chéri de l'empereur, est brusquement disgracié; on l'accuse d'être l'amant de sa propre sœur, et dans sa douleur il se donne la mort. Gagné par Agrippine, Memmius PoUion, consul désigné, propose au sénat de prier Claude de bien vouloir fiancer Oaavie au fils de la nouvelle impératrice pour resserrer encore les liens qui unissent Tempereur et sa compagne ; Claude, pressé de
toute part, consent à ce mariage ; à cette occasion des fêtes sont données au peuple, une amnistie est proclamée, et une rapide galère va chercher en Corse Pexilé Sénèque, dont Agrippine, la sœur de Julia, veut faire le gouverneur de son fils, le connaissant assez pour savoir qu'elle trouverait en lui, quand serait venu le moment des suprêmes intrigues, un conseiller et au besoin même un complice.
Agrippine avait la prétention d'avoir conservé l'austérité des anciens temps : au lieu de se parer comme Messaline, elle affectait au contraire une tenue digne et sévère, ses goûts paraissaient simples, elle semblait mépriser ce que recherchait la précédente impératrice, les joyaux, les meubles de prix, les riches étoffes.
Son principal luxe était sa volière, et ce luxe était bien vu de ce peuple romain qui avait tellement la passion des oiseaux, qu'il fit à un corbeau tué par un cordonnier les mêmes funérailles qu'à un personnage consulaire, après avoir préalablement mis à mort le meurtrier. La grive d' Agrippine, qui parlait distinctement, était célèbre dans toute l'Italie; non moins connus étaient son rossignol blanc
qui fut payé 6,000 sesterces (1,2 2 3 fr. 34 c.) et ses perruches vertes à collier, la seule espèce alors connue, qui saluaient gravement Tempereur et les magistrats. Outre cette distraction, die se plaisait à écrire ; elle avait même commencé ses commentaires, histoire de sa vie qu'admirait fort le bon Claude, et auxquels Tacite du reste n'a pas dédaigné de faire quelques emprunts. En peu de temps Taspect de la cour impériale fut entièrement changé, les jeunes patriciens débauchés, les femmes élégantes et faciles en furent sévèrement bannis; au lieu du mime Mnester et des histrions dont aimait à s'entourer la précédente impératrice, on ne rencontrait sous les arcades de Tibère, la promenade principale du Palatin, que des philosophes à mine renfrognée, ayant comme Sénèque, Tair grossier, la tournure pédante, masque de stoïcien sous lequel se cachait souvent la plus inmionde corruption. Logé au palais pour surveiller l'éducation de cet élève qui devait être Néron, Sénèque, grâce à son talent oratoire, à ses dehors sévères, à sa tournure affectée de philosophe avait su rapidement gagner les bonnes grâces du prince; Claude, qui ne prisait rien tant que l'éloquence
et rinstruction, membre distingué lui-même de l^académie de Lyon fondée par Caligula, Claude le fit nommer préteur. Il aimait à s'entretenir avec lui et Tartificieux précepteur profitait déjà de ces conversations pour faire * réloge de son élève, et pour insinuer à Tempereur que le fils de Messaline pourrait bien n'être pas du sang des Claudius.
La faveur d'Agrippine croissait tous les jours; elle avait su charmer, non-seulement par sa beauté, mais encore par la réelle distinction de son esprit, le cœur et la tête de son mari ; il ne pouvait plus se passer d'elle ; aux réceptions d'ambassadeurs, de princes étrangers, Agrippine s'asseyait aux côtés de son mari, ce que Livie osait à peine faire auprès d'Auguste. Bien plus, elle obtint du sénat le droit de prendre place auprès de l'empereur dans le tribunal d'où il rendait la justice. Partout on la voyait, assistant aux conseils, recevant les félicitations des rois et des princes, les supplications des alliés, y répondant en son nom comme au nom de son époux : on eût dit qu'elle voulait habituer l'univers à sa domination future.
Jalouse de son empire, elle eut le soin de
faire disparaître toutes celles qui auraient pu être ses rivales. LoUia Paulina était célèbre par sa beauté et par sa richesse; on Favait vue à un souper porter une parure de perles et dMmeraudes du prix de quarante millions de sesterces (8, 1 5 1 666 fr. 8o c.) De plus elle avait dans la bouche une double dent canine, ce que la superstitieuse antiquité considérait comme un signe assuré de domination, Calliste enfin avait voulu la faire épouser à Claude : il faut que LoUia meure. Elle a laissé échapper quelques mots d'impatience, elle a consulté des astrologues pour savoir quand finiraient le règne et la vie de Tempereur. En voilà assez pour baser une accusation de haute trahison.
Le sénat, dévoué par crainte à Agrippine, demande la mort de LoUia. Mais cette fois encore Claude refiisa de faire périr Taccusée ; il se contenta de la bannir de P Italie. La malheureuse n'y gagna pas grand'chose : quelques mois plus tard elle était assassinée.
Calpumie avait dîné à la table impériale :
était-ce cette Calpurnie qui à Ostie avait dénoncé Messaline, nous l'ignorons. Claude l'avait louée de sa beauté, plutôt par politesse que par amour : Calpumie mourut. Décidément
Agrippine ne valait guère mieux que Messahne.
Les événements intérieurs du palais ne doivent pas nous faire négliger Thistoire de la politique extérieure. Trois faits d'une certaine importance doivent être au moins brièvement rapportés.
La Judée, théâtre de troubles perpétuels, fut réunie, afin de lui enlever le peu d'autonomie qu'elle avait conservée, à la province de Syrie ; plus tard du reste, en Tan 53, la partie septentrionale de la Terre-Sainte fut donnée à Hérode de Chalcis, en échange de sa principauté, et à titre de tétrarchie. La même année qui vit réunir la Judée à la Syrie vit aussi l'expulsion des Juifs de Rome, dont ils furent impitoyablement chassés, nous ignorons pour quelle cause. Le roi des Parthes, Vardane, prince rempli de sagesse et de modération, fut tué et remplacé par son frère Gotarze, à qui il avait cependant cédé bénévolement, par suite d'un arrangement de famille, la principauté d'Hyrcanie. Mais Gotarze traita ses sujets avec tant de cruauté qu'ils dépêchèrent secrètement des envoyés auprès de Claude pour le supplier d'avoir pitié d'eux et de les délivrer de leur barbare souverain. Claude, selon son habitude,
avait à sa cour un roi tout prêt pour eux ; C'était Méherdate, fils de Vonone, petit-fils de Phraate qui avait régné sur les Parthes sous le règne d'Auguste. Cassius, gouverneur de Syrie, eut Tordre de soutenir Méherdate, mais après d'heureux débuts, ce malheureux prince tomba dans les mains de Gotarze qui le fit mutiler cruellement. Néanmoins le but de Claude était atteint : affaiblis par la guerre civile, les Parthes ne songèrent pas à attaquer Tempire, et les provinces limitrophes de la domination parthique purent jouir d'un repos dont elles n'étaient pas habituées à connaître les douceurs.
Cotys, que nous avons vu choisir en l'an 47 par l'empereur Claude pour remplacer Mithridate sur le trône du Bosphore, fut sou* dainement attaqué par ce rival aidé de toutes les forces de Zosine, roi des Siraques. Mais Claude n'abandonna pas son protégé; trop intelligent pour tenter les hasards d'une guerre avec la puissante et belliqueuse nation des Parthes, il comprenait qu'il était de son intérêt d'avoir justement non loin des frontières menacées constamment par ce peuple guerrier de
petits rois qui lui fussent dévoués. Julius Aquila, chevalier romain, se mit, par ordre de l'empereur, à la tête de l'armée de 0>tys ; des secours lui furent envoyés par les gouverneurs des provinces voisines; les troupes indisciplinées de Mithridate et du roi des Siraques furent bientôt mises en déroute. Poussé au désespoir, abandonné de tous les siens, Mithridate fit solliciter son pardon auprès de l'empereur par l'entremise d'Eunone, roi des Adorses; il offrait de se rendre aux Romains pourvu qu'il ne fût pas traîné en triomphe. Claude lui accorda cette grâce, en disant qu'il y avait gloire à triompher d'un roi puissant et non d'un suppliant, et l'ancien roi du Bosphore vint vivre obscurément à Rome, où l'empereur Galba le fit tuer plus tard pour se venger de quelques railleries innocentes.
Quant à Zorsine, il s'humilia devant la puissance romaine, il implora son pardon avec force protestations de fidélité pour l'avenir. Sa puissance ne paraissait pas bien redoutable et l'empereur Claude laissa régner cet ennemi vaincu.
Qaude avait déjà conquis la Mauritanie et la Bretagne : il crut à juste titre pouvoir reculer
le Pomœrium^ suivant Tanden usage qui permettait à ceux qui avaient reculé les bornes de Tempire de reculer également les bornes de la ville.
Il y avait moins d^un an qu^Agrippine était devenue la femme de Claude, et déjà elle avait fait un rapide chemin vers le but suprême de son ambition, introduire son fils dans la maison des Césars, être mère d'empereur, comme elle * en était déjà petite-fille, femme et nièce. Domitius est déjà le gendre désigné de Claude : il sera mieux, il va devenir son fils et son fils aîné. Depuis longtemps déjà Agrippine et Sénèque avaient inspiré à l'empereur des craintes sur la légitimité dé Britannicus, et vraiment la conduite de Messaline avait été assez peu édifiante pour qu'on pût avoir quelques doutes à ce sujet. Auguste, lui disaient-ils, avait appelé aux plus hautes faveurs, avait jugé digne de sa succession, le fils de sa femme, Tibère, bien qu'il eût des petits-fils nés de son sang. Tibère, père de Drusus, avait cependant adopté Germanicus : Domitius, le fils d'Agrippine, était par sa mère du sang du divin Auguste, il allait être en âge d'aider l'empereur
dans ses travaux, et^ sans même vouloir attaquer la naissance de Britannicus, Domitius devenu son frère ne serait qu'un appui pour lui. Pallas surtout, en rivalité avec Narcisse le protecteur de Britannicus et le partisan de ses droits, pressait vivement Claude d'adopter Domitius, Agrippine mettait en jeu toute son habileté, toutes ses richesses pour arriver à ce résultat si désiré. Elle l'emporta : son fils entra dans la famille Claudia avec le surnom de Néron; un décret du sénat sanctionna cette adoption. Il y avait près de six cents ans, depuis le vieil Atta Clausus, que le nom des Claudius s'était transmis de père en fils pur de toute adoption. Un autre décret donna à Agrippine le surnom d'Augusta qu'avait porté Livie.
L'adoption donnant tous les droits d'enfant légitime, Néron, plus âgé de deux ans que Britannicus, était donc devenu le fils aîné de l'empereur. Le jour même où la nouvelle en fiit annoncée au peuple réuni sur le Forum, le ciel parut subitement couleur de sang, de nos jours ce serait simplement un phénomène météorologique, du temps de Claude, c'était un présage.
Mais ce présage fit peu d^effet sur Tarmée et sur le peuple. Néron distribuait, pour fêter son adoption, le donativum à chaque soldat, le congiarium à chaque citoyen, et Téclat des pièces d'or fit pâlir aux yeux de tout ce peuple de vendus Téclat du ciel irrité !
Domitius devenu Claudius Néro était l'astre levant, tout le monde se tourna vers lui, Britannicus se vit délaissé ; Narcisse seul essayait de temps en temps de le voir et de lui parler ; mais Agrippine veillait : Britannicus fut relégué dans une partie écartée du palais, on lui enleva son ancien gouverneur, et le soin de son éducation fiit confié à des créatures de l'impératrice. Claude, aigri contre lui, supportait à peine sa présence ; jusqu'alors il avait toujours soupe avec ses enfants assis au pied de son lit; Britannicus n'y parut plus qu'à de longs intervalles, et Néron prit sa place entre Antonia etOctavie. Aux jeux donnés au peuple pour célébrer l'adoption, Néron avait paru dans la loge des Césars, revêtu de la robe triomphale, tandis que Britannicus, que son père avait toujours eu l'habitude de tenir sur ses genoux dans toutes les cérémonies, était relégué en arrière, couvert encore des vêtements
de Tenfance. Bien que très-jeune, il avait compris son infortune; il haïssait cet intrus qui lui prenait sa place et partageait son nom. Quand il le rencontrait, il affectait de ne l'appeler que Domitius Ahénobarbus; Agrippine s'en plaignit plusieurs fois à l'empereur, et Britannicus se vit contraint de traiter en frère le fils de sa marâtre.
Au dehors, l'empire était toujours fort et respecté. Les Cattes, peuple belliqueux de la Germanie, furent vaincus par Pomponius, non moins célèbre alors comme poëte que comme général. Une colonie de vétérans fut.
établie dans la ville des Ubiens où était née Agrippine; destinée à acquérir une grande importance, cette place défendait une partie du cours du Rhin, en cas de guerre en Germanie elle offrait un lieu de refuge et une base d'opération ; en temps de paix ce devait être l'entrepôt de tout le commerce avec le peuples des Sicambres, des Teuctères, des Mattiaques, etc., et, comme pour porter aux extrémités de l'empire le nom et la réputation d' Agrippine, Claude nomma la nouvelle ville la colonie d'Agrippine, Colonia Agrippince^ aujourd'hui Cologne.
Un des chefs de la nation des Suèves, chassé par ses sujets, obtint un asile de Claude, qui, fidèle à sa politique vis-à-vis des barbares, trouvait plus avantageux d'avoir auprès de lui des prétendants dévoués à Tinfluence romaine que des otages exigés par la force.
Faveur croissante de Néron. Caractacus. 5i *.
L'an 5i de Tère chrétienne s^ouvrit par un nouveau consulat de Claude, qui eut pour collègue Orphitus. Néron entré de plus en plus dans la faveur de son père adoptif obtint de prendre avant l'âge la robe virile, ce qui lui assurait la supériorité sur Britannicus. Désormais en effet il pouvait s'occuper des affaires publiques, briguer les charges, recevoir les honneurs; Britannicus au contraire n'était qu'un enfant portant encore la robe prétexte. Néron obtint de plus le titre de prince de la jeunesse avec l'autorité proconsulaire hors de Rome; il fut agrégé aux quatre grands pontificats (14)-, quelques médailles de cette année
* Tadte, Annales, XII. — Zonaras, XI. ~ Gruteri, Inscriptiones romance^ editœ 16 16, apud CommeliDam, p. 173. — Antoaii Pagi* Dissertatio de consulibus. Lugduni, 1682.
lui donnent même le titre dUmperator. Le jour où il reçut publiquement la robe virile fut célébré par de grandes réjouissances; mais, comme un nouvel avertissement du ciel, un tremblement de terre vint encore annoncer à Rome les douleurs qu'elle se préparait.
Britannicus cependant avait conservé dans le palais impérial quelques rares proteaeurs. Narcisse qui s'était dévoué à lui, peut-être parce qu'il avait deviné ce que serait Néron, avait su rattacher à sa cause les deux préfets du prétoire, Lusius Géta et Rufus Crispinus, vieux guerriers qui possédaient tout pouvoir sur l'esprit des prétoriens, et qui pouvaient, en cas de mort de Claude, faire proclamer facilement Britannicus par leurs troupes; Agrippine comprit le danger, elle persuada à son époux que la rivalité de deux chefs nuisait au commandement, que le pouvoir serait plus fort aux mains d'un seul homme; ce qu'il fallait pour bien commander les prétoriens, c'était, disait-elle, un homme austère, vieux soldat, revenu lui-même de toutes les passions, ferme dans la discipline. Cet homme elle l'avait trouvé, c'était Burrhus Afranius. Ce Burrhus ne manquait réellement pas d'un
certain mérite militaire; il était généralement estimé des soldats et sa nomination comme seul préfet du prétoire fut universellement approuvée. On ne se doutait pas que c'était un nouveau complice qu'Agrippine introduisait auprès du pauvre empereur.
Il y eut cette année une nouvelle famine à Rome, mais qui paraît avoir été créée facticement par Agrippine pour commencer à irriter le peuple contre Qaude. Ce quMl y a de certain, c'est qu'une véritable sédition troubla la ville; une troupe d'affamés ou de soi-disant tels se jeta brusquement dans le Forum au moment où l'empereur y rendait la justice, entoura en vociférant son tribunal et menaça même son existence. Chose étrange, Néron n'eut qu'à se montrer, qu'à dire quelques mots, la sédition s'apaisa comme par enchantement.
Le vieil empereur ne songea pas à se venger, il ne fit faire aucune poursuite contre les séditieux, et ne s'occupa qu'à faire cesser la famine; puis reconnaissant de ce qu'avait fait pour lui son fils Néron, il se rendit au sénat, et là, devant les consuls, les préteurs, les magistrats réunis, il déclara que, si la mort venait à le frapper, Néron était digne et capable de gou-
verner \ un âlit l'aimon^ au peuple. Agrippine était arrivée à son but : tout était prêt : Claude pouvait mourir.
Et en effet, à peine avait-il prononcé cette déclaratioa qu'il tomba gravement malade.
Néron parut désespéré; U fit vœu de donner en l'honneur des dieux, si son père bien-aimé se rétablissait, les plus magnifiques jeux du cirque, il fit faire des supplications solennelles, et les dieux l'exaucèrent. Il est vrai que Claude avait encore auprès de lui des gardiens, des surveillants dévoués, ce Narcisse, entre autres, qui, de l'aveu même de Tacite, aurait donné sa vie pour son maître, et le médecin Stertinius, celui-là même à qui Daude accordait 600,000 sesterces (122,275 fr. 2 c.) par année, et qui connaissait sans doute le genre de maladie dont souârait l'empereur, ainsi que tous les secrets de Locuste.
Depuis neuf ans un roi ou plutôt un chef de tribu de la Grande-Bretagne luttait avec des fortunes diverses contre l'invasion romaine. A la tête de la nation belliqueuse des Silures (habitants des comtés de Monmouth et de Clamorgan), ïl n'avait jamais voulu accepter le joug de l'empire. Vainement Ostorius, qui
avait succédé à Plautius dans son gouvernement, avait-il établi pour le tenir en respect rimportante colonie de Camalodunum (Malden), peuplée de Télite de ses vétérans, Caractacus ne cessait pas de harceler les Romains et les peuples leurs alliés,. Commandant à des troupes légères, connaissant le pays mieux que ses adversaires, habile à profiter de toutes les difficultés naturelles d'une contrée sauvage, Caractacus aurait pu tenir longtemps en échec les armées impériales, s'il n'avait eu la fatale idée de tenter les hasards d'une bataille rangée. Il avait cependant bien choisi le théâtre du combat ; posté sur des collines élevées, il en avait obstrué les pentes qui regardaient les Romains par d'énormes fragments de rochers qui formaient comme une succession de remparts; enfin, un fleuve, dont les gués étaient inconnus de l'ennemi, coulait au pied même de ces collines. Il avait rappelé à ses soldats tous les glorieux souvenirs de leurs ancêtres, et leurs anciennes guerres, et César arrêté par leurs armes : il s'agissait, leur disait-il, de l'honneur et de l'indépendance de leur patrie, de la liberté de leurs femmes et de leurs enfants; c'était la lutte décisive, le jour du grand
combat... et Parmée entière des Silures avait juré qu^elle succomberait ou qu'elle serait victorieuse. On sait, hélas ! ce que valent de pareils serments.
La lutte ne fut pas bien longue : les Romains, couverts par leurs archers et par leurs machines de guerre, franchirent le fleuve sans obstacle; arrêtés d'abord par les retranchements de rochers, ils perdirent un assez grand nombre d'hommes, les traits des barbares les atteignant sans qu'ils pussent y répondre; mais, lorsqu'à l'aide de la manœuvre dite de la tortue, ils eurent pu démolir ou escalader ces barricades de rocs, et que la lutte se fut engagée corps à corps, le glaive et le pilum des légionnaires, cet épieu formidable qui, selon Montesquieu, subjugua l'univers, eurent bientôt raison des iBrêles épées mal trempées et des courtes haches des Bretons; ces malheureux, qui avaient, comme la plupart des peuples barbares, l'habitude de se faire suivre de leurs familles, les virent tomber au pouvoir de leurs ennemis. La femme, la fille, les jeunes frères de Caractacus furent faits prisonniers. Lui-même, accompagné de ceux de ses guerriers qui avaient pu échapper aux Ro-
mains, s'était réfugié auprès de sa belle-mèré Cartistnandua, reine des Brigantes, qui abusant de sa confiance le fit charger de chaînes et livrer à Ostorius.
Remis aux mains de ses vainqueurs, Caractacus fut envoyé à Rome avec toute sa famille. Claude devait décider de son sort, et Ton sait comment les généraux et les empereurs romains avaient eu jusqu'alors Phabitude d'en agir avec leurs ennemis vaincus. On se rappelait comment Paul-Emile avait traité Persée, Scipion Syphax, Marins Jugurtha, comment enfin César avait immolé à ses rancunes ce glorieux Vercingétorix qui cependant s'était livré lui-même, après une lutte loyale, et qui méritait assurément mieux que d'être étranglé dans un cachot après avoir orné le triomphe de son vainqueur.
Nul doute qu'un pareil sort n'attendît Caractacus.
Le jour où le roi des Silures devait arriver à Rome, le peuple fîit convoqué dans la plaine qui s'étendait sur le plateau du Viminal, en face du camp des prétoriens. Ceux-ci s'étaient rangés en armes, le long des retranchements qui protégeaient leurs cantonnements, entourant le tribunal où l'empereur Claude avait
pris place accompagné de Néron. Upe riche estrade, dressée en face du tribunal, supportait Agrippine et sa cour ; derrière elle, maintenu par une ligne de gardes urbains, le peuple romain attendait anxieux ce qui allait se passer. On vît défiler devant Tempereur les principaux compagnons du chef breton; on portait derrière eux tous les ornements militaires que le prince des Silures avait conquis sur les Romains, enseignes, colliers, bracelets, armes d^honneur, qui faisaient en ce jour retour à leurs premiers possesseurs et que Caractacus n'avait pour ainsi dire jadis ravis aux Romains que pour rehausser encore l'éclat de leur triomphe actuel.
Quand ce fiit au tour de la famille de Caractacus de se présenter devant l'empereur, la femme, la fille, tous les parents de ce chef se précipitèrent aux genoux de Claude, puis aux genoux d' Agrippine pour implorer leur clémence. Caractacus au contraire dédaigna de mendier bassement sa vie; arrivé devant le tribunal impérial, il se redressa fièrement et prononça les paroles suivantes, tout à la fois dignes du roi et du guerrier.
« Si j'avais eu dans ma prospérité autant de
modération que de gloire et de bonheur, ç*aurait été en ami que je serais venu à Rome, non en captif. Et vous n'auriez pas dédaigné Talliance d'un prince issu d'ancêtres illustres et régnant sur plusieurs peuples. Autant mon sort actuel est épouvantable pour moi, autant il est glorieux pour vous. J'avais des chevaux, des soldats, des armes, des richesses de toute sorte : . est-il donc étonnant que Je les aie perdues malgré moi? Car, si vous voulez commander à tous, s'ensuit-il que tous doivent accepter la servitude ? Si je m'étais livré saris combat, ni ma fortune, ni votre gloire n'auraient eu d'éclat. L'oubli suivra mon supplice ; si vous m'épargnez, je serai l'éternelle preuve de votre clémence. »
Claude resta un instant sans répondre; déjà les licteurs s'étaient approchés pour entraîner vers le cachot fatal l'ennemi que sa défaite avait voué au trépas : l'empereur leur ordonne de faire tomber les chaînes du captif : « Tu es libre, lui dit-il, tu es roi. »
Claude ce jour-là fut plus grand que .César.
Pardonner à un ennemi, à un étranger vaincu, c'était chose inconnue dans l'antiquité; épargner un roi prisonnier, un chef barbare
couvert de chaînes, c'était fouler aux pieds toutes les lois, toutes les traditions du vieux monde qui commandaient avant tout de se venger, qui faisaient de la vengeance la souveraine volupté des Immortels, c'était rompre avec tout le passé de Rome. Constantin, le grand empereur chrétien, ne fit même pas grâce à son propre fils, Claude le païen fait grâce à son ennemi !
Oui, pauvre empereur méconnu, ce jour-là comme celui où tu pris en main la cause des esclaves, tu fus véritablement grand. Un autre, un des favoris de l'histoire, aurait agi comme toi qu'il n'y aurait pas assez de louanges pour lui ; pour toi à peine quelques froides lignes de quelque auteur indifférent ou hostile racontentelles bien sèchement que tu as su pardonner I
ir.
Troubles en Orient. Mort de Mithridate. Rhadamiste
et Zénobie*.
L^Orient depuis quelque temps déjà était le théâtre de dissensions et de luttes perpétuelles entre les dififérents peuples voisins des frontières romaines. Cette partie de Thistoire offre peu d^intérêt, et de plus elle est assez confrise. Il est cependant nécessaire d^en exposer au moins les traits principaux, et c'est ce que nous avons tâché de faire avec la plus grande brièveté possible.
Un prince, nommé Mithridate, avait été comme nous Pavons déjà vu, proclamé roi d'Arménie grâce à Tappui de Tempereur Claude. On lui avait laissé quelques troupes romaines sous le commandement du préfet Célius PoUion et du centurion Caspérius qui
* Tadte, Annales, 1. XU.
tenaient garnison dans la forteresse de Gornéas. Le frère de ce Mithrîdate, Pharasmane, roi d'Ibérie (aujourd'hui Géorgie et Iméréthie) avait un fils ambitieux et qui commençait à trouver que la succession paternelle se faisait longtemps attendre. Pharasmane, pour détourner de ribérie l'activité de cet inquiétant héritier, l'envoie auprès de son oncle le roi d'Arménie, Rhadamiste, c'était le nom du jeune prince, arrive en fugitif à la cour de Mithridate, dont il avait précédemment épousé la fille Zénobie. D'après un plan concerté avec son père, il se dit chassé, banni par les intrigues d'une marâtre. Puis il s'empresse d'entrer secrètement en relation avec tous les mécontents du pays, prépare une révolte et retourne brusquement auprès de son père qui, sans provoc^on aucune, sans même un prétexte, déclare la guerre à Mithridate. Mithridate, surpris par des forces supérieures, hors d'état de résister à Cette soudaine agression, est abandonné par la plupart des siens, et va se réfugier, sous la protection de Célius PoUion, dans la forteresse de Goméas où Rhadamiste vient l'assiéger.
La place défendue par des Romains, fortifiée d'après leur savante méthode était imprenable
sâMBM^i^^a^tatfMl
iîJâ
pour des barbares; mais, malheureusement ^^ pour le roi d'Arménie, le préfet C. PoUion, ^ji^^ le principal commandant se laissa corrompre ^
par les oHres de Rhadamiste, et il s'apprêta à livrer à Tassiégeant celui qu'il avait mission de défendre. Caspérius, plus honnête que son chef, protesta contre cette indignité, mais, peu écouté à cause de sa position subalterne, il quitta la forteresse et se rendit en toute hâte auprès d'Ummidius (pu Numidius) Quadrsr tus, gouverneur de la province de Syrie et le principal représentant de Tautorité romaine dans ces contrées, pour lui dévoiler la trahison de son chef et réclamer son appui.
Mais, pendant l'absence du centurion, Rha«damiste continua ses intrigues. Ne voyant pas venir de secours, pressé par les perfides conseils de PoUion, Mithridate se remit entre les mains de son neveu, à condition qu'il lui jurerait de ne jamais attenter à ses jours ni par le fer ni par le poison. Rhadamiste prêta le serment demandé et fit immédiatement étrangler l'infortuné Mithridate. Averti trop tardy Quadratus se contenta de sommer Rhadamiste et son père Pharsane d'évacuer l'Arménie. Un général romain, J. Pélignus, intendant de la
Cappadoce, entama une campagne contre ces barbares : à la tête d^une armée considérable^ mais composée presque uniquement d'auxiliaires et d'étrangers à la solde de Rome, il commença par ravager et par piller une grande partie de l'Arménie ; mais, probablement gagné par l'or des deux rois, et voyant d'ailleurs son armée diminuer tous les jours par suite de la désertion des étrangers gorgés de butin, il fit un arrangement avec Rhadamiste et consentit même à assister à son couronnement comme roi d'Arménie.
Quand ces nouvelles furent connues à Rome Claude en fut indigné : par ses ordres un général austère et vertueux, bien différent des PoUion et des Pélignus, le lieutenant Helvidius Priscus, envahit et soumit presque toute l'Arménie, mais il fut bientôt rappelé par Quadratus qui savait déjà que les Parthes commençaient à préparer de grands armements, et Rhadamiste resta en possession de sa couronne.
Cette possession ne fut ni longue ni paisible, et les Romains n'eurent qu'à laisser les barbares leurs voisins s'égorger entre eux.
En effet Vologèse, roi des Parthes, songeait à reconquérir l'Arménie qui avait jadis fait
— *94 — partie des Etats de ses ancêtres; il voulait la donner à son frère Tiridate. Après deux ans d^une guerre à laquelle les Romains s'abstinrent de prendre part, Rhadamiste fut dépouillé de son trône, plutôt par suite du mécontentement et de la révolte de ses sujets que par les armes de Vologèse. Forcé de fuir précipitamment devant une bande d'assassins, seul avec sa femme Zénobie, il s'aperçut que l'état de grossesse où elle se trouvait ne lui permettait pas de le suivre plus loin ; furieux, désespéré, il ne sait à quel parti se résoudre; Zénobie elle-même comprend qu'elle retarde la fuite de son mari, elle le conjure de l'abandonner, elle le supplie de la tuer pour la dérober aux outrages de ceux qui la poursuivent. Rhadamiste hésite un instant, enfin, emporté par la violence même de son amour, il la frappe de son poignard, jette son corps inanimé dans les flots de l'Araxe (l'Aras), et continue sa course vers les Etats de son père où il espérait trouver un asile. Recueillie par des bergers, Zénobie ne mourut pas des blessures que lui avait portées la main tremblante de son époux et, conduite auprès de Tiridate, elle fut traitée par lui en reine et en héroïne.
La guerre continua longtemps encore*, Rhadamiste, plusieurs fois vaincu, se relevait toujours ; mais il finit misérablement, tué par les ordres de son père Pharasmane qu'il avait tenté de détrôner.
Bannissement de Camillus Scribonianus et des astrologues, sorciers, etc. L'eau Claudienne. Les travaux du lac Fucîn. 5a. 53 •.
On se rappelle que dans les premiers temps du règne de Claude un général commandant en Dalmatie, Camillus Scribonianus, s'était révolté contre lui. Le fils de ce rebelle, Furius Scribonianus, avait interrogé les astres, consulté les magiciens, pour savoir quand mourrait l'empereur ; il s'était en outre livré avec quelques-uns d'entre eux à de mystérieuses pratiques qui rappelaient l'envoûtement du moyen âge; d'après la législation en vigueur à cette époque, cela suffisait pour encourir une condamnation capitale. Cependant, malgré
* Pline. 1. XXXVI. — Onuphre, Infa$t. - Pline le Jenne, 1. VII, épit. 39 et 1. VIII, ép. 6. — Tacitç, Ann., XJI. — Frontini, Oe aquœ ductibm-
les fâcheux antécédents de sa famille, Claude ne punit Camillus qu'en le bannissant de ritalie.
Les astrologues ne se contentaient pas de prédire plus ou moins exactement l'avenir; quelques-uns prétendaient pouvoir, à l'aide de leurs conjurations, changer le cours immuable des choses et lutter contre le destin. Ils se rapprochaient beaucoup des sorciers qui pendant si longtemps effrayèrent l'Europe civilisée-, <|uelques-uns même passaient pour des empoisonneurs, et le sénat crut, d'après les avis de Claude, faire acte de prudence en les chassant impitoyablement de l'Italie.
Un autre décret du sénat fut rendu dans des circonstances qui méritent d'être rapportées; sur les instances de Pallas, cet ancien esclave, cet affranchi qui était probablement l'amant d'Agrippine, le sénat porta des peines sévères contre les matrones qui auraient quelque commerce avec des esclaves. Epurée par l'impératrice, la vieille assemblée était tombée si bas qu'elle vota des remercîments à l'affranchi, et qu'après l'avoir félicité lui, né des rois d'Arcadie, de consentir à servir l'empereur, elle lui offrit les ornements de la préture, l'anneau
d^or des chevaliers et quinze .millions de ses* terces (3,056,876 fr. 5 c). Pallas accepta les honneurs et refusa Targent ; sans doute se trou< vait-il déjà trop riche, et voulait-il se faire pardonner sa fortune de trois cents millions de sesterces, fatales richesses qui devaient plus tard causer sa perte en excitant l'envie de Néron.
Deux de ces gigantesques travaux qui font encore Tadmiration du monde furent terminés en ce temps-là. On sait que depuis son élévation à Tempire Claude donnait des soins incessants à Tapprovisionnement en blé de la ville de Rome, mais pour une grande agglomération d'hommes Peau n'est pas moins nécessaire que le pain. Les Romains d'ailleurs étaient comme les Grecs, comme tous les Orientaux, des gourmets d'eau-, les buveurs distinguaient de quelle fontaine venait le liquide que leur offrait l'aquarius, les sources étaient classées comme aujourd'hui les grands crus de nos vignobles. Plus que toute autre ville, Rome avait besoin d'eau ; les bains publics, lès pis*cines particulières en consommaient une grande quantité; le Tibre, flavus Tiberis^ ne roulait qu'une onde boueuse et souvent malsaine. A
pdne au pouvoir Claude avait voulu reprendre ks grands travaux commencés puis négligés par Caligula, pour amener à Rome ce qu^on appela depuis Peau Claudienne, c^est-à-dire lé produit des trois sources connues sous les noms à& fontes Curtius, Cœruleus et Anio novus.
Uaqueduc qui les apportait d^une distance de quarante milles était d^une telle hauteur qu^elles se distribuaient sur les points les plus élevés de la ville aux sept collines. Cinquante-cinq millions cinq cent mille sesterces (i 1,310,437 fr. 70 c.) furent dépensés à achever ce bel ouvrage; il fallut percer des montagnes entières, et nulle merveille dans tout Punivers n'avait, dit Pline, plus de droit à l'admiration. Une compagnie de 460 hommes fut spécialement chargée de l'entretien de Taqueduc ; la dédicace du monument fut faite suivant les rites solennels le premier août, jour anniversaire de la naissance de Claude; une porte triomphale encastrée dans l'aqueduc rappelle encore aujourd'hui à Rome le souvenir de l'homme à qui elle dut l'eau Claudienne.
Il y avait dans le pays des Marses une vaste étendue d'eau stagnante couvrant inutilement
d^mmenses terrains propres à la culture et que les habitants de la contrée désiraient depuis longtemps voir disparaître. Ce n'était pas chose facile; César lui-même, le vainqueur du monde, avait reculé devant cette gigantesque entreprise; lui que n'effrayait aucune dépense n'ayant pour but que de tuer des hommes, il n'avait pas osé tenter cette œuvre utile à l'humanité. Claude eut la gloire et le mérite de mener à bonne fin cet immense travail de dessèchement que devait malheureusement laisser dépérir la jalousie de Néron et l'avarice de Sénèque (i5). Depuis onze ans trente mille hommes étaient employés continuellement à dessécher le lac Fucin; quelle perte pour la guerre, aurait pensé César, trente mille hommes employés à autre chose qu'à porter les armes ! Heureusement que Claude ne pensait pas comme César, et que ses armées favorites, celles qu'il préférait diriger, c'étaient les armées de travailleurs; l'ennemi qu'il aimait à vaincre, c'étaient les montagnes à percer, les blocs de rocher à faire disparaître. La besogne fut longue et diflScile, l'empereur dut venir souvent lui-même inspecter les ouvriers, encourager les architectes, et donner à Narcisse, chargé de
diriger cette grande œuvre, Tappui de sa volonté souveraine. Enfin, après onze ans d'efforts, le canal qui devait verser le Fucin dans le lit du Tibre, fut complètement terminé : il n'y avait plus qu'un léger barrage en terre qui retînt à Fentrée du canal les eaux du lac prêtes à s'écouler.
Claude, avant que cette grande nappe d'eau ne disparût, voulut y donner au peuple des environs, privé des jeux et des combats du cirque de Rome, le spectacle d'une gigantesque naumachie. Dix-neuf mille condamnés à mort furent amenés de tous les points de l'empire. Ils devaient monter vingt-quatre galères à trois rangs de rames, douze de Sicile et douze de Rhodes; le lac était bordé d'une haie de soldats rangés sur des radeaux; tout autour, les collines environnantes étaient couvertes de spectateurs. Sur une estrade dominant le lac et le canal Claude et Néron s'étaient assis vêtus de l'habit de guerre des généraux romains; Agrippine était auprès d'eux portant sur la longue robe des matrones une éblouissante chlamyde d'or.
Avant de commencer le combat, ceux qui devaient mourir vinrent, selon l'usage, saluer
le groupe impérial. Par distraction, par bonhomie, Qaude leur souhaita le salut. Grande rumeur aussitôt parmi tous ces misérables :
salut, cela veut dire grâce, Tempereur leur permet de vivre, ils ne veulent plus combattre, ils jettent leurs armes. Grand émoi parmi les spectateurs qui tiennent à voir le combat naval. Claude désespéré ne sait à quel parti se résoudre, Néron et Agrippine lui conseillent de faire égorger ces gladiateurs récalcitrants : au lieu d^un combat on aura un massacre, cela n^en sera que plus beau. Qaude refuse, il descend de son siège élevé, il se mêle à la foule de ces malheureux; les spectateurs veulent qu'ils combattent, il faut leur obéir; lui-même, s'il était seul, leur ferait assurément grâce à tous, mais Néron, mais Agrippine, mais surtout ce peuple avide de sang s'y opposent :
du moins, ceux qui échapperont aux hasards de la lutte auront-ils la vie sauve, la liberté, même de l'argent; qu'ils combattent donc, qu'au moins ils aient l'air de combattre, c'est le seul moyen d'éviter un massacre trop certain. Les condamnés se laissèrent persuader, ces combats étaient trop dans les mœurs de l'époque pour qu il en fût autrement. U^ mon*
tèrent sur leurs galères, préparèrent leurs armes et attendirent le signal.
Tout à coup on vit sortir des eaux du lac un Triton d'ai^ent qui par un ingénieux mécanisme fit retentir les échos des environs des sons prolongés d^une conque marine, c^était le signal et la lutte commença.
Chose étrange, ces gladiateurs malgré eux, qu'on aurait cru ne devoir se battre que mollement, s'échauflFerent au tumulte de la bataille, bientôt le sang coula, les adversaires se firent de profondes blessures, ils s'attaquèrent avec une véritable rage, beaucoup succombèrent et il fallut que Claude lui-même leur ordonnât de cesser, au grand chagrin sans doute de son oitourage et de tous les assistants.
On démolit alors rapidement le rempart de terre qui retenait les eaux du lac, mais le canal n^âait pas assez profond, l'ouverture n'en était pas assez large, et l'écoulement se fit mal.
Quelques travaux supplémentaires étaient de toute nécessité; on se hâta de les faire, entre autres une tranchée dans le lit du canal, qui le rendit plus profond et qu'on distingue encore aujourd'hui ; l'ouverture du côté du lac fut agrandie et, bientôt après, une
nouvelle fête rappelait sur les bords du Fucin tous les habitants des villes voisines; on y accourut de Marrubium, de Corfinium et de Sulmona (aujourd'hui San Benedetto, San Serino et Solmona); malgré la distance beaucoup de gens y étaient même venus de Rome.
Cette fois cependant il n'y eut pas de naumachie; on donna seulement quelques combats de gladiateurs ( 1 6) sur des ponts de bois disposés pour couvrir une partie du canal. Puis, au-dessus de Técluse qui fermait encore l'entrée de son nouveau lit à Tonde impatiente du Fucin, sous une tente richement ornée, on servit un grand repas que présida Claude. Ce jour-là les eaux coulèrent bien, si bien même qu'elles rompirent l'écluse, inondèrent une partie des environs, emportant en quelques endroits les bords du canal et menaçant de noyer les convives assis à la table impériale : l'empereur lui-même et Agrippine coururent un véritable danger. Cet accident fut la cause d'une violente discussion entre Agrippine et Narcisse, l'impératrice accusant l'affranchi, non-seujement d'avoir mal dirigé les travaux, mais de plus d'avoir dilapidé l'argent destiné à ces dépenses. Narcisse de son côté indigné
de cette accusation lui répondit énergiquement; il lui jeta à la face sa liaison avec Pallas, il lui rappela la mort de Passiénus, il lui reprocha ses crimes passés et dévoila ses crimes futurs. Qu'y avait-il de fondé dans les reproches d'Agrippine, nous l'ignorons; en tout cas, l'on peut dire pour la décharge de Narcisse que ce qui reste de ses travaux fait encore aujourd'hui après dix-huit cents ans, l'admiration des architectes et des artistes.
Pendant que Qaude était tout entier à cette grande œuvre du Fucin, deux révoltes, sans importance du reste, avaient éclaté en Orient. La Judée s'était révoltée contre son procurateur Félix, et la Cilicie était pillée journellement par une peuplade de montagnards, les Clites. Quadratus, gouverneur de Syrie, aidé du roi de la Comagène, Antiochus, allié des Romains, vint facilement à bout des énergumènes juifs et des brigands ciliciens.
la j
Fin du règne de Claude. Importance de Néron. L'empereur semble regretter cette adoption. Tendresse quMI témoigne à Britannicus. Domitia Lépida. Narcisse. Inquiétucles d'Agrippine. Mort de Claude.
Déjà Ton voit que le règne de Claude touche à sa fin; Néron fait tout, il harangue le peuple, il plaide la cause des nations et des villes devant les sénateurs ; entré dans sa seizième année, il consomme son union avec Octavie qui, grâce à une adoption, sort de la famille des Claudius, ne pouvant sans cela épouser Néron, devenu son frère; nouvelle occasion de fêtes et de largesses; le vieil empereur s'efface volontairement devant ce brillant adolescent qui est devenu son fils; Néron a tous
* Eutropias, In vit. Cl. — Tacite, Annales, XII. — Saétoae, Claude. — Dion Casùu», LX. — Sénèque. Ludus in Claudium, et passim* — Pline l'Ancien, passim. — Aurélius Victor, In Claudio. — Commentariorum rerum Rom,^ libri XII, per loann. Oporinom, Basilise, s. d.
les mérites ; Sénèque d'ailleurs avait réellement cultivé Pesprit, nous ne disons pas le cœur, de rélève qu'Agrippine lui avait confié. Néron est donc orateur, poëte, homme d'Etat, en attendant qu'il devienne acteur et cocher. Pour le moment ce qu'il cultive de préférence, c'est réloquence. Apamée, Byzance ont l'heureuse idée de le choisir pour leur avocat ; ces deux cités demandent par sa bouche une décharge d'impôts, elle leur est accordée.
Après elles, voici les citoyens d'Ilium qui se prétendent les vrais Troyens, les frères, bien mieux, les ancêtres des Romains, et qui à ce titre demandent à être exemptés du tribut.
C'est encore Néron qui se charge de plaider leur cause et de soutenir leurs prétentions; c'est à lui que revient ce patronage, à lui l'enfant de la petite-fille d'Auguste, le descendant des Julius, et par conséquent, d'Anchise et d'Enée. Mais, pour parler au nom de Ce peuple chanté par Homère, la langue des vieux Romains est trop vile et trop rude; c'est en grec que Néron soutiendra la cause de ses protégés, à la grande joie de Claude qui appelait le grec sa langue. Il va sans dire qu'Ilium obtint ce qu'elle sollicitait.
Dès lors les clients ne manquèrent pas â Néron ; voici tf abord Rhodes qui confie à cet avocat si heureux la défense de ses intérêts. Claude pour la punir de quelques émeutes lui avait enlevé toutes ses franchises municipales ; elle suppliait maintenant qu'on voulût bien les lui rendre, et grâce à Néron sa cause fut encore gagnée. Viennent ensuite les habitants de Bononia ( Bologne) : un incendie les a ruinés, et, sur la demande de son fils adoptif, Claude leur accorde un secours d'argent.
L'exemple est contagieux : Qaude lui-même se pique d'honneur et veut être l'avocat d'un des peuples de son empire; à la prière de son médecin Xénophon, natif de l'île de Cos, qui devait l'empoisonner quelques mois plus tard, il demande que cette île soit affranchie de tout tribut, de tout impôt destiné au trésor central de l'empire, afin que ses habitants ' n'eussent à songer qu'à une chose, à honorer Esculape, le plus utile et le plus bienfaisant des dieux; d'ailleurs l'île de Cos, outre l'immense mérite d'avoir donné le jour au dieu de la médecine, avait toujours été la fidèle alliée du peuple romain.
Pendant que Néron se faisait ainsi facilement
une r^utation d^éloquence, genre de talent que les Romains commençaient à priser autant quejes Grecs des beaux siècles, Agrippine continuait le cours de ses intrigues. Elle obtint encore du sénat un aae d^accusation contre Statilius Taurus, proconsul d'Afrique, qu'elle savait lui être hostile et dont elle convoitait la villa, comme Messaline avait peut-être désiré les jardins de Lucullus, appartenant à Tinfortuné Valérius Asiaticus. Statilius Taurus se tua avant le jugement ; c'était un ennemi de moins, mais ce n'était pas le plus à craindre.
Depuis son altercation avec Narcisse sur les bords du Fucin, l'impératrice ne pouvait plus se dissimuler qu'elle avait en lui yn ennemi déclaré. Déjà Narcisse songeait sans doute à celle qui remplacerait Agrippine comme Agrippine avait remplacé Messaline. Peu de fenmies pouvaient briguer l'honneur de partager la couche de César, une seule même paraissait alors digne de recevoir la succession d' Agrippine; c'était Domitia Lépida, petite-nièce d'Auguste, sœur de Domitius père de Néron, également renommée pour sa beauté, sa naissance et sa richesse: Malgré le silence des auteurs il est \Hçn présumable, selon nous, que Narcisse
eut ridée de la présenter à Tempereut pour remplacer Agrippine. Le plan n'aurait pas été mauvais; Claude averti des méfaits de '«on épouse, éclairé sur son ambition, n'aurait pas cette fois manqué de sévir; d'ailleurs Narciœe aurait été là. Néron lui-même, que l'orgueil et l'esprit de domination de sa mère rebutaient parfois, semblait très-attaché et très-reconnaissant à Lépida, sa tante, qui l'avait recueilli enfant, pendant l'exil d' Agrippine ; et qui avait toujours continué à le combler de ses prévenances et de ses caresses. Depuis l'adoption de Néron par Claude, c'avait été une sorte de lutte entre la mère et la tante à qui posséderait le cœur du jeune prince de la jeunesse, et Néron paraissait aux yeux de bien des gens préférer l'aimable et facile Lépida à l'orgueilleuse et sévère Agrippine. Lépida sera impératrice et Claude sera sauvé.
Mais Agrippine est prévenue du danger; ses amis accusent devant le sénat Lépida de sortilèges, de conspiration contre la vie dé l'emperiêur; la formule est toujours la même, au temps d'Agrippine comme au t&tnps de Messaline. On lui reproche en outre de ffôubler la tranquillité publique par des bandes d'es-
— an —
daves indisciplinés qu^elie entretenait dans la Calabre. Narcisse prend sa défense devant les pères conscrits; furieux de voir ses projets devinés, il s'emporte en violentes paroles contre les accusateurs et ceux qui les poussent. On le sait influent, les sénateurs hésitent : qui faut-il ménager de Tafiranchi ou de Tépouse?
Mais voici qui va les tirer d'embarras ; Néron lui-même, le fils de l'empereur, vient défendre sa tante bien-aimée : c'est une noble occasion de déployer cet heureux talent qui a toujours si bien servi ses clients. Mais non ! ce n'est pas une défense, c'est une accusation qu'il prononce ! Les sénateurs ne balancent plus, Néron a parlé, ils obéissent et Lépida succombe I
Bien qu'elle l'eût emporté sur cette Lépida dont elle redoutait tant la rivalité, Agrippine n'en continuait pas moins à trembler; Narcisse, elle le savait bien, avait compris toute son ambition et toute la perversité de son âme, et Narcisse était resté debout malgré la condamnation de Lépida ; quoiqu'il eût échoué cette fois, c'était néanmoins un dangereux adversaire ; celui qui avait su par son audace et son énergie délivrer Claude de Messaline ne serait-il
pas plus heureux une autre fois, n'aurait-il pas un jour le pouvoir de faire également disparaître Agrippine ?
Narcisse, il faut le reconnaître, était réellement dévoué à cette maison des Claudius, à cet empereur dont il avait été le compagnon de jeunesse : en présence de la faiblesse du maître, lui, humble membre delà gens Claudia^ il s'en était en quelque sorte improvisé le proteaeur; il aimait ce pauvre enfant, ce jeune Britannicus, livré sans défense à sa belle-mère Agrippine, à son frère Néron. Pour lui, ce Néron n'était qu'un étranger, la fiction légale qui en avait fait le fils de Claude était nulle à ses yeux. On le savait bien puissant sur Tesprit de l'empereur; Claude avait pour ainsi dire peur de comprendre ce que valait Agrippine, il la craignait vaguement, et n'osait plus se confier qu'à cet ancien esclave qui lui était resté fidèle et dévoué, qui ne lui mentait pas, qui avait parfois le courage de le servir malgré lui. Souvent, pendant de longues heures, il s'enfermait avec son affranchi ; tous deux ils parlaient du passé et aussi de l'avenir. Claude, malgré les flatteries et la tendresse exagérée dont I^éron faisait parade à son égard, n'ai*
niait pas au fond cet étranger, ce fils de I)ômîtius. Ses soupçons contre Tenfant de Messaline s'étaient évanouis; sa tendresse était revenue tout entière pour son véritable fils, ce Britannicus qui avait du moins dans ses veines le n>ême sang que son père, le sang du vieil Atta Clausus.
Bien sombre devenait Fintérieur du palais; on sentait planer au-dessus de la demeure des Césars quelque imminente catastrophe. Des mots échappés à Claude au sortir de ses entretiens avec Narcisse avaient redoublé les craintes d'Agrippine : un jour qu'on le félicitait d'avoir condamné une femme convaincue d'adultère :
« Il est aussi dans ma destinée, avait-il dit, d'avoir des épouses impudiques, mais non pas impunies. » Une autre fois, rencontrant dans l'atrium du palais son fils Britannicus, il courut à lui, l'embrassa tendrement, l'exhorta à grandir pour qu'il pût lui expliquer toute sa conduite, lui rendre compte de ses actes, et en s'éloignant il prononça ce vers d'Homère:
Celui qui a fait la blessure saura la guérir.
Quelques jours plus tard, il agita dans son conseil intime, sur la demande de Narcisse.
la question de donner avant le temps la robe virile à Britannicus; rextérieur du jeune prince, plus avancé que ne le comportait son âge, pouvait facilement le permettre ; puis il fallait, ajoutait-il, que le peuple romain eût enfin un véritable César. Narcisse de son côté s'était ouvertement déclaré pour Britannicus;il avait d'autant plus de mérite à le faire que Pavénement du fils de Messaline qui voudrait venger sa mère serait, comme il le disait à ses amis, probablement le signal de sa mort; mais que lui importait? il était avant tout dévoué au sang des Claudius, il consentait à périr pourvu qu'après Claude Britannicus pût régner. On l'avait vu embrasser le jeune prince en suppliant les dieux de le laisser grandir, pour qu'il pût chasser les ennemis de son père et punir même les meurtriers de sa mère. Enfin Agrippine apprit avec épouvante que des jurisconsultes et des magistrats, mandés au palais par ordre de Claude, l'avaient aidé à faire un nouveau testament qui ne lui avait pas été communiqué.
Cette fois le danger était trop évident : la tempête allait éclater, il fallait à tout prix la prévenir ou se résigner à périr.
Par malheur Narcisse fatigué de toutes ces inquiétudes sentait sa santé décliner; une foïa qu'il l'eut emporté, que le testament fut signé, testament qui, par parenthèse, disparut à la mort de Claude, il crut sa besogne terminée, il pensa pouvoir sans danger aller prendre quelque repos aux bains de Sinuesse, en Campanie^dont les eaux minérales lui étaient depuis longtemps recommandées.
C'était ce moment qu'Agrippine attendait anxieusement ; tant que Narcisse avait été là, il n'y avait rien à tenter, l'afiranchi se méfiait trop de l'impératrice pour ne pas vàller sur son maître : une fois Narcisse parti, Agrippine pouvait to« oser.
Claude depuis quelques jours était triste et paraissait inquiet; on ne sait quel pressentiment l'avait averti de sa fin prochaine ; il y avait quelque temps d'ailleurs que les mauvais présages abondaient, comme si le ciel avait voulu annoncer le règne douloureux de Néron. Une comète s'était montrée pendant quelques nuits; la foudre était tombée à plusieurs reprises sur les aigles des légions; Claude avait été profondément affecté de ces sombres indices ; comme s'il eût deviné le moment fatal où devait se
terminer sa carrière, il n'avait voulu désigner aucun magistrat au delà du mois où il devait mourir; la dernière fois qu'il avait assisté à une séance du sénat, il avait à plusieurs reprises exprimé le désir que Néron et Britannicus vécussent en bonne intelligence, et Ton avait surpris quelques larmes coulant le long de ses joues amaigries; enfin, à la dernière audience qu'il tint à son tribunal, peu de temps avant le repas fatal où il devait trouver la mort, il répéta à deux reprises qu'il était arrivé au terme de sa vie.
Qaude avait raison de s'inquiéter : un jour qu'il avait encore recommandé Britannicus à quelques-uns de ceux qu'il croyait* ses amis, Agrippine était allée secrètement trouver cette Locuste qu'elle avait pu par son crédit faire échapper à la proscription qui avait atteint les astrologues, les sorciers, les magiciens, les faiseurs dç maléfices, et qu'elle avait voulu conserver comme un des instruments de sa domination future.
Bientôt après, par les soins de l'impératrice une fête se prépara pour dérider le front soucieux de César. Dans la grande salle du Pa-
latin, décorée des fresques de Lydius, dans cette gigantesque galerie qui dominait du haut de son triple rang d'arcades les temples et les monuments du Forum, les tables de bois de cître entourées de deux cents lits d'argent aux coussins de pourpre rayés d'or attendaient les six cents convives de l'empereur et de son épouse. Dans . d'immenses vases de bronze des monceaux de neige de l'Apennin s'évaporaient en rafraîchissant l'atmosphère qu'embaumaient de leur odorante fumée les parfums d'Egypte et de Judée brûlés sur des trépieds d'argent. Debout, près de chaque table, du côté que les convives laissaient libre, de jeunes esclaves tenaient en main les cyathes d'or destinés à puiser dans les cratères d'airain. Tout le monde attendait en silence ; enfin les portes ornées de clous d'argent s'ouvrirent avec bruit, le maître suivi d'Agrippine, de Néron, de Britannicus, d'Octavie et de quelques fidèles entra dans la salle au milieu des applaudissements et des souhaits de longue vie : il prit place sur le lit élevé qui lui était réservé ; sa figure trahissait quelque secrète inquiétude ; en effet les sinistres présages continuaient d'effrayer son ima^nation, la foudre venait encore de frapper
le tombeau de son père ; elle en avait entrouvert les parois de marbre, conmie pour indiquer que la sépulture des Claudius attendait un nouvel hôte. Cependant l'empereur salua ses invités, par ses ordres on effeuilla les roses sur les coupes et le festin commença.
C'était comme d'habitude une profusion de mets divers, depuis le sanglier entier, farci d'olives et de raisin, que quatre hommes avaient peine à porter, jusqu'aux loirs rôtis dans des feuilles de vigne, depuis les foies d'oies trempés dans le lait miellé, jusqu'aux grues et aux paons revêtus de leur brillant plumage; puis tous ces plats de poissons re-» cherchés qui faisaient les délices des Romains, les esturgeons, les turbots gigantesques, les murènes qu'on faisait expirer devant les convives, les mulles (espèce de rougets) qu'on payait jusqu'à 8,000 sesterces (i,63o fr. 32c.) et qu'on tuait en les plongeant dans le garum^ les scares, ces poissons jusqu'alors réservés à la mer Carpathienne (partie de la Méditerranée entourant l'île de Scarpento) et que Claude avait acclimatés dans le port d'Ostie, les huîtres de Circée qui dépassaient en saveur celles même de la Bretagne. Outre le Falerne qu'on
mélangeait de miel et de myrrhe, outre les vins de Galène, d'Albe, de Fundi, le Picinum, le plus estimé de tous, celui qui passait pour prolonger la vie humaine, ruisselait dans les coupes mélangé à Feau savamment rafraîchie dans la neige (17).
Quant à Claude, il ne buvait à Texemple d'Auguste que du vin de Sétia. Robuste mangeur, il se plaisait à ces festins, il y oubliait ses idées funèbres et les sombres avertissements du destin ; il se sentait heureux au milieu de la joie de tous ceux qui Tentouraient. Ce Jourlà encore la sinistre image de la mort s'écartait peu à peu de son esprit, chassée par la joie de tous et par le tumulte du repas ; près de lui, un affranchi dont il se croyait sûr, l'eunuque Halotus, goûtait les mets et le servait attentivement, tout occupé à prévenir ses désirs- L'empereur commençait à s'animer, les beaux-esprits, les philosophes de la cour entamaient ces discussions de science ou d'histoire auxquelles Claude aimait à prendre part; tout entier à ces joutes oratoires, il soupait d'une façon distraite ; Halotus pose devant lui un plat de champignons; depuis son enfance c'était son mets favori, et sa mère, quand elle
le portait dans son sein, avait eu la même passion pour ce dangereux comestible. Claude en mange avec avidité, et tout en mangeant, U riait, il discutait, il causait avec ses voisins ; Néron approuvait d'un sourire étrange, Agrippîne observait. Tout à coup la parole expire sur les lèvres de Tempereur, il s'affaisse sur son lit, sa figure se décompose. Chacun se lève aussitôt, Agrippine la première ; on entoure le lit de César; qu'a-t-il, qu'est-ce donc qu'il éprouve? Agrippine rassure les convives : ce n'est qu'une indisposition, Claude y est sujet depuis sa dernière maladie, son estomac, leur dit-elle, affaibli par l'âge et un peu aussi peutêtre par les excès de table, n'a plus la vigueur d'autrefois, mais un peu de repos suflSra pour le remettre ( 1 8) .
On emporte dans la chambre conjugale Claude à moitié évanoui : cependant un mieux se déclare, un effort de la nature l'a débarrassé du poison qui causait ses souffrances ; la voix lui revient. Agrippine, qui le soignait, sort précipitamment de la chambre : elle demande Xénophon, le médecin grec; à voix basse elle lui donne quelques brèves instructions, puis elle tait dire aux convives que l'empereur va
mieux et qu^il entend que le repas continue.
A ce moment Claude, qui avait repris ses sens, demandait son médecin. Un homme entre, Tempereur le reconnaît, c'est son aflranchî Xénophon, Tasclépiade qui va le sauver :
Xénophon rassure le malade; avec une barbe de plume introduite dans le gosier, il va achever de le soulager. Claude ouvre la bouche, le médecin le touche légèrement de la plume, et Tempereur tombe à la renverse, comme foudroyé : il râle, sa vie s'exhale en quelques soupirs douloureux A côté le festin continuait, les chants bachiques résonnaient sous les hautes voûtes du Palatin, et les convives vidaient joyeusement leurs coupes d'or à la santé du divin empereur.