‹ L'Empereur Guillaume II, et la première année de son règneChapitre 3 sur 11 · ENFANCE ET JEUNESSE · texte numérisé non relu

ENFANCE ET JEUNESSE

Le palais où est né le prince Guillaume. — Le grandpère et le père. — Le système d'éducation. — Pensées du Prince Impérial sur l'éducation de son fils.— Sollicitude maternelle. — L'enfance du prince Guillaume. — Les récréations et les fêtes d'enfants. — La première communion. — Profession de foi religieuse.

Le visiteur qui entre à Berlin du côté ouest, après avoir passé sous la monumentale porte de Brandebourg et traversé la vaste place qui la précède, parcourt la célèbre promenade Unter den Linden^ centre de la vie élégante

de la capitale de la Prusse et de Tempire allemand. A droite et à gauche, les palais des ministères et des ambassades alternent avec les maisons particulières, dont les rez-dechaussée sont occupés par de riches magasinf^. Là où cesse ce cours, planté de quatre rangées de tilleuls et de marronniers séculaires, s'ouvre une des plus belles perspectives monumentales du monde : l'histoire monarchique, militaire et intellectuelle de la Prusse y est racontée par la pierre et par le bronze. En tête de cette avenue se dresse la statue équestre de Frédéric II, flanquée à droite du palais de feu l'empereur Guillaume I" et de l'Opéra royal, à gauche de l'Académie des Beaux- Arts et de l'Université ; puis suivent, entre nombre de statues en bronze et en marbre d'hommes illustres, l'Arsenal, le pont du Château aven ses groupes de Victoires et de guerriers en marbre blanc , l'Arsenal et le Musée des Beaux-Arts. Le tout est terminé par le Dori-e protestant et la masse imposante et grisâtre du Vieux-Château surmonté de sa coupole dorée, autour de larruciie court le verset du

royal psalmiste : « Moi et ma maison nous voulons servir le Seigneur. »

Entre l'Opéra et le quai de la Sprée, séparé d'eux par des squares verdoyants et vis-à-vis de l'Arsenal, transformé en galerie des gloires prussiennes, s'élève un palais de modeste apparence, style Renaissance, précédé d'un portique supportant un large balcon. Ce palais auquel on accède par une rampe, date du XVIII» siècle; habité par Frédéric II alors qu'il était Prince royal, il fut plus tard la résidence du Roi Frédéric-Guillaume III et de la Reine Louise, qui y donna le jour aux rois Frédéric- Guillaume IV et Guillaume I". A la mort de Frédéric-Guillaume IIÎ, le palais resta inoccupé jusqu'en 1858; à cette époque, il fut modernisé et agrandi pour servir de résidence au Prince Royal Frédéric-Guillaume et à sa femme, la princesse Victoria, connus depuis sous le nom d'empereur et d'impératrice Frédéric. C'est là que le 27 janvier 1859 naquit le prince Frédéric-Guillaume, premier-né du jeune couple, et qui sera plus tard Guillaume II, roi de Prusse, empereur d'Allemagne. Ce fut un

rayon de soleil à travers un ciel assez sombre. Depuis deux ans, une maladie incurable avait frappé d'impuissance et de faiblesse intellectuelle le roi Frédéric-Guillaume IV qui, alors, séjournait en Italie, dernier refuge des se ptentrionaux condamnés par la science. Son frère, le prince Guillaume, exerçait le pouvoir royal en qualité de Régent. A ces malheurs de la famille royale s'ajoutaient les préoccupations les plus graves de la politique. Quelques semaines auparavant, l'empereur Napoléon avait prononcé des paroles qui étaient considérées comme le prélude d'une guerre avec l'Autriche, guerre dans laquelle la Prusse était appelée à prendre position et la Confédération Germanique pouvait être impliquée. L'armée de la Prusse était encore mal préparée ; sa diplomatie était flottante. Au milieu de ses soucis, le Prince Régent regardait comme un don de fortune un événement qui assurait l'avenir de sa dynastie. Il se trouvait à l'hôtel du ministère des affaires étrangères en conférence avec le ministre, M. de Schleinitz, lorsque son entretien fut brusquement interrompu par l'entrée

d'un des chambellans de la Princesse, qui venait lui annoncer la nouvelle de la naissance d'un petit-fils. Sautant dans un fiacre, le Prince Régent courut au palais de son fils. La délivrance avait été laborieuse. A un moment la vie de la jeune mère avait été en danger. Cent et un coups de canon — ainsi le voulait l'usage — annonçaient l'événement aux habitants de la capitale. La joie régnait au palais princier. Le lendemain, le prince Frédéric- Guillaume présenta lui-même le nouveau-né aux gens de sa maison. Puis les députations officielles affluèrent, des paroles patriotiques furent échangées. Répondant à la députation des deux Chambres du Landtag prussien : « Si Dieu conserve la vie à mon fils », dit le Prince, « ma plus belle tâche sera de l'élever dans les sentiments qui m'attachent à la patrie. »

Les cérémonies du baptême furent célébrées le 5 mars, dans la chapelle du palais. Parmi les parrains et les marraines figuraient, à côté des membres de la famille royale, la reine d'Angleterre, l'empereur de Russie, le roi de Ha-

novre, le roi des Belges, le prince de Galles et un grand nombre d'autres princes étrangers. De nouveau, àroccasion du baptême, le Prince et sa i'emme remercièrent publiquement les populations de la monarchie. « Puissions-nous réussir », disaient-ils dans leur lettre-manifeste, a avec l'aide de Dieu, à élever notre fils pour l'honneur etle bien de notre chère patrie ! » . Ce n'étaient pas là de vaines paroles. Des témoignages nombreux ont démontré que le Prince Frédéric-Guillaume, qui deux ans plus tard, par l'avènement de son père, devint Prince Royal, ainsi que sa femme, prenaient grandement au sérieux leurs devoirs en ce qui concernait Téducation de leurs enfants et particulièrement de celui qui devait un jour mon ter sur le trône. Dansle Journal de l'Empereur Frédéric, on lit, à la date du 27 janvier 1871 : » Aujourd'hui c'est le treizième anniversaire delà naissance de mon fils Guillaume. Puisset-il devenir un homme fort, loyal, vrai et sincère, un vrai Allemand, qui, sans préjugés, continue l'œuvre commencée! Dieu soit loué! entre lui et nous les rapports sont simples et

cordiaux et nous nous efforçons de les maintenir tels, afin qu'il nous regarde toujours comme ses vrais et ses meilleurs amis. On a vraiment peur quand on pense quelles espérances reposent dès à présent sur la tête de cet enfant et quelle grande responsabilité nous incombe devant notre patrie pour la direction de son éducation, alors que des considérations de famille et de rano^, la vie à la cour de Berlin et tant d'autres choses rendent son éducation si difficile. »

Avec cet épanchement intime concorde tout ce que les témoins les plus dignes de foi affirment sur l'intérieur du ménage princier et sur la méthode d'éducation des enfants. Comme dans un ménage bourgeois, les parents vivent avec leurs enfants autant que des devoirs extérieurs ne les en empêchent pas. La princesse ne se couche pas le soir sans avoir jeté un diernier coup d'œil dans la chambre des enfants. Plus tard, à moins qu'il n'y eût des convives étrangers, les parents dînaient seuls avec leurs enfants, tandis que leur entourage était servi à une table à part. De nombreuses anec-

dotes se rattachent à cette enfance princière. Dès leur bas âge, les enfants des rois sont plus en évidence que ceux des particuliers; chacun de leurs actes, chacune de leurs paroles sont notés et recueillis comme des indices ou des symptômes de leur caractère public. La chronique, sous mille formes, nous dépeint les parents surveillant, encourageant, réprimant et poussant leur aîné, donnant l'impulsion à ses précepteurs, à ses professeurs, ne négligeant aucun de ces petits soins qui entourent les enfants des familles bourgeoises. Placé, dans les premières années de son enfance, sous la direction d'une gouvernante, ]e prince Guillaume, à partir de sa septième année, passa sous celle d'un gouverneur militaire, en même temps qu'un instituteur primaire fut chargé de lui donner les premières notions de l'enseignement. Un an après, en 1866, son éducation fut confiée à un professeur distingué, qui resta attaché à ces fonctions jusqu'à la majorité du prince. Des militaires et d'autres professeurs secondaient le précepteur dans sa tâche. Aucun des devoirs, aucun des

travaux qui incombent à d'autres enfants de son âge ne lui furent épargnés . Les études intellectuelles, les exercices du corps remplissaient toutes ses journées. Les récréations étaient conformes à ce que commandait son âge. Les parents tenaient à ce que leurs enfants ne fussent pas victimes de leur haute naissance et que de bonne heure ils apprissent à connaître la vie pratique dans le commerce avec d'autres enfants de leur âge et de condition inférieure. Pendant une grande partie de l'été, le Ptince Royal et sa famille résidaient au Nouveau- Palais, appelé plus tard palais de Friedrichskron, près de Potsdam et dans le voisinage du domaine princier de Bomstaedt, ferme-modèle à la gestion de laquelle le prince et la princesse présidaient personnellement. Dans ce domaine et dans le village qui en dépend, toute étiquette de cour était bannie : il n'y avait là que les maîtres du château et de la ferme, vivant au milieu des habitants et s'intéressant jusqu'à leurs petites préoccupations de l'existence, à leurs soucis et à leurs joies. La Princesse s'inquiétait avec une sollicitude toute par-

ticulière des besoins de la population pauvre. Elle avait établi un asile, où étaient recueillis, dans la journée, les jeunes enfants des ouvriers occupés dans les champs ; pendant son séjour à Bornstaedt, elle s'y rendait tous les jours pour veiller à la bonne tenue de cet établissement, qui devait servir de modèle aux autres propriétaires ruraux.

Près du Nouveau-Palais se trouvait le jardin des enfants princiers. On y remarquait un appareil complet de gymnastique, de petits ouvrages de fortification et de vastes pelouses livrées aux ébats des enfants. Une fois par an, la Princesse Royale y offrait une grande fête aux enfants des orphelinats de Potsdam et de Berlin. C'était comme une foire enfantine, qui durait tout l'après-midi, et dont les jeunes princes faisaient les honneurs. Le prince et la princesse se promenaient au miheu de tous ces enfants, les encourageant dans leurs jeux, veillant à leurs plaisirs, causant avec eux et leurs instituteurs, leur faisant distribuer des collations. Même vie intime à l'occasion des fêtes de Noël : l'arbre du Christ, avec ses

centaines de bougies, éclairait les tables où étaient étalés les cadeaux pour les petits et les grands.

C'est avec de tels exemples d'humanité et de charité sous les yeux que grandit le jeune prince Guilla,ume. Différemment des vieilles traditions monarchiques, le Prince Royal tenait à ce que l'éducation scientifique de son fils marchât de pair avec son instruction dans la carrière militaire, à laquelle il devait se livrer comme tous les princes de la famille royale. Après avoir reçu la première instruction dans la maison, il devait compléter son éducation dans un établissement public. Il passa, en 1873, un examen devant une commission de professeurs de lycée, qui lui décernèrent le certificat pour la troisième du collège. Ses études devenaient dès lors plus sérieuses : les langues anciennes, les mathématiques, l'histoire religieuse, la langue française et la langue anglaise faisaient partie du nouveau programme. La gymnastique vint s y ajouter. On n'attendait que l'avancement, dans toutes ces matières, du prince Henri, frère

cadet du prince Guillaume, pour envoyer les deux princes à un lycée. Ce fut là une grande innovation dans les coutumes d'éducation des princes prussiens, qui, jusqu'aux temps les plus récents, avaient été instruits exclusivement au palais et au milieu des courtisans. Le Prince Royal avait été le 'premier prince des Hohenzollern qui, grâce à la volonté de sa mère, avait au moins achevé ses études à l'université de Bonn. Pour ses enfants il voulait davantage .

Auparavant le prince Guillaume avait celébré, suivant le rite protestant, l'acte de sa confirina,tion, acte qui s'accomplit, à la cour de Prusse, avec une grande solennité, et en présence des souverains, des membres de la famille, des hauts dignitaires de l'État et des notabilités de Berlin et de Potsdam. La cérémonie eut lieu le 1" septembre 1873, dans TégUse de la Paix, voisine du palais de Sans- Souci. L'empereur Guillaume ouvrait le cortège. Le Prince Impérial conduisit son fils devant le pupitre placé près de l'autel, et sur lequel on remarquait le manuscrit rédigé par

le jeune prince et contenant sa profession de foi. Ses précepteurs avaient pris place à côté de lui. Sur l'invitation du pasteur, le prince lut sa profession, promettant d'être fidèle à sa religion, d'aimer ses parents, ses grandsparents, ses frères, ses sœurs et tous ses autres parents, ainsi que tous les hommes en général. Il savait, dit-il en finissant, que de grandes tâches lui étaient réservées dans la vie, mais que, loin d'en être efîi"ayé, il sentait son courage s'y fortifier. Après cette lecture, le pasteur engagea avec le prince un colloque sur différents articles de foi, sur le catéchisme, sur la divinité, sur les livres confessionnels de l'Église protestante ; à toutes ces questions, le prince répondit clairement et en citant des passages de la Bible à l'appui. Le pasteur, après une nouvelle allocution, lui adressa les trois questions confessionnelles d'usage, auxquelles le Prince répondit affirmativement. La cérémonie se termina par le chant de cantiques et par l'échange de félicitations entre les membres de la famille royale.

Le lycée de Cassel. — Le précepteur du prince. — Mérite du Prince Impérial au sujet de l'éducation ùe son fils. — Les journées du prince. — Ses études, — Jugement de l'inspecteur général. — Examen du prince. — Son investiture comme chevalier de l'ordre de l'Aigle noir. — Les statuts de l'ordre. — Entrée du prince dans l'armée. — Allocutions (ie l'Empereur et du Prince Impérial. — Présentation au régiment.

En décidant d'envoyer ses fiis au lycée, le Prince Impérial avait, de prime abord, exclu les collèges de Berlin et de Potsdam. Voulant soustraire leur jeunesse aux entraînements et aux séductions de la cour, il tenait à les en éloigner. Le choix tomba sur le lycée de Cassel. Cette résolution lut considérée

alors, dans toute rAllemagne, comme un véritable événement politique : tous ceux qui, par leur position, ont approché du Prince Impérial et de sa famille, en font foi.

« Conformément aux vues des parents », ainsi s'exprime le précepteur du prince Guillaume, « l'éducation avait eu pour tâche, contrairement à la tradition, de donner, chez le jeune prince, à l'intérêt pour la vie civile le pas sur les choses militaires. Les moyens les plus divers furent employés à cette fin, et toutes les occasions qui s'en effraient furent mises à profit. C'est aussi en partie pour cette raison que fut prise la décision exceptionnelle d'envoyer le prince à Cassel. » Un autre ami du jeune prince, dans une réunion publique, après avoir vanté les hauts faits militaires du Prince Impérial, ajoute : « Sur un autre terrain moins apparent, il a acquis, pour la patrie, un mérite immortel, qui se place à côté de ses grandes victoires. Jamais on n'oubhera qu'il a été le premier qui ait su, grâce à sa sagacité, franchir les barrières traditionnelles de l'éducation princière isolée, en plaçant le

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futur héritier du trône au milieu de l'école, c'est-à-dire au milieu de la vie populaire, et en le mettant ainsi en contact avec les sphères de la vie pratique. Jamais, avant notre jeune prince, un prince prussien n'a, de ses propres yeux, vu autant de la vie pratique. Ce fut une tentative hardie que de faire asseoir l'héritier du trône prussien sur les bancs de l'école de Cassel, et de lui imposer la tâche d'apprendre ce que ses condiscipies avaient à apprendre, et de passer les examens exactement dans les mêmes conditions que celles établies pour tous les autres. Pour fructifier, la tentative devait réussir, et elle réussit brillamment, grâce à la tenace énergie du prince Guillaume; et les impressions pratiques de la vie du collégien ont réagi sur celle de l'étudiant. »

Le prince Guillaume connaissait Cassel par un long séjour qu'il y avait fait, en compagnie de ses parents, en 1872. L'ancienne capitale de la Hesse est située dans un pays riant, et ses environs abondent en sites pittoresques. A proximité de la ville se trouve le château de Wilhelmshôhe, ancienne résidence d'été des

Princes Électeurs, dont le célèbre parc a été dessiné par Le Nôtre. Les princes Guillaume et Henri furent installés dans un petit palais voisin du lycée ; en été, quelques chambres du palais de Wilhelmshôhs étaient mises à leur disposition. Leur petite cour était dirigée parle général de Gottberg. Le docteur Hinzpeter, précepteur du prince Guillaume, remplissait auprès d'eux, à Cassel, les fonctions de gouverneur civil. Un valet de chambre, deux valets de pied, les gens de cuisine et d'écurie complétaient le personnel. Ils disposaient de six chevaux et de deux voitures. Tout était établi sur un pied assez modeste. Le directeur du lycée, le professeur Vogt, à qui le Prince Impérial s'était adressé préalablement pour demander Tadmission de ses fils, avait répondu qu'il regardait le désir des parents comme un ordre ; mais, en revanche, il attendait que ses futurs élèves se soumettraient aux mêmes devoirs et respecteraient les mêmes règlements d'ordre que tous les autres élèves ; il n'admettait ni exception ni distinction quelconques. Les deux princes, à

la suite d'un examen, furent reçus en deuxième supérieure. Le programme comprenait le grec, le latin, les mathématiques, la religion, riiistoire. Ces leçons se complétaient par des leçons particulières de français, d'anglais et de dessin. Des répétiteurs secondaient le professeur du lycée. Toutes les heures de la journée étaient amplement remplies par ces études, et les heures de liberté étaient mesurées avec parcimonie. Les dimanches et jours de fêtes étaient seuls consacrés au repos et aux récréations ; dans les après-midi du mercredi et du samedi, les princes faisaient de petites excursions à pied avec d'autres condisciples. Le prince Guillaume aimait passionnément les exercices du corps : Féquitation, Fescrime, la natation, le patinage, les jeux d'adresse, et il y excellait. Le dimanche était réglé comme les autres jours. Après l'office obligatoire à Téglise de la garnison, des promenades à cheval ou en voiture. Au dîner du dimanche, le prince invitait les notabilités officielles de la ville et de la province et les professeurs. Dans l'après-midi, il entreprenait

de nouvelles parties de promenade. Le soir, il conviait chez lui un certain nombre de camarades et d'amis. On s'y amusait de lectures des auteurs classiques et de petites représentations de charades ou de comédies.

Quant aux progrès du prince, on en est instruit par le prolesseur Wiese, inspecteur général de l'enseignement, qui visita le lycée de Cassel au mois de juin 1875. Il s'exprima ainsi sur l'élève princier qu'il y rencontra : « Le prince Guillaume venait tous les matins à cheval de Wilhelmshoehe, où il demeurait en été, en ville, et il était toujours ponctuellement à sept heures à son banc de première inférieure , sa classe de cette époque. Suivant la volonté de l'Empereur, la classe à laquelle appartenait le prince fut toujours limitée au nombre de vingt élèves. Je ne le trouvais pas, dans son extérieur et sa tenue, différent de ses condisciples ; son altitude était modeste et sans prétention. La première leçon à laquelle j'assistai dans sa classe était consacrée à Thucydide. Je ne fus déjà pas peu surpris de trouver cet auteur, le plus difficile des prosa-

teurs grecs lus dans les écoles, dans une classe dont les élèves, le prince entre autres, venaient seulement d'y être transférés ; mais mon étonnement augmenta, lorsque je vis que le professeur, passant sur Félément historique, avait abordé aussitôt un de ces discours intercalés qui, en raison de leurs difficultés, sont souvent écartés même en première. Peut-être le professeur avait-il eu l'ambition de servir à son élève princier quelque chose de tout particulier du domaine classique ; mais les élèves ne devaient pas en profiter. Ils ne comprenaient pas ce qu'ils lisaient, et la stérilité de leurs eftorts devait les dégoûter du sujet. Il s'agissait en effet du discours de Périclès à la fin du premier volume. Vers la fin delà leçon, je pris la parole pour demander au prince sll avait déjà lu d'autres historiens grecs ; il nomma Xénophon. Sur ma question s'il pouvait indiquer les diff'érences entre celui-ci et Thucydide, il répondit en souriant : « Oh oui I l'un, j'ai pu le comprendre ; l'autre, non. » M. Wiese étant entré dans des explications détaillées sur le même sujet, le prince

finit par dire : « Maintenant je conçois pourquoi je n'ai pu me tirer d'affaire avec Tiiucydide, )) Ayant mentionné l'île d'Eubée, nous arrivons à Iphigénie et à l'Aulide. Le prince me donna de bonnes réponses sur la partie géographique et sur la légende. Je pus m'apercevoir aussi qu'il avait une prédilection pour Horace ; il avait, de son propre mouvement, traduit et appris par cœur quelques odes ; et quelquefois, à ce que me dit le directeur, il apportait à la classe des médailles et des gravures de sujets antiques qu'il croyait pouvoir servir à expliquer certains passages des auteurs. Mais c'est à l'histoire qu'il consacrait le plus grand intérêt. A toutes mes questions sur ce sujet, il répondit correctement. Nous limes ensuite une petite excursion dans le domaine de l'histoire des empereurs allemands, où il me suivit sans se borner à citer des noms et des dates. A ma question : quel était le point géographique commun à l'origine des dynasties de Hohenstaufen, de Habsbourg et de Hohenzollern, il répondit aussitôt que leurs berceaux étaient tous situés dans le sud et sur

la chaîne du Jura. Le directeur vanta sa soumission à tous les règlements du lycée, ses relations franches avec ses camarades d'école : ce qui ne l'empêchait pas d'écarter avec beaucoup de tact la familiarité indiscrète qui essayait parfois de l'importuner. Tous ses professeurs louèrent son apphcation soutenue ; peut-être aucun de ses condisciples no s'étaitil habitué aussi strictement à un bon partage et à un bon emploi du temps. »

Le collégien allemand, à la fin de ses études en première, pour obtenir le certificat de maturité pour l'université, doit passer l'examen des abiturienten, c'est-à-dire des élèves partant pour l'université : c'est Pexamen de baccalauréat des collèges français. En Allemagne, ces examens ont lieu à Pâques. Le prince Guillaume était préparé à passer son examen au printemps de 1877. Mais, comme il accomplissait le 27 janvier de cette année l'âge de dix-huit ans, qui est l'époque de la majorité des princes prussiens, et qu'il prenait dès lors rang à la cour et dans l'armée, les examens du lycée de Cassel furent avancés de deux mois,

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de manière quïls eussent lieu au commenment de janvier. Sur dix-sept candidats, il sortit le dixième, avec le certificat de ce satisfaisant. » A cette occasion, il reçut une des trois médailles d'honneur créées par un ancien directeur du lycée pour récompenser les élèves les plus appliqués et les plus dignes.

Dans le cours de ces trois années, le Prince Impérial et la princesse sa femme étaient fréquemment venus voir leur fils et faire connaissance avec ses professeurs et ses camarades. A son départ, ils distribuèrent à ceuxci des récompenses et des souvenirs. De son côté, le jeune prince se rendait régulièrement à Berlin, pour les fêtes de Noël, splendidement célébrées à la cour du vieil empereur Guillaume. A Noël de l'année 1875, il eut la surprise de recevoir du roi Alphonse d'Espagne Tordre de ia Toison d'Or. Son impérial grandpère avait été chargé de lui en remettre les insignes. La cérémonie s'accomplit avec une grande solennité, en présence de tous les chevaliers de l'ordre séjournant à Berlin et avec l'assistance de l'ambassade d'Espagne.

Quelques jours avant son anniversaire de 1877, le prince quitta Cassel. Auparavant, selon l'usage, il avait fait sa déclaration relativement à ses futures études universitaires. Il déclara vouloir fréquenter l'université de Bonn, pour y étudier le droit et les sciences politiques.

D'autres devoirs et d'autres solennités l'attendaient à Berlin. Les princes prussiens sont de naissance chevaliers de l'Aigle-Noir, l'ordre le plus élevé de la monarchie, qui fut fondé en 1701 par le premier roi de Prusse, Frédéric P', « en vue de pratiquer le droit et la justice et de donner à chacun ce qui lui appartient. » Les statuts portent que « pour mieux expliquer ce but, l'aigle devra tenir, dans l'une de ses serres, une couronne de laurier, dans l'autre, les foudres, la tête surmontée de la devise royale : suum cuique. La couronne de laurier exprime la justice des récompenses ; les foudres, la justice des châtiments ; la devise, l'impartiahté avec laquelle devra être rendu, non pas à tel ou tel, mais à tous sans exception, suivant le mérite de chacun, ce qui

lui est dû. « Sans compter — est-il ajouté dans le style pompeux de l'époque — que l'aigle, étant accoutumé, comme on sait, à regarder toujours le soleil et à ne viser à rien de petit ni de bas, devra nous servir aussi sous le rapport, intellectuel, comme symbole, afin d'indiquer comment nous et nos chevaliers nous plaçons notre confiance uniquement en Dieu Tout-Puissant; et que par le suuin citiqite nous nous sommes engagés à donner non seulement aux hommes ce qui appartient aux hommes, mais à Dieu ce qui est à Dieu, c'est-à-dire à accomplir un devoir, que nous entendons avoir imposé à nos chevaliers, avant tous autres. »

Mais si les jeunes princes reçoivent les insignes de l'ordre pour ainsi dire au berceau, leur investiture demeure ajournée jusqu'à l'époque qui suit leur première communion et coïncide avec leur majorité. Pour les héritiers du trône, cette cérémonie emprunte un caractère exceptionnel de solennité à leur haute position future. Pareille cérémonie n'avait pas eu lieu à la cour de Prusse depuis 1849, lors de

la majorité du père du prince Guillaume. Les destinées delà Prusse et la situation des parents du jeune prince avaient bien changé de puis. Le grand-père, alors de retour de l'exil, avait ajouté de vastes conquêtes au royaume dé Prusse et était devenu Empereur d'Allemagne ; le père, grandi au milieu des tourmentes révolutionnaires, avait à son titre de prince royal de Prusse joint celui de Prince impérial d'Allemagne. Le jeune prince Guillaume était enfant lorsque le roi Guillaume fut vainqueur de l'Autriche et de la vieille Confédération Germanique, et, quelques années plus tard, chef de l'Allemagne. Il entra dans l'âge d'homme, recueillant le bénéfice de toutes ces grandeurs, pour lesquelles sa jeunesse ne lui avait pas permis de combattre à côté de son grand-père et de son père, mais dont l'avenir lui réservait la tâche non moins ardue de les conserver et de les consolider.

Ce fut donc grande fête à la cour de Prusse, le 27 janvier 1877. Dans la matinée, les conjrratulations au palais du Prince Impérial; à midi la cérémonie d'investiture au Vieux

Château. L'Empereur, revêtu du manteau de rOrdre, précédé des princes et suivi des autres invités, se rendit dans la salle des Chevaliers, où le trône était dressé. Y étant monté la tête couverte, il ordonna au secrétaire de l'Ordre de lire l'article correspondant des statuts, lequel dit que tous ceux qui sont reçus dans l'Ordre devront, avant leur investiture, prêter serment aux statuts et surtout s'engager « à mener une vie chrétienne, )) vertueuse, agréable à Dieu et au monde ho- » norable, et à y encourager autrui ; à pour- » voir à la conservation de la vraie religion » chrétienne ; à prêter assistance aux veuves » et aux orphelins pauvres, abandonnés, » opprimés, ainsi qu'à d'autres personnes )) subissant violence et iniquité; à veiller à » l'honneur do la maison royale et des préro- » gatives royales ; à établir et à maintenir » partout la paix, l'union et la bonne entente. » Cette lecture faite, l'Empereur, s'adressant à son petit-fils, lui demanda s'il voulait promettre de remplir les devoirs de chevalier, dont on venait de \m donner connaissance.

Le prince, s'avançant devant le trône et posant la main droite sur le livre des statuts, répondit : « Oui, je le promets. » Et, ayant repris sa place, il fut revêtu du manteau par les deux princes ses parrains.

Ensuite il s'avança de nouveau devant le trône et s'agenouilla; alors l'Empereur, se penchant vers lui, l'orna du collier, puis, oubliant le souverain pour le grand-père, l'attira sur son cœur et l'embrassa. Avant cette cérémonie, l'ambassadeur d'Angleterre avait été reçu au palais du Prince Impérial, pour remettre au jeune prince, au nom de la Reine, sa grand'mère, l'ordre de la Jarretière. C'est dans l'acte de majorité, que l'Empereur décida que leprince s'appellerait officiellement Guillaume.

L'investiture comme chevalier de l' Aigle- Noir n'est pas le seul acte qui accompagne la majorité des princes prussiens ; un honneur d'un ordreplus grave les attend. Nés soldats, ils sont portés, dès l'âge de dix ans, sur les rôles du premier régiment de la Garde Royale à pied ; mais c'est à l'âge dfe dix-huit ans seulement que commence leur service effectif dans

ce régiment, et cette entrée au service s'accomplit avec grande solennité. En 1849, le prince de Prusse, qui fut plus tard l'empereur Guillaume, avait présenté son fils au régiment ; celui-ci à son tour présenta le prince Guillaume le 7 février 1877. Auparavant l'Empereur avait réuni chez lui tous les chefs militaires du prince depuis le général commandant le corps d'armée jusqu'au capitaine de la compagnie à laquelle le prince Guillaume était adjoint comme sous-lieutenant. Huit ans avant, le vieil empereur avait déjà présenté une première fois son petit-âls, lors d'une petite revue à la suite de l'office divin. Le souverain avait harangué en cette circonstance le générai de Werder comme le plus ancien, et le petit prince Guillaume comme le plus jeune officier du régiment. « Toi, prince Guillaume », lui avait-il dit, « tu viens tirer pour la première )) fois ton épée devant le régiment. Me souve- » nant aujourd'hui du plus ancien officier, je » te souhaite de porter, comme lui, jusque )) dans un âge reculé, ton épée dans et avec ce » régiment ; de pouvoir regarder en arrière,

» après un aussi long temps de service que » celui du général de Werder, pour rappeler » un nouveau et brillant chapitre de l'histoire » du régiment, comme il a été donné au )) général de Werder de le faire. »

Cette fois l'Empereur, haranguant son petitfils en présence de ses supérieurs, lui fit un petit cours d'histoire militaire. Rappelant que « tous les rois de Prusse, indépendamment » de leurs devoirs de souverain, avaient tou- » jours fixé leur attention principale sur l'ar- » mée )), l'Empereur exposa le développement graduel de l'armée prussienne jusqu'aux guerres récentes si riches en victoires. « Ta » jeunesse », lui dit-il, « a coïncidé avec cette » époque glorieuse ; tu as dans ton père un » modèle de conduite de la guerre et des ba- » tailles. Or, dans le service que tu vas faire, » tu rencontreras bien des choses, en appa- » rence insignifiantes , qui te sembleront w étranges. Mais tu vas apprendre que dans » le service il n'y a rien d'insignifiant et que » chaque pierre dans l'édifice de l'armée doit » être bien façonnée, si l'édifice doit réussir et

» rester solide. Et maintenant va et fais ton « devoir comme on va te le montrer. »

Aussitôt après, le Prince Impérial se rendit avec son fils à Potsdam., où le 1" régiment de la Garde tient garnison. Dans la salle des exercices tous les officiers du régiment s'étaient réunis; la sixième compagnie avait été convoquée en grande tenue. « Moi-même », dit 'i^ Prince impérial, «j'ai passé par l'école de votre régiment; j'en connais l'excellent esprit, et je souhaite qu'il s'y conserve. Je ne puis donc que féliciter mon fils d'être appelé, à son tour, à passer par la même école. Mon fils connaît les glorieuses actions de deux guerres dans lesquelles le régiment a, comme toujours, fait preuve de sa vieille gloire. Je puis donc dire que mon fils peut être fier de porter cet uniforme, que j'ai porté moi-même pendant toute la durée de mon service. Je vous le confie. )) En terminant, le Prince Impérial exhorta son fils à se souvenir des paroles que l'Empereur lui avait adressées tout à l'heure. Puis, conduisant le prince devant le front de la compagnie, après avoir salué les soldats, il

leur dit : « C'est une grande joie pour moi que mon fils soit appelé à faire son instruction dans la même compagnie que j'ai commandée pendant dix-huit mois : à ce temps-là se rattachent les plus beaux souvenirs des commencements de ma carrière militaire. » Invité par son père à se placer dans les rangs de la compagnie, le prince prit aussitôt part aux mouvements exécutés en l'honneur du Prince Impérial. Dans la journée, au palais de Potsdam, celui-ci le présenta encore aux professeurs de l'École de guerre chargés de l'instruire dans les diverses branches des sciences militaires : l'art des fortifications, le levis, la technique des armes, la tactique. Six mois ne s'étaient pas écoulés, que le jeune prince dut passer son premier examen en présence de son père. Son service avait été réglé pendant ce temps, comme celui de tout autre officier de son grade : pas plus à la caserne qu'au lycée de Cassel, il n'y avait eu d'exception en faveur du petit-fils de l'Empereur. Ce service militaire fut interrompu, en automne, par le départ du prince pour l'université de Bonn.

JIÏ

Le prince à l'université de Bonn. — Ses études. — Opinion de son précepteur sur le prince. — Son caractère particulier. — Fausses légendes. — L'infirmité de son bras. — Ses efforts pour surmonter cet obstacle. — Ses forces physiques. — Ses ambitions. — Sa poignée de main. —Jugement du prince Antoine de Hoher;zollern. — Jugement d'un écrivain français.

On a pu voir, dans les chapitres précédents, que l'éducation du prince Guillaume suivait les mêmes règles que celle de tous ses compatriotes, qui, après avoir passé par le collège, font un court service dans l'armée, pour achever leurs études dans une université. A part le service militaire, qui commence plus tôt pour les princes, Téducation du jeune prince s'accomplissait dans 'les mômes conditions.

Ses études il Bonn furent des plus sérieuses et des mieux réglées. Là encore il était entièrement à son devoir : il était étudiant. Pendant deux ans. il suivit avec une assiduité rigoureuse tous les cours intéressant les sciences du droit et de la politique. Ce furent, dans le semestre de 1877-78, le droit romain, l'histoire de la philosophie, la physique expérimentale, 1 histoire du dix-neuvième siècle; dans !c semestre d'été de 1878, l'histoire du droit public allemand, Téconomie politique, l'histoire de l'art ancien, l'histoire littéraire allemande ; dans le semestre de 1878-79, le droit pénal, la science financière, l'histoire de l'art, l'histoire de la Réforme ; dans le semestre d'été de 1879, le droit public et le droit des gens, la chimie, le droit administratif prussien. Ce programme avait été établi par M. Falk, alors ministre de l'instruction publique. Le princo était accompagné, pendant son séjour à Bonn, par le major de Liebenau, chargé de faire des rapports réguliers à Berlin sur le progrès des études ; le Prince Impérial et l'Empereur étaient constamment tenus au courant sur

la fréquentation des cours universitaires par le prince.

L'université de Bonn est, depuis de longues années, fréquentée plus particulièrement par les jeunes membres des familles régnantes et des grandes familles aristocratiques de l'Allemagne : elle a sous ce rapport remplacé Gœttingue. Les associations d'étudiants sont nombreuses à Bonn : la plus renommée, la Borussia, est spécialement celle où se font recevoir les princes et les fils de famille. Le prince Guillaume en fut membre et assista à ses réunions, coiiïé du béret blanc adopté par l'association. Quelques excursions et, en 1878, un voyage en Angleterre et en Ecosse remplirent ses vacances. En septembre 1879, il accompagna son père dans la Prusse orientale, à la rencontre de l'Empereur, qui y venait après son entrevue avec le Czar à Alexandrowa, entrevue qui n'avait pu arrêter la conclusion de l'alliance austro-allemande (1).

Le prince Guillaume a toujours conservé le

(1; Y. L'Empereur Guillaume et son règne, p, 455.

meilleur souvenir de ces années de lycée et d'université, et n'a cessé de s'intéresser aux hommes qui y avaient été ses camarades ou ses professeurs. Jusque dans ces dernières années, il a souvent assisté aux réunions annuelles de la JBorussia, et, lors du centenaire du lycée de Cassel, il s'y est rendu pour participer à cette solennité scolaire.

C'est ici-la place de retracer la physionomie morale du prince telle qu'elle ressort du récit de son ancien précepteur, M. Hinzpeter, qui, comme il le dit lui même, « a été en situation, vingt ans durant, suivre le développement individuel du prince, et, pendant dix ans, appelé à en faire l'objet d'une étude assidue ». Véritable philosophe allemand remontant toujours à la cause première des choses, M^ Hinzpeter explique le caractère du prince 'Guillaume par les conditions physiologiques de sa naissance. « De l'union de la ténacité guelfe (la maison d'Angleterre), facilement transformée en énergie, avec le caractère volontaire des Hohenzollern mélangé d'idéahsme, naquit, le 27 janvier 1859, un être humain d'une indi-

vidualité fortement accentuée, qui, jamais changée, résistant même aux influences les plus puissantes du dehors, s'est développée conformément à son essence particulière ; un être de composition particulière, qui s'est conservé à travers toutes les phases de son développement et a toujours gardé son caractère dans toutes ses métamorphoses naturelles. » Le prince est né avec une petite infirmité, sur laquelle son précepteur s'explique comme suit : « Aller ou se tenir debout d'une certaine façon, parler et se conduire avec courtoisie, se livrer aux exercices de gentilhomme, faire la conversation en langue étrangère, tout cela n'était pas bien difficile àlui inculquer, puisque les qualités physiques et intellectuelles ne faisaient pas défaut et qu'il lui fallait bien se soumettre à la discipline présente. Mais plus il lui était facile, avec le zèle nécessaire, d'acquérir ces connaissances superficielles, plus il était difficile de saisir le caractère intime du prince et d'en diriger le développement dans un sens déterminé. Cette nature tenace résistait à outrance à la discipline du raisonnement.

L'abondance d'idées et d'impressions qui assaillent les enfants des princes dès leur première enfance, a souvent pour conséquence une certaine confusion de la pensée et quelque chose de blasé dans le sentiment. Combattre un défaut si fâcheux d'aptitude à se concentrer, estpourtant une des tâches les plus importantes de l'éducation d'un prince. Il fallut une vigueur extrême et le concours énergique de toutes les autorités intéressées pour vaincre cette résistance jusqu'au moment où la conscience naissante du prince appela à son secours sa propre volonté et surmonta dès lors toute difficulté. » Malgré cette pression extérieure, le caractère du prince se développait conformément à sa propre individualité ; les influences du dehors le touchaient, le modifiaient, le dirigeaient, sans jamais le modifier essentiellement. 11 a reçu de la mère, éminemment artiste, un certain penchant à apphquer ses talents et un enthousiasme chaleureux pour toutes les créations de l'art ; il a reçu de son père, bourgeoisement libéral, l'exemption absolue de tout préjugé et de toute arrogance de caste ; il a reçu de

son précepteur, raisonnant en philosophe, une certaine disposition à discuter et à argumenter; rnaisFinfluencedeces trois autorités n'a jamais été prédominante, aucune d'elles n'a pu imprimer son empreinte sur ce caractère opiniâtre. « Cette plante vigoureuse et originelle «, dit M. Hinzpeter, « puisait, dans tout ce qui )) lui était offert pour se l'assimiler, ce dont )) elle avait besoin pour son développement )) particulier. » Le programme de ses études comportait un certain éclectisme dans le choix des professeurs. Il suivit les cours d'histoire ecclésiastique, d'abord chez un professeur libéral, ensuite, et très brusquement, chez un ecclésiastique orthodoxe. Loin de se laisser égarer par ces doctrines si différentes, il sut en tirer les conclusions qui répondaient le mieux à son propre esprit, et plus tard en faire l'application tempérée, telle qu'elle convientà sa position future de chefde l'Église protestante.» C'est cette indépendance de jugement, d'après ce que dit son ancien précepteur, « qui est cause de certaines plaintes qui se sont élevées depuis au sujet du caractère du prince, de son manque

de subordination, d'ingratitude et même d'absence de cœur et de piété filiale, plaintes aussi injustes que faciles à expliquer, m « Ayant mûri d'âge », nous dit encore le même auteur, « sa vénération se concentra sur trois hommes : son grand-père, son père et le Chancelier, qui tous les trois s'efforçaient de l'initier à leurs idées et de l'associer à l'exécution de ces idées. Mais, même en passant par cette puissante école, il a conservé sa manière de voir personnelle, et sa propre volonté, éclairéeparcet enseignement. » « Affection, vénération et gratitude», ajoutet-il, « constituent des éléments très importants et essentiels de son être. Il admire sa mère, vénère son grand-père et son père, a-iectionne son frère, aime sa femme et ses enfants. Effacer ces qualités de caractère du prince, c'est n'esquisser qu'une vilaine caricature de sa vraie physionomie. »

Nous avons, dans ces citations, anticipé quelque peu sur la marche chronologique de ce récit : revenons donc au prince jeune homme. Ce que son précepteur tient surtout à faire remarquer, c'est cette sorte de lutte du prince, dès

son enfance, avec certaines infirmités physiques, et la façon dont il finit par en triompher. ( Par suite d'une lésion au moment de sa nais- ■) sance », dit M. Hinzpeter, « qui a eu pour conséquence une faiblesse irrémédiable du bras g-auche, son développement physique et psychique arencontré des obstacles particuliers, qu'il aurait été impossible de surmonter ) sans l'énergique volonté de Tenfant luimême. Il s'agissait de vaincre le sentiment naturel d'une gaucherie physique et de la timidité qui en résultait. Ce fut donc de sa part, une œuvre éminente au point de vue moral, que de devenir un tireur, un nageur, un cavalier de premier ordre, en un mot un homme vaillant et sans peur. Jamais il n'est entré dans armée prussienne un homme qui parût, sous le rapport physique, aussi peu apte que le jeune prince Guillaume à devenir un officier de cavalerie brillant. Mais, lorsqu'il fut devenu cet officier, lorsqu'il eut présenté son régiment de hussards à son grand-père, critique si sévère; lorsqu'il eut recueilli de son oncle (Frédéric-Charles), si

)) redouté comme autorité spéciale, cesparoles : « Tu as bien fait cela, je ne l'aurais jamais » cru » : paroles équivalant presque à une de- » mande d'excuse ; alors son travail accompli )) sur lui-même lui avait acquis un titre à une » position importante dépassant les prétentions » des hommes de son âge, puisqu'il avait su se » dominer lui-même et faire d'une infirmité » naturelle un élément de force et d'énergie. y> De ce moment datent les grandes espérances conçues par son entourage pour l'avenir du prince.

Enfin, pour compléter ce portraitintellectuel, l'ancien précepteur ajoute que le prince était animé, dès sa jeunesse, de l'ambition d'égaler les plus éminents de ses ancêtres, d'accomplir, comme eux, de hauts faits de paix et de guerre; cette ambition toutefois, est contenue et réglée par la raison et la réflexion. L'unique sentiment qui le domine réellement, est celui du devoir.

Dans ces éloges, l'ancien précepteur n'est pas seul de son opinion. D'autres voix se joignent à lui pour vanter la force physique du prince et les qualités de son caractère. « La

poignée de main de l'Empereur m, dit un de ses familiers, «est devenue presque proverbiale, à cause de sa vigueur » ; et son maréchal de la cour eut soin de préparer à cette pression tous ceux qui allaient être présentés au prince. Feu le prince Antoine de Hohenzollern, qui avait connu le prince tout jeune, disait de lui: « Je l'estime beaucoup, quoiqu'il soit encore jeune. Il deviendra un homme éminent et fera beaucoup parler de lui. Je ne l'ai pas perdu de vue depuis son enfance, et je trouve mon opinion de plus en plus confirmée. La Prusse et l'Allemagne peuvent espérer en lui; il deviendra un des monarques les plus illustres et fera beaucoup de bien. C'est un caractère, un homme de sentiments tout à lait nobles et de grandes dispositions. «

Le vieux prince s'exprimait ainsi, dans une conversation sur un livre français, qui venait de paraître, sous le titre : la Société de Berlin, (l) L'auteur de cet ouvrage disait du prince Guil-

(1) La Société de Berlin, par le comte Paul Vasili, p. 14 et s8. Paris», 1884. V. aussi la Nouvelle Revue, 1S83. Livr. du lo sept., pp. 22S-229.'

laume, alors âgé de vingt-quatre ans : « Il est difficile de dire dès maintenant ce qu'il deviendra; maiscequi est incontestable, c'estque c'est un garçon d'avenir, d'esprit, de tête et de cœur. C'est le plus intelligent des princes de la famille royale. Brave, entreprenant, ambitieux, tête folle, mais cœur d'or, sympathique au suprême degré, ayant de l'entrain, du brio, du mouvement dans le caractère, et un esprit de répartie dans la conversation qui pourrait presque faire croire qu'il n'est pas allemand. Il adore l'armée, dont il est aimé. Il a su, malgré son extrême jeunesse, se rendre populaire dans toutes les classes de la société. Il a de l'instruction, de la lecture, forme des projets pour le bien-être de son pays, et possède une perception remarquable pour tout ce qui touche à la politique. Ce sera certainement un homme distingué, et très probablement un grand souverain. La Prusse retrouvera peut-être en lui un second Frédéric II, mais sans le scepticisme du premier; avec cela il est doué d'une dose de gaieté et de bonne humeur, qui atténue les petites duretés

qu'en vrai Hohenzollern il a dans le caractère. Il sera essentiellement un roi personnel et ne se laissera pas conduire, grâce à son jugement sain et droit, à sa décision prompte, à son action énergique, à sa volonté ferme. Lorsqu'il arrivera au trône, il continuera l'œuvre de son grand-père. »

Le prince Antoine de Hohenzollern, dans la conversation que nous venons de mentionner, confirmait pleinement le jugement porté par l'auteur français sur le prince Guillaume, et, comme on va le voir par la suite de ce travail, les événements ne semblent pas devoir leur donner tort.

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