L'empereur Maximilien son élévation et sa chute d'apres des documents inédits par le comte Émile de Kératry
L’expédition française au Mexique appartient désormais à l’histoire. Le second empereur mexicain a été fusillé à Queretaro en 1867, comme le premier l’avait été à Padilla, en 1824. Tous les deux pourtant aimaient leur pays d’adoption, et Maximilien y avait apporté un sentiment très-élevé de sa mission.
Au moment où un débat solennel retentit dans l'enceinte de notre Palais Législatif, qu’il nous soit permis de rechercher les causes diverses qui ont concouru à la ruine de cette entreprise lointaine. L’heure est d’autant plus favorable à cet essai que les différents actes du drame mexicain, si fécond en péripéties, datent d’hier, pour ainsi dire. De plus, il nous semble qu’il y a justice
Maximilien. I. 1
à préciser et à attribuer à chacun des acteurs de ce drame sanglant la part de responsabilité qui doit lui incomber dans la conception, dans l’entreprise et dans la conduite, comme dans l’avortement de cette campagne malheureuse. Poursuivons donc cette enquête et tâchons d’y mettre toute l’impartiabilité dont nous sommes capable. [ / ' ,
Il faut reconnaître tout d’abord que l’armée française, marins et soldats, est hors de cause. Seule, elle fut à la hauteur de sa mission. Esclave du devoir, elle a payé sa dette jusqu’au bout, sans s’écarter un moment de ses traditions généreuses. Cette expédition meurtrière lui comptera comme un nouveau titre de gloire. Rarement la valeur française a dû s’attester individuellement sur un champ aussi vaste. Si notre pays eût pu être témoin des mille faits d’armes restés obscurs et accomplis pendant ces cinq années, aux quatre coins du Mexique, par des poignées d’hommes perdus dans les spaces , il eût fait taire un in stant ses griefs d’opposisition devant l’admiration que les vertus guerrières de ses enfants lui auraient inspirée. Les braves que le corps expéditionnaire a semés sur sa route depuis les Antilles jusqu’aux rives du Pacifique proclament assez haut son dévouement.
C’est donc à la première pensée du cabinet des Tuileries, aux instructions émanées de lui, à la conduite de notre politique et de nos opérations militaires, enfin à la coopération de l’archiduc Maximilien qu’il faut demander la lumière indispensable pour éclairer la triste scène où le trône élevé par les mains de la France a croulé dans le sang et où le prestige national a été diminué.
Quelle idée a d’abord présidé à l’envoi du pavillon français sous les murs de la Vera-Cruz? Quelle a été plus tard la véritable cause de la déclaration de guerre lancée contre le président Juarez?
Si nous devons nous en tenir aux déclarations officielles, nous y voyons que le gouvernement de l’Empereur, en vertu d’une convention signée le 30 novembre 1861 avec l’Angleterre et l’Espagne, a résolu, par une intervention commune, « de contraindre le Mexique à exécuter des obligations déjà solennellement contractées et à nous donner des garanties de protection plus efficaces pour les personnes et les propriétés de nos nationaux. » Telles sont les instructions confiées au contreamiral Jurien de la Gravière, investi du commandement en chef de nos forces militaires envoyées au Mexique avec une division navale. Le ministre des affaires étrangères, M. Thouvenel, ajoutait aux instructions de l’amiral: «... Les puissances alliées s’interdisent d’intervenir dans les affaires intérieures du pays, et notamment d’exercer aucune pression sur la volonté des populations, quant au choix de leur gouvernement.»
Dans les premiers jours de janvier, les trois plénipotentiaires adressaient au gouvernement mexicain, sous forme collective, une note pour demander réparation de tous les griefs et préjudices soufferts. Le 9 février 1862, les commissaires alliés informaient le ministre de Juarez, Doblado, que les troupes pliées se mettaient en marche vers le milieu du mois, pour occuper dans l’intérieur des
campements moins malsains , et l'invitaient à venir s'entendre avec le comte de Reuss, général Prim.
L'armée de débarquement avait été placée sous les ordres du général espagnol Prim. L’Espagne comptait 7,000 hommes et la France 3,000 environ. L’Angleterre n’avait mis à terre que des marins. Le 19 février 1862, était signé entre le gouvernement mexicain et les plénipotentiaires de l’Espagne, de l’Angleterre et de la France, la convention préliminaire de la Soledad, qui confirmait l’autorité de Juarez par l’article 1 er , et qui, par l’article 6, stipulait que le drapeau mexicain, qui , avait disparu à l’approche des escadres alliées s’embossant devant la Vera-Cruz, serait hissé de nouveau.
Près de deux mois étaient nécessaires pour que le projet de traité pût faire retour d’Europe au camp des négociateurs, qui avaient dû consulter leurs gouvernements respectifs. Aussi, dans un juste esprit de prévoyance, l’article 3 de la convention de la Soledad avait stipulé que, tant que dureraient les négociations, le corps expéditionnaire occuperait les villes de Cordova, Orizaba et Teliuaean, cantonnements favorables à la santé du soldat. Le ministre Doblado avait accordé cette concession et Juarez l’avait ratifiée. S’il était juste, à notre point de vue, d’exiger impérieusement, en présence du climat meurtrier des terres chaudes, surtout pendant l'hivernage, cette liberté de manœuvre, l’orgueil des Mexicains se trouva profondément blessé de cette condescendance du Président; ils se sentirent humiliés de ce que l’évacuation de leur territoire envahi n’avait pas précédé les préliminaires de conciliation. Mais Juarez, plus enclin à la finesse qu’à la bravoure,» était animé d’un réel désir de donner les satisfactions réclamées par les alliés, et
il avait nettement compris qu’il n’obtiendrait jamais le retrait des troupes ennemies, avant d’avoir échangé un gage sérieux de conciliation. Toutefois, confiant dans notre parole, le gouvernement mexicain avait posé comme condition à cette liberté de mouvement commandée par un sentiment humain, que «si les négociations venaient à se rompre » (article 4), les forces alliées se retireraient des positions prises, rétrograderaient sur la route de la Vera-Cruz jusqu’à Paso Ancho, avant de faire acte d’hostilité, auquel cas les hôpitaux des alliés resteraient sous la sauvegarde de la nation mexicaine.
Le courrier, impatiemment attendu d’Europe, fut enfin signalé en rade. On apprit que. l’Angleterre, qui repoussait l’idée d’une expédition à l’intérieur du Mexique, ratifiait la signature de son plénipotentiaire, sir Ch- Wyke. L’Espagne, en exprimant certains regrets, ne désapprouvait pas le général Prim. Mais la France, par l’organe du Moniteur , déclarait hautement qu’elle ne pouvait accepter la convention de la Soledad, comme «contraire à la dignité nationale.» Ce désaveu officiel, infligé à un officier réputé à juste titre jaloux de l’honneur de son pavillon, provoqua un pénible étonnement, et eut un retentissement fâcheux.
L’amiral, dès le 1 er avril, commença son mouvement rétrograde. Le corps français avait occupé Tehuacan: il vint s’arrêter à Cordova, à trois étapes de Paso Ancho, à hauteur des Espagnols. Mais une rupture était imminente entre les trois alliés, dont les intérêts et les vues étaient manifestement en lutte. Le 9 avril 1862, la rupture était consommée; elle avait été surtout motivée par la présence sous notre drapeau d’Almonte et d’émigrés arrivés dans les premiers jours de mars, suspects, à cause
de leurs opinions monarchiques, tant à Juarez qu’au gouvernement anglais. Le ministre Wyke écrivait en effet au comte Russel: «C’est en donnant à notre intervention l'aspect d’un protectorat amical que nous pouvons consolider un gouvernement qui représente la portion intelligente et respectable de la nation.»
Disons tout de suite qu’en 1857 une constitution votée par le Congrès général avait donné la présidence au général Comonfort, qui fut renversé illégalement de son fauteuil; que Juarez, en vertu de son mandat de viceprésident, défendait cette constitution depuis six ans: seul, l’avocat indien n’avait pas été parjure! Il avait pris la haute magistrature d une république en convulsion, ruinée par la guerre civile. Chef d’un pays démoralisé, traversé par toutes les mauvaises passions ' qui cherchaient à le déborder, il aurait pu mieux faire peut-être, mais il aurait pu aussi faire plus mal. Sur lui est retombé de tout son poids le malheur d’un demi-siècle de fanatisme et d’anarchie! Il a eu le courage de porter le fardeau sans faiblir. Pour lui du moins, le mot de patrie a eu un sens. D’ailleurs, qui voudra le juger, s'il veut être juste, devra oublier l’Europe, pour ne plus voir que les horizons tourmentés du Mexique.
Le sort en était jeté! Les escadres espagnole et anglaise reprirent la mer, et le corps expéditionnaire français, fort de 6,000 hommes environ, laissé dans l’isolement, se prépara à l’offensive, en poursuivant son mouvement rétrograde vers le Chiquihuite, torrent encaissé, situé presqu’à mi-distance entre le golfe et Orizaba, et dont les escarpements boisés, qui commandent le col, avaient été armés pour la défensive par les Mexicains. Pendant que, fidèle aux engagements pris, il opérait cette
contre-marche, le bruit se répandit que nos soldats malades, laissés en arrière dans l’hôpital d’Orizaba, sous la protection même de l’ennemi, étaient menacés dans leur existence par l’armée juariste. Le commandant français, cédant à la crainte de laisser égorger ses hommes sans défense, fit immédiatement volte-face, et violant, quoiqu’à regret, la parole donnée, ouvrit l’offensive en montant à marches forcées sur Orizaba, sans avoir repassé la position du Chiquihuite.
Tel est le résumé succinct de la première phase de l’expédition mexicaine. A n’examiner que les faits portés par le gouvernement impérial à la connaissance du pays, il semble évident que Napoléon III n’a eu qu’un but, celui de protéger les intérêts de nos nationaux, intérêts qui eussent été lésés par la convention de la Soledad, si elle eût été ratifiée. La France n’a été que généreuse eh couvrant de sa sauvegarde les émigrés mexicains désireux de fouler le sol de la patrie. A en croire le langage officiel, la guerre est née du refus ou des concessions illusoires opposés par le président républicain à la demande légitime de satisfactions réclamées par notre ministre. Juarez restera .donc seul responsable devant l’histoire de la ruine de son peuple et du sang répandu à profusion sur la terre mexicaine, impuissant à la féconder! • .
Mais prenons la liberté de rechercher la vérité si fugitive dans cette affaire, et, maintenant que nous avons vu les principaux acteurs en mouvement, interrogeons ce qui se passait derrière la scène. Au style officiel répliquons par la brutalité des faits et de documents indiscutables.
Or, le 18 janvier 1861, dix mois juste avant la con-
vention signée par les trois puissances, pendant que Juarez siégeait dans la capitale, sans prévoir l’orage qui se formait déjà en Europe pour venir éclater sur sa tête, la France conspirait sa chute. A quatre lieues de Mexico, caché dans la petite ville de Tlalpam, célèbre jadis par ses jeux, le général Leonardo Marquez nouait les premiers liens de la conspiration qui unissait déjà le cabinet des Tuileries et le palais de Miramar. Dans cette nuit du 18, un courrier indien, porteur d’un billet confidentiel, entrait à Mexico. Le général Marquez écrivait au licenciado Aguilar, ancien ministre de Santa-Anna, que l’heure était venue «d’organiser la réaction politique, sociale et militaire.» Il lui offrait la présidence d’un directoire et le droit d’en choisir les membres qu’il jugerait les plus capables de servir la bonne cause. La devise Bios e Orden était arborée: c’était le signal de la révolte contre Libertad e Independenda, la formule républicaine.
En même temps, le parti des émigrés mexicains, à la tête desquels on comptait MM. Gutierrez de Estrada, Hidalgo, Almonte, M 8 * La Bastida, et l’ex-président Miramon, s’agitait à Paris, et profitait de sa faveur et de son accès à la cour des Tuileries pour éveiller une auguste bienveillance en faveur de sa cause. De son côté, M® 1 La Bastida, archevêque de Mexico, au nom de son clergé dépouillé -de ses biens de mainmorte par une loi promulguée en 1859 (biens s’élevant à 900 millions de francs) combattait chaudement pour les mêmes intérêts auprès de la cour de Rome, qui ne tardait pas à se montrer favorable au projet formé de placer un prince de la race catholique des Hapsbourg sur l’ancien trône d’Iturbide'.
Certains prétendent que l’empire mexicain est sorti de
la paix de Villafranca. Sans attacher grande importance à cette assertion, il est hors de doute que, à l’heure où Marquez organisait un soulèvement, le parti des émigrés mexicains, avec l’appui secret du gouvernement français, dans le sein duquel prévalaient des sympathies espagnoles, offrait la couronne impériale à l’archiduc Maximilien, qui venait de renoncer à toutes charges dans son propre pays, pour se retirer à Miramar et se tenir prêt à toute éventualité.
Les pourparlers entre Paris et Miramar durèrent huit mois environ, avant que les résistances de l’archiduc fussent vaincues. Enfin, le prince adressa au confident autorisé, M. Gutierrez de Estrada, une lettre écrite en Espagnol, tracée sur le recto et le verso d’une grande page. Maximilien déclarait accepter la couronne qui lui était offerte, mais «à la condition que la France et l’Angleterre le soutiendraient de leur garantie morale et matérielle sur terre et sur mer. » M. Gutierrez expédia aussitôt de Paris ce précieux document, que nous avons lu, au licenciado Aguilar, pour le porter à la connaissance des membres de la conspiration fomentée à Mexico. Mais le secret ne fut pas si bien gardé qu’en 1862 cet ancien ministre de Santa Anna ne fût mis sous les verrous. Quelque temps après, faute de preuves suffisantes, Doblado signa sa mise en liberté.
Comme on le voit, l’acceptation de l’archiduc engageait déjà moralement la France, dès la fin de 1861, au moment même où l’expédition maritime concertée par les trois puissances contre la République entrait en voie d’exécution. C’est dans cette combinaison ourdie dans l’ombre qu’il faut trouver le but mystérieux de l’intervention française, qui avait espéré faire partager ses
vues au cabinet anglais, et engager son action coopérative dans l’établissement de l’archiduc Maximilien sur le trône qui lui était promis. Le parti rebelle, recruté parmi les cléricaux, n’attendait plus pour ouvrir la campagne que l’apparition du drapeau tricolore dans les eaux du Mexique.
La défense de nos nationaux, le désir de venger les outrages subis par eux, outrages dont il faut en justice accuser plutôt tout le Mexique que Juarez, tout cela n’était qu’un prétexte relégué d’avance au second plan de l’entreprise. Mais on l’invoquait pour débarquer des troupes sur le territoire de la République et y prendre pied, jusqu’au jour où le gouvernement français pourrait inaugurer librement sa politique dans le Nouveau-Monde, politique grosse de hasards, qui allait mettre la France en contradiction complète avec son principe de non-intervention. Si on conservait un doute à cet égard, il serait vite détruit par deux événements postérieurs qui ont exercé une grande influence sur l’issue désastreuse de cette entreprise. Nous voulons parler de la rupture de la convention de la Soledad et de la lettre de l’empereur Napoléon III au général Forey.
Pourquoi la convention de la Soledad a-t-elle été déchirée par la France seule?
L’Angleterre s’est empressée de se dégager de la question mexicaine, par la signature de la convention, du jour où elle a été initiée indirectement aux projets nourris secrètement par le gouvernement français. Ce ne fut qu’en octobre 1861 , après la demande de garantie anglaise imposée par Maximilien, que M. Thouvenel donna ordre de pressentir le cabinet britannique à ce sujet, sans rien accuser de net dans ses ouvertures. Il
arriva que ces ouvertures furent mal accueillies de l’autre côté du détroit. Aussitôt, notre ministre des affaires étrangères, plusieurs fois interpellé par l'ambassadeur d’Angleterre, craignant de s’être trop avancé, répondit très-catégoriquement : « Aucun gouvernement ne sera imposé au peuple mexicain. » (Dépêche du comte Cowley au comte Russell, 2 mai 1862). Une autre fois, M. Thouvenel, questiomié par lord Cowley au sujet de la candidature de l’archiduc Maximilien, pour savoir si des négociations étaient pendantes entre la France et l’Autriche, répondit négativement, a Des négociations avaient été entamées par des Mexicains seuls, qui s’étaient rendus à Vienne dans ce but, » affirmait notre ministre des relations extérieures.
Malgré ces dénégations, l’Angleterre crut prudent d’affirmer l’autorité de Juarez et de se retirer. Elle se souciait peu de compromettre sa responsabilité en accordant au futur empereur une garantie dont elle a prouvé largement, depuis cette époque, qu’elle était peu prodigue. Quelle garantie lui demandait-on? Elle ne l’ignorait pas; c’était une protection presque illimitée, qui pouvait précipiter sa flotte dans un conflit avec les Etats-Unis. Le cabinet britannique eût-il osé la donner imprudemment, qu’à coup sûr le Parlement l’eût désavoué. Aussi, M. Wyke, son plénipotentiaire , n’eut-il plus qu’un but, celui de tirer, comme on dit vulgairement, son épingle du jeu, en profitant de la pression commune pour obtenir de profitables indemnités qui panseraient toutes les blessures des réclamants anglais. En effet, l’Angleterre est celle qui a le plus bénéficié de nos sacrifices, grâce aux prélèvements faits en sa faveur sur les recettes Mexicaines pendant toute l’expédition.
Quant à la cour de Madrid, le général Prim l’avait entraînée à la Vera-Cruz , animé qu’il était d’une ambition toute personnelle. Allié par sa femme à la famille des Etcheverria, qui comptait un ministre dans le conseil môme de Juarez, entretenant d’actives relations avec le Mexique qu’il connaissait facile aux pronunciamietitos militaires, précédé d’une réputation brillante, le comte de Reuss avait rêvé un instant, sinon un diadème royal, peut-être une couronne de vice-roi qui rattachât l’ancienne colonie espagnole à la mère patrie. Dès qu’il eut le sentiment de l’ordre de choses que la France voulait implanter, dès l’annonce de l’arrivée du renfort amené par le général de Lorencez, et destiné à une expédition dans l’intérieur qu’il se flattait de tenter seul, il comprit que ses illusions étaient déçues, et il décida son gouvernement à abandonner la pai*tie, en jetant aussitôt de la défaveur sur l’entreprise française. Son voyage à Vichy avait fait naître dans son esprit des espérances magiques. Leur évanouissement excita d’autant sa rancune et lui dicta son fameux discours au Sénat espagnol, dont il eut soin d’expédier un grand nombre d’exemplaires aux Etats-Unis. Prim oublia même qu’il avait eu l’honneur de commander le corps expéditionnaire combiné. Car, pendant que les Français se faisaient tuer sous les murs de Puebla, en mai 1863, il adressait, par le port ennemi de Tuxpan, à son oncle, le ministre juariste, et sous le couvert de la légation britannique, un nombre considérable d’exemplaires de ce même discours, si contraire aux armes de ses alliés de la veille.
Enfin, pour quelle raison le gouvernement français a-t-il déchiré seul le pacte de la Soledad? L’amiral Jurien, notre plénipotentiaire, qui a laissé au Mexique un nom
sympathique et une haute réputation de loyauté et de droiture, a été frappé d'un désaveu formel le jour où l'Empereur « adopta la résolution de retirer ses pleins pouvoirs à l'amiral. » Or, il est certain que l’amiral, entouré de l’estime publique comme il l’était, eût pu monter seul à Mexico, sans crainte aucune pour sa sécurité, et régler lui-même avec le président Juarez tous les différends qui divisaient les deux gouvernements. La prudence conseillait même d’agir ainsi. Etait-il préférable de renverser le pouvoir existant alors en vertu de la constitution, sous prétexte qu’il ne jouissait pas de toute la force et de toute l'autorité désirables? D’autre part, il est hors de doute que le plénipotentiaire français avait parfaitement concilié la dignité de son pays avec les intérêts de ses nationaux.
« Le gouvernement mexicain , avait écrit Doblado , au nom de Juarez, aux commissaires alliés, est résolu à faire toute espèce de sacrifice pour prouver aux nations amies que l’accomplissement fidèle des engagements qu’il contracte sera, à l’avenir, un des principes invariables de l'administration libérale. »
Cette déclaration, faite par un gouvernement stable et de bonne foi, aurait été satisfaisante. Il est vrai que le passé permettait des doutes sur l’exécution de ces promesses. Mieux valait alors, dès le début, dès le départ de l’amiral quittant Paris, déclarer nettement la guerre. Il était inutile de négocier, puisqu’on se refusait d’avance à laisser le temps utile à l’effet des négociations, et qu’on les déclarait illusoires par anticipation, eu égard à l’impuissance ou à la mauvaise foi présumée de Juarez.
L’amiral avait agi honnêtement, et la preuve en est
que, peu de mois après le désaveu contre lequel s’éleva d’ailleurs l’opinion publique, le chef de l’Etat lui-même appela à ses côtés l’amiral Jurien, qui, en outre de cette distinction flatteuse, fut envoyé une seconde fois au Mexique, arborant son pavillon sur la frégate cuirassée la Normandie. Il est impossible de ne pas rester frappé de cette étrange contradiction. Mais nous en trouvons bientôt l’explication dans la lettre écrite en 1862 au général Forey, au moment où ce dernier recevait le commandement du gros corps d’armée 'destiné à venger l’échec éprouvé par le général de Lorencez , échec dont nous parlerons tout à l’heure.
L’Empereur écrivait:
Fontainebleau, 3 juillet 1862.
... Si, au contraire, le Mexique conserve son indépendance, et maintient l’intégrité de son territoire, si un gouvernement stable s’y continue avec l’assistance de la France, nous aurons rendu à la race latine , de Vautre côte de l'Océan, sa force et son pi estiffe. Napoléon.
L’expédition a donc désormais pour but le triomphe de la race latine sur la terre américaine pour l’opposer aux envahissements des Anglo-Saxons. C’est dans ce document impérial que, pour la première fois, se revèle publiquement la véritable inspiration de l’Empereur. Elle est en contradiction formelle avec les instructions du gouvernement français à son plénipotentiaire et avec le langage de ses ministres, MM. Billaut et Rouher, affirmant jusque-là à la tribune qu’il n’a jamais été question de la fondation d’un empire pour Maximilien, et que la défense de nos intérêts nationaux a seule provoqué les hostilités contre Juarez.
En effet, la défense de nos nationaux n’a été jusqu’ici qu’un masque qu’il est temps d’écarter. L’archiduc va tout à l’heure paraître en scène. L’amiral a été désavoué, parce que, agissant de bonne foi, il a failli rainer un arrière-projet dont il n’a pas reçu la confidence. La convention a été répudiée par la France, parce que celle-ci ne voulait pas, parce qu’elle ne pouvait plus traiter, liée qu’elle était vis-à-vis de Maximilien. Il ne s’agissait guère de nos réclamations financières pour le moment. La chute de Juarez était seule en jeu, et, pour renverser le fauteuil du président, il fallait que l’armée française pût entrer à Mexico les armes à la main.
Ainsi, dès le début, l’intervention de la France au Mexique a été le fruit d’une politique équivoque, qui a pesé de tout son poids sur l’entreprise. Et si Juarez a consenti à engager cette guerre à outrance, signalée et terminée par des représailles terribles, c’est qu’il a su du premier coup que le pavillon tricolore masquait un drapeau impérial qui marchait à la suite de l’étranger, et que l’existence de la République était menacée dans son principe même. On peut croire que ce but non avoué a été pour beaucoup dans l’appui déguisé, fourni par les Etats-Unis à la cause républicaine dès le principe, appui qui a suffi pour tenir en échec et ruiner l’influence française en Amérique. Certains documents, qui furent trouvés après le combat dans les bagages du général Comonfort, abandonnés dans la fonderie de San-Lorenzo, et qui ont passé sous nos yeux, ne nous laissent aucun doute sur le concours des Etats-Unis, qui avaient compris que la France voulait profiter de la guerre qui déchirait leur sein pour contrebalancer l’influence anglo-saxonne. Le président Lincoln , dont on vantait la loyauté en France,
écrivait à Juarez: «Nous ne sommes pas en guerre ouverte avec la France, mais comptez sur de l’argent, sur des canons et sur des enrôlements volontaires que nous favoriserons." Il a tenu parole.
Encore ici, on ne peut se défendre d’un sentiment pénible devant les hésitations du gouvernement impérial, qui n'a pas osé prendre un caractère décidé dans sa politique au delà de l’Océan, et qui, depuis le commencement jusqu’à la fin de l’expédition, n’a eu recours qu’aux demi-mesures. Cette idée d’opposer la race latine à l’envahissement des Anglo-Saxons, qui probablement d’ici à un demi-siècle étreindront le globe entier en donnant les deux mains aux Russes, leurs alliés naturels, était une idée imposante, digne de tenter un grand cœur et une grande nation, mais à la condition qu’elle fût assurée d’avance des moyens de succès. Il était facile de prévoir qu’en cas d’échec, sa ruine avancerait et précipiterait sans retour la chute de l’influence latine dans les Amériques, et effacerait à tout jamais son prestige, que les Espagnols ont tant compromis. Mais, pour triompher, cette idée avait besoin du concours de Etats-Unis euxmêmes. A coup sûr, l'occasion était favorable en 1862 en présence de la scission des Etats du Sud avec ceux du Nord. C’était l’heure pour la France de faire acte de vigueur et de se créer des alliés dans le camp même de l’ennemi. Deux voies étaient ouvertes: l’une et l’autre étaient praticables; nous ne prétendons pas les juger ici. Ou bien, il fallait du premier coup se prononcer radicalement pour la cause de l’Union, et contenir le Sud par une démonstration menaçante sur la frontière du Rio-Bravo. Ou bien, si on reconnaissait le caractère de belligérant au parti de la sécession, on devait sans hé-
sitation aller jusqu’au bout et consommer l’œuvre de la séparation, en se déclarant ouvertement pour les planteurs des Etats du Sud, qui, au souvenir de la gloire française, avaient tressailli et n’attendaient que le secours de notre parole pour triompher et tendre la main à notre corps expéditionnaire marchant sur Mexico. Par une inconséquence qu’on a peine à concevoir aujourd'hui, quand on jette les yeux derrière soi, la politique impériale sortit de toute tradition logique. Le caractère de belligérants, accordé aux Etats du Sud, ne servit qu’à prolonger inutilement une lutte meurtrière, et .notre gouvernement repoussa les ouvertures* réitérées des propriétaires du Sud, qu’il avait, la veille, encouragés et qu’il laissa finalement succomber. Dès lors, la cause latine était perdue. Les Yankees victorieux franchirent en masse la frontière du Texas, et, attirés par la rapine, s’éparpillèrent en guérillas juaristes dans les provinces mexicaines du Nuevo- Leon, de la Sonora et du Tamaulipas.
Ici commence la seconde phase de l’expédition française. Nous quittons le domaine de la diplomatie et de la politique pour entrer sur le terrain de la guerre. De fautes ont été aussi commises et elles ont été suivies de conséquences fuuestes.
Après la rupture de la convention de la Soledad, les troupes françaises, renforcées de 3,500 hommes amenés par le général de Lorencez, commencèrent les hostilités. La ligne du Chiquihuite n’avait pas été repassée, comme le voulait la convention de la Soledad. Cette violation de
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la parole donnée était un fâcheux début. Elle produisit un déplorable effet. Un peuple civilisé, qui se piquait d’apporter à une nation presque barbare le respect du droit et des engagements pris, commençait ainsi par fouler aux pieds une promesse solennelle. Ce fut une double faute. Outre que le prestige de notre force en fut diminué, nous ouvrions les premiers la porte à la trahison. De plus, les Mexicains s’imaginèrent et, dans leur langage fanfaron, répétèrent à l’envi, que les Français avaient eu peur de leur rendre la possession du col du Chiquihuite, «position formidable que nous n’aurions pu franchir une seconde fois,» |)rétendaient-ils, «si elle avait été défendue par les dignes fils de Cortès.» Pour tout homme du métier, ils se faisaient illusion. La route du col, armée de quelques canons de fonte et de vieilles pièces de rempart difficiles à manœuvrer, qui enfilaient mal le chemin tortueux qui débouche en venant de la mer, était des plus faciles à tourner par les hauteurs voisines, et, à coup sûr, la résistance n’eût pas été longue. Mais, en tout cas, il eût été préférable de subir quelques pertes, au risque de retarder le secours à apporter aux malades abandonnés à Orizaba, que de laisser croire que nous avions manqué à notre parole. Le bon droit, cette fois encore, parut se ranger du côté des Mexicains, qui ne se firent pas faute d’exploiter notre oubli des traités parmi les populations.
Nous n’essayerons pas de décrire ici les opérations militaires commencées sous de si fâcheux auspices, et qui vinrent se dénouer si cruellement, le 5 mai 1862, sous les murs de Puebla; mais on peut dire que notre gouvernement commit une série d’erreurs qui attestaient de sa part une. ignorance complète du pays où il portait
la guerre, tout autant qu’un étrange oubli des sentiments qu’avait soulevés dans notre propre patrie l’invasion des alliés.
Le général de Lorencez avait reçu mission d’ouvrir une pareille campagne à la tête d’un effectif dérisoire par son insuffisance. La responsabilité de son insuccès remonte de droit âu gouvernement, qui n’avait pas suivi les règles de la plus simple prévoyance. Les lauriers, si rapidement cueillis en Chine par quelques bataillons heureux, faisaient sans doute espérer une nouvelle moisson au Mexique. Il a fallu l’héroïsme d’une poignée d’hommes pour que l’échec éprouvé sous les forts de Guadalupe et de Loreto ne se changeât pas en un complet désastre , et l’histoire impartiale dira bien haut que la retraite du général de Lorencez à travers trente lieues de pays tourmenté, inondé et facile à l’embuscade, intimidant, par la mâle contenance de sa petite colonne, la nombreuse cavalerie de Carbajal, qui couronnait les cerros , sans oser en descendre, ramenant ses nombreux blessés et son matériel jusqu’à Orizaba, est à la hauteur des beaux faits d’armes. Deux fautes ont été commises par le commandement militaire, qui avait méconnu les grands principes de la guerre. Avant tout, il eût dû éclairer sa marche, avant de se mettre à portée de Puebla, où il croyait entrer comme dans une cité amie et qui l’accueillit, à petite distance , par un feu roulant. Plus tard, c’était une mesure impérieuse de s’assurer militairement du Borrego qni dominait la ville d’Orizaba, où il avait dû chercher un refuge après sa retraite.
Mais la défaite de Puebla a eu pour cause principale l'ignorance complète où M. de Saligny, qui était armé de pouvoirs étendus et qui marchait avec l’armée, était
des dispositions de la place et de la population. Le général, trompé par les assertions de la diplomatie mal renseignée, poussa droit devant lui, convaincu que les rues de Puebla étaient ornées d’arcs de triomphe en l’honneur de nos soldats libérateurs. Le mécompte fut cruel : on eût dû le prévoir. Etait-ce le parti des émigrés, qui depuis longtemps avaient vieilli hors de leur pays, qui pouvait donner de salutaires avis? En outre, n’avaiton pas pris pour allié le général Marquez, connu au Mexique par sa cruauté, coupable d’avoir, sur l'ordre du président Miramon, rebelle à l’autorité de Juarez, fait briser par ses soldats le sceau officiel et les coffres de la légation anglaise, pour en soustraire 7 millions de francs qui y étaient déposés; coupable encore d’avoir fait fusiller les blessés nationaux et étrangers couchés dans les hôpitaux de Tacubaya! Son drapeau précédait le nôtre; il fut salué par le pays comme il le méritait. Marquez avait appelé l’invasion! Est-ce ainsi que nous devions nous présenter en libérateurs aux Mexicains, pleins de haine pour Marquez, vigoureux soldat, mais chez qui le soldat avait des appétits de bourreau! Le dernier siège de Mexico, que ce général défendait il y a trois semaines, a été signalé par des excès qui , de l’aveu même de l’infortuné Maximilien, déshonoraient la cause impériale. Mais nous subissions dès lors les conséquences de nos fautes. Le général Marquez devait être naturellement notre allié, puisque c’est lui qui, depuis 1861, tenait dans ses mains les fils de la conspiration francomexicaine.
Le Mexique est un pays maudit; le mot patrie n’y vibre plus. H est divisé en deux partis, qui s’intitulent les cléricaux et les libéraux, sans parler des bandes de
toutes couleurs qui pillent les villes et rançonnent les voyageurs au nom de Dieu ou de la liberté. Dans les deux partis, il y a, sans doute, des individualités honorables qui gémissent de la décadence et de la guerre civile. Mais, pendant que cinq millions d’indiens travaillent et souffrent, les cléricaux veulent conserver ce qu’ils ont acquis aux dépens de la prospérité générale; les libéraux veulent s’enrichir et parvenir aux honneurs. Tous sont coupables. Les libéraux, fidèles à la constitution, n’ont pas la honte d’avoir livré leur sol à l’étranger. C’est le seul mérite du président Juarez, si on le veut; mais c’est là sa force. C’est avec cette force que la France a dû compter. C’est ce qui donnera à Juarez, devant le tribunal de l’histoire, le bénéfice des circonstances atténuantes.
Pendant que le général de Lorencez, enfermé dans Orizaba durant l’hivernage dé 1862, subissait mille privations et résistait avec sa petite troupe aux efforts de l’ennemi, le général Forey faisait voile pour la Vera- Cruz avec 30,000 hommes de troupes fraîches. Dès l’arrivée du nouveau corps expéditionnaire, le général de Lorencez reprit la route de la France, emportant avec lui les sincères regrets de ses soldats, qui l’avaient vu à l’œuvre. Le commandant en chef, dès les premiers jours d’octobre, installait son quartier général à Orizaba. t
Chacun espérait en venir promptement aux mains avec l’ennemi. La campagne pouvait se terminer rapidement. Novembre, décembre, janvier et février étaient les mois les plus favorables aux opérations sur les hauts plateaux qui séparent Orizaba de Mexico. Là où 5,000 combattants avaient échoué, 35,000 soldats pleins d’élan, jaloux de venger un échec dû à une surprise, devaient
emporter Puebla, ville ouverte, et ses forts, qu’on n’avait pas encore eu le temps de rendre formidables par des travaux de défense. La flotte, à qui était échu le rôle pénible et ingrat de transporter les troupes et le matériel de guerre, n’avait pas suffi pour apporter les approvisionnements de bouche nécessaires. Il y avait donc urgence à faire monter sans retard, sur le plateau de San Andres, riche en maïs et en bétail, le petit corps du général de Lorencez , qui en connaissait les ressources et la topographie. Les régiments fralçhement débarqués auraient suivi de près et auraient ainsi échappé à l’action des terres chaudes. Les ravitaillements auraient été aussi assurés pour les diverses colonnes convergeant vers Puebla par les routes de Tehuacan, de Palrnar et de Perote. D’un bond, l’armée française entrait à Mexico, sans grosses pertes, et sans avoir pillé ou laissé piller le pays, pour qui une guerre rapidement menée devait déjà être assez funeste.
Toutes les prévisions de l’armée, impatiente d’entamer les opérations, furent trompées. Le général Forey procéda avec une lenteur qui permit aux Juaristes d’organiser la défense, de lever des Indiens en masse, de faire appel aux contingents les plus éloignés du centre du territoire, de ravager à leur profit les haciendas des hauts plateaux, de brûler les provisions qu’ils ne pouvaient emporter, et enfin d’abriter Puebla derrière une double ceinture de remparts et de canons.
Cinq longs mois se passèrent ainsi en marches et en contre-marches pleines de fatigue. Jusqu’en avril 1863, l’armée française ne s’avança qu’à pas comptés, appauvrissant le pays par un séjour prolongé, et redoublant la confiance des libéraux par l'excès de ses précautions.
Ainsi, quand nous gravîmes les Cumbres, l’ennemi avait fait le vide devant nos colonnes sur le plateau d’Anahuac. La région était dévastée et presque stérile. Les terres chaudes avaient décimé notre effectif, et il fallut aller demander aux Etats-Unis et à la Havane les grains nécessaires aux hommes et aux animaux. Des sommes considérables furent consacrées par les intendances à l’achat de mulets demandés à l’étranger, tandis qu’ils abondaient tout à l’heure devant nos avant-postes, et une grosse quantité d’avoines, importées de New-York, restèrent en partie, faute de moyens de transport pour les plateaux, à croupir sur les quais de la Vera-Cruz, inondés par l’eau de mer, jusqu’au jour où, ne pouvant les utiliser, on se décida à les -réexpédier en France, où elles arrivèrent à moitié avariées. Une opération de remonte fut aussi tentée à Tampico, et chaque cheval ramené à la Vera-Cruz par nos cavaliers d’Afrique, après évaluation des dépenses, revenait au prix moyen de 25,000 fr. Il est vrai que l’opération avait coûté une canonnière, la Lance, perdue sur la barre du fleuve. Tels furent les fruits de la temporisation.
Enfin, la viUe des Anges apparut à nos yeux comme la terre promise. Il fallut commencer un siège en règle. Le même système qui avait prévalu jusque-là dans la direction des opérations militaires fut appliqué à l’investissement de la place. On écarta toute idée d’un assaut, qui certes, après quelques travaux d’approche et de reconnaissance, eût pu être tenté contre les Mexicains, si on s’était d’abord attaqué à la ville, pour faire tomber les forts de Guadaïupe et de Loreto uniquement par la famine et la soif. Plus tard, la prise du Pénitencier nous donna un instant les clefs de la ville; car déjà les as-
saillants avaient pénétré dans les quadres , d’où on pouvait foncer sur la cathédrale qui servait de réduit au général Ortega. Les assiégés, poussés la baïonnette dans les reins, étaient ébranlés et se débandaient sous la panique. L’ordre fut donné de se retirer et de quitter des positions déjà prises, dont la conservation paraissait trop en l’air et trop périlleuse. Et, depuis cette sanglante soirée, les Français durent se résigner à attaquer et à enlever successivement chaque nuit des pâtés de maisons, chèrement achetés, perdus et repris, procédant méthodiquement, s’arrêtant devant une limite fixée à l’avance à l’élan des troupes, indiquant ainsi clairement à l’ennemi sur quel point devait se porter l’attaque du lendemain, lui laissant toujours dix-huit heures de répit pour doubler ses lignes de barricades et pour percer ses meurtrières, à l’abri desquelles, invisible, il fusillait nos soldats s’avançant dans les ténèbres la poitrine découverte.
Grâce à ce système, condamné par les hommes du métier réputés pour leur expérience, cet affreux siège dura trois jours de plus que celui de Saragosse, et, sans l’heureuse attaque du fort de Totimehuacan, qui fit tomber la place, on se préparait à subir les pluies d’hivernage en face des retranchements de Puebla. Le cerro San-Juan, où était installé le quartier général français, s’était déjà couvert de baraques en bois et de cahutes en terre destinées aux troupes. Ce ne fut que pendant le siège, après la tranchée ouverte, qu’on s’aperçut de l’insuffisance de nos canons, et on dut envoyer le commandant Bruat chercher à bord de la flotte ses pièces rayées de gros calibre.
Après la capitulation de Puebla, peu s’en fallut, sans
l’insistance des généraux divisionnaires, qu’on ajournât la marche sur Mexico. C’était se préparer de gaieté de cœur à un second siège, car Mexico s’était déjà entouré d’ouvrages qu’on commençait à armer. Prise à l’improviste, la capitale ne fit aucune résistance,
Si le général Forey, par la rapidité de sa marche, eût évité le siège de Puebla, la face des choses eût peut-être changé au Mexique. Grâce à nos retards, l’esprit de résistance s’était développé dans la République et avait eu le temps de gagner toutes les provinces qui, depuis, s’étaient prononcées pour l’autorité présidentielle. Les capitales d’Etats, qui allaient devenir autant de foyers d’insurrection, fussent demeurées tranquilles, faute de concert entre elles, et la France, dès les premiers jours de 1863, entrant en maîtresse dans Mexico, eût conquis toute liberté pour s’allier franchement aux séparatistes du Sud, qui, de leur côté, gagnaient encore du terrain.
Malgré les fleurs et les pétards semés sur la route du général Forey entrant à Mexico, l’enthousiasme fut factice. Ce qui eût dû, avant tout, frapper un commandement attentif, c’est que Juarez n’avait pas été chassé par la population de la capitale. Le chef de l’Etat cédait la place à la force, mais sans compromis. Dans sa retraite, il emportait le pouvoir républicain, mais il ne le laissait pas tomber de ses mains. Il était courbé, mais il n’abdiquait pas. Il avait l’entêtement du droit. Ce fut pendant cinq ans le secret de la force d’inertie ou de la résistance du vieil Indien, se retirant de bourgade en bourgade, sans jamais trouver un traître ou un assassin sur sa route.
La troisième phase de l’expédition date de l’entrée du corps expéditionnaire dans la capitale du Mexique, (juillet 1863). Elle comprend deux périodes bien distinctes, pendant lesquelles les deux généraux en chef français qui se sûccédèrent suivirent une ligne de conduite diamétralement opposée. Ce manque d’unité de vues dans le commandement militaire et politique était la conséquence forcée d’un programme non avoué à l’origine; aussi fut-il la cause de mesures dangereuses, impolitiques, et de revirements qui excitèrent la méfiance de l’opinion publique la plus favorablement disposée pour l’intervention. Le feu sacré de notre armée même s’était fort attiédi; car son bon sens ne s’était pas mépris longtemps sur la valeur des hommes et des choses, qu’elle avait pu juger, à mesure qu’elle pénétrait plus avant dans l’intérieur du pays.
A notre action militaire, à laquelle Mexico avait été assigné comme terme glorieux, allait succéder l'organisation politique de la nation, dont le gouvernement régulier venait de s’évanouir devant nos enseignes. Cette tâche incombait au général Forey, aidé du concours du ministre de France, M. Dubois de Saligny. Le moment était arrivé de déchirer le dernier voile. Sur l’invitation de M. de Saligny, après une entrevue à la légation, Almonte, le général Marquez et le licenciado Aguilar, posèrent du premier coup la candidature de l’archiduc Maximilien sous le patronage des cléricaux. Une junia de notables fut convoquée dans la capitale par le général Forey pour se prononcer sur le choix de la forme du gouvernement futur. Ses suffrages devaient décider des destinées du
Mexique. Les notables étaient appelés à délibérer en paix, à l’ombre de notre drapeau.
L’empressement des principaux personnages de la capitale à se rendre à la junta fut peu marqué. La parole française leur inspirait une trop médiocre confiance. Nos procédés de la veille n’étaient pas faits, il faut le reconnaître, pour les. encourager à se compromettre ouvertement dans une réunion, à la sortie de laquelle tous leurs noms pouvaient être inscrits sur les listes de Sylla. Pendant les marches et les contremarches auxquelles s’étaient livrées nos colonnes, avant de camper sous Puebla, les besoins de ravitaillement et de remonte avaient conduit nos armes dans les centres les plus riches et les plus populeux. C’est ainsi qu’on était entré à San-Andres, à Tehuacan, qu’on avait même débarqué à Tampico, en invitant les habitants et les bourgades voisines à livrer grains et animaux. Les Mexicains de ces villes n’avaient consenti aux transactions demandées que sur la promesse formelle que les troupes françaises n’évacueraient pas leurs cités, signalées désormais à la vindicte des libéraux, ou qu’on y laisserait garnison suffisante. Puis, un matin, ils s’étaient réveillés seuls, brusquement prévenus du départ de nos colonnes. Ils avaient dû fuir ou rester à la merci des Juaristes, qui les avaient fusillés ou pendus. Nous avions donc été précédés à Mexico d’un fâcheux • renom. De plus, les haciendas des notables, disséminées dans les provinces limitrophes de Mexico, étaient menacées, en cas d’infidélité de leurs propriétaires, de devenir la proie de l’ennemi, prêt à exercer sa vengeance. Or, nous ne pouvions les préserver efficacement.
Néanmoins, malgré de regrettables abstentions, un
fantôme 1 de junta s’organisa, tint séance et vota au bruit du canon qui annonçait la naissance de l’Empire. Le licenciado Aguilar avait lu un remarquable rapport, plein de bonnes intentions , qui concluait à la monarchie et proposait d’offrir la couronne à l’archiduc Maximilien.
Une commission, dont l’auteur de ce rapport fut nommé membre, fut désignée pour se rendre au château de Miramar, en passant par Paris et par Rome, porteur de l’acte solennel et d’un sceptre impérial.
Cette page d’histoire fut peu digne de la France qui y a attaché son nom; elle devait un autre hommage au suffrage universel. Il faut avoir assisté à cet épisode de l’intervention pour pouvoir le juger à sa valeur. Cette séance mémorable de la junta restera comme un exemple regrettable d’outrage fait à la vérité. Non pas qu’une partie de l’assemblée, avide de repos et de sécurité, n’eût réellement jeté les yeux sur un prince dont les vertus pouvaient être d’un grand stimulant pour le Mexique, mais cette assemblée n’avait ni mandat ni caractère suffisant pour engager le pays entier. Qu’étaient donc devenues les déclarations de notre ministre des affaires étrangères à lord Cowley? «Aucun gouvernement ne sera imposé au peuple mexicain!»
Pendant que les commissaires, encouragés par le cabinet des Tuileries, cherchaient à vaincre, à Miramar, les hésitations du frère de l’empereur d’Autriche, chez • qui le siège de Puebla et la froideur de l’Angleterre avaient fait naître de justes préventions, le général Forey adressait aux Mexicains rebelles qui tenaient la campagne
1 On dut payer les habits de certains notables , comme nous avions déjà payé les fleurs jetées sous les pas des Français, à leur entrée dans Mexico.
un dernier appel à la concorde. Par malheur, cédant aux influences cléricales, il lançait en même temps un bando aussi impolitique que barbare et odieux. Ce bcmdo prononçait la confiscation des biens de tous les partisans libéraux qui ne déposeraient pas les armes. C’était donner le droit de représailles à Juarez. A l’honneur du gou- * vernement français, cet injuste décret fut désavoué à Paris et rapporté à Mexico. En attendant l’acceptation définitive de l’archiduc, un conseil de régence fut institué dans la capitale: il était composé de trois Mexicains, Almonte, le général Salas et l’archevêque de Mexico. Almonte en était le président; le choix de ce dernier était heureux quoiqu’il se fût montré jadis ardent républicain.
Maximilien avait le cœur trop haut placé pour se rendre, malgré les insistances de notre gouvernement, impatient d’établir un ordre de choses, à un appel aussi entaché de précipitation que celui de la Junta. M. Drouyn de Lhuys, qui avait succédé à M. Thouvenel aux affaires étrangères, dut se résigner, quoique la politique impériale eût assigné d’abord Mexico comme terme aux opérations militaires, à écrire ces lignes au général en chef, à la date du 17 août 1863: «Nous ne saurions considérer les votes de l'assemblée de Mexico que comme un premier indice des dispositions du pays »
C’était là le signal d’une nouvelle campagne, destinée «à recueillir les suffrages des villes de l'intérieur .» On reconnaissait s’être trop hâté, ne pas avoir assez compté avec l’esprit public, et surtout avec la délicatesse du futur souverain qui demandait un suffrage sincère. On allait donc, cette fois encore, en dépit des promesses faites à la tribune française, en dehors de toutes prévisions, courir de nouvelles aventures et entamer une
troisième série de sacrifices coûteux. On n’était plus maître de la situation; il fallait glisser sur la pente où on s’était engagé. Pourtant c’était l’heure de méditer l’état de choses, et, malgré les répugnances manifestées par M. Rouher, de traiter avec Juarez vaincu, pour se retirer en vainqueur.
Au mois d’octobre 1863, le général Bazaine recevait le commandement suprême des mains du général Forey, promu maréchal, et rappelé en France, ainsi que les pouvoirs dévolus à M. de Saligny, qui ne tardait pas, à son tour, à suivre le vainqueur de Puebla.
Le général Bazaine prit les rênes des affaires à une heure critique. Les contingents juaristes se reformaient dans l’intérieur et devenaient menaçants; les bandits infestaient les routes et les environs de la capitale; les tendances cléricales du maréchal Forey avaient éloigné les libéraux honnêtes prêts à se rallier dans l’espoir qu’un souffle généreux s’était élevé de France pour éteindre la discorde; qu’une fois l’honneur des armes satisfait, le droit ne serait pas méconnu, et que, sans acception de partis, tout homme de bonne volonté serait appelé à donner librement son avis sur les affaires publiques. Le clergé, d’autre part, annonçait déjà que Maximilien s’était engagé, vis-à-vis du Pape, à lui restituer les biens de mainmorte, et jetait l’alarme parmi les nombreux détenteurs nationaux et étrangers des immeubles vendus. L’archevêque de Mexico, membre du conseil de régence, ne contribuait pas peu, par ses intrigues et son caractère remuant, à accréditer ces bruits fâcheux de l’autorité de sa parole.
La question religieuse était le véritable nœud de la question politique qui, depuis six ans, avait armé les
Mexicains les uns contre les autres. Les biens ecclésiastiques étaient si considérables au Mexique, qu’ils immobilisaient une valeur d’un milliard environ. Cet immense capital appartenait légitimement en partie à l’Eglise; mais la captation et les abus d’autorité n’avaient pas été étrangers à cette accumulation de richesses si contraire à l’esprit de renoncement Le gouvernement de Juarez, obéissant au progrès qui repousse les biens de mainmorte, avait eu le grave tort de ne pas agir avec modération, de ne pas laisser aux établissements de bienfaisance, de charité et d’éducation, les ressources nécessaires à leur existence, de dépouiller l’Eglise des splendeurs du culte, et de ne pas pourvoir dès le début, par un concordat, à la situation du clergé; de plus, les ventes des immeubles ecclésiastiques avaient été scandaleuses, et il importait aux intérêts du trésor comme à la dignité de l’Etat d’opérer la révision des contrats. Ce fut sur ce terrain de conciliation que le nouveau commandant en chef, qui avait compris sagement tout le danger qu’il y aurait à revenir sur le passé dans une plus large mesure, entreprit de rallier les hommes de bonne volonté. Cette ligne de conduite avait d’autant plus de chances de succès que le général Bazaine arrivait au premier commandement précédé d’une réputation de bravoure très sympathique, même aux Mexicains, qui n’étaient pas indifférents à sa bonhomie accueillante et pleine de finesse. Ces derniers étaient surtout flattés d’entendre le général en chef français parler la langue espagnole, qu’il avait apprise durant la dernière guerre d’Espagne.
Quelques coups de main vigoureusement menés contre des bandes de pillards ne tardèrent pas à ramener la confiance dans Mexico et les bourgades voisines. Ils fai-
saient bien augurer de la rapidité avec laquelle serait conduite, après les pluies, l'expédition qui se préparait pour repousser de l’intérieur les Juaristes et permettre aux provinces centrales de choisir un nouveau gouvernement. Malheureusement le conseil de régence donnait déjà le spectacle d’une division fâcheuse, à laquelle le général dut mettre un terme pour ne pas laisser sur ses derrières, pendant qu'il opérerait militairement, des ferments de discorde. La dissolution de la Régence fut mise en question; elle fut repoussée par le général luimême, qui sentait que cet acte de vigueur pourrait jeter du discrédit sur l'origine des pouvoirs de Maximilien, et serait infailliblement exploité par les partisans de Juarez. Le président du conseil de régence, homme sage et désintéressé, dévoué à son pays, dont il avait mal compris les aspirations, parce qu’il lui supposait des vertus dont il est incapable, marchait dans la route tracée par le général Bazaine. Le second membre du conseil, Salas, vieillard inoffensif, l'y suivait comme son ombre. Mais l’archevêque de Mexico, qui avait su capter la confiance des Tuileries, contrecarrait de parti pris toutes les décisions salutaires, en colorant ses actes d’opposition systématique des nuances les plus douces. Le général, usant de la même tactique et d’accord avec Almonte, sans éclat, sans secousse, avec une habile politesse, lui fit comprendre qu’il cessait de fait d’appartenir au conseil de régence. Mexico ne s’en aperçut que par la disparition du poste d’honneur affecté au palais épiscopal.
Cette fâcheuse influence de M* 1 La Bastida une fois écartée, dès les premiers jours de novembre 1863, notre armée, dispersée à l’avance en vue d’un mouvement en-
veloppant, reçut le signal de s’ébranler dans plusieurs directions convergentes. Les généraux juaristes Uraga, Doblado, Negrete et Comonfort avaient reformé des corps d’armée pour la défense de la République. En six semaines, l’ennemi était culbuté par la rapidité de notre marche. Le drapeau franco-mexicain sillonnait tous les hauts plateaux, depuis Morelia jusqu’à San- Luis, villes que Marquez et Mejia conquéraient brillamment à la future couronne; depuis Mexico jusqu’à Guadalajara où le général Bazaine, après six semaines de courses à vol d’oiseau, entrait sans coup férir. Les lauriers de San- Lorenzo étaient encore verts. Partout à son approche l’ennemi lâchait pied. Ce fut une campagne toute de vitesse, de l’avis général, heureusement conçue, promptement terminée. Toutes les villes de l’intérieur, où nous reçûmes un accueil glacial, sauf à Léon, se prononcèrent peu à peu pour l’archiduc (dont plusieurs ignoraient même le nom), avec la même facilité qu’elles se seraient déclarées pour un autre candidat que nous aurions appuyé du même déploiement de forces. Au mois de février 1864, le général Bazaine rentrait de nuit avec sa seule escorte dans la capitale, surprise d’un si rapide retour. Sa présence y était nécessaire pour contre-balancer les intrigues du parti clérical et de l’archevêque, qui avait jugé convenable d’excommunier pendant son absence l’armée française. Ce prélat en fut quitte pour lui donner publiquement sa bénédiction.
Jamais depuis 1821, date de son indépendance, des terres chaudes de l’Océan à celles du Pacifique, le Mexique n'avait joui d’un calme pareil à celui qu’il éprouva pendant les quatre mois qui suivirent cette campagne dans l’intérieur. Il y eut un moment de réaction Maximilikx. I. 3
favorable aux idées d’ordre et de bien-être qu’apportait avec elle l’année française. Maximilien ne pouvait choisir un moment plus propice pour inaugurer son règne, s’il voulait rester sourd aux conseils de sa propre famille. Le général Bazaine avait fait beaucoup pour sa couronne.
Le 28 mai 1864, à la grande joie du cabinet des Tuileries, qui avait craint un instant, par suite des résistances de l’archiduc, de voir s’écrouler l'échafaudage qu’il avait élevé si laborieusement, les nouveaux souverains débarquèrent à la Vera-Cruz. On sait qu’ils y furent mal reçus. Cette ville de négoce habituée aux gros bénéfices et aux dilapidations des douanes devait voir avec peine inaugurer une ère nouvelle qui s’annonçait morale et honnête. Isolés au débarquement, les souverains firent leur entrée àMexico, suivis de toute une race qui leur faisait brillant cortège. C’était là le vrai peuple qui eût sauvé et soutenu l’Empereur, s’il l’eût connu et apprécié l
A la voix du clergé, qui se flattait que le passage de Maximilien par la capitale du Saint-Siège avait assuré gain de cause à ses injustes prétentions, les Indiens s’étaient levés en masse, déjà dévoués, mais attentifs, avides de voir tomber des lèvres impériales une promesse de liberté et de réhabilitation: ils s’en retournèrent désespérés dans leurs pauvres ranchos.
Dès l’arrivée de Maximilien, un véritable parti impérialiste, sincère, plein d’enthousiasme, séduit par le charme personnel de leurs Majestés, se forma spontanément et librement. Il y eut une heure où l’Empire, quoique la tâche s’annonçât difficile et périlleuse, eut des chances sérieuses d’avenir. C’était une heure inespérée pour le Mexique. Ni le prince, ni les sujets ne surent en profiter. Malgré les efforts d’une compagne pleine d’illusions,
plus tard cruellement perdues et douloureusement payées, dont le nom laissera une trace lumineuse dans ce malheureux pays, Maximilien, qui n’osait pas ce qu’il voulait, a commis des fautes nombreuses, parce qu’avec son caractère chevaleresque et indécis, il a persisté à se croire assis sur un trôné d’Europe. Il a succombé sous le budget dont le mirage l’avait ébloui du haut de son palais de Miramar. Sous son sceptre débonnaire, toutes les mauvaises passions, avec leurs appétits, ont repris le dessus. Il oubliait que la trahison circule dans le sang du Mexique. Il fallait aux Mexicains un Louis XI ou un Cromwell, marchant droit à son but, songeant au pays avant de penser aux individus. Ce n’est pas armé du Bulletin des lois qu’il pouvait conquérir son royaume, mais bien, toujours en selle, l’épée au côté. Il fallait parler aux yeux avant de s’adresser aux cœurs. L’Empire s’est atrophié faute de concentration, parce qu’il a voulu tout entreprendre en un joui*. On civilise cent lieues carrées, où on peut appeler les bras, l'industrie et les bienfaits de la sécurité, mais on ne civilise pas des déserts ouverts à tous les vents. Aussi l’armée française s’est-elle usée glorieusement dans ces immensités, sans profit pour la couronne dont elle eût désiré la prospérité, ne fût-ce que par patriotisme, pour voir justifier les immenses sacrifices d’hommes et d’argent engloutis dans ce gouffre Mexicain. Car Juarez, on doit s’y attendre, roulera avec le Mexique dans l’abîme que l'intervention a creusé à jamais entre les deux partis. Peut-être que, livré à lui seul, grâce à un instinct de conservation, ce pays encore dans l’enfance aurait pu se moraliser et se développer à l’école du malheur. La France ne s’est pas faite en un jour. Combien de siècles
lui a-t-il fallu depuis Charlemagne pour secouer la barbarie et le fanatisme, enfin pour s’organiser, et au prix de quelles convulsions? Nous sommes trop oublieux de l'histoire.
L’opinion publique s’est douloureusement émue de la discorde qui a éclaté la dernière année entre l’autorité impériale du Mexique et le commandement français. II n’y a pas lieu de s’en étonner, s’il est vrai que des instructions émanées de Paris, et remontant déjà à une année, prescrivaient d’obtenir de Maximilien une abdication presque forcée. Mais nous nous refusons à ajouter foi à un pareil bruit, dont la réalité serait si douloureuse. Cependant, il faut confesser que d’abord notre gouvernement a failli à ses engagements, en retirant ses troupes d’un seul coup et avant le délai fixé, devant les menaces des Etats-Unis; il laissait ainsi Maximilien brusquement désarmé. Il avait commis une faute en promettant la prolongation de son intervention qui devait cesser dès l’entrée dans Mexico; il en avait commis une nouvelle, en ne tenant pas sa parole. Malgré cela, le maréchal eût bien mérité de l’Europe en assumant sous sa responsabilité une mesure de rigueur exceptionnelle, qui eût soulevé des clameurs, mais qui eût été sanctionnée par la raison et l’humanité. Lorsque Maximilien, éperdu, s’est rendu à Orizaba pour rentrer en Europe, obéissant ainsi à l’appel suppliant de l’Impératrice désabusée, il s’est rejeté dans la mêlée parce que les cléricaux lui avaient offert des secours trompeurs en soldats et en millions. A ce moment suprême, où le prince généreux se laissait pousser par son honneur dans un précipice entr’ouvert sous ses pas, évident pour tous les yeux, il eût été généreux d’enlever de vive force le com-
pagnon de notre fortune devenue mauvaise et de le rendre malgré lui à l’Autriche et à une princesse digne de tous les respects que mérite une grande infortune. On eût évité à Juarez et à l’Europe une lamentable catastrophe, qui a fait crier toutes les fibres humaines, jusqu’à imposer silence au langage de la froide raison. Triste dénouement de ce grand drame, dont les pages sont sanglantes! Le 19 juin, sur le eerro de la Campana qui domine Queretaro, Maximilien a péri à sept heures du matin sous les halles qui frappaient en même temps ses généraux, Miramon, ancien Président de la République, et Mejia, le premier général du Mexique, mort fidèle à son parti. Il y avait juste dix ans que le colonel Mejia entrait en triomphateur à Queretaro! Marquez, qui défendait Mexico, a capitulé le 21. «Le 27 juin,» annonce le Moniteur lui-même, «Vera-Cruz a été occupée sans désordres, et les troupes étrangères ont pu s’embarquer sans être inquiétées. » Les libéraux n’ont donc pas commis les excès qu’on redoutait, et, en trois mois, l’autorité de Juarez, réputée impuissante, s’est affirmée de nouveau sur tous les points du territoire mexicain. Il faut aujourd’hui reconnaître que ce gouvernement fugitif disposait de la majorité de l’opinion publique, puisqu’il a su trouver une armée du jour où nos soldats ont cessé de prendre part à la lutte. Là, à défaut d’autres griefs, serait la condamnation de cette longue expédition, que la liberté de la presse française aurait certainement modérée, sinon empêchée.
Maximilien est tombé sous le coup du décret d’octobre 1865 qu’il avait signé et lancé contre tout homme pris les armes à la main, décret qui répugnait à sa nature généreuse, mais issu fatalement des flancs de la guerre
civile. En vertu de ce terrible décret, les généraux réguliers Arteaga et Salazar furent passés par les armes. La violence appelle les représailles! Le cœur se serre à cette pensée poignante que le condamné de sang royal n’a pas eu la consolation d’échanger un dernier regard avec son auguste compagne; les adieux suprêmes des deux généraux juaristes ne sont pas moins touchants. Qu’une sainte pitié jette le même crêpe funèbre sur ces trois tombes, où reposent assurément les victimes de grands sentiments. Maximilien a payé de son sang sa confiance dans l’appui de notre gouvernement, son dévouement stérile, mais sincère, à son peuple d’adoption; Arteaga et Salazar sont tombés en soldats disputant le sol national à l’invasion. Juarez a certes perdu une grande occasion d’étonner l’Europe par un acte de clémence, signe caractéristique des forts, qui l’eût réconcilié avec les cours de l’Europe; mais, à coup sûr, cet acte de clémence n’eût pas sauvé la vie à Maximilien, et l’eût coûtée à Juarez. Qui connaît le pays, et ses passions sauvages arrivées ces derniers temps au paroxysme, n’en peut douter un instant.
Aujourd’hui où nous possédons les documents relatifs à la dernière année du*règne de l’empereur du Mexique, nous allons en tracer l’histoire, et, à l’aide de certitudes, imposer silence aux commentaires. La discipline repoussait ce soupçon que le maréchal de France honoré à juste titre de la confiance de l’Empereur jusqu’au terme de l’évacuation, et dont les actes, pendan
cette dernière période, ont donné lieu à mille appréciations diverses, eût fait exécuter d’autres ordres que ceux qui émanaient directement du souverain. Il importait donc fort à la dignité de notre gouvernement de démontrer, dans des publications plus sérieuses que les paroles de M. Rouher, que, dans l’espoir de réorganiser à la hâte un nouvel ordre de choses et en vue de prévenir les désordres profonds qui allaient succéder à notre évacuation, il n’avait pas conspiré la chute de Maximilien après avoir conspiré son élévation. Puisqu’il a gardé le silence, nous voulons dire la vérité. Cette étude historique a surtout pour but de préciser et d’attribuer à chacun des acteurs de ce drame sanglant, qui a pour titre «l’Intervention française, » la part de responsabilité qui doit lui incomber. Celle qui concerne finalement Maximilien, et qui va se dégager de ce nouvel examen des événements accomplis, expliquera devant le tribunal de l’histoire les fautes et les malheurs de cet infortuné souverain. En effet, en présence de nombreux documents d’une incontestable authenticité, deux points principaux vont, dès *
le début du règne impérial, apparaître à travers le voile que nous allons déchirer, et grandiront à l’horizon mexicain jusqu’au dénouement fatal. D’une part, se révéleront la versatilité, l’indécision et l’aveuglement de Maximilien, animé pourtant des plus généreux sentiments, qu’il scellera volontairement de son sang royal, après avoir été surpris par le brusque abandon de notre gouvernement; de l’autre, éclateront la rude franchise, la loyauté soutenue et le dévoûment du concours apporté au second empereur du Mexique par le commandement militaire français.
Four bien comprendre la marche des événements qui
ont signalé la dernière période mexicaine depuis 1866 jusqu’à 1867, il n’est pas sans intérêt de jeter un rapide coup d’œil en arrière sur la conduite de la politique des cabinets Français et Mexicain.
Du jour où le gouvernement français invita l’archiduc Maximilien à monter sur le trône que la fameuse junta des notables lui avait élevé à Mexico sous l’égide de notre drapeau, l’empereur Napoléon III, qui se flattait d’avoir atteint son premier but, la régénération du Mexique par l'influence de la race latine , jugea l’heure favorable pour exiger les satisfactions dues aux intérêts de nos nationaux. Ce fut à cet effet, qu’après l’acceptation de l’archiduc, qui eut lieu le 10 avril 1864, fut conclu le traité de Miramar, «destiné en même temps à régler le passé et à nous investir des avantages conquis par nos armes. Par cette convention, la France s’était obligée à maintenir au Mexique des forces militaires dans des conditions déterminées. Le nouveau souverain s’engageait en retour à payer, aux termes et d’après les modes indiqués, les frais de cette occupation; il s’engageait, en outre, à nous rembourser les dépenses de l’expédition, et à indemniser les Français dont les souffrances l’avaient provoquée.»
Ce programme officiel était donc net, exempt de toute équivoque. Maximilien en comprenait d’avance l’entière portée. Il allait régner au Mexique et gouverner avec l’appui de la France, et, en échange de cette protection, il promettait de faire honneur aux engagements qu’il avait souscrits envers notre pays. De son côté, l’empereur Napoléon, pour prix de sacrifices militaires passés et futurs, obtenait le droit de poursuivre le remboursement des indemnités stipulées par le traité de Miraïnar
et de provoquer dans un délai de trois mois l’examen sérieux des créances de nos nationaux, tout en faisant preuve de modération. Il devait donc compter sur le concours du jeune prince dont l’ambition surexcitée et favorisée par ses armes avait rêvé et trouvé une couronne.
Malgré sa mobilité d’esprit, Maximilien possédait un caractère entier. Déjà, pendant la régence instituée à Mexico , il donna lui-même , de son château de Miramar, l’impulsion qu’il croyait nécessaire pour préparer son avènement au trône. A peine eut -il accepté provisoirement la couronne (3 octobre 1863) qu’il en prit effectivement possession, quoiqu’à distance; il envoya, dès cette époque, des instructions précises à M. Almonte, président de la régence; plus tard même, après qu’en signant le traité de Miramar, il l’eut nommé lieutenant de l’empire, il continua de lui signifier de loin ses volontés, et il faut reconnaître que du premier coup ces dernières se révélèrent, sinon vraiment ennemies, du moins peu soucieuses des intérêts français; car, dans l’intervalle de six semaines qui s’écoulèrent entre l’acceptation définitive de Maximilien et son débarquemeut au Mexique (29 mai 1864), le marquis de Montholon, ministre de France à Mexico, qui avait mission de presser le régent d’aviser au règlement des créances françaises, vint se heurter alors contre cette réponse évasive de M. Almonte: «Je ne puis rien: il faut que je prenne les ordres de Sa Majesté, qui est à Miramar, et que je consulte M. Gutierrez de Estrada, qui se trouve à Rome.» Il était étrange que le cabinet mexicain, qui depuis longtemps déjà puisait ses inspirations en Europe, n’eût encore rien arrêté, même de préliminaire, au sujet d’une ques-
tion urgente, déjà mûrement débattue entre les deux souverains, et qui tenait en suspens de nombreux interets !
A peine l’Empereur eut-il touché le sol de sa nouvelle patrie, qu’oubliant la gratitude (faute trop souvent reprochée aux princes), il écarta la plupart des personnages du parti dit conservateur ou clérical, qui avaient aidé l'intervention, et s'empressa de constituer un ministère avec des éléments hostiles au nom français, se disant parti national, persuadé qu’il paraîtrait de bonne politique de répudier dès l’origine, aux yeux de son peuple, une trop grande communauté d’action avec notre gouvernement. C’est ainsi que le parti militant, qui avait tenu la campagne en arborant le premier le drapeau
impérial fut décimé par des éliminations presque bru-
taies. Le colonel de gendarmerie La Peiia, de Tulancingo, qui avait rendu de sérieux et périlleux services, fut méconnu, ainsi que les chefs Galvez et Argueyes. Les premiers généraux furent peu à peu écartés, exilés en Europe ou frappés de discrédit: l’éloignement du fidèle Mejia lui -même, resté plus tard le seul véritable ami de la mauvaise fortune, fut mis en question. L’armée, les préfectures et les gardes rurales se recrutèrent d’hommes perfides, qui préparèrent en secret la défection et neutralisèrent les efforts de nos troupes dès le principe des opérations.
Pourtant, le général en chef Bazaine, se renfermant strictement dans son rôle militaire, n’avait pas perdu de temps et n'avait ralenti en rien les mesures favorables au nouveau régime, dont il avait préparé le succès depuis dix mois. Continuant l’œuvre du maréchal Forey qui, dès l’entrée de nos régiments à Mexico, avait pres-
crit la restauration de l’arsenal et de la fonderie de canons de Chapultepec, il avait apporté tous ses soins à l’armement de la capitale et de ses abords; il avait étendu ces mêmes mesures défensives aux capitales des Etats de l'intérieur occupées par nos forces et par les troupes mexicaines. A son arrivée dans la première ville de la république, l’armée française avait trouvé le service de l’artillerie entièrement désorganisé, le matériel délabré et hors d’état de fonctionner, les magasins au pillage, l’arsenal sans un outil, les machines en partie démontées, en partie livrées à des particuliers en remboursement de leurs créances contre le gouvernement. L'outillage de la fonderie avait disparu et la eapsulerie ne pouvait rien pour la fabrication.
Quatre cents ouvriers français, en quelques mois, avaient réorganisé tous les ateliers de Molino del Rey remis en pleine activité, et fournissaient munitions, armes et matériel aux diverses places fortes ainsi qu’aux colonnes mobiles opérant avec l’armée. Pendant l’hiver de 1863 à 1864, cinquante bouches à feu étaient mises en batterie sur les fortifications de Mexico. Quinze mille fusils, apportés de tous les coins du territoire soumis, étaient distribués aux troupes mexicaines ainsi qu’aux centres de population désireux de s’armer pour la défense de leurs foyers contre les bandes de partisans. Les deux divisions de Mejia et Marquez, dont les cadres avaient été épurés et réconfortés, avaient repris la campagne avec des soldats bien payés, habillés à neuf et régulièrement équipés.
Un des premiers actes de Maximilien fut de charger le général en chef Bazaine, en qui il avait une haute confiance, de la reconstruction du système militaire, qu’il
était urgent de mettre en rapport avec les vrais besoins et les ressources présumées de l’empire. C’était une tâche difficile, qui exigeait un esprit de suite et d’unité soutenu, si on voulait assurer un succès durable. Jaloux de répondre avec franchise à l’appel de l’empereur, le général lui fit connaître le même jour les dispositions militaires qu’il allait prendre pour la pacification du pays; mais, en même temps, il lui parla un langage net, qui ne devait lui laisser aucun doute sur le véritable rôle de l’action française. Plusieurs villes avaient déjà supplié Maximilien, par l’organe de leurs préfets politiques ou de leurs chefs supérieurs, de leur accorder l’appui permanent des garnisons françaises. C’était un devoir de prémunir dès l’origine le souverain contre de pareilles tendances, qui devaient forcément, si elles étaient encouragées, accroître l’inertie des populations et l’égoïsme local. Assurées d’avance de leur sécurité à l’ombre de notre drapeau, elles se seraient habituées à une tutelle désastreuse, qui aurait eu pour résultat certain d’enlever à notre armée disséminée sur tous les points du territoire les moyens d’opérer en forces compactes et en temps opportun. Le seul système efficace pour relever et entretenir le moral des habitants consistait à faire sillonner le pays par des colonnes mobiles, qui, rayonnant dans tous les sens en se donnant la main, prêteraient appui aux villes et aux haciendas , leur fourniraient des armes et les aideraient même à installer leurs moyens de défense. Tel était le plan que le général en chef adoptait:
... Mexico, 4 juillet 1864.
Sire,
J’ai l’honneur d’informer Votre Majesté que je crois le
moment venu de faire parcourir par des colonnes mobiles le pays montagneux, compris entre Tulancingo, Zacuatilpan, Llanos de Apam, Perote et Jalapa, et qui s’étend au Nord jusqu’à Huexutla et à l’Est jusqu’à Tampico.
Ce pâté montagneux divisé en plusieurs Sierras, d’un difficile accès, est peuplé de centres assez importants. Des bandes nombreuses infestent la Sierra, mettent à rançon les populations, gênent les communications et sèment le désordre et l’inquiétude dans ce pays où elles entretiennent l’anarchie. Mon intention serait de faire partir de Mexico une colonne légère française d’environ 600 hommes de toutes arme3, de Pachuca une seconde moins forte, et enfin de Jalapa et plus tard de Perote, une troisième colonne de troupes mixtes.
Ces colonnes mobiles traversant la Sierra dans tous les sens refouleront les dissidents, donneront aux populations le temps de s’armer et de s’organiser pour la défense, et relèveront leur moral trop facilement abattu.
Mais il n’est pas possible de constituer des garnisons permanentes françaises. C’est ici le lieu d’exposer à Votre Majesté la fâcheuse tendance qu’ont toutes les populations de ne se croire en sûreté qu’à l’abri de nos baionnettes. Chaque fois que nos troupes se sont présentées dans une localité et y ont séjourné quelque temps, soit par suite des nécessités de la guerre, soit pour faciliter aux habitants les moyens de s’organiser, d’établir quelques travaux de défense, de construire un réduit, etc., il m’a fallu lutter contre les demandes incessantes des autorités locales, qui déclaraient que le départ des troupes serait le signal de représailles cruelles de la part de leurs ennemis, auxquels les habitants ne sauraient résister.
Je ne puis accéder à toutes ces demandes, parce qu’il n’est point possible de disséminer l’armée et de lui enlever ainsi sa principale force, la cohésion, et surtout parce qu’il m’a paru indispensable que les populations s’habituassent à compter sur leurs propres moyens, et non à s’endormir dans une sécurité factice, due à la présence de nos soldats.
Yotre Majesté a déjà reçu de nombreuses demandes de garnisons. Les préfets politiques, les commandants supérieurs eux-mêmes ont représenté à l’Empereur la nécessité de faire telle ou telle opération militaire dans le rayon de leur action, chacun ne voyant ainsi que la portion du territoire qu’il a dans les mains.
Mais le commandement en chef tient seul les fils de cette trame compliquée et peut seul juger, non seulement de l’opportunité du moment où une opération peut être entreprise, mais encore de la convenance qu’il y a à combiner tous les mouvements, de façon à arriver à un résultat certain et à ne rien compromettre nulle part.
J’ai cru de mon devoir de prémunir Votre Majesté contre ces tendances dues à un sentiment de zèle exagéré et d’égoïsme local et même contre la timidité des populations qui ne manqueront pas d’envoyer des adresses et des délégués pour obtenir des garnisons.
L’exemple de Talancingo, celui de Chapa de Nota et de quelques autres villes qui ont été armées par nos soins, qui se sont retranchées et qui se sont organisées pour la défense, prouvent qu’avec de la bonne volonté et avec de l’énergie les populations doivent suffire à la défense des villes de leur territoire. Je n’épargnerai rien pour développer ces deux sentiments et pour inspirer de la confiance en eux-mêmes aux habitants des villes et des haciendas. Je leur fournirai des armes et les aiderai dans l’installation de leurs moyens de défense; mais il ne me sera point possible de leur laisser des garnisons.
Le rôle des colonnes mobiles est de remplacer ces garnisons. Leur effet est bien plus puissant, et le moral de la troupe étant toujours en raison directe des effectifs, la discipline et l’esprit militaire ne souffriront ainsi aucune atteinte. Bazaine.
L’empereur approuva l’exposé de ce plan, qui était le fruit d’une expérience acquise, et aussitôt des colonnes légères furent lancées à travers le pays rebelle, qui
s’étend de Tulancingo à la Huasteca, jusqu’aux rives du Panuco, pâté montagneux et boisé, aux gorges et aux pentes abruptes et aux pitons escarpés, connu sous le nom de Sierras.
On s’occupa dès lors activement de la réorganisation de l’armée mexicaine, massée à ce moment en deux grosses divisions: celle du général Marquez opérant dans le Michoacan, au sud de Mexico, et celle du général Mejia, qui avait pris position au nord, dans la ville de San Luis, enlevée hardiment à l’année libérale après un combat sanglant. Pendant plusieurs mois, des commissions permanentes poursuivirent la révision des brevets des officiers de tous grades. En présence d’états-majors et de cadres excessifs, ruineux pour le trésor national, cette mesure était impérieuse; elle souleva des tempêtes et fut le germe de défections inévitables, parce que .bon nombre de généraux et de colonels s’étaient improvisés tels de leur propre autorité, à la tête de bandes recrutées pour exercer la rapine sur les grandes routes. Tendant ce temps, la moitié de l’armée franco -mexicaine s’ébranlait aussi vers le Nord. L’ordre était parti du quartier général français, impatient d’affirmer l’autorité de Maximilien, d’entreprendre une sérieuse campagne pour refouler jusqu’à la frontière américaine Juarez et son gouvernement, installés dans la capitale du Nuevo Leon, à deux cents lieues environ de Mexico. Quoique pourchassé, toujours vaincu, le président de la République mexicaine restait inébranlable, résolu à ne pas laisser tomber son mandat légal.
Pour prix de leurs services, certains chefs de notre ^armée se voyaient déjà calomniés auprès du souverain, et les ministres, jaloux de notre influence méritée, se
faisaient en haut lieu les interprètes de plaintes passionnées, émanant de plusieurs préfets politiques hostiles, qu’ils avaient eu soin de nommer eux -mêmes dans les provinces, pour se ménager une chance de salut dans l’avenir. Au mois de septembre 1864, les délations, portées aux oreilles de l’impératrice Charlotte, dont le caractère ardent pouvait s’en affecter, redoublèrent d’acrimonie. Le général en chef, prévenu, n’hésita pas à en référer à l’impératrice elle -même, et lui dénonça loyalement ces intrigues des hauts fonctionnaires comme aussi fâcheuses pour les intérêts de la couronne que pour notre propre dignité.
Mexico, 24 septembre 1864.
A S. M. V Impératrice,
Madame,
Le Général en chef signale de nouveau à Sa Majesté les plaintes qu’il a eu plusieurs fois à exprimer contre des rapports exagérés, pour ne pas dire mensongers, établis par des fonctionnaires haut placés dans l’administration.
Les commandants militaires n’agissent que sous la direction du général en chef. Les mesures exceptionnelles , les amendes imposées aux populations et même aux individus ont été appliquées par ordre et d’après les règles établies et dans un but qui ne saurait être désavoué par le commandement.
Ces agitations entretenues par l’esprit de parti sont consacrées par des évènements regrettables à tous égards et dont la responsabilité ne saurait être attribuée qu’aux agents dont la faiblesse ou l’incapacité pourraient être signalées sans trop de sévérité.
Les derniers faits accomplis à San Angel, où des bandits armés sont venus enlever, au centre de la ville, des armes et des munitions enfermées à l’aventure dans une maison non gardée, prouvent surabondamment que l’autorité civile ne
veille point et s’endort dans une sécurité déplorable, sinon dans une complicité coupable.
Les populations elles-mêmes dont le zèle et le dévoûment sont exaltés par certains fonctionnaires font constamment défaut au moment d’agir, et cela tient certainement au manque d’énergie et d’initiative de ceux qui, par leur position, devraient les engager, sinon les entraîner par leur exemple, à la résistance.
Les dernières nouvelles que je reçois de Zacuatilpan me dépeignent cette ville comme abandonnée par ses hahitants fuyant avec les bandes que poursuivent une poignée de nos soldats.
Cet état de choses est déplorable, et je ne saurais trop insister auprès de Votre Majesté pour qu’une circulaire fût adressée aux populations, répandue à profusion, afin d’engager chacun à rester chez soi, à défendre ses foyers ou tout au moins à ne pas les abandonner...
C’est avec le plus profond respect, Madame...
Bazaine.
Pièces en mains, il fut prouvé que nos commandants militaires n’avaient agi partout que d’après des ordres régulièrement exécutés et que leur conduite ne pouvait être qu’approuvée. Malheureusement, la fidélité des autorités impérialistes ne s’élevait pas à la hauteur de la droiture des officiers français. Là où celles-ci n’étaient pas complices de l’ennemi, elles s’endormaient dans une étrange sécurité, laissant même enlever, dans les bourgades voisines de Mexico, comme à San Angel, les armes et les munitions qui leur étaient confiées et qu’elles oubliaient de distribuer pour la défense.
Maximilien semblait 11e pas s’émouvoir de ces symptômes fâcheux. Venu de Miramar avec un bagage de lois arrêtées d’avance, qu’il appelait «ses statuts», imbu d’idées préconçues, il travaillait sans relâche sur le papier,
Maximilien. I. 4
édictant d’excellents décrets, qui s’arrêtaient à l’état de lettre morte entre les mains de ses ministres, réunissant et présidant de nombreuses commissions françaises dont les efforts étaient condamnés d'avance à la stérilité, faute d’une direction unique et vigoureuse. Car l’empereur, qui n’était pas armé pour la lutte d’une énergie soutenue, envisageait toutes les questions au point de vue théorique, sans poursuivre opiniâtrement leur mise à exécution. Il oubliait le tempérament et les habitudes de ses sujets, pour ne se souvenir que du caractère des fonctionnaires européens. Il ne s’apercevait pas qu’il devait être à la fois la tête et le bras de la nation. Pourtant ni les avis, ni même les remontrances ne lui étaient épargnés.
Dès l’abord, l’empereur n’avait pas compris que la race indienne n’était appelée à former le meilleur levain de régénération pour son peuple, qu’à la seule condition de devenir libre du péonage, et en même temps, propriétaire d’une partie du sol laissé à l’abandon par l’incurie de l’Etat. Pourtant le trône comptait un valeureux champion dans le général Mejia, Indien comme Juarez lui-même, comme le fameux Porfirio Diaz, le futur défenseur d’Oajaca. Ces individualités ne devaient-elles pas fixer l’attention de la couronne? Néanmoins, le quartier général se vit forcé d’appeler la sévérité de l’empereur sur les persécutions dont certains membres de cette caste digne d’intérêt étaient les victimes de la part des autorités mexicaines.
Mexico, 16 novembre 1864.
Sire!
J’ai reçu hier un nommé Manuel Medel sous -préfet et ex-commandant militaire de Tepeji de la Seda qui vient
. d’être destitué par M. Pardo , préfet politique du département de Puebla. Je ne connais Manuel Medel que par la réputation d’honnêteté et d’énergie qu’il s’est acquise dans le pays. S. E. le Maréchal Forey a cru devoir, à propos de la vigoureuse résistance qu’il a opposée aux Juaristes, nommer Manuel Medel chevalier de la Légion d’honneur. Medel est un Indien pur sang, au type enérgique et aux allures un peu timides cependant de cette race. Il proteste de son dévoûment à .l’Empire, de ses bonnes intentions et invoque son passé pour témoigner en faveur de ses principes.
Je ne sais quel motifs M. Pardo a pu avoir pour le destituer et j’en réfère à Votre Majesté qui, en écoutant un Berviteur, le seul Indien de la classe civile qui porte les insignes de la Légion d’honneur, pourra se convaincre de la vérité et apprécier les faits sous leur véritable jour
Bazaine.
Cet acte, commis au nom de l’empereur, avait refroidi bien des dévouements.
Les finances devaient être une question de vie ou de mort pour l’empire naissant. Du jour où il avait touché le sol mexicain, Maximilien aurait dû envisager froidement, sous toutes ses faces, le monstre qui devait le dévorer. Mais il avait apporté de bien grandes illusions sur la puissance financière de son pays d’adoption et sur ses ressources minières. Il avait cru que l’apparition du drapeau français flottant dans les villes éloignées du centre suffirait pour rétablir la circulation des forces vitales: et du haut de sa résidence de Chapultepec, où il allait enfouir prématurément de grosses sommes pour la restauration du palais et la construction d’une route destinée à le relier à la capitale, il n’apercevait pas au
nord et au sud ses propres troupes prêtes à manquer de solde et à se mutiner en présence de l’ennemi.
Six mois déjà s’étaient écoulés depuis l’inauguration de son règne que l’empereur recevait une note française, datée de la fin de novembre 1864, qui lui signalait des retards fort préjudiciables aux intérêts de son empire. Sur son désir, tout un service financier avait été appelé et envoyé de France. A l’issue d’une conférence où Maximilien avait réuni son ministre de la guerre, le secrétaire d’Etat des finances, et le maréchal Bazaine afin d’aviser aux mesures nécessaires, ce personnel avait été réparti dans le pays. A peine arrivés à Mexico, notre quartier général avait expédié ces agents pour les destinations respectives où ils allaient accomplir une mission de contrôle et de surveillance: à la même heure, il faisait rayonner dans les départements des circulaires adressées aux chefs militaires chargés de les seconder. De son côté, le ministre des finances avait promis formellement d’envoyer sans délai des instructions analogues aux directeurs de Vhacienda publique dans les provinces de l’empire déjà soumises. Kendus à leurs postes, les fonctionnaires français furent éconduits par les administrations locales: aucune disposition n’avait été assurée, comme le prouve la lettre du Maréchal à l’Empereur.
Mexico, 30 septembre 1864.
Sire.
Votre Majesté m’ayant autorisé, lors d’une conférence que j’ai eu l’honneur d’avoir avec elle, à réunir le Ministre de la guerre et le Sous-Secrétaire d’Etat des finances, pour convenir des instructions qui seraient adressées aux Comman-
dants Supérieurs et aux agents du Gouvernement Mexicain à propos de l’envoi dans les ports et dans les principales villes de l’intérieur, des agents du service financier qui se trouvaient à Mexico, j’ai pris mes dispositions immédiatement, adressé mes instructions et mes circulaires et fait partir les agents pour leurs destinations respectives.
J’ai fait savoir à M. le Sous-Secrétaire d’Etat des finances que les employés français étaient partis. Je lui ai envoyé copie des instructions remises à ces employés et aux commandants supérieurs appelés à les seconder dans leur mission, et j’ai insisté pour que, de son côté, M. le Sous-Secrétaire d’Etat envoyât également des instructions d’accord avec les miennes aux directeurs de YHacienda publique dans les divers départements de l’Empire.
Il m’a été répondu que cette question était à l'étude et qu'aucune solution n'avait encore été prise!
Je crains que les agents du service financier français ne se trouvent dans une fausse situation et qu’il leur soit impossible, faute d’un réglement et non pourvus d’une commision en règle, d’accomplir la mission de contrôle et de surveillance qu’ils sont appelés à remplir.
J’ai l’honneur de soumettre cette observation à la haute appréciation de Votre Majesté et de lui signaler ce retard qui sera certainement prejudiciable aux intérêts financiers du pays.
Bazainb.
C’est ainsi que les plus sages mesures étaient paralysées par l’inertie des conseillers du trône. Tandis que les ordres de l’empereur, si mal secondé, s’arrêtaient dans les cartons, un temps précieux s’écoulait. Les dilapidations douanières n’étaient pas reprimées et les impôts ne rentraient pas dans les caisses publiques. Maximilien eût mieux réussi en s’assurant par ses propres
yeux de l’exécution de ses volontés. Ne pouvait-il se porter, de sa personne, sur les points les plus importants où les obstacles lui étaient signalés chaque jour par nos rapports militaires? La présence d’un souverain est toujours éloquente et réchauffe le sentiment des masses. Par quel autre système Alexandre conquérait-il l’Asie en trois ans, imprimant à tout le pays un caractère qu’il n’a pas perdu depuis cette grande période? Mais le système allemand dominait avec toutes ses lenteurs. Pourtant, pour rester juste, il faut avouer que le climat mexicain avait déjà affecté la constitution de l’empereur, et, sous ces latitudes, le physique réagit cruellement sur le moral.
Dans les départements, les préfets politiques, choisis dans le sein du parti national, neutralisaient les efforts de nos colonnes mobiles. Outre ces fâcheuses tendances contre lesquelles Maximilien, mal guidé par les inspirations de son entourage, ne pouvait que lutter mollement, le ministère, mené par M. Eloïn, Belge en mission, attaché au service de l’impératrice Charlotte et dont l’influence a été désastreuse pour le règne, fournissait chaque jour de nouvelles preuves de son mauvais vouloir en tout ce qui touchait les intérêts français. Malgré les instances répétées du marquis de Montholon, la commission formée à Mexico pour discuter et apprécier les droits de nos réclamants se voyait sans cesse entravée par des incidents calculés. Sans la pression exercée sur lui par ses propres conseillers, Maximilien eût sans doute rempli ses engagements; mais sa résistance était, de Paris même, encouragée par les excitations de M. Hidalgo, dont les récriminations n’étaient pas sans influence à la cour des Tuileries, grâce à une auguste interven-
lion. Il faut dire aussi que les exigences françaises semblaient à bon droit exagérées à Maximilien et peu fondées en partie quant à la quotité afférente aux bons usuraires du Suisse Jecker, naturalisé Français après les débuts de l’intervention.
Depuis cinq mois, il existait un point en litige. Notre ministre à Mexico réclamait, sans l’obtenir, un intérêt en faveur des créances sujettes à révision. Si cette révision était équitable, il y avait justice aussi à compenser par un intérêt les retards apportés au réglement, et on ne pouvait vouloir que nos compatriotes fussent moins bien traités au point de vue du taux légal que les créanciers ordinaires de l’Etat. Ce ne fut que le 9 décembre 1864 que M. Ramirez, ministre d’Etat et des affaires étrangères, écrivit au marquis de Montholon «que son souverain, tout en étant convaincu que la justice se trouvait entièrement de son côté , mais pour éviter de troubler Vaccord avec l’Empereur des Français, donnait l’ordre par le packet à M. Hidalgo, son ministre à Paris, de reconnaître qu’un intérêt était désormais assuré aux créances sujettes à révision.»
Vers la même époque, les nouvelles de la pacification des provinces centrales, opérée par nos armes, parvenaient au quartier général. La situation militaire des parages sillonnés par l’année franco-mexicaine apparaissait excellente. Au nord, le général de Castagny, à la tête d’une division française, le général Mejia, suivi de sa division mexicaine, et la contre -guérilla française 1 s’avançaient parallèlement sur une largeur de 150 lieues
1 Voir les livraisons des 15 octobre 1865, 1 er et 15 février 1866 de la Revue des deux Mondes. « La contre-guerilla française au Mexique : combats des terres chaudes. »
de pays, par une marche de front, et refoulaient l’ennemi jusqu’à la frontière des Etats-Unis. Sur l’autre face, le général Douay venait de pousser, de concert avec Marquez, une pointe brillante jusqu’à Colima, capitale de l’Etat situé sur le versant du Pacifique, et le colonel de Pothier, prenant à revers l’armée d’Arteaga, l’avait rejetée derrière le Rio-Grande. Partout, matériel de guerre, pièces de campagne jetées dans les barrancas 1 , restaient aux mains des Français, et notre flotte appuyait les opérations avec succès par des débarquements sur les deux côtes du golfe et de l’Océan. Mais les armes mexicaines livrées à elles-mêmes s’annonçaient déjà moins heureuses. Le général Vicario, qui tenait la route du Sud au Pacifique, quoique prévenu depuis vingt jours par le général en chef que le mouvement du général Douay, qui opérait sur sa droite, devait infailliblement rejeter sur lui une partie des forces ennemies, n’avais pris aucune mesure défensive, et s’était vu forcé de battre en retraite. Pour protéger la ville de Cuernavaca, découverte par un échec des impérialistes, et dans le but de relever le pays déjà démoralisé, le maréchal Bazaine s’empressa d’envoyer une colonne vers les régions compromises.
Au début de l’année 1865, le commandement français avait largement accompli la tâche que l’empereur du Mexique avait confiée, depuis son débarquement (29 mai 1864), à son zèle et à son activité. Le pays s’était
1 Profonds ravins creusés par les pluies torrentielles.
apaisé et rentrait dans le calme. L’armée nationale avait été réorganisée sur les bases des projets que chacun de nos chefs d'armes, suivant sa spécialité, avait étudiés et proposés. Le territoire avait été partagé en neuf divisions militaires avec états-majors constitués et fonctionnant régulièrement. Tous les documents à l’appui avaient été remis entre les mains impériales. De plus, un registre du personnel administratif et politique, consciencieusement établi par nos commandants de colonnes, permettait un contrôle efficace des individus appelés à jouer un rôle dans les différentes branches des services. Le 26 janvier, l’empereur signait la loi organique de l’année, et deux mois après, une fois l’impulsion imprimée par les officiers français, il donnait décharge de sa mission à notre quartier général par une lettre conçue dans les termes les plus sympathiques.
Mexico, le 26 mare 1865.
Mon cher Maréchal.
J’ai confié, le 7 juillet de l’année dernière, à votre haute et savante direction la mission d’élaborer un projet d’organisation de l’armée Mexicaine. Les travaux que Votre Excellence m’a successivement adressés m’ont fourni des docu-
ments très utiles pour la loi organique de l’armée, que j’ai signée le 26 janvier de cette année.
Je remercie Votre Excellence du concours dévoué qu’elle m’a prêté dans cette circonstance et des nouveaux services qu’elle a rendus à mon pays en coopérant à cette œuvre.
La commission et les sous -commissions dont vous étiez président seront dissoutes, et le ministère de la Guerre récemment réorganisé pourra au moyen des réglements mis
en vigueur traiter les dernières questions qui n’auraient pas encore reçu de solution. Votre affectionné
Maximilien.
Désormais le ministre de la guerre devait traiter personnellement les questions qui restaient à résoudre. Maximilien, qui avait cru son conseil capable de diriger les .affaires que, dans le seul désir de diminuer l’autorité française, les ministres s’étaient efforcés de concentrer dans leurs mains, ne tarda pas à constater que le désordre se glissait de nouveau dans tous les rouages du service de la guerre. Les opérations graves en étaient même compromises. Des contingents désignés pour marcher sur Oajaca n’avaient pas bougé de leurs quartiers de Mexico.
Il faut rappeler ici que le maréchal Bazaine, grâce à un siège énergiquement conduit, venait d’enfermer dans la ville d’Oajaca et d’y faire capituler le général juariste Porfirio Diaz, ainsi que toute son armée. Ce chef libéral, qui avait soutenu vaillamment sa cause les armes à la main, avait droit à être traité en prisonnier de guerre et avec tous les égards dus aux vaincus. Le maréchal Forey affirmant au Sénat français, qu’il méritait d’être fusillé, commettait une erreur; car Porfirio Diaz, chef régulier d’un Etat dont il avait pour devoir de défendre la capitale, puisque son territoire n’avait jamais encore été foulé par l’armée française ou impérialiste, méritait uniquement d’être sévèrement interné ou plutôt banni à titre provisoire aux Antilles. C’est par des mesures de violence, qui ne distinguent même pas le véritable caractère d’un ennemi, qu’on provoque de terribles représailles!
Porfirio, conduit prisonnier à Puebla par l’armée française, avait été enfermé dans le fort de Guadalupe,
d’où toute évasion était impossible. Par ordre de l’empereur, il fut remis à la garde des Autrichiens, qui, après l’avoir fait redescendre dans la ville, le laissèrent s'échapper. Porfirio, fidèle à Juarez, reprit la campagne et renversa plus tard le trône impérial. Mais il faut dire qu’après les combats de Miahuatlan et de la Carbonera, il traita convenablement les prisonniers français, et facilita aussi l’échange des Autrichiens restés entre ses mains après la chute d’Oajaca retombé en son pouvoir. Tout porte à croire que l’Empereur lui-même, mû par un sentiment généreux, mais imprudent, avait prescrit de faciliter son évasion.
On s’aperçut bientôt que le ministre de la guerre faisait des déplacements de troupes, donnait des ordres directs à ses généraux, sans consulter ni aviser notre quartier général, et supprimait tacitement des postes volants placés, pour la sécurité des communications, sur la route de Mexico à Vera-Cruz, donnant ainsi libre carrière au brigandage, qui fit de nouvelles victimes.
Après un mois de direction mexicaine, l’empereur, désabusé, prit le parti de confier à de meilleures mains la surveillance de son armée. Un général français 1 fut mis à sa disposition; l’influence de M. Eloïn l’emporta. Le 5 mai 1865, l’empereur se décida à investir de ce commandement le général autrichien, comte de Thün. Ce fut pendant son séjour à .l’hacienda de Jalapilla. Là, il arrêta lui-même le plan d’une nouvelle organisation militaire, appelant àPuebla pour la formation d’une brigade une partie des troupes stationnées à Toluca, Ario, Jalapa, Morelia et Mexico.
1 Ce général, rappelé en France, attendit vainement la décision de Maximilien et fut forcé de partir après un mois de retard inutile.
Hacienda de Jalapilla, 5 mai 1865- Mon cher Maréchal.
Partageant l’opinion de Votre Excellence qu’il faut poursuivre activement l’organisation de l’armée et n’ayant pas trouvé un général Français ou Mexicain qui eût voulu ou qui aurait pu s’en charger, je me suis décidé à la confier au général Comte de Thun.
La première disposition à prendre est la réunion des forces nécessaires pour former une brigade. J’invite Votre Excellence à donner ses ordres pour que les corps ci-nommés se rendent à Puebla, endroit que je désigné pour l’organisation.
Le bataillon de l’Empereur, stationné à Toluca.
Le 3 e bataillon de ligne, stationné à Ario.
La compagnie du Génie, stationnée à Ario.
Les fractions des bataillons stationnés à Jalapa et à Morelia.
Le régiment de cavalerie de l’Impératrice, en réunissant tous les détachements qui se trouvent dans différents endroits.
J’ai choisi ces troupes comme les moins nécessaires pour le moment dans les endroits qu'elle occupent.
A la suite des impressions de mon voyage et m’occupant sérieusement des affaires militaires, je reviens à la nécessité d’une prompte et bonne organisation de la gendarmerie.
Il nous faut avant tout un bon chef connaissant à fond l’admirable organisation de votre gendarmerie, et un petit cadre d’officiers et de sous-officiers qui puissent seconder leur chef dans cette organisation si difficile et toute nouvelle pour ce pays.
Je crois qu’il faudra commencer par former une force peu nombreuse, qui occupera la capitale et ses environs et qui formera le premier noyau d’une organisation progressive.
Maximilizm.
Cette lettre du 5 mai, par laquelle Maximilien donnait l’ordre de dégarnir de troupes la ville de Morelia et ses environs, prouve que le souverain agissait spontanément et que le Maréchal, comme chef de son armée, n’était pas indépendant. De plus, elle combat victorieusement un exposé militaire, émané de Maximilien à la même époque et reproduit dans une récente publication intitulée «Za Cour de Borne et l'Empereur Maximilien .»
« La ville de Morelia est entourée d’ennemis, disent
ces notes impériales; le point le plus
brûlant est d’assurer les grandes villes On
a ruiné le trésor public; le pauvre pays doit payer les troupes françaises. »
On a peine à s’expliquer cet aperçu du pays. L’armée française, comme toute notre marine, peut attester que précisément à cette époque, elle occupait toutes les villes d’Etat et les principaux ports du Mexique. Nous ne savons pas qu’elle ait cédé jamais la place aux libéraux vainqueurs. Seule, la capitale de l’État de Guanajato, ainsi nommée, avait été confiée aux armes Mexicaines, parce qu’elle était couverte sur ses quatre faces par un cordon de places fortifiées, défendues par nous, qui servait de barrière aux incursions de l’ennemi. D’autre part, Oajaca venait de succomber sous la belle attaque de siège dirigée par le maréchal Bazaine en personne
Quant au trésor ruiné par la solde de nos troupes, l’infortuné souverain ne pouvait se plaindre des sommes que la France coûtait au Mexique, puisqu’en ceignant la couronne si imprudemment acceptée, il avait signé librement l’article 10 du traité de Miraraar, stipulant que la dépense de chaque soldat français par an s’élèverait à mille francs, à la charge du Mexique.
Mais disons la vérité. Les notes impériales, destinées à quelques feuilles publiques d’Europe, étaient souvent rédigées au secrétariat Impérial de manière à ce que, donnant un aperçu plus sombre de la situation, elles exerçassent une pression indirecte sur l’opinion publique et sur le cabinet français, trop porté à diminuer brusquement son effectif militaire, comme les évènements l’ont prouvé plus tard.
Il faut observer que ces modifications militaires, prescrites par l’Empereur Maximilien et répétées coup sur coup dans la distribution des forces, étaient peu faites pour donner de la solidité aux troupes, étonnées d’obéir à des chefs toujours nouveaux. De plus, le mélange des contingents auxiliaires austro-belges avec les troupes nationales qui les voyaient avec méfiance, parce qu’elles rappelaient trop l’origine étrangère du souverain, était une faute; car Puebla ressemblait à un vrai camp autrichien. A côté du ministre de la guerre, Maximilien eut encore le tort de créer un cabinet militaire, institution qu’il avait importée de son pays, et de décréter la formation d’une section de la guerre, comprenant exclusivement les troupes austro-belges et s’administrant directement. Ces innovations ne tendaient à rien moins qu’à affaiblir l’unité du commandement et à enlever au maréchal, le seul commandant en chef en vertu de l’art. 6 du traité de Miramar (article que l’empereur eut besoin d’évoquer plus tard), une partie de l’autorité si nécessaire à la rapidité de l’exécution dans un pays aussi vaste et aussi agité que le Mexique. A la même date, Maximilien conçut l’heureuse idée de constituer un corps de gendarmerie sur le modèle de la gendarmerie française, destiné à occuper la capitale et ses environs, et
à s’étendre progressivement aux autres divisions militaires. Pour sa formation, il fit appel aux officiers et aux sous-officiers du corps expéditionnaire, qui ne tardèrent pas à y répondre. Un lieutenant-colonel français en reçut le commandement, mais ne tarda pas à le céder au colonel hollandais Tindal, appelé à ce poste par la volonté du souverain.
La général de Thün, investi d’une haute confance, chercha bientôt à s’affranchir de la direction française. Ces tendances étaient d’ailleurs inévitables, si on veut faire la part des susceptibilités nationales mises en jeu. Il faut reconnaître, d’un autre côté, que ce poste offrait de grandes difficultés; car le général autrichien ne trouva aucun concours chez ses subordonnés dans la hiérarchie ministérielle, et les officiers mexicains entravèrent sa bonne volonté par leur force d’inertie.
Si Maximilien a commis des fautes résultant surtout de son indécision, de sa mobilité d’esprit comme de son ignorance du caractère mexicain, l’histoire impartiale dira que son imprudente ambition avait accepté une tâche bien lourde, aussi grave au dedans qu’au dehors de l’empire, et on a le droit de se demander si tout autre à sa place se fût montré plus habile ou plus heureux.
Deux graves questions extérieures dont le nouveau règne avait forcément hérité pesaient de tout leur poids sur la situation intérieure du Mexique. D’abord le règlement des biens de mainmorte restait toujours en suspens. La cour de Rome n’avait pas encore consenti à se prononcer, et elle y paraissait d’autant moins disposée que l’empereur avait répudié le parti clérical, auquel il devait sa couronne. Ce revirement politique
avait médiocrement encouragé le pape à faire des concessions. Car l’espoir du Saint-Siège avait été, en aidant un archiduc autrichien à monter sur l’ancien trône espagnol, de faire rentrer ces pays lointains dans le giron de l’Eglise. D’un autre côté, les détenteurs des domaines du clergé se déclaraient impatients d’une solution favorable à leurs intérêts, dont la fraude, pour beaucoup, avait créé l’origine de propriété. Aussi employaient-ils tous les moyens pour presser les pas de l’empereur dans la voie qui devait le conduire à une rupture avec le Saint-Père. Les organes de la presse libérale, surtout à Puebla, soulevaient avec une violence intempestive une question qui exigeait d’autant plus de ménagements que le nonce du pape était attendu pour les négociations.
Restait la question américaine, qui n’était pas la moins pleine de périls. Les derniers événements survenus aux Etats-Unis et les mouvements menaçants du général juariste Negrete sur la frontière du nord de l’empire constituaient un danger prochain pour la sécurité de la couronne. On savait que les partisans de Juarez se remuaient et n’attendaient que la cessation des hostilités entre le nord et le sud de l’Amérique pour créer des difficultés à Maximilien. Grâce aux menées de Romero, le représentant accrédité du président de la République mexicaine, des enrôlements publics avaient été ouverts dans les principales villes de l’Union, et la presse faisait appel aux aventuriers, en les excitant à franchir la frontière.
C’est alors que Maximilien, dans l’espoir de désarmer les flibustiers et de faire cesser les enrôlements volontaires américains, conçut le projet, sans consulter le com-
mandement français, de se concilier l’appui, ou du moins la neutralité du cabinet de Washington par une secrète démarche. A cet effet, il dépêcha M. Arroyo, avec mission d’essayer des ouvertures dans ce sens. On se rappelle quel accueil fut réservé au mystérieux ambassadeur, qui fut éconduit par le cabinet républicain. En vérité, c’est le lieu de s’étonner que Maximilien, subissant une fâcheuse influence, ait pu céder à une pareille tentation. Le statu quo, avec son flibustérisme déguisé, n’était-il pas cent fois préférable à un échec d’influence qui ne pouvait manquer de devenir public et d’ébranler ceux-là mêmes qui doutaient encore des vrais sentiments des Etats-Unis? L’empereur du Mexique avait bien vite oublié cet important document diplomatique, qui n’avait pu échapper à son examen, et dont la forme, aussi bien que le fond, étaient si désobligeants pour le cabinet français:
M Seward à M. Dayton , ministre des États-Unis à Paris.
Washington, le 7 avril 1864.
Monsieur, je vous envoie copie d’une résolution passée à l'unanimité par la Chambre des représentants, le 4 de ce mois. Elle affirme l’opposition de ce corps éi la reconnaissance d'une monarchie au Mexique.
... Il est à peine nécessairé, après ce que je vous ai déjà écrit avec une entière franchise pour les informations de la France, de dire que cette résolution traduit sincèrement le sentiment unanime du peuple des États-Unis relativement au Mexique.
W. H. SEWAim.
Ainsi parlaient les fédéraux, à l’heure même où Richmond acclamait les victoires du général Lee et où les
Maximilien. I. f)
confédérés semblaient menaçants pour le président Lincoln. La question de principe était nettement posée. Il était temps encore de ne pas dire un éternel adieu aux jardins de Miramar et aux vagues aimées de l’Adriatique ! Quelques semaines après, au moment où la famille impériale naviguait dans les eaux de la Havane, le cap sur la Vera-Cruz, ne croisait-elle pas en mer le vaisseau qui emportait le représentant américain rappelé de Mexico par son gouvernement?
M. Seward à M. Dayton.
(Département d’État.) Washington, le 21 mai 1864.
Nous vous apprenons que M. Corwin, notre ministre plénipotentiaire au Mexique, est à la Havane, en route pour les États-Unis, où il revient en congé d'absence.
W. H. Seward.
Malgré l’intervention française, M. Corwin était demeuré à Mexico ; il ne s’éloignait qu’à l’arrivée des nouveaux souverains. Quelle espérance de réconciliation pouvait inspirer une pareille attitude, surtout après le désastre consommé des Sudistes? La plus simple prudence, la dignité surtout, interdisait toute démarche de M. Arroyo à la Maison-Blanche.
L’armée française avait déjà pris toutes ses dispositions pour repousser les attaques des flibustiers. Le colonel Jeanningros fortifiait bientôt la place de Monterey, et, par des ouvrages installés autour de Cadeyreta, couvrait le territoire avec des forces respectables, au cas où une irruption américaine eût été tentée. Plus haut, le général Brincourt surveillait la partie supérieure du fleuve
frontière, prêt à toute éventualité. Par malheur, le généra Cortina, qui commandait une partie des troupes échelonnées sur la partie basse du Rio Bravo, et qui était déjà fameux par ses trahisons, se prononça subitement contre l’empire, essayant ainsi de livrer le port important de Matamoros aux mains de Negrete, avec qui il s’était mis d’accord moyennant une forte somme d’argent. Quel aveuglement, malgré les avertissements répétés, avait donc poussé Maximilien, six mois auparavant, à faire grâce à Cortina, général de rencontre, pillard aussi lâche qu’effréné, bloqué dans Matamoros sans espoir de retraite et forcé de se rendre à merci après mille exactions! Plus encore, pourquoi l’avoir élevé le même jour au grade de général régulier, chargé d’un commandement actif sur la frontière et dans la ville qu’il venait de dépouiller sans pudeur? Maximilien avait cru faire acte de bonne politique et désarmer ainsi par sa clémence les autres dissidents! Negrete se jeta aussitôt sur Matamoros; mais ses contingents furent contraints de se débander devant le débarquement à Bagdad de notre marine, venue au secours de Mejia, qui tenait dans la place.
Le signal de la révolte était donné. Le gouvernement impérial avait prescrit de remettre à une de ses brigades le département de Tamaulipas péniblement conquis par la contre-guérilla française. Deux mois après, cette province était entièrement reperdue, et la capitale du Nuevo Leon, Monterey, que les autorités mexicaines, en dépit de toutes les recommandations de notre quartier général, n’avaient pas mise en état de défense, succombait aussi sous les attaques du parti rebelle. Dans le courant de
mai, le maréchal dut ordonner de reprendre l’offensive sur tous les points envahis et de s’en emparer de nouveau.
Tous ces déchirements intérieurs pouvaient encore s’apaiser si la cour de Mexico avait osé à temps couper le mal dans sa racine, c’est-à-dire se mettre à l’abri des flibustiers en s’en faisant des sujets et des défenseurs; elle eût ainsi déjoué les manœuvres de M. Seward. Une chance favorable à une pareille tentative venait de se présenter. A la tin de mai 1865, le général confédéré Slaugter, qui commandait à Brownsville, sur la rive du Rio Bravo opposée à celle de Matamoros, à la nouvelle des désastres des Sudistes, hésita s’il déposerait les armes ou s'il franchirait la frontière mexicaine avec ses 25,000 partisans, qui paraissaient disposés à demander asile à l’empereur, à la condition d’obtenir des concessions de terrains dans les départements nord-ouest. Cette invasion de colons, autorisée par le droit international, était une bonne fortune pour le Mexique; car ces groupes coloniaux, placés en avant-garde le long du fleuve-frontière, devaient arrêter un jour l’invasion des Yankees essayant de faire irruption du Texas. Des négociations, à ce sujet, furent ouvertes; il n’y avait pas de temps à perdre pour se mettre en mesure de faire face à des éventualités menaçantes. L’envoi à Matamoros d’un commissaire impérial muni de pouvoirs spéciaux pouvait, à ce moment, ne pas éveiller les susceptibilités des Etats du Nord, qui, dans leur désir de vaincre les séparatistes, auraient vu avec plaisir la cessation des hostilités du général Slaugter, et Lincoln aurait pu fermer les yeux sur le passage des 25,000 confédérés dans le territoire voisin comme sujets mexicains. Le Maréchal s’empressa d’appeler l’attention
de Maximilien sur cette question d’une si haute importance pour l’avenir de la monarchie.
Sire!
Mexico, 29 mai 1865.
Les derniers évènements survenus aux Etats -unis et les mouvements du général Negrete sur la frontière du Nord de l’Empire me font un devoir de placer sous les yeux de Votre Majesté la situation actuelle, telle que je la comprends, en appelant la haute attention de l’Empereur sur certaines éventualités qui, pour ne pas constituer un danger imminent, n’en sont pas moins d’une haute importance.
Il est hors de doute aujourd’hui que les agents du parti Juariste se remuent et cherchent à créer à l’empire mexicain des embarras et des difficultés que la cessation des hostilités entre le Nord et le Sud des Etats-Unis semble rendre inévitables.
Les enrôlements publics ouverts dans les villes principales de l’Union et les appels que la presse américaine fait aux émigrants pour le Mexique prouvent surabondamment les menées d’un parti qui fait bon marché de la nationalité mexicaine et montrent que les sympathies du peuple américain, dont l’esprit d’aventure n’est malheureusement que trop connu, sont toutes en faveur de ce parti.
Votre Majesté, n’a rien à redouter pour le moment, toutes mes dispositions sont prises pour repousser lès bandes de flibustiers qui tenteraient d’envahir le sud de l’Empire.
La tentative avortée du général Negrete qui peut s’expliquer par l’espoir qu’il avait de se voir soutenir par ces bandes armées n’a abouti à rien. Elle a prouvé seulement que la conversion de certains hommes et entr’autres, celle de Cortina, n’etait que fictive et le rôle odieux joué par ce dernier le rend à tout jamais indigne de la clémence de Votre Majesté.
Elle a fait voir que la morale de quelques autres chefs,
n’était pas à la hauteur de la confiance dont ils étaient investis, et enfin elle m'a fait reconnaître que mes ordres en ce qui concernait la mise en état de défense des places occupées par l'armée mexicaine n'etaient point exécutés.
Monterey a succombé sous ses défenseurs parce qu’aucune de mes recommandations n’avait été suivie.
La retraite de Negrete devant la résistance qu’il a rencontrée à Matamoros et à la nouvelle du débarquement des troupes françaises à Bagdad indique assez le peu de confiance que ce chef juariste avait dans ses troupes et autorise les suppositions que j’ai eu l’honneur d’émettre plus haut.
Le Maréchal énumérait ensuite les ordres qu’il avait donnés, détaillant à Sa Majesté les mouvements qu’il faisait exécuter, les travaux dont on s’occupait, et les marches concertées pour reprendre la ville de Monterey, reconquérir l’Etat du Tamaulipas, et disperser ou bloquer les dissidents; puis il abordait la question des confédérés:
J’ai l’honneur de le répéter à Votre Majesté : toutes mes dispositions sont prises pour parer aux premières éventualités.
Il est possible que le général confédéré Slaughter qui commande à Brownsville, apprenant les désastres de son parti et la capture par les fédéraux du président Jefferson Davis, dépose les armes comme l’ont fait les autres généraux sudistes, mais il n’est pas improbable non plus que la proximité du territoire mexicain l’engage à venir sur la rive droite du fleuve chercher un refuge avec son corps désarmé sur un territoire ami.
Le droit international autorise parfaitement l’asile donné à une armée battue dans ces conditions. Après le désarmement préalable du corps d’armée sudiste, ne serait -il pas possible
de former entre Monterey et le Saltillo et sur les terrains qui appartiennent à l’Etat, dans ces contrées, ou même sur ceux de M r Sanchez Navarro , des groupes coloniaux qui formeraient ainsi un premier obstacle aux envahissements des flibustiers. Il y aurait à s’entendre avec M r Sanchez Navarro ....
Le Maréchal ne se dissimulait ni les inconvénients ni le danger d’une pareille mesure: mais il y avait intérêt à se créer des alliés américains. Au milieu d’inextricables embarras que l’apathie générale des Mexicains ne devait pas résoudre, il fallait agir. Il jugeait si bien la situation et il connaissait à ce point les Etats-Unis et la nécessité de ménager les susceptibilités de l’orgueil Yankee vis-à-vis de la monarchie, qu’il continuait:
Je signale cette éventualité à Votre Majesté afin qu’elle veuille bien donner à l’avance les instructions qu’elle jugera les plus propres à répondre aux évènements.
L’envoi d’un commissaire impérial à Matamoros me parait d’une nécessité urgente et je me permettrai de faire observer à Votre Majesté qu’un commissaire civil, muni de pouvoirs politiques, me semble plus apte à remplir une mission de ce côté qu’un commissaire militaire, puisque le général Mejia y a acquis une certaine influence sous ce rapport.
L’esprit irritable des Yankees pourrait à la nouvelle de l’asile accordé au corps d’armée du général Slaughter créer de nouveaux et sérieux embarras.
Je n’admets guère l’éventualité de la résistance désespérée des dernières forces du Sud dans le Texas; l’issue ne saurait en être douteuse ni tardive.
Cependant, comme il faut tout prévoir, cette éventualité serait la plus dangereuse pour la frontière du Nord du Mexique. Les armées américaines envahissant le Texas amè-
neraient aux portes de l’empire un redoutable voisinage et plus que jamais il serait indispensable d’avoir à Matamoros un agent sur le dévoûment duquel Votre Majesté pût compter.
Le général en chef terminait en affirmant qu'il était certain de faire face aux événements, mais il suppliait l’Empereur de ne négliger aucune mesure salutaire pour l’avenir. Car, quoique l’armée française fut alors maîtresse de toutes les positions, l’armée mexicaine était appelée à la remplacer successivement. Le maréchal prévoyait bien aussi les défections des Impérialistes.
11 n’y a pas de temps à perdre pour vous mettre partout et parfaitement en mesure de répondre aux éventualités, et j’ose prier Votre Majesté d’excuser mon insistance en faveur des motifs qui la dictent. Bazaine.
Les futurs immigrants demandaient à être reçus comme citoyens, en acceptant toutes les charges légales; ils s’engageaient à se débander avant leur entrée, et leurs armes ne devaient leur être rendues que plus tard, pour la défense de leurs foyers contre les incursions des Indiens libres. Leur agent secret, que nous ne voulons nommer, par crainte de le compromettre, se rendit «à Mexico, et, selon la décision impériale, il se prépara à traiter de leur entrée dans l’empire, ou à annoncer leur reddition aux Etats-Unis. Une demi-mesure fut proposée par le cabinet de Mexico: on parla de considérer d’abord les 25,000 confédérés comme prisonniers. Le mécontentement des partisans fut profond, et les négociations furent tout à coup interrompues par la capture de Jefferson Davis. Il n’y avait plus rien à espérer des Etats du Nord triomphants et, cette fois encore, une chance de succès s’évanouit.
l)e quelque côté des Etats-Unis que dût pencher la
victoire décisive, Maximilien n’ignorait pourtant pas qu’il y avait danger pour sa politique à ne pas s’attacher sans délai ce corps d’armée confédéré; car il avait été avisé que, dans les premiers jours du mois de février, une conférence avait eu lieu à Hampton-Roads, sur la rivière James, entre les plénipotentiaires rebelles et le président Lincoln. Dans cette entrevue, qui s’était annoncée fort cordiale, Stephens, au nom du président Jefferson Davis, déjà aux abois, avait réclamé la reconnaissance temporaire d’une fédération du Sud, en attendant l’heure far vorable pour la reconstruction de l’Union. Dans cette attente, le Sud uni au Nord s’engageait à famé triompher la doctrine Monroë, en affranchissant le Mexique de l’occupation française, et en enlevant le Canada à la domination de l'Angleterre. C’est ainsi que les confédérés prétendaient se venger de la ruine de secrètes espérances encouragées, dès l’origine de la lutte, par le cabinet des Tuileries qui, après leur avoir reconnu le caractère de belligérants, les avait ensuite abandonnés. Il y aurait donc eu pour la dynastie mexicaine un puissant intérêt à neutraliser ce revirement hostile par une prompte entente avec les soldats de Slaughter.
Cet échec fut sensible à notre quai-fier général, qui se félicitait de la venue de ce renfort considérable, nécessaire pour la pacification compromise. Tout périclitait alors dans les mains mexicaines. Le maréchal n’hésita pas, sur ces entrefaites, à indiquer franchement à l’empereur la nécessité de grands commandements, qui devaient d’abord être exercés par les généraux français, l’éclairant par écrit sur la gravité de la situation. Il le suppliait de ne négliger aucune précaution. Nous avions déjà établi une ligne télégraphique de Vera-Cruz à Mexico.
Il était aussi urgent de relier le nord à la capitale par un télégraphe qui aboutit au moins jusqu’à San Luis, et, pour ne pas en retarder l’exécution, les officiers et les soldats français furent chargés de le construire en marchant. En dépit de la grande distance, cette ligne ne tarda pas à fonctionner, dès l’arrivée des fils et des appareils.
Malgré des revers et des défections sensibles, malgré de nombreux tiraillements dans l’armée austro-belgemexicaine, inséparables du contact de tant d’éléments militaires hétérogènes, malgré les intrigues de palais, la concorde régnait entière à cette époque entre les Majestés mexicaines et le maréchal. Maximilien même, qui rendait hommage à la loyauté et à la puissance du concours que lui prêtait notre commandement, sentant bien aussi que c’était de ce dernier seul qu’il tirait la force nécessaire pour fonder et pour organiser, n’avait pas peu contribué à l’union du maréchal avec une famille du pays, d’origine espagnole, puissante plutôt par ses attaches que par une fortune aujourd’hui compromise. En effet, la famille des la Peiia avait fourni à la magistrature comme à l’année des généraux et des avocats distingués. En 1833, l’oncle de la future maréchale, le général Pedrazza, avait été élevé à la dignité de président de la république, et sa propre tante s’était même vue choisie comme demoiselle d’honneur par l’Impératrice Iturbide.
A l’exemple du sultan, qui avait généreusement récompensé le duc de Malakoff après la chute de Sébastopol, la famille souveraine, à l’occasion de son mariage, constitua une riche dot à la maréchale, voulant ainsi manifester hautement ses sentiments de gratitude pour l’armée
française en l’honorant dans la personne de son général en chef. La lettre impériale, déposée aux archives de Mexico et jointe à l’acte de donation, était ainsi conçue 1 :
Mexico, 26 juin 1865.
Mon cher maréchal Bazaine,
Voulant vous donner une preuve d’amitié personnelle ainsi que de reconnaissance pour les services rendus à notre patrie, et profitant de l’occasion de votre mariage, donnons à la maréchale Bazaine le palais de Buena-Vista, y compris le jardin et le mobilier, sous la réserve que, le jour où voua retournerez en Europe; ou, si pour tout autre motif, vous ne vouliez plus rester en possession du dit palais pour la maréchale Bazaine, la nation reprendra le domaine, le gouvernement s’obligeant en pareil cas à donner à la maréchale Bazaine comme dot la somme de cent mille piastres.
Votre très-affectionné.
Maximilien.
Castillo. — Almonte.
On sait que, quelques semaines après son entrée solennelle à Mexico, Maximilien avait adressé à son ministre, Velasquez de Léon, un remarquable programme financier et administratif, embrassant les différentes branches des deux services. Ce manifeste contenait en germes toutes les intentions du souverain, qui, à coup
1 Ce domaine , aujourd’hui entre les mains du pouvoir républicain, est resté sans valeur pour la maréchale, l’empereur Maximilien ayant généreusement offert, au moment de l’évacuation, de rembourser les 500,000 fr. sur sa fortune particulière, et son offre ayant été naturellement déclinée par un maréchal de France, qui avait déjà refusé de la munificence impériale, dont le président du conseil, M. Lacunza, avait été l’interprète, le titre de duc de Mexico et de riches propriétés situées dans le Zongolica.
sûr, avait apporté au Mexique un sentiment fort élevé de sa mission réparatrice. Les impôts, les douanes, les emprunts, les voies ferrées, les lignes télégraphiques, les grands travaux, le service postal, l’unité des poids et mesures, le contrôle des fonds publics, y étaient discutés avec un grand sens, et la création des commissions nécessaires y était ordonnée. Quant à la colonisation, voici en quels termes s’exprimait la volonté impériale: «Après avoir adopté une base pour les impôts ordinaires, la commission s’occupera des ventes de terrains vagues. L’étendue et la valeur de ces terrains ne peuvent être déterminées, faute de renseignements. Dans cette situation, la colonisation du pays par des familles industrieuses ne saurait encore être entreprise et favorisée. La commission nous soumettra le règlement et le plan qui paraîtront le plus propres à réunir des éléments d'information exacte.»
En traçant ces instructions, Maximilien oubliait que, sous son sceptre se réunissaient six millions environ d’indiens, race sobre, industrieuse et amie du travail, qui, avant (l’être réduite à l'esclavage par l'aristocratie conquérante, et exploitée par le clergé mexicain, étonnaient Cortez par leur civilisation non moins magnifique que la cour de Montézuma. La vainqueur espagnol n’envoyait-il pas à Charles-Quint un vaisseau chargé des plus curieuses productions des arts mexicains, échappées au premier pillage de ses soldats? «Les peintures en plumes, les bijoux ciselés dans l’or et l’argent, et les ustensiles, écrivait-il à son souverain, sont merveilleux.» Il est vrai que ces hommes simples méprisaient encore les métaux comme monnaie, puisqu’ils n’employaient dans leurs échanges que la noix de cacao. La déposition de
Robertson, décrivant la découverte de l’Amérique, d’après les manuscrits de Cortez et d’Herrera, est assez éloquente. «Les progrès des sujets de Montézuma dans la civilisation se montrent non -seulement dans tous les points essentiels à toute société bien ordonnée, mais encore dans divers objets de police intérieure qu’on peut regarder comme d’une moindre importance. L'établissement de courriers publics (piétons, puisque la race chevaline y était inconnue), postés de distance en distance pour faire passer les nouvelles d’une partie de l’empire à l’autre, était une invention ingénieuse de police, que ne possédait à cette époque aucun Etat de l’Europe. La situation de la capitale sur un lac, avec les chaussées et les digues fort longues qui servaient d’avenues à ses différents quartiers, avait demandé une adresse et un travail qu’on ne pouvait trouver que chez un peuple civilisé. On peut faire la même réflexion sur la structure des aqueducs, composés d'argile mêlée de. mortier, par lesquels ils avaient amené un cours d’eau douce d’une distance fort considérable. Le long des chaussées, il y avait des tuyaux de la grosseur d’un bœuf. Un certain nombre d’hommes, employés régulièrement à nettoyer les rues, à les éclairer par des feux allumés en différentes places, et à ,y faire la garde pendant la nuit, montraient encore un degré d’attention pour la tranquillité publique que les nations polies n'ont acquis que fort tard.»
Nous croyons que le Mexique gagnerait peut-être à faire retour à son âge de fer. Quoi qu’il en soit, les amère -neveux de ces barbares ne méritaient- ils pas un meilleur sort que celui qui les attache à la glèbe et qui les condamne à l’office de bêtes de somme? Ce furent
eux qui firent brillant cortège à l’empereur Maximilien et à l’impératrice Charlotte, montant la route d’Orizaba à Mexico ; ils avaient exhumé tous leurs vieux ornements, restes d’une splendeur évanouie, pour faire honneur au descendant de Charles V. Maximilien, qui pouvait réparer le crime de son royal aïeul, commit la faute, en les congédiant de sa capitale, de ne pas renvoyer libres les vaincus du XVI e siècle. C’eût été royalement inaugurer son règne.
Ce ne fut qu’à la fin de septembre 1865, que, se ravisant, mais bien tard déjà, il rendit un décret qui prononçait l’émancipation des Indiens péones ainsi que l’exstinction de leurs dettes passées, dettes souvent usuraires et infâmes, qui frappaient de servage l’enfant encore dans le sein de sa mère. Cette mesure libérale et humaine restera à l’honneur de Maximilien; elle eût dû suffire pour désarmer ses juges de Queretaro! Malheureusement, elle était incomplète; c’était encore une demi -mesure sortie de la situation même que s’était faite le souverain, désireux de ménager les deux partis extrêmes. Les péones n’étaient pas rendus propriétaires du sol par ce décret d’émancipation. Et pourtant, en quelles meilleures mains que celles des péones affranchis l’Etat pouvait- il remettre ces terrains vagues dont parlait le manifeste impérial au ministre Velasquez, quand Sa Majesté regrettait que, faute d'évaluation certaine de l'étendue et de la valeur de ces terrains , on ne pût les livrer à des familles industrieuses? La commission mexicaine, instituée vainement depuis une année, n’avait donc pu prévoir cette nécessité de ne pas affranchir toute une race de travailleurs sans lui donner en même temps les éléments fonciers du travail. Le gouvernement
mexicain perdait ainsi, comme il avait déjà perdu les 25,000 soldats, laboureurs ou artisans du confédéré Slaugter, des millions de vigoureux colons possédant à un haut point l’esprit de famille et de mariage, et forcés d’avance à demander aux hasards le pain de chaque jour, si les propriétaires des haciendas ne les appelaient pas sur leurs cultures. Or, les hacenderos, privés par ce décret de leurs créances et des bras de leurs péones, se dirent mécontents et refusèrent d’employer les services des Indiens qui voulaient profiter de leur libération légale. C’est ainsi que fatalement renaissait le vieil ordre de servitude pour le péon, qui, dans la crainte de voir périr de faim sa nombreuse famille, reprenait sa chaîne.
D’autre part, le clergé était devenu l’ennemi personnel de la couronne; il ne pouvait donc que favoriser le mécontement des hacenderos , jaloux qu’il était de recouvrer son action désastreuse sur les péones , dont l’émancipation devait diminuer le fanatisme et les pieuses offrandes. Le parti clérical ne cherchait pas d’ailleurs à cacher l’existence de sentiments hostiles qui n’avaient fait que s’accroître depuis le couronnement de Maximilien entraîné vers le parti libéral. Et en voici l’expression sincère, qui éclate dans une lettre de l’archevêque de Mexico, Mgr La Bastida. Ce document historique nous semble trop instructif pour ne pas le consigner ici, à la décharge de Maximilien, dont les intentions étaient déjà calomniées quatre mois après que le sceptre lui avait été proposé à Miramar.
Un écrit clandestin, qualifiant les généraux régents de l’intervention des ennemis les plus acharnés de la religion et de l'ordre, avait été répandu à Mexico et saisi par la police. En constatant avec justice que les prélats
avaient été entourés de respect et de vénération, le commandant militaire de la place avait dénoncé ces manœuvres à l’archevêque, qui répondit:
Mgr. La Bastida à M. le général baron Neigre.
... Il est un fait avéré, c’est que nous avons tous protesté contre ces deux individus 1 qui ont la prétention d'être un gouvernement , en déclarant catégoriquement que l’Église, dans la plénitude de ses immunités et de ses droits, supporte aujourd’hui les mêmes attaques que celles qu’elle a eu à supporter pendant le gouvernement de Juarez ; que jamais elle ne s’est vue persécutée avec plus d’acharnement.
Pki.agio Antonio,
Archevêque de Mexique.
Cette violence de langage faisait mal augurer lie l’avenir. Ainsi battu en brèche dans les grands centres comme dans les haciendas, le chef de l’Etat pouvait -il espérer l’apaisement des passions? Toutes ses idées les plus fécondes, contenues en germes dans son programme impérial, avortaient faute d’instruments capables de les développer avec probité et conviction, et cela, en dépit du concours incessant des fonctionnaires français, auxquels, du reste, la cour de Mexico se plaisait à rendre pleine justice. On se rappelle que le quartier général avait déjà fermement signalé, en novembre 18G4, l’incurie du ministre de Y hacienda, relative au personnel financier appelé d’Europe pour venir en aide au gou-
1 Le général Almonte et le général Salas composaient la régence, dont le général Bazaine avait dû, avant l’arrivée de l’empereur, éliminer l’archevêque, pour cause d’intrigues et d’hostilité systématique.
vemement mexicain. A la fin de juillet 1865, une nouvelle note pressante, placée sous les yeux mêmes de Sa Majesté, attestait que Yhacienda publique n’avait reconnu aux agents français que des pouvoirs dérisoires, qui ne leur permettaient d’exercer aucun contrôle utile sur la rentrée des deniers de l’Etat comme sur leur emploi par les administrations locales, ces dernières opposant la même résistance à toute immixtion étrangère que celle qui attendait dans la capitale le successeur de M. Corta, M. Langlais. Ce conseiller d’Etat avait été envoyé de France, comme on le sait, sur la prière de Maximilien, pour nettoyer les écuries d’Augias, où douanes et impôts étaient mis au pillage par les premiers serviteurs de la couronne. C’était partout le même mot d’ordre dans les rangs de l’administration mexicaine!
Un autre prétexte de trouble • n’avait pas peu contribué à retarder les succès du corps expéditionnaire, qui rivalisait d’activité, sans, compter ses pertes ni ses fatigues, et sans se laisser rebuter par des obstacles de toute nature. La réorganisation d’une nationalité ne s’accomplit que par un rude labeur et par mille sacrifices locaux. Le remaniement territorial, qui avait été nécessité par la création de grands commandements militaires, avait porté une profonde atteinte à Pesprit de routine des grands propriétaires fonciers et surtout aux habitudes du parti clérical, dont il déplaçait les centres d’action. Une partie des haccnderos mécontents, sans oser encore se déclarer ouvertement contre l’Empire, prêtait les mains à la rébellion, donnait l’hospitalité et comptait des piastres aux guérillas ; et, tout en remontant leur cavalerie, acceptait sur ses domaines les che-
Maximlliek.' I. . 0
vaux blessés ou fatigués des partisans, qui réclamaient leurs montures dès qu’elles étaient en état de servir.
Dans le cours de cette année 1865, la marine et l’armée française avaient fait un si vigoureux effort, depuis le golfe jusqu’au Pacifique, que moins de 29,000 combattants avaient visité et rallié tous les ports et toutes les capitales d’Etats de cet immense empire, sauf celles du Guerrero et du Chiapas. Nous avons prouvé depuis, dans un autre recueil, que cette diffusion militaire, conseillée par Maximilien et l’impératrice, était une grave imprudence et devait créer des dangers dans l’avenir. Mieux valait étendre progressivement, et selon ses ressources, une domination pacifique, ralliant tous les intérêts, en élargissant peu à peu un cercle solidement armé, que de couvrir du premier coup de vastes solitudes clairsemées de petits centres; car on pouvait facilement prévoir, dans un avenir peu éloigné, la nécessité de leur abandon, suivi des horreurs de la guerre, qui accompagnent toujours une retraite. Cependant, nos colonnes, franchissant les prairies, avaient envahi la capitale du Chihuahua, dernière retraite du président de la république, et la nouvelle s’était répandue dans l’empire, que Juarez avait déserté le sol mexicain. Ce bruit avait quelque fondement. Le fugitif de Chihuahua s’était réfugié à Paso del Nortc, bourgade dont les maisons s’alignent sur un rang le long de la rive du Rio Grande. A cent mètres de l’autre côté du fleuve, on aborde aux Etats-Unis. On comprendra aisément que, dans une pareille position , le président Juarez , dont la capture, du reste, n’eût en rien modifié le caractère de la résistance des libéraux, se savait entièrement à l’abri de nos troupes. A peine signalait- on un cavalier, qu’il tra-
versait le fleuve, pour ne le repasser qu’une fois le danger disparu. C’est ainsi que, pendant près de dix-huit mois, Juarez a vécu sur le Rio Grande, d’accord avec le cabinet de Washington. Pour lui interdire la rentrée du territoire, pouvait -on garder tout le cours du long fleuve qui descend de ce point jusqu’au golfe?
C'est ici qu’intervient le fameux décret du 3 octobre 1865, qui a coûté tant de larmes. H est d’une haute importance de rétablir sa véritable origine, ainsi que son exacte portée. Disons tout d'abord qu’on a lieu d’être douloureusement surpris que les ministres qui ont contresigné ce décret, et qui plus tard ont abandonné Maximilien pour s'abriter en France et à Paris, n’aient pas encore élevé la voix en faveur de la défense ou de la mémoire du souverain qui avait signé et conçu luimême ce funeste batido ; car, en plein conseil, des lèvres impériales elles-mêmes, ils avaient recueilli la vérité.
Dès que la nouvelle que Juarez avait traversé la frontière à Paso del Norte fut parvenue à Mexico, la satisfaction fut grande au palais. L’armée tenait alors toutes les fortes positions. La disparition du chef républicain faisait espérer le ralentissement des hostilités du parti dit libéral, presque acculé et laissé sans direction. Maximilien, qui se croyait, de bonne foi, l’élu d'un peuple las de désordres et de convulsions, et qui avait la fierté de son rôle réparateur, se persuada que les Juaristes étaient déroutés, et qu’en honorant le parti vaincu, il allait porter un coup décisif à la rébellion, qui ne serait plus favorisée que par les bandes de pillards; alors, il accusa devant son conseil le projet de faire offrir à Juarez la présidence du tribunal suprême, et son sin-
cère dessein de rallier autour de lui toutes les illustrations du pays.
Comme moyen d’ouverture de négociations, il rédigea le décret du 3 octobre. En effet, en tête de ce décret, il établit que la cause républicaine avait perdu son dernier soutien, et les considérants furent un hommage rendu au caractère de Juarez. Quant au décret luimême, il n’était certes dirigé, dans l’intention de l'empereur, que contre ceux dont la tactique avait pour unique but d’abriter leurs brigandages sous un prétendu drapeau républicain. Ce funeste décret, dont on peut consulter la minute originale, a été entièrement tracé de la main de Maximilien, quoiqu’ il eût un secrétaire à ses côtés. Tous ses ministres, qui en ont farorisé la conception y ont apposé leurs signatures. Seul, le Maréchal ne l’a pas signé. Avant de le revêtir du caractère officiel, Maximilien crut devoir consulter le maréchal. Il fut répondu du quartier général que, tout d’abord, des considérants aussi flatteurs pour le président, combattu comme ennemi par la France, sembleraient dirigés contre l’intervention, et, qu’en outre de cette fâcheuse interprétation, cet acte était inutile, puisque les cours martiales fonctionnaient, ayant pour garantie la conscience des officiers français; de plus, il était impolitique, parce qu’il rendrait les Mexicains justiciables des Mexicains, et que tout l’odieux en rejaillirait sur la personne du souverain, dont le plus beau droit était le droit de grâce. L’empereur, approuvé complètement par ses cinq ministres, et persistant dans sa première pensée, celle de rattacher Juarez par cette déclaration publique partie du trône, passa outre. Au dernier moment, le général en chef, qui dut faire exécuter ce décret, comme c’était
son devoir de chef des deux armées, demanda et obtint de faire ajouter un article additionnel condamnant à l’amende les hacenderos convaincus d’avoir recueilli et caché les armes et les chevaux des rebelles.
Ce décret du 3 octobre, qui allait rallumer la guerre civile en assouvissant des rancunes particulières, fut le suicide de la monarchie entraînée par de chevaleresques illusions et par les traditions des pays civilisés. Juarez, qui n’avait pas abdiqué son droit, devait repousser toute ouverture de conciliation, et l’ostracisme lancé contre les républicains mis hors la loi fit explosion aux Etats- Unis, où il ameuta les colères contre un prince et une princesse qui poussaient la générosité à l’excès. Car, maintes fois, dans des élans de sensibilité, la famille impériale, dont on surprenait facilement la bonne foi, avait à tort- entravé la justice de nos cours martiales. Tel est l’historique de cette fatale journée, qui ne peut pas rester une tache pour la noble victime de Queretaro.
Il y avait eu une heure, à la naissance de l’empire, où une partie de la population, autant par lassitude du désordre que par sympathie spontanée pour les nouveaux souverains, s’était préparée à tenter sérieusement l’essai de la monarchie. Cette heure précieuse s’était évanouie sans que la couronne, faute d’initiative, eût su en profiter, et la lettre suivante de l’impératricé Charlotte, princesse d'une haute intelligence et d’un grand cœur, qui se mêlait très activement à la, direction des affaires militaires et politiques, indique clairement le trop peu de cas qu’elle faisait de l’élément indien, aussi bien que le projet bien arrêté de la couronne de ne pas laisser ruiner le trésor mexicain, dans la conviction que les finances françaises suffiraient à tout. Cette lettre
prouve encore que les intrigues de palais, hostiles aux officiers français, s’agitaient autour du trône, dès les débuts de la monarchie.
Mexico, le 16 septembre 1864.
Général, on me demande mon opinion au sujet de cette lettre, mais comme il s’agit de généraux, je veux avant tout connaître la vôtre. Pour ma part, je crois que ce n’est qu’une intrigue qui prouve le contraire de ce qu’on cherche à démontrer.
Veuillez toujours me renseigner et me renvoyer le papier après lecture, car M. Velasquez veut que je lui donne une réponse demain.
Il passera en outre chez vous pour traiter différentes questions dont nous nous sommes occupés au Conseil. La plus importante est la pacification de la Sierra. Le Préfet de Talancingo a quelques idées là-dessus qui ne sont pas mauvaises. Il me semble qu’en envoyant quelques détachements à poste fixe et d’autres à expéditionner, cela produirait de bons résultats. Seulement je vous prierais dans ce cas-là de m’avertir afin que les autorités civiles prissent des mesures de concert avec vous pour seconder l’entreprise.
S’il était possible de connaître d’avance certains mouvements, tout en les gardant aussi secrets que possible, je crois qu’ils porteraient de plus grands fruits et on pourrait faire suivre le passage des troupes d’une organisation quelconque.
Quant aux Indiens, qui veulent se défendre contre les Plateados, vous me direz si vous croyez qu’il faille leur donner des armes. Cela commence à devenir trop fréquent, et quant à de l’argent, le Gouvernement a résolu de n’en donner à personne.
Croyez, général, à mes sentiments bien sincères.
Chablottb.
J’espère que vous savez tout ce qui concerne l’armée pour le 16 , comme aussi qu’il y aura défilé, dès que je serai rentrée au Palais et avant la réception des autorités. Vous ne m’avez donné aucune note Dimanche.
En deux mois, la réorganisation de Tannée mexicaine, laborieusement poursuivie par le commandement français, avait été de nouveau compromise par le gouvernement lui-même. Quant à la direction politique et départementale, elle se montrait déplorable. Les lenteurs des ministres s’étendant jusqu’aux questions de personnes et à l’expédition des ordres, avaient laissé retomber les centres les mieux disposés dans l’apathie. On ne savait où choisir des hommes capables d’inspirer confiance. Tout stimulant manquait et le patriotisme ne s’était pas réveillé. Personne ne songeait à sauver la chose publique parmi les impérialistes, malgré les exemples d’abnégation personnelle donnés par la famille impériale. Partout où les Français se multipliaient, ils venaient se heurter contre des autorités défavorablement prévenues ou manquant d’instructions. En un mot, toute la charge incombait à nos officiers, qui, dans l’intérêt du pays, se voyaient entraînés peu à peu à parer à toutes les éventualités. Dégoûtés même de voir les fonctionnaires s’endormir dans une honteuse incurie, discréditer, décourager publiquement ceux de leurs compatriotes qui se rattachaient à l’empire comme à une branche de salut, ils finissaient par s’occuper des moindres services des localités où s’exerçait leur action militaire: on craignait de voir tout s’en aller à la dérive du flot insurrectionnel qui, prenant sa source à la frontière américaine, roulait déjà du nord au sud.
On ne saurait rejeter sur Maximilien la responsabilité de toutes les défaillances auxquelles devait succomber la monarchie: c'est que l’argent, le nerf de la guerre, lui manquait déjà. Le gouvernement français n’était-il pas vraiment coupable, puisqu’il avait voulu, aux prix d’énormes sacrifices repoussés par l’opinion publique, fonder une dynastie forte au Mexique, de n’avoir compté entre les mains de son allié que 40 millions provenant de deux énormes Emprunts, emprunts par lesquels il avait, grâce à ses propres receveurs généraux, obtenu la réalisation de 500 millions prêtés par d’imprudents souscripteurs alléchés et trompés? N’était-ce pas du premier jour mettre sciemment au monde un royaume mort-né? Notre ministre des affaires étrangères était assez bien renseigné par les rapports militaires émanés de notre quartier général, pour ne pas se payer d’illusions sur la situation réelle du Mexique. Pourtant, par une politique pleine d’inconséquences, le cabinet des Tuileries laissait dès le début s’écrouler son œuvre, en refusant des ressources indispensables. A la fin de 1865, le trésor mexicain s’épuisait déjà, et la mauvaise gestion financière provoquait un accroissement de déficit qui, d’ailleurs, n’eût jamais pu être comblé par le contrôle le plus sévère; car les recettes, eussent-elles été régulièrement perçues, ne dépassaient pas 90 millions de francs, tandis que, sans parler des amortissements, les dépenses engloutissaient 150 millions au moins. Pourtant, jamais le besoin d’argent ne s’était manifesté plus impérieusement.
Sur les rives du Pacifique, certaines positions militaires n’étaient plus tenables. Le climat d’Acapulco, entre autres, avait exercé une action si mei^trière sur
'effectif des Français qui défendaient ce port, que le commandant d’Assas avait dû proposer la formation d’un bataillon à recruter sur la côte de Téhuantepec, parmi les indigènes habitués à un ciel de feu. Plus loin, Parras réclamait à bon droit l’arrivée de renforts; car ce centre industrieux avait donné un trop rare exemple d’énergie et de sacrifices qui, s’il eût été imité, eût sauvé l’empire. Les habitants de cette ville s’étaient imposés volontairement de dix-huit mille piastres environ pour lever une troupe de 400 hommes, et cela, à l’instigation d’un préfet énergique. A cette heure, ils se trouvaient à bout de ressources, et leurs soldats se débandaient, les laissant exposés aux représailles des libéraux. Le ministre de la guerre, mal renseigné, contestait l’authenticité de ces nouvelles inquiétantes portées à la connaissance de l’empereur. Il fallut bien se rendre à l’évidence lorsque les cris de détresse partis de ce coin du territoire parvinrent à Mexico.
Le maréchal, comprenant toute la nécessité de sauvegarder ces villes du Pacifique, centres importants au point de vue stratégique et douanier, donna l’ordre à notre marine, dont le dévouement était mis à une cruelle épreuve dans ces dangereux parages, d’approvisionner Manzanillo de telle sorte que nos bâtiments de guerre pussent profiter de leurs voyages sur la côte de Manzanillo à Acapulco, afin de porter à la garnison des vivres, de la viande et des médicaments. Quant à Parras, désireux de soulager la population, le quartier général y fit lever quatre compagnies franches, et consentit à ce que le trésor français assurât leur solde, à titre d’avances. Nulle occasion n’était perdue de venir en aide aux populations énergiques. Pourtant il y avait une
juste limite qui ne pouvait être franchie par notre commandement militaire. Car, à côté des désirs de la famille impériale, il était forcé, sous peine de trahir ses devoirs de Français, d’envisager la sécurité de ses propres soldats. Or, l’art. 2 du traité de Miramar, que Maximilien avait signé en pleine connaissance de cause, avait stipulé que, dès la prise de possession du trône, « notre corps expéditionnaire serait ramené à un effectif de 25,000 combattants, y compris la légion étrangère. » En outre, cet effectif devait être encore réduit au fur et à mesure que les troupes mexicaines s’organiseraient.
Contrairement à cette double clause, l’armée française était toujours restée supérieure au chiffre de 28,000 hommes, malgré la rentrée en Europe de la brigade du général Lhériller. De plus, cette brigade, qui ne comptait environ que 4,000 combattants, avait cédé la place à la légion autrichienne forte de 8,000 baïonnettes : les forces s’étaient donc accrues au lieu d’être diminuées. Mais cependant, le maréchal ne pouvait, avec un effectif dont le double tiendrait aisément sur le terrain de Longchamps, occuper utilement une superficie de dix-huit cents lieues environ, et abandonner à tous les hasards des défections et des privations de minces détachements français. Telle était pourtant la propension de l’empereur Maximilien, dont les tendances à la diffusion militaire ne cessaient de s’accuser; lui céder, c’était oublier la part de responsabilité encourue par le quartier général en cas d’échec.
La ville de la Paz, capitale de la Basse-Californie, est située à cinq cent cinquante lieues environ de Mexico, et les communications avec ce point reculé offraient de très grandes difficultés. Malgré tout, il avait été visité
en 1865 par l’intervention, qui ne s’était retirée qu’après avoir aidé à l’organisation politique et militaire du pays. Cette ville se prononça de nouveau en faveur des juaristes, après le départ de nos forces. En apprenant cette nouvelle, Maximilien écrivit ces lignes au général en chef.
Mexico, 17 décembre 1863.
Maréchal,
Je viens d’apprendre qu’une contre-révolution a éclaté à la Paz, et que les autorités impérialistes ont dû se retirer. Cette révolte a été opérée par une centaine d’hommes.
Bien que l’importance politique de la Basse-Californie soit peu considérable, cette contre-révolution produira sur l’opinion publique, aux États-Unis et en Europe, le plus fâcheux effet, en donnant lieu de croire que, loin de pacifier le pays, nous perdons au contraire du terrain.
Je désire donc que vous me fassiez connaître s’il ne serait pas possible d’envoyer à la Paz une compagnie française dont la présence dans le port suffirait pour y rétablir l’ordre et conserver cette province à l’empire.
Votre bien affectionné,
Maximilien.
En vérité, pouvait-on laisser une compagnie isolée à pareille distance du centre d’action, quand les Français tenaient déjà dans le Pacifique, Acapulco, Guaymas, Mazatlan et dans le golfe, Matamoros, Tampico, la Vera-Cruz, Alvarado, Sisal et Campêche, postes dangereux et malsains, où ne résidaient même pas les troupes mexicaines? Il faut reconnaître encore que si les ressources financières commençaient à s’amoindrir dans des proportions inquiétantes, le ministre de la guerre mexicain ne pou-
vait invoquer, comme excuse des mouvements insurrectionnels qui se dessinaient, la pénurie de soldats capables d’être opposés aux dissidents: c’est qu’il avait laissé les troupes au repos ou bien n’avait pas su les employer efficacement. Quant à tous les points où brillaient les baïonnettes françaises, la tranquillité était assurée. Un coup d’œil jeté sur le tableau officiel et véridique des forces dont l’empire disposait à cette époque déjà critique, en retranchant notre corps expéditionnaire, suffira pour convaincre de leur suffisance.
Au 31 décembre 1865, l’armée mexicaine comptait dans ses rangs, sans parler d’une artillerie considérable et bien approvisionnée: En troupes nationales, tant permanentes que mobiles et municipales: 35,650 fantassins, cavaliers et artilleurs, avec 11,073 chevaux; en troupes étrangères: Belges, 1,324; Autrichiens, 6,545, avec 1,409 chevaux; ce qui portait les chevaux au nombre de 12,482, et l’effectif militaire à 43,520 hommes.
Comme on le voit, un effectif réel aussi considérable, appuyé des Français, était capable, si la direction fût restée bien enteïidue et pleine d’énergie, d’assurer le triomphe de l’empire. Mais, pour nous servir des justes expressions de M. le ministre d’Etat, Dieu ne le voulait pas. La force, cette fois du moins, allait succomber sous une grande idée, l’horreur de l’invasion.
Voici que nous entrons dans la période des désastres qui ont accablé coup sur coup l’empire mexicain. On a déjà pu se rendre un compte exact, nous l’espérons, des
fautes qui les ont préparés. Les pages qu’on va lire, tout en suivant pas à pas les détails de la longue agonie d’un empire, surprendront par le récit d’événements brusques, d’engagements foulés aux pieds, de revirements imprévus, étranges, à travers lesquels la politique des deux cours française et mexicaine, bientôt mécontentes l’une de l’autre, viendra se briser contre les menaces des Etats- Unis pleins d’arrogance.-
L’année 1866 s’inaugura sous de tristes auspices. Dès les premiers jours de janvier, de tous côtés, • au cœur même de l’empire, éclatèrent des défections. Le souffle de la rébellion avait passé sur tous les hauts plateaux. Les bandes de guérilleros désolaient le Tamaulipas, le Nuevo-Leon et le Zacatecas, Etats limitrophes de l’Union. Aux portes de la capitale, Pachuca sé soulevait, et le Michoacan levait l’étendard de la révolte. Vive l’intervention du Nord, tel était le cri de ralliement des insurgés, qui réclamaient l’appui de la grande république voisine, pour jeter les alliés à la mer. Le titre d’alliés s’attaquait aux Autrichiens et aux Belges comme aux Français. Or, ces contingents étrangers, détestés par les dissidents, avaient en outre semé la désunion autour du trône. Des dissentiments graves avaient surgi entre eux et les officiers mexicains, qui refusaient d’obéir aux officiers européens. L’article 5 du traité de Miramar avait bien stipulé « qu'en cas d'expéditions combinées de troupes françaises et mexicaines, le commandement supérieur de ces troupes appartiendrait au commandement français. » Mais les Belges et les Autrichiens n’avaient été appelés au Mexique que comme troupes à la solde du trésor mexicain, soumises par conséquent aux institutions militaires du pays qu’elles allaient servir, et avaient ainsi
perdu tout caractère de nationalité distincte. En cas de combinaisons de troupes, les officiers mexicains étaient donc fondés à n’accepter d’ordres que d’Autrichiens ou de Belges d’un grade supérieur au leur. D’autre part, les Belges se plaignaient d’avoir été trompés, prétendant être venus en colons armés, destinés à la culture des terres et à leur défense, mais non en soldats permanents: le mécontentement avait déjà provoqué des désertions dans leurs rangs. Ces hommes du Nord, quelles que fussent leurs qualités militaires, n’étaient pas façonnés pour de pareils climats, et leurs opérations devaient se ressentir de leur tempérament peu préparé à la guerre de partisans. En outre, l’emploi de mercenaires est toujours dangereux ou impolitique. Le mot suivant, de l’impératrice Charlotte, résumait bien la situation. « Les Autrichiens et les Belges sont très bons en temps de calme; mais vienne la tempête, il n’y a que les pantalons rouges. » Cette infortunée princesse rendait un juste hommage au sang français, dont elle était issue par la famille d’Orléans.
Ajoutons que Maximilien recevait de nombreuses plaintes de ses généraux, prétendant que leurs contingents manquaient de chevaux et d'armes. Mejia annonçait de son côté qu’il était difficile de contenir dans le devoir des soldats qui ne recevaient pas de solde. Le ministre de la guerre avait rendu compte à l’empereur, dont le mécontentement était vif, qu’il avait prié le quartier général français de faire escorter par un de ses bataillons la conducta de Monterey, désignée pour porter la paye de la division Mejia à Matamoros, et que le maréchal n’avait pas cru devoir lui prêter concours. Cette accusation contre le commandement français, qui ne cessait
de favoriser de toutes ses forces le bien du service, provoqua une réelle surprise, et Maximilien put se convaincre, grâce à la correspondance échangée qui lui fut soumise, qu’il n’avait jamais été question d’une demande d’escorte pour l’argent destiné aux Mexicains, mais seulement d’un convoi de commerce, dont les exigences militaires n’avaient fait que suspendre l’envoi. D’ailleurs, des bâtiments de l’escadre, faisant voile sans cesse du port de la Vera-Cruz à celui de Matamoros, offraient toutes facilités de transport maritime en moins de soixante heures, tandis que le trajet par terre exigeait des semaines et un déploiement de forces inutilement dangereux, puisque les routes de Queretaro, San Luis et Monterey, conduisant au Tamaulipas, étaient infestées de guérillas commandées par Cortina et Carbajal, aidés de bandes américaines.
Là ou les régiments français couvraient la frontière du Nord, les Américains hésitaient encore à s’engager sur le territoire mexicain ; mais la situation était fort tendue, et une démonstration agressive de nos bataillons sur le Rio grande et le Rio Bravo eût pu amener un conflit immédiat avec les Etats-Unis, que les instructions de notre gouvernement recommandaient formellement d’éviter. D’ailleurs, la dissémination du corps expéditionnaire n’eût pas permis d'exécuter à cette époque un pareil mouvement aussi excentrique de Mexico. Il fallait avant tout éteindre l’insurrection des départements voisins de la capitale de l’Empire, et le quartier général dut se hâter de faire partir de nouveaux renforts pour pacifier le Michoacan.
Ces tristes événements avaient déchiré le voile à l’aide duquel jusqu’à cette époque les ministres se plaisaient à
cacher la vérité à Maximilien, malgré les avis du maréchal.
Quelques jours auparavant, le général en chef avait été forcé d’appeler la sollicitude de l’Empereur sur les nombreux pronunciamientos militaires qui menaçaient l’existence même de l’armée.
« Ce sont des faits que Votre Majesté s’expliquera, lui disait-il en flétrissant ces défections, puisqu’elle n’ignore pas qu’un bon nombre d’autorités trahissent le gouvernement et que les gardes rurales ont été organisées de telle façon qu’il semble qu’on les eût créées avec la seule idée de fournir des ressources aux dissidents.
» Avant tout, il faut se « débarrasser des agents
infidèles , et assurer la solde des troupes de préférence à d'autres dépenses des services civils qui peuvent attendre. »
Les embellissements de Mexico absorbaient, ainsi que la résidence impériale de Chapultepec, des sommes importantes, dont la situation financière réclamait pour l’heure un plus sérieux emploi. Pourtant, au cri d’alarme parti du quartier général, Maximilien tressaillit.
D venait de ressentir les premières secousses qui ébranlaient son trône, et le 6 janvier 1866, il traçait ces lignes, qui dépeignaient bien l’état de son âme et ses premières angoisses. « Je sais que j’ai accepté une tâche singulièrement difficile; mais mon courage est capable d’en supporter le fardeau, et j’irai jusqu’au bout. » Quel cruel contraste avec le calme de la lettre qu’il adressait cinq semaines auparavant au maréchal.
Mexico, 2 décembre 1865.
Mon cher maréchal,
Le moment est donc venu de gouverner et d’agir. J’ai
compté sur votre concours pour me donner des notes sur les préfets, les commissaires impériaux et les généraux mexicains.
Maximilien.
Comment! dix-huit mois de règne avaient donc été dépensés en pure perte! C’est à cette heure seulement que le besoin d’action se faisait sentir. La correspondance impériale est pleine de ces étranges contradictions. Pendant que Maximilien voyait les départements se soulever et le besoin de troupes se faire sentir sur plusieurs points du territoire, après de gros désastres, il rêvait encore une nouvelle expédition lointaine, et il dégarnissait la province d’Oajaca, où Porfirio Diaz allait rallumer la guerre civile, comme en fait foi son ordre ainsi conçu.
... H ne faut pas oublier que Franco a organisé 2,200 hommes de bonnes troupes, et que si elles passent sous les ordres du général de Thun, il semble naturel d’exiger qu’elles contribuent en grande partie à la future expédition de Tabasco et de Tlapacoyan; car il n’est pas nécessaire d’entretenir un effectif aussi nombreux dans l’Etat d’Oajaca.
Maximilien.
Maximilien caressait encore l’idée de conquérir une nouvelle province, au moment où les autres tendaient à se détacher de sa couronne. Et pourtant le Yucatan, contrée insalubre, refuge de tribus rebelles, était presque toujours resté insoumis à l’ancienne autorité présidentielle.
Si Maximilien eût été sagement inspiré après dix-huit mois d’expérience et de leçons sévères, il eût dû cora-
Maximilikn. I. 7
prendre qu’il resterait impuissant à réunir sous le sceptre impérial ce faisceau disloqué de vastes provinces, presque inconnues les unes aux autres, faute de voies de communication favorables aux échanges. L’histoire lui enseignait que les États excentriques, séparés de la capitale par des solitudes, n’avaient fait des sacrifices que pour l'indépendance commune menacée par l’étranger, sans sympathie réelle pour Mexico ou pour Juarez, dont elles avaient peu de faveurs et de secours à attendre. Chaque capitale d’État avait son administration et ses intérêts propres. Depuis la guerre d’indépendance, le Mexique, sans parler du règne du premier empereur, Iturbide, tombé en 1823 sous la fusillade, avait plutôt été une fédération qu’une république. De plus, si les efforts militaires de la couronne avaient échoué lorsque les troupes étaient encore régulièrement payées, et que la guerre civile déchirait le sein des États-Unis, que pouvait-on espérer de l’avenir, à cette heure où le trésor national, forcé de suffire à la défense de dix-huit cents lieues de territoire, s’avouait épuisé, et où les Yankees victorieux ne dissimulaient plus l’hostilité de leurs sentiments? Deux seules chances de salut restaient à la monarchie chancelante : ou bien, comme nous l’avons déjà exposé en 1866 1 au lieu de prétendre à régner sur un royaume imaginaire, ouvert à tous les vents, il lui fallait concentrer toutes ses forces vives dans les États de l’intérieur les plus riches et les plus denses, en conservant précieusement ses communications avec les deux mers ouvertes à l’importation et à l’exportation,
•Voir la livraison du 15 septembre: Revue des Deux-Mondes. <: Le Mexique et les chances de salut du nouvel Empire. »
et puis, attendre des temps meilleurs pour regagner du terrain. Ou bien, il convenait de faire retour à la constitution de 1857, en proclamant les dix-sept États libres, indépendants sous l’égide d’un chef souverain. Cette organisation* fédéraliste pouvait seule calmer les susceptibilités ombrageuses de PUnion américaine.
Dans les premiers jours de février 1866, la situation de l’Empire état des plus critiques. Les caisses de l’État étaient complètement vides, et l’armée mexicaine réclamait hautement sa paye. Si les officiers français sont restés deux mois sous les murs de Puebla sans toucher de solde, si nos soldats ont parfois aussi attendu l’arrivée du trésor, le bivouac n’en était pas moins gai, et cela grâce à notre magnifique organisation administrative qui pourvoit à nos besoins en campagne.
Mais faute d’argent, les troupes mexicaines mouraient de faim, si elles ne se changeaient en bandes de maraudeurs. Le général en chef connaissait trop bien les éléments militaires de l’armée mexicaine pour ne pas craindre qu'au lendemain du pillage ne succédât la trahison ou la débandade, et il crut de son devoir de courir au plus pressé. Il prit sous sa responsabilité, dans l’intérêt du trône impérial prêt à s’écrouler, d’ordonner au payeur général français une avance de cinq millions, nécessaire pour faire subsister les Impérialistes.
Parmi bien d’autres, nous avons choisi la lettre de l’empereur, qu’on va lire, comme digne d’être citée, parce qu’elle détermine exactement la nature des rapports qui existaient à cette époque entre notre quartier général et la cour de Mexico, déjà éprouvée par la mauvaise fortune.
Palais do Mexico, le 5 février 1866.
Mon cher maréchal,
Je viens d’apprendre le précieux service que vous avez rendu à mon gouvernement, en lui venant en «aide tout récemment par suite d’une crise financière difficile.
Veuillez agréer mes très-sincères remereîments pour la discrétion et la cordialité avec lesquelles vous avez agi dans cette circonstance délicate, et qui, pour moi, doublent le prix de ce service. — Votre très-affectionné, Maximilien.
Ce service 1 rendu à la couronne mexicaine déplût à Paris. Le maréchal Bazaine ne fut pas approuvé par le cabinet des Tuileries. Il reçut pour instructions de ne plus consentir aucune avance au trésor mexicain. La chute de l’empire n’était plus douteuse; son agonie commençait.
Le maréchal n’avait pourtant pu rester sourd au cri d’agonie du gouvernement mexicain; car son dernier appel avait été navrant. Le président du conseil, M. de Lacunza, un des citoyens les plus éclairés et véritablement dévoué à son pays, avait réclamé le secours de la. France par une lettre trop émouvante pour que nous la passions sous silence. Ce document, plein de révélations sur la poütique du cabinet français, marquera la date d’une des douloureuses étapes de l’empire, créé par nos mains, et marchant au précipice creusé par l’intervention.
1 Le corps législatif a sanctionné cette dépense.
Mexico, le 28 avril 1866.
A Son Excellence M. le maréchal Bazaine,
Très estimé maréchal,
J’ai eu l’honneur, hier, de vous rendre visite, et vous savez que le principal objet de cette visite a été de manifester à Votre Excellence l’irrécusable nécessité de continuer au Trésor mexicain les avances de fonds que lui a faites, ces mois derniers, le Trésor français. Je veux aujourd’hui répéter à Votre Excellence mes instances les plus urgentes sur le même sujet, et lui répéter, aussi, dans quelles circonstances nous nous trouvons, et à quels résultats nous devons nous attendre, si nous n’en sortons pas promptement.
Chargé depuis peu de jours de la direction des Affaires Financières, je peux dire les choses telles qu’elles sont, puisqu’elles n’engagent pas ma responsabilité; et, ces choses ne sont point une nouveauté pour Votre Excellence, qui les connaît bien ; leur franche exposition lui permettra de s’écrier: «Cet homme dit la vérité!»
La situation militaire, sous le point de vue des finances, est bien connue de Votre Excellence. Dans le nord, la division Mejia vit péniblement en consommant les faibles ressources de la localité dans laquelle elle se trouve, en faisant des emprunts presque forcés, et en tirant en outre sur Vera- Cruz des sommes importantes.
Dans ce même nord, les troupes que commande Quiroga n’ont matériellement pas d’aliments, et ce chef se voit obligé de faire payer, en avance, les contributions de toute une année, d’exiger malgré cela des emprunts, et de placer les citoyens qui résident, là où ils se trouvent, dans la nécessité d’émigrer pour ne pas être victimes de vexations.
Dans le sud, les troupes, qui sont sous les ordres de Franco, ne peuvent sortir de Oajaca pour se porter à l’encontre des ennemis qui les menacent, parce que la solde
journalière du soldat n’est pas assurée et parce qu’il n’y a pas de fourrage pour les chevaux.
Dans le centre de l’empire, c’est pour des raisons semblables que Florentino Lopez 1 a perdu tant de jours avant de se mouvoir pour sortir de San-Luis.
Les troupes austro-belges sont endettées de près d'un demi million de piastres; et, avant que Votre Excellence ne les ait fait payer par le Trésor français, elles auront dépensé leur dernier centime et consommé toutes les provisions de leurs places de guerre.
Il est inutile de pousser plus loin le triste tableau de la pénurie de nos ressources au point de vue militaire; Votre Excellence la connaît, et à Elle-même, lorsqu’EUe a demandé qu’on vînt pécuniairement au secours de certains corps de troupes mexicaines, j’ai dû répondre qu’il n’y avait pas moyen de le faire.
Cependant, que se passé-t-il dans la caisse centrale de Mexico? Là, ce sont diverses traites tirées sur elle, et dont le montant s’élève à environ trois cent mille piastres, qui n’ont pas été payées, et pour lesquelles il n’y a pas d’espérance de payement; ce sont des exigences très urgentes auxquelles on ne saurait faire face; ce sont, enfin, les troupes de la garnison auxquelles on doit la solde de près de deux mois.
Vos instructions portent que vous ne devez plus faire d’avances au Mexique. Ces instructions se trouvent directement en contradiction avec les intentions amicales et la politique elle-même de l’Empereur.
Y a-t-il un remède à cette situation? Certainement il y en a un, et ce n’est pas moi qui l’affirme; c’est M. Langlais qui l’a dit, lui qui possédait toute la confiance de la France, et en était certainement digne.
Quel est ce remède? Il consiste en un, nouveau système financier par le'quel les dépenses seront diminuées, et les
'Général décédé à Matehuala.
revenus augmentés. Déjà ce système est arrêté en projet, presque rédigé, et en grande partie mis en pratique.
Toutes les dépenses ont été réduites au plus bas chiffre, en commençant par la liste civile de l’empereur; Sa Majesté se contente du tiers de la liste assignée, il y a près d’un demi siècle, à l’empereur Iturbide. On élabore, comme Votre Excellence le sait, l’ordre nouveau qui doit être exigé dans les revenus publics, et duquel on attend leur plus grande augmentation, et l’on prépare les nouveaux impôts, dont une partie est déjà appliquée, par exemple dans les douanes maritimes.
Mais il n’est pas donné à l’homme de retarder ni d’accélérer la marche du temps, et c’est là l’élément de toute espèce de bien ou de progrès. Pour produire leur effet, les nouveaux plans, qui, j’en ai la confiance, ne tromperont pas nos espérances, ont inévitablement besoin d’une certaine période de temps pour leur mise en pratique.
Pendant cette période de transition, il faut compter sur quelque chose; ce ne peut encore être les ressources nouvelles, et il est nécessaire que ce soit la France qui nous le fournisse. Cette vérité, aussi, fut reconnue et mise en pratique par M. Langlais.
Lors de sa mort, bien regrettée, les secours matériels furent un moment interrompus, et le gouvernement dut subir la loi des capitalistes auxquels il s’adressa. Votre Excellence n’ignore pas ce qu’il en advint : des affaires ruineuses en tout point, telles qu’on doit en faire sous la pression de la nécessité, donnèrent au gouvernement des ressources qui durèrent huit jours, et le discréditèrent pour beaucoup plus de temps, l’obligeant à employer, pour le remboursement» jusqu’à une partie des rentes maritimes, avec lesquelles on devait payer les emprunts extérieurs.
Tel est le résultat produit par le retrait de la Coopération Française avant le temps voulu.
Je dirai quelques mots de plus sur ces résultats. Votre Excellence comprendra que le fait de ce qu’une grande partie des Mexicains ont accepté l’intervention française, de ce qu’ils ont également accepté l’empire et le soutiennent aujourd’hui, en dépit des principes républicains, qui furent ceux de leur enfance, constitue un argument puissant; car à l’idée d’intervention et d’empire, se rattache celle de bonne foi, d’ordre, de fidélité du gouvernement et, conséquemment, celle de l’indépendance de la race latine dans le Nouveau Monde. Telle a été du moins la manière dont a été comprise ici la grande conception de l’empereur Napoléon.
Jusqu’à ce jour, l’Empire et l’intervention ont joué un rôle satisfaisant. Les désordres dans le département des finances (celui dont nous nous occupons pour le moment) avaient disparu, les payements étaient ponctuels, les revenus n’étàient plus exposés aux spéculations de l’agiotage, et les emprunts souscrits en Europe présentaient une forme régulière. Si après avoir épuisé les ressources produites par ces emprunts, comme cela a lieu, l’empereur se voit obligé à ne plus payer les dépenses, et à entrer dans la voie de l’antique désordre, tout le bien produit par le nouveau système et toutes les espérances conçues deviendront problématiques. Le résultat final s’obtiendra, mais les sacrifices et les nouvelles dépenses qu’il exigera se prolongeront et se multiplieront de telle façon, que personne ne peut les prévoir aujourd’hui.
L’alternative pour Votre Excellence est donc celle-ci : ou bien imposer aujourd’hui au Trésor français une charge légère pour terminer une œuvre entreprise par l’empereur Napoléon, laquelle est grande et utile en elle-même : ou bien vous abstenir de le faire, et imposer en conséquence à ce même Trésor français des dépenses et des sacrifices beaucoup plus grands.
L’entreprise ne peut être abandonnée : Votre Excellence la
terminera-t-elle à peu de frais? ou bien laissera-t-elle à son gouvernement la tâche de la terminer au prix de sacrifices immenses?
Telle est la question, monsieur le maréchal, que soumet à votre Excellence votre ami sincère et très affectionné
J. M. A. de Lacünza.
Deux jours après la remise de ce document, qui attestait les angoisses, de Maximilien, il y avait eu conseil au palais impérial. Le général en chef, M. Dano, et M. de Maintenant, inspecteur des finances délégué au Mexique par la France, y avaient été convoqués. L’Empereur était entouré de tous les ministres de la couronne. La scène était pleine de tristesse. M. Lacunza réclamait hautement de notre Trésor un prêt mensuel de cinq millions. Les représentants de notre gouvernement, en vertu des instructions formelles qui leur avaient été adressées, avaient opposé une fin de non recevoir. Alors l’Empereur, se jetant dans la discussion, s’écria:
«En faisant abstraction de tous les détails, la question peut se résumer en peu de paroles: nia banqueroute du Trésor ou Vespoir de le sauver . » Si les personnages qu représentent la France dans cette réunion, ne veulent pas prendre la responsabilité d’avoir dépensé quelques millions, ils prendront celle d’avoir laissé venir la banqueroute, chose qui, très certainement, n’est pas dans les désirs de l’empereur Napoléon, qui s’est toujours montré l’ami de l’empire.
Le maréchal accorda la moitié du prêt demandé par Maximilien. On a vu quel accueil attendait à Paris l’initiative du général en chef. Pourquoi donc les lettres de l’empereur Napoléon à Maximilien, qui contenaient sans cesse des promesses directes de concours efficace, étaient-
elles constamment précédées ou suivies d’ordres émanés de ses ministres, interdisant aux agents français les avances financières? Pourquoi n’approuvait-on pas le maréchal? Ce dernier acte de la politique française, qui marquait publiquement un terme à la période de nos sacrifices financiers, fut suivi d’un grand retentissement au Mexique comme dans les deux mondes; car ce refus de subsides n’était que le précurseur de l’évacuation de notre corps expéditionnaire. Le gouvernement de Napoléon III commençait à recueillir les fruits de sa politique aventureuse. L’humiliation de notre amour-propre national par le renversement du trône mexicain, tel était désormais le but du cabinet de Washington. La Maison- Blanche n’avait pu oublier que la France avait jadis reconnu le caractère de belligérants aux rebelles du Sud, impatients de tuer le régime républicain pour inaugurer une dictature militaire dont le futur chef, célèbre général confédéré, avait entamé des négociations à Mexico même.
Aujourd’hui que les YanJcees triomphaient de la sécession, ils étaient résolus à faire expier chèrement à notre pays comme à Maximilien une imprudente intervention chez la république voisine. Il faut avouer que l’heure était bien choisie par l’opiniâtre sous-secrétaire d’Etat américain, M. Seward. L’opinion publique en France, égarée un instant par les pompeuses déclarations de nos ministres, chargés d'entraîner les souscripteurs vers les deux emprunts mexicains \ s'était peu à peu éclairée sur
1 II n’est pas sans intérêt d’indiquer ici que, malgré que ces emprunts eusssent été chaudement recommandés au Mexique, pas une famille du pays, pas une maison de commerce ne voulut y souscrire : en un mot, pas une seule obligation n’a pu être placée, même parmi les impérialistes. Les Mexicains ont été plus heureusement inspirés que nos compatriotes!
la véritable situation militaire et politique du nouvel empire. Si chaque courrier transatlantique apportait à Saint- Nazaire le bruit des succès remportés par nos armes, on savait aussi, à l’aide des correspondances privées, que les juaristes, favorisés par la complicité des Etats- Unis et par l’approche de complications menaçantes en Europe, ne se laissaient pas abattre sous les revers infligés par nos soldats, et reconquéraient sans peine les portions de territoire confiées à la seule défense des forces impérialistes.
D’autre part, notre gouvernement, inquiet déjà des éventualités du conflit allemand, regrettait d’être privé du concours de 30,000 hommes aguerris, engagés au delà des mers, corps d’armée qu’il avait l’intention, nous sommes fondés à le supposer, de maintenir au Mexique d’une façon indéterminée. De plus, il se voyait gêné à l’intérieur par les manifestations de la tribune et de la presse, qui demandaient instamment qu’on mît un terme à une entreprise stérile. C’est alors que les États- Unis, par l’organe de M. Seward, firent entendre une voix impérieuse au cabinet des Tuileries. En 1864, ce ministre étranger s’était borné à affirmer à M. Drouyn de Lhuys « que le sentiment unanime du peuple américain s’opposait à la reconnaissance d’une monarchie au Mexique.» A cette heure, plus audacieux, il s’attaquait directement à l’intervention française elle-même, et lui faisait comprendre que la prolongation d’une occupation armée pouvait devenir grosse de périls.
En effet, le 6 décembre 1865, une note émanée du département d’État de Washington avait été remise au marquis de Montholon, ministre de France; elle exposait, à propos du Mexique, les vues de la politique des États-
Unis, en ce qui concernait le continent américain. Cette note, communiquée et méditée au palais des Tuileries, y avait fait sensation. Le 9 janvier 1866, notre ministère des affaires étrangères s’empressait (l’expédier à son représentant une réponse à la communication de M. Seward. Le gouvernement français annonçait « qu’il était disposé à hâter, autant que possible, le rappel de ses troupes du Mexique. » Sept jours après, le packett emportait M. le baron Saillard, muni d’instructions confidentielles pour Mexico.
Non content de cette première victoire, le président Johnson prescrivait la remise d’une seconde note diplomatique, plus pressante encore, à la légation française, en date du 12 février. Après avoir pris acte du rappel de nos troupes posé en principe, il demandait la fixation d’une date précise, qui calmât les susceptibilités de ses concitoyens. Comme on le voit, Maximilien, sacrifié brusquement, se trouvait désormais à la merci du caprice de l’Union, maîtresse de la politique française sur le continent américain. Ce second document diplomatique, où M. Seward discutait, en quinze pages, avec une logique inexorable, tous les arguments dilatoires de M. Drouyn de Lhuys, ne laissait aucune porte ouverte aux ajournements calculés ou imprévus; et le fond aussi bien que la forme en sont trop curieux à étudier au point de vue des événements qui vont se dérouler, pour ne pas en reproduire ici quelques passages instructifs. La lumière qui en rejaillira suffira pour éclairer toute la scène.
Note de M. Seward au marquis de Montholon, ministre
de France.
Washington, le 12 février 1866.
Monsieur, j’ai eu l’honneur, le 6 décembre, de vous adresser, pour l'information de l'empereur , une communication écrite au sujet des affaires du Mexique, en tant qu’elles sont affectées par la présence des forces armées de la France dans ce pays.
M. Drouyn de Lhuys nous assure que le gouvernement français est disposé à hâter, autant que possible, le rappel de ses troupes du Mexique. Nous saluons cette notification comme une promesse éventuelle d’épargner désormais à notre gouvernement les appréhensions et les inquiétudes sur lesquelles j’insistais dans la communication que M. Drouyn de Lhuys a eu à considérer.
Il est toutefois de mon devoir de maintenir que, quelles que fussent les intentions, le but et les motifs de la France, les moyens adoptés par une certaine classe de Mexicains pour renverser le gouvernement républicain de leur pays et pour profiter de l’intervention française en vue d’établir une monarchie impériale sur les ruines de ce gouvernement l’ont été, aux yeux des Etats-Unis, sans l’autorisation du peuple mexicain, et ont été mis à exécution contrairement à sa volonté et à son opinion.
Les Etats-Unis n’ont vu aucune preuve satisfaisante que le peuple du Mexique ait parlé, ou qu’il ait établi ou accepté le prétendu empire que l’on soutient avoir été fondé dans sa capitale. Ainsi que je l’ai fait remarquer dans d’autres occasions, les Etats-Unis sont d’avis qu’un pareil assentiment ne pouvait être ni librement obtenu, ni légitime-
ment accueilli à aucune époque, en présence de l’armée française d’invasion. La retraite des forces françaises leur semble nécessaire pour permettre au Mexique de recourir à une manifestation de cette nature. Sans doute, l’Empereur des Français est fondé à définir le point de vue sous lequel il doit engager la situation de ce pays. Celui sous lequel je la présente n’en est pas moins celui que l’Union a adopté. L’Union ne reconnaît donc et ne doit continuer à reconnaître au Mexique que l’ancienne république, et elle ne peut, en aucun cas, consentir à s’engager dans ce qui impliquerait, soit directement, soit indirectement, des relations avec le prince Maximilien institué à Mexico, ou une reconnaissance de ce prince.
Nous sommes ainsi ramenés à la question isolée qui faisait le sujet de ma communication du 6 décembre dernier, savoir, l’opportunité du règlement d’un débat dont la prolongation doit nuire incessamment à l’harmonie et à l’amitié qui ont toujours régné jusqu’ici entre les Etats-Unis et la France. Les Etats-Unis se contentent d’exposer à la France les exigences d’une situation embarrassante au Mexique, et d’exprimer l’espoir qu’elle découvrira quelque moyen, compatible à la fois avec son intérêt et sa dignité, et avec les principes et l’intérêt des Etats-Unis pour dégager cette situation sans retard préjudiciable.
Nous nous en tenons à notre assertion, que la guerre dont il s’agit est devenue une guerre politique entre la France et la république du Mexique, préjudiciable et dangereuse pour les Etats-Unis et pour la cause républicaine, et c’est sous cet aspect et ce caractère seulement que nous en demandons la fin.
Nous regardons l’Empereur comme nous ayant annoncé son intention immédiate de faire cesser le service de ses armées au Mexique, de les rappeler en France et de s’en
tenir fidèlement, sans aucune stipulation ni condition de notre part, au principe de non - intervention sur lequel il est désormais d’accord avec les Etats-Unis.
J’ajouterai à ces explications, que, dans l’opinion du président, la France n'a que faire de retarder d'un instant la retraite promise de ses forces militaires du Mexique.
A ne considérer simplement que le point sur lequel notre attention n’a cessé de se concentrer, savoir notre délivrance des embarras du Mexique sans troubler nos rapports avec la France, nous serons charmés lorsque l'Empereur nous donnera , soit par la voie estimée de votre correspondance soit de toute autre manière, l'avis définitif de l'époque à laquelle on pourra compter que finiront les opérations militaires de la France au Mexique. W. R. Seward.
La rudesse de ce message du Nord était étrange ; mais elle était la conséquence inévitable de notre politique d’intervention. Les rôles étaient désormais intervertis: l’Union commandait. Jadis c’était la France qui disait fièrement, par la bouche de M. Drouyn de Lhuys, en avril 1864, à M. Dayton, le représentant d’Amérique à Paris: « Nous apportez-vous la paix ou la guerre ? » répondant ainsi à la résolution du Congrès, qui avait voté à l’unanimité contre l’établissement d’une monarchie au Mexique. '
La série des humiliations était inaugurée, et, dès la fin de 1865, Maximilien fut secrètement sacrifié. Ce prince, qu’une imprudente ambition avait poussé vers le rivage de la Vera-Cruz, allait tomber victime des défaillances de notre gouvernement, se laissant dicter sa conduite par l’arrogance américaine. En vérité, avant de
s’engager dans d’aussi périlleux hasards, n’avait-on pu aisément prévoir cette attitude des Etats-Unis? Nos hommes d’Etat avaient-ils besoin d’une rare clairvoyance pour découvrir à l’horizon la grande ombre de la république du Nord, se projetant jusque sur la frontière du Rio Bravo, et prête à paraître en scène à son heure? Si on savait devoir se résigner aussi facilement au parti de céder la place, parti que la prudence conseillerait d'adopter à si grande distance de la mère patrie, étaitce faire acte de générosité que d’entraîner l’archiduc à une perte certaine? D’autre part (ce qui n’était pas moins grave), une retraite trop brusque devait blesser nos propres troupes dans leur fierté nationale; car on ne pouvait s’attendre à voir nos régiments évacuer successivement, presque l’arme au bras, les centres qu’ils occupaient, sans être émus d’avance des représailles que les familles compromises du pays pourraient subir de la part des libéraux vainqueurs, et sans gémir de se voir reculer devant les bravades des Américains; c’était là, disons-le hautement, ouvrir à nos soldats une mauvaise école de guerre, où l’esprit de discussion des actes du commandement subordonné à une humble politique, devait affaiblir forcément l’admirable discipline de notre armée, prompte à s’émouvoir avec raison de tout ce qui lui paraît équivoque.
On comprendra* donc quel rôle difficile allait échoir au général en chef fatalement placé entre l’accomplissement des ordres de son souverain, auxquels un soldat ne pouvait se soustraire sans forfaire à l’honneur, et le douloureux spectacle d’un trône brisé par un brusque revirement de la politique française intimidée, et hâtant elle-même la destruction de son propre ouvrage. Le ma-
réchal ne se dissimulait pas qu’il allait s’engager dans une voie hérissée d’obstacles, pleine de tristesses, où le sentiment du devoir et la sécurité du corps expéditionnaire, mécontent à bon droit de son attitude passive, devraient se concilier avec tous les égards dus à une grande infortune aigrie par notre soudaine défection.
vin
A l’heure où M. Seward remettait au ministre de France sa longue note diplomatique, débarquait au port de la Vera-Cruz M. le baron Saillard, envoyé en mission à Mexico par le cabinet français. Le même courrier apportait deux dépêches de M. Drouyn de Lhuys à M. Dano, l’une datée du 14, l’autre du 15 janvier 1866. Dans la première, il était exposé « que la situation dans laquelle nous nous trouvions au Mexique ne pouvait se prolonger, et que les circonstances nous obligeaient de prendre à cet égard une résolution définitive, que l’Empereur ordonnait de faire connaître à son représentant. » Notre ministre des affaires étrangères se bornait à constater « que la cour de Mexico, malgré la droiture de ses intentions, se trouvait dans l’impossibilité reconnue de remplir désonnais les conditions de Miramar. » Posée en ces termes, c’était rejeter injustement toute la responsabilité de notre évacuation sur Maximilien, à qui on laissait ignorer que la question mexicaine était devenue américaine. M. Drouyn de Lhuys terminait ainsi sa première dépêche.
Paris, 14 janvier 1866.
A M. Dano, ministre de France à Mexico.
Il faut donc que notre occupation ait un terme, et nous
Maximilikn. I. S
devons nous y préparer sans retard. L’Empereur vous charge, monsieur, de la fixer de concert avec son auguste allié, après qu’une loyale discussion à laquelle M. le maréchal Bazaine est appelé naturellement à prendre part, aura déterminé les moyens de garantir, autant que possible, les intérêts du gouvernement mexicain, la sûreté de nos créances et les réclamations de nos nationaux. Le désir de Sa Majesté est que l’évacuation puisse commencer vers l’automne prochain.
Vous voudrez bien, monsieur, donner lecture de cette dépêche à S. Exc. M. le ministre des affaires étrangères et lui en laisser copie. Je charge M. le baron Saillard d’y ajouter verbalement toutes les explications nécessaires et de me rapporter dans un bref délai la réponse par laquelle vous me ferez connaître les arrangements définitifs qui auront été conclus.
Dboüyn de Lhüys.
La seconde dépêche, d’un caractère plus intime, avait pour but d’établir que notre gouvernement entendait se dégager des obligations contractées par le traité de Miramar, se prévalant de la faculté que lui fournissait la non-exécution d’une convention bilatérale par le Mexique, puisque son trésor était vide, et qu’il ne pouvait plus payer nos troupes entretenues sur son territoire. Le cabinet français ajoutait que ces embarras n’étaient pas nouveaux, et qu’à diverses reprises nous avions essayé d’y pourvoir en facilitant des emprunts qui avaient mis à la disposition du Mexique des sommes importantes. C’était pousser trop loin l’oubli de la réalité, puisque ces emprunts énormes n’avaient mis entre les mains de Maximilien que la faible somme de 40 millions environ, sans compter les 8 millions que le nouveau souverain avait reçus personnellement à sa prise de possession du
trône. Par une amère ironie, cette dépêche étrange dans ses contradictions, tout en arguant de l’impuissance de la couronne mexicaine à faire face à ses engagements, se plaisait à constater les sympathies et les espérances de la population en faveur de Maximilien. En terminant, notre gouvernement essayait même de colorer le retrait de ses troupes du désir de mieux servir les intérêts de ce trône, qu’il allait laisser crouler, ou plutôt dont il devait, nous en donnerons bientôt des preuves, précipiter la chute.
Paris, le 15 janvier 1866- ‘ A M. Dano, ministre de France à Mexico.
Cette situation m’amène à me demander si l’intérêt bien entendu de l’empereur Maximilien ne se trouve pas ici d’accord avec les nécessités auxquelles nous sommes tenus d’obéir. De tous les reproches que font entendre les dissidents à l’intérieur et les adversaires au dehors, le plus dangereux pour un gouvernement qui se fonde est certainement celui de n’être soutenu que par des forces étrangères. Sans doute, le suffrage des Mexicains a répondu à cette imputation: elle subsiste pourtant, et l’on comprend combieu il serait utile à la cause de l’empire de retirer cette arme à ses adversaires.
Au moment où ces diverses considérations nous obligent à envisager le terme de notre occupation militaire, le gouvernement de l’Empereur, dans sa sollicitude pour l'œuvre glorieuse dont il a pris l'initiative et dans sa sympathie pour l’empereur Maximilien, devait se rendre un compte exact de la situation financière du Mexique. Cette situation est grave, mais elle n'est point désespérée. Avec de l’énergie et du courage, avec une volonté ferme et suivie, l’empire
mexicain peut triompher des difficultés qu’il rencontre sur sa route; mais le succès n’est qu’à ce prix. C’est la conviction que nous avons puisée dans l’examen attentif et consciencieux de ses obligations et de ses ressources, et vous vous efforcerez de la faire passer dans l’esprit de l’empereur Maximilien et de son gouvernement.
Drouyn de Lhuts.
Peut-on prétendre encore que M. Rouher ignorât la vérité quand il traçait, du haut de la tribune du Corps législatif, ces riants tableaux du paysage mexicain, déjà si brillamment esquissés par M. Corta? Le cabinet français s’apercevait bien tard que le reproche le plus dangereux pour un gouvernement qui se fonde, est celui de n'être soutenu que par des forces étrangères! L’histoire de France ne contenait-elle pas sur ce point tous les enseignements nécessaires?
La mission du baron SaiUard, complètement inattendue, vint jeter un trouble indicible dans le palais impérial. Maximilien envisagea tout de suite, sans se rendre compte d’où le coup partait, les sinistres conséquences de ce brusque abandon de la France. Quand il devint plus maître d’un juste ressentiment qu’il ne déguisa pas, il repoussa nettement les propositions qui lui avaient été formulées au nom de Napoléon Ht. Un mois s’était à peine écoulé que de nouvelles instructions plus précises encore, conçues toujours sous la pression américaine, étaient expédiées à M. Dano. Supposait-on donc à Paris que l’empereur Maximilien, qu’on n’avait même pas eu . le soin de pressentir, consentirait facilement à lacérer le traité de Miramar, ou plutôt, était-on décidé à heurter de front toutes les résistances du prince? Cette dernière
appréciation nous paraît vraisemblable. On avait bâte de rejeter de parti pris tous les tempéraments que comportait une question aussi brûlante. La dépêche du 16 février témoigne assez des sentiments de la cour des Tuileries, impatiente de trancher violemment le nœud gordien qui l’enchaînait au nouveau continent
Paris, le 16 février 1866.
A. M. Dano, ministre de France à Mexico.
Monsieur, à l’heure où je vous éciis cette dépêche, M. le baron Saillard doit être arrivé à Mexico. Les instructions du gouvernement de l’Empereur vous sont donc connues.
Le désir de Sa Majesté, ainsi que vous le savez, est que l’évacuation puisse commencer vers l’automne prochain et quelle soit achevée le plus promptement possible. Vous aurez à vous entendre avec M. le maréchal Bazaine pour en fixer les termes successifs, d’accord avec l’Empereur Ma ximi lien.
Je ne saurais développer ici les considérations diverses dont il y aura à tenir compte dans la conduite de cette opération; les unes, d’une nature purement militaire et technique, sont essentiellement du ressort de M. le maréchal commandant en chef; les autres, d’un caractère plus politique, sont remises à vos appréciations communes, éclairées par la parfaite connaissance que vous avez des circonstances locales et des nécessités qu’elles imposent.
Ces points réglés et les intérêts français ainsi sauvegardés, le gouvernement de l’Empereur n’en continuera pas moins à témoigner (Tune manière efficace toute la sympathie qu’inspirent à Sa Majesté la personne du souverain du Mexique et la tâche généreuse à laquelle il s’est dévoué. Vous voudrez
bien, monsieur, en donner, au nom de Sa Majesté, l'assurance à l'empereur Maximilien.
Dboütn db Lhots.
Comme on le voit, le Livre jaune est intéressant à consulter. Maximilien était donc placé dans une véritable impasse, fl faut bien reconnaître que l’art. 2 du traité de Miramar, ainsi conçu : « Les troupes françaises évacueront le Mexique au fur et à mesure que S. M. l’empereur du Mexique pourra organiser les troupes nécessaires pour les remplacer, » conférait à la France le droit strict de diminuer son effectif, d’autant que, depuis dix-huit mois, Maximilien, s’il n’eût été entravé par ses généraux et ses fonctionnaires, avait eu le temps et les moyens d’organiser une partie de son armée. Mais s’il était intéressant, comme épreuve salutaire, de livrer la nation mexicaine peu à peu à ses propres forces, il ne s’ensuivait pas que l’évacuation, commencée en automne , dût être achevée avec une précipitation aussi funeste. Ce qui surtout rendit et devait rendre, de prime abord, le débat irritant, ce fut que, tout en prétendant appliquer à sa guise le traité de Miramar, le cabinet des Tuileries déclarait en même temps se dégager des obligations qu’il avait acceptées par cette convention, qui liait les deux parties. A la fin de février, le baron Saillard, sans avoir vu sa mission aboutir, faisait voile pour l’Europe.
Sur de nouvelles insistances de notre diplomatie, la cour de Mexico ne tarda pas à s’apercevoir que sa cause était gravement compromise à Paris. Elle pensa que l’envoi d'un ambassadeur dévoué, pouvant exposer franchement à son auguste allié ses craintes et ses espérances, réussirait, sinon à conjurer, du moins à modifier
des résolutions déjà prises. M. Almonte, l’ancien régent, reçut l’ordre de partir, porteur d’une missive impériale pour le palais des Tuileries. En attendant le fruit de cette négociation, le souverain du Mexique tourna toute son attention vers la légion étrangère et la brigade austro-belge, les seuls éléments européens destinés à rester, après l’évacuation, les soutiens de l’édifice impérial. L’organisation des ces forces, en effet, intéressait au plus haut point l’avenir et même le salut de la couronne.
« La convention de Miramar, par l’art. 3, avait stipulé que la légion étrangère au service de la France, composée de 8,000 hommes, demeurerait encore pendant six années au Mexique, après que toutes les autres forces françaises auraient été rappelées, conformément à l’art. 2. A dater de ce moment, ladite légion devait passer au service et à la solde du gouvernement mexicain. Ce dernier gouvernement se réservait la faculté d’abréger la durée de l’emploi au Mexique de ce corps étranger.»
En prévision de l’avenir, notre quartier général, dès 1865, s’était préoccupé de la formation particulière de cette force et avait apporté le plus grand soin au choix des éléments militaires qui devaient la composer. La légion ne tarda pas à se rendre redoutable, et, au commencement de l’année 1866, elle comptait déjà six bataillons, deux escadrons, deux batteries d’artillerie et une compagnie du génie. Dans le courant de la même année, elle s’augmenta de deux bataillons. C’était là un nouvel et solide appui que Maximilien possédait en dehors de son armée, dont nous avons vu l’effectif s’élever déjà à 36,000 hommes et 12,000 chevaux environ.
Parallèlement à la légion étrangère, fonctionnait la
brigade austro-belge; elle dépensait presque le double du corps français. Néanmoins, comme son existence était capitale et que son licenciement, faute de solde, eût été le signal d’une débandade générale de l’armée mexicaine, le gouvernement français crut devoir consentir cette fois à ce que notre Trésor subvint aux frais des Belges et des Autrichiens. Dans l’intérêt de l’administration de ces contingents que notre intendance devait entretenir et contrôler, on dut proposer à Maximilien la réunion en une seule division de la légion étrangère française et de la brigade austro-belge, appelées à suivre la même fortune sous le même drapeau. Cette division devait être commandée par un général français. Une pareille combinaison était heureuse; elle supprimait toute cause de conflit d’autorité entre les officiers étrangers et les officiers indigènes; de plus, ces éléments européens, devenus compactes en vivant côte à côte, devaient acquérir une force de cohésion, qui, aux moments difficiles, eût permis à Maximilien de traverser tout le Mexique en maître. Le choix du général français était indiqué; nos droits acquis ne permettaient pas de placer notre légion sous les ordres des Autrichiens, tenus d’obéir eux-mêmes aux Mexicains.
A cette double proposition, favorable aux intérêts de la couronne, Maximilien répondit au général en chef.
Mexico, 3 avril 1866.
Mon cher maréchal,
Je réponds de la manière suivante à votre aimable lettre du 30 dernier. Il m’est fort agréable de savoir que, pendant la durée momentanée de l’état financier actuel du pays, le Trésor français se charge de couvrir les besoins de ma légion
austro-belge. J’y vois une nouvelle preuve de la sympathie du gouvernement pour la cause du Mexique.
Pour ce qui touche à la réunion de la légion étrangère française et de la brigade austro-belge en une division, sous les ordres d’un général français, je consens à cette mesure en tant que le permettent le terrain légal et les circonstances nationales spèciales de ces deux corps , et pourvu que leur effectif total soit au moins de quinze mille hommes. Je désire donc voir s’entamer des pourparlers à ce sujet.
Mon intention est que cette affaire soit débattue par une commission, et je vous prie de me faire connaître les membres que vous y désignerez.
Votre très affectionné Maximilien.
Cette réponse de l’empereur, qui laissait encore cette fois s’évanouir un élément de force pour son trône, n’était qu’un refus déguisé de la combinaison militaire soumise à sa haute appréciation. Ces expressions préméditées « le terrain légal et les circonstances nationales spéciales de . ces deux corps» ouvraient un champ infini aux interprétations et aux équivoques. Néanmoins, un général de notre armée, réputé pour ses qualités énergiques, fut mis à la disposition de la cour de Mexico. La commission s’assembla souvent : dans son sein ne tardèrent pas à se manifester les influences qui avaient déjà pesé sur la résolution impériale. Les commissaires belges et autrichiens réclamèrent pour leurs soldats une discipline indépendante et le droit de commandement pour celui des chefs qui compterait le plus gros effectif sous ses ordres. En un mot, c’était s’affranchir de toute direction française, et s’exposer, comme les événements l’ont prouvé, à de graves désastres. En fin de compte, le général
autrichien de Thun, qui, dégoûté de s’occuper de l’armée mexicaine, s’était démis de ses pouvoirs, fut appelé à la tête de ces forces étrangères, et Maximilien pria de nouveau notre quartier général de reprendre la haute direction de son armée. Que de temps perdu en tâtonnements infructueux!
Le seul concours que le maréchal put apporter au gouvernement impérial consistait dans la bonne conduite des opérations de guerre: car l’article 6 du traité de Miramar lui interdisait formellement d’intervenir dans aucune branche de l’administration mexicaine. Maximilien régnait dans toute son indépendance, et, quel que fût l’état intérieur, la responsabilité incombait aux ministres de la couronne, qui, à cette heure, il est vrai, tendaient déjà à s’en décharger.
Le quartier général, dont le devoir était de lutter contre ces tendances et de se renfermer strictement dans ses attributions, s’empressa, à l’appel de la famille impériale, de jeter les bases d’une nouvelle création militaire qui pût doubler les forces de la légion étrangère et de la brigade austro-belge. Le général en chef prit sur lui de demander à son gouvernement l’autorisation de former neuf bataillons de cazadores (chasseurs) de Mexico, en y introduisant encore cette fois des cadres français, comme offrant le plus de garanties à la cour de Mexique.
En peu de mois, neuf bataillons de cazadores, à dix compagnies chaque, d’un effectif moyen de 400 hommes, étaient installés dans les principaux centres, à la défense desquels ils restaient attachés d’une façon permanente, de façon à pouvoir se renouveler par un recrutement
local. Habillés, équipés et soldés aux frais de notre Trésor, leur rôle était de parcourir leurs districts en patrouilles et de donner la main aux gardes rurales comme des compagnies de partisans. Des instructeurs et des comptables sortis des nos rangs furent adjoints à ces nouvelles forces, où l’élément français dominait, puisqu’il était réprésenté par 66 officiers, 130 sousofflciers et 1,502 simples soldats appelés du corps expéditionnaire. Les Indiens et les Mexicains formaient l’appoint. En outre, deux légions de gendarmerie s’organisèrent à Mexico et Guadalajara, les deux villes capitales de l’empire. Les gendarmes, qui s’étaient surtout recrutés parmi les Belges et les Autrichiens, furent répartis en brigades sur les routes, où ils s’abritaient dans des casernes fortifiées. Ils étaient chargés de garder la grande ligne de la Vera-Cruz à Mexico.
En même temps, le maréchal, se conformant aux instructions de Napoléon III, envoyait à Paris son plan d’évacuation successive. Usant de la latitude qui lui avait été laissée par son gouvernement, et préoccupé de sauvegarder, autant que possible, les intérêts de la nouvelle monarchie, il avait proposé d’échelonner le départ des forces françaises en trois termes, réalisables dans un délai déterminé, de façon à ce que la retraite, commencée en novembre 1866, pût s’achever pendant l’automne de 1867. C’était donc encore vingt mois de protection française qu’il assurait à l’Empire. Il fut assez heureux pour voir cette nouvelle proposition si importante accueillie favorablement au palais des Tuileries; mais les promesses faites à Paris ne devaient pas être longtemps respectées par le cabinet français.
Sans se laîsser rebuter par les difficultés, Maximilien,
chez qui le poète rêveur effaçait trop souvent le souverain, s’était rais de son côté courageusement à l’œuvre. Réconforté par la création des caeadores , l’empereur prit enfin le parti de trancher dans le vif la question militaire, par l’élimination des officiers dangereux et la réduction des forces nationales sur tous les points où elles restaient à charge au Trésor, sans rendre de services au pays. La lettre qu’il adressa à son ministre de la guerre indique la voie pleine de sagesse dans laquelle il essaya un instant de s’engager, éclairé par l’expérience, et livré à ses propres inspirations.
Cuemavaca, 11 mai 1866.
Mon cher ministre Garcia,
Nous vous renvoyons le projet concernant la nouvelle organisation de l’armée que vous nous avez remis, et dont les bases nous paraissent généralement bonnes.
Toutefois, vous aurez soin de communiquer préalablement ce projet au maréchal Bazaine, afin de savoir s’il ne fait pas disparaître des corps remplissant un rôle important dans le plan de ses opérations militaires.
Quant à la délicate opération de supprimer un certain nombre de forces organisées, vous prendrez toutes les précautions nécessaires pour ne pas décourager de prime abord les officiers, car autrement ils iraient grossir les rangs des dissidents.
Il conviendrait également de régler le mode à suivre pour opérer la réduction, en fixant une date précise, à laquelle chaque commandant de corps, de batterie, de compagnie, etc., dresserait, avec l’intermédiaire de l’autorité militaire la plus voisine, un état de l'effectif, de l’habillement et de l’armement, et en indiquant qui doit recevoir tout ce qui appartient aux forces incorporées ou licenciées. *
Vous fixerez toute votre attention sur le mode à suivre pour opérer la dissolution des petites foi'ces, qui, en raison de leur peu de discipline et de l’ignorance de leurs commandants, pourraient se révolter au moment où elles recevraient l’ordre de se dissoudre.
Avant de faire connaître la disposition qui réduit les forces existantes, vous étudierez avec soin dans quelles parties du territoire il y a des troupes dont le retrait laisserait les contrées qu’elles occupent à la disposition de l’ennemi, afin de les couvrir au même instant au moyen de corps nouveaux.
En un mot, tout ce qui pourra empêcher les inconvénients que des mesures aussi importantes entraînent avec elles sera l’objet de votre attention.
Une fois que le licenciement ou le désarmement des forces qui sont en excédant seront accomplis, les officiers supérieurs et autres qui seront en surplus passeraient provisoirement au dépôt, en attendant que l’on examinât leurs titres respectifs à la pension ou au congé définitif.
Votre très affectionné,
Maximilien.
On retrouvait enfin dans ces instructions le style décidé et concis, le sens droit de l’ancien amiral de la marine autrichienne qui, avait préparé, pour la gloire de sa patrie, les lauriers de Lissa. S’il eût été secondé par son propre parti, et sans la défection fatale de la France, obéissant à la voix des États-Unis, Maximilien eût peut-être triomphé de bien des obstacles! Mais le quartier général était presque son unique soutien; celui-ci s’empressait même d’accorder à la couronne le concours de tous nos officiers capables qu’elle désirait s’adjoindre. M. Friant, intendant militaire, plaisait particulièrement
à la cour de Mexico, qui faisait grand cas de ses services. L’empereur forma le projet de l’appeler à ses côtés.
Cuernavaca, 16 mai 1866.
Mon cher maréchal,
Au moment où vous mettez généreusement à notre disposition tous les moyens en votre pouvoir pour organiser l’armée nationale, je viens vous demander d’ajouter un nouveau service à ceux que nous vous devons déjà, en autorisant M. l’intendant Friant à nous prêter le puissant concours de ses remarquables talents administratifs pour fonder sur des bases solides l’administration de l’armée mexicaine.
Le règlement élaboré par cet intendant pour la division auxiliaire se distingue par une telle simplicité unie au contrôle le plus sûr, que je me promets les plus heureux résultats de la coopération de M. Friant.
Maximilien.
Maximilien obtint sans peine que ce haut fonctionnaire fût détaché près de sa personne, quoique ce dernier fût réellement nécessaire à l'administration du corps expéditionnaire.
Un des traits frappants du règne de Maximilien, c’est la confiance qu’il avait en son œuvre. Son énergie, du reste, ne fit que grandir avec l’adversité. Une fois remis de la première secousse que lui avait imprimée la nouvelle de l’évacuation, lors de la mission du baron Saillard, il avait envisagé plus froidement la situation qui allait lui être faite, et, tout en attendant, des efforts de M. Almonte, un adoucissement aux instructions de son allié, Napoléon III, il comptait trouver dans son pays
d’adoption les ressources nécessaires pour mener son entreprise à bonne fin. Il espérait beaucoup du temps pour l’apaisement des passions, persuadé qu’à la longue les dissidents opéreraient un retour sous ses drapeaux. Aussi, comme le prouve la lettre suivante, il acceptait déjà plus facilement l’idée du départ successif de nos troupes, et il travaillait avec activité à constituer ses forces nationales; seulement, il se berçait souvent d’illusions, caressant des idées qui, comme il l’avoue lui-même, sentaient le moyen âge. En organisant son armée sur le papier, il songeait aux lansquenets, oubliant que le Mexique avait besoin, avant tout, d’une main de fer qui concentrât tous les fils de la trame, sans rien laisser au hasard ni à l’indiscipline, et que, depuis cinquante ans environ, le pays succombait sous les bandes de partisans. Un semblable projet était bien praticable au milieu des énergiques Yankees, qui avaient souvent ainsi opéré pendant la guerre de sécession; mais, au Mexique, c’était accroître le nombre de ce que l’Empereur appelait lui-même des hordes, ce fléau dévorant.
Cuernavaca, le 17 mai 1866.
Mon cher maréchal,
L’Empereur Napoléon, après s’être vu dans la nécessité de fixer d’une manière formelle et publique le rappel successif de ses troupes, m’écrit dans sa dernière lettre qu’il a donné les ordres les plus précis pour qu’on prête à mon gouvernement le concours indispensable à l’achèvement de l’œuvre qu’il a si glorieusement commencée, et qu’on me donne toute l’aide nécessaire pour former d’une manière solide l’armée nationale, créer les corps mixtes et réformer les corps volontaires. Afin d’atteindre sûrement ce but, je
considère comme une obligation et même comme un devoir de conscience de me mettre avec vous, mon cher maréchal, qui êtes le chef de b deux armées, en relations complètes et suivies pour fixer d’une manière définitive les plans d’organisation, assurer leur exécution, arrêter les dépenses à faire et déterminer les hommes à choisir. Le moyen le plus efficace de ne pas perdre le peu de temps si précieux qui nouB reste me paraît être en premier lieu de vous inviter, mon cher maréchal, à me faire savoir par écrit vos idées et vos désirs au sujet des nouvelles organisations et du plan détaillé à suivre ponr pacifier rapidement et entièrement le pays, en se basant sur les données remarquables parvenues dans ces derniers temps de tous les points de l’empire; en second lieu, de nous réunir tous deux chaque semaine, une fois et plus si cela est nécessaire, avec le ministre de la guerre et l’intendant Friant, dont le concours sera précieux pour les questions administratives.
A ces séances, dans lesquelles on traiterait tous les points capitaux de l’organisation, des dépenses et du personnel, j’ai l’intention d’appeler aussi le commandant Loysel, qui pourra en même temps rédiger d’une manière toute confidentielle les procès-verbaux, sans lesquels nous n’aurions ni l’ordre ni la promptitude désirables. Dans le cas où le maréchal penserait qu’il serait également utile de faire assister à ces séances le général Uraga, comme un des représentants de la partie active de l’armée mexicaine, il aurait la bonté de me le faire connaître.
En ce moment, la question militaire me paraît devoir être envisagée sous trois points de vue essentiels.
L’organisation urgente de 20,000 hommes de troupes nationales, la formation solide des corps mixtes que vous avez désignés sous le nom de cazadores de Mexico, et qui sont pour moi la base principale de l’armée future et de la pacification systématique du pays.
Pour le premier point, il me semble qu’il faudra profiter du peu de corps honorables existant aujourd’hui, comme ceux de Méjia, de Mendez, de Garcia, etc., en former le noyau national et renvoyer immédiatement tout ce qui ne constitue qu’une soldatesque sans valeur. Cette mesure, du reste, ne peut être qu’une entrée en matière.
Pour parvenir dans la situation actuelle à former vite de bons bataillons d’infanterie et de bons régiments de cavalerie, je ne vois qu’un moyen qui vous paraîtra peut-être / assez singulier, et qui sent un peu le moyen âge, c’est de choisir des hommes sûrs, ayant toute ma confiance et la vôtre , dont la moitié devrait être des officiers européens ayant une longue expérience, de les nommer chefs des bataillons et des régiments; puis, après les avoir fait venir à Mexico, et leur avoir donné des instructions nettes et claires, de leur dire: wVnos avez la responsabilité, choisissez vos officiers; agissez, vous serez soutenus. Mais vous devez fournir comme résultat une formation rapide et efficace de votre corps.» Votre action directe et celle du ministre de la guerre, qui est complètement à votre disposition doivent, il me semble, contribuer beaucoup à l’exécution de ce plan.
Le deuxième point est complètement dans vos mains: votre sagesse et votre profonde connaissance du pays ne peuvent manquer d'assurer une excellente solution.
Pour le troisième point, il me paraîtrait très utile de prendre connaissance de tous les rapports et informations que les commissaires impériaux et les généraux commandant les divisions territoriales ont donnés dans ces derniers temps et dont copie se trouve à mon secrétariat. Par ce moyen, il est facile de se faire une idée nette de la quantité de troupes qu’il serait nécessaire de mettre en mouvement et des dépenses auxquelles on devrait se préparer.
Si l’exécution est possible , on aurait l'avantage de compromettre tous les hauts fonctionnaires qui ont fourni les
Maximilien, I. 9
rapports, en leur montrant qu’on a obtempéré à leurs désirs et que c’est alors à eux d’être responsables de la situation ultérieure.
Si nous nous mettons courageusement à l’œuvre, je crois que nous devons compter dans peu de mois sur un résultat brillant qui couronnera les efforts de valeur et de sagesse que vous avez déployés pout les intérêts de ce pays.
Maximilien.
Comme on peut le voir, l’armée était toujours en état de transformation. Les commissions absorbaient les heures les plus précieuses, trop souvent en vain. Cependant, le temps pressait, et de si graves remaniements ne pouvaient s’accomplir en un jour. D’ailleurs, c’était entretenir l’état d’incertitude dans lequel vivaient les régiments mexicains, déjà trop portés, par leur nature mobile et par les traditions de pronunciamientos, à passer sans peine d’un chef à l’autre. Maximilien se trompait fort aussi quand il croyait, en compromettant ses hauts fonctionnaires , se créer des gages de fidélité pour l’avenir. Outre que ce stratagème n’était pas digne du souverain, il devait savoir que les Mexicains ne se croient jamais liés parce qu’ils sont compromis. Ceux-ci ont pour habitude, à chaque mouvement révolutionnaire, de disparaître, de laisser passer l’orage et puis de se rallier au parti vainqueur, jusqu’au moment propice à un nouveau soulèvement. Ce mépris de la foi politique faisait la force de Juarez, toujours certain d’être bien accueilli par ses concitoyens, alors même qu’ils venaient de prêter serment à l’empire. Ainsi, comme on se le rappelle, nos troupes avaient couru jusqu’à la ville de Chihuahua, située à l'extrémité du royaume, pour en chasser le président de
la république. Après quelques mois d’occupation qui avaient certes donné le calme à ces parages lointains, ces forces avaient dû quitter cette capitale d’État en la livrant à sa propre garnison, pour courir à de nouveaux dangers. Aussitôt Chihuahua avait rouvert ses portes à Juarez, revenu de Paso ciel Norte , alors que Maximilien avait pu croire un instant que son ennemi avait franchi la frontière américaine sans esprit de retour. La présence du président sur le territoire éprouvait vivement l’empereur, qui s’imaginait que la résistance des dissidents n’était due qu’à cette seule cause. Malgré le besoin de troupes qui se faisait sentir dans les Etats du centre, la cour de Mexico résolut elle-même une seconde expédition sur Chihuahua, et elle signifia sa volonté au général en chef dans des termes qui prouvent nettement que l’empereur régnait et gouvernait dans toute son indépendance.
Chapultepec, 28 mai 1866. :
Mon cher maréchal,
Les nouvelles que je reçois de l’intérieur et de l’extérieur me démontrent l’impérieuse nécessité de renvoyer Juarez de Chihuahua et d’occuper cette ville définitivement, pour ôter aux Etats-Unis le seul prétexte plausible d’accréditer jJvès de lui un ambassadeur, et l’occasion de présenter chaque jour de nouvelles exigences.
Il est évident qu’il entre autant dans les intérêts de votre y glorieux souverain et de mon auguste allié l'empereur Na-
poléon, que dans les miens, de mettre un terme aux prétentions du cabinet de Washington , en renvoyant Juarez de la dernière capitale; il y va même de notre honneur.
Je le répète, les nouvelles extérieures que je viens de
recevoir font ressortir l’urgence de cette mesure, et, comme chef de mon armée, vous aurez la bonté d’aviser immédiatement à son exécution.
J’insiste de nouveau sur la prompte formation des bataillons franco -mexicains, et la nécessité de constituer sur-lechamp leurs cadres français, car le temps presse.
J’écris sur tous ces points à l’empereur Napoléon, auquel je fais part de mes résolutions.
Votre très affectionné,
Maximilien.
La cour de Mexico iguorait donc toute la conduite du cabinet français, puisqu'elle caressait encore l’espérance de mettre un terme aux prétentions du cabinet de Washington et qu elle se flattait d’entraîner son allié dans cette voie. Deux raisons puissantes combattaient notre retour à Chihuahua. D’abord, les dépenses qu’allait entraîner cette course lointaine devaient grèver sans profit le trésor mexicain, déjà bien épuisé ; de plus, notre quartier général avait l’ordre de son gouvernement d’éviter en toute circonstance les chances de conflits sur les frontières du Nord, celles surtout où les Américains exerçaient une action directe. En outre, une semblable expédition était une faute; car il était aisé de prévoir qu’à pareille distance l’occupation ne pourrait être permanente. C’était fatiguer mal à propos nos colonnes d’opérations, plus utiles sur d’autres points.
L’ordre impérial fut pourtant exécuté. Le commandant Billot se dirigea rapidement sur Chihuahua, d’où Juarez, suivi de quelques compagnons de route seulement, s’enfuit de nouveau vers Paso dd Norte. Les soldats et les fonctionnaires libéraux s’étaient déjà éparpillés à tous les vents. Pendant six semaines, les troupes françaises
travaillèrent à organiser un réduit dans la ville, de sorte qu’elle pût être à l’abri d’un retour offensif, et, après ces travaux exécutés, elles cédèrent la place à douze cents impérialistes environ, qui ne tardèrent pas à être attaqués. Leurs chefs, au lieu de se concentrer dans le réduit et d’en défendre les abords, entreprirent une sortie avec ces forces à une demi-lieue de la ville; le soir, leur déroute était complète et Chihuahua acclamait définitivement la république.
Cet épisode militaire se reproduisait sur bien des points du territoire, et Maximilien, que la presse française et étrangère a si souvent représenté en désaccord constant avec notre quartier général, ne demandait déjà plus qu’à son concours les moyens de défendre l’Empire. C’est que le prince ne pouvait rendre le maréchal responsable des actes de son gouvernement, et, malgré tout, il lui savait gré de ses efforts. La lettre qu’on va lire témoignet-elle un sentiment hostile de la couronne, mécontente de la conduite des opérations militaires, lorsqu’au contraire elle veut concentrer l’autorité absolue dans les mains du général en chef!
Mexico, 3 juin 1866.
Mon cher maréchal,
Pour terminer promptement l'organisation de l’armée, ce qu’il faut avant tout, c’est l’unité d’action.
Les idées que vous avez émises à ce sujet au conseil sont * pleines de justesse et de bon sens pratique. Vous êtes déjà
d’ailleurs commandant en chef de l’armée et directeur exclusif de tous les mouvements militaires, c’est-à-dire meilleur juge que qui que ce soit de ce qu’il faut faire et en position de l’accomplir.
Je viens donc aujourd’hui vous investir d’une autorité absolue pour l’organisation des bataillons franco -mexicains et la réorganisation de l’armée nationale.
Tous les ordres donnés par vous et envoyés au ministre de la guerre porteront : « par ordre de l’empereur. »
Tel est le plan que j’ai adopté définitivement depuis que vous m’avez éclairé de vos conseils; il est conçu uniquement dans le but de concentrer dans vos mains une organisation que vous seul et vos dignes officiers pouvez bien faire.
Maximilien.
Pour tout esprit impartial qui se sera pénétré du sentiment de cordiale entente qui jusqu'ici régnait entre la cour de Mexico et le maréchal; pour qui aura, sans parti pris, apprécié la sincérité des efforts tentés par notre quartier général en faveur de la consolidation du trône impérial, à l’aide des moyens restreints et des pouvoirs dont le gouvernement français l’avait armé; enfin, après la lecture de cette correspondance si conciliante, dont nous avons reproduit plusieurs fragments, il paraîtra étrange que l’empereur et l’impératrice du Mexique pussent se plaindre secrètement à l’empereur Napoléon du général en chef, et demander son rappel. C’est pourtant ce qui se passait depuis plusieurs mois déjà, à l’insu du maréchal, qui n’apprit la vérité, de Paris même, que plus tard, à l’époque du voyage en Europe de l’impératrice Charlotte. Tout pourtant, commandait la franchise: il convenait à un souverain d’articuler loyalement et directement ses griefs, s’il les croyait justes. C’était d'autant plus un devoir pour la couronne, qu’à une autre époque, elle avait manifesté au général en chef, promu
maréchal, des sentiments qui n’avaient pas peu contribué à le retenir sur le sol mexicain, où il croyait rendre des services à la monarchie, sentiments dont il avait la conscience de n’avoir pas démérité.
Pengamillo, le 7 octobre 1864.
Mon cher maréchal et ami,
C’est avec le plus grand plaisir que je viens d’apprendre à l'instant même votre élévation au maréchalat.
En vous distinguant par une aussi haute marque de faveur, l’Empereur comble les vœux de tous les bons Mexicains, auxquels, en son nom, vous avez rendu la liberté et la paix, et qui vous seront à toujours reconnaissants. Une seule chose pourrait diminuer la joie que nous apporte cet heureux événement, ce serait le cas oi< il aurait pour conséquence de vous faire quitter notre patrie. J'espère que Y empereur Napoléon ne privera pas le Mexique des services qui lui sont si nécessaires.
En vous réitérant' les félicitations les plus cordiales
Votre très affectionné,
Maximilien.
N’y avait-il pas dans ces mots plus que de l’eau bénite de cour? Le billet de l’impératrice Charlotte, s’empressant d’apprendre la première cet heureux événement au général en chef, en lui transmettant les papiers publics de Belgique, respirait la même bienveillance. Quelques heures seulement d’une réelle mésintelligence étaient venues au commencement de 1866 troubler l’accord de la couronne et du quartier général. Un officier français, sur l’ordre de l’empereur Napoléon, était rentré au Mexique à son retour d’un congé. Maximilien, qui n’ap-
préciait pas alors les services de cet officier, adressa ce billet au général en chef:
Mon cher maréchal,
Le télégraphe vient de m’apprendre le retour subit de M***, qui vient de débarquer à la Vera-Cruz. J’ai tout lieu d’être surpris du retour de cet officier, et veuillez me faire connaître pourquoi on s’est écarté des instructions qui avaient suivi une réunion spéciale que nous avions eue à Mexico à ce sujet.
Maximilien.
Comme on le voit, Maximilien parlait en maître ; mais, on le devine, le maréchal n’avait pu souscrire à un pareil contrôle des actes de son souverain, seul juge du choix des officiers français appelés à faire campagne au Mexique. Le soir même, dans les salons du palais, en présence du coips diplomatique et après le départ du général en chef, Maximilien avait cru devoir incriminer ce fait dans des termes un peu vifs. L’attitude du maréchal, instruit de ce pénible incident, était toute tracée-, mais l’empereur du Mexique, dont le cœur était haut placé, ne tarda pas à vouloir effacer le premier les traces de ce désaccord. Jamais ce souverain ni l’impératrice n’avaient donné au général en chef connaissance directe ou indirecte des griefs qu’ils exposaient à la cour des Tuileries, et, sans les indiscrétions commises pendant le séjour de l’impératrice Charlotte au Grand-Hôtel de Paris, le maréchal eût pu longtemps encore rester dans une complète ignorance.
Mais le maréchal avait un tort grave, grandissant chaque jour, aux yeux de Maximilien et de son auguste
compagne, c’était de vouloir, avant tout, rester l’hôraine de son pays. Les instructions du cabinet français, en date du 6 janvier 1866, et répétées sans cesse depuis lors, prescrivaient déjà au quartier général, de n'exercer son influence qu'avec une grande réserve. « Malgré les plaintes de Maximilien, écrivait-on, nous ne voulons plus donner un soldat. » A la fin du même mois, on disait encore de Paris au maréchal: « Vous avez fait acte de sagesse, en concentrant vos troupes entre San Luis, Aguas-Calientes et Matehuala. Que notre rôle militaire s’efface graduellement. » Dès les derniers jours du mois de mai 1866, le gouvernement français « espérait déjà des résolutions extrêmes de la part de Maximilien » accablé par la pénurie du Trésor, et faisant appel au dévouement du général en chef, pour qu’il ne rentrât pas encore en Europe où il se préparait à revenir avec les premières troupes rapatriées, et pour qu’il acceptât les charges de l’évacuation jusqu’au terme de la retraite. Maximilien avait lui-même témoigné au commandant du corps expéditionnaire toute sa satisfaction d’une pareille mesure. Mais, malgré tout, la cour de Mexico s’était laissée persuader de réclamer l’envoi de forces françaises beaucoup plus considérables et l’ouverture d’importants crédits; elle avait la conviction, en présence de la résistance du quartier général à ces projets, que le maréchal était le seul obstacle à de nouveaux sacrifices de notre pays, qui devaient, à son avis, assurer le triomphe de sa cause. Cette cour avait été malheureusement entretenue dans la pensée que la France était toute disposée à lui venir encore en aide. Mais le maréchal, qui était bien éclairé sur les intentions du cabinet des Tuileries, depuis la fin de 1865, comme sur l’opinion publique qui
régnait en France et aux Etats-Unis, ne voulait en rien provoquer une augmentation de forces qui lui eût été certainement refusée. Son avis personnel était que nous avions dépensé assez d’hommes et d’argent, et il avait été trop frappé, comme il ne cessait de le représenter à Maximilien lui-même, de l’impuissance de l'élément mexicain, pour consentir à jeter son pays dans de nouveaux hasards. Le souverain du Mexique avait raison de rechercher pour sa patrie des ressources plus considérables; le maréchal eût été fier de commander à un corps d’année plus imposant; mais la France n’eût-elle pas gémi de voir un de ses généraux entraîner sur cette terae lointaine des milliers d'hommes en plus? Quels comptes sanglants ne réclamerait- elle pas aujourd’hui? Certains ont cru et pourront croire qu’un accroissement d’effectif aurait suffi pour décider du triomphe de la monarchie. Ceux-là n’ont pas assisté aux intrigues et aux défections de cour, au tableau navrant des difficultés financières sans cesse renaissantes. Ils ignoraient les instructions françaises prescrivant d'évacuer les places depuis les premiers jours de 1866 ; ils n’ont pas eu à compter avec l’inertie calculée des plus hauts fonctionnaires, pesant sur presque tout le territoire de l’empire. Maximilien était à plaindre; mais ce n’est pas le général en chef qui devait être accusé.
Pour s’en mieux convaincre, il suffira de jeter les yeux sur la dépêche qu’à cette même époque, M. Bigelow, le ministre américain à Paris, adressait à son gouvernement, qui lui avait enjoint de demander des explications au cabinet des Tuileries sur de prétendus mouvements de troupes destinées au Mexique.
Paris, 4 juin 1866.
A M. Setcard, sous-secrétairc d'État, à Washington.
Monsieur,
Je me suis rendu chez S. Exc. le ministre des affaires étrangères, dimanche dernier, pour conférer avec lui sur l’objet indiqué dans vos instructions marquées «confidentielles». Comme il avait été déjà informé du contenu de cette dépêche par le ministre français résidant à Washington, je n’ai pas eu à le lui exposer de nouveau.
J’ai dit ensuite que le but de vos instructions, comme je les comprends, est simplement d’obtenir une explication qui vous sera certainement demandée à vous-même par rapport à l’embarquement en France de forts corps de troupes pour lé Mexique, après que l’intention de retirer toute l’armée eût été officiellement proclamée.
A cela, Son Excellence répliqua que, depuis qu’il m’a vu, il a reçu de ses collègues de la marine et de la guerre l’avis que l’on n’a envoyé à Mexico, cette année, aucunes troupes appartenant au corps expéditionnaire, si ce n’est le nombre de soldats nécessaires pour remplacer les manquants, mais, en tous cas, sans aucune augmentation de l’effectif. L’embarquement de troupes mentionné dans les journaux et dans votre dépêche est très probablement celui qui a eu lieu sur le transport le Rhône, vers le commencement de l’année. Ce navire a touché à la Martinique et non pas à Saint-Thomas, comme on l'a dit. Il avait à bord 916 soldats et non 1200, qui appartenaient à la légion étrangère et nullement au corps expédionnaire.
Ces soldats avaient attendu longtemps leur transport en France et en Algérie avant d’aller rejoindre leurs régiments. Aucun enrôlement n’a eu lieu pour la légion étrangère depuis que l’Empereur a proclamé son intention de retirer
son drapeau du Mexique, et il n’est question, à ce qu’il sache, de faire des enrôlements nouveaux.
En ce qui concerne l’embarquement de troupes recrutées en Autriche, Son Excellence me dit que c’est là une affaire entre le gouvernement autrichien et les Mexicains, et que la F rance n’a rien à y voir. Depuis que je lui ai signalé le fait, il a vérifié ses propres convictions à ce sujet par une dépêche avec les ministres de la guerre et de la marine, et il s’est assuré qu’il n’y a aucune espèce d’engagement pris, soit pour un enrôlement, soit pour un transport de troupes d’Autriche au Mexique.
Il m’a ensuite déclaré que l’intention du gouvernement est de retirer toute son armée du Mexique, au plus tard dans le délai spécifié dans la dépêche qu’il vous a adressée, plus tôt même si la température ou d’autres considérations le permettent, et qu’il n’est pas dans son intention de remplacer cette armée par d’autres troupes de n’importe quelle origine.
En terminant cette longue conversation, dont je vous ai fait connaître l'important résultat, j’ai exprimé au ministre la satisfaction que me procuraient ses explications et le plaisir que j’aurais à les communiquer à mon gouvernement.
Cette dépêche a été soumise à M. Drouyn de Lhuys, qui a approuvé le récit qu’elle contient de notre conversation.
John Biqelow.
La lecture (le cette dépêche eût-elle laissé des espérances de renforts de troupes à Maximilien? Ainsi donc les Etats-Unis suivaient pas à pas les actes de la politique française, comptant, à un homme près, les détachements nécessaires au renouvellement de notre effectif. Le recrutement des Autrichiens eux-mêmes était interdit. Il y avait longtemps que le gouvernement de la France ne s’était trouvé soumis à une tutelle aussi tyrannique!
La seule ressource de recrutement militaire qui restât à Maximilien consistait désormais dans les rengagements des libérés français qui, au lieu de se rembarquer pour l’Europe, acceptaient du service parmi les cazadores.
Comme on l’a vu, Maximilien attachait un grand prix à l’accroissement des neuf bataillons de cazadores; il avait le droit de compter sur la bonne volonté des Français qui consentaient à en faire partie; car les souverains excitaient les chaleureuses sympathies de notre armée toujours généreuse. Mais les efforts du quartier général, le dévouement des officiers français qui avaient accepté la tâche difficile de former et de commander ces neuf bataillons devaient rester stériles, si le pays luimême, si les commissaires impériaux, si les grands propriétaires ne leur venaient franchement en aide par un solide recrutement. La leva, sorte de presse militaire, avait été jadis abolie par la régence, obéissant à une noble inspiration du maréchal Forey; l’Empire avait renouvelé la défense formelle de recourir à ce système brutal et inhumain pour grossir les rangs de l’armée mexicaine. Malgré tout, la leva s’exerçait encore. Des Indiens pris de force par les hacevderos, le rebut de la société mexicaine tiré des prisons publiques, tels étaient les pauvres éléments que les préfets politiques des provinces s’obstinaient à mettre à la disposition des commandants français, et on peut comprendre ce que nos propres volontaires, ayant la dignité d’eux-mêmes, devaient ressentir en coudoyant dans leurs rangs des compagnons d’armes qui avaient échangé la chaîne contre le fusil. Cependant, nos officiers ne se rebutaient pas.
« S’appuyant sur les ordres impériaux qui avaient prescrit le recrutement dans les Etats de Mexico, de Queretaro et de San Luis, ils essayaient de secouer l’apathie des préfets politiques ou de déjouer leurs hostilités; ils parcouraient eux-mêmes les haciendas; ils faisaient appel au patriotisme comme aux propres intérêts des grands propriétaires, dont la sauvegarde ne pouvait être assurée que par le choix légal des travailleurs vivant sur leurs terres, ou par la venue de volontaires sous les drapeaux. La population tout entière, si les commissaires impériaux ne trahissaient pas la couronne, devait fournir son contingent au recrutement. Jamais d’ailleurs de pareils sacrifices n’avaient été plus commandés par les événements. Le général Mejia voyait devant lui Escobedo et Cortina, menaçant d’anéantir sa division, la plus disciplinée des troupes mexicaines, et composée des vieilles bandes aguerries de la Sierra. Maximilien ne se décourageait pourtant pas; il faut dire aussi qu’il sentait ses forces doublées par l’énergie d’une compagne dévouée, qui dirigeait les affaires à Mexico, tandis qu’il parcourait le pays. De Cuernavaca, où la nouvelle d’un grand désastre vint le frapper sans l’abattre, il demanda sans délai à notre quartier général les moyens de réparer le mal.
Cuernavaca, 24 juin 1866.
Mon cher maréchal,
J’ai appris avec grand plaisir, par votre dernière lettre, que l’organisation des neuf bataillons de cas adores et de l’armée nationale marche sans interruption, et je vous en remercie cordialement.
La nouvelle de la destruction presque complète de la division Mejia est venue me surprendre et m’affecter dou-
loureusement. Je fondais sur ces braves troupes une partie de mes espérances pour l’avenir. D’un autre côté, la réouverture des communications entre Matamoros et Monterey eût été bien nécessaire pour soulager nos finances; mais j’ai confiance dans les mesures que vous suggérera votre haute expérience, et je vous prie de m’envoyer le plan de campagne à suivre pour réparer le malheur qui vient de nous frapper et faire rentrer dans l’ordre les départements insoumis.
Maximilien.
Un second coup, plus sensible encore, vint, à la fin de juin, frapper la cour de Mexico. C’était la réponse de l’empereur Napoléon à l’ambassade de M. Almonte, sur laquelle Maximilien comme l’impératrice Charlotte avaient fondé de si grandes espérances. Napoléon III signifiait à son allié des conditions plus dures encore que toutes celles qui avaient été formulées jusqu’à cette époque. Si la forme du message impérial, qui contenait l’exposé de certains griefs vraiment fondés, était blessante pour l’amour-propre de Maximilien, les résolutions qu’il contenait dictaient l’arrêt de mort de la monarchie mexicaine. M. Seward triomphait!
Pans, 31 mai 1866.
Le général Almonte a remis à l’Empereur les lettres de S. M. l’empereur Maximilien et s’est acquitté des communications dont il était chargé pour le gouvernement français. Sa Majesté a le regret de devoir exprimer ici la surprise que lui ont causée ces communications. Depuis plus d’un an, les instructions adressées aux agents français au Mexique, inspirées par le sentiment des devoirs et des obligations réciproques que nous avons contractés, avaient pour objet de faire parvenir au gouvernement mexicain des conseils
dictés par les intérêts des deux pays, non moins que par la sincère amitié que Sa Majesté porte à l’empereur Maximilien.
Ces conseils ne semblent pas avoir été compris. Les propositions formulées par M. le général Almonte l’indiquent assez, en même temps qu’ellés révèlent la méconnaissance complète d’une situation sur laquelle on ne petit pas différer d’éclairer la cour du Mexique.
On n’a pas à rappeler l’origine de l’expédition française; sa légitimité ressortait de nos griefs: obligés de nous faire justice, l’expérience du passé nous commandait de rechercher pour l’avenir des garanties contre le retour des actes qui avaient si souvent attiré sur ce pays, au prix d’expéditions onéreuses, des répressions sévères, mais toujours inefficaces. Ces garanties devaient surtout résulter de la fondation d’un gouvernement régulier assez fort pour rompre avec les traditions de désordre que s’étaient léguées des pouvoirs éphémères. Quelque désirable que fût l’établissement d’un tel gouvernement, moins que tout autre, nous pouvions songer à l’imposer, et nous avons toujours désavoué hautement un pareil dessein. Nous n’avons pas voulu croire cependant que les éléments d’une régénération politique indispensable fissent défaut à la société mexicaine, et nous nous étions promis de seconder tous les efforts qui seraient tentés par le pays lui-même pour l'arracher à l’anarchie qui le dévorait. Cette entreprise avait sa grandeur; elle a séduit l’empereur Maximilien. A l’appel de la nation mexicaine, sans se laisser arrêter par les difficultés et les périls de la tâche, il s’y est courageusement dévoué. Il pensait, comme l’empereur Napoléon, que de grands intérêts de conciliation et d’équiibre se rattachaient à l’indépendance du Mexique, à l’intégrité de son territoire garanties par un gouvernement stable et réparateur, et il savait que notre appui ne lui manquerait pas pour Taider à réaliser une œuvre profitable au monde entier. - . . - - , *
Les devoirs de l’empereur envers la France lui commandaient toutefois de mesurer à l’importance des intérêts français engagés dans cette entreprise l’étendue du concours qu’il lui était permis d’offrir au Mexique pour en assurer le succès. C’est à cet effet qu’a été conclu le traité de Miramar.
Or, du contrat qui avait établi nos droits et nos obligations, la France a largement acquitté les charges qu’elle avait acceptées, et elle n’a reçu que bien incomplètement du Mexique les compensations équivalentes qui lui étaient promises. C’est un fait que nous devons constater, parce qu’il ne dépend pas de nous d’en supprimer les conséquences. Nous sommes loin de méconnaître les obstacles et les difficultés de toute nature contre lesquels S. M. l’empereur Maximilien a eu à lutter. Si nous avons déploré souvent que ses loyales intentions ne fussent pas mieux secondées, nous avons toujours applaudi à son active sollicitude et à sa généreuse initiative.
Les résultats ne répondaient pas à nos espérances, malgré l’habile et énergique direction du maréchal et le dévouement d’une armée que rien ne lasse.
Le gouvernement français facilitait la conclusion d’emprunts qui venaient en aide aux embarras du trésor mexicain, et cependant nos charges n’étaient compensées que par des règlements de compte illusoires. Des conseils amicaux ont été donnés ; mais la résistance systématique des conseillers de Sa Majesté se manifestait sur tout ce qui touchait les intérêts de la France. Doit-on rappeler au prix de quels efforts la légation de France a pu obtenir enfin une insuffisante réparation des dommages subis par nos nationaux, alors qu’étaient
Maximilikh. I, 10
réglées sans conteste les réclamations anglaises; alors qu’on trouvait des ressources pour acquitter, sans délai et argent comptant, des créances douteuses et non exigibles, nous avons vu contester le principe même des réclamations françaises, reconnues cependant, par le traité de Miramar, comme la cause déterminante de notre expédition et qui, à défaut de toute stipulation, auraient constitué une dette d’honneur irrémissible et indiscutable.
Après avoir, en toutes circonstances, signalé au gouvernement mexicain la nécessité de pourvoir par lui-même à sa propre conservation et lui avoir maintes fois déclaré que le concours que nous lui prêtions ne serait maintenu qu’ autant que les obligations correspondantes contractées vis-à-vis de nous seraient strictement remplies, nous lui avons fait exposer les impérieuses considérations qui ne nous permettaient plus de demander à la France de nouveaux sacrifices et qui nous décidaient à rappeler nos troupes.
En prenant toutefois cette résolution, nous avons prescrit d’apporter dans son exécution les délais et les précautions nécessaires pour éviter les dangers d’une trop brusque transition. Nous avons dû nous préoccuper en même temj>s de substituer aux stipulations, désormais sans valeur, du traité de Miramar d’autres arrangements destinés à assurer la sécurité de nos créances. Le ministre de l’Empereur à Mexico a reçu, en conséquence, des instructions pour conclure, à cet effet, une nouvelle convention.
Ces instructions sont , comme tous les actes de l’Empereur Napoléon, inspirées par les sentiments naturels qui l’attachent à l’Empereur du Mexique et par son désir sincère de concilier des intérêts qu’il ne veut pas séparer. Il a apprécié les raisons qui ont-déterminê ses représentants à ne pas presser la conclusion immédiate des arrangements qui leur étaient indiqués ; mais il a regretté de voir le cabinet mexicain profiter de leur condescendance pour transporter à Paris le
siège d’une négociation qui ne peut être utilement suivie qu’à Mexico.
L’Empereur Napoléon a surtout regretté de trouver libellées dans le projet de traité soumis à son gouvernement par le général Almonte les propositions déjà formulées et que, chaque fois qu’elles se sont produites, les plus puissantes raisons nous ont forcé de décliner. Le séjour des troupes devrait être prolongé au delà des termes assignés, de nouvelles avances nous sont demandées dans la prévision de l’insuffisance des ressources du Trésor mexicain, et le remboursement en est ajourné à des époques indéterminées; aucun gage ne nous est offert, aucune garantie n’est stipulée pour la sûreté de nos créances. Après les explications franches, loyales et complètes du gouvernement français, on a peine à se rendre compte de la persistance des illusions qui ont présidé à la conception de ce projet.
Il est impossible d’agréer les propositions apportées par le général Almonte et d’en autoriser la discussion. Il faudra consentir une nouvelle convention.
Si les combinaisons qui lui seront proposées sont agréées par Sa Majesté l’empereur Maximilien, les termes fixés pour les départs successifs des troupes françaises seront maintenus, et le maréchal Bazaine arrêtera, de concert avec Elle, les mesures nécessaires pour que l’évacuation du territoire mexicain s’effectue dans les conditions les plus favorables au maintien de l’ordre et à la consolidation du pouvoir impérial.
Si, au contraire, nos propositions n’étaient pas acceptées, on ne doit pas dissimuler que, nous considérant comme libres désormais de tout engagement, et fermement résolus à ne pas prolonger l’occupation du Mexique, nous prescririons au maréchal Bazaine de procéder, avec toute la diligence possible , au rapatriement de V armée, en ne tenant compte que des convenances militaires et des considérations techniques dont • 10 *
il serait le seul juge. Il aurait à aviser, en même temps, à procurer aux intérêts français les sécurités auxquelles ils ont droit.
L’empereur Napoléon a la conscience d’avoir aidé à l’œuvre commune. C’est au Mexique désormais qu’il appartient de s’affirmer. La tutelle étrangère, en se prolongeant, est une mauvaise école et une source de dangers: au dedans, elle habitue à ne pas compter sur -soi-même et paralyse l’activité nationale; au dehors, elle suscite des ombrages, elle éveille des susceptibilités. Le moment est venu, pour le Mexique, de répondre à tous les doutes, et d’élever son patriotisme à la hauteur des circonstances difficiles qu’il traverse. Au dedans comme au dehors, les attaques dirigées contre la forme des institutions qu’il s’est données, s’affaibliront sans doute graduellement quand il sera seul à les défendre , çt demeureront impuissantes contre l’union des peuples et de son souverain cimentée par les épreuves courageusement acceptées et supportées en commun. Ce sera l’honneur de S. M. l’emperenr Maximilien et de la nation mexicaine d’avoir ainsi accompli l’œuvre civilisatrice que nous serons toujonrs fiers d’avoir encouragée et protégée à son début.
La cour de Mexico resta frappée de stupeur, et témoigna même toute sa douleur de la conduite des Tuileries, et cela avec d'autant plus de force, que le Trésol* mexicain s’était épuisé pour faire face à ses engagements vis-à-vis de la France. A l'heure où arrivait ce message de Napoléon III, il est constant que Maximilien, à quatre cent mille francs près, ne devait rien: il avait, depuis quelque temps, apporté tous ses soins, tous ses efforts, à satisfaire aux conditions du traité de Miramar, qui était désormais foulé aux pieds, et on exigeait de lui une nouvelle convention qui devait lui
enlever ses dernières ressources les plus liquides, les douanes.de Tampico et de la Vera-Cruz, sur la moitié desquelles il devait consentir une délégation en faveur de- la France. Si cette convention n’était pas acceptée, le maréchal avait l’ordre de se replier immédiatement et d’abandonner Maximilien à ses seules forces. Le ressentiment de la famille impériale s’exhala en plaintes amères et transpira même jusqu’à l’extérieur du Palais. Les révélations de l'avenir justifieront cette phrase, qui, nous l’affirmons, fut prononcée par Maximilien en présence de son entourage: «Je suis joué: il y avait une convention formelle intervenue entre l’empereur Napoléon et moi, sans laquelle je n’eusse jamais accepté le trône, qui me garantissait absolument le secours des troupes françaises jusqu’à la fin de l'année 1868. » En effet, on ne l’ignore pas à Londres, ce traité secret existait.
Maximilien comprit qu’il ne lui restait plus qu’un parti, celui de l’abdication. Le 7 juillet, il prit la plume pour signer la déchéance de la monarchie: la souveraine du Mexique arrêta sa main. C’est alors que, mue par un sentiment généreux, mais irréfléchi, l’impératrice Charlotte, bravant les fatigues d’une longue traversée et les fièvres des terres chaudes, franchit les mers. Elle espérait gagner sa cause à Paris et à Rome, c’est-à-dire trancher favorablement les trois questions qui devaient décider du sort de la monarchie, le maintien et l’augmentation du corps d’occupation, un secours financier et l’obtention d’un concordat ecclésiastique. Si son entreprise n’était pas couronnée de succès, l’Empereur, après avoir remis ses pouvoirs à la nation, devait rejoindre sa courageuse et digne compagne en Europe. La cour de Mexico s’aveuglait elle-même sur la situation; mais, de leur côté,
les confidents intimes, qui ne pouvaient se faire à l’idée d'abandonner leurs grandes positions, poussèrent l’Impératrice à s’embarquer. Quant au général comte de Thun, il était déjà rentré en Autriche. Le 8 juillet, le journal officiel de Mexico annonçait que l’Impératrice partait pour l’Europe, où elle allait traiter les affaires du Mexique et régler diverses matières internationales. C’était faire allusion au voyage de Rome, pour rassurer et le clergé et les détenteurs de biens nationaux. Pour assurer les frais de route de l’auguste voyageuse il fallut, le trésor se trouvant épuisé, recourir à la caisse des eaux 1 pour une somme de 30,000 piastres.
Un incident pénible à tous égards signala le passage de l’Impératrice dans le port de la Vera-Cruz. Le département de la marine mexicaine, à qui avait été ouvert spontanément par le maréchal un crédit de cinq cent mille francs destiné à créer un service de gardes-côtes en vue de la contrebande qui frustrait les douanes de leurs recettes, ne possédait pas une embarcation et n’avait même pas songé à en faire préparer une pour sa souveraine. L’impératrice Charlotte, arrivant sur le môle, ne trouva qu'un canot français à ses ordres : elle refusa nettement de naviguer à l’ombre de notre pavillon pour se rendre au bâtiment qui chauffait en rade. Le mécontentement dont Sa Majesté donna, sur le quai, des signes non équivoques indiquait assez clairement qu’elle s’éloignait du sol mexicain le cœur ulcéré contre le gouvernement français.
Ce départ, qui fut considéré comme un suprême et dernier effort du régime monarchique, fut le signal ,de
1 Caisse qui contenait les impôts prélevés pour les travaux consacrés à préserver Mexico des inondations.
grandes démonstrations jparistes. Les symptômes de dissolution se manifestèrent ouvertement dans l’armée des impériaux; et la légion belge, affaiblie déjà par les désertions, commença à se mutiner, en même temps que la frontière du Nord se mettait en feu. Le général Douay annonçait que tout le pays était coupé parla cavalerie républicaine. Le général Olvera se laissait enlever un convoi défendu par 250 Autrichiens et 1,600 Mexicains, dont une partie passait à Escobedo victorieux. Le général Méjia succombait en perdant définitivement le port de Matamoros , et se voyait forcé de rentrer presque seul par mer à la Vera-Cruz. Au Sud, les troupes de Pan-as faisaient défection. Le colonel Médina trahissait l’empire en soulevant la ville centrale de Tula, et les caisses vides de l’État ne pouvaient fournir la solde aux troupes de Lopez et de Quiroga, qui se débandaient. De plus, le Trésor français recevait l’ordre de ne plus compter une piastre aux bataillons de cazadores que le général en chef avait pris sur sa responsabilité de payer jusque-là. A l’annonce de tous ces désastres, le maréchal crut sage de se porter de sa personne sur la frontière du Nord, où l’orage s’amoncelait. Il fit former aussitôt une colonne légèi-e qui, de concert avec la contre-guérilla française, reçut mission d’opérer à travers les zones de soulèvement. Avant de quitter Mexico, le général en chef s’était présenté au palais dans l’espoir de prendre les ordres de l’Empereur: il n’avait pas été reçu.
De quel œil, en effet, Maximilien pouvait-il considérer le représentant de la France? D’ailleurs, l’Empereur n’avait pas encore pris de décision quant à la nouvelle convention proposée, et il préférait se renfermer dans le silence.
A peine arrivé à San-Luis, le 20 juillet, le maréchal envoyait au palais de Mexico un résumé de la situation du pays, et annonçait «qu'on ne pouvait plus laisser seule la légion belge dans la ville de Monterey, car elle n’était pas sûre. L’esprit d’indiscipline parmi cette troupe avait pris de telles proportions, que le général Douay n’avait pas. osé. exécuter l’ordre qu'il avait reçu de la licencier, par crainte de provoquer une révolte armée.» En terminant cette lettre, le maréchal, obéissant aux instructions formelles de l’empereur Napoléon, disait à Maximilien : « Je ne puis rien entreprendre avant de connaître la solution que Sa Majesté donnera à la note que la France vient de lui envoyer et dont la dernière partie prescrit la concentration immédiate des troupes françaises dans le cas où l’Empereur n'acquiescerait pas à la substitution d’une convention nouvelle au traité deMiramar.»
Quinze jours après,, un courrier de Maximilien arrivait à Peotillos, où se trouvait notre quartier général, et remettait au maréchal une lettre plus funeste encore que le triste décret du 3 octobre, qui avait dû être arrachée à la faiblesse du souverain par un ministère affolé de peur, au bruit de l’insurrection qui gagnait le cœur même de l’empire. Il faut, de plus, affirmer que, sans certaines insistances des plus vives, l’Empereur ne consultait même pas le général en chef, et appliquait immédiatement l’état de siège à tout l’Empire.
Mexico, 7 août 1866.
Mon cher maréchal,
Par deux décrets en date du 1 er août, j’ai déclaré l’état de siège dans les départements qui m’ont paru le plus agités
en ee moment. Ce sont, d’une part, les départements de Michoacan et de Tancitaro; de l’autre, les départements de Tuxpan, de Tulaneingo et le district de Zacatlan (département de Tlaxcala).
Je dois vous faire part, à ce sujet, que plusieurs membres de mon ministère m'invitent à déclarer l'état de siège dans tout l'empire. Ils prétendent que le seul moyen d’arriver à la pacification du pays, et même d’obtenir de l’ordre dans l’administration et dans les finances, c’est de mettre le pouvoir entre les mains des commandants supérieurs militaires qu’on choisirait, partout où ce serait possible, parmi les officiers français. Cette mesuré ne peut avoir son effet légal que si les départements sont déclarés en état de siège.
La question est très importante : elle touche aux plus serieux intérêts, et je n’ai pas voulu prendre de décision avant de connaître votre opinion. Vous venez de parcourir une grande partie de l’empire; vous avez vu de très près la situation dans laquelle se trouvent les divers départements, et, mieux que personne, vous êtes en mesure de m’éclairer de vos lumières et des observations que vous avez faits par vous-même.
Il me serait donc agréable de savoir si vous croyez nécessaire de déclarer l’état de siège dans tout l’empire, s’il convient particulièrement de le déclarer dans certains departements et quels seraient ces départements; enfin, si vous êtes disposé à me désigner les officiers français qui pourraient être nommés commandants supérieurs dans les départements mis en état de siège. Je ne •doute pas que vous ne consenties à venir encore, dans cette circonstance, en aide à mon gouvernement.
Votre très affectionné,
Maximilien.
Le maréchal, à qui on a prêté si complaisamment des rêves d’ambition personnelle, que devait certes favoriser
l’offre d’une pareille dictature militaire, à une époque aussi critique pour la couronne, répondit de son bivouac à l’Empereur:
Sire,
Peotillos, 10 aoôt 1860.
J’ai l’honneur d’accuser réception à Votre Majesté de sa lettre du 2 août courant, par laquelle Elle veut bien me demander mon avis sur l’opportunité de la mise en état de siège de tout ou partie du territoire de l’empire mexicain, en m’invitant à lui faire connaître les officiers français qui pourraient être nommés commandants supérieurs dans les départements ou districts mis en état de siège.
Ainsi que le fait remarquer Vetre Majesté, la question est très importante et touche aux plus sérieux intérêts.
L’état de siège, en effet, constitue un état transitoire par lequel tous les pouvoirs sont réunis entre les mains de l’autorité militaire, état qui modifie singulièrement le système des rouages administratifs et judiciaires et qui place les citoyens dans une situation anormale et tendue.
C’est également dans l’intérêt d’une mesure générale et dans un moment de grande crise imprévue, que l’autorité souveraine a recours à ce moyen extrême pour indiquer que la force est le seul argument qui lui reste à employer.
Est-ce le cas aujourd’hui d’appliquer cette mesure à l’empire mexicain? Je ne le crois pas, et je demande à l’Empereur la permission de lui démontrer que la mesure est inutile.
L’état de guerre, qui est pour ainsi dire l’état normal de ce pays depuis cinquante ans, et qui ne se modifiera qu’à la longue, ne donne-t-il pas toutes les facilités désirables pour obtenir par la force ce que ni la persuasion ni les efforts d’une administration normale n’ont pu créer?
La substitution d’une seule autorité à toutes les autres, d’un seul pouvoir à tous ceux qui régissent la société, ne saurait donner plus d’unité à la marche du gouvernement, qu’autant que les autorités, momentanément suspendues, car l’état de siège, je le répète, ne peut être que transitoire, seraient, en même temps et partout, remplacées par d’autres sur la valeur et la foi desquelles on pût compter.
N’est-il pas plus naturel d’agir que d’édicter, et, dans l’état de guerre incontestable où se trouve le pays, la transition pour arriver à l’état de siège n’est-elle pas simple et facile?" Les généraux, les commandants supérieurs existent partout ou à proximité des points sur lesquels leur action pourrait devenir indispensable.
Les cours martiales fonctionnent dans toute l’étendue de l’empire. L’état de sié^e donnera-t-il plus de force, plus d’action, plus de prestige à l’autorité militaire? Non, Sire, il supprimera tout simplement l’action directe des autorités civiles.
On peut arriver au même but sans effrayer personne, en restant dans l’état de guerre, sans sortir de la légalité et en remaniant les personnels administratif, judiciaire et financier.
Dois-je maintenant, comme corollaire du sentiment qui me pousse à rejeter la mise en étal de siège, sauf dans des cas urgents et dans des localités données, mais toujours très transitoirement, ajouter aux considérations générales que je viens d’avoir l’honneur d’exposer à Votre Majesté les considérations tirées de la situation propre de l’armée française au Mexique, dans les circonstances actuelles, alors qu’elle a remis depuis deux ans à l’autorité mexicaine tous les pouvoirs qu’elle exerçait avant l’arrivée du souverain?
Quel que soit mon désir de mettre à la disposition de Votre Majesté tous les officiers dont elle aurait à me faire la demande, il est des limites que je ne saurais dépasser.
Je ne pourrais, en effet, au moment où une portion de
l’armée française se dispose à quitter le sol mexicain, desorganiser ses cadres et la priver de ses officiers supérieurs, les seuls qui puissent avoir assez d’autorité pour exercer des fonctions de commandants supérieurs de départements en état de siège.
Je puis encore moins songer à éloigner de leurs troupes les officiers supérieurs appartenant à des corps destinés à rester au Mexique.
Et, enfin, serait-il prudent, lorsque déjà deux fonctionnaires de l’armée française remplissent deux des plus importantes charges dans le gouvernement mexicain, serait -il prudent, oserai-je dire à Votre Majesté, d’augmenter la dose de responsabilité qui nous incombe, en absorbant tous les , pouvoirs dans l’intérieur, en annihilant tous les éléments nationaux sur lequels Votre Majesté s’est appuyée jusqu’à ce jour et qui peuvent être encore utilisés?
En un mot, l’état de siège deviendrait la source d’un vif mécontentement; il donnerait le prétexte à une désaffection générale, qui s’étendrait du souverain du Mexique paraissant désespérer de son peuple à la puissance alliée dont l’action ne se ferait plus sentir que par des rigueurs ordonnées uniquement par des officiers français; il imputerait à vos alliés tout l’odieux des mesures exceptionnelles. L’état de siège, dans ces conditions, augmenterait le nombre des ennemis de l’empire et pourrait donner créance à la calomnie, employée par les dissidents pour surexciter l’esprit national; à savoir que la France est venue au Mexique dans un but de conquête.
Obliger les préfets, les sous-préfets à adresser aux généraux et aux commandants supérieurs, quelle que soit leur nationalité, des rapports politiques sur l’état du pays et sur ses besoins, leur retirer la disposition d’aucune troupe sans l’assentiment de l’autorité militaire, à laquelle ils devront adresser une réquisition par écrit, créer enfin une sorte de
solidarité entre les deux pouvoirs au lieu de les poser en antagonistes, pousser activement l’organisation d’une bonne gendarmerie, tels sont les moyens qui me paraîtraient d’abord devoir être essayés.
Votre Majesté me pardonnera cette longue exposition, qui m’est dictée par le désir sincère que j’ai de lui être utile en toutes choses et par la crainte que j’aurais de voir engager la question dans une voie qui serait plus nuisible qu’utile.
C’est avec le plus profond respect, Sire etc.
Bazaine.
Sans ce langage, digne du peuple français, les rigueurs de l’état de siège désolaient le Mexique entier, et les Américains, déjà prêts à franchir pour la seconde fois 1 la frontière du Rio-Bravo, venaient provoquer le drapeau tricolore, que notre armée, moins patiente que notre politique, n’eût certes pas laissé humilier.
Au moment même (10 août 1866) où le maréchal Bazaine, opérant dans le nord du Mexique pour relever la cause impérialiste, répondait à l'empereur Maximilien quil ne pouvait approuver la mise en état de siège de tout le territoire, le bateau de la Compagnie transatlantique, battant pavillon impérial, débarquait soudainement la souveraine du Mexique au port de Saint-Nazaire. La surprise des autorités locales, qui s’empressèrent de si-
1 Les Américains noirs s’étaient déjà emparés, quelques mois auparavant, de Bagdad, occupée par les impérialistes et l’avaient évacuée, après y avoir exercé le pillage : Bagdad avait été aussitôt réoccupée par les Français.
gnaler cet événement à Paris, fut moins vive encore que celle de la cour des Tuileries. Notre gouvernement était loin de s’attendre à une visite, dont l’annonce, on se le rappelle, provoqua une grande émotion dans notre capitale. Car l’opinion publique pressentait déjà de mystérieux incidents dans ce drame mexicain, dont les situations se nouaient de plus en plus. La veille encore de ce débarquement, le Mémorial diplomatique et certaines feuilles qu’on savait puiser leurs inspirations dans les régions officielles, venaient de protester, « se disant autorisés à dénoncer comme une insigne calomnie la seule supposition que l’impératrice Charlotte pût être en route pour l’Eui'ope. » A peine eut-elle touché terre, que cette princesse signifia son intention de voyager incognito et son refus de demander l’hospitalité à la cour des Tuileries.
En attendant l’heure du départ, l’auguste voyageuse visita le port. Elle était accompagnée de M. Martin Castillo, son ministre des affaires étrangères, de ses grands chambellans, du comte de Bombelles et d’autres officiers qui l’avaient suivie. Son visage portait l’empreinte de cruelles préoccupations doublées d’une fatigue extrême; ses yeux brillaient déjà du feu de la fièvre. La traversée avait fortement éprouvé la jeune souveraine, qui, installée sur l’arrière du navire, d’après son propre désir, pour rester plus isolée, n’avait pu trouver de repos dans le sommeil, à cause de la trépidation continue de l’hélice. Le lendemain, l’impératrice arrivait à Paris et descendait au Grand-Hôtel. A mesure que le terme du voyage se rapprochait, son exaltation se développait. La famille impériale se trouvant alors au palais de Saint-Cloud, la souveraine, en demandant qu’on mît à sa disposition un
carrosse (le la cour, réclama une entrevue immédiate de Napoléon III. Sur ses entrefaites, elle reçut la visite de M. Drouyn de Lhuys, et passa une partie de la journée à converser avec ce ministre. Quoique l’Empereur eût répondu qu’il était indisposé et qu’il regrettait de ne pouvoir l’entretenir, l’impératrice Charlotte, n’acceptant pas d'ajournement, se rendit au palais.
Ses instances furent tellement vives, que Napoléon consentit enfin à la recevoir. Alors, elle exposa les demandes de Maximilien, qui réclamait encore de la France de nouveaux secours financiers et militaires. L’entretien fut long et violent, plein, de part et d’autre, de récriminations qui finirent par altérer le caractère des explications échangées. L’impératrice, voyant peu à peu s’écrouler tout l’échafaudage d’espérances que son imagination pleine (l’ardeur s’était plue à élever depuis son départ de Chapultepec jusqu’au seuil de Saint-Cloud, sentant son sceptre se briser sous sa main, céda même à tout son emportement. Après avoir énuméré ses griefs, la fille du roi Léopold crut reconnaître, mais trop tard, qu’elle avait eu le tort d’oublier, en acceptant un trône de la munificence de l’Empereur des Français, qu’elle était issue du sang des d’Orléans 1 . De la scène du palais de Saint-Cloud peut dater réellement la folie de cette intéressante princesse, dont le courage allait bientôt s’évanouir avec la raison. A peine conserva-t-elle la force de se traîner de Paris jusqu’au Vatican, pour tomber délirante aux genoux du Saint-Père, dont elle venait réclamer l’appui et les consolations.
‘Après l’entrevue de Saint-Cloud, l’impératrice Charlotte a dicté elle-même la relation de son entretien avec l’empereur Napoléon.
Les États-Unis n’avaient perdu de vue un seul instant, ni le voyage de l’impératrice Charlotte, ni les actes de la politique française, à laquelle M. Seward, le soussecrétaire d’État américain, ne cessait d’imprimer de Washington une impulsion capable à la fois de satisfaire les tendances républicaines du congrès, et de désarmer les ennemis du président Johnson, taxé de mollesse à l'égard de la France. M. John Hay, chargé d'affaires ad intérim à Paris, écrivait à M. Seward :
Monsieur,
Paris, 10 août 1866.
Il a paru récemment dans les journaux de Paris des entrefilets annonçant le départ proclmin de Mexico de la femme de l’archiduc Maximilien. Ces nouvelles ont naturellement donné lieu à des appréciations en général défavorables à la cause impériale au Mexique. Pour mettre un terme à ces réflexions injurieuses, le Mémorial et le Pays ont publié des démentis de ces bruits.
Hier, à la grande confusion de ces amis si positifs dans leur affirmation et si pleins d’indignation, la dame en question est arrivée à Paris, et est descendue au Grand -Hôtel.
Les plus fâcheuses conclusions sont déduites de cette visite, surtout par ceux qui ont le malheur d’être de forts détenteurs de l’emprunt mexicain. Elle est généralement considérée comme un suprême et dernier effort pour obtenir, à l’aide de l’influence personnelle, le secours indispensable à l’empire mexicain, qui a été refusé à ses représentans diplomatiques accrédités.
John Hat.
Les termes de cette missive diplomatique laissaient à
désirer sous le rapport de la courtoisie. Le 17 août, M. Hay rendait ainsi compte à son gouvernement de la visite de l'impératrice Charlotte au palais de Saint- Cloud :
Paris, 17 août 186G.
Monsieur,
Sur le conseil de M. Bigelow, qui est pour quelques jours avec sa famille à Ems, je me suis rendu hier au ministère des affaires étrangères. J’ai parlé à Son Excellence des nouvelles émises généralement dans les journaux de Paris, au sujet de la visite de la princesse Charlotte en France. Ces nouvelles annonçaient que le séjour de Maximilien au Mexique dépendait d’une modification aux résolutions adoptées par le gouvernement français, et annoncées dans les récentes communications de Son Excellence au marquis de Montholon et à M. Bigelow. Quelques journaux donnaient même à entendre que la princesse avait réussi à obtenir un changement dans ce programme. Je demandai au ministre si quelque modification de ce genre avait été faite ou devait être faite à la politique du gouvernement impérial, à l’égard du Mexique. M. Drouyn de Lhuys m’a répondu qu’il n’y a eu «aucune modification de notre politique à cet égard, et qu’il n’y en aura pas. Ce que nous avons dit être notre intention de faire, nous le ferons. Naturellement (a-t-il ajouté) nous avons reçu l’impératrice avec courtoisie et cordialité, mais le plan arrêté précédemment par le gouvernement de l’Empereur sera exécuté comme il a été dit ».
John Hay.
A l’heure où le désespoir et la folie de l’impératrice Charlotte attristaient l’Europe entière, émue d'avance du coup qui allait atteindre Maximilien, les évenéments
Mahimicieh. I. 11
se précipitaient au Mexique. L’Empereur, frappé d’aveuglement, déchaînait de ses propres mains la révolution en opérant un vrai coup d’État. Il renversait son propre ministère, et au lieu d’essayer de recruter les conseillers de la couronne parmi tous les partis, dans le but de s’appuyer habilement sur le pays et sur l’opinion publique à l’approche de l’évacuation française, il se jetait à corps perdu dans les bras de la faction ultramontaine, qui l’avait circonvenu par ses intrigues et ses promesses. Les réactionnaires Lares, Marin, Campos et Tavera entraient dans le nouveau conseil. L’abbé Fisher devenait chef du cabinet impérial, et MM. Osmont et Friant, l’un chef d’état-major général, l’autre intendant en chef du corps expéditionnaire, dont le maréchal avait cru devoir prêter le concours passager à Maximilien durant un moment de crise, étaient chargés définitivement des portefeuilles de la guerre et des finances. La nouvelle de ce coup d’Êtat, qui s’était accompli à Mexico le 26 juillet, parvenait tardivement au quartier général français, où l’étonnement égala les regrets. Car le choix fait par l’Empereur d’un parti aussi extrême se changeait en déclaration de guerre à la grande majorité de la nation. De plus, l’immixtion solennelle de deux officiers français dans les affaires publiques était en contradiction formelle avec les ordres de notre gouvernement, qui prescrivait de n’intervenir en rien dans la direction politique du pays. Il était difficile, d’autre part, dans l’intérêt même
de notre armée, que ces deux hauts fonctionnaires pussent
cumuler leurs portefeuilles avec leurs emplois de chef d’état-major et d’intendant. Il n’était pas moins regrettable que pareille décision eût été prise et déjà exécutée à Mexico sans l’aveu du général en chef, surtout en pré-
sence du nouveau pavillon dont le trône venait de se couvrir.
La confiance accordée par Maximilien au père Fisher, qui a joué plus tard un funeste rôle, était déplorable à tous égards, et à coup sûr • la religion du souverain n’eût pas été surprise, s’il eût connu la biographie de cet ancien luthérien, devenu catholique. Augustin Fisher, d’origine allemande, s’était enrôlé vers 1845 dans une troupe de colons , partant pour le Texas. Après s’être fait, sans succès, clerc de notaire, il était allé chercher de l’or en Californie. L’ancien colon abjurait bientôt sa foi de protestant, recevait les ordres au Mexique et obtenait le poste de secrétaire de l’évêque de Durango. Banni bientôt du palais épiscopal pour cause de moeurs dissolues, il avait été recueilli à Parras, chez M. Sanchez Navarro, qui, séduit par les apparences, l’avait présenté à Maximilien. Le père Fisher, qui est doué d'une rare intelligence, ne tardait pas à se voir confier une mission diplomatique auprès du Saint-Père : cependant, il revenait au Mexique après avoir échoué à Rome. Malgré tout, son crédit grandissait, et, à cette heure, l’ambition du secrétaire impérial, qui n’avait plus de bornes, convoitait l’évêché de Queretaro, le bénéfice ecclésiastique le plus opulent du Mexique. La faveur directe du souverain
était un moyen certain de succès. Mais le choix de ce prêtre n’était pas fait pour apaiser les esprits et rallier les dissidents.
Maximilien espéra-t-il ainsi donner des gages au Saint- Siège, et se concilier ses bonnes grâces par l’appel d’un ministère réactionnaire, à cette seule fin de faciliter les démarches de l’impératrice Charlotte? Cela est croyable, surtout si on évoque les aspirations de sa jeunesse prises
il*
sur le fait dans les TablccCux de sa Vie qui viennent d’être publiés à Leipzig. L’archiduc était d’humeur profondément catholique, autant par instinct que par éducation. Les tendances de sa dévotion de prince du sang autrichien l’entraînaient vers le mysticisme, de même que sa fierté d'être issu du grand Charles-Quint lui faisait dire que rien n’était supérieur au droit divin. Devant ce seul droit, le prince enfant courbait 1a- tête en attendant qu'il acceptât de prétendus suffrages populaires la couronne entrevue sans cesse, dans ses rêves. Car Maximilien se croyait prédestiné; c'est là le secret de son aventure mexicaine qui, dans sa pensée, on le verra plus tard, n’était pas le terme de ses espérances. En présence de ses aspirations religieuses qu’avait dû Surexciter sa visite à Rome, on eût compris quoique c’eût été impolitique à notre avis, que dès sa prise de possession du trône, Maximilien eût radicalement embrassé la cause cléricale, luttant franchement du premier coup contre le mouvement libéral. On peut croire toutefois qu’il s'en fût suivi une guerre à outrance, aussi désastreuse pour la dignité du trône qu’inconciliable avec notre propre drapeau : car si le clergé français est le premier à donner de grands exemples aux deux mondes, celui du Mexique, à peu d’exceptions, est corrompu par l’abus et le désir des jouissances, que toute absence de discipline n’a fait qu’accroître en ces temps de longues révolutions. Ce n’est pas dans son sein que le nouveau souverain pouvait puiser les forces vives; de ce côté, il n’y avait ni sincérité, ni désintéressement à attendre. Nous n’avons pu oublier que la première parole prononcée par Mgr La Bastida, archevêque de Mexico, rentrant dans la capitale d’une patrie désolée
qu’il n’avait pas revue depuis des années, avait été pour s’enquérir si les oliviers de son domaine épiscopal de Tacubaya avaient été respectés par la guerre. La question de l’Eglise et des fidèles s’était effacée devant celle des revenus. Maximilien venait donc de commettre une seconde faute capitale. Dès l'origine, il avait assumé le grave tort, quand il aurait pu mieux s’entourer, de s’appuyer sur des individualités hostiles au nom français. A cette heure, il se laissait emporter par le plein flot d'une réaction contre lequel devaient lutter les vrais conservateurs et la plus grande partie d’une génération élevée dans les principes républicains. Ces principes ne pouvaient pas tarder, en s’insurgeant contre le nouveau programme du trône, à reprendre le dessus dans tous les centres que l’armée française, en marche d’évacuation, remettait militairement à la défense des troupes impérialistes.
Pourtant, toute la première période de 1866 avait été consacrée par nos soldats à améliorer ainsi qu’à compléter les fortifications et l'armement des places de l’intérieur, telles que Monterey, San-Luis, Durango, Zacatecas, Guadalajara et Matehuala. Nos artilleurs étaient parvenus à mettre en batterie, sur les ouvrages de ces villes, plus de six cents pièces en bou état et largement approvisionnées. Mais ces travaux de défense, confiés successivement aux armes mexicaines, devaient rester désormais impuissants contre le soulèvement du pays, irrité du choix des nouveaux ministres, qui détruisait tout espoir de renaissance libérale. Après ce coup d’état, le gouvernement mexicain, désespéré, adhérait, le 30 juillet, à la nouvelle convention réclamée par le gouvernement français. Par ce contrat, exécutoire à partir du 1 er dé-
cembre 1866, et substitué au traité de Miramar, la moitié du produit des douanes de la Vera-Cruz et de Tampico était affectée au payement de la dette française. Maximilien avait signé là un funeste engagement qu’il savait bien ne pas pouvoir tenir sans marcher à la banqueroute nationale. Il eût été plus digne pour l’Empereur de briser lui-même sa couronne et de se retirer, laissant au gouvernement français l’énorme responsabilité de la .situation. Mais ce souverain ne savait pas résister aux séductions de la royauté. Peut-être espérait-il encore le succès de la mission de l’impératrice auprès des cours de Paris et de Rome. Là est sa seiüe excuse.
Pendant ce temps, l'armée française, conformément au plan d’évacuation résolu en trois termes successifs, se repliait sur elle-même. Pour faciliter son mouvement rétrograde, le maréchal restait à cheval sur les routes du nord, prêt à donner la main à celui de ses deux gros corps d’opération qui serait menacé. Sur la gauche, la division de Castagny, abandonnant peu à peu les immensités de la Sonora, les plaines du Zacatecas et du Durango, se rabattait sur la ville de Léon, son nouveau quartier général. Sur la droite, le général Douay quittait toutes les positions du nord, voisines de la frontière américaine, et ses troupes, après s’être concentrées à Saltillo, venaient planter leurs tentes sous les murs de San-Luis, faisant face aux contingents de Zébéda, de Pedro Martinez et d’Aureliano Rivera. La contre-guerilla française, qui opérait aux environs de Matehuala, se préparait à redescendre dans les terres chaudes de l’Etat de Vera-Cruz. Ce vaste mouvement en arrière découvrait la zone des Etats excentriques tels que le Tamaulipas, le Nuevo-Léon, le Cohahuila, le Sinaloa et la Sonora.
Outre qu’elle était imposée par les ordres de Napoléon III, cette concentration eût été sage dès l’origine. Maximilien avait rêvé l’impossible en voulant conserver sous son sceptre d’immenses solitudes, et le quartier général eût sagement fait, à notre avis, en résistant d’une façon plus complète encore aux entraînements de la couronne: car nos troupes sillonnaient le Mexique comme le navire qui fend l’eau, laissant à peine derrière lui la trace de son sillage. Ce mouvement excentrique était d’autant plus prudent que des révélations, adressées à Maximilien luimême par le préfet de Zacatecas, constataient que les libéraux étaient sur le point d’obtenir la garantie d’un emprunt de 50 millions de piastres des Etats-Unis. Pour négocier cet emprunt, les juaristes offraient de leur vendre la Basse-Californie. Grâce à ces secours américains, Gonzalez Ortega, avec dix mille flibustiers, cent mille fusils, quarante pièces de canon et des munitions considérables, devait entrer par Piedras-Negras, pour se diriger sur Zacatecas. Cortina se préparait à attaquer Monterey et Saltillo. Negrete avait promis de débarquer dans le Tamaulipas et de s’engager dans la Huasteca, pendant que Corona descendrait sur Culiacan. A l’appui de ce plan bien concerté, notre consul à San-Franciseo nous avisait que le général Miller, collecteur des douanes dans cette ville, venait d’autoriser le transit et l’embarquement des armes et des munitions envoyées aux dissidents mexicains par les agents officiels de Juarez, pendant que le général Vega engageait clandestinement sur une grande échelle les soldats licenciés américains, pour les diriger par petits détachements sur la Sonora. De plus, les provinces de l’intérieur avaient besoin d’être fennement contenues dans le devoir. Presque tous les régiments mexi-
cains étaient travaillés par les libéraux: leurs généraux eux-mêmes recevaient de secrètes propositions de l’ennemi. Certains y prêtaient l’oreille: le général Quiroga, il faut le reconnaître à son honneur, dénonçait ces manœuvres au commandement français. La désertion, d’ailleurs, était à l’ordre du jour. Ainsi, le général Lopez, dont le commandement s’exerçait à Matehuala, comptait un effectif de 500 hommes; la solde manquait depuis plusieurs jours; la contre-guerilla française, émue du dénûment de soldats privés de vivres et de vêtements, leur consentit des avances sur sa propre caisse. A peine habillés et payés, trois cents de ces Mexicains firent défection en huit jours.
Il fallait s’attendre à voir bientôt se manifester l’influence du nouveau ministère, jaloux de se venger des mesures libérales inaugurées avant l’arrivée de Maximilien à Mexico, à l’époque où le général en chef avait déclaré valables les ventes des biens de mainmorte, sauf pour les cas d’acquisition frauduleuse. Notre quartier général, de son côté, ne pouvait s’associer qu’avec déplaisir à la politique d’une réaction aussi marquée. Les hostilités ne tardèrent pas à s’ouvrir entre la couronne soumise à de fâcheuses influences et le représentant militaire du gouvernement français. C’est à cette heure que le maréchal avait le droit de s’applaudir d’avoir épargné au Mexique les rigueurs d’un état de siège, qui eût été terrible sous l’action du fanatisme religieux! :
La prise par les dissidents du port de Tampico, si important par ses recettes douanières, fut le prétexte des attaques du ministère, qui s’était flatté un instant que notre drapeau, compromis dans un brusque conflit avec les Etats-Unis, se trouverait tellement engagé, que la
France, loin de pouvoir se retirer, se verrait forcée d’appeler de nouveaux renforts. Maximilien, il faut le reconnaître, s’était aperçu que la politique des Tuileries tenait deux langages; que' les ministres contredisaient les assurances de son allié, qui n’avait cessé de lui promettre concours efficace et appui moral; qu’en fin de compte, l’empereur Napoléon l’avait placé dans une dure alternative, en lui faisant signer la convention du 30 juillet.
L’Empereur du Mexique avait profité à son tour de ces leçons d’une politique aujourd’hui en honneur en Europe. Aussi, n’hésitait-il plus à jeter des germes de discorde dans le camp français, en faisant appel à certains dévouements qui, par suite de leur complète ignorance des instructions du cabinet des Tuileries, déploraient, la rigueur des mesures d’évacuation, bien que ces dernières fussent encore tempérées par notre quartier général. Oubliant que la discipline est la première loi d’une armée, il cherchait à se créer des partisans dans nos propres rangs, dans l’espoir que leur opposition aurait de l’écho en France et serait assez forte pour ralentir notre mouvement de retraite.
Les innovations répétées que subissait la maison militaire de Maximilien avaient souvent même révélé, de la part du souverain, un manque réel d’expérience comme un oubli complet de la hiérarchie. Ainsi, la lettre suivante, émanée du cabinet impérial, avait eu un instant pour but de contraindre un maréchal de France, comme tous les ministres de la couronne, à correspondre avec l’Empereur par l’entremise d’un capitaine du corps expéditionnaire.
Cabinet militaire de V Empereur.
Mexico, 7 mars 1866.
Monsieur le maréchal,
J’ai l’honneur d'informer Votre Excellence que le cabinet de l’Empereur est supprimé et remplacé par un secrétariat.
Sa Majesté place à la tête de la section militaire de ce secrétariat M. le capitaine X...
C’est par l’intermédiaire de ce dernier officier que l’Empereur désire correspondre à l’avenir avec Votre Excellence, avec le chef d’état -major général et les divers ministres.
Je ne saurais vous faire connaître encore le nom du chef de la section civile.
A • cette heure où il se sentait, avec raison, dégagé de toute reconnaissance pour le gouvernement français, Maximilien ne tendait plus qu’à un but: celui de tirer le meilleur parti et d’user le plus longtemps possible de nos soldats et de notre trésor pour sauver sa couronne. Il était dans son droit. Aussi exprimait-il sans cesse le désir que les Français gardassent spécialement les lignes du Nord et les ports voisins des États-Unis. Il y avait sur ce terrain chance de choc avec les Américains : mais le quartier-général se tenait en garde et obéissait aux instructions émanées de Paris, tout en prêtant son entier concours à la couronne du Mexique, qu’il avait toujours mission de défendre, puisque la convention du 30 juillet avait été signée. Ce fut sous l’impression de ces espérances, déçues par notre abandon complet du nord frontière, que Maximilien écrivit au général en chef:
Alcazar de Chapultepec, 4 août 1866.
Mon cher maréchal
La prise de la ville de Tampico par les dissidents, l’éva-
cuation de Monterey, m’apprennent que les résultats de la campagne dans le Nord auront pour mon pays les plus graves conséquences.
Je désire donc être instruit du plan que vous vous proposez de suivre dans vos opérations, afin que je tente de sauver, s’il est possible, les adhérents à l’empire et les malheureux fonctionnaires qui se sont sacrifiés pour notre cause.
Maximilien.
Cette lettre atteste une grande irritation, bien légitime de la part du prince, qui est encore sous le coup de la note impériale, partie de Paris à la date du 31 mai, et qui sent toutes ses espérances trahies. Si le général en chef eût été reçu au palais, où il se présenta lors de son départ pour cette tournée du Nord, ces questions eussent pu recevoir une solution plus conciliante. A mesure que se précipitera cette pénible histoire, on verra que dans tous ses rapports personnels avec le maréchal, la correspondance du souverain ne cesse d’accuser des sentiments d’une cordiale bienveillance. Mais dès que reparaîtront les grands intérêts militaires de la couronne mexicaine, mis en jeu par le retrait anticipé de nos troupes, ce ne sera plus, avec raison, que le représentant du gouvernement contre lequel il se sent de puissants griefs, que Maximilien aura devant les yeux; et partant les relations seront aussi tendues de part et d’autre que la situation elle-même, le quartier général ne pouvant, après plusieurs blâmes déjà reçus de Paris, que se conformer aux instructions du cabinet français.
Le général en chef répondit de son camp :
Sire,
Peotillos, 12 août 1866.
Je reçois à l’instant la lettre de Votre Majesté en date ‘ du 4 août courant.
En associant le fait de la prise de Tampico par les dissidents à l’évacuation de Monterey, par mes ordres, Votre Majesté semble vouloir m'imputer la responsabilité de ces deux faits. Je croyais avoir suffisamment exposé à Votre Majesté, par mes deux lettres écrites de San -Luis Potosi, à la date du 11 juillet, n° 7, et du 20 juillet, n° 46, la situation de Nuevo-Leon et de Cohahuila, pour que la nécessité de l’évacuation de Monterey, après la destruction des troupes du général Mejia et la capitulation de Matamoros, dans les conditions morales où se trouvait la légion belge, fût reconnue, non-seulement au point de vue politique, mais surtout au point de vue militaire.
La capitulation de Matamoros et les conséquences qui en sont résultées ne sont point de mon fait, et je n’ai pas pu formuler mon appréciation à ce sujet. J’avais à parer aux exigences d’une situation que je trouvais toute faite, et je crois avoir rempli mon devoir envers le souverain en mèttant sous ses yeux tous les documents joints à mes lettres précitées, dont j’ai d’ailleurs envoyé le duplicata à mon gouvernement.
Quant à la prise de la ville de Tampico par les dissidents, j’aurai l’honneur de rappeler respectueusement à l’Empereur qu’avant d’entreprendre ce qu’il veut bien appeler ma campagne dans le nord, au moment où les débris des troupes du général Mejia arrivaient à Vera-Cruz, j’ai demandé l’envoi à Tampico de M. le général Olvera, avec ce qui restait de sa brigade. Les instances du général Mejia auront vraisemblablement fait modifier la première décision de Votre Majesté, qui était favorable au mouvement projeté; car la brigade Olvera ne s’est point rendue à Tampico, et
a môme été dirigée depuis sur Mexico, contrairement à des ordres que j’avais laissés, et qui correspondaient à une combinaison militaire dont l’effet avorté a ses conséquences actuelles dans l’état de Queretaro.
Un défaut de concours analogue, que refusa de me prêter M. le général de Thun, n’a pas peu contribué non plus aux désastres qui frappent le Tamaulipas. Le général Mejia se plaignit que ses soldats fussent exposés aux dangers de la fièvre jaune à Tampico.
Un faible détachement de la contre-guerilla , le seul dont je pusse disposer pour constituer une garnison à Tampico, fut alors embarqué à la Yera-Cruz, sans compter avec les rigueurs du climat, qui nous a coûté un bataillon l'année dernière. Je ne sache pas que ce détachement ait abandonné son poste, ni livré ce qu’il était chargé de défendre.
Votre Majesté m’exprime le désir d’être instruite du plan que je me propose de suivre dans mes opérations.
Si Votre Majesté eût daigné me recevoir lorsque, la veille . de mon départ de Mexico, je sollicitais l’honneur de prendre congé d’elle, je lui eusse exposé mes projets, qui consistaient simplement à reconnaître de mes propres yeux l’effet produit dans le nord de l'empire par les événements de Matamoros; à m’assurer de l’exactitude des rapports qui m’étaient adressés, sur le peu de confiance que l’on devait avoir dans les principaux fonctionnaires et sur l’esprit généralement hostile des populations de ces contrées.
C’est après avoir constaté toutes ces vérités, que, m’appuyant sur les rapports des généraux Douay et Jeanningros, j’ai reconnu l’impo3sibilité de conserver pour le moment des points avancés, qui ne pouvaient être qu’une source de dangers et de dépenses continuelles. J’ai pris, en en rendant compte à Votre Majesté, le parti, que je persiste à croire sage , d’ordonner l’évacuation de Monterey et de Saltillo, afin d’établir en arrière une ligne forte, facile à garder, et
séparée de la première par un véritable désert, où alliés p omme ennemis ne peuvent compter sur aucune ressource. Mon opinion était et est encore, qu’il est préférable de développer son influence dans l’intérieur, en concentrant ses moyens d’action dans une zone déterminée, que de s’user aux extrémités, soumises aux influences de la frontière.
Votre Majesté provoque des explications; je les lui donnerai sincères.
L’abandon absolu dans lequel les anciens ministres de l’Empire ont laissé le général Mejia à Matamoros a déterminé la capitulation de cette place; la triste situation qui est faite au général Mantenegro à Acapulco, malgré mes nombreuses réclamations, malgré les promesses toujours faites et jamais tenues , • entraînera , je n’en doute pas, un jour ou l’autre, ou la défection de cette troupe qui a donné des preuves réelles d’abnégation et de dévouement, ou la capitulation de la place.
En présence de cette inertie, de ce mauvais vouloir flagrant que je ne crains pas de dénoncer encore à Votre Majesté, tout en accomplissant loyalement envers l’empereur du Mexique, avec conscience et dévouement, la mission que m’a confiée mon Souverain, je dois me préoccuper des soins que m’impose mon devoir comme mon droit dè commandant en chef de l’armée française.
Ma lettre du 11 juillet a exposé à Votre Majesté mes devoirs en vue des éventualités d’une prochaine évacuation par une notable portion de l’armée confiée à mon commandement.
Comme conséquence naturelle des événements et des appréhensions qu’il m’est permis de concevoir sur le rôle que l’élément mexicain joue dans ce pays, j’ai l’honneur de porter à la connaissance de Votre Majesté qu’il me sera impossible de laisser mes troupes à Guaymas et à Mazatlan.
Depuis longtemps le gouvernement mexicain a pu et dû
s’occuper d’assurer le maintien du pouvoir impéi-ial dans ces deux places. Je me vois forcé de laisser la Sonora et le Sinaloa aux seules ressources dont dispose le gouvernement de Votre Majesté, et je ne tarderai pas à rappeler les troupes françaises qui occupent ces contrées éloignées.
Quant aux fonctionnaires qui ont prêté leur concours au gouvernement de Votre Majesté, je les crois trop habiles, ou pour s’être compromis inutilement, ou pour s’exposer à des éventualités prévues par eux.
Il ont su jusqu’ici et sauront tous, dans l’avenir, se mettre d’eux-mêmes à l’abri de tout danger.
En résumé, sire, je ne crois pas que l’évacuation de Monterey et de Saltillo puisse avoir pour le pays de Votre Majesté des conséquences aussi graves qu’elle semble le craindre.
Il faut savoir, à la guerre, faire la part des éventualités et sacrifier momentanément une portion de son territoire pour assurer le principal, dût-on plus tard, si l’ennemi s’est usé ou affaibli par les désertions, reprendre l’offensive et rétablir sa prépondérance.
Votre Majesté dispose déjà et disposera toujours, j’en ai la conviction, pour arriver à ce but, d’éléments (la légion étrangère et la brigade autrichienne) qui ne la laisseront pas dans l’embarras.
C’est avec le plus profond respect, Sire, etc.
Bazaine.
Il ressort de cette lettre, qui indique clairement la tension survenue dans les rapports officiels, par suite de l’attitude du cabinet français, que notre armée tenait toujours les positions les plus périlleuses, positions évitées par les troupes mexicaines. Nos ports de France, qui ont assisté au retour des régiments d’infanterie de marine, peuvent dire combien le séjour des Terres-
Chaudes, et de Tampico surtout, leur a enlevé d'enfants. La contre-guerilla française y avait été largement éprouvée à son tour, tant par le feu que par la maladie.
Cependant Tampico n’était tombé au pouvoir des libéraux que grâce à la trahison des soldats mexicains qui faisaient égorger une partie des nôtres dans le fort d'Iturbide. On n’a pu oublier la valeureuse défense du capitaine Langlois, qui malgré la famine et le vomito, résista pendant des semaines, avec ses deux cents contreguerillas, aux deux mille libéraux du chef Pavon, et qui ne rendit le fort de Casa-Mata que pour défiler librement devant l’ennemi, les armes chargées et son enseigne fièrement déployée.
Quant à la place de Monterey, confiée à la garde de la légion belge, la lettre de Maximilien, reproduite ici, indique assez le concours qu’il pouvait attendre du cabinet de Bruxelles et du corps belge, récemment mutiné. Ce malheureux prince ne bénéficiait même plus de l’appui des étrangers, qu’il avait été si impolitique d’appeler à la défense du trône.
Mon cher maréchal,
L’état de surexcitation qui existe actuellement dans le régiment belge, démontré par la dernière dépêche télégraphique des officiers, et qui est produit par des causes extérieures, la réorganisation qu’il est nécessaire de lui faire subir, et enfin la nécessité où sont les officiers de s’embarquer au plus tard le 13 teptembre, puisque le gouvernement belge n’a pas accordé les prolongations de congé, me font croire qu’il serait désirable et prudent de faire rentrer pour quelque temps le régiment belge à Mexico ou une des villes voisines, et je crois qu’il serait bon de donner
en conséquence des ordres relatifs. Vous voudrez bien me communiquer votre avis sur cette question aussi grave que désagréable.
Recevez, mon cher maréchal, l’assurance des sentiments de sincère amitié avec lesquels je suis votre très-affectionné,
Ch&tultepec, le 30 août 1860. Maximilien.
Il faut dire ici que Maximilien n'apprit que plus tard que le roi des Belges avait autorisé ses officiers à prolonger leur séjour au Mexique jusqu’au mois d’avril 1867. Mais, par malheur, la dépêche émanée de Bruxelles, à la date du 30 juillet 1866, et adressée au chargé d’affaires de Belgique à Mexico, s’était égarée pendant six semaines et ne parvint à ce diplomate, d’après son assertion, que le 21 octobre suivant, époque à laquelle tous les officiers belges, à l’exception de cinq, avaient déjà pris la mer pour retourner en Europe.
A l’exemple de ce contingent étranger, l’armée nationale était en pleine décomposition. L’édifice impérial craquait de toutes parts, par suite de la pénurie du trésor. Les bataillons de cazadorcs eux-mêmes, cette suprême ressource des mauvais jours, qui avaient jusqu’ici rendu d’importants services et dont les commandants français n’hésitaient pas à se faire tuer, étaient menacés de périr faute d’argent et de recrutement. Grâce à l’action exercée par le nouveau ministère, les fonctionnaires, les préfets impériaux et les grands propriétaires, qui recevaient le mot d’ordre de Mexico, se refusaient à fournir les soldats. Le parti clérical, qui voulait que Maximilien se livrât à lui pieds et poings liés, employait tous les moyens pour secouer le joug de l’intervention française et s’affranchir de sa direction militaire. Aussi le dégoût et la
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lassitude s’emparaient-ils de nos officiers, qui demandaient leur rappel dans toutes les provinces où fonctionnaient les cazadores. A Queretaro, à Mazatlan, partout s’élevaient les mêmes plaintes, accompagnées d’offres de démissions. Les deux documents qu’on va lire, et qui ont été choisis parmi plusieurs autres conçus dans le même esprit, retraceront la situation avec plus de netteté qu’un simple récit.
15 septembre 1866.
Monsieur le maréchal,
Lorsque vous m’avez fait l’honneur de me confier le commandement du ... bataillon de cazadores , j’ai cru pouvoir entreprendre cette mission difficile, mais non impossible. On promettait des avantages et des garanties aux militaires de ces bataillons; et bon nombre de soldats français pouvaient se présenter sur la foi de ces promesses. Le système de recrutement par des enrôlements volontaires était un élément de force: on puisait de la confiance dans la certitude que les cazadores seraient traités comme la légion étrangère dont ils étaient une annexe, relevant du commandement et de l’administration du corps expéditionnaire, recevant la solde de payeurs français, le3 vivres de l’administration, les effets de magasins de l’Etat et du campement; enfin, qu’ils seraient soignés dans les hôpitaux du corps expéditionnaire. Cette confiance était augmentée par la certitude de rester encore au moins dix-huit mois à côté de l'armée française, dont l’appui devait faciliter et favoriser l’organisation, l’instruction et la solidité de ces bataillons.
Aujourd’hui les avantages et les garanties disparaissent de jour en jour. Le système de recrutement tend à changer complètement; déjà les payeurs ont reçu l’ordre de ne plus solder les bataillons de cazadores. L’administration française
fait peu pour nous *; il ne nous reste qu’une perspective de misères et de privations de toute espèce, comme pour les corps mexicains, car les caisses publiques ne pourront plus payer. Les officiers, habituellement soldés les derniers, se verront réduits à un état déplorable, d’où ils ne pourront sortir sans y laisser leur dignité ou leur honneur. On vient d’adopter le recrutement par la leva , . malgré les instructions de l’Empereur. Ainsi, M: le commissaire impérial Iribarren prétendait me donner à garder et à entretenir six cents juaristes, tout prêts, personne ne l’ignore ici, à se tourner contre nous à la première occasion; et cela au moment où nous devons le plus éviter d'armer au dedans un certain nombre d’ennemis. Car ceux du dehors sont- nombreux et forts, et le deviennent tous les jours davantage. Du reste, je ne saurais accepter le commandement de soldats de leva, prisonniers qu’il faut garder à vue nuit et jour, au combat comme dans les villes. Avec un reex-utement de cette espèce, la mission d’organiser et d’instruire est impossible, et l’on ne formerait que des corps où l’élément français ne trouverait qu’un avenir plein de déboires.
Je me déclare donc incapable de commander un corps soumis à un pareil recrutement , et je me fais un devoir, monsieur le maréchal, de cet aveu, pour vous prier de vouloir bien me retirer le commandement du ... bataillon de casadores.
Le commandant ....
23 septembre 1866.
Monsieur le maréchal,
Toutes les caisses mexicaines sont vides. Le commissaire im-
1 Rappelons que le maréchal, qui avait pris l’initiative de faire payer ces troupes par le Trésor français, s’était vu désavouer de Paris.
périal vient de frapper une imposition des plus iniques, dont je vous envoie le décret. Bien des gens vont être réduits à la misère; chacun se plaint. Les différents consuls ont protesté, mais rien n’y a fait. Ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est qu’on s’imagine ici que c’est sous la protection des baïonnettes françaises que ce fameux décret a été lancé, puisque nous serions obligés de réprimer tous désordres qui se produiraient par suite de cette déplorable décision.
Une leva a été faite pour former la garde: chaque habitant devait son concours, Mais moyennant quelques piastres, beaucoup ont pu s’en exonérer. Nous ne recevons que des gens sans aveu, ennemis bien reconnus qu’on est obligé de tenir renfermés. Voilà sur quels éléments se repose le commissaire impérial pour conserver cette ville à l’empereur Maximilien. Chacun se demande si c’est aberration d’esprit, ou projet qu’on n’ose pas avouer. Si des renforts n’arrivent ici , il y aurait crime à y laisser une poignée de français qui tomberaient victimes de leur dévouement. Il n’y a pas à se faire illusion à cet égard, les libéraux sont attendus ici et les fêtes se préparent pour les recevoir.
Le commandant ....
La déposition du général mexicain, commandant à Guadalajara, la première ville de l’empire après Mexico, n’est pas moins curieuse. Ce haut fonctiofinaire, placé à la tête de la 4 me division militaire, l’une des plus importantes, écrit à l’empereur, pour se plaindre à son tour du défaut de concours des autorités civiles.
Quartier général. Guadalajara.
Les mouvements révolutionnaires que l’on observe en divers endroits de cette circonscription militaire, l’infatigable activité des moteurs du désordre, l’apathie et l’indolence que
la majeure partie des autorités politiques de ces départements mettent à accomplir leur devoir, rendent de jour en jour ma position plus difficile.
J’insisterai toujours sur l’obligation pour les autorités civiles d’aider l’action militaire par tous les moyens possibles. Continuer comme jusqu’à cette heure contre la mauvaise volonté de quelques préfets est une œuvre condamnée d’avance.
Je pense qu’il est indispensable de destituer toutes les autorités excepté celles de Zacatecas et de Colima, pour les remplacer par des hommes loyaux , d'idées saines, et partisans de l’intervention et de l’empire.
Général J. GmiEREz.
Tels étaient les fruits de la nouvelle politique. Si l’on demandait l’établissement de cours martiales françaises, le maréchal répondait officiellement qu’il ne pouvait approuver la convocation de pareils tribunaux français, parce que c’était tout à fait contraire à ses instructions et à ses intentions.
De son côté, l’administration cherchait à faire évader les coupables auxquels le clergé s’intéressait. Nous n’en voulons d’autres preuves que cette dépêche télégraphique, émanée à cette même époque d’un général du corps expéditionnaire. « Un télégramme du secrétaire impérial prescrit de surseoir au jugement de Rosada. L’évêque s’intéresse à lui. On veut le faire évader. Malgré ce que j’ai écrit, malgré un premier refus de l’Empereur, Rosada va échapper au châtiment mérité. Je suis écœuré de voir fusiller les pauvres diables et amnistier les grands coupables. Cela produit un très-fâcheux effet pour la cause impériale. » C’est ainsi que l’Empereur se voyait
désobéi dans les provinces où le père Fisher faisait sentir déjà son action directement.