‹ L'Empereur Guillaume II, et la première année de son règneChapitre 6 sur 11 · CHAPITRE QUATRIÈME L'EMPEREUR GUILLAUME II · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME L'EMPEREUR GUILLAUME II

Appréhensions du public à propos de l'avènement de Guillaume II, et de sa position vis-à-vis des partis et des souverains allemands. — Craintes d'entreprises belliqueuses. — Manifestes d^î l'Empereur à l'armée et à la marine. — Proclamation au peuple prussien. — Communication au Conseil fédéral. — Ouverture du Reiclistag. — Déploiement de grandes pompes. — Le grand-duc de Bade et les souverains allemands. — Entrée solennelle à Berlin. — Le discours impérial. — L'Empereur conlinue la politique de Guillaume I«'. — Ses protestations en faveur de la paix. — La Russie, l'Autriche, l'Italie. — Ouverture du Landtag prussien — Le serment prêté à la constitution. — Pas de changement des lois constitutionnelles. — La liberté religieuse. — Bonne impression produite par les deux Qiscoui-s.

L'avènement de Guillaume II, Thistorien est obligé de le constater, souleva, en Allemagne comme en dehors de Tempire, certaines appréhensions et bien des points d'interrogation. A l'intérieur, les populations se rendaient imparfaitement compte de l'individualité, des tendances et des visées du jeune souverain. Les générations contemporaines, en Prusse, étaient habituées à trois souverains qui se trouvaient dans la force de l'âge ou avaient même atteint l'âge de la vieillesse au moment où ils prenaient les rênes du pouvoir. L'avènement d'un prince de vingt-neuf ans les prenait, pour ainsi dire, à l'improviste ; leur opinion ne s'était pas formée sur un jeune homme qui n'avait eu que de rares occasions de se produire et dont la réputation nétait laite que par des légendes, diversement racontées et imparfaitement éclaircies. Comment allait-il se mouvoir entre les divers partis politiques? comment concilierait-il ses prédilections pour le métier de soldat avec les nécessités du régime constitutionnel et parlementaire, qui, en raison de son origine et de ses erre-

ments, est considéré, dans les hautes régions de l'armée prussienne, tant soit peu comme un élément dissolvant à l'ég-ard de TEtat monarchique? Guillaume II, jeune et actif, ne serait-il pas entraîné par ses goûts militaires à des entreprises beUiqueuses, à des aventures périlleuses pour l'Empire? Et, dans TEmpire encore, comment le jeune empereur établiraitil ses rapports avec les souverains confédérés? Contemporains de Guillaume P' et de Frédéric III, ils avaient accepté la suprématie de ces deux souverains, dont ils avaient été de longue date les compagnons d'armes ; feraientils facilement acte de soumission à l'égard d'un souverain auquel sa jeunesse n'avait pas permis de collaborer à la fondation de 1" Empire ? Et si des froissements ou des incompatibilités de caractère se produisaient entre l'Empereur et les princes confédérés, les institutions de l'empire, de date si récente, seraient-elles assez puissantes pour empêcher que les antagonismes personnels ne compromissent le bon fonctionnement de l'organisme compliqué de l'Empire ?

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A l'étranger aussi, le public, par Porgane des journaux, manifestait des appréhensions, des inquiétudes. Là on craignait également que le jeune empereur, dont on connaissait le tempérament vif, l'esprit en éveil, ne rompît avec les allures pacifiques qui avaient marqué la fin du règne de Guillaume P"", pour rentrer dans les voies de la politique guerroyante et belliqueuse qui avait caractérisé la première moitié du même règne. Tel était l'état des esprits au 16 juin 1888, et c'est ainsi que s'explique l'impatience avec laquelle étaient attendus les premiers actes du nouvel empereur. C'est ce qui explique aussi l'impression produite par son début. Guillaume I" et Frédéric III avaient inauguré leurs règnes respectifs par des manifestes adressés à leurs peuples. Guillaume II s'adresse de prime abord à l'armée et à la marine, dont il est, en vertu des constitutions allemande et prussienne , le généralissime. Le jour même de la mort de l'empereur Frédéric, deux manifestes parurent. L'un, à l'adresse de l'armée, rappelait la tradition de la monarchie prussienne en

vertu de laquelle l'armée est directement liée à la personne du souverain qui en est le chef suprême. L'Empereur rappelait, pour motiver davantage cette communion, les hauts faits militaires de ses ancêtres et en particulier de son grand-père et de son père. Dans l'autre manifeste, adressé à la marine, l'Empereur s'exprimait dans le même sens, en accentuant la sollicitude dont il entourait la jeune marine de guerre. Aucun de ces deux documents ne portait, à vrai dire, un cachet belliqueux : en somme, on n'yhsaitque le langage habituel qu'un général tient à ses soldats.

Trois jours après seulement, le jour des funérailles de Frédéric III, parut la proclamation de Guillaume II, en sa quahté de roi de Prusse, à son peuple. Le souverain, après avoir rendu un chaleureux hommage à ses deux prédécesseurs, se borne, en peu de mots, en même temps qu'il fait appel à la fidélité de ses sujets, à promettre de leur être un souverain juste et clément, à protéger la paix et à travailler à la prospérité du pays.

Jusque là l'Empereur n'avait parlé qu'à la

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Prusse; n'étant pas souverain territorial en dehors de son roj'aume, il semblait éviter avec intention de se mettre en contact direct avec les autres populations allemandes en passant, en quelque sorte, par-dessus la tête de leurs souverains et de leurs parlements respectifs. C'est en effet au Conseil fédéral et au Reichstag que furent réservées les premières communications officielles de l'Empereur.

Le 24 juin, le prince de Bismarck, dans une séance du Conseil fédéral, après avoir informé les représentants des gouvernements de la prise de possession du pouvoir impérial par Guillaume II, et en exprimant la confiance du chef de Tempire dans le concours amical de ses confédérés, déclarait que l'Empereur aurait pour tâche suprême le maintien de la constitution et la sauvegarde du territoire de l'Empire. «L'Empereur», disait le Chancelier, « considère l'accompUssement scrupuleux de cette tâche comme un des devoirs contractuels de la Prusse et comme un des devoirs d'honneur qui incombent à l'Empereur. Quant à la politique intérieure et

extérieure, S. M. veut s'en tenir aux voies par lesquelles ses prédécesseurs dans la dignité impériale ont acquis, avec l'affection de leurs confédérés, la confiance des puissances étrangères, en ce sens qu'elles considéraient la puissance de TEmpire allemand comme une garantie de la paix européenne. »

Le lendemain, 25 juin, l'Empereur ouvrit en personne le Reichstag. En se présentant pour la première fois comme Empereur aux représentants du peuple allemand, il avait voulu entourer d'un éclat exceptionnel une cérémonie qui fut en même temps un grand événement politique. Le public, dans toute TEurope, s'était demandé si les souverains allemands apporteraient au jeune Empereur le même concours empressé qu'ils avaient prête aux deux premiers Empereurs. L'événement de l'ouverture du Reichstag sembla répondre à cette question d'une manière très affirmative.

De tous les princes confédérés, celui qui, après avoir été, en 1871, un des coopérateurs les plus actifs de Tunion des États du Sud

avec la Confédération du Nord, montrait, en juin 1888, le plus de zèle pour consolider et confirmer cette union, fut le Grand-Duc Frédéric de Bade, gendre de feu TEmpereur Guillaume et oncle de Guillaume II. On lui attribuait, de longue date, une grande afïection pour son jeune neveu : il justifia cette opinion par son attitude lors de l'avènement de celui-ci. C'est lui qui prit l'initiative, auprès des autres souverains, pour qu'ils se rendissent en personne à Berlin, afin d'entourer l'Empereur pendant la cérémonie de l'ouverture du Reichstag, qui devint ainsi une sorte de fête d'intronisation. Ces efforts furent couronnés d'un plein succès, et l'Empereur s'en montra reconnaissant en remettant, avant la cérémonie, et en présence des souverains, au Grand-Duc le brevet de feld-maréclial de l'armée. Parmi les souverains venus à Berlin, on remarquait le Prince Régent de Bavière, le roi de Saxe, le prince Guillaume de Wurtemberg représentant son cousin, le roi Charles, et presque tous les Grands-Ducs et les Ducs régnants. L'Empereur et l'Impératrice, qui.

depuis la mort de Frédéric III, avaient continué de résider à Potsdam, ûrent, le 24 juin, veille de Fouverture du Reichstag, leur entrée officielle à Berlin, où ils arrivèrent le soir en calèche découverte, traînée par quatre chevaux, précédés et suivis de deux escadrons de cuirassiers de la Garde.

La Salle blanche du vieux château de Berlin, témoin de tant de cérémonies, n'en avait jamais vu d'aussi fastueuse, bien que des crêpes noirs, couvrant les murs et les lustres en signe du deuil impérial, atténuassent l'éclat des couleurs, de l'or et de l'argent. Tous les dignitaires et les hauts fonctionnaires de l'État, tous les officiers généraux de l'armée avaient été mandés pour la circonstance. Le corps diplomatique, au grand complet, occupait sa tribune. A côté du trône, une tribune avait été élevée pour l'Impératrice, les Princesses et leurs dames. On y voyait les généraux, conduits parle vieux maréchal de Moltke, le Conseil fédéral, avec le prince de Bismarck en tête. Les membres du Pteichstag avaient pris position au milieu, devant le trône. Aux

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portes se tenaient les Gardes du corps ; la compagnie des sous-officiers de la Garde, avec leurs bonnets du temps de Frédéric II, Tarme au bras, précédait i'entrée de l'Empereur en se postant le long du mur qui lait lace au trône. Le cortège impérial était ouvert parles pages et les dignitaires de la cour. Des généraux portant les insignes impériaux, la couronne, le glaive, le sceptre et l'étendard, marchaient devant l'Empereur, qui, ainsi que les Princes qui l'accompagnaient, portait, sur l'uniforme de général, le manteau pourpre des chevaliers de l'Aigle-Noir. L'Empereur lut alors le discours que le Chancelier venait de lui remettre, et qui dans ses grandes lignes, exprimait la résolution du souverain de continuer la politique de son grand-père. Il reproduisait, en les amplifiant, les déclarations faites la veille par le prince de Bismarck au Conseil fédéral. L'Empereur promettait l'observation de la constitution et des lois de l'Empire. Il s'appropriait les projets législatifs, dont Guillaume P"" avait pris l'initiative sur le terrain économique et social, en laveur « des

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faibles et des nécessiteux », conformément au message de Guillaume I" du 17 novembre 1881 (1). « J'espère, » dit-il à ce propos, « qu'on réussira ainsi à concilier les antagonism.es malsains et sociaux, tout en réprimant les tentatives dirigées contre l'ordre public. » A l'extérieur, l'Empereur veut la paix, et sa politique ne cessera de viser ce but. Tout en aimant l'armée allemande, dont il fait lui-même partie, il ne sera jamais tenté d'enlever à la nation les bienfaits de la paix, à moins que la guerre ne lui soit imposée par quelque agression contre l'Empire ou ses alliés. « Notre armée », ajoutait-il, « est là pour nous assurer la paix et, si elle est rompue, pour nous la faire recouvrer avec honneur. L'Allemagne n'a besoin ni de nouvelle gloire militaire, ni de conquêtes quelconques, depuis qu'elle a obtenu, définitivement, en combattant, le droit d'exister comme nation unie et indépendante. » De ces déclarations aux alliances la transition était tout indiquée. D'abord, quant à

(1) Voir L'Empereur Guiliaume et son règne, p. iSO et S3.

l'alliance avec TAutriche — dont le public connaissait les termes depuis quelques mois, — l'Empereur veut la maintenir en tant qu'alliance défensive et base de l'équilibre européen (1). L'Empereur parle dans le même sens de l'alliance avec l'Italie. « Mais », dit-il encore, « ces arrangements avec l'Autriche et l'Italie me permettent, à ma grande satisfaction, de cultiver avec soin mon amitié personnelle pour l'Empereur de Russie et aussi les -relations pacifiques, qui depuis un siècle subsistent avec cet empire voisin, relations qui sont conformes à mes propres sentiments ainsi qu'aux intérêts de l'Allemagne. » Indépendamment de ces déclarations explicites en faveur de la paix et de celles qui touchent la Russie, l'Autriche et l'Italie, le public n'avait pas été sans remarquer le silence que le discours observait sur les relations avec l'Angleterre et la France. En termes généraux, et en terminant, l'Empereur se bornait à dire qu'il se réjouissait des relations tradition-

(1) V. Appendice.

nelles avec les puissances qui appuyaient ses efforts en vue de la paix.

Le même cérémonial se renouvela deux jours après pour l'ouverture du Landtag prussien : toutefois les souverains allemands faisaient défaut à une cérémonie d'un caractère local. Mais la physionomie politique de cette séance royale diffère de celle où Guillaume II venait de parler comme empereur allemand. Celui-ci tire sa dignité de sa qualité de roi de Prusse: il ne prête aucun serment et n'en reçoit aucun. Le roi de Prusse, au contraire, est tenu par la constitution de prêter, au moment de son avènement, devant les deux Chambres réunies, le serment constitutionnel. C'est à cette fin que le Landtag prussien avait été convoqué pour le 27 juin. Si le discours au Reichstag, du 25 juin, s'était fait remarquer par ses protestations pacifiques, — protestations faites en vue de dissiper les inquiétudes générales, — le discours du 27 semblait viser surtout les deux partis extrêmes, dont l'un espérait que le nouveau souverain se mettrait en guerre avec le* régime constitutionnel,

tandis que l'autre prophétisait, en le dénonçant, l'avènement d'un régime réactionnaire. L'empereur, dès le début de son discours, va à rencontre de toutes ces prédictions. Après avoir prononcé la formule relative à l'ol^scrvation de la constitution du royaume, il déclare qu'il ne songe nullement « à troubler la confiance du peuple dans la stabilité de notre situation légale, en tendant à élargir les prérogatives de la couronne. L'état légal de mes droits actuels, tant qu'il n'est pas mis en question, suffît pour assurer à l'État la somme d'influence monarchique dont la Prusse a besoin suivant son développement historique, sa composition actuelle, sa situation à l'égard de l'empire, et suivant les sentiments et les coutumes de son propre peuple. Je suis d'avis que notre constitution établit un partage juste et utile du concours des divers pouvoirs publics à la vie de l'Etat, et c'est pour cette raison aussi, et non seulement à cause de mon serment, que je l'observerai et la défendrai. » Dans la question religieuse, le discours royal ne restait pas en arrière sur le manifeste de feu l'empereur

Frédéric ; il promettait de protéger la liberté des cultes, et, de plus, exprimait sa satisfaction au sujet du rétablissement de bons rapports avec le Pape. Il traitait ensuite diverses questions d'ordre législatif, et il terminait en s'appropriant le fameux mot de Frédéric II : qu'il se considérait comme le premier serviteur de l'Etat.

L'impression produite par ces premières manilestations politiques du nouveau règne fut généralement bonne. Les deux discours dissipèrent les inquiétudes et opérèrent un certain revirement d'opinion sur le caractère du jeune souverain. L'étranger n'y trouvait pas FEmpereur belliqueux et remuant qu'elle avait redouté dans le Prince, et les sujets de Guillaume II étaient agréablement surpris en l'entendant repousser les tendances antiliî)érales et autocratiques qu'on lui avait attribuées.

Les rapports de l'Empereur avec le prince de Bisna^xrck.

— Sa visite à Friedrichsruhe. — Toast du Prince I mpt rial Guillaume à l'anniversaire du Chancelier. — Communauté de vues et de sympathies. — Retraite du feld-maréchal de Moltke. — Lettres de l'Empereur au maréchal. — Modifications du personnel de l'armée; elles ne changent rien aux traditions militaires.— Sollicitude de l'Emp 'reur pour la marine.

— Ses rapports avec les officiers. — Son discours à Wiihelmshaven.

Les idées que l'empereur Frédéric avait exprimées, comme à titre de programme de son règne, dans une lettre au prince de Bismarck, Guillaume II les avait reproduites, sinon dans la forme, du moins dans le fonJ, dans ses deux discours au Reichstag et au Landtag. On est fondé à supposer que ces idées, émanées du souverain, se trouvaient être

d'accord avec celles du Chancelier et avec les conseils que celui-ci avait été appelé à donner. On a pu voir, au cours de ce récit, que dès son entrée dans l'âge d'homme, le prince Guillaume avait entretenu avec le Chancelier des rapports suivis et intimes, qui reposaient évidemment sur des sympathies réciproques. Après son grand-père et son père, personne ne jouissait de la haute estime du prince au même degré que le premier conseiller des deux empereurs. En toute circonstance il lui témoignait une profonde affection et le lui prouvait souvent en écartant, en sa faveur, les lois de l'étiquette. Le court règne de Frédéric III et les fonctions de suppléant, que l'empereur moribond lui avait déléguées, avaient rapproché davantage du Chancelier le jeune prince, devenu Prince Impérial. L'année d'avant, on l'avait vu aller à Friedrichsruhe comphmenter le prince de Bismarck à l'occasion du vingtcinquième anniversaire de sa carrière ministérielle. Cette fois, le 1" avril 1888, anniversaire de sa naissance, le Prince Impérial assista à un dîner au palais de la 'Chancellerie et y porta

la santé de son hôte dans un discours, très commenté depuis, qui dénotait la grande confiance que !e futur empereur mettait dans rexpérience et le talent du Chancelier. « Altesse )), disait le prince Guillaume, « des quarante années dont vous venez de parler, aucune n'a été aussi grave ni aussi importante que l'année présente. L'empereur Guillaume, que vous avez fidèlement servi pendant vingt-sept ans, n'est plus. Le peuple salue avec enthousiasme notre auguste souverain actuel, qui est un des fondateurs de la grandeur de notre patrie. Votre Altesse le servira avec la môme fidélité que celui qui n'est plus. Pour employer une image militaire, je considère notre situation présente comme celle d'un régiment marchant à l'assaut. Le commandant du régiment est tombé ; le plus proche du commandement, bien que grièvement blessé, marche encore bravement en tête. A ce moment tous les regards sont fixés sur le drapeau, que celui qui le porte agite haut en l'air. C'est ainsi que Votre Altesse tient le drapeau de l'Empire ; puisse-t-il vous être donné pendant longtemps

encore, c'est mon vœu le plus sincère, de le porter haut, avec notre bien-aimé et vénéré empereur ! Que Dieu bénisse et protège l'Empereur et Votre Altesse! »

De telles manifestations publiques, et d'autres d'une nature plus intime, mais dont les détails étaient connus dans les régions politiques de la capitale, démontraient d'une manière irréfragable le caractère affectueux des rapports entre le prince, plus tard l'Empereur, et son Chancelier. La communauté de sympathies et d'antipathies pour les hommes et les choses ne pouvait que resserrer ces rapports, qui empruntaient d'ailleurs leur raison d'être à des nécessités d'ordre politique. Dans ces conditions, les efforts qui avaient été tentés, mais sans résultat, sous le règne de Frédéric Ilî pour renverser le Chancelier, ne pouvaient avoir aucune chance de succès auprès de Guillaume IL Les adversaires du prince de Bismarck, pensant que le souverain serait disposé à appliquer la méthode du rajeunissement du personnel militaire au personnel politique, avaient oublié qu'en modifiant

le premier, l'Empereur ne touchait pas à l'organisation même de l'armée, tandis que dans le second cas il portait un coup profond à un système politique qu'il avait hautement déclaré vouloir maintenir. Mais, en conservant le prince de Bismarck comme principal coopérateur de son règne, il ne renonçait pas à cette indépendance de jugement qui avait fait dire naguère au Chancelier que, le jour où il viendrait à manquer à Guillaume II, celui-ci serait de taille à réunir en sa personne les doubles fonctions de souverain et de chancelier.

Les modifications du haut personnel militaire, que nous venons de mentionner, furent en effet les seuls changements qui suivirent de près l'avènement de Guillaume II. Ils étaient préparés du vivant de Guillaume I", mais avaient dû être ajournés par suite de la maladie de Frédéric lïl. Dans ces changements la retraite de feld-maréchal comte de Moltke occupe une place à part.

Le vieux maréchal, qui, dans les dernières années, avait dû s'adjoindre, pour l'assister dans sa lourde besogne, lecomtedeWaldersee,

vint, deux mois après l'avènement de Guillaume II, donner spontanément une démission que le souverain ne lui aurait jamais demandée. Le 3 août, il écrivit à TEmpereur pour l'informer qu'à son âge avancé il n'était plus en état de monter à cheval. « V. M. », disait-il, « a besoin de forces plus jeunes, et ne saurait se servir d'un chef d'état-major général incapable de faire campagne. » En conséquence il priait le souverain de lui permettre de passer « le reste bien court » de ses jours dans la retraite sur ses terres. L'Empereur montra de l'hésitation. Tout en rendant justice aux motifs allégués par le maréchal, il déclara ne pouvoir s'habituer à l'idée de ne le plus voir au poste où il avait conduit l'armée « aux victoires les plus merveilleuses qui aient jamais couronné les luttes d'une armée. » Cependant l'Empereur voulait bien déférer au désir du maréchal, mais en se proposant d'utiliser encore ses services dans une certaine mesure; il le priait donc d'accepter la présidence du Conseil supérieur de la défense nationale, fonctions naguère remplies par Frédéric III, comme Prince Impérial

et restées vacantes depuis lors. Cette réponse officielle, l'Empereur la confirma le lendemain par une autre lettre, d'un ton plus intime et longuement motivée. Il n'a pas le droit, disait-il, de demander au maréchal les efforts et les fatigues inséparables des fonctions de chef de l'état-major de l'armée, k Mais je ne puis me passer de vos conseils, tant que vous vivrez et je dois vous conserver à l'armée qui aura les yeux toujours fixés sur vous. » Il lui accorde donc la démission demandée, mais à condition que le maréchal permettra à son successeur de lui demander conseil dans toutes les questions importantes et qu'il acceptera la présidence du conseil de défense. L'Empereur lui maintient tousses émoluments et lui laisse le choix d'un aide-de-camp attaché à sa personne. « C'est ainsi », écrit l'Empereur, » que je pense avoir établi pour vous une position dans laquelle j'espère que vous pourrez rendre encore lonp"temps de précieux services. Mais ce qui subsistera, c'est le profond chagrin de vous voir quitter le poste où vous avez inscrit votre nom en tète des tables de gloire de l'armée prus-

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sienne et l'avez rendue célèbre dans le monde entier. Mais la puissance du temps est plus forte que celle des hommes, et c'est devant elle que vous aussi êtes obligé de vous incliner, vous qui avez tenu toujours la victoire dans vos mains. Je m'abstiens, à cette heure, d'exprimer en paroles mes remerciments pour tout ce que vous avez fait comme chef de Tétat-major de l'armée. Je me borne à renvoyer aux livres d'histoire de ces vingt-cinq dernières années et je puis dire avec conviction que votre souvenir sera honoré, tant qu'il existera un soldat allemand, un cœur allemand et un sentiment de soldat dans le monde entier. »

Du cas tout exceptionnel du maréchal de Moltke diffèrent les modifications opérées par l'initiative de l'Empereur dans le personnel des généraux. Là, les exigences militaires reçurent une application consciencieuse. Le journal militaire le plus accrédité do France s'exprimait comme suit à ce sujet : « Malgré les remplacements nombreux de vieux généraux de l'armée allemande par des forces plus jeunes, il ne faut pas croire que la vieille

tradition de l'armée prussienne se soit modifiée d'un fétu : elle restera tout-à-fait intacte. Les nouveaux chefs d'armée conduiront leurs troupes entièrement d'après les principes de leurs prédécesseurs, et le général comte de Waldersee continuera les travaux du général feld-maréchal, comte de Moltke, dont il a été l'adjoint pendant six ans, complètement dans l'esprit du chef retraité. Les officiers qui quittent l'armée, appartiennent à deux catégories. La première est composée des anciens compagnons d'armes de Guillaume P'^. Ces messieurs, vieillis dans les fatigues et dans le service, cher- C'iaient déjà depuis longtemps un repos bien mérité, et ne restaient au service que sur le désir le plus pressant de leur vénérable chef d'armée : à leur retraite, ils ont été comblés de marques d'honneur et sont restés portés sur les contrôles comme officiers actifs. Les officiers de l'autre catégorie avaient, il est vrai, à montrer d'honorables mérites pendant la dernière guerre ; mais ils n'étaient pas aussi capables de faire campagne ainsi qu'une guerre prolongée l'exige. De plus, on a besoin, pour la

formation des grands cadres de réserve, d'un certain nombre de hautes charges qui en préparent et en assurent rorganisation. Du reste, il faut admirer la dignité et la réserve avec lesquelles les officiers mis à l'écart, savent sup porter ce qu'il y a de dur dans leur congé. D'ici peu l'armée allemande pourra entrer en campagne avec des chefs aussi vigoureux qu'en 1870-71. Les charges de lieutenant montrent un âge bien plus élevé qu'à cette époque ; mais cela i;ie nuit pas au service, parce que, en revanche, ces officiers seront d'autant plus expérimentés et prudents. »

D'après ce qui précède, il est évident que la- Weur et moins encore l'arbitraire ne sont pour rien dans ces mesures du jeune empereur, qui en a pris l'initiative et en poursuit l'exécution avec la lenteur qu'exige une oeuvre si délicate et d'une telle portée militaire.

L'armée de terre, nous l'avons dit dans un chapitre précédent, n'absorbe pas tout ce que Guillaume II a de sollicitude pour les choses mihtaires. L'empereur Guillaume 1*"^ n'accordait i\ la marine qu'une place secondaire dans

ses préoccupations de chef de i'armée. Son fils, l'empereur Frédéric, témoignait une attention très soutenue au développement de la marine de guerre, et il avait élevé dansces idées ses deux fils, dont le cadet semble devoir être unjour destiné au poste de grand-amiral de la flotte.

Guillaume II, comme on a pu le voir, s'intéressait, dès longtemps, à cette partie de la défense militaire, et, depuis son avènement, il a accompli une réorganisation des services de la flotte, à laquelle il paraît vouloir faire prendre une place éminente parmi les flottes européennes. En attendant, il aime à rappeler que l'Allemagne est devenue une puissance maritime. Quand il visite les ports de guerre de la Baltique et de la Mer du Nord, il revêt toujours l'uniforme d'officier de marine, et lorsqu'il rend visite aux souverains du Nord, on le voit efl'ectuer ses voyages par mer et escorté d'une escadre assez respectable. Nous avons raconté, dans un chapitre précédent, que, oflficier à Potsdam, il s'appliquait à dissiper les préjugés des officiers de terre à l'égard

de la marine, et, par des conférences, à leur faire aimer cet accroissement des forces armées de l'Empire. Devenu empereur, il se maintient en contact continuel avec le personnel de la marine et, à l'occasion, lui adresse des allocutions enflammées et particulièrement adaptées au rude métier de marin. En 1889, venu à Wilhelmshaven pour assister au départ d'une corvette cuirassée, il prononça, dans un banquet des officiers, un discours où il fit allusion au désastre dontplusieurs bâtiments de guerre venaient d'être victimes pendant un cyclone aux îles Samoa. « L'amiral Médina Sidonia », dit-il, « étant venu, tête baissée, annoncer au roi d'Espagne la perte de sa puissanteArrjiaf/a, le roi le calma en lui disant : « Dieu est audessus du roi ; je les avais envoyés contre des hommes, non contre les flots et les récifs. » Que chacun de vous, commandant ou futur commandant de bâtiment, se rappelle ce mot du roi d'Espagne! Le commandant qui, dans une lutte glorieuse avec les éléments, perd son navire ou y périt, meurt, à mes yeux, de la mort des héros tomlîés pour la patrie, aussi

bien que le commandant qui, en tête de son régiment, livrant assaut à la position de l'ennemi, tombe Tépée à la main. Ils ne se sont pas noyés, nos camarades, à Samoa, ils ont succombé en remplissant leur devoir jusqu'à leur dernier moment. »

Il est incontestable que cette sollicitude de l'Empereur pour le développement de la marine de guerre, a beaucoup contribué à réchauffer l'opinion publique en Allemagne pour les -questions coloniales, dont nous aurons à parler au cours de ce récit.

L'Empereur visite les cours allemandes et étrangères. — Voyage à Saint-Pétersbourg. — Trêve de polémique des journaux russes. —Visite à Stockholm. — Séjour à Copenhague. — Visite à Detmold. — Les cours du Sud : Stuttgart, Carlsruhe, Munich. — L'Empereur et les populations du Sud. — Visite à Vienne. — Allemands et Slaves. — Les souverains proclament leur alliance. — Voyage en Italie. — Arrangements pour la visite au Vatican. — Rapports avecle Pape. — Ovations et contre-démonstrations à Rome. — L'Empereur au Vatican. — Le Roi Humbert et l'Empereur affirment le maintien de leur alliance. — Retour en Allemagne. — Paroles de paix de l'Empereur à Hambourg et à Stettin.

Les rapports avec les pouvoirs publics de l'Empire allemand et de la Prusse devaient naturellement prendre la première place dans les préoccupations de l'Empereur, au lendemain de son avènement. Il avait pris possession de ses

fonctions de chef suprême de.-; rtrmées de terre et de mer ; il s'était présenté aux assemblées parlementaires. Ces rapports réglés, ses regards se portèrent sur les puissances étrangères. Comme le plus jeune et le dernier arrivé dans la famille des têtes couronnées, il pensa, avec un sentiment très juste des nécessités politiques, qu'il lui appartenait de faire les premières démarches en vue de se concilier les sympathies des cours et, à cette fin, de leur rendre officiellement visite. Vers le milieu du mois do juillet il se mit à exécuter cette importante résolution. En examinant l'ordre dans lequel il accomplit ces voyages, on est porté à croire que l'Empereur avait voulu commencer par les cours étrangères avec lesquelles l'intimité des rapports était moins grande, visiter ensuite ses principaux confédérés allemands et terminer sa tournée par les cours alliées de Vienne et de Rome.

Le 13 juillet, quittant Potsdam, TEmpereur se rendit à Kiel, où il devait s'embarquer à ix'Vd de son yacht, avec son frère le prince Henri, le comte îlerbert de Bismarck, ministre dos

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affaires étrangères, et une nombreuse suite. L'escadre impériale, composée de onze bâtiments cuirassés, appareilla le 14, et, ayant pris la haute mer, exécuta des manœuvres sous les yeux du souverain. Le 19, elle était en vue de Kronstadt, où elle lut saluée par l'imposante escadre russe qui ne comptait pas moins de cinquante et im bâtiments. Le Czar était venu sur son yacht saluer son hôte ; suivant l'usage, il portait l'uniforme de général prussien, l'empereur Guillaume ayant revêtu celui de général russe. A bord du bâtiment russe, qui avait hissé les drapeaux des deux empires, les souverains se rendirent à Péterhof, résidence impériale, où les attendait l'impératrice de Russie avec les princesses et les hauts dignitaires de la cour.

Guillaume II n'était pas un étranger en Russie. Il y était venu eu 1884, à l'occasion des iètes de la majorité du Czarevitch, et une seconde ibis en 1886. Il y avait laissé de bons souvenirs. Parlant parfaitement la langue russe, il se servait de cet idiome dans ses rapports avec les différents personnages de

la société, ainsi qu'avec les soldats et les hommes du peuple qui eurent occasion de l'approcher. On lui sut gré, partout à Saint- Pétersbourg, d'avoir inauguré la série de ses voyages par sa visite à Alexandre III. Les principaux organes de la presse firent, pour quelques jours, trêve à leur polémique contre l'Allemagne pour s'exprimer en termes flatteurs sur le jeune empereur. Pendant plusieurs jours les fêtes se succédèrent à Péterhof. A une grande revue au camp de Krasnoje- Sélo, l'empereur Guillaume présenta son régiment russe de grenadiers au Czar. Autant que les témoins oculaires purent le remarquer, la visite impériale ne laissa rien à désirer sous le rapport de la cordialité. Le 24 juillet, Alexandre III et l'Impératrice accompagnèrent l'Empereur d'Allemagne à Kronstadt, à bord du yacht allemand, pour y prendre congé de lui. Les choses s'étaient donc parfaitement passées. Le journal officieux de Saint-Pétersbourg constatait «la profonde impression produite par cette solennité mémorable. C'est l'harmonie parfaite des deux sou-

verains qui se sont rencontrés et de tous ceux qui sont accourus en si grand nombre pour en être les témoins. Si l'accord des souverains se reflète aussi fidèlement dans les sentiments de la population, on peut compter avec confiance sur une ère de relations amicales, qui, dans les circonstances actuelles, sont d'un poids d'autant plus grand qu'elles sont un gage certain du maintien de la paix générale à laquelle le monde entier aspire. »

Le 26 juillet, l'Empereur, escorté de son escadre, arriva à Stockholm. Comme depuis longtemps celle de Russie, par suite de mariage, la cour de Suède est devenue parente depuis quelques années de celle de Prusse : la princesse royale de Suède, princesse de Bade, est la petite-fil'e de feu l'empereur Guillaume P"" et par conséquent la cousine de Guillaume II. Les fôtes qui furent données en riionneur de l'hôte impérial avaient un caractère plus public que celles Je Péterhof, restées renfermées dans le cercle intime de la famille. On n'avait jien appris sur les toasts échan^rés entre le Czar et TEmnereur. A Sto-

ckholm il en fut autrement. Au banquet qui réunit, au château royal, la cour et les hautes notabilités du royaume ; le Pvoi porta la santé de l'Empereur en rappelant que dès sa jeunesse il avait joui de l'affection de l'empereui' Guillaume P*" et que l'empereur Frédéric lui avait porté une vive amitié. Il remercia le jeune empereur de sa visite, qui honorait le roi et la nation ; et, en terminant, il exprima le vœu que les sentiments subsistant entre les dynasties pussent aussi se consolider et se développer entre les peuples de la Germanie et ceux de la presqu'île Scandinave.

Le 30 juillet, Tescadre allemande quitta Stockholm, et, arrivée dans les eaux du Danemark, elle fut saluée par une escadre danoise. La visite impériale dans ce dernier pays semblait être une démarche hardie de la part du petit-fils de celui dont les armes avaient vaincu et amoindri le Danemark. L'accueil à la cour fut des plus cordiaux : depuis plusieurs années déjà le rapprochement personnel des membres des deux familles s'était effectué. Il n'en fut pas de même pour les popu-

lations danoises, qui n'avaient pas oublié. Cependant la politesse et l'esprit hospitalier du peuple de Copenhague ne se démentirent pas à l'égard du souverain allemand, qui se montra très satisfait de l'attitude du public danois.

Les visites aux cours du nord furent ainsi terminées. Le i^*" août, l'Empereur était de retour à Potsdam, non sans avoir, pendant son trajet pour Berlin, vu le prince de Bismarck dans sa villégiature de Friedrichsruhe. A la fin de l'été, le souverain ouvrit la seconde série de ses tournées : cette fois ce furent les princes ses confédérés qui reçurent ses visites, dont la première, soit hasard ou intention, fut celle à Detmold, petite capitale de la minuscule principauté de Lippe, mais célèbre en Allemagne à cause du monument colossal ér-igé à Arminius, le vainqueur des légions romaines de Varus. Le sentiment patriotique de Guillaume II ne lui aurait pas permis de passer une journée à la cour du prince de Lippe sans aller rendre hommage à la mémoire du chef teutoii. Au banquet, en réponse

au toast du prince, il rappela qu'étant enfant il avait vu le piédestal du monument encore privé de sa statue, de même que l'Allemagne à cette époque n'avait pas encore acquis son unité nationale.

Deux jours après, l'Empereur fit son entrée à Stuttgart. Le roi Charles de Wurtemberg, toujours maladif, vivait dans la retraite à son château du lac de Constance, et il parut douteux un instant qu'il se rendit dans sa capitale pour recevoir son hôte. Le désir très instamment exprimé par les populations finit par prévaloir. Feu l'empereur Frédéric avait joui dans le sud de l'Allemagne d'une popularité, que son fils s'attachait à maintenir en éveil. Au dîner de gala, en portant la santé du Roi, il sut trouver des paroles propres à flatter la dynastie et le peuple du Wurtemberg, (( ce beau pays », dit-il, « qui, au moyen âge déjà, avait donné à l'Allemagne tant de souverains éminents et qui a été le berceau de mes ancêtres. Croyez-moi, dans mes veines aussi, comme dans les vôtres à vous tous, coule du sang d'Allemand du sud. »

Après Stuttgart, l'empereur se rendit à Tîle de Mainau, près de Constance. Dans cette résidence d'été de la cour badoise séjournait à ce moment l'impératrice Augusta, la veuve de Guillaume I•^ Là, il reçut une visite d'une certaine portée politique, celle du duc Adolphe de Nassau, un des souverains dépossédés par la Prusse en 1866. La réconciliation du duc avec la cour de Berlin était faite depuis quelque temps déjà : elle s'était effectuée lors du mariage de la fille du duc avec le prince héréditaire de Bade, petit-fils du vieil empereur.

Le 1«' octobre, l'Empereur arriva à Munich, où le reçut le prince Luitpold, régent de la Bavière. Ce prince était depuis de longues années un personnage bien vu à la cour de Berlin. Pendant la guerre de 1870, il avait séjourné au quartier-général do l'empereur Guillaume, et il avait, disait-on, été souvent un intermédiaire entre Berlin et Vienne. Il avait franchement accepté la situation que les événements avaient établie en faveur de la Prusse ; et, récemment encore, lors de sa visite à Berlin, il avait aidé à vaincre l'opposition des

députés bavarois du Reichstag à la loi renforçant dans une large mesure l'effectif de l'armée allemande. En Bavière aussi, comme dans le Wurtemberg et le pays de Bade, feu l'empereur Frédéric avait été très populaire . Le soldat de ce pays avait gardé bon souvenir de son ancien chef, que depuis 1871 il revoyait tous les ans, lorsque le prince venait y remplir ses fonctions d'inspecteurgénéral des corps d'armée du sud. Dans ces conditions, Paccueil du jeune empereur à la cour et par la population de Munich ne pouvait être que très cordial. L'Empereur, en les en remerciant, sut trouver, comme à Stuttgart, des paroles propres à flatter le patriotisme bavarois. Il se réjouissait, dit-il au bourgmestre de Munich, de visiter la capitale d'un « pays qui a joué un rôle si considérable dans l'histoire de l'empire allemand et dont la dynastie est une des plus importantes de l'empire ». De même, au dîner de gala à la cour, l'Empereur, portant la santé du Prince Régent, proclama qu'en 1870 le roi de Bavière avait été le premier promoteur de la création de l'Em-

pire et qu'aujourd'hui son régent avait été le premier à offrir son appui au nouvel empereur. A son tour, il promettait de rester toujours, dans les bons comme dans les mauvais jours l'ami de la maison de Wittelabach et du peuple de Bavière.

L'Empereur continua le 4 octobre son vovage jusqu'à Vienne, où il arriva le 5. Après avoir, dans les journées précédentes, salué ses confédérés, il allait maintenant visiter le souverain qui était devenu, .depuis neuf ans, le grand allié de l'empire allemand. Sa présence, dans la capitale de la monarchie austro-hongroise, avait pu faire craindre quelques incidents embarrassants. Vienne compte une population mélangée d'éléments allemands et slaves, de deux races qui depuis nombre d'années se livrent, l'une à l'autre, une lutte acharnée sur le terrain poHtique. On pouvait appréhender de la part des Autrichiens allemands des manifestations qui, en première ligne adressées au souverain allemand, auraient pu froisser les sentiments de leur propre

souverain gouvernant un empire où la race

slave est en majorité. On avait pris, avec beaucoup de tact, des mesures en vue d'éviter des incidents de nature à troubler le but amical de la visite de Guillaume II ; les choses se passèrent d'une façon très correcte des deux côtés. Au diner de la cour, auquel avaient été conviés, avec les membres delà famille impériale, les ministres et les hauts dignitaires des deux parties de la monarchie austro-hongroise, il régna un ton particulièrement cordial : les discours des souverains souhgnèrent bien leur alhance politique. Portant la santé de son hôte, Tempereur François-Joseph exprima sa joie de le voir à Vienne. « Dans les sentiments, dit-il, de cette amitié cordiale, fidèle, indissoluble, et de cette alliance qui nous unit pour le bien de nos peuples, je bois à la santé de notre hôte impérial. Que le Tout-Puissant le guide dans la voie où il est entré avec la force de la jeunesse et la sagesse de l'homme! » « Je ne suis pas venu ici », répondit l'empereur Guillaume, « comme un étranger; distingué depuis des années par les bontés de Votre Majesté, j'exécute un legs sacré de mon grand-

père. Dans le sentiment d'une amitié éprouvée et immuable, je lève mon verre et bois à la santé de mon honoré allié. » Et, comme pour accentuer davantage le caractère de cette alliance, Fempereur François-Joseph se leva une seconde fois, pour vider son verre en l'honneur de « Tarmée de Votre Majesté et au modèle le plus brillant de toutes les vertus militaires! Vivent nos camarades prussiens et allemands! ». « Je bois «, répliqua l'empereur Guillaume, « à l'armée austro-hongroise : vivent nos camarades de l'armée austro-hongroise ! »

Les fêtes de la capitale furent de courte durée. Dès le 6, les deux empereurs se rendirent aux chasses en Styrie, auxquelles l'archiduc et prince héritier Rodolphe ne prit point part, obligé qu'il était d'accompagner le prince de Galles, qui était à ce moment en tournée en Hongrie et n'avait pas assisté à l'entrevue impériale de Vienne. Les chasses de Styrie se prolongèrent pendant plusieurs jours. Le 10, l'empereur Guillaume, qui avait été rejoint en route par le prince Henri, son

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frère, et par le comte de Bismarck, continua son voyage vers le sud et arriva dans la soirée du 11 à Rome.

La visite de Rome était d'une nature particulièrement délicate : quatre ans auparavant, le père de Guillaume II en avait connu les embarras, qu'il avait su surmonter grâce à des arrangements habilement préparés par les parties intéressées (1). L'Empereur, tout en étant l'allié du roi d'Italie, n'en avait pas moins, comme souverain d'un empire comptant dix-sept millions de sujets catholiques, à montrer une certaine déférence au chef de l'Eglise romaine. 11 subsistait encore un autre motif pour ménager les sentiments du Souverain Pontife. La paix religieuse, troublée par le Culturkampf, venait d'être rétablie entre Berlin et le Vatican, entre le gouvernement et l'épiscopat prussiens. Léon XIII, dans les récents conflits parlementaires qui s'étaient élevés à propos de la nouvelle loi militaire, avait employé toute son influence à amener le

(1) Voir L'Empereur Frédéric, pp. 213 et suiv.

parti catholique du Reichstag à voter pour cette loi. Dans ces diverses circonstances, il y avait, comme on voit, des motifs sérieux pour ne pas mécontenter le Pape. Depuis la prise de possession de Rome par le roi Victor-Emmanuel, le Pape Pie IX et plus tard son successeur n'avaient jamais reçu un prince catholique en visite au Quirinal. Léon XIII ne comprenait pas les princes protestants dans cette exclusion. Aussi, de même que pour le Prince Impérial (Frédéric III), le Pape avait-il consenti à recevoir l'empereur Guillaume II au Vatican. Des pourparlers à ce sujet avaient eu lieu, au préalable, à Rome, entre le cardinal secrétaire d'Etat du Saint Siège et le ministre de Prusse, et, pendant la visite de l'Empereur à Vienne, entre le comte de Bismarck et le nonce du Pape. Tout était donc réglé au moment de l'arrivée de Guillaume IL

La municipalité de Rome avait fait des préparatifs grandioses pour la réception de l'hôte impérial que le roi Humbert, entouré de ses ministres et des hauts dignitaires de

l'Etat, alla attendre à la gare du chemin de fer. La population, accourue sur le passage du cortège, fit retentir l'air de ses vivats. Cependant il y eut aussi des manifestations en sens contraire. Au moment de passer sous un arc de triomphe, élevé pour la circonstance, la voiture impériale fut couverte d'une pluie de petits bulletins de papier rouge où on lisait, en italien, ces mots : « A bas la triple alliance ! vive la France! vive l' Alsace- Lorraine! » On a depuis attribué à cette démonstration une origine purement française : le fait n'a pas été prouvé; il faut admettre d'ailleurs qu'une partie de l'opinion, en Italie, partage en effet les sentiments exprimés par les bulletins rouges de Rome.

La première sortie officielle de l'Empereur dans Rome, fut consacrée à la visite au Vatican. Conformément aux arrangements mentionnés plus haut, tout était réglé de façon que l'empereur cessât un moment d'être l'hôte du Quirinal avant d'entrer au Vatican. Le souverain se rendit de la résidence royale k la légation de Prusse auprès du Pape ;

là, après un déjeuner auquel avaient été invités quelques hauts dignitaires du Saint Siège, il monta dans le carrosse de gala qu'il avait fait venir exprès de Berlin et qui était conduit par le personnel de ses écuries. Léon XIII devait être satisfait de ce cérémonial ; mais il le fut sans doute moins en voj^ant, des fenêtres de son palais, la voiture impériale s'avancer entre une haie de troupes italiennes qui ne finissait qu'aux portes du Vatican. Sur le parcours et dans les rues avoisinant la résidence papale, l'Empereur avait pu remarquer des inscriptions rien moins que favorables aux revendications du pouvoir temporel.

L'entrevue du Pape et de l'Empereur se passa, paraît-il, avec une haute courtoisie» mais sans une vraie cordialité. La présence de Guillaume II à Rome, comme hôte du roi d'Italie, allait trop à rencontre des intérêts du Pape pour que l'entretien ne s'en ressentît pas : évidemment le souverain allemand ne pouvait rien dire ni promettre qui lût de nature à affecter son alliance avec l'Italie.

Après cette audience, entourée d'ailleurs de

toutes les pompes de la cour papale, l'Empereur redevint, pour toute la durée de son séjour, l'hôte exclusif du Quirinal. Au Palais- Royal et dans les régions gouvernementales, on s'appliqua sans retard à proclamer tout haut que la visite de Guillaume II équivalait à une reconnaissance formelle et renouvelée, par l'Empire allemand, de la possession de Rome. Le soir même, le roi Humbert eut soin d'exprimer cette pensée : « C'est avec une joie profonde», dit-il, en portant la santé de son hôte, « que je salue, ici, dans mon palais, ici, dans la capitale de l'Italie, l'Empereur-Roi Guillaume IL La présence à Rome du chef d'une grande nation, d'une glorieuse dynastie, à laquelle je suis lié par une ancienne et solide amitié, est un nouveau gage de l'alliance conclue entre nous pour la paix de l'Europe et le bien-être de nos peuples. » En parfait accord avec ces paroles, l'Empereur répliqua : « L'allusion à l'alliance héritée de nos pères rencontre chez moi un vif écho. Nos pays, guidés par leurs grands souverains, ont conquis leur unité par l'épée. L'analogie entre nos

histoires implique l'accord perpétuel des deux peuples pour le maintien de cette unité, qui est la plus sûre garantie de la paix. Nos relations trouvent la plus vive expression dans le grandiose accueil que m'a fait la capitale de Votre Majesté. »

Au Quirinal, on avait tout lieu d'être très satisfait : le discours impérial avait confirmé le double fait, auquel on tenait tant à Rome, du maintien de l'alliance et de la reconnaissance de Rome comme capitale de l'Italie. Aussi des fêtes splendides furent offertes, pendant huit jours, h l'hôte impérial. Des soirées, des revues militaires et navales, des illuminations à Rome et à Naples se succédèrent jusqu'au 19 octobre, jour des adieux. Le surlendemain l'Empereur rentra à Potsdam.

La série de ses tournées officielles n'était pas épuisée. Huit jours après, on le voit déjà, à Hambourg, inaugurer l'entrepôt des douanes, construit en raison de l'accession de cette grande cité commerciale au Zollverein allemand. Faisant allusion à son récent voyage auprès des cours étrangères, l'Empereur, au

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dîner que la ville lui offrit, dit, en s'adressant au bourgmestre : « Il est vrai qnej'ai entrepris mon voyage dans l'intention d'aider, par la paix que je consoliderai, au développement de l'industrie, du commerce et de la prospérité de mon pays, » C'est encore par des assurances de paix qu'il termine l'année 1888. Le 22 décembre, à Slettin, lors d'une visite aux grands chantiers de constructions navales, où les ouvriers de l'établissement lui remirent une couronne de laurier, l'Empereur, en remerciant le délégué, ajouta : « Jusqu'ici je n'ai pas encore mérité de laurier : puisse celui-ci être un laurier de paix ! »

L'Empereur et les partis parlementaires. — Il se mêle aux réunions parlementaires. — Il assiste au diner parlementaire du prince de Bismarck. — II repousse les tendances ultra-orthodoxes et antisémitiques, ainsi que celles du parti progressiste. — Le Conseil municipal de Berlin. — Sortie de l'Empereur contre les progressistes. — Publication du Journal de l'Empereur Frédéric. — L'Empereur r.e veut pas que la presse discute les affaires de sa famille. — Les élections en Prusse sont favorables au parti du cartel. — Satisfaction de l'Empereur.

On a vu comment Favènement de Guillaume II avait fait naître, dans le public, certaines appréhensions de réaction que l'Empereur s'était attaché, dès le début, à réfuter. Ceux qui pouvaient le mieux connaître ses intentions assuraient que le jeune souverain, opposéaux tendances des partis extrêmes, semon-

trait favorable à la coalition qui s'était établie, dans les derniers temps du règne de son grandpère, entre les conservateurs modérés et les nationaux libéraux. On en avait, en formant un parti dit du cartel, exclu aussi bien les vieux conservateurs et les ultra-orthodoxes protestants que le parti ultramontain et les progressistes. L'Empereur considérait, paraît-il, cette alliance de modérés de droite et de gauche comme la combinaison la plus utile à sa politique. Comme son grand-père, il est constitutionnel et non parlementaire : c'est-àdire qu'il se renferme dans la Constitution, qui ne comporte pas la mise en vigueur du régime parlementaire proprement dit. C'est là aussi ce qui explique la composition du ministère prussien, dont aucun membre n'appartient à un parti parlementaire : tous les ministres se considèrent comme les organes du souverain auprès des Chambres et non comme les organes de la majorité dans le conseil du souverain. Cependant l'Empereur aime la discussion, et, bon orateur lui-même, il prend un intérêt particulier aux luttes de la tribune

et au mouvement parlementaire. Après son avènement, on l'a vu, à plusieurs reprises, rechercher la société des hommes du parlement. Un jour il est venu siéger au milieu de la diète provinciale de Brandebourg ety prendre la parole. Une autre fois il a pris part à un dîner parlementaire, offert par la chancelier aux membres du Reichstag allemand. A cette occasion — fait nouveau dans les rapports d'un roi de Prusse avec les représentants du peuple — il échangea familièrement ses vues avec les convives, appartenant à divers partis, et engagea la conversation sur les questions à l'ordre du jour. Il accentua, dans ces entretiens, ses tendances au progrès et ses sympathies pour la vie parlemenfaire ; il différait, sur ce point, avec les idées de son grand-père : « une nouvelle ère s'est ouverte », disait-il, « tout roi que suis, j'aime à entretenir des relations avec les représentants du peuple. Mon grand-père leur est toujours resté étranger ; mais moi, je suis un enfant des temps nouveaux. »

Comme dans les qirestions d'ordre politique,

il semble préférer aussi dans celles d'ordre religieux la voie moyenne. Les personnes qui passent pour interpréter sa pensée n'ont cessé de protester contre l'assertion qu'il protégeait l'agitation des zélateurs orthodoxes et intolérants de l'église luthérienne. A l'occasion de la nomination d'un professeur de théologie à l'Université de Berlin, l'Empereur se décida pour le choix d'un homme à idées libérales, contre l'avis du parti orthodoxe. A l'exemple de son père, il a repoussé les tendances de ce même parti, qui fait la guerre aux juifs autant comme race que comme confession religieuse. Dans une conversation sur cette question de l'antisémitisme qui enflammait les esprits, l'Empereur aurait dit: « Je ne connais que des patriotes et des adversaires de notre développement national. Personne ne me croira capable de vouloir retourner en arrière la roue des temps. Toute notre législation est dictée par des principes humanitaires. Quiconque méconnaît ce fait et excite les esprits les uns contre les autres, à quelque parti qu'il appartienne, n'a pas à compter sur mon approbation. Nous

avons des choses plus sérieuses à faire. » Le parti qui occupe sans contredit la dernière place dans les sympathies de l'empereur Guillaume, est celui des progressistes ; sous ce rapport encore il partage les sentiments de son grand-père, qui n'avait jamais oublié Topposition tenace de ce parti contre les actes les plus importants de son règne. Les progressistes prussiens mettant en tête de leur proj^ramme le régime parlementaire avec toutes ses conséquences, le terrain manque absolument pour amener une entente entre eux et le souverain. Des incidents caractéristiques se sont produits au cours de la première année du nouveau règne. La population de Berlin comme celle de presque toutes les capitales du continent, appartient en majeure partie h l'opinion démocratique, ou du moins elle aime à faire de l'opposition aux mesures et à la politique du gouvernement.

La majorité des électeurs y est acquise aux progressistes ; ces derniers prédominent également au Conseil municipal, et ils disposent de plusieurs des organres les plus importants

de la presse. Les chefs de ce parti et leurs journaux s'étaient montrés assez tièdes à l'égard de l'avènement de Guillaume [I ; ils s'étaient attachés à mettre celui-ci en opposition avec Frédéric III et à afficher pour le père des regrets, qui, dans leur expression, imphquaient des critiques peu flatteuses du fils. Pendant le court règne de Frédéric III, ils avaient redoublé d'efforts en vue de renverser le Chancelier, qui possédait toute la confiance du jeune empereur. Ils prenaient ouvertement fait et cause pour les personnages les moins bien vus à la nouvelle cour et mettaient à nu des dissentiments momentanés au sein de la famille impériale. Dans la querelle entre les médecins allemands et les médecins anglais du défunt souverain, ils se rangeaient du côté de ces derniers, tandis que les premiers étaient soutenus dans les régions de la cour. A propos du projet de mariage entre le prirbce de Battenberg et une des filles de Frédéric III, les feuilles progressistes entraient jusque dans les détails les plus délicats de l'intérieur de la famille impériale. Quelques jour-

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naux conservateurs s'étaient engagés, il est vrai, dans la même voie ; bien plus, certains d'entre eux s'étaient éloignés, en cette circonstance, de la tradition monarchique. Mais le langage des feuilles progressistes surtout avait pris un caractère d'âpreté qui irritait en haut lieu. La mesure fut comblée à l'occasion de la publication indiscrète de certaines parties d'un Journal laissé par Frédéric III. Le coupable était un conservateur, mais en même temps un adversaire personnel du prince de Bismarck, et les extraits du Journal semblaient choisis pour mettre en évidence les divergences entre l'empereur défunt et le prince de Bismarck. La publication fut tout naturellement mise à profit par les progressistes, qui y découvraient des arguments nouveaux en vue d'amoindrir le Chancelier et sa politique. D'autre part, l'Empereur ayant autorisé des poursuites contre l'auteur do !a publication, le prince de Bismarck adressa à ce sujet au souverain un rapport détaillé, qui donna lieu à une polémique ardente dans les journaux progressiste», toujours au détriment

du Chancelier et indirectement du nouvel empereur, dont l'opposition identifiait la politique avec celle du premier ministre. Ces divers incidents, dont l'orig^ine remontait aux premiers jours du nouveau règne, avaient continué de défrayer la presse pendant le voyage de l'empereur à l'étranger. A son retour, il profita de la première occasion pour manifester son mécontentement à l'égard des progressistes qui avaient pris à cette polémique une part-très large et surtout très peu gracieuse pour la personne du souverain. L'esprit d'opposition du conseil municipal de Berlin marchait parfaitement de conserve avec le loyalisme monarchique, qui prédomine, en général, parmi les populations de la Prusse. C'est à ce dernier sentiment que le corps municipal obéissait en offrant à l'Empereur, comme don d'avènement, une fontaine monumentale qui devait parer la place du château, sous les fenêtres de la demeure impériale, et dont une députation, conduite par le premier bourgmestre, vint apporter l'acte de donation à l'Empereur après sa rentrée à Berlin. Répon-

dant à l'adresse municipale, et après avoir remercié du cadeau, le souverain parla de son récent voyage, au cours duquel il avait pu constater que les princes et les peuples étrangers portaient de vives sj^mpathies à l'empire allemand. Mais, ajouta-t-il, il ne pouvait effacer un douloureux souvenir de ce voyage. Pendant qu'il sacrifiait sa santé et ses forces pour assurer, en resserrant des liens d'amitié, la paix et la prospérité de la patrie, et, partant aussi, de la capitale de l'Empire, les feuilles quotidiennes de cette ville avaient livré à la publicité et discuté les affaires de sa famille d'une façon qu'un particulier ne voudrait jamais tolérer. L'Empereur en avait été non seulement péniblement affecté, mais même indigné. Avant tout, il désirait qu'on cessât de citer continuellement feu son père contre sa personne : cela le blessait profondément comme fils et était inconvenant au suprême degré. L'Empereur comptait donc que les représentants de la capitale contribueraient, de leur côté, à mettre fin à ces agissements. On assura que, en prononçant

ces paroles, l'Empereur avait élevé la voix, puis congédié brusquement la députation.

La presse de tous les partis s'empara aussitôt de l'incident. Quelles étaient les feuilles que visait le blâme de l'Empereur? Les progressistes affirmaient que le souverain avait voulu parler de certains discours électoraux de candidats conservateurs, publiés par les journaux de ce parti et renfermant des détails intimes sur la personne de l'Empereur et sa famille. Une note du journal officiel ne tarda pas à détruire cette interprétation, en déclarant que le souverain avait entendu désigner les journaux progressistes comme étan ceux qui avaient blessé ses sentiments ; et, étant donné les rapports des autorités municipales avec cette partie de la presse, l'Empereur avait cru qu'elles seraient disposées à y porter remède. Lïncident en resta là. Quelques membres de la municipalité avaient tenté d'en faire l'objet de quelque résolution qui aurait été une sorte de réplique au discours impérial ; la majorité refusa d'y donner suite.

Les élections générales pour le Landtag prussien, qui eurent lieu le 6 novembre, se ressentirent à l'avantage du gouvernement, de Finfluence de ces divers incidents, non, il est vrai, sur la population de la capitale, mais sur la majorité du pays. L'attitude que l'Empereur avait prise entre les partis extrêmes fit que le parti du Cartel remporta la victoire à la fois sur les ultra-conservateurs et sur les progressistes qui perdirent un grand nombre de sièges au profit des candidats des conservateurs modérés et nationaux-libéraux coalisés pour la circonstance. L'Empereur témoigna sa satisfaction de ce résultat, quelques jours après, pendant son séjour à Breslau, en chargeant le bourgmestre de remercier les habitants des « excellentes élections » de leur ville. Ce qui ajoutait au piquant de cette manifestation impériale, c'est que le premier magistrat de la ville, qui eut à s'acquitter de cette mission, appartenait lui-même au parti progressiste, qui venait d'être battu dans les élections de Breslau.

Guillaume II, continuateur de la politique Je Guillaume I*''. — L'importance des questions sociales reconnue par le vieil empereur. — Le socialisme d'État.

— Guillaume II s'intéresse àia solution des problèmes sociaux. — Il s'approprie le message impérial de 1881.

— Déclarations à ce sujet dans ses discours au Reichstag. ~ Opposition dans diverses classes à l'égard du socialisme d'État. — L'Empereur se met en contact avec les ouvriers. — Ses allocutions aux délégations ouvrières. — Arbitre entre patrons et ouvriers. — Les grèves des mineurs. — Son discours aux ouvriers. — Exhortations aux patrons. — Les lois d'assurances des ouvriers.

Le règne de Guillaume II, tel qu'il se présente au cours d'une année de début, se caractérise par la continuation, dans ses grandes lignes, du système politique de Guillaume I"", comme on a pu le constater par la lecture des chapitres précédents, relativement aux divers

problèmes de la politique intérieure. Le jeune souverain a eu soin, d'ailleurs, de se proclamer lui-même le continuateur de l'œuvre de son grand-père : chacun de ses discours, chacun de ses actes en font foi. Mais ce rattachement du nouveau règne à celui du vieil empereur se manifeste tout particuhèrement sur le terrain des questions économiques et sociales. A Berlin, comme dans d'autres capitales, les gouvernants et tous les esprits éclairés sont persuadés depuis long-temps que la politique proprement dite prend trop de place dans les préoccupations des classes soi-disant dirigeantes et que le législateur n'a pas de temps à perdre pour réparer son ouhh, sinon son indifférence, à l'égard des classes laborieuses et des nécessiteux. Le vieil empereur Guillaume, en présence du mouvement socialistedémocrate et à la suite des attentats de 1878, avait été amené à se persuader que la seule répression des excès et des crimes provoqués par ce mouvement ne saurait en faire disparaître les causes, et que l'État, ainsi que la société entière, ont le .devoir de s'intéresser au

sort des classes ouvrières, d'améliorer leur situation, de pourvoir à leurs besoins en cas d'accident, de maladie ou d'invalidité (1). Le fils et le petit-fils de Guillaume I®'' étaient entièrement acquis à ces idées. Le système d'éducation sous lequel ils avaient grandi l'un et l'autre les avait mis de bonne heure en rapport avec les difi'érentes classes de la société et leur avait fait connaître ainsi les conditions de la vie pratique ignorées par les princes que des usages d'une autre époque tiennent à l'écart de ceux sur lesquels ils sont appelés un jour à régner. La législation et les différents essais dont l'empereur Guillaume a pris l'initiative sur le terrain des questions sociales, avaient toujours rencontré un sincère appui, chez son fils (Frédéric III), et Guillaume II a été de bonne heure un fervent adepte du système auquel on a donné le nom de socialisme d'Etat. Que ce système ait besoin d'être modifié ou rectifié dans son application, qu'il produise, oui ou non, tous les bons résultats que ses

(1) V. VEmporcur Guillaume et son rùfjna, pp. 430 et s-. Histoire du prince de IMamarcl;, pp. 389 et s-'.

promoteurs s'en promettent : là n'est pas la question qui doive nous occuper dans cette étude. Ce qu'il importe de constater pour retracer la physionomie morale de Guillaume II, c'est qu'il est porté par ses études et son esprit vers les idées humanitaires qui forment le fond des doctrines de la démocratie sociale, et à chercher des solutions aux grands problèmes sociaux. Ses discours officiels témoignent de ces préoccupations, qui lui font rechercher le contact avec les classes laborieuses pour se mêler directement aux mouvements du jour, se jeter entre les combattants en vue de les rapprocher et de les réconcilier.

Le message de l'empereur Guillaume P"" du 17 novembre 1881 avait tracé à grands traits le programme des réformes à accomplir sur le terrain de la législation : il voulait mourir, disait-ii, avec la pensée d'avoir assuré la paix à Tintérieur et procuré aux nécessiteux un secours plus efficace que par le passé et auquel ils avaient droit. C'est de ce message que Guillaume II n'a cessé de se reconnaître

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le légataire. Le lendemain de son avènement, devant le Reichstag, il déflnit la tâche de la législation de l'empire dans le sens du message du 17 novembre 1881 : « Elle devra aider à assurer à la population ouvrière la protection qu'elle est capable d'accorder, conformément aux principes de la morale chrétienne, aux faibles et aux nécessiteux luttant pour l'existence. J'espère qu'on réussira de la sorte à avancer l'apaisement des contrastes sociaux malsains. « Au mois de novembre suivant, la même pensée est exprimée dans le discours d'ouverture du Reichstag. « J'ai assumé », dit l'Empereur, « à titre de legs précieux de mon aïeul, de continuer la législation de politique sociale inaugurée par lui. Non que je me livre à l'espoir que par des mesures législatives on puisse bannir du monde la dureté des temps et la misère humaine; mais je n'en considère pas moins comme un devoir du pouvoir gouvernemental de travailler de toutes ses forces à adoucir la détresse économique existante et, grâce à des institutions organiques, de faire reconnaître comme une obligation de l'Etat

l'affirmation de l'amour du prochain sur la base du christianisme. »

Quelques-uns des projets de loi concernant la classe ouvrière avaient été votés sous le rèerne de Guillaume P% non toutefois sans une vive opposition de la part des libéraux et de celle des ouvriers eux-mêmes, qui, en Allemagne comme ailleurs, aiment peu l'intervention et le contrôle de l'État à l'égard de leurs caisses de secours. De plus, le parti démocrate-socialiste en Allemagne est avant tout un parti politique, hostile à la fois à la monarchie et à la société telle qu'elle est actuellement organisée. Ce parti accepte à contrecœur les dons et les faveurs de l'Etat, et seulement comme un faible acompte sur l'ensemble de ses revendications; il ne désarme pas dans la guerre qu'il livre aux pouvoirs, aux classes dirigeantes et au capital ; et, grâce à sa forte organisation, il voit, à chaque élection législative, augmenter le nombre de ses adhérents. Il est vrai, d'autre part, que l'intervention directe du souverain n'est pas envisagée, partout en Prusse,' par les ouvriers avec la

même répugnance que celle que manifestent les démocrates-socialistes. L'empereur Guillaume a trouvé occasion de montrer qu'il fait une distinction entre les uns et les autres.

A plusieurs reprises il s'est mis en contact avec les travailleurs. « Je me réjouis «, dit-ij en recevant une députation des syndicats professionnels, « d'avoir enfin réussi à entrer aussi en rapports avec la classe des ouvriers et des artisans « ; et il renouvelle sa promesse de continuer l'oeuvre de son grand-père en faveur des ouvriers. Quelques mois plus tard encore, il répète ces déclarations devant le comité qui le reçoit à l'inauguration d'une exposition d'appareils de sauvetage et de protection des ouvriers contre les accidents de leur métier. Il applaudit aux eftbrts tentés en vue de procurer plus de sécurité à l'ouvrier dans Texercice de son métier, d'améliorer la situation économique de la population ouvrière, de donner expression dans les institutions de l'Etat à l'idée de la m.ise en pratique de l'amour du prochain. «Je compte, dans cette œuvre », dit-ii, « sur le concours do toutes les classes de la popula-

tion, et surtout des ouvriers, dont le bien-être y est intéressé, ainsi que des patrons qui, dans leur propre intérêt, sont prêts à faire les sacrifices nécessaires. »

Mais, où il trouva tout particulièrement occasion de faire acte de protecteur à l'égard des ouvriers et d'arbitre entre eux et les patrons, ce fut lors des grèves des mineurs de Westphalie et des pays du Rhin, au mois de mai 1889. Il reçut les délégués que les mineurs lui avaient envoyés pour, lui exposer leurs griefs. Ils désiraient une augmentation de salaire, et dans l'intérêt de leur santé, une réduction des heures de travail. L'Empereur commença par leur reprocher vivement leur conduite : ils s'étaient mis dans leur tort en rompant leurs contrats, qui les obligeaient à dénoncer quinze jours d'avance la cessation du travail. Ils avaient empêché, par des actes de violence, d'autres ouvriers, qui ne voulaient pas prendre part à la grève, de continuer à travailler; ils avaient porté atteinte aux propriétés, fait acte de rébellion à l'égard de la forcepublique. L'Empereur semble soupçonner

que la grève est le résultat des agitations socialistes-politiques. S'il en était ainsi, dit-il, il ne pourrait pas faire examiner leurs demandes avec bienveillance, et il ordonnerait une répression rigoureuse des excès; au contraire, s'ils observent une attitude calme et légale, il s'intéressera à leur sort.

Le surlendemain ce fut le tour des propriétaires des mines, qui avaient également demandé audience pour leurs délégués. Ils eurent à entendre des paroles empreintes d'une certaine sévérité à leur égard et de beaucoup de bienveillance pour les ouvriers; il loua ceux-ci du soin qu'ils avaient eu de ne pas permettre aux agitateurs politiques de s'ingérer dans leursdémêlésaveclcspatrons. Il remercia l'orateur de la délégation d'avoir apporté l'esprit de conciliation dans ses pourparlers avec les ouvriers; il exhorta les patrons à entrer dans la voie des compromis et, en général, à rester toujours en contact avec les ouvriers. Il fallait avoir soin de mettre toujours les ouvriers à même d'exprimer leurs vœux, et ne pas oublier que les compagnies, qui occupent un grand

nombre de sujets de l'Empereur, ont le devoir, vis-à-vis de l'État et des communes, de veiller au bien-être de leurs travailleurs et d'empêcher le retour de pareils troubles dans toute une province. L'Empereur, à la fin de son discours, se place sur le terrain même du socialisme: «Il est très naturel ethumain, dit-il, que tout le monde cherche à se procurer une existence aussi favorable que possible. Les ouvriers lisent les journaux et ils connaissent la proportion des salaires avec le bénéfice des compagnies; on comprend qu'ils veuillent plus ou moins avoir leur part du bénéfice. Je désire donc que vous examiniez sérieusement chaque fois la situation et cherchiez à parer d'avance à de semblables événements. »

L'intervention de l'Empereur, invoquée des deux côtés, eut le succès que les grévistes s'en étaient promis. Au bout de quelques jours il fut conclu entre patrons et ouvriers un compromis qui donna en majeure partie satisfaction à ces derniers. La grève prit aussitôt fin.

La législation socialiste, dont les premiers

jalons ont été posés sous le règne de Guillaume P% s'est complétée, au moment où nous terminons cette étude, par une loi qui assure aux ouvriers invalides ou âgés une rente proportionnée au salaire qu'ils ont touché dans l'exercice de leur métier. C'est une tentative hardie, qui a rencontré une opposition très vive et opiniâtre, et à laquelle le Reichstag ne s'est prêté qu'après de longues hésitations et sur le désir pressant de l'Empereur.

Les protestations de l'Empereur Guillaume II en faveur de la paix. — Ses paroles pacifiques au Parlement. — Rapports avec la Russie. — La loi militaire de 1888 vise la Russie. — Langage hostile de la presse russe. — Vote unanime du Reichstag sur la loi militaire. — La visite du Czar à Rerlin. — Situation l endue lors de l'avènement de Guillaume IL — Appui limité de la Russie par l'Allemagne. — Succès personnel de Guillaume II à Saint-Pétersbourg. — Apaisement du Czar et du monde officiel. — Félicitations impériales adressées à M. de Giers. — Les Danois oublient que l'article o du traité de Prague a été abrogé. — La cause danoise soutenue par les hommes d'État russes. — Le voyage de l'Empereur Guillaume à Vienne. — Rapports personnels de l'Empereur avec l'archiduc Rodolphe. — Échange de visites. — L'archiduc Albert et la Prusse. — Appréhensions de guerre à Berlin et à Vienne. — Le projet militaire au Reichstag. — Déclarations de M. Tisza à la Diète de Hongrie. — Publication du traité d'alliance de 1879, qui est dirigé contre la Russie. — Les Magyars et le traité austro-allemand.— Commentaires de M. de Bismarck sur le traité. — Sentiments des Magyars, des Slaves et des Allemands d'Autriche-IIongrie au sujet du traité. — L'opinioji moyenne favorable à l'alliance

allemande. — L'Empereur Guillaume emporte la conviction que le sj'^stème de 1879 n'a pas reçu d'atteinte.

Il a été dit plus haut que dans plusieurs circonstances, au lendemain de son avènement, Guillaume II avait insisté sur ses intentions pacifiques, en repoussant les idées belliqueuses qu'on lui attribuait, à raison de ses g-oûts pour le métier de soldat. Il avait manifesté ces sentiments lors de la réunion du Reichstag allemand, au mois de juin 1888, et il les. avait exprimés de nouveau devant les assemblées parlementaires à l'ouverture de leurs sessions. Il représentait les voyages qu'il avait entrepris dans l'automne de 1888 comme ayant pour but de consolider la paix européenne. « Nos relations avec tous les gouvernements étrangers », disait-il dans son discours au Reichstag, le 23 novembre 1888, « sont pacifiques et mes efforts tendent constamment à consolider la paix. Notre alliance avec l'Autriche et l'Italie n'a pas d'autre objet. Je ne

trouverais pas compatible avec ma foi chrétienne, ni avec les devoirs que j'ai assumés envers le peuple allemand, d'attirer sur l'Allemagne les calamités d'une guerre, fût-elle victorieuse. Dans cette conviction, j'ai considéré comme mon devoir de saluer personnellement, aussitôt après mon avènement au trône, non seulement mes confédérés de l'Empire, mais aussi les monarques amis et proches voisins, et de rechercher avec eux une entente sur l'accomplissement de la mission, que Dieu nous a confiée, d'assurer à nos peuples la paix et la prospérité, autant que cela dépend de notre volonté. »

Dans le même sens, il déclarait au Landtag prussien, le 14 janvier 1889: « Vous pouvez aborder vos travaux avec d'autant plus de sécurité que les relations de l'Empire avec tous les Etats étrangers sont amicales, et que dans mes visites aux souverains amis j'ai acquis la conviction que nous pouvons nous livrer avec confiance à l'espoir du maintien ultérieur de la paix. »

Au moment de l'ayènement de Guillaume II,

les nuages à l'horizon européen, qui avaient troublé les derniers mois du rèîrne de son grand-père, n'étaient pas tout à fait dissipés. Le projet de loi relatif au renforcement de l'armée allemande, qui avait été voté par le Reichstag quelques semaines avant la mort de Guillaume P*", se rattachait à des armements et à des dislocations de troupes en Russie. Le prince de Bismarck avait nettement dit, dans son discours du 6 février : « Les appréhensions qui ont surgi dans le courant de cette année se rattachaient bien plus à la Russie qu'à la France. » Dans le public, ces craintes étaient entretenues surtout par le langage hostile de la presse russe, qui, en dépit de toutes les protestations amicales de Berlin, attribuait au cabinet allemand un double jeu dans la question bulgare. Après avoir naguère accusé le prince de Bismarck d'avoir soutenu sous main le prince de Battenborg, elle l'accusait maintenant d'encourager le prince Ferdinand de Cobourg à demeurer à son poste, alors que la Russie avait protesté contre sa présence à Sofia. Les efforts qu'on faisait à Berlin pour

réfuter cette opinion restaient peine perdue, et les mesures militaires du gouvernement du Czar semblaient donner une espèce de consécration aux appréciations des journaux russes. On s'était promis, à Berlin, quelques bons résultats de la visite qu'en novembre 1887 le Czar avait rendue à l'empereur Guillaume. A cette occasion, le prince de Bismarck s'était attaché à prouver au souverain russe qu'il avait été induit en erreur à l'égard de la politique allemande en Bulgarie par des documents apocryphes. Le Czar avait quitté Berlin dans des dispositions meilleures, mais qui ne semblaient pas devoir influencer d'une manière durable les préparatifs m ilitaires depuis longtemps en cours d'exécution. C'est sous l'empire de ces faits que le vieil empereur Guillaume avait autorisé la présentation de la nouvelle loi militaire. A la veille du débat parlementaire, d'après une entente préalable des cabinets, les feuilles officielles de Beriin, de Vienne et de Pesth avaient publié le traité d'alliance conclu en 1879 entre l'Allemagne et l' Autriche-Hongrie (1). Ce

(1) V. Appendice, p. 2§9.

traité visait directement la Russie, et le texte en avait été tenu secret jusque là. Le Reichstag adopta le projet militaire à Tunanimité des voix : c'était là un fait rare dans cette assemblée, qui avait toujours été plus ou moins récalcitrante dans les questions militaires. L'empereur Guil- ' laume en avait été ravi et peu de jours avant sa mort, il avait chargé le prince de Bismarck d'en remercier le Reichstag. Mais, tout en prenant des mesures nouvelles pour assurer la sécurité de l'Empire, le vieux monarque n'en était pas moins resté attaché à ses sympathies de longue date pour la Russie, ainsi qu'à ses appréhensions du danger qui pouvait résulter, pour la Prusse et l'Allemagne, d'une rupture avec le grand empire du Nord. Dans ses derniers entretiens, quelques heures avant sa mort, il avait recommandé à son petit-fils de veiller aux bons rapports avec la Russie, d'avoir les plus grands égards pour le Czar.

Le règne de Frédéric III a été trop court pour qu'il soit possible de juger la politique de ce souverain relativement à la Russie. Ses préférences personnelles étaient pour l'An -

gleterre ; mais qui sait si, à un moment donné, elles auraient été plus fortes que les nécessités politiques indiquant le chemin que l'Empereur Guillaume avait conseillé à son jeune petit-fils ? Quoiqu'il en soit, l'avènement de Frédéric III ne fut pas salué avec une grande satisfaction par l'opinion à Saint-Pétersbourg; et la presse russe, pendant les quelques mois du nouveau règne, recommença la polémique, qui s'était apaisée un instant au lendemain de la mort de Guillaume I". Les feuilles de Saint-Pétersbourg et de Moscou reprochaient à l'Allemagne les mesures économiques et financières dirigées contre leur pays, et rappelaient les services politiques rendus par la Russie et que sa voisine payait d'ingratitude. On y ripostait à Berlin. Les organes officieux, repoussant le reproche d'ingratitude, s'appliquaient à démontrer que l'Allemagne n'était pas demeurée en retard en fait de complaisances : dans l'insurrection polonaise, dans les guerres d'Orient depuis 1828, la Prusse n'avait-elle pas soutenu la Russie?

Guillaume II trouvait ainsi, au moment

de son avènement, une situation assez tendue à regard du grand empire voisin. Se souvenant des dernières injonctions de son grand-père, il résolut de rendre visite au Czar au plus tôt. Nous avons raconté, dans un chapitre précédent, les incidents extérieurs de ce voyage. Politiquement, l'Empereur l'avait préparé en déclarant, dans son discours au Reichstag, que son alliance avec l'Autriche et l'Italie ne l'empêchait point de rester l'ami de l'empereur de Russie. C'était une avance à laquelle, à ce qu'on disait à Berlin, l'Empereur irait chercher la réponse à Saint- Pétersbourg. En bornant le but du voyage impérial à l'établissement de bons rapports personnels, il est permis de croire que Guillaume II l'a atteint. Ses manières affables, sa connaissance de la langue russe, son tact dans les entretiens avec les personnages influents, lui assuraient un grand succès personnel. Sous le rapport politique il ne pouvait réussir que jusqu'à un certain point. En raison de sa situation géographique et de ses intérêts directs, l'Allemagne ne peut être l'auxiliaire

effectif de la Russie dans une nouvelle guerre en Orient ; alliée de l'Autriche-Hongrie, elle pourrait avec grande peine dans cette éventualité observer une attitude neutre ; et elle serait obligée d'y renoncer pour soutenir par les armes PAutriche attaquée par la Russie. Tout ce que T Empereur Guillaume pouvait promettre au Czar, c'est que l'Allemagne ne profiterait pas du moment où la Russie serait engagée en Orient, pour gêner l'action de cette puissance. L'Empereur pouvait encore annoncer au Czar que le gouvernement allemand cesserait de fermer son marché financier aux valeurs russes, qu'il ne contrarierait pas les opérations financières pour lesquelles la Russie ^'^oudrait avoir recours au marché allemand. Il pouvait s'engager enfin à ne jamais attaquer la Russie. De telles promesses étaient de nature à dissiper les soupçons du Czar, à diminuer l'influence de son entourage belliqueux. Guillaume II se posait ouvertement en messager de paix; et, entre autres choses, pour mieux accentuer le but de sa visite, il omit de conférer une de ses hautes déco-

rations au chef de l'état-major de l'armée russe, connu pour ses idées peu pacifiques à l'égard de l'Allemagne. L'empereur allemand obtenait ainsi un bon résultat relatif et temporaire. Les rapports entre les deux princes sont devenus, depuis le voyage de 1888, aussi amicaux qu'ils l'avaient été sous Guillaume I". Par contre, Topinion en Russie est restée froide, sinon hostile. Elle avait cru, avec quelque optimisme, que de l'entrevue de Saint-Pétersbourg sortirait la rupture de la triple alliance ; et elle se vit bientôt déçue dans cet espoir. L'apaisement qui s'était produit à la cour de Russie ne s'étendait même pas au monde gouvernemental tout entier. En revanche, la direction officielle delà politique extérieure de l'empire russe se trouvait rafTermie par suite de l'entrevue des deux souverains, dans sa ligne do conduite prudente et conciliante. L'empereur Guillaume constata publiquement ce fait, quelques mois plus tard, à l'occasion du cinquantième anniversaire de l'entrée de M. de Giers au service de l'Etat. En félicitant le ministre des affaires

étrangères de Russie, il le salue « comme le médiateur sûr des relations officielles et personnelles qui me rattachent à mon cher ami et proche parent l'empereur Alexandre. » — « Je suis heureux », répondit le ministre, « d'être appelé par la confiance de mon auguste souverain à être le médiateur des sentiments amicaux et des traditions de cordiale amitié entre les deux pays . »

La visite de l'empereur à Copenhague eut un résultat analogue. Là aussi, comme à Saint-Pétersbourg, l'opinion s'était attendue à des concessions très réelles de la part de l'Allemagne. Du vivant de l'empereur Frédéric le bruit avait couru dans la presse que ce souverain se proposait de résoudre la question du Schleswig du nord de manière à donner satisfaction à la partie de la population qui désirait être réunie au Danemarck. La presse danoise agitait cette question et exposait que la réconciliation avec l'Allemagne était au prix de la rétrocession du Schleswig du nord, prévue par l'article 5 du traité de Prague de 1866. Insp.irée par son patriotisme

et son sentiment national, elle oubliait que Fart. 5 avait été abrogé depuis longtemps par le mutuel accord de la Prusse et de l'Autriche, seules signataires de ce traité. La presse russe, en cette circonstance, vint au secours de la cause danoise. Un organe presque officieux de la chancellerie russe fit remarquer que la visite de l'empereur Guillaume à Copenhague avait tait revivre la question du Schleswig et en même temps les dissentiments entre le Danemark et l'Allemagne. La presse de Berlin dénonça aigrement les hommes d'Etat russes qui faisaient cause commune avec les ennemis de l'Allemagne. Presqu'au même moment l'empereur Guillaume, à un banquet de la municipalité de Francfort-sur-l'Oder, déclarait hautement que son père n'avait jamais songé à rendre ce qui avait été conquis par les armes prussiennes.

Si l'empereur Guillaume s'était rendu à Saint- Pétersbourg pour rassurer le Czar sur la nature pacifique de l'alliance de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie, il avait une tâche plus facile à accomplir à Vienne : celle d'y confirmer

la continuation de la politique extérieure des deux règnes précédents, politique basée sur cette même alliance. Guillaume II était venu bien des fois comme hôte de la famille impériale et notamment de l'archiduc Rodolphe, prince héritier, qu'il devait voir, à cette occasion, pour la dernière fois. Au mois de mars 1878 les jeunes princes, alors héritiers présomptifs de deux grands empires, s'étaient rencontrés à Cologne, d'où ils continuèrent ensemble le voyage à Berlin. L'archiduc Rodolphe, qui venait d'atteindre l'âge de majorité, alla se présenter à la cour de Prusse et remercier en même temps l'empereur Guillaume, qui lui avait conféré un régiment d'uhlans. Cette visite fut considérée comme un symptôme des relations amicales, qui, à cette période de la guerre d'Orient, semblaient devenir de plus en plus intimes. Depuis cette époque, l'archiduc Rodolphe et le prince Guillaume avaient échangé de fréquentes visites. Au mois de juin 1880, le prince autrichien était venu à Berlin ; et quelques mois après il avait renouvelé sa visite, sur le désir

de l'Empereur, qui l'avait invité à assister aux manœuvres d'automne. L'Autriche-Hongrie était devenue l'alliée form.elle de l'Allemagne; aussi la réception cette fois fut particulièrement solennelle en même temps que cordiale. En 1881, peu de mois après leur propre mariage, le prince et la princesse Guillaume se rendirent à Vienne, pour être témoins du mariage de l'archiduc Rodolphe avec la princesse Stéphanie de Belgique. On vit encore le prince autrichien à Berlin, en 1883, aux fêtes des noces d'argent du Prince Impérial (Frédéric III) ; et, en 1885, le prince et la princesse Guillaume étaient allés faire un séjour plus prolongé à la résidence d'été de leurs amis d'Autriche. Les relations personnelles des souverains et des héritiers des deux empires semblaient ainsi s'harmoniser avec la politique indiquée par le traité d'alliance . Un dernier reste de l'ancien antagonisme des deux dynasties s'était conservé jusque dans les temps les plus récents, chez un membre influent de la famille de Habsbourg: l'archiduc Albert, le commandant en chef des armées autrichiennes. Il n'avait pas

promptement pris son parti des conséquences politiques de la guerre de 1866 et du traité de Prague. Ce n'est que peu à peu, sous le coup des événements et des nécessités politiques, qu'il s'était rallié au système qui reposait sur l'alliance de la monarchie austro-hongroise avec le nouvel empire allemand . Il avait rendu visite à Ems au vieil empereur Guillaume, quelques années avant la mort de ce souverain. Enfin, — fait qui lut fort remarqué — après l'avènement de Guillaume II, il avait accepté l'invitation de ce souverain pour les manœuvres de Muncheberg et, à cette occasion, décerné de chaleureux éloges aux troupes allemandes. Cette visite précéda de quelques semaines le voyage de l'empereur Guillaume à Vienne.

Les rapports entre les deux empires étaient, à ce moment, des plus satisfaisants. L'année 1888 s'était ouverte avec des appréhensions auxquelles, comme on l'a vu, le vieil empereur avait donné une sorte de fondement en saisissant le Reichstag allemand d'un nouveau projet d'organisation dQ l'armée allemande. Les

armements et les dislocations de régiments en Russie menaceraient, disait-on alors à Berlin, à la fois TAllemagne et l'Antriche-Hongrie, cette dernière encore plus que la première. Au moment où le Reichstag allemand allait ouvrir le débat sur ce projet militaire, le parlement hongrois discutait des interpellations sur la politique extérieure et particulièrement sur les armements russes ainsi que sur l'alliance avec l'Allemagne. Leprésident du conseil, M.Tisza, y répondit en reconnaissant l'exactitude de ce qui se disait dans les journaux sur les concentrations de troupes russes dans les provinces avoisinant les frontières de l'Autriche ; il déclara que le gouvernement impérial prenait des mesures de précaution ; enfin il affirma la solidité de l'alliance avec l'Allemagne. Sur la nature des conditions de cette alliance, le public n'était que vaguement instruit : les termes du traité de 1879 avaient été tenus secrets, en vertu d'un article de ce document, lequel en réservait la communication à la Russie, pourle cas où ses préparatifs militaires deviendraient menaçants pour la paix. En dépit de

cette clause et par égard pour la Russie, le vieil empereur Guillaume avait informé Alexandre II, dès l'origine, du contenu du traité, et le prince de Bismarck avait fait des communications plus détaillées à Alexandre III, lors de la visite de ce souverain à Berlin en novembre 1887. Il faut croire que les deux gouvernements alliés se proposèrent d'impressionner l'opinion en Paissie, lorsqu'ils décidèrent de livrer à la publicité le texte de leur traité. Pour donner plus de poids à cette décision, ils en avaient ordonné la publication le même jour à Berlin, à Pesth et à Vienne. L'irritation en Russie en fut très grande. On y apprenait que le traité visait explicitement la Russie, et l'on en considérait la publication comme un acte d'hostilité. En Autriche-Hongrie l'opinion était divisée. A la première lecture, on trouvait que les engagements contractés par l'Allemagne ne garantissaient pas suffisamment l'Autriche : tel fut surtout le sentiment des Hongrois, toujours préoccupés de l'éventualité d'une agression russe. Le commentaire dont le prince de Bismarck ac-

compagnait la publication du traité dans son discours du 6 février, ne fut guère de nature à faire changer d'avis aux Magyars. Le fait est que le traité du 7 octobre 1879 oblige l'Allemagne à venir au secours de l'Autriche-Hongrie, au cas où elle serait attaquée par la Russie sur son territoire, et qu'il se tait sur l'éventualité d'une guerre entre la Russie et l'Autriche sur un territoire étranger, comme, par exemple, dans la presqu'île balkanique, où une collision entre les deux puissances est considérée comme possible et même comme vraisemblable. C'est d'accord avec ces stipulations que le prince de Bismarck avait affirmé à différentes reprises que l'Allemagne n'était intéressée dans les affaires d'Orient que sous k rapport de la paix générale, qu'elle pouvait s'appliquer à faciliter quelque arrangement entre l'Autriche et la Russie, mais que son rôle devait se borner là. Le traité austroallemand, disait le Chancelier, a pour but d'assurer la paix et l'intégrité territoriale des deux Empires ; en dehors de ce but commun, chacune des deux puissances contractantes a

des intérêts particuliers, qu'elle est en droit de sauvegarder pour son propre compte, sans que l'autre partie soit tenue de s'engager dans une guerre à cet effet. Cette appréciation, assez juste, si l'on envisage la question au point de vue des intérêts allemands, perd de sa force au point de vue des intérêts hongrois. Les Magyars, en effet, les masses du moins, ne connaissent qu'un intérêt et qu'un ennemi : l'un, c'est l'intégrité de leur territoire ; l'autre, c'est le Russe qu'ils accusent — tout Russe pour eux est panslaviste — de vouloir détruire la monarchie austro-hongroise. Le Russe est donc leur « ennemi héréditaire », et quiconque n'est pas ennemi de la Russie devient par ce fait même ennemi de la Hongrie. Aux yeux de beaucoup de politiciens de Ptsth, l'alliance allemande ne donnait donc satisfaction qu'au premier de leurs besoins, tandis qu'elle ne remplissait pas la seconde condition, celle d'une inimitié systématique à l'égard de la Russie. Les choses étaient différemment jugées par les autres nationalités de l'Empire. Les Slaves et les Allemands se montraient

très satisfaits du caractère restrictif de Falliance allemande ; les uns, congénères de race des Russes, envisageaient avec moins de répugnance que les Magyars la prédominance de la Russie dans la presqu'île des Balkans ; les autres saluaient avec sympathie toute communauté politique, sous quelque condition qu'elle se produisît, avec l'Empire d'Allemagne. En somme, l'alliance allemande agréait aux esprits modérés en Autriche. On ne s'y attardait pas à peser et à balancer les bénéfices et les charges du traité du 7 octobre, pour ne s'arrêter qu'à cette considération qu'on était garanti contre une agression éventuelle de la Russie. L'alliance coûtait cher aux contribuables do l'Empire. L'Allemagne, que l'Autriche-Hongrie, à son tour, était tenue de défendre contre une agression russe, exigeait de son alliée un état d'armement en proportion avec les obligations que lui imposait le traité du 7 octobre. On murmura un peu au Parlement de Vienne; on vota, non sans résistance, au Parlement de Pesth ; mais finalement on acquiesça à la politique extérieure

du gouvernement impérial. L'efiet pratique du traité d'alliance de 1879, comme de tous les traités analogues, ne pourra toujours être jugé que dans la période de son application, qui dépend de circonstances et de combinaisons multiples. Pour l'heure présente les signataires se reposent sur les intérêts qui ont donné naissance au traité et sur leur bonne foi dans l'exécution éventuelle. Sous l'empire de ces sentiments personnels et de l'opinion européenne, les deux souverains d'Allemagne et d'Autriche ne pouvaient, dans leur entrevue, que confirmer leurs engagements réciproques, et l'empereur Guillaume, en quittant Vienne, était fondé à croire que la politique, inaugurée en 1879, sous les auspices de son grand-père, par le Chancelier de l'Empire, n'avait reçu aucune atteinte de la part de la monarchie austro-hongroise.

Le voyage à Rome. — Situation vis-à-vis du Pape. — Rome capitale. — La visite au Vatican sans résultat politique. — Opposition contre l'alliance italo-germanique. — M. Cris[ii et le prince de Bismarck. — Conseils de modération. — But pacifique des voyages de l'Empereur. — Rapports avec la France. — Les bruits attribuant à Frédéric III l'idée de restituer les coqquêfes. — La proclamation de ce souverain aux Alsaciens-Lorrains. — Guillaume II dément tous ces bruits.

— Les rapports officiels entre les deux pays sont bons.

— Rapports tendus avec l'Angleterre. — Bruits de froissements entre les deux cours. — La politique anglaise libre de préoccupations personnelles. — Intérêt qu'a l'Angleterre d'être en bons termes avec l'Allemagne. — Politique coloniale de l'Allemagne. — Entente avec l'Angleterre dans l'Afrique orientale. — Discours amical de l'Empereur. — Attitude conciliante de l'Angleterre dans la question de Samoa. — Conduite prudente de la politique coloniale de l'Allemagne. — Coup d'œil sur la première année de règne de Guillaume II. — Conclusion.

Après avoir vu l'allié de Vienne, Guillaume II alla faire visite à l'allié de Rome :

visite entourée de certaines difficultés se rattachant à la présence à Rome de deux souverains et dont il a été parlé dans un chapitre précédent. Au Vatican on n'était rien moins qu'enchanté de l'annonce de la visite impériale. On y voyait, non sans raison, une sorte de consécration nouvelle de l'unité italienne avec Rome capitale, et la .diplomatie pontificale fit d'abord quelques efforts, restés stériles d'ailleurs, en vue d'empêcher l'entrevue impériale dans la Ville Eternelle. Finalement le Pape en prit son parti, tout en faisant établir, par sa diplomatie, les conditions d'étiquette, auxquelles le jeune empereur se soumit avec beaucoup de complaisance. Léon XIII avait marqué, de son côté, ses bonnes dispositions, en félicitant l'Empereur, alors à Stockholm, à l'occasion de la naissance de son cinquième fils, survenue pendant son séjour dans la capitale suédoise.

Les résultats politiques de la visite impériale au Vatican ne pouvaient qu'être faibles. Le traité d'alliance avec l'Italie garantissant à ce royaume l'intégrité d'e son territoire, comment

Guillaume II aurait-il pu encourager le Pape dans ses revendications de pouvoir temporel ? D'autre part, sur le terrain religieux, la paix était scellée depuis quelque temps entre l'Etat prussien et l'Eglise catholique, le Kulturkampf était virtuellement terminé : l'Empereur n'avait guère à faire de nouvelles concessions d'une importance majeure. Sa visite restait essentiellement une affaire de courtoisie et de déférence envers le chef spirituel de la catholicité. Il en était autrement de l'entrevue avec le roi d'Italie. La politique y avait la part prédominante. L'alliance de l'Allemagne avec le royaume subalpin, fondée par Victor-Emmanuel et Guillaume I", élargie sous le règne du roi Humbert, comptait des adversaires plus influents et était plus contestée que l'alliance avec l'Autriche. Le monde catholique et le monde latin faisaient cause commune pour la combattre ou la troubler. On représentait aux populations italiennes les avantages que l'Allemagne en tirait, en même temps qu'on s'attachait àleur démontrer que leur propre profit était minime, sinon tout à fait éphémère. L'empereur Guil-

lâume devait donc tenir, par l'empressement de sa venue, à augmenter le prestige de son royal allié et le crédit de son gouvernement, à réchauffer les partisans tièdes, à encourager les défenseurs, à impressionner les adversaires de l'alliance. Ce résultat, à en juger d'après les protestations verbales et les télégrammes échangés au cours de l'entrevue entre Rome et Friedrichsruhe, a été atteint. Avait-on espéré davantage à Rome? y nourrissait-on des projets dont l'alliance allemande devait faciliter, sinon aider la réalisation ? La chose est incertaine ; en tout cas, le cabinet italien avait eu occasion d'être éclairé sur les intentions de la chancellerie allemande avant l'arrivée de l'Empereur à Rome. De la visite qu'il avait faite au mois d'août au prince de Bismarck à Friedrichsruhe le président du conseil italien, M. Crispi, avait emporté des conseils de paix et de modération : c'est là du moins ce que les organes les mieux renseignés de la presse de tous les pays avaient assuré à ce sujet sans être désavoués d'aucun côté. Son voyage à Rome pouvait convaincre l'empereur Guil-

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laume que les gouvernants italiens restaient attachés à l'alliance : en leur montrant des dispositions analogues de son côté, il avait rempli la tâche qu'il s'était proposée.

Cette tâche en ce qui concerne la politique extérieure, il n'a pas cessé, depuis ses voyages, de la représenter comme essentiellement pacifique. En dehors des protestations en faveur delà paix qu'il a multij^liées dans ses discours officiels, il n'a pas manqué, lorsque l'occasion s'en est offerte, de s'exprimer dans le même sens dans des entretiens plus familiers. Au mois de mars 1889, parlant à des délégués des syndicats professionnels qui avaient fait allusion à ses voyages, il affirma avoir entrepris sa grande tournée en vue du maintien de la paix. (( Autre chose est», dit-il, « si un homme de quatre-vingt-dix ans dirige le gouvernement, comme feu mon grand-père, qui avait un passé si riche en actes et en succès. Il était le plus âgé de ses collègues, on recherchait ses paroles et ses conseils, et l'on faisait bien des choses pour lui être agréable. Me voilà arrivé, moi, homme de trente ans; per-

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sonne ne me connaissait; j'avais encore à acquérir la confiance de mes collègues. Je crois néanmoins que j'ai réussi à maintenir la paix pour de longues années . »

Si tel a été le but que l'empereur Guillaume se proposait en octobre 1888, il y a lieu de croire qu'il n'a pu être contrarié par la visite que le roi Humbert, accompagné de son fils, le prince royal et de M. Crispi, a rendue à Berlin au mois de mai de 1889, c'est-à-dire à l'époque où s'arrête ce travail. Les grandes combinaisons diplomatiques ne se modifient ni ne se rompent, brusquement et au gré des impressions flottantes du jour. L'alliance italienneallemande ne disparaîtra — si elle doit disparaître un jour — qu'avec les circonstances qui l'ont créée.

La politique de l'Allemagne à l'égard de la France ne s'est pas modifiée depuis l'avènement de Guillaume II au trône. Les règnes de Guillaume I" et de Frédéric III ont été caractérisés par des intermittences de rapports calmes ou troublés entre les deux pays.

Des conflits de frontière étaient devenus

assez fréquents pendant la dernière année du règne de Guillaume P"", et ils avaient été réglés à l'amiable grâce à la modération du vieux monarque et du gouvernement français. La mesure rigoureuse relative au voyage et au séjour des nationaux français en Alsace- Lorraine, avait été prise pendant le règne de Frédéric IIL Son successeur a maintenu la situation telle qu'il Ta trouvée lors de son arrivée au pouvoir. Depuis longtemps on le disait mal disposé pour la nation française ; il serait peut-être plus exact de dire qu'il éprouve de la méfiance, sentiment qu'il partage avec ses prédécesseurs et qui a son explication dans les rapports que la guerre de 1870 et le traité de Francfort de 1871 ont créés entre la France et l'Allemagne. En France, la question d'Alsace- Lorraine domine l'orientation de la politique extérieure du pays, comme d'autre part, elle domine aussicelle de l'Allem.agne. L'unen'abandonnepas desrevendications, contre lesquelles l'autre ne cesse de se mettre en garde, et par sa diplomatie, et par ses préparatifs militaires. Avant l'avènement de Fré-

déric III, la croyance s'était établie en France, on ne sait sur la foi de quels indices, que ce prince, arrivé au trône, tenterait la réconciliation entre les deux nations, en consentant à une restitution totale ou partielle des conquêtes de 1870. D'autres bruits lui attribuaient des intentions analogues à l'égard du Danemark pour le Schleswig du nord, et à l'égard du duc deCumberland pour le Hanovre ou le duché de Brunswick. Pour ce qui concerne l'Alsace-Lorraine, feu l'empereur Frédéric a détruit, officiellement du moins et dès le premier jour, toutes les illusions que l'on avait pu concevoir sur ce sujet en France, Dans sa proclamation aux Alsaciens-Lorrains (1), il se déclarait « résolu à sauvegarder les droits de l'Empire sur ces territoires allemands », et il qualifiait de « imprescriptible » la réunion de ces pays à l'Empire allemand. Après la mort de l'Empereur, les mêmes bruits persistant à, circuler dans la presse européenne, son fils saisit la première occasion pour en faire officiellement justice. C'était au mois d'août 1888,

(1) V. l'Empereur Frédéric, p. 282,

après son retour des pays du nord, au banquet que la municipalité de Francfort-sur -l'Oder lui ofîrit à Foccasion de l'inauguration de la statue du prince Frédéric-Charles de Prusse. Répondant au discours du bourgmestre, après avoir vanté les hauts faits militaires de ce prince ainsi que ceux de son père, l'Empereur continue ainsi : « Je dois ajouter encore un mot par rapport à cette journée. Il y a des gens qui ne craignent pas d'affirmer que mon père voulait restituer ce que lui et le prince Frédéric-Charles avaient conquis ensemble avec l'épée. Nous l'avons tous trop bien connu pour que nous puissions garder le silence devant cette injure faite à son nom. Il avait la même pensée que nous, c'est-à-dire que rien des conquêtes de la grande époque ne saurait être abandonné. Je crois que nous tous, dans le troisième corps d'armée comme dans l'armée entière, nous savons qu'il n'y a qu'une voix pour déclarer que nous laisserions tous nos dixhuit corps d'armée et tous nos 43 millions d'habitants sur le champ de bataille plutôt que de céder ne fût-ce qu'une pierre de ce que

mon père et le prince Frédéric-Charles ont acquis. »

A part cette question capitale, qui creuse un si large fossé entre les deux nations, leurs relations diplomatiques n'ont pas perdu, depuis l'avènement de Guillaume II, le caractère correct et courtois qu'elles avaient sous les deux règnes précédents. Les représentants de l'Empereur à Paris y sont accueillis avec une parfaite urbanité ; et, de son côté, l'empereur Guillaume traite avec une bienveillance marquée les réprésentants de la République Française à Berlin.

Les rapports avec l'Angleterre ne s'annoncèrent pas, au début du règne de Guillaume, dans des conditions aussi favorables qu'on aurait pu le penser en raison de la proche parenté des deux cours. Des motifs d'un ordre privé, sur lesquels l'histoire contemporaine manque de données positives, n'influent certes que pour une faible part sur ce refroidissement des relations politiques. Le peuple anglais professe le plus profond respect pour sa dynastie ; mais il n'épouse pas les dissensions qui se rattachent

à la vie intime de la famille royale, et son Parlement comme ses ministres savent fort bien tenir ces questions séparées de la politique.

Il en est de même à Berlin, depuis que le prince de Bismarck a imprimé à la politique allemande ce caractère utilitaire qui exclut l'influence des considérations purement personnelles. Si donc l'empereur Guillaume, dans son discours au Reichstag au mois de juin 1888, étendait à l'Angleterre le silence qu'il avait gardé sur la France, il est permis de croire que les incidents de la maladie de Frédéric III, incidents auxquelsle public avait mêlé des personnages anglais, n'y étaientpour rien et que l'Empereur avait simplement voulu indiquer que, faute de pouvoir dire sur l'Angleterre des choses agréables, il avait jugé mieux de s'abstenir. Une autre erreur, assez accréditée dans le public, c'était de croire que l'Empereur, en raison de mésintelligences de lamille, s'était abstenu de rendre visite à la reine d'Angleterre comme il l'avait lait aux autres souverains. La cour de Windsor étant en grand deuil comme celle de Ber-

lin, le moment aurait été mal choisi pour un voyage qui eût obligé cette même cour à en dosser des habits de fête. Dans ces conditions, l'ajournement de la visite impériale s'imposait tout naturellement ; et, en fait, il ne s'agissait que d'un ajournement. Dans l'été de 1889, au moment où cette étude verra le jour, l'Empereur Guillaume, suivi d'une escadre respectable, ira rendre visite à sa royale grand'mèrc et assistera à une de ces grandioses revues navales comme l'Angleterre a l'art d'en organiser à certaines occasions.

Sur le terrain pohtique, il est vrai, à l'époque dePavènement de Guillaume II, les choses ne présentaient pas un aspect bien satisfaisant pour les rapports entre les deux pays. En Angleterre on n'avait pas encore bien pris son parti de l'extension des établissements coloniaux de l'Allemagne. Des démêlés de 1883 et de 1884 au sujet de l'Afrique surgissait en Angleterre un grain de ressentiment. L'Allemagne avait fait brèche dans la vieille tradition britannique qui consiste à considérer la mer comme le domaine où l'Angleterre doit

dominer sans conteste. Parmi les hommes d'État anglais plusieurs se sont attachés, dans ces derniers temps, à réagir contre ces prétentions surannées incompatibles avec le mouvement irrésistible des peuples civilisés vers les régions africaines et océaniques, débouchés futurs de la production industrielle de l'Europe. Dans ce concours où chaque nation cherche à gagner un prix, l'Angleterre n'est plus à même de soutenir sa domination exclusive ; elle est obligée d'admettre un partage, qui s'est effectué déjà au centre de l'Afrique, où la France et TAllemagne sont parties copartageantes, et en Océanie, où l'Allemagne et récemment encore l'Amérique revendiquent leurs lots. Indépendamment de ces intérêts plus économiques que poHtiques, l'Angleterre a à veiller à ses intérêts, de premier ordre politique, en Orient, sur le Bosphore, en Egypte, dans l'Asie centrale, bref sur des points, où elle rencontre la Russie, qui est en Europe la puissante voisine de l'empire allemand. L'amitié de cet État ne saurait donc lui être indifférente ; et, à cette fin, les concessions et

les complaisances s'imposent. Le prince de Bismarck l'a compris ainsi, lorsqu'il s'appliquait, certain jour, à rassurer les adversaires de sa politique coloniale ^ « si l'Angleterre, tel était le sens de son langage, contrarie notre action dans les mers lointaines, nous avons les moyens de prendre notre revanche en Egypte et en Orient. » C'est à cet ordre de considérations qu'il convient peut-être d'attribuer la détente qui se produisit, au début du règne de Guillaume II, entre Londres et Berlin. Les gouvernants anglais gardèrent un calme très remarqué devant les incidents provoqués par la maladie et la mort de Frédéric III ; ils n'attachèrent pas non plus de l'importance au démêlé personnel de Sir Robert Morier, ambassadeur de la Grande-Bretagne à Saint-Pétersbourg, avec le prince de Bismarck et le comte Herbert de Bismarck. La polémique violente à laquelle se livrèrent dans ces diverses circonstances les journaux anglais et allemands laissa le Foreign Office fort calme ; ceux qui croyaient à une brouille sérieuse entre les deux cabinets furent promptement déçus.

Dans le courant du mois de septembre, les établissements allemands sur la côte orientale d'Afrique avaient été en butte à une insurrection générale des indigènes ; les colons avaient dû se réfugier sur deux points mis à l'abri des attaques des Arabes. L'insurrection était organisée par quelques chefs arabes dont l'Allemagne lésait les intérêts par les entraves qu'elle créait à la traite des nègres. Les missions anglaises, ainsi que le commerce anglais à l'intérieur, étant menacés au même degré que les établissements allemands, le mouvement anti-esclavagiste aidant, le gouvernement anglais, sur le désir du cabinet de Berlin consentit, le 5novembre,àuneaction commune. Par suite, les escadres des deux pays mirent la côte de Zanzibar en état de blocus, en vue d'empêcher l'importation des munitions de guerre et l'exportation des esclaves. Au moment où la presse persistait à parler de la tension entre les deux gouvernements, l'empereur Guillaume put donc annoncer, au contraire, leur entente étroite. « Nos étabhssements coloniaux d'Afrique », dit-il le 22 no-

vembre, en ouvrant la session du Reichstag, « ont intéressé l'empire allemand dans la tâche de conquérir cette partie du globe àla civilisation chrétienne. Le gouvernement anglais, notre ami, et ie Parlement anglais ont reconnu, il y a cent ans déjà, qu'il fallait commencer Taccomplissement de cette tâche en combattant la traite des nègres et la chasse aux esclaves. J'ai donc résolu d'établir d'abord avec l'Angleterre une entente, dont les termes et le but vont vous être communiqués, m

Cette entente sur la traite des noirs en Afrique n'est pas le seul fait qui témoigne des relations amicales avec l'Angleterre depuis l'avènement de Guillaume II. On a pu remarquer les bonnes dispositions de cette puissance à l'occasion du conflit survenu aux îles Samoa entre l'Allemagne et les États-Unis. Dans cette circonstance, le gouvernement anglais a pris une attitude conciliante et plutôt favorable aux prétentions allemandes. Il a amené ainsi l'Amérique du Nord à consentir à un arrangement, qui a été conclu, dans le courant du mois de mai 1889, dans la conférence de Berlin

composée des délégués des trois gouvernements.

Autant qu'on a pu en juger jusqu'ici, l'empereur Guillaume semble partager, sur la politique coloniale de l'Allemagne, les idées de son chancelier, qui n'est guère partisan d'entreprises précipitées ou aventureuses. L'opinion en Allemagne est très flottante à ce sujet. Récalcitrant il y a dix ans aux projets coloniaux, le public a été pris d'un véritable engouement pour ce genre d'entreprises. Dans ces conditions, l'Empereur, m.algré l'intérêt qu'il porte au développement de la marine, paraît vouloir marcher avec prudence dans la politique coloniale et plutôt rester en retard du mouvement de l'opinion que l'exciter et le devancer.

Au moment où parait cette étude, Guillaume II vient d'achever la première année de son règne. Cette année de début, la vérité exige de le reconnaître, n'a pas répondu aux craintes qu'elle avait fait naître au premier jour :

GUILLA.UME il 259

elle a plutôt confirmé les prévisions de ceux qui, placés à portée du futur héritier d'une couronne impériale, avaient favorablement auguré de ses qualités de souverain. Sa tache n'est pas facile après un règne comme celui de son grand-père, à qui il pourrait reprocher, comme Alexandre à Philippe, de ne lui avoir rien laissé à faire. Possédé d'une ambition qui n'aurait pas surpris chez un prince jeune et exalté par un tel exemple, il aurait couru à des entreprises belliqueuses, qui eussent de nouveau remué l'Europe, à peine remise de secousses formidables. On l'en croyait capable, et son avènement inquiétait bien des esprits. Ces craintes, heureusement, se sont montrées vaines jusqu'ici, et rien ne fait prévoir qu'elles soient près de se réahser. A l'intérieur aussi bien qu'au dehors, on l'a vu, il se présente comme le continuateur de la politique de Guillaume P^ c'est-à-dire de celle des dix-sept dernières années, qui se contentait grandement des succès acquis, contenait les ardeurs belliqueuses partout où elles se manifestaient, ménageait les susceptibilités légitrmes, étouffait les conflits

dans leur germe, se montrait soucieuse de la paix sociale. Ce rôle devait plaire à un souverain dont la première partie du règne avait été tout mouvement et tout action \ il devient moins aisé pour le jeune héritier qui recueille cet immense héritage, où tout se trouve en assez bon ordre. Le vouloir agrandir est alors une entreprise dangereuse ; chercher à le conserver, une tâche qui exige des qualités non ordinaires. Une année de règne, dans ces conditions, est un espace trop court pour donner toute la mesure des aptitudes d^un souverain ; on ne pourra s'en former une idée juste qu'après l'avoir vu aux prises avec les grandes difficultés, en présence des grandes épreuves. Ce que l'on peut dire dès à présent, c'est que dans cette année de début il a évité les fautes que les uns s'attendaient à le voir commettre, et autorisé les espérances que les autres mettaient dans le règne d'un prince bien doué et bien intentionné. A l'avenir de le voir à l'œuvre et de le juger sur ses actes.

IN

A Son Altesse Royale le prince G'dlhmme.

En raison des changements qui peuvent se produire dans ma santé et m'empêcher temporairement de in'occuper des affaires, et en raison de la maladie et de l'absence prolongée de mon fils, le Prince Impérial, je charge Votre Altesse Royale de me suppléer dans tous les cas où je croirai avoir besoin d'être suppléé pour les affaires courantes du gouvernement, notamment pour la signature d'ordres, et cela sans qu'il soit besoin d'une autorisation spéciale pour chaque cas particulier.

Berlin, 17 novembre 1887.

Signé : Guillaume.

Contresigné : Bismarck.

Rescrit au Prince Impérial.

« Je désire que Votre Altesse Impériale se mette au courant des affaires de l'Etat en y prenant part immédiatement. Pour cette raison, je ctiarge Votre Altesse Impériale de l'élude et de l'expédition de celles des affaires de l'Etat soumises à ma décision que je signalerai à votre Altesse Impériale. A cet effet Votre Altesse Impériale est autorisée à donner en mon nom les signatures voulues, sans qu'une autorisation spéciale soit nécessaire pour chaque cas particulier.

)) Ce rescrit sera inséré au Bulletin des lois de l'empire et à celui du royaume de Prusse. »

Signé: Frédéric.

Ordre du jour de l'Empereur à l'armée.

Alors que l'armée vient de quitter le deuil de son Empereur et Roi, mon vénéré grand-père Guillaume P"", dont le souvenir impérissable restera gravé dans tous les cœurs, elle éprouve aujourd'hui une nouvelle perte cruelle en la personne de mon très cher et bien-aimé père, l'Empereur et Roi Frédéric III, qui est décédé ce matin à 11 h. 5.

C'est à une époque de deuil vraiment grave que la volonté de Dieu me place à la tète de l'armée, et c'est le cœur profondément ému que j'adresse les premières paroles à mon armée.

Mais la confiance avec laquelle je prends la place à laquelle la volonté divine m'appelle est absolue et inébranlable; car je connais la force du sentiment de l'honneur et du devoir que mes glorieux aïeux ont implanté dans l'armée, et je sais jusqu'à quel point ce sentiment s'est maintenu à travers tous les temps.

Dans l'armée, la solide et inébranlable obéissance au chef suprême est un héritage qui se transmet de père en fils, de génération en génération.

Je vous exhorte à contempler mon grand-pèr*% que vous avez tous devant les yeux, à contempler l'image du chef d'armée glorieux et vénérable, qui ne saurait être plus belle ni mieux parler au* cœur, et mon père chéri, qui

avait déjà acquis, comme prince héréditaire, iine place (l'honneur dans les annales de l'armée ; et une longue série de glorieux ancêtres, dont les noms brillent dans l'histoire et dont le cœur était rempli d'amour pour l'armée .

Nous appartenons l'un à l'autre, moi et l'armée : nous sommes nés l'un pour l'autre, et nous resterons unis par un lien indissoluble, que nous ayons, par la volonté de Dieu, la paix ou la tempête.

Vous allez maintenant me prêter le serment de fidélité et d'obéissance, et je vous promets de toujours me rappeler que les regards de nos ancêtres me contemplent de l'autre monde, ei. que j'aurai un jour à leur rendre compte de la gloire et de l'honneur de l'armée.

Château de Friedrichskron, le 15 juin 1888.

Guillaume.

Rescrit de l'Empereur à la marine.

J'adresse mes premières paroles à la marine dans un moment vraiment bien grave.

Je viens à peine de quitter le deuil de mon grand-père inoubliable, l'empereur Guillaume, qui, l'an dernier encore, à Kiel, exprimait sa vive satisfaction au sujet du développement de la marine, que déjà les drapeaux s'inclinent devant le cercueil de mon père bien-aimé, qui s'intéressait si vivement au progrès de la marine.

Mais les grandes duuleurs fortifient l'esprit et le cœur de l'homme; c'est pourquoi nous envisageons l'avenir avec confiance, en ayant devant les yeux les portraits de mon grand-père et de mon père.

La marine sait que je suis très heureux de lui appartenir par un lien extérieur et que j'éprouve pour elle, comme mon bien-aimé frère Henri, un intérêt des plus vifs. J'ai appris à connaître son dévouement et son sentiment du devoir.

Celui qui vit dans la marine sait que chacun est prêt à sacrifier sa vie pour l'honneur du drapeau allemand.

C'est pourquoi je puis garantir que, dans les moments graves, nous serons certainement unis et que, dans les jours heureux comme dans les jours malheureux, nous serons toujours disposés à verser notre sang pour sauvegarder l'honneur du drapeau allemand et la gloire de la patrie allemande.

Dieu bénira nos efforts,

Guillaume.

Proclamation au peuple prussien.

A mon peuple!

Un décret de Dieu nous a imposé de nouveau le deuil le plus cruel. La tombe s'est à peine refermée sur la dépouille mortelle de l'empereur mon inoubliable grand père, et l'empereur mon bien-aimé père vient, à son tour, d'être appelé de ce monde à la paix éternelle.

L'héroïque énergie, procédant de la soumission chrétienne avec laquelle il a su, malgré ses souffrances, être à la hauteur de ses devoirs royaux, semblait permettre d'espérer qu'il serait conservé plus longtemps à la patrie. Dieu en a disposé autrement.

Il n'a été accordé au royal martyr, dont le cœur battait pour tout ce qui est grand et beau, qu'un petit nombre de mois pour montrer aussi sur le trône les nobles qualités de l'esprit et du cœur qui lui ont gagné l'amour de son peuple.

Aussi longtemps qu'il battra des cœurs allemands, on pensera avec reconnaissance aux vertus qui le paraient, aux victoires qu'il a remportées autrefois sur les champs de bataille; et une gloire ineiTa(j;able éclairera dans l'histoire de la patrie sa ligure chevaleresque.

Appelé à monter sur le trône de mes ancêtres, j'ai pris en main le gouvernement en portant mes regards vers le

roi de tous les rois, et j'ai fait la promesse à Dieu d'être pour mon peuple, à l'exemple de mes ancêtres, un prince juste et doux, de pratiquer la piété et la crainte de Dieu, de défendre la paix, de rechercher le bien-être du pays, de porter secours aux pauvres et aux malheureux, d'être un gardien fidèle du droit.

Quand je demande à Dieu de m'accorder la force nécessaire pour remplir ces devoirs royaux qui me sont imposés par sa volonté, je m'y sens porté par la confiance que j'ai dans le peuple prussien, confiance que confirme en moi un regard en arrière sur notre histoire. Dans les bons comme dans les mauvais jours, le peuple de Prusse est toujours demeuré fidèle à son roi.

Cette fidélité, dont, dans tous les temps difficiles et au milieu de tous les dangers, la solidité s'est toujours montrée inébranlable vis-à-vis de mes ancêtres, je compte aussi sur elle, parce que j'ai conscience d'y répondre de tout cœur, comme prince fidèle d'un peuple fidèle, tous deux également dévoués à la patrie commune. C'est sur cette conscience de la réciprocité d'amour qui m'unit à mon peuple, que je fonde l'espoir que Dieu m'accordera la force et la sagesse nécessaires pour m'acquitter de mes devoirs royaux pour le bien de la patrie.

Potsdam, le IS juin 1888.

Guillaume,

Allocution du Prince de Bismarck au Conseil fédéral.

21 juin.

Sa Majesté l'Empereur, pénétré de la grandeur de la responsabilité qui pèse sur ses épaules, assume la responsabilité dans le sentiment des devoirs que doit remplir l'homme appelé par Dieu à succéder à son bienheureux grand-père et à son père, et dans la confiance que lui inspire l'assistance que ses hauts alliés et confédérés lui prêteront dans l'accumplissement de se devoirs impériaux. Dans l'accomplissement de la tâche que lui assigne la constitution de l'empire, Sa Majesté compte fermement sur les sentiments de fidélité à la confédération et sur la coopération empressée des princes confédérés et des villes libres.

L'empereur considère comme la plus haute oe ces tâches le maintien de la constitution de l'empire et la protection du territoire de l'empire, ainsi que de tous les droits établis dans les limites de cet empire. Cette protection, stipulée par la constitution, couvre les droits sanctionnés par les traités de tous les Etats particuliers de la Confédération avec le même effet que les droits de l'ensemble des Etats confédérés, et Sa Majesté voit dans la consciencieuse réalisation de cette protection l'accomplissement d'un devoir que les traités imposent à la Prusse et un des devoirs d'honneur qui s'imposent à l'Em-

pereur. La confiance que les princes allemands et les villes libres ont dans les sentiments de fidélité à la Confédération qui les animent tous, et leur union, qui s'est affimée dans le conseil de la Confédération, ont affermi l'empire, l'ont rendu fort et ont rendu féconds les efforts faits par tous les membres de la Confédération pour assurer le salut de l'Allemagne. Sa Majesté l'Empereur s'efforcera de maintenir cotte confiance et cette union entre les gouvernements confédérés avec le même soin que ses prédécesseurs, qui reposent maintenant en Dieu, ont apporté à les développer et y ont réussi.

Dans la politique intérieure comme dans la politique extérieure, Sa Majesté veut suivre les voies dans lesquelles ses prédécesseurs dans la dignité impériale se sont concilié l'amour de leurs confédérés et ont gagné la confiance des puissances étrangères, tellement que ces puissances voient dans la puissance de l'empire allemand une garantie pour la paix de l'Europe.

Sa Majesté a convoqué le Reichstag pour le 25 de ce mois, afin de faire connaître ses intentions et de dissiper personnellement tous les doutes répandus à ce sujet, et Elle m'a chargé d'exprimer le ferme espoir que Sa Majesté pourra compter sur l'assistance et les sentiments de fidélité du Conseil fédéral pour la réalisation ultérieure des principes qui avaient guidé ses ancêtres depuis le rétablissement de l'empire

Discours de l'Empereur an Iieichr,tag.

25 juin.

Messieurs,

C'est en proie à une profonde douleur que je me présente devant vous, et je sais que vous partagez moa chagrin.

l.'e souvenir récent des pénibles souffrances de feu mon illustre père et le fait émouvant que, trois mois après la mort de S. M. l'empereur Guillaume, j'ai été appelé à monter sur le trône, exercent la même inûuence sur les cœurs de tous les Allemands, et notre douleur a trouvé un grand écho dans tous les pays du monde.

Sous l'impression de cette perte, je prie Dieu de me donner la force d'accomplir les devoirs importants que, par sa volonté, je suis appelé à remplir.

Répondant à cet appel, j'ai devant les yeux l'exemple que l'empereur Guillaume, après de lourdes guerres, a laissé à ses successeurs par le fait de son gouvernement pacifique, exemple auquel a répondu aussi le gouvernement de feu mon auguste père, en tant que la maladie et la morl n'ont pas empêché la réalisation de ses desseins.

Je vous ai convoqués, Messieurs, pour faire connaître devant vous au peuple allemand que je suis résolu à suivre, comme empereur et comme roi, les mêmes voies que celles dans lesquelles feu mon auguste grand-père a gagné la confiance de ses confédérés, l'amour du peuple allemand et les hommages bienveillants de l'étranger.

Il est au pouvoir de Dieu que je réussisse dans cette tâche. Quant à moi, je veux, par un labeur sérieux, poursuivre ce but. Les tâches les plus importantes de l'empereur d'Allemagne consistent à assurer sur le terrain militaire et politique la sécurité de l'empire au dehors, et à veiller, au dedans, à l'exécution des lois de l'empire.

La première de ces lois est la constitution impériale. La sauvegarder et la défendre dans tous les droits qu'elle garantit aux deux corps légiférants de la nation et à chaque Allemand, de même que dans les droits qu'elle garantit à l'Empereur et à chacun des Etats confédérés et à leurs souverains ; tel est un des droits et des devoirs principaux de l'Empereur.

Aux termes de la constitution, j'ai plus à concourir à la législation de l'empire en ma qualité de roi de Prusse qu'en celle d'empereur allemand. Mais, en cette double qualité, mes efforts tendront à poursuivre l'œuvre delà législation de l'empire dans le même sens que feu mon auguste grand-père l'a commencée.

Je m'approprie tout ['articulicrement et dans toute son étendue le message qu'il a émis le 17 novembre 1881, et, dans le sens indiqué par ce message, je continuerai de faire en sorte que la législation impériale concernant la population travailleuse s'elîurce d'accorder aux faibles et à ceux qui souffrent la protection qu'elle peutleur donner dans la lutte pour l'existence, conformément aux principes de la morale chrétienne.

J'espère qu'on réussira 'de la sorte à avancer la con-

cilialion des constrastes sociaux malsains, et je suis persuadé que, dans mes efforts pour développer notre prospérité intérieure, je rencontrerai l'appui unanime de tous les partisans fidèles de l'empire et des gouvernements confédérés, sans distinction des différents partis.

Mais je crois de même qu'il est nécessaire de maintenir dans les voies de la légalité notre développement politique et social, et de nous opposer avec fermeté à tous les agissements ayant pour but et pour effet de miner l'ordre gouvernemental.

Dans le domaine de la politique extérieure, je suis résolu à maintenir la paix avec tout le monde, autant que cela dépendra de moi. Mon amour pour l'armée allemande et ma situation vis-à-vis d'elle ne m'induiront jamais dans la tentation de priver le pays des bienfaits de la paix, à moins que la guerre ne nous soit imposée comme une nécessité par une attaque contre l'empire ou contre un de ses alliés.

Notre armée doit nous assurer la paix, et, si elle est, malgré cela, troublée, l'armée doit être en état de la rétablir en combattant. Elle le pourra, avec l'aide de Dieu, vu la force qui lui a été donnée par la loi militaire que vous avez votée dernièrement à l'unanimité. Je ne songe aucunement à profiter de cette force pour faire une guerre offensive.

L'Allemagne n'a besoin ni d'une nouvelle gloire militaire, ni d'aucune conquête, maintenant qu'elle a reconquis définitivement ses droits comme nation unie el indépendante.

Notre alliance avec l'Autriche-Hongrie est connue de tout le monde. Je la maintiendrai avec la fidélité propre aux Allemands, non seulement parce qu'elle est conclue, mais aussi parce que je vois dans cette alliance dé-

fensive une base de l'équilibre européen, ainsi qu'un legs de l'histoire d'Allemagne, dont les clauses sont appuyées aujourd'hui par tout le peuple allemand et qui répond au droit international traditionnel de l'Europe, tel qu'il a été en vigueur d'une façon non contestée jusqu'en

Des relations historiques semblables et des besoins nationaux pareils nous unissent avec l'Italie. Les deux pays veulent conserver les bienfaits de la paix et se consacrer tranquillement à la consolidation de leur unité nouvellement recouvrée, au perfectionnement de leurs institutions nationales et à l'accroissement de leur bien-être.

J'ai la satisfaction de constater que les arrangements que nous avons conclus avec l'Autriche-Hongrie et l'Italie me permettent d'entretenir avec soin mes sentiments d'amitié personnelle pour l'empereur de Russie et les relations pacifiques qui existent depuis cent ans entre l'Allemagne et l'empire russe, relations qui répondent à mes propres sentiments, aussi bien qu'aux intérêts de l'Allemagne.

Tout en travaillant consciencieusement au maintien de la paix, je me mets au service de la patrie avec autant de zèle qu'en prenant soin de mitre armée, et je me réjouis de nos relations traditionnelles avec les puissances étrangères qui favorisent nos efforts dans le premier sens que je viens d'indiquer.

Ayant confiance en Dieu et dans la force militaire de notre nation, j'ai la conviction qu'il nous sera donné, pendant un temps appréciable, de conserver et de consolider par un travail pacifique ce que nous avons obtenu en combattant sous la direction de mes deux prédécesseurs, qui reposent maintenant en Dieu.

Retraite du maréchal de Moltke.

Kreisau, 3 août.

Très gracieux Seigneur, Majesté Impériale et Royale.

Je suis obligé de vous mander que mon grand âge ne me permet plus de monter à cheval. Votre Majesté a besoin de forces plus jeunes, et un chef d'état-major général incapable de faire campagne ne lui sert à rien. Je considérerais comme une grâce, si Votre Majesté voulait me relever de mon poste et me permettre de passer le peu de jours qui me restent à vivre dans la solitude des champs. Je ne puis que suivre, avec mes vœux les plus chauds, les succès qu'un glorieux avenir réserve à Votre Majesté.

Et je suis, avec reconnaissance pour toutes les bontés que Votre Majesté m'a montrées, votre très humble,

Comte MoLTKK, Feld-maréchal.

L'Empereur a répondu par la lettre autographe suivante :

Putsdani, 9 août.

Mon cher feld-maréchal,

Bien que je ne puisse pas arriver à admettre les raisons que vous me donnez dans votre lettre, celle-ci ne m'en a pas moins douloureusement touché. Ni moi ni l'armée ne pourrons jamais nous habituer à ne plus vous voir au poste d'où vous avez mené les soldats aux plus merveilleuses victoires qui aient jamais achevé une campagne.

Je ne veux pourtant sous aucun prétexte fatiguer votre si précieuse santé, et je vais bien à contre-cœur obtempérer à vos désirs. Cependant je tiens à vous savoir occupé à la défense du pays. Depuis la mort de mon cher père, le poste de président de la commission de défense est resté inoccupé; je ne puis le confier à de meilleures mains qu'aux vôtres. Je vous prie de l'accepter par amour pour mon armée. Que Dieu veuille que vous conserviez ce poste longtemps pour le plus grand bien de notre nation !

Je vous ferai encore parvenir un ordre à ce sujet.

En toute reconnaissance, je reste

Votre très affectionné.

' Guillaume.

L'ordre de cabinet de l'Empereur est ainsi conçu :

Palais de Marbre, 11 août.

Dans votre lettre du 3 vous m'expliquez, avec la clarté qui distingue toute votre vie, la nécessité qui vous fais quitter le service. Je ne puis contredire vos raisons ; mais je n'accepte qu'en partie votre proposition. A l'âge que Dieu vous a permis d'atteindre, à la grande joie de mon cher grand-père et pour le bien de l'armée, je ne puis plus exiger que vous supportiez les fatigues de votre service. Mais je ne puis me passer de vos conseils. Il faut que je vous conserve à l'armée tant que vous vivrez : elle vous suivra avec une confiance illimitée tant que Dieu le permettra. Si j'accepte votre démission, c'est que je compte vous voir vous occuper encore dans l'avenir des affaires importantes de l'état-major.

Votre successeur pourra demander vos conseils dans toutes les affaires graves : ce qui ne sera pas difficile, étant donnée votre vigueur d'esprit. Je vous nomme également président de la Commission de défense. En vous laissant votre solde entière, votre adjudant personnel et votre appartement, je vous permets de partir avec un profond chagrin d'une place dans laquelle vous avez inscrit votre nom sur les tables d'honneur de l'armée prus-

sienne, votre nom que vous avez rendu célèbre dans le monde entier. Mais la force du temps est plus grande que celle des hommes et vous devez vous courber devant elle, vous qui avez vaincu partout.

Je ne puis trouver les mots nécessaires pour vous remercier en ce moment de tout ce que vous avez fait pour l'armée. Je ne puis que penser aux livres qui racontent l'histoire des vingt-cinq dernières années, et je ne puis que vous dire que vous resterez dans le souvenir de Tarmée tant qu'il y aura un soldat allemand, un cœur allemand et un esprit militaire dans le monde.

En toute estime et reconnaissance,

Je reste votre Roi,

Guillaume.

Le maréchal de Moltke a répondu ainsi à la lettre de l'Empereur :

Kreisau, 10 août.

La lettre de Votre Majesté, du 9, m'a rempli de joie.

Je sois heureux d'appartenir encore à l'armée et de pouvoir la servir à la place que Votre Majesté a bien voulu me confier. Je vois dans la lettre de Votre Majesté la plus haute récompense pour tout ce j'ai pu avoir fait, et j'attends les ordres de Votre Majesté, en restant le très humble serviteur de Votre Majesté

Comte Moltke.

A l'ordre de cabinet le maréchal à répondu :

Kreisau, 12 août.

Votre Majesté a exaucé mes vœux d'une i'açon si gracieuse que les paroles me manquent pour la remercier. Je suis heureux de pouvoir continuer à servir Votre Majesté, et je la prie de me laisser le capitaine de MoUke comme aide de camp. L'ordre du 10 août restera dans ma famille comme souvenir inappréciable. Je reste de Votre Majesté le plus humble et dévoué serviteur

Comte MoLTKB, Feld-maréchal.

Réponse de l Empereur à l'adresse des évêques prussiens.

J'ai reçu avec satisfaction l'Adresse que vous, Monsieur l'archevêque, avec vos collègues dans l'épiscopat, m'avez fait parvenir de Fulda. Le double deuil dont Dieu a voulu cette année frapper moi, ma maison et la patrie, est dans cette adresse exprimé avec une émution si sincère que parmi les nombreux témoignages de condoléance qui me sont parvenus, le vôtre m'a été particulièrement précieux. Les vœux patriotiques par lesquels vous saluez mon avènement au trône ne m'ont pas fait moins de plaisir. Ma vie et mes forces appartiennent à mon peuple : augmenter son bien-être et sa prospérité est la tâche la plus belle de ma dignité royale. La circonstance que jb sais la liberté de conscience de mes sujets catholiques garantie par le droit et la loi confirme ma co! fiance dans le maintien durable de la paix religieuse. En exprimant à vous, Monsieur l'archevêque, et aux autres signataires de l'adresse mes remerciments sincères pour cette manifestation de sentiments loyaux, je suis de Votre Révérence le bien affectionné

Guillaume.

Palais de Marbre, lo 7 novembre 1888,

Discours de l'Empereur au banquet de Hambourg.

28 octobre 1888.

Très ému, je ne trouve point de mots pour donner une expression à ma gratitude. Hambourg n'était pas pour moi une ville inconnue. C'est avec plaisir que je me rappelle y être venu deux fois.

La première, j'étais avec mes parents, accompagnant mon frère à Kiel. La seconde fois, je me trouvais de la suite de mon grand-père. Ces deux fois l'accueil qui nous a été fait est resté inoubliable. Les démonstrations de joie avec lesquelles j'ai été reçu aujourd'hui, je les considère comme un legs de mon bienheureux grand-père*

Vous avez tout à l'heure rappelé mes voyages : je les ai entrepris dans l'intérêt de la paix, pour la prospérité du commerce et de l'industrie, pour le bien de la patrie.

La journée d'aujourd'hui a une haute signification : l'œuvre dont elle marque l'achèvement est le premier acte important de politique intérieure accompli sous mon règne.

J'espère que la bénédiction de Dieu reposera sur cette œuvre et que Hambourg florira plus encore que par le passé.

Dans tous les temps vous avez propagé parmi les contrées lointaines non seulement notre commerce, mais aussi nos principes et nos idées.

Levons tous nos verres, buvons à la prospérité de la ville de Hambourg, et appelons sur elle la bénédiction de Dieu! — Vive Hambourg!

Discours de l'Empereur au Reichstag.

23 novembre 18S3.

Messieurs,

Lorsque je vous ai souhaité la bienvenue pour la première fois à mon avènement au trône, vous étiez avec moi sous l'impression des cruelles afflictions qui dans le courant de cette année ont frappé ma maison et l'empire. La douleur qu'ont causée ces pertes ne se dissipera point complètement dans la génération actuelle; mais elle ne saurait m'empêcher de remplir virilement et fidèlemenl mes devoirs, à l'exemple de mes prédécesseurs reposant en Dieu. Inspiré par ce sentiment du devoir et vous sachant dans les mêmes dispositions, je vous salue et, vous souhaite la bienvenue, à la reprise de nos travaux communs.

Pendant mes voyages, qui m'ont conduit dans différentes parties de l'empire, j'ai reçu partout, tant de mes hauts confédérés que de la population, le témoignage que les princes et les peuples de l'Allemagne sont attachés avec une confiance sans borne à l'empire et à ses institutions et qu'ils trouvent dans leur unité une garantie de leur sécurité. Vous aurez puisé dans ces manifestations, avec le même contentement que moi, la conviction que l'unité incarnée dans l'empire a poussé de profondes racines dans toute la nation. J'éprouve le besoin d'en exprimer à celte place ma satisfaction reconnaissante.

Me félicitant de ce que l'accession des villes libres et hanséatiques de Hamhourg et de Brème à l'Union douanière allemande est devenue une réalité après des travaux préalables difficiles et coûteux, je vois dans cette accession un nouveau résultat favorable de nos efforts unanimes. Puissent se réaliser dans une pleine mesure les espérances qu'on rattache pour l'empire et pour nos deux places de commerce maritimes les plus importantes à cette extension du territoire de l'Union douanière !

Le gouvernement de la Confédération suisse a suggéré une révision du traité de commerce entre l'Allemagne et la Suisse. M'iiispirant du désir d'affirmer et de favoriser aussi dans le domaine de la politique commerciale les relations d'amitié qui existent entre les deux pays, j'ai accueilli cette proposition avec empressement. Les négociations ont été conduites avec la participation de délégués des Etats confédérés limitro[ihes de la Suisse, et leur résultat consiste en une convention additionnelle par laquelle les bases contractuelles des relations commerciales existantes sont élargies et l'échange des produits de l'industrie est facilité. Après son approbation par le conseil fédéral, cette convention vous sera présentée, avec la proposition d'y donner votre adhésion constitutionnelle.

Vous serez saisis sans délai du budget pour le prochain exercice. Les prévisions donnent la preuve de la situation favorable des finances de l'empire. A la suite des réformes introduites dans ces dernières années, avec votre concours, dans le domaine des droits de douane et des impôts de consommation, on peut s'attendre à des plus-values, qui fourniront de nouvelles ressources, non seulement pour faire face aux besoins indispensables de l'empire, mais encore pour accroître la quôte part revenant aux divers Etals confédérés sur les revenus de l'empire.

Je constate avec joie les indices d'un nouvel essor dans divers domaines de l'activité économique. Bien que la pression qui pèse sur l'agriculture ne soit pas encore dissipée, j'espère néanmoins, grâce à la possibilité qui se dessine de prix plus rémunérateurs pour certains produits de l'agriculture, une amélioration de cette branche la plus importante de notre travail économique.

Le projet de loi, déjà annoncé précédemment, concernant le règlement des associations (Genossenschaften) de production et des associations économiques sera soumis à vos délibérations. On peut espérer que l'autorisation d'associations à responsabilité restreinte, telles que le projet les propose, aura des effets salutaires pour l'essor du crédit agricole.

Quelques inconvénients observés dans le domaine de l'assurance des ouvriers contre la maladie demandent qu'on y remédie par voie législative. Les travaux préparatoires nécessaires sont avancés, au point qu'un projet de loi sur la matière vous sera présenté dans le courant de cette session.

J'ai assumé, à titre de legs précieux de mon aïeul reposant en Dieu, la mission de poursuivre la législation de politique sociale inaugurée par lui. Non que je me livre à l'espoir que par des mesures législatives on puisse bannir du monde la dureté des temps et la misère humaine ; mais je n'en considère pas moins comme un devoir du pouvoir gouvernemental de travailler de toutes ses forces à adoucir la détresse économique existante et, grâce à des institutions organiques, de l'aire reconnaître comme une obligation de l'Etat l'aflirmation de l'amour du prochain sur le terrain du christianisme. Les «lifficultés qui s'opposent à l'assurance fondamentale, avec le concours de l'Etat, de tous les ouvriers contre la vieillesse et l'incapacité de travail, sont grandes ; mais, avec

l'aide de Dieu, elles ne seront pas insurmontables. Comme résultat de vastes travaux préalables, il vous sera présenté un projet de loi ouvrant une voie praticable pour arriver à ce but.

Nos colonies africaines imposent à l'empire d'Allemagne la mission de gagner ce continent à la civilisation chrétienne. Le gouvernement ami d'Angleterre et le Parlement britannique avaient déjà reconnu il y a cent ans que cette mission devait être inaugurée par la répression de la traite des nègres et de la chasse aux esclaves. A cet effet, j'ai conclu en premier lieu avec l'Angleterre un arrangement dont la teneur vous sera communiquée. A cet arrangement se rattacheront des projets de loi à présenter au Parlement.

Nos relations avec tous les gouvernements étrangers sont pacifiques et mes efforts tendent constamment à consolider la paix. Notre alliance avec l'Italie n'a pas d'autre but. Je ne trouverais pas compatible avec ma foi chrétienne, ni avec les devoirs que comme Empereur j'ai assumés envers le peuple allemand, d'attirer sur l'Allemagne les calamités d'une guerre, fût-elle victorieuse. Dans cette conviction, j'ai considéré comme mon devoir de saluer personnellement, peu après mon avènement au trône, non seulement mes confédérés dans l'empire, mais aussi les monarques amis et plus proches voisins, et de rechercher avec eux une entente sur l'accomplissement de la mission que Dieu ncus a confiée, celle d'assurer à nos peuples la paix et la prospérité, autant que cela dépend de notre volonté. La confiance que toutes les cours que j'ai visitées m'ont témoignée per-^onnellement et la confiance qu'elles ont montrée en ma politique me font espérer que, avec l'aide de Dieu, moi, mes alliés et mes amis, nous réussirons à conserver la paix à l'Europe.

f88 APPENDICE

Discours de VEmperair au Landtag prussien.

4 janvier 18ii9.

Messieurs,

Après qu'à mon avènement la Diète de la monarchie eut déjà été réunie autour de mon trône, je vous souhaite la bienvenue aujourd'hui, à l'ouverture d'une nouvelle période législative. Vous pouvez aborder vos travaux avec d'autant plus de sérénité que les relations de l'empire avec tous les Etats étrangers sont amicales, et que dans mes visites chez les souverains amis j'ai acquis la conviction que nous pouvons nous livrer avec confiance à l'espoir du maintien ultérieur de la paix.

Les bienfaits de la paix se manifestent d'une manière heureuse dans l'essor de la situation économi'iue de l'industrie et des classes laborieuses, essor qui se révèle par l'accroissement considérable et constant des dépôts dans les caisses d'épargne, qui ont plus que doublé dans le courant des dix dernières années, s'étant élevés à environ 2,700 millions, dont plus de 200 millions proviennent de la seule année 1888.

L'état des finances est favorable, d'après le règleoient des comptes de l'exercice précédent et les résultats de l'exercice en cours. Il permet, conformément à ma volonté déjà témoignée à la Diète, de poursuivre le but de l'allégement des impôts et de satisfaire des besoins pressants,

dont on n'avait pas pu tenir compte jusqu'ici, faute de ressources suffisantes.

Le projet de budget pour le prochain exercice vous sera présenté sans délai. Vous y verrez que les recettes publiques, évaluées avec prudence, suffisent pour que vous donniez votre adhésion — outre les dépenses indispensables nouvelles ou majorées pour les services publics — aux demandes qui vous seront faites dans l'intérêt des arts et des sciences, de l'amélioration et de l'extension des voies de communication, ainsi que de l'agriculture, de l'élève du bétail et de divers travaux d'utilité publique.

Dans la sollicitude particulièrement justifiée de l'Etat en faveur du clergé de toutes confessions, il avait déjà été porté au bubget de l'exercice courant un crédit permanent destiné à élever les traitements des ecclésiastiques à un taux correspondant aux conditions actuellei de l'existence. La crainte d'une insuffisance de ce crédit, déjà manifestée au cours des délibérations de la Diète et en raison de laquelle il avait été fait des propositions tendant à ce que ce taux fût élevé encore, — cette cr.iinte a été confirmée par les constatations détaillées faites depuis lors. En conséquence mon gouvernement s'est empressé de porter au budget des sommes à affecter à cet objet dans une plus large mesure, afin de répondre à un désir général.

Vuus accueillerez en outre avec satisfaction la proposition d'allouer des subsides de l'Etat dépassant ceux qui avaient été fixés par la lui du 11 juin de l'année dernière en laveur de l'amélioration des traitements des instituteurs primaires, subsides qui permettront un nouvel allégement des charges scolaires. En môme temps seront assignées des ressources suffisantes pour allranchir les instituteurs primaires des retenues auxquelles ils sont soumis pour assurer après leur décès le sort de leurs

familles. Des projets de loi à cet effet vous seront présentés en même temps que le budget, — dans lequel, au surplus, sont prévus des suppléments de pension considérables destinés à améliorer la situation des instituteurs dans leur vieillesse.

Afin de remédier aux inconvénients concernant la taxe du timbre sur les contrats de fermage et de location d'immeubles, vous serez saisis d'un projet de loi spécial, qui réglera simultanément d'une manière plus rationnelle différents points de la législation en matière de timbre.

Il vous sera présenté également un projet de loi relatif à la réforme tentée dans la session de 1883-84 delà Diète et ayant pour but de transformer en un impôt actuel des classes l'impôt du revenu classifîé, afin d'accroître les allégements dont bénéficient déjà les contribuables peu aisés, d'établir une assiette équitable du revenu soumis à l'imfiôt par l'introduction de la déclaration obligatoire et afin de pouvoir préparer de nouvelles réformes dans le domaine des contributions directes.

J'ai la satisfai ti n de constater que la réforme de l'organisai ion des chemins de fer nationaux, telle qu'elle s'est accomplie dans le courant des dix dernières années, a fait ses preuves d'une manière complète. Mon gouvernement continuera à consacrer sa sollicitude au développement et à l'amélioration des résultats déjà acquis, dans un progrès constant, d'une façon pratique et répondant aux besoins de l'époque, tout comme il s'efforcera, dans cet ordre d'idées, de sauvegarder consciencieusement, d'une main juste, mais ferme, les intérêts financiers de l'Etat. Le trafic qui, en Prusse comme dans presque tous les autres pays du continent européen, s'est développé avec une rapidité et dans une mesure imprévues, impose à l'administration centrale des chemins de fer de l'Etat des problèmes nouveaux et toujours plus complexes. Afin de

pouvoir les résoudre, l'ailocation de crédits extraordinaires sera indispensable, tant p^ur une nouvelle extension du réseau que pour les constructions et un renforcement du matériel roulant à la hauteur des exigences toujours croissantes du trafic. Un projet de loi à cet effet fera l'objet de vos délibérations.

Il vous sera rendu compte de l'exécution de la loi du 13 mai 1888, qui, concurremment avec les aboniantes offrandes de la bienfaisance privée, était destinée à remédier aux calamités causées par les inondations du printemps de l'année dernière, et en même temps vous serez saisis d'un projet de loi ayant pour but d'affecter une partie des crédits alloués par ladite loi également en faveur des victimes des inondations de l'été de 1888.

Par un projet de loi sur l'administration générale du pays et les attributions des autorités administratives et des tribunaux administratifs dans la province de Posen, on conduira à son terme, dans ce domaine, la réforme administrative dans toute l'étendue de la monarchie et en même temps on aplanira les voies pour l'introduction du statut des cercles et du statut provincial dans cette partie du royaume.

Vous aurez ainsi à vous occuper de toute une série de travaux législatifs importants. J'ai l'espoir que vos délibérations dans cette nouvelle session, s'ins|)irant d'esprit patriotique et de confiance en mon gouvernement, contribueront d'une manière durable au bien du pays.

Allocution de l'Empereur aux ouvriers des Mines

14 mai 1889

« J'ai ordonné une enquête. Je ne négligerai rien pour qu'elle soit complète. Tous les représentants du gouvernement ont été chargés d'élucider la question.

« J^ porte un vif intérêt aux ouvriers. J'exhorte les mineurs à s'abstenir de toute connivence avec les partis politiques, surtout avec les socialistes: car dès que je verrais les désordres tendre vers le socialisme, j'emploierais les mesures de rigueur pour les réprimer; et comme la pui.ssonce dont le gouvernement dispose est considérable, on fusillerait impitoyablement les auteurs du moindre désordre contre l'autorité.

« Si, au contraire, les mineurs observent le calme, ils peuvent compter sur ma protection. »

Alloculion de l'Empereur aux pvopriétai7'es des Mines

16 mai 1S89.

Je VOUS ai accordé une audience, parce que c'est naturellement le devoir du monarque d'écouter les deux parties, lorsque des dissentiments se produisent entre ses sujets et que ceux-ci, voulant arriver à une entente, s'adressent avec confiance au chef de l'Etat. Avant-hier j'ai entendu les ouvriers, et aujourd'hui je suis heureux de vous recevoir. Pour ce qui est de la grève et des moyens de la faire cesser, j'attends un rap[iort détaillé de mes fonctionnaires. Il m'importe surtout de mettre fin le plus rapidement possible à la grande grève de Westphalie, vu que la grève a eu des conséquences funestes pour la population entière et qu'elle s'est étendue à la Silésie.

Vous savez ce que j'ai dit aux ouvriers. Je leur ai montré très clairement à quel point de vue je me place. Du reste, les ouvriers m'ont fait bonne impression. Ils ont évité toute solidarité avec les démocrates socialistes. Les télégrammes i\ue j'ai reçus me prouvent que mes paroles ont eu de l'écho dans les milieux ouvriers de Westphalie, et j'ai été heureux de constater que les mineurs ont repoussé avec énergie toutes les tentatives d'immixtion des démocrates socialistes. Le ministre de l'intérieur m'a informé des négociations que vous. Mon-

sieur Hammacher, avez entamées avec la députation des ouvriers, en votre qualité de président de l'Association des propriétaires. Je vous suis reconnaissant de vous être montré bienveillant à l'égard des mineurs, attendu que par là vous avez fourni le moyen d'arriver à une entente.

Je serai très heureux, si, sur cette base, les patrons et les. ouvriers peuvent conclure un engagement. Je voudrais encore faire ressortir devant vous le point suivant. Vous pourriez sans doute me dire que les délégués que j'ai entendus n'étaient pas des représentants de la masse entière des grévistes. Ceci est de peu d'importance. Même dans le cas où ces délégués ne représentaient qu'une partie des mineurs, l'essai d'une entente avec eux aurait une haute valeur morale. Mais si l'on suppose, par contre, que ces hommes représentent l'opinion de la niasse des grévistes, on peut prévoir que, en se déclarant satisfaits de la réponse que vous leur avez donnée, ils meltront tout en œuvre pour engager leurs camarades à reprendre le travail aussitôt que possible. Je crois que leurs efforts seront couronnés de succès. A cette occasion^ je vous recommande à tous, d'une façon toute spéciale, de vous rapprocher, à l'avenir, autant que possible des ouvriers. Si vous suivez cette recommandation, des mouvements pareils à celui qui nous occupe ne pourront plus échapper k votre attention. Il me paraît impossible que la grève soit survenue tout à fait subitement. Au contraire, elle a dû être préparée. On m'a informé qu'une grève générale avait été projetée et qu'elle a éclalé prématurément en Westphalie.

Je vous prie de vouloir faire en sorte que les ouvriers puissent toujours formuler leurs prétentions ; je voudrais également que vous eussiez toujours présent à la mémoire que les sociétés qui emploient un grand nombre

de mes sujets ont le devoir de s'occuper de leur mieux du bien-être des ouvriers et avant tout d'empêcher que les habitants d'une province tout entière ne soient placés dans une position aussi difficile. Il est humain et très naturel que chacun cherche à assurer le mieux possible ses moyens d'existence. Les ouvriers lisent les journaux. Ils connaissent les rapports qui existent entre leur salaire et le bénéfice des sociétés. On comprend donc qu'ils désirent participer à ce bénéfice dans une proportion plus ou moins grande. C'est pourquoi je prie ces Messieurs d'examiner chaque fois très sérieusement la situation, et s'il est possible de chercher à éviter ces sortes de choses pour l'avenir. Je puis seulement vous souhaiter de tout cœur de \oir aboutir rapidement ce que le président de votre association a commencé hier avec succès.

Je considère comme mon devoir de roi de donner mon appui aux patrons comme aux ouvriers dans leurs différends, à condition que tous s'efforcent, de leur côté, à défendre l'intérêt général en maintenant l'union entre eux et en préservant leurs concitoyens de crises semblables à celle qu'on traverse en ce moment.

Traité d'alliance austro- allemand.

Considérant que LL. MM. l'empereur Autriche et roi de Hongrie et l'empereur d'Allemagne et roi de Prusse doivent estimer comme leur devoir inéluctable de souverains de veiller en toutes circonstances à la sécurité de leurs empires et à la tranquillité de leurs peuples;

Considérant que les deux monarques seront à même, par une alliance solide des deux empires, dans le genre de celle qui existait précédemment, d'accomplir plus facilement et plus eflicacement ce devoir ;

Considérant enfin qu'un accord intime entre l'Autriclie- Hongrie et l'Allemagne ne peut menacer personne, mais est plutôt de nature à consolider la paix européenne créée par les stipulations du traité de Berlin ;

LL. MM. l'empereur d'Autriche et roi de Hongrie et l'empereur d'Allemagne, se pronieltani, solennellement de ne jamais donner une tendance agressive quelconque à leur accord purement défensif, ont résolu de conclure une alliance de paix et de protection réciproque.

Dans ce but, Leurs Majestés ont nommé comme leui'S plénipotentiaires :

Pour S. M. l'empereur d'Autriche el roi de Hongrie,

son conseiller intime réel, le ministre de la Maison impériale et des affaires étrangères, le feld-maréchal lieutenant Julius comte Andrassy, etc..

Pour S. M. l'empereur d'Allemagne, son ambassadeur et plénipotentaire extraordinaire, le lieutenant général prince Henri VII de Reuss, etc..

Qui, tous les deux, se sont mis en rapport, aujourd'hui à Vienne, et, après échange de leurs pouvoirs dûment reconnus bons et suffisants, ont arrêté ce qui suit :

Art l^"". Si, contrairement à ce qu'il y a lieu d'espérer et contrairement au sincère désir des deux Hautes Parties contractantes, l'un des deux empires venait à être attaqué par la Russie, les deux Hautes Parties contractantes sont tenues de se prêter réciproquement secours avec la totalité de la puissance militaire de leur empire, et, par suite, de ne conclure la paix i|ue conjointement et d'accord.

Art. 2. — Si Tune des deux Hautes Parties contractantes venait à être attaquée par une autre puissance, l'autre haute partie contractante s'engage, par le présent acte, non seulement h ne pas soutenir l'agresseur contre son haut allié, mais, tout au moins, à observer une neutralité bienveillante à l'égard de la partie contractante. Si toulel'ois, dans le cas précité, la puissance attaquante était soutenue par la Russie, soit sous forme de coopération active, soit par des mesures militaires qui menaceraient la puissance atta(|uée, alors l'obligation d'assistance réciproque avec toutes les forces militaires, obligation stipulée dans l'article l""" de ce traité, entrerait immédiatement en vigueur, et les opérations de guerre des deux Hautes Parties contractantes seraient aussi dans cette circonstance conduites conjointement jusqu'à la conclusion de la paix.

Art. 3. — Ce traité, çn conformité de son caractère pacifique et pour éviter toute fausse interprétation, sera

tenu secret par les deux Hautes Parties contractantes.

li ne poui'iait être communiqué à une troisième puissance qu'à la Connaissance des deux Parties et après entene spéciale entre elles.

Vu les dispositions exprimées par l'empereur Alexandre à l'entrevue d'Alexandrowo, les deux parties contractantes nourrissent l'espoir que les préparatifs de la Russie ne deviendront pas, en réalité, menaçants pour elles ; pour cette raison, il n'y a actuellement aucun motif à communication.

Mais si, contre toute attente, cet espoir était rendu vain, les deux parties contractantes reconnaîtraient comme un devoir de loyauté d'informer, au moins confidentiellement, l'empereur Alexandre qu'elles devront considérer comme dirigée contre elles deux toute attaque dirigée- contre l'une d'entre elles.

En foi de quoi les plénipotentiaires ont signé de leur main ce traité et y ont apposé leurs sceaux.

Fait à Vienne, 7 octoJn-e ISTt).

ÂNURASSY.

Pri{!Ce Henry vu dk Recss.

r::-; de l appendice

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