‹ L'Empereur Guillaume II, et la première année de son règneChapitre 4 sur 11 · LA PRINCESSE GUILLAUME · texte numérisé non relu

LA PRINCESSE GUILLAUME

Service militaire du prince. — Son avancement dans l'armée. — Ses travaux et ses cours faits aux ofticiers. — Lent avancement du prince. — Ses goûts pour la marine. — Les fêtes de Kiel. — Réception de l'escadre anglaise.

Après avoir terminé ses études à Kiel, c'est-à-dire dans l'automne de 1877, le prince Guillaume rentra à Berlin pour se consacrer d'abord entièrement à son service militaire. Il

était évident, à cette époque, qu'indépendamment de ses goûts réels pour les choses du domaine intellectuel et de la vie pratique, le prince était soldat de tout cœur. Nous avons raconté plus haut ses débuts dans l'armée . L'avancement des princes prussiens dans cette carrière est aujourd'hui plus lent qu'autrefois, et ne diffère pas sensiblement des conditions faites aux autres officiers. Il fut sous-lieutenant pendant sept ans, lieutenant pendant quatre, et major jusqu'à sa vingtsixième année. Son père avait été colonel à vingt-quatre ans et général de brigade à vingt-six ; son grand-père, l'empereur Guillaume, avait été commandant de corps d'armée à vingt-six ans. Le prince Guillaume lut nommé major en 1881, à la suite des grandes manœuvres ; il fît son service, à Potsdam, d'abord dans le régiment des hussards, ensuite dans le premier régiment d'artillerie de campagne de la Garde. Pendant cette période, on vante sa grande ponctualité dans le service et son goût prononcé pour le côté scientifique de l'état militaire. A ces qualités

il joignait celle, précieuse pour l'homme politique aussi bien que pour le chef militaire, d'un bel et sonore organe. On raconte qu'en 1880, à Koenigsberg, à l'occasion d'une soirée ou commers offert par les étudiants de cette ville, et auquel le Prince Impérial, père du prince Guillaume, assistait, avec son fils, assis entre les deux présidents, le jeune prince porta dans une courte allocution un toast à la prospérité de l'université. — « Est-ce qu'il n'a pas très bien parlé? » dit le Prince Impérial, en se tournant vers ses convives ; « je dois vous dire que je l'entends pour la première fois parler en public. » Sa voix de commandement frappait par sa sonorité, qui dominait le vaste champ de manœuvres. Une autre fois, le Prince Impérial assistant de loin à des exercices de recrues et entendant un jeune sous-officier commander à hautevoix, dit à son entourage : « Celui-là commande aussi brillamment que » mon aîné ».

Mais, ainsi que nous venons de le dire, à côté de la partie technique du métier, la partie scientifique ne fut pîis négligée par le jeune

prince. D'élève il se faisait professeur. En 1884, dans la grande salle de l'hôtel de son régiment à Potsdam, il fit devant les officiers un cours de technique manipulaire des Romains. Dans un discours improvisé, il parla pendant une heure, expliquant son thème, d'abord sous le rapport historique, puis sous le rapport pratique, appliqué aux batailles des Romains. Comme naguère, au lycée de Cassel, on l'avait vu apporter des médailles antiques en vue d'expliquer quelque texte d'auteur, de même, dans son cours de Potsdam, il fit sa démonstration sur des plans et des cartes. Le 16 octobre 1885, il prit le commandement du régiment des hussards de la Garde, le même auquel son oncle le prince Frédéric- Charles avait été attaché, en 1840, comme major. Ce régiment, qui avait été créé en 1815 et avait célébré en 1885 son soixantedixième anniversaire, avait, après une période de paix de quarante-neuf ans, fait en 1864 la campagne du Danemarck, et ensuite les campagnes d'Autriche et de France. Le prince resta trois ans à la tête de ce régiment, et lut

nommé, le jour de son anniversaire, le 27 janvier 1888, général de brigade, chargé de la deuxième brigade d'infanterie de la Garde. C'est la dernière nomination dont il fut l'objet de la part de son impérial grand-père ; elle mit fin à son séjour à Potsdam, l'état-major de sa brigade étant établi à Berlin.

Ce qui l'attirait, à côté de son service dans l'armée, c'était la marine, cette institution nouvelle, dont son grand-père ne s'était occupé que par devoir, mais qui intéressait à un haut degré la jeune génération, ainsi que le Prince Impérial, qui emmena fréquemment son fils dans ses tournées d'inspection. Le prince Henri, frère cadet de Guillaume, fut destiné par ses parents à la marine et embarqué à Kiel, en 1878, afin de faire son premier voyage d'école. Deux ans après, les parents de ce prince, accompagnés du prince Guillaume, vinrent à Kiel recevoir leur fils, de retour de cette expédition. Le prince Guillaume, par le commerce avec son frère cadet, s'instruisit dans les matières maritimes. Il apporta même une certaine ardeur à cette étude ;

c'est pour l'en récompenser que, quelques années plus tard, le vieil empereur lui conféra le droit de porter l'uniforme des bataillons d'infanterie de marine.

Ce fut donc une véritable joie pour lui, dans l'été de 1881, d'être chargé, assisté de son frère, de recevoir à Kiel l'escadre anglaise commandée par son oncle, le duc d'Edimbourg. La ville de Kiel fit les choses grandement. Pendant le diner au château, des toasts chaleureux, en allemand et en anglais, furent portés par les princes aux souverains des deux pays et à leurs marines respectives. Le duc d'Edimbourg compHmenta la marine allemande et lui souhaita grand succès. Quatre jours durant, ce furent des déjeuners, des dîners, des bals et des fêtes de nuit, qui réunirent avec les princes toutes les notabilités de la ville de Kiel et de la province de Schleswig-Holstein.

Ce goût pour les choses de la marine chez le prince Guillaume se retrouve encore dans ses distractions de sport nautique. On raconte ses exploits de vrai champion. Ainsi il fit le

tour de l'île de Potsdam, en canot et en ramant sans interruption, dans l'espace de sept heures et demi, tandis que les canotiers mettent ordinairement douze heures. Le fait est qu'il avait été élevé pour cet exercice par sa mère, qui, vraie fille de son pays, en appréciait les charmes et l'utilité hygiénique. Elle avait tenu à ce que ses fils et ses filles, dès leur enfance, apprissent à se famihariser avec la rame et la voile. Elle trouvait de dociles disciples dans ses deux fils, dont l'un est devenu plus tard un marin distingué, tandis que l'aîné a donné une vive impulsion au développement de la marine de guerre. Les promenades sur le Havel et les lacs de Potsdam étaient fort à la mode à la cour du Prince Impérial : les jeunes princes et les jeunes princesses y faisaient office de matelots. A cette occasion, on avait remis en service une vieille petite frégate, cadeau du roi Guillaume IV d'Angleterre au roi Frédéric-Guillaume III, et qui, pendant de longues années, s'était mélancoliquement balancée, dans l'abandon, sur le nappe bleue du Havel. Un autre témoignage de ces goûts nau-

tiques et maritimes du prince Guillaume, c'est qu'il applique son talent de peintre à des sujets de marine : il s'y est exercé, non sans succès, sous la direction d'un éminent peintre de marine, qui avait accompagné son frère dans son premier voyage autour du monde, et qui, depuis, est le compagnon de toutes les excursions maritimes de Guillaume IL

Fiançailles du prince Guillaume. — Le duc Frédéric d'Augustenbourg et la question des Duchés. — Sa retraite — Rencontre du prince Guillaume avec la princesse Augusta- Victoria. — L'enfance de la princesse. -— Le prince Guillaume au château de Primkenau. — Projet de mariage. — L'Empereur exige un acte de renonciation du duc Frédéric. — La mort de ce prince. — Les a^:nats adhèrent à l'acte de renonciation. — Le prince de Bismarck favorise cette union. — Indemnisation pécuniaire de la famille d'Augustenbourg. — Fêtes des fiançailles. — Le prince de Bismarck assiste, par e3ç.Cfption, à une fête de cour.

A l'exemple de tous les futurs héritiers du trône, le prince Guillaume s'est marié jeune. Au mois de juin 1880 furent célébrées ses fiançailles avec la princesse Augusta- Victoria, fille aînée du feu duc Frédéric de Schleswig- Holstein-Sonderbourg-Augustenbourg et de

sa femme, née princesse de Hohenlohe-Langenburg. Ce mariage était, sous plus d'un rapport, un événement d'une portée politique. Le duc Frédéric est le même qui a joué un des premiers rôles actifs dans cette question des Duchés de l'Elbe, devenue, ainsi que l'avait prédit Lord Palmerston, l'allumette de l'incendie européen. Son père, en poursuivant, en même temps que la revendication du trône des Duchés, leur séparation d'avec leDanemarck, était devenu, en 1848, un homme populaire de l'Allemagne qui visait le même but. Les armes prussiennes ne furent pas heureuses dans la guerre qui s'engagea alors : d'ailleurs les grandes puissances européennes étaient favorables au Danemarck. Finalement les prétentions du vieux duc Christian furent repoussées, et le prince dut se retirer de la scène politique. Son fils aîné, Frédéric, reprit la lutte en 1863, lors de la mort du roi Frédéric VII de Danemarck : sous le nom de Frédéric VIII, il proclama ses droits au trône des Duchés et fut presque reconnu comme tel par la Prusse, l'Autriche, et les autres États de laConfédéra-

tion Germanique. Il établit sa résidence à Kiel et s'y entoura d'un gouvernement, qui exerça son pouvoir sous les auspices des armées allemandes, qui avaient occupé les Duchés et envahi les provinces danoises proprement dites. Quel que soit le jugement de l'histoire sur ces événements, un fait restera acquis : c'est que les prétentions du duc Frédéric fournissaient le seul titre et le meilleur prétexte à l'intervention armée des puissances allemandes. Pour le patriotisme germanique, la cause du duc Frédéric se confondait avec celle de l'unité allemande, et sans elle la Prusse n'avait aucun motif plausible pour faire la guerre au Danemarck. La conférence européenne de Londres, en 1864, ne put se soustraire aux efïets de la popularité réelle du duc Frédéric, et elle finit par reconnaître ses droits comme les mieux établis de tous ceux des divers candidats au trône des Duchés. Nous avons raconté ailleurs (l)les événements à la suite desquels

(1)V. L'Empereur Guillaume et son règne. Paris, 1886, p. 83 et s. — Histoire du prince de Bismarck. Pari*, 1887, p. 161 et s.

le duc Frédéric échoua dans son entreprise. Le roi Guillaume, sorti victorieux de la guerre, était médiocrement disposé à se dessaisir des Duchés qu'il avait conquis par ses armes. Du moins posa-t-il au duc, par l'intermédiaire de son premier ministre, des conditions qui ne laissaient qu'un champ restreint à l'exercice de la souveraineté. A cette époque, où les armes prussiennes n'avaient pas encore réduit à merci les souverains allemands, en les obligeant à accepter la suprématie militaire de la Prusse les hésitations du duc Frédéric étaient bien excusables. Le public a connu, depuis, les entretiens du duc Frédéric avec M. de Bismarck et la rupture qui en résulta. Encouragé au début par le cabinet de Berlin, toléré ensuite, le duc, qui avaitfini par s'appuyer sur l'Autriche et sur les autres adversaires de la Prusse, partagea avec eux le sort des vaincus. Chassé de Kiel et des Duchés, il dut voir ces derniers annexés à la Prusse. Retiré dans son château en Silésie, étranger dès lors aux événements pohtiques, il dut accepter ce qu'il ne pouvait changer et, comme la plupart des vaincus, il

finit par se résigner à son sort et même se réconcilier avec le vainqueur. li était lié d'amitié avec le Prince Impérial, père du prince Guillaume, et doublement allié de la famille de la Princesse Impériale : par sa femme, parente de la reine Victoria, et par son frère cadet, le prince Christian, gendre de la reine. Le Prince Impérial avait iavorisé sa cause sans pouvoir la faire triompher sur la raison d'Etat qui inspirait la politique du roi Guillaume et de son chanceUer.

En septembre 1878, lors de son voyage en Angleterre et en Ecosse, où il alla rendre visite à sa royale grand'mère, le prince Guillaume rencontra, chez le prince Christian, la princesse Augusta- Victoria, fihe du duc Frédéric, née le 22 octobre 1858 au château de Dolzig, près de Sommerfeld, en Silésie, Elle avait grandi au milieu des graves événements qui avaient tour à tour répandu la joie et la douleur dans la maison paternelle. C'est le chagrin qui avait fini par y prédominer, si l'on en croit les récits des biographes, qui racontent que la jeune princesse voyait sa mère verser

souvent des larmes. LenomdeM.de Bismarck, suivant les mêmes écrivains, a dû bien des fois être prononcé devant l'enfant comme celui d'un homme redoutable ; et avec ce nom, l'entourage de la petite princesse obtenait facilement l'obéissance de l'enfant récalcitrante. Après les événements de 1866, le duc Frédéric resta encorejusqu'en 1869 à Dolzig, d'où, à cette époque, à la suite de la mort de son père, il transféra sa résidence au château de Primkenau, près de Spr-ottau, en Silésie. C'est là que la princesse Victoria passa les années de sa jeunesse. Le duc, son père, surveilIaitpersonnellementTéducation de ses enfants, et cette éducation fut des plus soignées. Quelques voyages, un séjour réitéré danslemididela France, interrompirent cette vie relativement simple de Primkenau. C'est, comme nous venons de le dire, lors de sa visite à Londres en 1878, que le prince Guillaume rencontra pour la première fois la princesse Victoria. L'année suivante il se rendit à Primkenau à une invitation du duc Frédéric, ardent chasseur comme lui. Il eut alors occasion de faire plus ample connaissance

avec la princesse, et il résolut de la demander en mariage. De retour à Berlin, il communiqua ce dessein à ses parents, qui l'approuvèrent pour leur part, mais en réservant l'assentiment de l'Empereur Guillaume. En raison des rapports tendus entre ce souverain et le duc Frédéric et de la situation encore mal définie de celui-ci à l'égard du gouvernement prussien, qui avait annexé les Duchés, un mariage entre les deux familles prenait le caractère d'un acte politique. Les parents du prince Guillaume considéraient cette union comme « la conclusion heureuse d'un grand drame politique riche en conflits «, comme s'exprimait le prince de Bismarck ; mais cette conclusion rencontra tout d'abord quelques dilficultés. Le Chancelier, consulté dès le premier moment par le Prince Impérial, y adhéra aussitôt en promettant de seconder le projet auprès de l'Empereur. Celui-ci ne voulut donner son consentement qu'à la condition que préalablement tous les différends entre les deux familles fussent réglés de façon à exclure toute contestation ultérieure. Par suite, de longs pour-

parlers eurent lieu avec le duc Frédéric en vue de sa renonciation formelle au trône des Duchés. Déférant à ce désir, le duc fît une déclaration, par laquelle il disait que tous ses efforts n'avaient tendu qu'à affranchir les Duchés de la domination danoise afin de les réunir à l'Allemagne. Or, les Duchés étant devenus partie intégrante de la Prusse et, partant, unis à l'Allemagne, ses vœux étaient exaucés, attendu qu'il avait toujours subordonné ses intérêts personnels à l'idée nationale allemande. Cette déclaration parvint à l'Empereur vers la fin de janvier 1880; quelques jours auparavant, le 20 janvier, le duc était mort sans avoir pu donner à la question une solution définitive. Sur la demande de l'Empereur, les agnats du duc défunt, c'est-à-dire son fils et héritier le duc Ernest Gonthier, et son frère, le prince Christian, durent parfaire la déclaration par leur adhésion. En échange, une loi, votée en 1885, accorda au duc Gonthier des indemnités pécuniaires pour les propriétés et les châteaux passés à la Prusse.

Cet incident important fut porté à la connais-

sance du public, au mois de mai 1885, à l'occasion d'un projet de loi présenté aux Chambres prussiennes et concernant les arrangements financiers intervonus entre la couronne de Prusse et les agnats du duc Frédéric. L'exposé des motifs portait : « Au moment où il fut question des fiançailles de S. A. R. le prince Guillaume avec la princesse Victoria de Schleswig-Holstein, S. M. l'Empereur et roi déclara ne pouvoir donner son consentement à cette alliance qu'à la condition que le père de la princesse, le duc Frédéric, préciserait sa position, ainsi que celle de sa famille, à l'égard de la famille royale, de telle façon que sur aucun point il ne pût se produire une perturbation des rapports. Le duc, qui s'y déclara prêt, rédigea une déclaration, par laquelle il disait que tous ses efforts n'avaient toujours tendu qu'à émanciper les Duchés de Danemarck et à les réunir à l'Allemagne ; que ces pays appartiennent aujourd'hui, d'après le droit public, notoirement et dans une union étroite, comme partie de la Prusse, à l'empire allemand, et que la puissance de S. M. l'Empereur et

Roi garantit cette union ; quant à ce qu'il avait voulu au delà, il l'avait toujours subordonné à l'idée nationale. L'exposé continuait en ces termes : « Avant que cette déclaration eût pu parvenir à sa destination, le duc fut inopinément rappelé de ce monde. Par suite, S. M. donna son consentement aux fiançailles , tout en exprimant, avant le mariage, Fespoir que le fils unique du défunt, le duc Ernest, lors desa majorité, ainsi que le prince Christian, comme l'agnat le plus proche, souscriraient à cette déclaration, qui serait portée à la connaissance de S. M. En effet, au moment où approchait le terme de la majorité du duc Ernest-Gonthier, les deux susdits princes adressèrent, au printemps de l'année dernière (1884), à Sa Majesté une lettre, par laquelle ils répondirent au désir de S. M., en reconnaissant spontanément et volontiers, pour eux et leurs héritiers, l'union politique du Schleswig-Holstein avec l'Etat Prussien, et en renonçant, en faveur du roi de Prusse, à toutes les prétentions que la maison d'Augustenbourg avait fait valoir relativement aux Duchés ; ils pensaient ainsi servir pour le

mieux Fidée nationale de « l'union indivise et indissoluble » des Duchés avec l'Allemagne, union que notre maison a toujours considérée comme le premier et le plus élevé but, même en défendant ses propres droits. Mais en même temps les princes se permirent de faire observer que ces luttes, qui s'étaient définitivement terminées par l'union avec la Prusse, étaient devenues pour la maison ducale la cause de grandes pertes m.atérielles, surtout parce que le duc Christian-Auguste, en 1852, sous le coup d'une force majeure, s'était vu obligé d'abandonner au Danemarck, contre une indemnité tout à fait insignifiante, les vieux domaines de famille situ es sur le continent du Schleswig et dans l'île d'Alsen ; par conséquent ils laissèrent à S. M. le soin de juger s'il ne serait pas possible que la couronne de Prusse, en vue de Tindemnisaiion de ces pertes, fît avec la maison ducale un arrangement analogue à ceux qui avaient été faits, dans des cas antérieurs, avec d'autres maisons princières. )>

A cette lettre des delix princes, l'Empereur

avait répondu qu'il avait reçu la déclaration avec satisfaction et qu'il en remerciait les princes. Quant au précédent allégué relativement à des arrangements avec d'autres princes, il n'était pas applicable au cas présent; l'indemnisation accordée se rattachait à des pertes subies par des souverains généralement reconnus comme tels. Néanmoins l'Empereur était tout disposé à prendre en considération le désir exprimé par les princes, et il avait chargé le ministre d'Etat d'examiner la question et dé préparer un projet de loi à soumettre aux Chambres. Le projet, élaboré en vertu de cet ordre impérial, portait qu'il était « restitué à la maison ducale le vieux château de famille situé à Augustenbourg, avec jardin, parc, etc., en toute propriété, avec droit de succession ; de plus,illuiserapayé, sur lacaisse de l'Etat Prussien, une rente personnelle de 300,000 marks. »

Voilà dans quelles conditions l'Empereur donna son consentement à l'union entre son petit-fils et la princesse Victoria.

Le duc Frédéric avait sacrifié ses prétentions au bonheur de sa fille : la couronne,

qu'il avait touchée un moment sans la porter, fut en quelque sorte la dot que la princesse Victoria apporta à son époux et à la Prusse. Les mois de grand deuil passés, les fiançailles furent officiellement proclamées le 2 juin 1879, au châtaau de Babelsberg, près de Potsdam, où l'Empereur réunit les membres des deux familles, ainsi que les autres princes allemands présents à Berlin. On y remarquait le prince de Bismarck, le négociateur politique du mariage, et qui, pour cette raison, déviant de ses habitudes, avait voulu assister à cette fête. En effet, depuis de longues années, on ne l'avait pas vu à la cour, et, en assistant à ces fiançailles, il semblait rendre un hommage posthume au père de la princesse, son adversaire infortuné de 1866. On y voyait aussi les principaux dignitaires des maisons de l'empereur et du Prince Impérial.

Sur un signe du grand maréchal de la cour, le comte de Schleinitz, ministre de la maison royale, s'avança au milieu du cercle des invités, pour annoncer qu'avec l'assentiment de l'Empereur, du Prince* Impérial et de la Prin-

cesse Impériale, venaient d'avoir lieu, en présence des membres des deux familles, les fiançailles de S. A. R. le prince Guillaume avec S. A. la princesse Augusta - Victoria de Schleswig - Holstein - Sonderbourg- Auguste)ibcurg. Puis l'Empereur entra, conduisant à son bras la fiancée, qu'il présenta à l'assemblée. Il présenta à la princesse d'abord le ministre de la maison royale, puis le prince Clovis de Hohenlohe, le prince de Bismarck, le général.de Gottberg, "ancien précepteur militaire du prince Guillaume, le comte de Redern, grand chambellan. Ensuite la Princesse Impériale présenta à sa future bru la princesse de Bismarck et quelques autres dames. Les chroniques de l'époque signalent la belle et gracieuse prestance de la princesse, vêtue d'une robe de soie blanche à trame, à manches courtes, coiffée d'un chapeau blanc garni de muguets et duquel descendait une voilette, couvrant la figure à moitié. Les présentations terminées, l'Empereur appela son petit-fils et lui remit sa fiancée. Alors le jeune couple, ouvrant le cortège, se dirigea vers la salle k

manger ; l'Empereur conduisit la Princesse Impériale, le Prince Impérial, la princesse Frédéric-Charles. La duchesse de Schleswiglîolstein, mère de la fiancée, s'était retirée, en raison de son deuil, sans prendre part au Lanquet. Les fiancés prirent place à table, entre FEmpereur et la Princesse Impériale, vis-à-vis du Prince impérial, entre la princesse Frédéric-Charles et la princesse Guillaume de Mecklembourg". L'Empereur, son fils et son petit-fils portaient l'uniforme du premier régiment de la garde, auquel ils avaient tous appartenu. Le Prince Impérial s'était revêtu, comme toujours dans les grandes cérémonies, des insignes de l'Ordre britannique de la Jarretière. Le prince Christian, oncle de la fiancée, portait l'uniforme de général anglais ; le duc Gonthier, frère de la princesse, avait mis l'uniforme de la nouvelle charge, que l'Empereur venait de lui conférer, d'officier du deuxième régiment des dragons de Silésie. Vers la fin du dîner, l'Empereur, se levant, choqua silencieusement son verre tour à tour avec ceux de la fiancée, du fiancé et de la

Princesse Impériale ; le prince Guillaume baisa la main de son grand-père. A ce moment la musique militaire, placée sur la terrasse, sonna une fanfare, et une batterie tira une salve annonçant le joyeux événement à la population de Potsdam.

Le lendemain, la princesse et sa mère retournèrent à Primkenau. Quelques jours après, les députations des grands corps de l'Etat, les ministres, les bureaux des parlements allemand et prussien présentèrent leurs félicitations au prince Guillaume et à ses parents.

Les fêtes du mariage. — Entrée solennelle de la princesse dans Berlin. — Le collège. — Sa réponse au discours du bourgmestre. — Le prince Guillaume conduit sa compagnie, à pied, de Potsdam à Berlin. — Les invités princiers. — Les ambassadeurs étrangers. — Discours de l'ambassadeur de France. — Présentations à la princesse. — Le mariage. — La couronne des princesses. — La marche aux flambeaux. — Les députations et les cadeaux /e noce. — Discours du prince Guillaume. — Le quadrille costumé. — L'installation des époux à Potsdam.

Les mariages dans la famille royale de Prusse sont célébrés avec une solennité toute particulière et d'après un cérémonial qui n'a pas beaucoup varié depuis la fondation de la royauté prussienne, c'est- à-dire depuis le commencement du dix-huitième siècle. Les fêtes

du mariage du prince Guillaume terminèrent la saison d'hiver de 1881. La princesse Victoria quitta Primkenau le 25 février, accompagnée du baron de Liliencron, qui représentait la maison ducale de Schleswig-IIols^cin. A la station de Sagan, où l'attendait le train impérial, elle fut reçue par le chef-président de la province de Silésie, par le général commandant en chef du cinquième corps d'armée, par les grands officiers de la cour impériale et par les membres de sa future cour. A Francfort-surrOder, nouvelle réception officielle. Arrivée en gare de Berlin à quatre heures du soir, elle y fut reçue par le Prince Impérial, le prince Guillaume et d'autres hauts personnages. De là, elle se rendit, avec les cavaliers et les dames de sa suite, au château de Bellcvue, situé au sud-ouest du parc et à peu de distance de Berlin.

Car tel est l'usage. Les fiancées des princes prussiens doivent partir du château de Bellevue pour faire leur entrée solennelle dans la capitale. Dans la matinée du 26, la princesse monta dans le grand carrosse de couronne-

ment, attelé de huit chevaux, et dont les panneaux de verre permettent aux spectateurs d'apercevoir les personnages assis à l'intérieur. La Princesse Impériale avait pris place à côté de sa belle-fille. Le cortège fut ouvert par un détachement de dragons de la Garde, suivi de trois voitures de gala portant les personnages de la cour princière, et d'une compagnie du régiment des gardes-du-corps. Le carrosse princier était escorté d'une autre compagnie du même régiment, de deux voitures de gala à six chevaux portant les dames de la cour ; un détachement d'uhlans de la Garde fermait le cortège. A mi-chemin, en vertu d'un vieil usage et d'une sorte de privilège, attendaient les membres de la corporation des bouchers à cheval. Plus loin, quarante postillons, qui à partir de ce moment prirent la tête du cortège, passant entre une haie d'associations, de corporations, d'étudiants, de corps de métiers, de sociétés de tireurs, tous déployant leurs insignes et leurs bannières ou leurs drapeaux. On arrive ainsi devant la porte triomphale de Brandebolirg, où attendaient le gou-

verneiir et le commandant militaires, ainsi que le préfet de police de Berlin. L'entrée se fit aux sons des cloches et au bruit du canon. Sur la place, devant la porte et à Tintérieur de la ville, des tribunes avaient été dressées pour les autorités et le public. Le premier bourgmestre s'avança pour présenter les compliments de bienvenue au nom du corps municipal de la capitale. La jeune princesse, qui se trouvait pourla première fois en évidence, semblait très émue ; néanmoins, bien que d'une voix tremblante, elle put répondre au magistrat : « Je vous remercie de tout mon cœur de l'accueil que j'ai rencontré; je suis profondément touchée des apprêts grandioses que la population a faits pour ma réception. Je me souviendrai toujours de cette journée, etjem'efïorcerai de répondre à l'afïection qui m'est si largement témoignée, afin d'être regardée tout à fait comme sienne par la population berlinoise. »

Le cortège se remit alors en mouvement, traversant la promenade des Linden, et passant entre les palais et les maisons pavoisées, par cette voie monumentale qui commence au

palais de FEmpereur et finit au vieux château, où le cortège pénétra.

Le prince Guillaume, avec une véritable galanterie de soldat, avait tenu à ce que sa compagnie, dont il était le capitaine, fit le service de garde au château de Berlin. Cette compagnie était en garnison à Potsdam. Dès la première heure, le prince, qui, la veille encore, avait vaqué à son service réglementaire, après avoir fait exécuter à ses hommes les mouvements se rattachant à son service, se mit en tête et marcha avec eux jusqu'à Berlin, où il arriva à une heure et demie de l'après-midi. Dans la cour du château, il attendit son père et son grand-père, qui, en arrivant, allèrent l'embrasser. Il les accompagna ensuite dans le vestibule, au bas du grand escalier d'honneur, où arriva bientôt le carrosse de la princesse. Tous les princes de la famille royale y étaient réunis pour recevoir la princesse, qui, conduite par le prince Guillaume et précédée des grands dignitaires de la cour, monta dans les grands appartements. A Li porte de la salle des Suisses, où la compagnie des gardes

du palais formait la liaie, la fiancée fut reçue par les princesses ; elle se dirigea ensuite vers le salon où se tenaient l'Empereur, l'Impératrice et les autres invités princiers.

Le nombre de ces derniers était grand. On y remarquait, entre autres, le roi et la reine de Saxe; Tarchiduc Charles-Louis, frère de l'empereur d'Autriche ; le prince de Galles, le duc d'Edimbourg, le prince royal de Suède, le duc d'Aoste, frère du roi d'Italie ; le prince Arnolphe de Bavière, le duc régnant de Saxe- Cobourg-Gotha, le grand-duc et la grandeduchesse de Saxe-Weimar. Toutes les cours, tous les gouvernements s'étaient fait représenter à ce mariage, soit par des ambassadeurs spéciaux, soit par leurs représentants ordinaires accrédités pour la circonstance. On y voyait le duc et la duchesse d'Ossuna pour l'Espagne, le général Boucher pour la cour de Bruxelles, le chambellan de Ilocnthausen pour la cour de Copenhague, le maréchal Vanaresco pour celle de Bucarest. La République française avait accrédité, à cette occasion, son ambassadeur à Berlin, le comte de

Sainl-Vallier, à qui avaient été adjoints trois officiers supérieurs de l'armée Irançaise. L'ambassadeur présenta ses lettres de créance à l'Empereur en grande cérémonie. « Sire «, ditil, « c'est pour moi une joie très vive d'avoir été désigné par mon gouvernement pour présenter à Votre Majesté les vœux que M. le Président de la République et le Conseil des Ministres veulent bien exprimer à l'occasion du mariage de Votre auguste petit-fils,, S. A. R. le prince Guillaume, dont le bonheur leur tient sincèrement à cœur. J'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté Impériale et Royale les lettres qui m'accréditent auprès d'Elle, en mission P'"rticulière à l'occasion de l'heureux événement de famille que Vous allez célébrer et auquel je dois la permission d'oifrir à Votre Majesté l'hommage de mon respectueux dévouement pour Votre personne et de ma gratitude pour les laveurs dont j'ai été l'objet. M. le Président de la République et le Gouvernement français ont voulu témoigner de leurs sentiments pour Votre Majesté d'une façon particulière, en envoyant à Berlin MM. le général Caillé, le

commandant Fayet, officier d'ordonnance du chef de l'État, et le commandant Rau, que je demande à Votre Majesté la permission de Lui présenter. »

Revenons aux fêtes. Après les présentations, le jeune couple princier, avec les invités, se rendit dans le salon de l'Électeur pour la signature du contrat ; puis la fiancée fut conduite par l'Empereur dans les appartements préparés pour elle. Un dîner de famille termina cette journée ; le soir, la ville de Berlin fut brillamment illuminée.

Le lendemain, dimanche 27 février, furent célébrées les cérémonies du mariage. Le comte de Schleinitz, ministre de la maison royale, procéda au mariage civil. Des fonctionnaires du trésor apportèrent ensuite la couronne dont est parée, suivant l'usage, toute princesse de la famille royale pour la cérémonie de son mariage, La couronne, posée sur un coussin de velours, est escortée par un officier et deux gardes du corps et présentée k l'Impératrice, qui la pose sur la tête de la jeune mariée devant une toilette en or, datant de

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la reine Louise. Un voile de dentelle, garni de branches de myrthe et d'oranger et attaché avec des agrafes en diamants, lui descend sur les épaules. Quatre dames, dont trois en robes de satin rose et une en robe de satin blanc, portent la traîne de satin blanc, les bords brodés en argent et sur lesquels court une guirlande d'oranger.

La bénédiction religieuse fut donnée par le premier pasteur delà cour, qui prononça un sermon sur ce verset : « Et maintenant demeurent la Foi, l'Espérance et l'Amour, tous les trois ; mais l'Amour est le plus grand d'entre eux. )) Les canons de la grande place annoncèrent le moment de l'échange des anneaux. Delà chapelle le cortège nuptial se rendit dans la Salle Blanche, où les mariés reçurent les félicitations. Ensuite eut lieu le diner de gala, où l'Empereur porta la santé du jeune couple. La marche traditionnelle, sorte de polonaise pendant laquelle les ministres portent des flambeaux, termina la fête.

Le lendemain 28 lévrier, après l'office dans la chapelle du Château, les mariés firent les

visites d'usage, et assistèrent à un dîner de gala, ainsi qu'à une représentation de gala à l'Opéra.

Le l'^'" mars fut le jour de la réception des députations dans les grandes galeries du Château. Les félicitations marchaient de pair avec les cadeaux offerts de toute part. Universités, académ.ies, villes, provinces, associations, les présidents et les secrétaires du Reichstag et des Chambres prussiennes, vinrent présenter leurs hom.m.ages. Le cadeau le plus imposant fut celui des villes de Prusse, qui offrirent un surtout de table en argent, dont chaque pièce représentait une ville. Le prince Guillaume remercia par une allocution chaleureuse, exprimant sa joie et celle de la princesse. « Nous savons bien », dit-il, « que tous ceshommages sont offerts non pas à nous, mais à notre maison, et que nous aurons encore à mériter tant de marques d'attachement par l'accomplissement rigoureux de notre devoir. Les vertus éclatantes de nos ancêtres, le noble modèle que nous offrent Leurs Majestés, le Prince Impérial et la Princesse Impériale, nos ton-

drement aimés grands-parents et parents, seront l'étoile qui nous guidera dans la vie. Nous vous prions, vous, les représentants de notre petite et grande patrie, d'accepter cette promesse comme le faible remerciement de tant de preuves d'affection, et de faire connaître à la patrie tout entière que toute notre vie sera consacrée à l'accomplissement de nos devoirs. »

Le soir, un bal dans la Salle Blanche du Château termina ces fêtes. A l'ouverture de la soirée, précédés de tambours et de fifres, parmi lesquels figurait le prince Léopold, fils du feu prince Frédéric-Charles, cinquantedeux officiers, dans l'uniforme de la fameuse garde de géants du roi Frédéric-Guillaume I", entrèrent, saluèrent les souverains et formèrent un carré, au milieu duquel devaient se mouvoir trois quadrilles costumés, chacun composé de seize couples. Le premier portait les costumes de ceux du temps de Frédéric I*""; dans le second les cavaliers étaient en mousquetaires d'un régiment de Frédéric-Guillaume P"", les dames' en paysannes du pays

wende de la Lusace ; dans le troisième, les cavaliers étaient en hussards de Frédéric II, les dames également en costumes de hussards. Le lendemain de ces fêtes, le prince Guillaume et sa femme se rendirent à Potsdam, où le prince devait poursuivre sa carrière militaire. Il y habitait, en hiver, le palais de ville et en été le palais de marbre. Là encore les attendaient des ovations. La ville avait fait des préparatifs pour une entrée solennelle ; une voie triomphale avait été improvisée depuis la gare du chemin de fer jusqu'au palais. Il s'y répéta, en petit, mais non brillamment, les réceptions populaires de Berlin.

Vie militaire du prince Guillaume. — Il fait des conférences aux offlciers. — Il sévit contre les joueurs

— II lient tète à l'Empereur. — Il s'initi ; aux services des divers ministères. — Discours au tombeau du général de Zielhen. — Le Noël des hussards. — La mission protestante de Berlin. — Réunion chez le comfe de Waldersée. — Discours du prince à cette réunion. — La polémique à propos de ce discours. — Explications du prince à ce sujet. — Vie privé ; du prince. — Le palais de Potsdam et le palais de Marbre.

— Naissance du premier fils. — Quatre empereurs.

— Le baptême. — La vie de famille du prince. — La princesse et impératrice Augusta- Victoria.

L'ancien précepteur du prince Guillaume, M. liinzpetcr, s'exprime ainsi sur la vie militaire de son royal élève : « A côté de sa vive sympathie pour les clioscs du lycée, de l'uni-

versité et de la vie populaire, se développe vigoureusement sa prédilection innée pour les choses militaires, jusqu'au moment où ce goût prend une large place dans ses rêves, ses pensées et ses actes. » Mais Là encore il conserve ses idées particulières et individuelles, « Bien qu'il se sentît parfaitement à son aise au milieu des officiers de Potsdam, il ne se laissait nullement dominer par leurs idées. Leur antipathie pour la marine, qui tendait à devenir une rivale avec les mêmes droits que ceux de l'armée de terre, trouljlait si peu ses sympathies de longue date pour la marine qu'il cherchait, au contraire, à convertir à ses opinions ses camarades, en leur faisant des cours publics sur la flotte. »

D'autre part, il se montrait l'adversaire résolu du luxe exa2;éré des officiers de la Garde et surtout de leur passion pour le jeu. Encore là il soutenait les intentions de 1 "Empereur Guillaume. Dans le club militaire de Berlin, dont un grand nombre d'officiers de Potsdam, du régiment du prince, faisaient partie, on jouait gros jeu. L'Empereur blâmait cette con-

duite et sévissait à Toccasion. Le prince voyait sous ses yeux de jeunes existences s'effondrer sous les ruines du jeu. Pour mettre un terme à ces ravages, le prince, alors colonel, enjoignit à ses officiers de donner leur démission de membres du club. Sous le coup de son désappointement, le comité du club chargea un de ses membres, haut personnage à la cour, de s'adresser à TEmpereur pour faire rapporter l'ordre du prince Guillaume. L'Empereur promit d'en parler à son petit-fils, qu'il manda à cet effet auprès de lui. Le prince ne céda point. « Que Votre Majesté, dit-il, me permette une question : suis-je encore colonel du régiment?». — « Mais, oui, naturellement », répondit l'Empereur. — « Alors, » reprit le prince, « que Votre Majesté me permette de maintenir mon ordre ou de remettre ma démission entre ses mains. » L'empereur, apaisant le prince, lui dit aussitôt : « De cela il ne saurait être question, je ne retrouverais pas facilement un aussi bon colonel. » L'intermédiaire du club étant venu chercher la réponse, l'Empereur Tui dit en souriant : « J'en

suis bien lâché, j'ai tout essayé; mais le colonel ne veut absolument point ». Et l'ordre du prince fut maintenu.

Ses devoirs militaires n'avaient pas fait négliger au prince le soin d'étudier le fonctionnement des divers rouages administratifs et politiques, en un mot de se préparer à son métier de futur souverain. Il était d'ailleurs de tradition, dans la famille royale de Prusse, d'initier de bonne heure les princes héritiers aux choses du gouvernement. L'empereur Guillaume, prince cadet, n'avait pas passé par cette école : il voulait que son petit-fils ne souffrit point de cette lacune. En conséquence, à la date du 2 octobre 1882, l'Empereur adressa au chefprésident de la province de Brandebourg, qui résidait à Potsdara, un ordre le chargeant d'initier son petit-fils aux divers services de l'administration civile, et cela d'après un programme établi d'avance et soumis à la sanction du souverain. Conformément à ces instructions, le prince travailla pendant six mois, deux heures par jour, aux bureaux du gouvernement et sous les ordres du chef-président. Il assis-

tait aux séances du conseil, faisait des rapports et présidait les sections. A la fin de cette sorte d'apprentissage administratif, le prince se présenta à une séance de la diète provinciale et prit part à ses délibérations à côté du président. Dans les années 1886 et 1887 ce fut le tour des ministères des affaires étrangères et des finances, où il fit également son stage, sous les auspices du chancelier et du ministre des finances.

Au milieu de ces travaux, le prince ne négligeait aucun de ses devoirs militaires : les règlements, d'ailleurs, ne l'auraient pas permis. Dans l'automne de 1887, à l'occasion des manœuvres, se placent deux discours du prince qui appelèrent l'attention sur son éloquence de soldat. Passant, à la tête de ses hussards, près du tombeau de Ziethen, le célèbre général de cavalerie de Frédéric II, il y arrêta ses hommes pour leur rappeler les hauts-faits de ce général, créateur de la cavalerie légère dans l'armée prussienne. « Quiconque », dit-il, « connaît la sagacité et la persévérance de ce héros, comprendra que cette arme, devenue

vite populaire, aida le grand roi à remporter victoire sur victoire. Dans Thistoire il est identifié avec la personne du roi. C'est à nous autres hussards de suivre l'exemple du héros et d'affirmer notre résolution sur sa tomhe. » Quelque temps après, il prit la parole à l'occasion de la pose de la première pierre du monument de son grand-cousin, le princp Frédéric-Charles, égalementgénéral des hussards, qui avait dressé, d'après un nouveau système, le troisième corps d'armée en garnison dans la province de Brandebourg. A la Noël de cette année, il réunit ses hussards, soldats et officiers, pour leur offrir le cadeau d'usage. Son discours porte l'empreinte des préoccupations belliqueuses qui absorbaient alors les esprits. « Depuis Noèl dernier », leur dit-il, « les temps ont changé et sont devenus graves ; nous nous trouvons devant un avenir incertain. C'est le moment de nous souvenir de notre vieille devise : avec Dieu, pour le roi et la patrie ! Avant tout, avec Dieu ! » Puis, faisant allusion à la maladie de son père : « Que Dieu nous assiste dans ces moments graves, alors

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qu'un de nos plus grands généraux de l'armée est soumis à une dure épreuve. Comment le soldat prussien et allemand ne prierait-il pas pour la santé et le rétablissement de ce prince ? Pour le roi et la patrie ! C'est pour eux que vous êtes dressés. Vous appartenez à cette armée, grande famille dont le roi est le père, tandis que le régiment constitue notre petite famille. Le régiment veut, autant que possible, vous remplacer vos familles : voilà pourquoi il vous a préparé votre Noël, ainsi que le père de famille le fait pour ses enfants. Nous vous remettons ces cadeaux que vous vous êtes souhaités, et je vous souhaite, à cette occasion, une bonne année. Montrez-vous bons hussards, et rappelez-vous que l'Empereur indiquecomme les trois piliers fondamentaux de l'armée : la bravoure, le sentiment d'honneur et l'obéissance ! »

Sur un autre terrain, un discours du prince eut un certain retentissement et donna lieu à une vive polémique dans la presse. Le rapide accroissement de la population de Berlin avait eu pour conséquence'l'insuffisance des églises

protestantes. En même temps aussi Tagitation socialiste minait le sentiment religieux des masses, travaillées par les apôtres de la libre pensée et de l'athéisme. Afin de remédier à ce mal, il s'était formé une association pour là mission évangélique dans Berlin. A côté des pasteurs s'y trouvaient les plus hauts personnages de l'aristocratie et de la bourgeoisie; le prince Guillaume avait pris la présidence de cette société, à laquelle participait aussi un pasteur orthodoxe, chef d'un parti à la fois politique et religieux qui faisait une guerre acharnée aux juifs et à leur influence. Par suite une certaine impopularité rejaillissait sur l'oeuvre, d'ailleurs méritoire, de l'association. Le parti progressiste la combattait avec acharnement et la décriait comme un instrument de réaction politique et d'intolérance religieuse. Les ressources de l'association étant devenues insuffisantes, le prince Guillaume provoqua, en vue d'y remédier, la réunion d'une assemblée de notabilités chez le général comte de Waldersée, alors suppléant du maréchal de Moltke dans la direction de l'état-major gé-

néral de Farmée. Ce général et sa femme s'intéressaient tout spécialement à cette œuvre de moralisation, patronnée par la jeune princesse Guillaume, et à laquelle des personnages appartenant au parti conservateur prêtaient leur concours. Le général de Waldersée, qui présidait la réunion, s'attacha à affirmer que l'Œuvre de mission locale de Berlin était exempte de caractère politique et que son but religieux était d'enrayer la propagande anarchiste et révolutionnaire parmi les classes inférieures.

C'est dans ce sens que que s'exprimia aussi le prince Guillaume, en prenant la parole pour développer le programme de l'Association ; il fit appel à tous les éléments chrétiens et monarchiques, sans distinction d'opinions politiques, en ajoutant qu'il avait convoqué l'assemblée avec le consentement de l'Empereur. Ce discours fut l'objet de vives polémiques dans la presse. Les feuilles d'opposition attaquèrent le discours du Prince, dont les termes n'avaient pas cependant été publiés d'une façon authentique : elles regardaient la parti-

cipatioii du prince à la réunion du comte de Waldersée comme un indice de ses sympathies pour l'agitation antisémite menée par le pasteur qui la dirigeait et qui était aussi un des directeurs de TŒuvre de mission ; à leurs yeux celle-ci se confondait donc avec la première, et toutes les deux servaient la réaction politique. Il fut fait allusion à ces attaques dans une adresse de félicitations que les prédicateurs de la cour envoyèrent au Prince quelques semaines plus tard, à l'occasion du nouvel an, et dans laquelle ils l'adjuraient de persévérer dans cette voie, sans se laisser égarer par de lausses interprétations. Le Prince, répondant à cette adresse, tout en affirmant son intention de continuer son concours à l'Œuvre, tint cependant à réfuter indirectement les critiques dont il était l'objet. « Les fausses interprétations », dit-il, « que vous mentionnez et que ma sollicitude pour le bien-être des nécessiteux, sous le double rapport matériel et moral, a provoquées en beaucoup d'endroits, m'ont aliecté péniblement ; mais elles ne m'empêcheront pas, fidèle à l'exemple de

notre Empereur et de mon bien-aimé père, sans m'en laisser détourner par les attaques de partis politiques, de contribuer toujours, dans la mesure de mes forces, à améliorer le sort des nécessiteux ».

Pendant qu'il prenait ainsi une part importante aux différents mouvements dujour et qu'il achevait en même temps son instruction militaire et politique, le prince Guillaume menait une existence assez retirée et libre d'une mondanité excessive. Le Prince et la Princesse habitaient pendant l'hiver le palais de ville de Postdam, et en été le palais de Marbre, situé aux environs. Le premier est plein des grands souvenirs des fondateurs de la monarchie prussienne, de l'Electeur Frédéric-Guillaume, de Frédéric pi'et de Frédéric IL II fut habité succesivement par Frédéric-Guillaume III et la reine Louise, et par leur fils Frédéric-Guillaume IV. C'est dans ce palais qu'Alexandre I" conclut avec Frédéric-Guillaume III le traité d'amitié de 1805, et c'est de là que les deux souverains se rendirent, dans la nuit, à l'église de la garnison pour se jurer, sur la tombe de

Frédéric, une amitié éternelle qui, du moins, s'est maintenue leur vie durant. Le prince et la princesse Guillaume occupaient les appartements delà reine Louise, où les grands-parents du Prince avaient passé les années de leur enfance. Cen'estqu'aucommencementdel888, le prince ayant été élevé au grade de général de brigade, que son service militaire l'obligea à transporter sa résidence au château de Berlin. Le palais de Marbre, leur résidence d'été, est situé aux environs de Potsdam, sur les bords d'un petit lac qui reçoit ses eaux du Havel. Ce palais, dans un site très pittoresque, a été construit par le roi Frédéric-Guillaume II : il tire son nom des revêtements de marbre gris qui en couvrent les murs en brique rouge, style hollandais. Ce souverain y est mort en 1797, et depuis lors le palais était resté inhabité. Le roi Frédéric-Guillaume s'en tint éloigné, et Frédéric-Guillaume IV, tout en le restaurant, ne l'a jamais habité. Le prince Guillaume, sa femme et bientôt leurs enfants rendirent l'animation à cette solitude d'un aspect un peu mélancoHque.

Le 7 mai, la Princesse Guillaume mit un fils au monde. Ce fut un -grand événement pour la dynastie et pour l'empire allemand : 101 coups de canon l'annoncèrent aux habitants de Berlin. Le Prince était allé, dès la première heure du matin, en informer le vieil empereur, dont le palais fut bientôt le lieu de réunion des flots populaires, guettant l'apparition du souverain à la fenêtre de son cabinet de travail au rez-de-chaussée, où l'on était accoutumé à le voir presque journellement. En grand gala, suivi de sa maison militaire, l'Empereur se rendit à la cathédrale, où l'office du dimanche empruntait à cet événement une solennité particulière. Par suite de la naissance de cet enfant, le trône impérial avait quatre représentants. « Quatre empereurs ! » tel fut l'objet de nombreux articles de journaux ; la gravure, se mettant de la partie, représentait l'impérial aïeul, tenant sur ses genoux le quatrième empereur, et entouré de deux empereurs futurs. Le sort devait bientôt diminuer de moitié ce nombre tant lêté et chanté !

En attendant, la famille impériale et la cour étaient tout à ce joyeux événement; le baptême fut célébré le 11 juin avec un éclat particulier. Le Prince Guillaume y invita tous les princes qui avaient assisté à son mariage l'année d'avant. On y remarquait, en effet, presque tous ces personnages. A la place de l'Archiduc Charles-Louis, était venu cette fois FArchiduc, Rodolphe, îiéritier d'Autriche lié d'amitié avec le Prince Guillaume ; la cour ' de Russie y était représentée par le grand-duc Serge, le plus jeune des frères d'Alexandre IIL Des ambassadeurs spéciaux représentaient les autres cours ou leurs gouvernements. La cérémonie eut lieu dans ce même Nouveau Palais, où le père du Prince Guillaume avait vu le jour et où celui-ci avait lui-même reçu le baptême. Comme parrains signèrent, ou firent signer par leurs représentants, les membres de la famille royale et de la maison ducale de Schleswig-Holstein, la Reine d'Angleterre, l'Empereur Alexandre III de Russie, l'Empereur et l'Impératrice d'Autriche, les Rois d'Italie, de Saxe et des Belges,

le Prince de Galles, rArchiduc Rodolphe, le Grand-Duc et la Grande-Duchesse de Bade, le Grand Duc de Saxe-Weimar, le Duc de Saxe- Cobourg, le Prince héritier et la Princesse de Saxe-Meiningen, le Prince de Hohenlohe- Langenburg. Quatre fois encore, depuis ce jour, les mêmes cérémonies se sont répétées, soit à Potsdam, soit à Berlin, pour la descendance du prince et de la princesse Guillaume, dont la famille se compose aujourd'hui de cinq princes, le dernier étant né un mois après l'avènement de son père au trône d'Allemagne et de Prusse.

Les intimes de la cour ont toujours vanté la simplicité de cet intérieur, même depuis l'avènement au trône. L'un d'eux s'exprime comme suit sur la princesse, devenue depuis impératrice et reine. « L'Impératrice Victorla- Augusta est de taille gracieuse et élancée ; elle a de beaux yeux bleus et des cheveux blonds et abondants. C'est une femme aux sentiments nobles, vertueuse et sagace, une mère aimante, une vraie femme allemande. Ses traits dénotent un esprit lucide, un cœur pur et

bon. L'extérieur, plein de grâce et d'aménité, répond aux qualités du cœur. Elle est supérieurement douée, pieuse et ferme de caractère. Elle est d'un abord agréable et gagne les sympathies partout où elle se montre. Les rapports des deux époux sont cordiaux et pleins de dignité. L'Impératrice aime les arts et les choses de l'intelligence. Elle visite les hôpitaux, soulage les pauvres et est prodigue de sa bourse pour eux! » Pendant son séjour à Potsdam, la princesse réunissait, certains soirs de la semaine, des dames de la ville pour travailler ensemble à des ouvrages de couture pour les établissements charitables. A Noël, un grand nombre d'enfants pauvres étaient invités au palais, où ils trouvaient des tables couvertes de cadeaux, pour eux et leurs parents.

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