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CHAPITRE DEUXIÈME

LE PRINCE DE PRUSSE El' LA RÉVOLUTION DE 1848

Le prince de Prusse à la diète de Prusse. — II se déclare contre le régime constitutionnel. — Mécontentement des populations, — Influence de la révolution française de 1848. — L'insurrection de Berlin dirigée contre Télément militaire. — Accusations contre le prince de Prusse, — Sa fuite. — Erreur populaire. — Le roi ordonne au prince de se rendre en Angleterre. — Le prince accusé de conspirer avec l'empereur Nicolas. — Origine de cette légende. — Le Mémoire de l'empereur Nicolas — Le Czar et le général de Dolina. — Le prince de Prusse et l'ambassadeur de Russie. — Séjour du prince à Londres. — Le prince Albert et le prince de Prusse. — Le prince de Prusse et l'armée du Holstein. — Hostilité du peuple de Berlin. — Le clergé protestant supprime les prières pour le prince. — Le prince élu député à l'assemblée nationale. — Le ministère demande le rappel du prince. — Agitation à Berlin. — Départ d'Angleterre et séjour à Bruxelles. — Retour à Potsdam. — Il adhère aux nouvelles institutions. — Son entrée à l'assemblée nationale.

Telle fut la part du prince de Prusse dans les lellres-palentes du 3 février 1847, qui devinrent en effet, ainsi qu*il l'avait prévu, le commencement d'une ère nouvelle, semée de secousses où la monarchie prussienne faillit sombrer. Après avoir apposé sa signature, en qualité de président du ministère, à celle charte octroyée, le prince s'abstint de toule opposition contre le nouveau régime. Comme membre héréditaire de la Curie des Seigneurs, création nouvelle imitée de la Chambre des Lords d'Angleterre, il se borna, au cours de la session de la dièle,

LE PRlîîCE DE PRUSSE ET LU RÉVOLUTION DE 1848 H

éprendre la parole contre les demandes tendant à élargir les privilèges de celte assemblée : « Il ne consentira jamais, disaitil, a à accorder à la diète des libertés et des droits au préjudice de ceux de la couronne ».

La dièle et le roi, à la un de la session, s'étaient mal quittés. Le souverain avait compté sur des manifestations de gratitude ; l'assemblée avait répondu, en critiquant l'œuvre royale, la trouvant insuffisante, presque illégale, et repoussant la plupart des projets de loi d'ordre financier et économique. Au commencement de 1848, conformément aux lettres-patentes, le roi convoqua le grand comité de la diète en vue d'examiner certains projets de loi. Ébranlé par Topposition qu'il avait rencontrée auprès de la diète et qui se manifestait de nouveau au sein de plusieurs diètes provinciales, le roi concédait, en modifiant les lettres-patentes de février, la périodicité des réunions de la diète en même temps qu'il transférait à cette assemblée les attributions assez importantes du comité. On entrait ainsi dans la voie menant plus ou moins directement au régime parlementaire. Peut-être y serait-on arrivé paisiblement et dans des conditions régulières sans la révolution française de février, qui fit peu à peu le tour de presque toute l'Europe.

En effet, s'il existait en Prusse de nombreux éléments d'opposition et bien des causes de mécontentement, la matière révolutionnaire y faisait défaut. Si le régime féodal y avait laissé ses vestiges dans la division des classes et dans le maintien de quelques privilèges nobiliaires, de forme plutôt que de portée réelle, ces inégalités étaient rachetées par une justice sévère et par l'égalité de tous devant la loi. On peut dire aussi que l'absence d'une représentation nationale trouvait son correctif dans l'organisation d'une bureaucratie assez indépen-

dante vis-à-vis des ministres et nullement oppressive à l'égard des administrés. Faire disparaître tous les privilèges, donner aux citoyens des organes légaux de leurs intérêts et à la nation une part de coopération à la législation : telle fut la t&che qui s'imposait aux gouvernants, et qui se serait probablement accomplie sans secousse violente, si la révolution de février n'était venue communiquer la fièvre à toute TEurope et inciter les populations des diverses capitales à imiter le peuple de Paris. En Prusse comme en France, le mouvement libéral et réformiste fut débordé par l'impétuosité des masses, auxquelles s'étaient mêlés les éléments démagogiques les plus violents.

Les journées de Berlin du 14 au 18 mars portent les signes caractéristiques de l'imitation des journées de février de Paris, sauf cette différence que ce qui avait pu être à Paris une colère populaire réelle, alimentée par les partis anti-dynastiques, n'était à Berlin qu'une colère factice et artificielle. Sur la Sprée comme sur la Seine, il y eut des barricades, des escarmouches avec l'armée, très modérée d'ailleurs dans Texécution des ordres ; il y eut aussi des malentendus ou des hasards faisant partir quelques fusils, des morts promenés sous les fenêtres du palais avec des cris de vengeance. Cependant aucune clameur ne s'élevait contre la royauté même, personne ne demandait la proclamation de la république. Ce que les masses exigeaient se résumait en ces mots, proférés sous le balcon du château, sous les yeux du roi : « Les troupes hors de Berlin! » Là est la véritable signification de l'insurrection berlinoise du 18 mars. Le mouvement, qui avait éclaté en quelque sorte par surprise et sous l'influence de circonstances extérieures, avait fini par trouver son objectif. La

grande majorité de la nation n'aurait jamais suivi ceux qui eussent voulu changer la forme monarchique du gouvernement ; elle s'associait plus facilement à un mouvement di* rigé contre la prédominance de l'élément militaire. L'aristocratie occupait la première place dans Tarmée, et c'était elle qui résistait avec ténacité à l'établissement du régime constitutionnel et parlementaire, ainsi qu'à l'émancipation politique des classes moyennes et inférieures. Voilà pourquoi le mouvement du 18 mars aboutit à une immense démonstration contre l'armée et, en dernier lieu, contre celui qui était le représentant le plus éminent de cette armée, le prince de Prusse. Mais, là encore, on remarque l'imitation de Paris. Comme à Paris les coups de fusil du boulevard des Capucines avaient déchaîné les fureurs populaires contre M. Guizot, absolument innocent dans cet accident, de môme à Berlin quelques coups de fusil, partis par hasard^ devaient fournir matière aux accusations les plus outrées contre le frère du roi. L'opinion publique, n'osant pas s'attaquer à la personne du souverain, avait découvert une victime dans le prince de Prusse : c'est lui qui fut chargé par la populace égarée de tous les péchés d'Israël.

La seconde République française, à part la perturbation qu'elle avait jetée dans les pays voisins, s'était présentée aussi avec des idées propagandistes, en môme temps qu'elle avait manifesté rintention de chercher dans des entreprises belliqueuses au dehors une diversion à des embarras intérieurs. Sous le coup de ces appréhensions, le gouvernement de Berlin avait jugé nécessaire d'exercer une vigilance spéciale sur ses frontières occidentales. A la date du 10 mars, c'est-à-dire huit jours avant les troubles de Berlin, le roi nomma son frère

H l'empereur GUILLAUME ET SON RÈGNE

gouverneur général des provinces du Rhin et de Weslphalie, fonctions qui impliquaient le commandement en chef des deux corps d'armée stationnés dans ces provinces. Dès le lendemain le prince fit ses préparatifs de départ et prit congé des troupes de la Garde,- jusqu'à ce moment placées sous ses ordres. Dès lors il ne pouvait plus donner aucun ordre à cette portion de Tarmée, dont le commandement avait été confié aussitôt à un autre général. Le 14 mars, il prit part encore à un acte politique important. Par un décret, contresigné par le prince de Prusse et tous les ministres, le roi convoqua la diète générale au 24 avril, à Teffet de délibérer sur une série de mesures se rattachant aux projets de réforme fédérale et constitutionnelle que le gouvernement prussien allait arrêter de concert avec l'Autriche et les autres membres de la Confédération germanique. « Ces projets, » disait le décret royal, « devront assurer » une véritable régénération de la Confédération germanique, » afin que le peuple allemand soit vraiment uni et fortifié » par des institutions libres et que l'Allemagne occupe en » Europe le rang qui lui appartient. »

Les jours suivants, le prince ne vaqua plus qu'aux derniers apprêts de son changement de résidence. 11 assista encore à la réception par le roi d'une députation rhénane, qu'il engagea, dans un entretien particulier, à rentrer dans sa province pour y porter la nouvelle des réformes annoncées et calmer les esprits. Enfin, il contresigna, en tête des autres membres du ministère, le décret royal qui, avançant la réunion de la diète prassienne, lui assignait la tâche de préparer la convocation d une assemblée nationale, élue par le suffrage universel, et qui aurait à concerter avec la couronne la constitution future du royaume.

Pendant que ces actes s'accomplissaient au Château, se déroulaient au dehors les événements qui amenèrent la collision avec les troupes. Des preuves authentiques, recueillies longtemps après les journées de mars, ne laissent pas subsister de doute sur l'erreur populaire qui accusait le prince d'avoir donné le signal d'une charge contre la foule. Cette erreur, involontaire de la part des masses, ne Tétait pas de la part des meneurs, se disposant à exploiter à leur profit un mouvement qui tendait à prendre des proportions inattendues ; elle fut confirmée en outre par le silence de ceux qui, connaissant la vérité, préféraient détourner l'orage de la tète du roi et des véritables auteurs du fatal accident. D'ailleurs, à ce moment, tout le monde avait perdu la tête. Le roi lui-même disait souvent, peu après, à ses inlimes : « Dans ces journées- » là nous étions tous couchés sur le ventre. »

Quoiqu'il en soit, l'émeute avait trouvé sa victime. La populace poussa des cris de mort contre le prince de Prusse ; les plus modérés demandaient son abdication comme héritier de la couronne. Dans la nuit du 18 au 19 mars, des masses de peuple se ruèrent sur le palais du prince avec l'intention de le saccager et de l'incendier. Les étudiants, formés en corps de sûreté, réussirent à le protéger par une ruse également empruntée à l'insurrection parisienne envahissant les Tuileries: un écriteau portant l'inscription : propi^iété nationale fut placé sur le balcon et servit, durant les mois de tourmente populaire qui suivirent, comme de bouclier préservatif. Peut-être Téloignement du prince était-il commandé dans l'intérêt même de sa sécurité ; en effet ses amis lui conseillèrent de partir. Ce qui paraît contestable, c'est la nécessité d'imprimer à ce départ le cachet officiel ; car on donnait ainsi une sorte de consécra-

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tion àla légende qui rendait le prince responsable de l'effusion du sang. L'entourage du roi poussait à cette mesure, et le prince fut envoyé en exil.

Dans la nuit, il s'était retiré à Spandau, puis dans une des résidences royales des environs de Potsdam. C'est là que vint le trouver, le lendemain, un des aides de camp du roi, qui, sur la demande du nouveau ministère, invitait son frère, afm de calmer l'effervescence du peuple, à faire un voyage à l'étranger.

Le prince répondit qu'il ne déférerait à ce désir que dans le cas où le roi lui enverrait un ordre écrit. Par suite le roi lui adressa une lettre par laquelle il l'engageait « à se rendre » auprès de la cour amie d'Angleterre pour lui expliquer les » événements et l'état des choses ».

Le départ du prince n'apaisa pas, loin de là, les colères populaires. Les partis révolutionnaires devinaient en lui le seu) homme prêt et résolu à défendre, au besoin, le trône contre l'anarchie. Aussi, pendant longtemps, une autre légende, habilement entretenue, représenta le prince comme le chef d'une contre-révolution, ligué avec l'empereur de Russie, et en marche, àla tète de régiments prussiens et russes, pour délivrer le roi soi-disant prisonnier des révolutionnaires. La population affolée croyait à ces bruifes, et, à plusieurs reprises, le rappel fut battu par la garde civique sur le bruit que le prince de Prusse et les Russes étaient aux portes de la capitale. Pendant ce temps le prince était à Londres, et il put, dans son exil, connaître le vrai fondement de ces rumeurs.

En effet c'est à Saint-Pétersbourg que ces projets de contrerévolution avaient leur origine. Il existe de cette époque un mémoire, divulgué vingt ans après et attribué, avec une

grande vraisemblance, à Tempereur Nicolas lui-même. L'auteur de ce document, après avoir blâmé la condescendance du roi à regard du libéralisme, insinue l'idée d'un mouvement militaire partant de la province et devant être entrepris au nom du roi contre Berlin. Une proclamation royale expliquerait les événements de mars, pour faire appel à l'esprit loyal des classes moyennes, et, en dénonçant le libéralisme comme la cause de l'insurrection, déclarerait abrogées toutes les lois constitutionnelles depuis 1847. Berlin, disait le mémoire, n'est pas la Prusse et ne saurait faire la loi 5. la Prusse. Si le roi se soumettait à la volonté de Berlin, ce serait une preuve qu'il n'est pas le maître et qu'il a cédé à la contrainte. « Dans ce cas malheureux », continue le mémoire, «je considère que le prince de Prusse ne devrait pas se sou- » mettre à une décision pareille. Il faut qu'il revendique ses » droits imprescriptibles, il faut qu'il les réclame les armes à » la main; il aurait pour lui toute l'armée et la grande majo- » rite de tout le pays ». L'auteur recommande au prince deux moyens pour agir : ou se mettre à la tête des troupes dans le Uolstein, « marcher sur Berlin, délivrer le roi et se rendre » maître de la capitale en faisant justice des misérables qui y > dominent » ; ou bien s'assurer le concours des généraux Dohna et Colomb, commandant les corps de la Prusse orientale et de Posen et marcher sur Berlin. « Le second moyen x», ajoute le mémoire, « aurait l'avantage de s'appuyer sur notre » armée (russe) comme une réserve prête à venir au secours » du prince, mais dans le cas seulement d'une complication * avec la France ou l'Allemagne du sud » . On devrait s'ouvrir Sur ce projet aux deux généraux prussiens, par l'entremise du ministre de Prusse à Saint-Pétersbourg. « Mais », ainsi se

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termine ce document, « si le prince de Prusse avait la faiblesse » de revenir à Berlin maintenant, après que Tesprit public s'y » est montré si infâme à son égard, ce serait, selon moi, une » faute impardonnable qui pourrait à jamais perdre la monar- » chie prussienne ; car le prince devrait souscrire à des con- » ditions humiliantes , presque infamantes, et le bon parti » perdrait dès Tinstant tout prétexte comme tout espoir de » relever et de sauver la bonne cause. »

L'authenticité de ce mémoire et de son origine impériale est corroborée par plusieurs faits. D'abord, pendant le séjour du prince de Prusse à Londres, le baron de Brunnow, ambassadeur de Russie, paraît avoir soumis au prince un projet à peu près identique au mémoire précité. Il essuya un refus énergique. D'après ce qui transpira plus tard sur cet incident, le prince aurait déclaré que jamais il n'admettrait l'intervention étrangère entre le roi et son peuple. Un autre fait, qui se produisit quelques mois après, eut pour témoin précisément le général de Dohna, dont il est question dans le mémoire russe. Ce général avait été chargé par le roi, en automne 1848, d'aller assister aux manœuvres russes qui eurent lieu, près de la frontière prussienne, sous les ordres de l'empereur Nicolas. Un jour, se trouvant seul sous la tente avec l'empereur, le général prussien fit l'éloge des troupes russes. « Mes troupes vous plaisent? » exclama le czar, « eh bien, ces » troupes sont à votre disposition, si vous voulez marcher à » leur tête contre Berlin émeutier ». M. de Dohna répliqua : « Un général prussien ne marche que sur l'ordre de son roi ». L'affaire en resta là ; mais les bruits d'intervention russe continuèrent à circuler longtemps encore, alors même qu'il était avéré que le prince de Prusse n'y était pour rien et qu'à la

cour de Tempereur Nicolas on songeait, à défaut du frère atné du roi, au frère cadet, le prince Charles, très en faveur à Saint- Pétersbourg.

Le prince de Prusse arriva le 27 mars à Londres, où il n'était pas un hôte inconnu. Quatre ans auparavant, il y était venu rendre visite à la reine Victoria et au prince Albert, qu'il avait littéralement charmés. La reine a noté, à ce sujet, dans son journal, le 31 avril 1844 : « Il me platt beaucoup ;.il est très » aimable» agréable et intelligent, gai et d'un commerce facile.

> Il est intéressant, droit, sensé ; il parle très bien sur toutes

> les questions politiques, avec intelligence et entendement ;

> il serait, je crois, comme roi, plus sûr et plus constant que le

> roi actuel. Il est enchanté de tout ce qu'il voit en Angle- » terre . » Après son départ, M. de Bunsen, ministre de Prusse à Londres, avait écrit à un ami : « Le prince avait appris à * aimer l'Angleterre ; il admirait sa grandeur et comprenait

> qu'elle est due à ses institutions, mais que ces institu- » tiens ne pouvaient être introduites chez les autres peuples » où manquaient les conditions qui les avaient fait prospérer » en Angleterre. »

Il y revint, en 1848, en hôte exilé, mais chaleureusement accueilli. « Nous ne pouvons laisser sombrer le prince de » Prusse », écrit le prince Albert à la date du 30 mars; « il est » attaqué, parce qu'on le craint; cependant c'est un esprit » noble, honnête et tout attaché au nouveau mouvement en Al- » lemagne». Il acceptait d'ailleurs la situation avec une certaine philosophie. Étant à déjeuner chez le ministre de Prusse, il refusa un fauteuil qu'on avait approché de la table pour lui, et, prenant une chaise ordinaire, il dit, en riant : « Il faut prati- » quer l'humilité aujourd'hui, caries trônes chancellent. »

L'aristocratie anglaise lui fit une réception des plus brillantes et lui donna des fêtes sans nombre. Durant son séjour en Angleterre, il s'abstint de toute ingérence dans les affaires de Prusse. Une seule fois il rompit le silence pour féliciter le général Wrangel de la victoire remportée dans le Slesvig sur les Danois. Cette lettre, lue devant les troupes, avait excité leur enthousiasme, qui se manifesta par des hourrahs frénétiques. Cette démonstration, qui ne s'adressait qu'à l'ancien chef d'armée, réveilla aussitôt la colère de la démocratie allemande, qui accusait les troupes prussiennes d'appartenir à la réaction et redoublait ses attaques contre le prince de Prusse.

A Berlin, en effet, l'esprit public continuait à être monté contre le frère du roi. Personne n'osait prononcer son nom avec sympathie, encore moins exprimer un regret sur son absence. Il y eut jusqu'aux pasteurs protestants qui pendant longtemps, en raison de l'irritation populaire, omettaient, à l'office des dimanches, dans la prière pour la famille royale, de nommer le prince de Prusse ; une circulaire du ministre des cultes dut finalement les rappeler à l'observation de ce devoir imposé par les règlements ecclésiastiques.

Cette situation ne pouvait se prolonger. L'absence et l'éloignement de Théritier du trône ne pouvaient se justifier, au point de vue du droit public, par le simple fait d'une humeur contraire de la population. Cependant tout le monde avait peur du retour du prince : le roi, son entourage, les ministres, les partisans les plus dévoués de la royauté. Des controverses véhémentes et sans fin s'engageaient: c'était la question à Tordre du jour dans tous les clubs populaires. A la diète prussienne, réunie le 2 avril, le président, prince de Solms, eut l'intention de porter la question à la tribune ; il fut dé-

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tourné de celte idée par deux ministres, dont Tun, le ministre de la guerre, ancien chef d'état-major du prince de Prusse, supplia le président de la diète de renoncer à son interpellation, sous peine de faire renverser le ministère libéral, qui venait seulement d'être installé au pouvoir.

Moins timides, les membres d'un arrondissement de la Poméranie, province dont le prince de Prusse était le lieutenant du roi, lui écrivirent à Londres, l'invitant à revenir au milieu d'eux. Ce fut la première manifestation publique en faveur du prince; elle fraya le chemin aux résolutions du roi et du ministère. Avec un peu de courage et d'énergie, il aurait été possible de faire rentrer le prince sans bruit. Laissant la question s'éterniser et s'aigrir, ne disposant pas de forces militaires pour contenir les masses, le ministère procéda par des biais et imprima à l'affaire le caractère d'une véritable action d'État. On voulait préparer le retour du prince et familiariser lopinion publique avec cette idée. Le prince, d'ailleurs, pour ne pas créer des difficultés au roi et au gouvernement, se prêta de bonne grâce à cette mise en scène.

Dans les sphères démocratiques et libérales on était divisé sur la question ; les plus exaltés voulaient que le prince fût dépossédé de ses droits de succession; les modérés, auxquels se joignirent les conservateurs, se déclaraient satisfaits d'une promesse préalable, de la part du prince, de reconnaître le nouvel ordre de choses. Cette dernière condition, nous venons de le montrer, avait été remplie par Je prince avant son départ, puisqu'il avait contresigné les deux décrets royaux relatifs à la réorganisation fédérale et à la constitution prussienne. Néanmoins, pour satisfaire l'opinion, il réitéra sa profession de foi libérale. A l'adresse des députés poméraniens il

répondit : « Je partage absolument votre opinion d'accepter la » transformation de TElat en monarchie constitutionnelle avec » toutes ses conséquences. » Il ajouta que la consolidation du nouvel ordre de choses et sa position personnelle faisaient paraître indispensable son retour à Berlin ; il rappela aussi qu'il avait contresigné les décrets libéraux, et, « vous me connais- » sez assez, disait-il, pour avoir confiance que je sois fidèle à » ma parole donnée ».

Huit jours après^ le ministère présenta au roi un rapport sur le retour du prince. Il y rappelait que le prince avait participé aux mesures en vue de la convocation de l'Assemblée nationale, dont la réunion était proche. Le prince devait être présent pendant la durée des délibérations, comme aussi pour sanctionner l'œuvre constitutionnelle ; l'Assemblée devait ouvrir ses travaux avec la conviction que le concours de l'héritier du trône était acquis au nouvel ordre de choses. Le roi répondit qu'il était d'accord avec le ministère, d'autant plus que son frère lui avait à plusieurs reprises exprimé son adhésion à la politique nouvelle de son gouvernement. En conséquence il envoyait au prince Tinvilation de revenir à bref délai.

Ces mesures, après leur publication, ayant provoqué quelques manifestations hostiles, le ministère s'expliqua dans une proclamation. 11 y insista sur les raisons qui motivaient le retour du prince, après « un séjour dans la libre Angleterre » : retour « retardé par l'itinéraire que le prince avait » choisi par la Belgique, si forte par ses institutions ». La présence du prince, disait le manifeste ministériel, attesterait son adhésion au nouvel ordre de choses et sa résolution de prêter son concours au gouvernement dans l'exécution des réformes.

Un autre moyen fut trouvé encore pour moliver et même rendre obligatoire le retour du prince. Un des arrondissements électoraux de la province de Posen, celui de Wirsilz, offrit un siège dans l'assemblée au prince, qui l'accepta. Malgré toutes ces précautions, peut-être même à cause d'elles, les manifestalions contre le retour du prince continuèrent et se portèrent directement devant les hôtels des ministres. Des « délégués du peuple » apportèrent des protestations; le palais du prince fui de nouveau menacé de pillage et protégé avec peine par la garde civique. Dès l'ouverture de l'assemblée nationale, dans une des premières séances, des députés de la gauche démocratique interpellèrent le ministère sur les motifs de l'éloignement du prince. M. Camphausen, président du conseil, se vit alors obligé d^exposer les faits, en ne dissimulant pas que le ministère avait conseillé cet éloignement, quoiqu'il sût injustes les accusations portées contre le prince, mais parce qu'il avait jugé la mesure nécessaire pour laisser aux passions populaires le temps de se calmer. Cet aveu, justification indirecte du prince, donnait la mesure de l'impuissance du parti libéral modéré devant la démocratie berlinoise, qui depuis des mois, en effet, terrorisait la bourgeoisie.

Vers la fin de mai, le prince quitta Londres pour se rendre à Bruxelles. La reine Victoria écrit, à ce propos, au roi des Belges : « Au départ, le prince était fort triste. Que Dieu le protège ! i> C'est un homme rempli des sentiments les plus nobles et les » plus honnêtes, à qui l'on a fait profondément tort. Il est » très content de tout ce qu'il a vu en Angleterre ». M. de Bunsen, ministre de Prusse à Londres, avait, à son tour, écrit au roi de Prusse : « Il produit partout le meiUeur effet par sa » noble attitude et son intelligence lucide. Il apprend lui-

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» même beaucoup par ses entretiens avec les premiers hom- » mes d'Étal et par leurs questions, surtout avec Peel ; il prend » journellement des leçons de langue, de littérature et de » droit constitutionnel ».

On peut comprendre la tristesse, dont parle la reine Yictoriet qui obsédait le prince au moment de quitter TAngleterre : il allait quitter un asile tranquille, une société d*élite qui l'honorait et le fêtait, une population qui lui témoignait du respect, pour rentrer dans son pays, dont le souverain et le gouvernement étaient ballottés par les flots populaires et agités, au milieu d'une population qui lui attribuait les plans J^s plus sinistres, ayant devant lui un avenir plein de dangers de toute sorte.

De Bruxelles, à la date du 30 mai, le prince, sans doute suivant un programme arrêté d'avance, adressa au roi une lettre, qui fut aussitôt rendue publique et dans laquelle il écrivait qu'au moment d'arriver sur le continent, il croyait opportun d'exprimer de nouveau ses sentiments. « Je m'abandonne à l'espoir » dit-il, « queles institutions libres, pour la consolidation desquelrt les Votre Majesté vient de convoquer les représentants du » peuple, se développeront, avec Taide de Dieu, pour le salut » de la Prusse. Je consacrerai à ce développement, avec con- » fiance et fidélité, toutes mes forces, et j'attends le moment oîi » je donnerai mon adhésion, qui sera prévue par la charte, à la » constitution que Votre Majesté est sur le point de concer- » ter avec votre peuple ». De Bruxelles, le prince, passant par La Haye, rentra en Prusse, dont il franchit la frontière à Wesel. Là il fut reçu avec solennité par les officiers de la garnison et les autorités locales. Il saisit de nouveau Toccasion de s'expliquer en public sur sa situation personnelle. « Vous

savez », dit-il aux assistants, « tout ce qui m'est arrivé. Il est » douloureux d'être méconnu ; une conscience pure m'afaîl tra- » verser ces jours d'épreuve, et c'est avec une conscience pure » que je rentre dans la patrie. J'ai toujours espéré que le jour » de la vérité viendra, et il est venu. Depuis lors bien des choses » ont changé dans notre pays. Le roi Ta voulu, la volonté du » roi m'est sacrée. Comme son premier sujet, je m'associe de » tout mon cœur au nouvel ordre de choses. Mais le droit, » l'ordre et la loi doivent régner. Point d'anarchie ; j'y ten- » drai de toutes mes forces, c'est là mon devoir ».

Le 7 juin, le prince arriva à Potsdam, où il fut salué par le roi et la reine ; le lendemain, il se rendit à Berlin, pour prendre son siège à l'assemblée nationale. L'émoi avait été grand dans la capitale à la nouvelle de son retour. En uniforme de général, accompagné de ses officiers d'ordonnance, il traversa la haie des hommes du peuple qui assiégeaient les abords de l'édifice (l'Académie de Chant), oîi siégeait l'assemblée. A son entrée dans la salle, la droite se leva, tandis que la gauche affecta d'ignorer sa présence; le prince prit place au premier rang de l'extrême droite, composée des anciens partisans du régime absolu et féodal. L'orateur qui parlait ayant quitté la tribune, le président donna la parole au a député de Wirsitz ». Le prince monta à la tribune et, sous le profond silence de la salle, prononça un court discours. Son élection, dit-il, lui donne le droit de paraître dans cette salle, en môme temps qu'elle lui prescrit de souhaiter la bienvenue aux députés du pays. L'œuvre dévolue à l'assemblée décidera pour longtemps des destinées de la Prusse et de ses rois. « La monar- » chie constitutionnelle», continue le prince, « est la forme » de gouvernement que votre roi vous a recommandé d'éta-

» blir. Je lui consacrerai, avec fidélité et conscience, toutes » mes forces, ainsi que la patrie aie droit de l'attendre de mon » caractère qui lui est bien connu. Tel est le devoir de tout » ami de la patrie, tel est surtout le mien, comme premier » sujet du roi. Puisse, dans ces conditions, ma présence » parmi vous être favorablement accueillie ! )>. Son discours fini, le prince, au milieu des applaudissements de la droite, la gauche gardant une attitude passive, quitta la salle, où il ne revint plus : le but de sa visite était atteint, et la loi électorale admettait rappel du député suppléant. Dans Fesprit des mas* ses, le prince n'était pas réhabilité ; mais il était rentré dans le pays : c'était là l'essentiel pour lui, pour Tavenir de la dynastie, comm e aussi pour la marche régulière du gouvernement.

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