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L'Empereur Guillaume et son règne

Contradictions de sa vie. — Naissance et enfance. — Jugement de la reine Louise. — Impressions de l'exil. — Éducation militaire. — Carrière militaire. — Roman déjeunasse et mariage. — Avènement du roi Frédéric-Guillaume IV. — Le prince Guillaume reçoit le titre de prince de Prusse. — Président du conseil d^Ëtat et du conseil des ministres- — Ses principes ultra-monarchiques. — Son opposition aux réformes libérales. — Les lettres-patentes de 1847. — L'attitude du prince de Prusse.

Nous raconterons, dans les pages qui suivent, la vie et le règne d*un souverain dont Texistence et la carrière présentent des hauts faits, des surprises, des antithèses, des contradictions sans nombre. Sans posséder le génie du grand Frédéric, il remplira de son nom, autant que son grand aïeul^ Thistoire contemporaine et sera pour Thistoire future une des grandes figures du dix-neuvième siècle.

Débile et maladif dans sa jeunesse, résigné lui-même à une courte existence, il dépassera les limites dernières de la vie humaine. Se contentant du rôle modeste d'un soldat au ser-

vice du Irône de son frère, il deviendra le souverain d*un des plus puissants empires des temps modernes. Partisan ardent et convaincu de la royauté de droit divin, la raison d'État l'amènera à porter des coups terribles au principe de la légitimité. Adversaire du droit populaire, il établira dans son empire Tarme de la démocratie, le suffrage universel. Chargé, au début de sa carrière, des haines des masses, accablé sous le poids de l'impopularité, il sera acclamé, vers la fin de son règne, à l'égal des héros les plus populaires dont parle l'histoire.

Celui qui fut plus tard Guillaume P% roi de Prusse et empereur d'Allemagne, naquit à Berlin le 22 mars 4797, second fils du roi Frédéric-Guillaume III et de la reine Louise et petit-fils du roi Frédéric-Guillaume II, âme de la coalition européenne contre la République française. Son frère aîné, alors prince royal, fut plus lard roi sous le nom de Frédéric-Guillaume IV. Ses autres frères et ses sœurs étaient : les princes Charles et Albert, la princesse Charlotte, qui devint impératrice de Russie, et la princesse Alexandrine, grandeduchesse de Mecklembourg-Schwerîn.

La vie, à la cour de Frédéric-Guillaume III, était simple, presque bourgeoise : les princes étaient élevés avec soin et, à part le prince royal, avec une préférence particulière pour les études militaires. C'est d'ailleurs pour ces dernières que le prince Guillaume montra, dès sa première jeunesse, les meilleures dispositions, malgré sa constitution maladive, qui causait souvent des inquiétudes et exigeait les plus grands ménagements. Sur le caractère de ce fils préféré la reine Louise écrit à son père, on 4808 : « Notre fils Guillaume, si je ne me » trompe, sera simple, loyal, plein de sens comme son père ». Comme tous les princes prussiens, un peu plus tôt même, à

Tâge de dix ans, il entra dans l'armée avec le grade de souslieutenant. Ce fut le lendemain d'Iéna : Texil avait commencé pour la famille royale, qui s'était retirée à Kœnigsberg, loin de Berlin, occupé pendant six ans encore par l'armée française. Il est permis dépenser que le spectacle des malheurs de ses parents et les récits qu'ils avaient dû faire à leurs enfants sur l'homme puissant qui avait anéanti la monarchie du grand Frédéric ont laissé dans l'esprit du jeune prince des souvenirs et des impressions qui ont exercé par la suite une si grande influence sur toute sa politique. La reine Louise, cela paraît avéré, ne cessait d'inculquer à ses enfants la haine de l'envahisseur étranger, c'est-à-dire de la France : leçons qui ont plus tard porté leurs fruits. Après la mort de la reine en 1810, le prince Guillaume continua ses études sous la direction de précepteurs militaires. A partir de 1813, il prend part à toutes les campagnes aux côtés du roi son père et donne, en plusieurs circonstances, des preuves de sang-froid et de bravoure. A Bar-sur-Aube, il est au milieu du feu, et sur le plateau de Pantin il assiste aux combats devant Paris. Il accompagne ensuite son père en Angleterre et partage les ovations dont les ennemis de l'empereur déchu accablent les vainqueurs.

Les années suivantes se passent dans les voyages que le prince entreprend, soit pour son instruction, soit pour représenter son père aux cérémonies des cours étrangères. Ses aptitudes militaires sont exceptionnelles, eu égard à son âge. A plusieurs reprises le roi le charge de grandes inspections et, en son absence^ de la direction des affaires militaires ressortissant au cabinet du roi. En 1817, à l'accomplissement de sa vingtième année, il devient, comme tous les princes majeurs

delà famille royale, membre du Conseil d'État. A la même époque il est nommé colonel, et huit ans après, en 1825, à l'anniversaire de Waterloo, il devient général de division.

Il avait accompagné son père, en 1822, au Congrès de Vérone, puis parcouru ritalie et rendu visite, avec le roi, au pape Pie VIL

En 1829, il représente le roi au sacre de l'empereur Nicolas, à Moscou, et se rend de là à Weimar, où il célèbre son mariage avec la fille aînée du grand-duc Charles-Frédéric, dont la fille cadette avait épousé, deux ans auparavant, le prince Charles, frère du prince Guillaume. Ce mariage, dicté par la raison d'Etat, mit fin à ce qu'on peut appeler son roman de jeunesse. Il aimait passionnément une des plus charmantes demoiselles de la Cour, la princesse Elisa Radzivill, issue de rillustre et vieille famille polonaise, et il mettait tout en œuvre pour obtenir le consentement du roi, son père, à ce mariage. De très grands obstacles s'y opposaient, les statuts de la maison royale ne permettant des alliances de princes qu'avec des princesses du sang. De puissantes amitiés et influences s'appliquaient à écarter ou à tourner la difficulté. Des jurisconsultes savants démontraient que la famille Radzivill, descendant d'une ancienne dynastie polonaise, était aussi bien de sang royal que celle des Hohenzollern. D'autres juristes étaient d'un avis contraire. On découvrit alors un autre moyen, qui consistait dans l'adoption de la princesse Elisa par le prince Auguste, frère du roi Frédéric-Guillaume III et célibataire ; mais les conseillers de la couronne ne trouvaient pas que cette adoption pût suppléer au défaut de naissance royale de la princesse.

Un incident imprévu vint faire échouer tous ces efforts.

Le prince Charles, frère cadet du prince Guillaume, s'était marié, sur ces entrefaites, ainsi que nous Tavonsdit plus haut, avec une des filles du grand-duc de Saxe-Weimar. Celui-ci, connaissant le projet du prince Guillaume, déclara à celte occasion que, dans le cas oti le prince y donnerait suite, la cour de Weimar revendiquerait pour les princes à naître du mariage du prince Charles la priorité de succession au trône de Prusse sur les enfants du prince Guillaume. On avait ainsi en perspective des luttes et des querelles de succession, qui pouvaient un jour compromettre le sort de la dynastie royale.

Dans cet état de choses, le roi intervint en faisant appel au sentiment de devoir de son fils. Le prince Guillaume, bien qu'atterré par la missive paternelle, qui détruisait son plus beau rêve, n'hésita pas un instant. Il se soumit et épousa bientôt après la fille aînée du grand-duc de Saxe-Weimar,

Nous n'avons plus à noter, dans celte période des débuts du prince, que sa nomination, après là révolution de juillet 1830^ au commandement en chef du corps d'observation prussien sur le Rhin, pour arriver à la période où il est appelé à jouer un rôle plus actif dans la politique de la Prusse.

Le 7 juin 1840, le roi Frédéric-Guillaume III mourut, laissant la couronne à son fils aîné Frédéric-Guillaume IV, qui à ceite époque avait quarante ans et était sans enfants. Le prince Guillaume, héritier présomptif du trône, reçut, conformément aux usages de la famille royale, le titre de Prince de Prusse, titre qu'avait porté avant lui le frère de Frédéric II, père du roi Frédéric-Guillaume II, successeur de ce roi. Le prince, alors commandant du corps d'armée de la garde, fit, comme tel, prêter serment aux troupes. Il conservait d'ailleurs sa situation dans l'armée, tout en prenant une part active aux af-

faires publiques. A ses fondions de président du Conseil d'Etat il ne tarda pas à joindre celles de président du conseil des ministres, auxquelles le nouveau roi l'appela.

Nous ne ferons pas ici Thistoire du règne si agité de Frédéric-Guillaume IV; nous nous bornerons à en rappeler les incidents auxquels s'est trouvé mêlé le prince de Prusse. La nation avait espéré du nouveau règne la réalisation des promesses solennelles de 1812 relativement à la création d'une représentation nationale, et dont l'accomplissement avait été enrayé par les mouvements révolutionnaires qui avaient agité l'Europe avant et après la révolution de juillet. Comme toujours, les tentatives révolutionnaires d'en bas avaient provoqué et consolidé la réaction d'en haut. Les influences puissantes des cours alliées d'Autriche et de Prusse finirent par arrêter net la politique libérale et réformiste qui avait marqué le réveil et la régénération de la Prusse depuis le désastre d'Iéna.

Frédéric-Guillaume IV, dès son avènement, se montra résolument opposé à la transformation de son royaume en monarchie constitutionnelle. Il entendait développer les vieilles institutions représentatives, basées sur le principe féodal et sur la division par castes et n'ayant qu'un caractère consultatif, de manière à laisser intactes toutes les prérogatives du roi, aussi bien comme pouvoir exécutif que comme législateur. Il l'annonça à Kœnigsberg et à Berlin, où il reçut, avec beaucoup de solennité et un grand déploiement de pompe, le serment hommagîal des représentants des trois. Etals. Dans les années qui suivirent, le roi s'attacha, en effet, à donner une certaine vie aux institutions provinciales : il convoqua les diètes des provinces à des intervalles plus rapprochés, y institua des comités permanents, leur soumit de nombreux projets de loi,

maïs repoussa, avec énergie et souvent avec véhémence, les pétitions qui se multipliaient réclamant l'octroi d'une véritable constitution avec un parlement investi d'attributions délibérât! ves.

L'opinion publique désignait le prince de Prusse comme le personnage qui influait le plus sur l'esprit du roi dans le sens opposé aux revendications du libéralisme. Ce n'était vrai que jusqu'à un certain point. Frédéric-Guillaume IV avait sur les prérogatives de sa couronne et le rôle du pouvoir royal des idées absolues, qui ne se sont jamais démenties et avec lesquelles il est mort. Les événements ont pu le faire ployer sous le joug de la démocratie ; ils l'ont confirmé plutôt qu ébranlé dans l'opinion que le régime parlementaire était incompatible avec une vraie monarchie, qu'il considérait cependant comme le seul gouvernement conforme aux mœurs de son peuple. Sur ce point donc le prince de Prusse n'avait nul besoin de raffermir les convictions du roi. Il n'est pas moins certain que, si quelques-uns des conseillers du roi manifestaient des opinions plus favorables aux aspirations libérales, le prince de Prusse a pu les contrebalancer, d'autant plus que lui-môme partageait complètement les idées de son frère sur ces graves sujets. S'il existait une divergence de vues entre le roi et le prince, elle portait bien plus sur la manière d'appliquer leurs idées. Le tempérament du roi inclinait aux demiconcessions, tandis que le prince aurait préféré marcher droit dans une voie ou dans l'autre, celle de la monarchie absolue et féodale ou celle de la monarchie conslitutionnelle. Le prince penchait vers la première; mais il était contraire au système hybride de son frère. La suite des événements ie prouvera.

En essayant d'adapter aux besoins nouveaux la vieille insti-

tution des Etats provinciaux, le roi, loin de satisfaire aux vœux de plus en plus impérieux des esprits libéraux, ne parvenait qu'à les irriter, de sorte que le monarque, au lieu de diriger ce mouvement, s'en vit bientôt débordé. Déjà vers 1845, il reconnut la nécessité de recourir à quelque grande mesure propre à concilier le libéralisme et, en tout cas, à écarter pour longtemps cette question constitutionnelle ,qui entravait la marche du gouvernement. L'Etat, pour réaliser diverses réformes économiques, notamment pour encourager et subventionner la construction des chemins de fer, avait besoin de ressources que les impôts existants ne pouvaient lui fournir. Il aurait fallu recourir à un emprunt : la Prusse n'en avait pas contracté depuis un quart de siècle, par cette raison surtout qu'un décret royal de 1820, en arrêtant le chiffre de la dette publique, portait qu'à l'avenir tout nouvel emprunt devait être sanctionné par la représentation nationale. Le roi avait conçu l'idée de réunir les diètes des huit provinces en une seule assemblée, à laquelle seraient dévolues les attributions de cette représentation prévue parl'éditde 1820.

Il institua, pour élaborer un projet, une commission spéciale composée de quelques ministres et personnages de confiance, qui, après de laborieuses délibérations pendant l'année 1845, fut réunie le 11 mars 1846, avec adjonction des membres du ministère. Le prince de Prusse ouvrit les débats par un discours qui fait clairement connaître ses idées. Pour lui c'est l'existence du trône et de la patrie qui est en jeu. La création des Etats provinciaux lui aurait paru suffisante, et il n'est pas convaincu de la nécessité d'instituer une représentation centrale. Toutefois, si l'on juge utile de faire cette concession, on devra empêcher que le pouvoir gouvernemental passe à

rassemblée. La puissance de la Prusse lui semblerait compromise par un amoindrissement quelconque des prévogatives de la couronne. La majorité de la commission ayant affirmé l'opportunité d'accorder une représentation centrale, le prince finit par s'y joindre en reportant ses objections sur les divers articles du projet. En premier lieu, il s'éleva contre le droit de pétition, qui lui apparaissait comme le germe d'une opposition contre le système militaire. L'assemblée, disait-il , influencée par la presse libérale, voudra porter atteinte à l'organisation militaire ; l'officier perdra l'amour d'une carrière, tous les jours battue en brèche par le libéralisme, hostile aux militaires. Le droit de pétition s'étendra aussi à la politique extérieure; on sèmera la discorde entre les gouvernements allemands etleurs sujets, on voudra dissoudre les liens d'alliance qui unissent la Prusse à l'Autriche el à la Russie. De plus le droit de pétition de l'assemblée sera mis à profit pour arracher de nouvelles concessions au gouvernement, qui à la longue ne pourra plus résister à ces exigences.

Les opinions du prince ne furent partagées par aucun autre membre de la commission, et le projet du roi passa à l'unanimité moins laVoix de l'héritier du trône. Toutefois, ainsi que* son caractère le comportait, celui-ci prit vite son parti : « Une Prusse nouvelle va se former )>, disait-il, « la vieille Prusse est » enterrée par la publication de cette loi. Puisse la nouvelle » Prusse devenir aussi puissante et aussi grande que l'est » devenue la vieille par l'honneur et la gloire ! »

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