‹ L'Empereur Guillaume II, et la première année de son règneChapitre 5 sur 11 · LE PRINCE IMPÉRIAL · texte numérisé non relu

LE PRINCE IMPÉRIAL

La maladie da Prince Impérial. — Angoisses de l'Empereur Guillaume. — Impressions du public à la veille d'un changement de règne. — L'opinion sur le futur Empereur et l'Impératrice Victoria. — Le Prince Impérial tenu à l'écart des affaires. — L'opposition des héritiers du trône. — Divergences d'opinions du Prince Impérial avec son père. — Les partis d'opposition et le Prince Impérial. — Le Prince Impérial ennemi des excès de la s] éculation financière. — Première v'site du prince Guillaume à San Remo. — Gravité de la maladie du Prince Impérial. — Les derniers jours atlristés de l'empereur Guillaume. — Sa dernière maladie. — Amélioration momentanée de l'état de son fils. — Ses entretiens avec le prince Guillaume. - Son apinion sur le jeune prince. — Mort de l'empereur Guillaume pr.

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li nous faut, pour rintelligence des événements ultérieurs, revenir en arrière et raconter les faits qui se rattachent aux règnes des empereurs Guillaume I" et Frédéric III, grand-père et père du prince Guillaume.

Le 22 mars 1887, le vieil empereur célébra le 90* anniversaire de sa naissance. Ce fut l'occasion de fêtes brillantes, les dernières qu'il fut donné à ce souverain de célébrer. La joie de ces journées fut troublée par une sérieuse indisposition de son fils, qui, atteint dans l'organe de la voix, ne pouvait pas complètement assister son père dans la représentation et danslesréceptions des hôtes étrangers (1). Bientôt on reconnut le caractère grave de la maladie. Le Prince Impérial alla à Ems, pour y faire une cure, qui resta sans succès. Malgré ses soufïrances, déjà très grandes à cette époque, il se rendit à Londres, pour assister aux fêtes du jubilé d'avènement de la reine d'Angleterre, sa belle-mère. Le prince Guillaume était également allé, avec sa femme et l'aîné de ses

(1) l.'empereur Frédéric, pp. 233 et ss.

enfants, complimenter sa royale g'rand'mère. Au cours de l'été et de l'automne, le Prince Impérial changea plusieurs fois de résidence, sans éprouver une amélioration de son mal, qui empira, au contraire, et nécessita son séjour dans une station d'hiver. Ce fut à San-Remo qu'il alla s'établir, le 5 novembre, avec la Princesse Impériale et ses filles.

Alors commença une période remplie d'incidents douloureux pour la famille impériale, d'une certaine portée sous le rapport politique. Le Prince Impérial ayant accordé sa confiance à un spécialiste anglais, dont la méthode de traitement différait de celle qui avait été conseillée par les médecins allemands, il s'ensuivit entre les deux camps une lutte, d'abord latente et bientôt ouverte à laquelle se mêlèrent les passions des partis, et qui empruntait sa gravité politique à Féloignement du Prince Impérial de sa patrie et de la capitale de l'Empire. Le vieil Empereur en fut péniblement afiecté : il voyait son fils condamné par les médecins, ou, dans le cas le plus favorable, dépourvu de la plénitude des forces

si nécessaires au chef d'un grand Empire, au milieu d'une Europe toujours dans l'appréhension de guerres et de bouleversements. Sa verte vieillesse en reçut un coup fatal ; il déclinait et s'affaiblissait visiblement. L'absence du Prince Impérial lui pesait ; il aurait voulu s'assurer par lui-même de l'état de son fils, peut-être le ramener à Berlin. On parla d'un projet de voyage que l'Empereur avait résolu de faire à San Remo, mais auquel ses médecins s'étaient opposés. En noA^embre, il devint gravement indisposé. L'anxiété fut grande à Berlin.. La mort de l'Empereur devait amener au trône son héritier, lui-même presque mourant, et dont les idées politiques ne répondaient pas, sur des points importants, à celles qui étaient en cours dans les sphères élevées ou gouvernementales de Berlin.

Depuis longtemps, en prévision du changement de règne, la presse avait discuté et pesé les éventualités futures, en se basant sur les individualités du Prince Impérial et de sa femme ; car la princesse impériale Victoria était un personnage avec lequel tout le monde

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savait qu'il faudrait compter, en raison de la place importante qu'elle occupait dans la vie de son époux (l). Elle avait été, dans les temps modernes, la première princesse d'origine étrangère qui devait, un jour, partager le trône de Prusse ; et cette circonstance, surtout parce qu'il s'agissait d'une princesse venant d'un pays placé sous un régime politique différent de celui de la monarchie des Hohenzollern, ne contribuait pas peu à mettre en présence les partis à la cour, au parlement et dans la presse. Avec tout cela, le public n'avait que des idées bien vagues sur ce que serait un jour le règne de Frédéric III. On a appris plus tard que depuis longtemps le Prince Impérial était officiellement resté étranger à la politique de son père et aux aflaires de l'Etat. Il y avait eu, au début du règne de Guillaume P"", un commencement d'opposition qui avait peu duré ; et promptement, selon l'expression d'un intime de la maison, il s'était soumis « aux lois inexorables »

(1) Voir L'Eitijiereur Frddcric.

de la famille royale, qui exclut l'ingérence de ses membres dans la politique du monarque. Or l'empereur Guillaume P^" tenait rigoureusement à Tobservation de ces règles, alors surtout qu'il savait son fils avoir, sur bien des points, des idées divergentes.

Après la mort de Frédéric III, un organe très autorisé de la presse de Berlin s'est exprimé à ce sujet avec beaucoup de netteté. « La politique des empereurs Guillaume P"" et Frédéric III «, dit-il, « de leur vivant, n'a jamais été concordante. C'est une conséquence naturelle du principe monarchique que chaque souverain manifeste, dans les actes gouvernementaux, sa conception personnelle. Quand le Prince Ptégent eut repris, comme roi, la politique plus conservatrice de ses prédécesseurs, la divergence de vues personnelles s'accentua davantage entre lui et son fils, et de la façon la plus frappante, lors des incidents qui se rattachèrent à la visite du Prince héritier à Dantzig en 1863 (1). Ce ne fut pas le cas seulement dans

(1) Voirsur cet iacidcut UEjnpcreiir Fm/f'cîc, pp. 119 eti=s.

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la politique intérieure, mais d'une manière peut-être plus constante encore dans la politique extérieure; et si la vie de l'empereur Frédéric se fût prolongée, le contraste serait devenu encore plus marqué. Il ne subsiste aucun doute sur la propension de l'empereur Guillaume vers la politique russe, tandis que la prédilection de l'empereur Frédéric pour les relations avec l'Angleterre est encore moins contestable. Aussi n'est-il guère possible d'identifier la politique de l'empereur Guillaume et celle de l'empereur Frédéric, tant dans le domaine intérieur que dans le domaine extérieur, »

Ce désaccord s'était accru encore pendant la guerre de France, en 1870-71. « Le Prince héritier », dit le même journal officieux, « avait alors quarante ans, par conséquent l'âge où l'on a son opinion personnelle et indépendante. Or cette opinion n'était pas celle du souverain son père. Aussi n'est-il pas étonnant qu'à cette époque il n'y ait pas eu, entre les deux augustes personnages, une entente complète, — entraînant la réciprocité des

communications — pas plus sur la politique étrangère que sur la politique intérieure. «

Ces dissidences ont été notées, d'ailleurs dans certains passages du Journal de Frédéric III, dont un extrait, par suite d'une indiscrétion, a vu le jour après sa mort. Et, à ce propos même, le prince de Bismarck, dans un rapport au jeune souverain, a confirmé cette situation, et surtout le défaut d'échange de vues entre le père et le fils. « L'Empereur, alors Prince Impérial », dit le chancelier de l'Empire (parlant de Frédéric III), « était sans doute, en 1870, en dehors des » négociations politiques, et pouvait, par con- » séquent, être incomplètement ou mal ren- » seigné sur certains faits. Je n'avais pas la » permission du Roi de m'entretenir avec » le Prince Royal sur les questions les plus » intimes de notre politique... »

Mais cet état de choses ne fut connu du public qu'après la mort des deux souverains. De leur vivant, on remarquait, depuis 1863, la réserve absolue du Prince héritier et de sa femme, et leur éloignement apparent de la

haute politique. Voilà pourquoi M. Hinzpeter, dans son écrit déjà cité, a pu dire : « Au bout de ving't-cinq ans, nos idées sur Tesprit et le caractère de la Princesse et du Prince Impérial (Frédéric III), malgré leur popularité, sont toujours bien vagues, parce que leurs qualités ne se manifestaient et ne se laissaient apercevoir distinctement que dans l'intérieur de leur maison. » Ce qui est certain cependant, c'est que la réserve du Prince Impérial fut interprétée, par les partis d'opposition libérale, comme une adhésion à leurs idées; ils attendaient de lui, à son avènement, un changement complet de système, en sens inverse de la politique de Guillaume I" et du prince de Bismarck. Leurs espérances se seraientelles réalisées dans toute leur étendue? L'histoire nous apprend que souvent les héritiers des trônes ont inauguré leur règne par un système plus libéral que celui de leurs prédécesseurs, mais qu'ils sont revenus bientôt à celui qui avait été suivi par ces derniers. Guillaume I" lui-même, comme Prince Régent, avait rompu avec les conservateurs et pris pour conseillers

des hommes de l'ancienne opposition libérale. Devenu roi, un an après son avènement au trône, il retourna aux conservateurs. Prince héritier, pendant la guerre de Crimée, il avait défendu la poUtique anglaise ; souverain, s'attacha, plus étroitement même que son frère, à l'alliance russe.

Le Prince Impérial, devenu l'empereur Frédéric III, devait-il passer par des phases analogues de régime politique? Le chanceher semble lavoir pensé. Son organe, que nous avons cité plus haut, dit: « La suite du règne du défunt empereur (Frédéric III) avait montré, témoin la marche des événements de 1858 à 1862, qu'un roi de Prusse et empereur d'Allemagne ne saurait régner avec les principes qu'on voulait lui attribuer pendant qu'il était prince héritier, et quand il monta sur le trône, il ne tarda pas à se convaincre que cela n'irait point ainsi. » D'autres témoignages corroborent cette prévision, en affirmant que dans ses dernières années, le Prince Impérial avait senti davantage l'obligation du futur souverain de se placer en dehors et au-dessus

des partis, et, en vue de cette attitude neutre, d'entretenir des rapports avec tous, même avec ceux dont les opinions et les visées n'avaient eu pour lui autrefois aucun attrait. Notamment aussi on avaitvoulu remarquer que le Prince entretenait des rapports plus suivis avec le Chancelier de l'empire, qui, dans les dernières années du règne de Guillaume P% s'appliquait, de son côté, et non sans succès, à associer le futur empereur aux actes les plus importants du gouvernement. Ce qui est certain encore, c'est que, sur plusieurs points principaux de la politique de son père, le Prince Impérial ne partageait nullement les idées de l'opposition progressiste. Tel fut surtout le cas relativement à l'armée, ce noli me tangere du programme politique de Guillaume P^ « L'armée », dit le prince en plusieurs circonstances, « ne devra jamais devenir une armée de parlement : elle est du roi et devra rester telle. » Il faisait allusion aux discours et aux écrits des progressistes, qui voulaient subordonner le chiffre de l'effectif de l'armée aux votes annuels de la majorité parlementaire.

D autre part, il se rangeait à l'avis de son père, qui, après ses grands succès, appréhendait et combattait les tendances qui se manifestaient dans les classes moyennes et élevées «vers un matérialisme excessif» « L'histoire montre », disait-il à ce sujet à un précepteur de ses fils » que tous les Etats qui ont obtenu de très grands succès, dès qu'ils ont atteint le sommet de la puissance politique et que l'âge d'or s'ouvre pour eux, commencent à décliner au dedans. Le sentiment moral du peuple est perverti, lorsque les gouvernants lui donnent le mauvais exemple. Rome et la France de Louis XTV en sont les exemples les plus éclatants. Chez nous, le tripotage des fondateurs (d'entreprises financières et in dustrielles) après la guerre victorieuse est un phénomène analogue. Nous sommes aujourd'hui dans un danger semblable; mais un jour viendra où cela ira mieux. »

Ce qui lui pesait le plus depuis la guerre de 1870, c'était son effacement relatif dans l'armée. Élevé à la dignité de feld-maréchal, il n'y avait guère de position correspondante

à lui trouver. On créa pour lui les fonctions d'inspecteur général des corps d'armée du sud et il vaquait à ce poste avec zèle : grâce à ses tournées annuelles, il fut plus connu et apprécié dans l'Allemagne du sud que dans son pays natal. Il n'était sorti de son inaction politique que pendant quelques mois, en 1878, à la suite de l'attentat qui avait failli coûter la vie à son père. Il s'était acquitté de ses fonctions de suppléant de l'Empereur avec beaucoup de tact et à la satisfaction de presque tous les partis. Toujours est-il que l'éventualité de son avènement était envisagée par les conservateurs et l'extrême droite avec appréhension, et que dans les rangs de ce parti on aurait vu sans déplaisir l'héritier malade abdiquer entre les mains de son fils, le prince Guillaume.

Au milieu de la crise du mois de novembre, le vieil empereur, en prévision de sa fin et en vue de l'absence de son fils, avait chargé le prince Guillaume d'aller à San Remo pour s'enquérir et lui rendre compte de l'état du Prince Impérial, qui s'était aggravé depuis

le commencement du mois. Le jeune prince arriva le 9 novembre, accompagné d'un des médecins de l'Empereur. La veille même de son arrivée, une consultation de spécialistes allemands, autrichiens et anglais avait eu lieu. Les résultats n'en avaient pas été bons. Loin de là, le caractère mortel de la maladie avait été constaté ; le premier diagnostic des médecins allemands avait été reconnu exact contrairement à celui des spécialistes anglais. Cependant l'opération, déclarée moyen extrême, fut repoussée par le malade. Le rapport que le prince Guillaume fit à son grand-père au retour de San Remo, et celui que les médecins envoyèrent à Berlin à la suite de leur consultation, convainquirent l'Empereur qu'il n'y avait plus d'espoir de guérison. Des instructions furent envoyées aux autorités ecclésiastiques de tous les cultes pour ordonner des prières pour le rétablissement de l'infortuné Prince Impérial. En outre l'Empereur rendit une ordonnance, datée du 17 novembre, chargeant le prince Guillaume de le suppléer pour les affaires cou-

rantes du gouvernement et notamment pour la signature. A San Remo, on espérait contre l'espérance ; les lettres du Prince Impérial et de sa femme semblaient donner tort aux prédictions des médecins. Cependant, le 9 février 1888, le Prince fut obligé de se soumettre à une grave opération, qui le privait pour toujours de l'usage de la voix, sans lui promettre une guérison. L'empereur Guillaume fut sous le coup d'un profond abattement. Lui, si heureux jusque dans les derniers temps, dut éprouver la vérité des paroles du sage de l'antiquité. A la fin de février, il perdit par la mort un de ses petits-fils, le prince Louis de Bade, fils cadet delà grandeduchesse, sa fille. Le prince Guillaume, parti pour Carlsruhe pour les funérailles, se rendit de là de nouveau à San Remo, où la situation avait empiré. Arrivé le 2 mars, il dut, quelques jours après, accourir en toute hâte à Berlin, où le vieil empereur était tombé malade, dans des conditions qui faisaient prévoir une catastrophe prochaine.

Mais, à ce mome'nt même, le malade de San

Remo semblait tromper les sinistres prévisions du public européen. Le 6 mars, le journal officiel publiait, un télégramme contenant le rapport des médecins anglais et allemands du Prince Impérial. Les signataires de ce document affirmaient leur accord au sujet du caractère et de la méthode de traitement du mal ; ils constataient une amélioration, déclaraient que l'état des forces était satisfaisant, que Fappétit avait augmenté, que le sommeil était bon. Le jour où ce rapport fut publié, l'empereur Guillaume approchait de sa fin. Le 5 mars, le vieux monarque avait encore pu vaquer aux affaires, entendre des rapports, donner des audiences. Le lendemain, dans l'après-midi, il fut pris d'un accès de faiblesse, qui augmenta d'heure en heure. Le 7 mars, il reçut la visite du prince Guillaume, de retour de San Remo, et conféra avec lui à plusieurs reprises dans la journée. Sur ces entrefaites, tous les membres de la famille impériale étaient arrivés à Berlin, appelés pour assister aux derniers moments de l'Empereur. Dans l'après-midi du 8, après des entretiens pro-

longés avec le prince Guillaume, puis avec le Chancelier de l'empire, le malade éprouva une syncope qui fit craindre une fin imminente. Cependant il reprit encore une fois ses sens.

Dans les dernières heures de sa vie, il était obsédé de préoccupations, dont l'état du Prince Impérial ainsi que les affaires extérieures et militaires étaient l'objet. Guilaume I*"" avait conçu, depuis longtemps, la plus haute opinion de son petit-fils. « Mon petit fils, le Prince Guillaume, » disait-il, « est l'héritier de mes idées. Il réalisera un jour les pensées, les plans et les désirs que je forme, jusqu'au dernier instant de ma vie, pour la grandeur et le bien de l'Allema^-ne. » Il ne se faisait pas illusion sur l'état de son fils dont il prévoyait que le règne, dans le cas où il régnerait, ne durerait que peu de temps. C'est à son petit-fils, qui ne quittait pas le lit de son grand-père, qu'il confiait ses dernières pensées, prodiguait ses conseils. Le 8 mars, le Journal officiel publia le décret, rendu depuis le 17 novembre, par lequel l'Empereur chargeait son

petit-fils, en raison de l'absence et de la maladie du Prince Impérial, de le suppléer pour les affaires courantes du gouvernement. Le 9 mars, dans la matinée, la mort mit fin au long' rèo'ne de Guillaume I®^

Avènement de l'empereur Frédéric III. — Son prompt retour à Berlin. — Il élabore à San Remo ses premiers manifestes. — Déception des partis extrêmes.

— Programme modéré du nouveau règne. — Le maintien du prince de Bismarck à la tête des afTaires.

— Lutte entre conservateurs et progressistes. — La polémique des partis ne ménage pas la famille impériale. — La crise gouvernementale. — Le projet de mariage Battenberg. — La reine d'Angleterre à Charlottenbourg. — Retraite du ministre M. de Puttkamer.

— L'empereur Frédéric et la liberté des élections. — Aggravation de la maladie de l'Empereur. — Le mariage du prince Henri. — L'Empereur se transporte au palais de Friedrichskron. — Ses derniers moments. — Impression en Europe.

Nous avons dit plus haut que, presque au moment où son père agonisait, une légère amélioration se produisit dans l'état du Prince

Impérial. A Berlin, on avait fini par désespérer de Téventualité de son règ-ne, et Ton était préparé à rétablissement d'une régence, qui, en vertu de la constitution prussienne, serait exercée par le prince Guillaume. L'événement ne confirma pas ces prévisions.

Dans la séance du Reichstag, qui eut lieu dans la matinée même du 9 mars, le prince de Bismarck put annoncer que le nouveau souverain, l'Empereur et Roi Frédéric III, lavait informé par télégramme qu'il se mettrait en route le 10 et arriverait à Berlin dans la soirée du 11 (1). On apprit plus tard que, sur la nouvelle de la mort de son père, le nouvel empereur s'était aussitôt occupé des soins de son avènement ; on l'avait vu écrire presque toute la journée du 9. Pour ne pas retarder l'exécution des mesures les plus urgentes, il avait invité le Chancelier et les autres ministres à venir à sa rencontre, à Leipzig; et. c'est pendant le trajet entre cette ville et Charlottembourg qu'il tint le premier con-

(1) Voir L'Empereur Frédvric, pp. 245 et ?s.

seil, pour travailler ensuite seul avec le prince de Bismarck. Celui-ci avait apporté un projet de manifeste, élaboré par le ministère. L'Empereur avait déjà préparé le sien, auquel s'associa le Chancelier. On remarquait qu'il n'était pas contresigné, comme si Frédéric III avait bien tenu à faire savoir que ce document était l'émanation directe de sa pensée.

Le manifeste au peuple et la lettre impériale au prince de Bismarck, lettre conçue dans les termes les plus affectueux pour le Chancelier, constituaient le programme du nouveau règne. Il donna lieu à des interprétations diverses : sans satisfaire le parti conservateur, il ne répondait pas complètement aux espérances excessives du parti progressiste. Ce parti avait cru que Frédéric III, satisfaisant à Topinion que Ton s'était formée sur ses intentions de souverain, modifierait sur l'heure le régime qui avait prévalu sous le règne de Guillaume I"; que le gouvernement parlementaire viendrait aussitôt remplacer le pouvoir autoritaire et personnel et que, comme première consé-

quence d'un tel changement, le prince de Bismarck quitterait les affaires, que les ministres de Guillaume P'' seraient remplacés par un cabinet pris dans l'opposition libérale du Parlement. Les premiers actes de l'empereur Frédéric dénotaient clairement l'intention du souverain d'éviter de brusques changements et de maintenir, au contraire, les grandes hgnes de la politique de son père, tout en accordant une place plus large à l'opinion publiqiie. Examiné de plus près, le programme de Frédéric IIÏ ne différait pas beaucoup de celui de Guillaume Ps du mois de novembre 1858. Comme celui-ci, il déclarait qu'il fallait laisser au temps le soin de consolider les institutions dans l'esprit et dans les mœurs de la nation et, à cette fin, s'abstenir de changements trop fréquents des lois constitutionnelles. Comme son père, il proclamait le principe de la tolérance religieuse, le devoir de travailler à l'amélioration du sort des classes laborieuses ; comme son père, il voulait qu'on ne touchât pas à l'organisation de l'armée; comme lui encore, il se disait attaché à la poli-

tique extérieure, qui a pour but le maintien de la paix européenne, avec l'aide du système d'alliances établi sous le règne précédent. Ce qui résultait de ces premiers actes, c'était d'abord que la position du prince de Bismarck n'était pas ébranlée ; au contraire, l'état précaire de santé de l'empereur Frédéric semblait rendre les services du Chancelier plus indispensables. La polémique des journaux d'opposition portait dès lors bien plus sur la question de savoir ce que ferait l'Empereur, revenu à la santé, que sur la situation créée par la maladie mortelle du souverain, et dont lui-même fut esclave, malgré tout son courage et ses louables efforts pour remplir le plus complètement possible ses devoirs de chef d'État.

Conservateurs et libéraux modérés se réunirent un moment dans le but contrebalancer l'influence du parti progressiste, dont quelques membres passaient pour avoir été en faveur auprès de Frédéric III, lorsqu'il était encore Prince Impérial. Les conservateurs attribuaient aux progressistes les projets les plus

subversifs en matière de politique intérieure aussi bien qu'extérieure. Nous avons dit en quoi consistaient les revendications de ce parti relativement à la politique intérieure. Quant à la politique extérieure, les conservateurs reprochaient aux progressistes, on ne savait avec quel fondement, de vouloir la réconciliation avec la France à tout prix, même à celui de la restitution de l'Alsace-Lorraine, en vue de s'assurer la neutralité de cette puissance dans une guerre avec la Russie, la vraie guerre des progressistes. Les conservateurs prétendaient encore que leurs adversaires, non contents de fraterniser avec les républicains français, voulaient démembrer la Prusse de 1866, tailler au duc de Cumberland un royaume avec le duché de Brunswick et des morceaux de Tancien royaume de Hanovre. L'exécution de tels plans avait pour première condition un souverain jouissant de la plénitude de ses forces, afin d'être capable de les exécuter. Aussi les conservateurs expliquaient-ils ainsi une sorte d'entente qui se serait établie entre les progressistes et le médecin anglais de l'Empe-

reur Frédéric, en vue de cacher le caractère mortel de la maladie de ce prince et de travailler, sous son nom, à la réalisation de leur programme.

La polémique des partis ne ménageait même pas la vie de famille de l'Empereur. On parlait d'un projet de mariage d'une fille de l'empereur Frédéric avec le prince Alexandre de Battenberg, ex-prince de Bulgarie : cette question servait aussi d'arme de guerre aux partis qui se disputaient la prédominance dans les conseils du nouveau souverain. Personne ne connaissait au juste la vérité sur ce projet; mais tous les partis s'en emparaient comme d'un moyen de polémique pour ou contre le prince de Bismarck, pour ou contre les souverains eux-mêmes.

L'empereur Frédéric ne semblait pas beaucoup s'émouvoir de ces disputes, dont il ne recevait probablement qu'un écho très afïaibli. Il dirigeait les affaires de l'Etat dans le sens modéré de son manifeste, acceptant, à peu de chose près, l'héritajj^e politique de son père. Les progrès de sa maladie, dont il commen-

çait à entrevoir l'issue fatale, devaient le confirmer dans sa résolution d'éviter les innovations radicales. Plusieurs lois, votées par le Reichstag du vivant de Guillaume P% reçurent sa sanction : telles furent la prorogation des mesures répressives contre les socialistes, et la loi portant la durée des législatures du Reichstag allemand de trois à cinq ans. Il ne montra de l'hésitation qu'à l'égard d'une loi analogue, votée par les Chambres, relativement au Landtag prussien. Nous y reviendrons tout à l'heure.

Sur ces entrefaites, les bruits de crise gouvernementale se répandirent de nouveau. On parlait de dissentiments entre l'Empereur et le Chancelier sur des questions graves. Vrais ou faux, ces bruits ne se confirmaient guère ; la faveur du prince de Bismarck ne paraissait nullement décliner. Ses entretiens avec l'Empereur étaient toujours assidus. Une marque de faveur manifeste fut donnée au Chancelier par la nomination de son fils, le comte Herbert, au poste éminemment important de ministre des affaires étrangères. Ces bruits, reproduits

avec des variantes sans fin, tiraient leur origine de certaines divergences, qui existaient entre l'Empereur et son premier conseiller, sur quelques questions de politique intérieure. Personne ne pouvait douter ni trouver surprenant que Frédéric III, sur ces sujets, ne partageât pas en tout point les opinions de son père, et qu'il y eût là matière à dissensions entre lui et le prince de Bismarck. Mais de là à une rupture avec celui-ci, il y avait loin. Bien plus, dans l'affaire du projet de mariage du prince de Battenberg, on avait tout lieu de croire que les objections du Chancelier avaient gagné l'Empereur, qui avait fini par se ranger à l'avis de M. de Bismarck et fait triompher cet avis. Si le dernier, à ce qu'on disait, avait fait valoir que le mariage projeté porterait un grave préjudice aux rapports amicaux de la cour de Berlin avec celle de Russie, le langage des organes russes n'était pas de nature à lui donner tort. Une de ces feuilles autorisées rappelait, en termes non équivoques, les griefs du Czar contre le prince Alexandre, dont les 'procédés avaient blessé le

souverain russe et compromis en même temps la paix de l'Europe ; elle ajoutait que, par son mariage le prince acquerrait une position plus considérable, qui pourrait encourager les cheis de parti, en Bulgarie, à tenter la restauration du prince sur le Irône bulgare et à troubler ainsi les rapports de la Russie avec l'Allemagne.

Au milieu de ces discussions de la presse et des souffrances physiques de 1 Empereur survint la visite de la reine Victoria, qui arriva, au commencement de mai, au palais de Charlottenbourg, pour voir son gendre et, dit-on, aplanir, par son autorité, des dissentiments, qui, sortant de la sphère de famille, pouvaient aboutir à un refroidissement politique contraire aux intérêts des deux pays. Il paraît que ce résultat fut atteint. La reine portait à son gendre une affection qui n'était égalée que par celle qu'elle avait pour sa fille. L'Empereur fut visiblement réjoui par la visite de sa belle-mère qui depuis trente ans n'avait pas revu la patrie d'adoption de sa fille. La reine eut aussi avec le Chance-

lier des entretiens prolongés, qui, à ce qu'on assura, avaient pleinement satisfait les deux interlocuteurs.

La session du Reichstag allemand avait été close le 29 mars, son ordre de jour étant épuisé. 11 n'en était pas de même du Landtag prussien, qui devint même le théâtre d'un vif débat engagé par le parti progressiste. Après le Chancelier, c'était le ministre de l'intérieur, M. de Puttkamer, que visaient le ])lus les attaques de l'opposition. Celle-ci, profitant du changement de règne, choisissait, avec beaucoup d'habileté, pour renverser le ministre, un terrain sur lequel elle pensait se rencontrer avec l'Empereur. L'opposition progressiste reprochait à M. de Puttkamer d'user de moyens violents et arbitraires pour influencer les élections et en obtenir des résultats favorables au gouvernement. Elle l'accusait, en outre, de composer les circonscriptions électorales de façon à assurer la majorité au candidat ministériel. Le 2 mai, la Chambre des députés vota, à ce sujet, une résolution invitant le gouvernement

à s'abstenir de pareils procédés. M. de Puttkamer avait vainement combattu cette motion, en contestant à la Chambre le droit d'exercer une sorte de contrôle sur des actes purement administratifs. Dans cette question, les nationaux-libéraux et les catholiques avaient fait cause commune avec les progressistes : tous visaient le renversement du ministre de l'intérieur, qui, loin de céder, se défendait avec opiniâtreté. L'organe ministériel, abondant dans le sens de M. de Puttkamer, déclarait que le vote de la Chambre constituait un empiétement du pouvoir législatif sur les prérogatives de la Couronne; il avertissait les libéraux modérés qu'ils s'étaient engagés sur une pente dangereuse h la suite d'un parti qui tendait, par principe, à diminuer les droits du pouvoir exécutif au profit de la domination parlementaire. L'opposition ne s'en tint pas à ce premier acte dhostilite ouverte contre le ministre. La dernière séance de la session, celle du 26 mai, fut des plus orageuses. A l'occasion d'une élection entachée de pression administrative, les orateurs progressistes réussirent

à prouver que des électeurs avaient été gagnés au moyen de laveurs matérielles et qu'en réalité certaines circonscriptions avaient été composées pour les besoins du succès des candidatures ministérielles. Le débat s'envenima encore par les attaques que les progrèssites dirigèrent contre les libéraux, qu'ils rendaient presque complices de la polémique soulevée à propos du projet de mariage Battenberg, et offensante pour les souverains.

En même temps que les partis se livraient ainsi combat à la tribune du parlement et dans la presse, on apprenait que l'empereur Frédéric n'était pas resté indifférent à la question électorale. Cette question l'avait préoccupé il y a de longues années, sous le règne de son oncle, le roi Frédéric-Guillaume IV, à une époque où la pression administrative était largement pratiquée, de façon à soulever fortement le déplaisir du prince de Prusse et de son fils. On prétendait, depuis, que le jeune prince s'était proposé alors de réagir avec sévérité, dès qu'il serait arrivé au pouvoir, contre ceux qui entraveraient la liberté des élections. On ne

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fut donc pas étonné d'apprendre quePempereur Frédéric avait porté son attention sur la question et mis en demeure le ministre de l'intérieur de se justifier contre les attaques dont il était l'objet. L'occasion en fut fournie d'ailleurs à M. de Puttkamer au moment où il vint soumettre à la sanction royale la loi prorogeant la durée des périodes législatives du Landtag prussien de trois à cinq ans. L'Empereur, qui avait sanctionné une loi analogue pour le Reichstag allemand, hésitait à apposer sa signature à celle qui concernait les Chambres prussiennes, précisément parce que la question de la pression électorale s'y rattachait, et parce qu'il estimait que plus longtemps un mandat législatif avait à courir plus il devait être le produit d'élections libres. L'incident se termina, au bout de quinze jours, dans le sens désiré par l'opposition. Le souverain avait fini par sanctionner la loi, tout en manifestant sa désapprobation au sujet de certains agissements irréguliers qui avaient eu lieu lors des élections antérieures. A la suite d'une lettre impériale, conçue dans ces idées, M. de

Puttkamer donna sa démission , qui fut acceptée le 9 juin. Ce fut le dernier acte de gouvernement de Frédéric III, le seul en même temps dont l'opposition pût s'emparer plus tard pour démontrer, avec quelque apparence de probabilité, que ce règne, s'il avait duré, se serait appuyé sur le parti progressiste. Nous avons vu plus haut qu'à rencontre de cette hypothèse, le prince de Bismarck avait rappelé ce fait bien réel que Guillaume I'% après avoir essayé, comme prince-régent, de gouverner avec le parti libéral, était revenu, quelque temps après son avènement, au parti conservateur.

Sur ces entrefaites, Tétat de l'empereur Frédéric avait journellement empiré. Le 24 mai, il avait eu la joie d'assister au mariage de son frère, le prince Henri, avec sa cousine la princesse Irène de Ilesse-Darmstadt, petite-fille de la reine d'Angleterre. Ce mariage fut célébré dans la chapelle du palais de Charlottenbourg. La maladie de l'Empereur no permit guère le déploiement des pompes usitées ; le souverain 'ne put même conduire

le cortège nuptial ; il dut se borner à assister à la cérémonie religieuse dans la chapelle, où il entra lorsque l'office était déjà commencé. Le banquet qui suivit fut présidé par l'Impératrice.

Le 1^' juin, il avait changé de résidence, en se transportant, par bateau, sur le Havel, de Charlottenbourg au Nouveau-Palais, près de Potsdam. Ce palais, auquel l'Empereur venait de donner le nom de Friedrichskron, avait été son berceau ; il avait eu lui et sa famille comme hôtes, pendant des jours heureux ; il devait devenir sa dernière demeure sur la terre.

A partir du 11 juin, les bulletins des médecins devinrent tous les jours plus alarmants. Tout espoir était perdu : le malade lui-même ne croyait plus à son rétablissement. Un de ses intimes lui ayant, quelques jours avant, parlé des travaux d'art dont l'Empereur avait désiré l'exécution, celui-ci répliqua : « Tout cela est fini maintenant !» Le 14 juin, il put encore faire appeler sa fille, la princesse Sophie, pour lui souhaiter sa fête d'anniversaire. Ses forces diminuaient d'heure en

heure. L'Impératrice, le Prince Impérial et sa femme étaient près de lui à la dernière heure. Le 15 juin, le Journal officiel annonçait, au nom du ministère : « Le royal martyr a fini. Suivant le décret divin, S. M. l'Empereur et Roi Frédéric, notre gracieux maître, est entré aujourd'hui, à onze heures, dans le repos éternel, après des souffrances longues et graves, qu'il a supportées avec un courage admirable et avec soumission à la volonté divine. La famille royale et notre peuple, qui est devenu en peu de temps deux fois orphelin, déplorent profondément la mort prématurée du bien-aimé souverain. »

Le 18 juin, les funérailles réunirent au palais de Friedrickskron les membres de la famille, les dignitaires de l'Etat et un grand nombre de représentants des cours étrangères. On y remarquait le roi de Saxe et le prince de Galles, qui suivirent, derrière le nouvel Empereur, le cortège funèbre depuis le palais jusqu'à l'église voisine de la Paix, lieu de repos de Frédéric-Guillaume IV et de la reine Elisabeth. L'émotion, causée par la

mort de lempereur Frédéric, fut grande dans toute l'Europe. Rarement des sympathies aussi unanimes s'étaient rencontrées devant le lit funèbre d'un souverain. Le public de tous les pays avait suivi avec un vif intérêt et presque avec anxiété la marche de la maladie de l'infortuné Prince, et ces profonds regrets, lorsque la mort venait de le frapper, trouvèrent une expression chaleureuse dans les organes de l'opinion publique.

Le prince Guillaume s'intéresse plus directement aui affaires publiques. — Ses rapports avec le prince Je Bismarck. — Il suit a'tentivement les débats parlementaires. — Il se d'fend contre les accusations de la presse. — Il proteste contre l'imputation de nourrir des pensées belliqueuses. — Sa seconde visite à San Remo. — 11 reste près du lit de l'Empereur Guillaume. — Il est chargé de la signature impériale. — Il devient Prince impérial. — L'empereur Frédéric le charge de l'expédition des affaires. — Il présente sa brigade à l'Empereur. — Mort de Frédéric IJI

On a pu voir, par ce que nous avons rapporté dans un chapitre précédent, que par suite de la maladie de son père, le prince Guillaume avait été tout naturellement placé plus près de la direction des affaires de l'Etat. Il s'y était préparé, ainsi que no'us l'avons dit, à la fois

par ses études et par une sorte de stage auquel il se soumit dans les divers ministères. De plus, ce qui lui facilitait son initiation, c'était la faveur dont il jouissait auprès de son impérial grand-père et l'intérêt que le Chancelier de l'Empire portait de longue date au jeune Prince: Fun louait ses grandes aptitudes militaires ; l'autre appréciait son esprit intelligent, actif et très porté par goût aux questions de haute politique .

Le prince de Bismarck, comme nous l'avons raconté, avait facilité les négociations qui avaient précédé le mariage du Prince, et s'était rapproché ainsi plus intimement du ménage princier, qui depuis lors, n'avait cessé de lui donner des témoignages de sympathie personnelle. Au mois de septembre 1887, à l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de la carrière ministérielle du Chancelier, le prince et la princesse Guillaume s'étaient arrêtés à Friedricksruhe, pour ofïrir leurs vœux au prince de Bismarck. Le prince Guillaume s'intéressait fortement à la vie parlementaire, et, dans les dernières années, on l'avait vu fréquemment,

dans la tribune impériale, suivre les débats du Reichstag. Ces jours là, le président' de cette assemblée se rendait auprès du Prince pour le mettre au courant du débat engagé, lui expliquer l'attitude des divers groupes politiques, bref l'introduire en quelque sorte dans les coulisses de la grande scène parlementaire. A mesure que cette participation aux affaires publiques se manifestait aux yeux du public, les critiques se produisaient à leur tour; les paroles et les actes du prince furent plus minutieusement pesés et devinrent l'objet de commentaires, dans le sens que chaque parti tenait à y attacher. On a vu que sa présence à une réunion chez le général de Waldersée avait donné naissance à des bruits qui l'associaient aux tendances antilibérales d'une secte politique-religieuse. Dans une lettre de remerciements, en réponse à une adresse de jour de l'an, le Prince avait indirectement protesté contre ces suggestions. De même aussi, ses goûts militaires lui avaient valu la réputation d'un- esprit aventurier et belliqueux, et le prince avait profité d'une circonstance pour se

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défendre avec énergie contre les intentions qu'on lui prêtait dans la presse du dedans et du dehors. Ce fut le 8 février 1888, à Toccasion d'un banquet de la diète provinciale du Brandebourg, que le Prince prit à partie ces assertions gênantes pour son avenir. « Pendant mes tournées à travers ce pays », dit-il en répondant au toast du président, « les campagnes florissantes de ce pays et son industrie active m^ont suffisamment démontré où il faut chercher la vraie cause de la prospérité nationale et du travail fertile. Je sais bien que, dans le grand public et surtout à l'étranger, on m'impute des pensées de gloriole et de guerres de conquête. Dieu me préserve d'une frivolité aussi criminelle ! Je repousse ces accusations avec indignation. Mais je suis soldat, et tous les Brandebourgeois le sont; aussi permettez-moi, en terminant, de rappeler un mot de notre grand Chancelier, en l'appliquant à notre province : « Nous autres, Brandebourgeois, nous ne craignons que Dieu, et rien autre chose sur la terre ! »

La maladie du vieil empereur avait obligé le prince d'abréger son séjour à San Rémo, où il s'était rendu dans les premiers jours du mois de mars. Privé de la présence et de l'aide du Prince Impérial, qui était condamné par les médecins, Guillaume P"" prit naturellement son petit-fils pour confident de ses dernières pensées : celui-ci et le Chancelier furent constamment appelés près de son lit et devinrent ainsi les dépositaires de ses suprêmes volontés politiques. Au mois de novembre précédent, au moment d'une grave indisposition. l'Empereur avait déjà, par un ordre de cabinet, chargé le prince Guillaume de la signature des affaires courantes. Cet ordre ne fut cependant promulgué que le jour de la mort de l'Empereur et en vue du court intervalle qui devait s'écouler jusqu'à l'arrivée de l'empereur Frédéric. Mais, aussitôt qu'il fut rentré en Allemagne eten raison de l'état de sa santé, le nouvel empereur, par ordre du 21 mars, renouvela, en les augmentant, les pleins pouvoirs antérieurement délégués au prince Guillaume, qui depuis le 9 mars avait pris les

titres de Prince Impérial d'Allemagne et de Prince Royal de Prusse. « Je désire », ainsi s'exprimait l'Empereur, « que Votre Altesse Impériale se familiafise avec les affaires de l'État par une participation directe. A cette fin, je vous charge d'examiner et d'expédier les affaires soumises à ma décision et que je vous enverrai ; vous donnerez les signatures nécessaires, sans qu'il soit besoin de m'en référer et sans qu'il y ait lieu, de ma part, à rendre un ordre spécial à cet efïet. »

Ce fut donc une période de grande activité qui s'ouvrit pour le Prince Impérial. Tout en consacrant une partie de ses journées aux affaires dont il était chargé, comme suppléant de son père, il ne négligeait pas les soins de son commandement militaire. Il vaquait à ces dernières fonctions avec son zèle accoutumé, allant, dès l'aube du jour, aux manœuvres, rentrant en ville pour dépêcher la besogne gouvernementale, remontant à cheval pour se rendre à Charlottenbourg auprès de son père, représentant celui-ci dans certaines cérémonies. Le 24 mai, il avait présidé, à côté de

l'Impératrice, sa mère, le banquet de gala ofïert à l'occasion du mariage du prince Henri. Quelques jours après, il présenta à l'Empereur les troupes de sa brigade, qui venaient de terminer leurs manœuvres de printemps. Le souverain n'avait pas passé de revue depuis plus d'un an; celle du 29 mai fut sa dernière. Il la passa, assis dans sa voiture, les troupes ayant été introduites dans le parc qui avoisine le château de Charlottenbourg. L'infortuné souverain était visiblement ému des acclamations enthousiastes des soldats. La population de la capitale sut gré au Prince du spectacle qu'il avait procuré à l'Empereur : une chaleureuse manifestation le salua au retour, qu'il eflèctua à la tête de ses soldats.

Le 1" juin, le Prince Impérial conduisit le yacht sur lequel l'Empereur se transporta de Charlottenbourg au palais de Friedrichskron, près de Potsdam ; quinze jours après, il conduisit le convoi de Frédéric III au caveau de l'église de la Paix .

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