‹ L'empereur Maximilien son élévation et sa chute d'apres des documents inédits par le comte Émile de KératryChapitre 2 sur 4 · XIII · texte numérisé non relu

XIII

Le général en chef avait cru sage, par crainte de contrarier à distance les projets de Maximilien, d'attendre sa propre rentrée à Mexico, pour prendre une résolution relativement au choix de MM. Osmont et Friant à titre des ministres. Lors de son arrivée, le nouveau cabinet n'était pas encore compléteinent constitué; mais dès que son organisation fut complète, le maréchal fit comprendre à ces hauts fonctionnaires que la présence d’officiers français dans le conseil mexicain pouvait faire naître des incidents fâcheux au point de vue politique, et qu’il était préférable, s'ils désiraient rester attachés à la fortune impériale, de renoncer à leurs emplois militaires, dont la vacance prolongée pouvait laisser péricliter les intérêts du corps expéditionnaire. Malgré toutes leurs sympathies naturelles pour la cour du Mexique, des officiers français ne pouvaient consentir sans l’autorisation de leur gouvernement à quitter momentanément leur drapeau. Cette question importante donna lieu à l’échange de la correspondance suivante entre le palais de Mexico et le quartier-général.

jpalais de Mexico, 15 septembre 1866.

Mon cher maréchal,

Je crois qu’on a surpris votre bonne foi en vous présentant la modification ministérielle comme le commencement d’une ère de réaction incompatible avec la présence de deux généraux français au milieu de leurs nouveaux collègues.

Mon passé et ma tolérance politique bien connue sont, si je ne me trompe, un gage certain que la transition sera celle que les événements demandent et digne de mes glorieux alliés et de moi.

Recevez, mon cher maréchal, l’assurance des sentiments de sincère amilié avec lesquels je suis votre très affectionné

Maximilien.

g- re Mexico, 16 septembre.

En réponse à la lettre que Votre Majesté m’a adressée hier au soir, j’ai l’honneur de lui faire connaître que si j’ai engagé MM. Osmont et Friant à opter entre les fonctions qu’ils remplissent auprès de Votre Majesté et celles qui leur sont assignées dans le corps expéditionnaire, c’est que l’expérience démontre chaque jour que ces deux fonctions sont incompatibles, et il se produit des tiraillements tels que les divers services de l’armée en souffrent trop.

Il ne m’appartient pas d’apprécier la nuance politique que représente le nouveau cabinet de Votre Majesté: aussi n’est ce point ce motif qui m’a fait prendre cette détermination.

Lors de ma rentrée à Mexico, j’ai laissé à MM. Osmont et Friant la faculté de rester auprès de Votre Majesté, parce que le nombre de3 ministres était restreint; aujourd’hui que le cabinet est complètement constitué, j’ai pensé qu’ils pourraient se retirer sans amener aucun inconvénient.

Cependant, j’ai l’honneur de le répéter à Votre Majesté, je suis tout disposé à laisser à son gouvernement le concours de ces officiers supérieurs, s’ils veulent résigner les fonctions qu’ils ont à remplir dans le corps expéditionnaire.

C’est dans ce sens que j’en ai écrit à mon gouvernement par le dernier courrier, et c’est à ce point de vue que la situation de cette affaire doit être envisagée.

C’est avec le plus profond respect, Sire, etc.

Bazaine.

Mexico, 16 septembre 1866.

Mon cher maréchal,

Je regrette que vous mettiez MM. les généraux Osmont et Friant dans une alternative qui sera pour eux l’obligation de laisser leurs portefeuilles. Tous deux s’acquittent de leurs fonctions à mon entière satifaction. Le premier a su se concilier les sympathies de l’armée mexicaine; le second vient d’élaborer une suite de décrets propres à augmenter les ressources, mais que lui seul peut mettre à exécution. Si donc il est vrai que V alliance entre mon gouvernement et le gouvernement français doive être prise pour une réalité, comme je me plais à le croire, je désire que ces deux officiers généraux restent en fonctions, car, si je ne me trompe, il n’est pas impossible de les remplacer, provisoirement au moins, dans les charges qu’ils occupent au corps expéditionnaire.

Votre réponse me fera connaître à quel ordre d’idées je dois m’arrêter.

Votre très- affectionné, Maximilien.

Mexico, 17 septembre 1866.

Prenant en sérieuse considération le désir que Votre Majesté m’a exprimé dans sa lettre du 16 septembre, j’ai l’honneur de l’informer que jusqu’à l’arrivée de nouvelles instructions de mon gouvernement, rien ne sera changé dans la situation de MM. Osmont et Friant.

Ces deux messieurs resteront à la disposition du gouvernement de Votre Majesté, et les fonctions qui leur sont assignées dans le corps expéditionnaire seront remplies jusqu’à nouvel ordre par leurs seconds respectifs.

C’est avec le plus profond respect, sire, etc

Bazaine.

Cette fois encore, le quartier-général avait cédé au désir de Maximilien. La réponse du cabinet français, en date du 31 août, ne se fit pas attendre. Comme l’avait prévu le maréchal, « il était pour nous, écrivait-on, du plus sérieux intérêt de rester étranger à l’administration proprement dite du pays. L’empereur Napoléon devait envoyer directement ses instructions. En tout cas, il était inadmissible qu’un chef d’état-major et qu’un intendant du corps expéditionnaire pussent être tout à la fois les ministres de l’Empire du Mexique. » Sur ces entrefaites arrivait à Paris, au début du mois de septembre, une dépêche du marquis de Montholon portant à la connaissance des Tuileries une note de M. Seward ainsi conçue:

M. Seward au marquis de Montholon.

Washington, 16 août 1866.

Monsieur,

J’ai l’honneur d’appeler votre attention sur deux ordres ou décrets que l’on dit avoir été lancés, le 26 juillet dernier, par le prince Maximilien, lequel prétend être empereur dit Mexique. Dans ces ordres, il déclare qu’il a remis la direction du département de la guerre au général Osmont, chef d’état-major du corps expéditionnaire français, et celle du département du trésor à M. Friant, intendant en chef du même corps.

Le président croit nécessaire de faire savoir à l’empereur des Français que la nomination à des fonctions administratives desdits officiers du corps expéditionnaire français, par le prince Maximilien, est de nature à porter atteinte aux bonnes relations entre les Etats-Unis et la France , parce que le congrès et le peuple des Etats-Unis pourront voir

dans ce fait un indice incompatible avec l’engagement conclu pour le rappel du corp3 expéditionnaire français du Mexique.

William H. Sewabd.

À la suite de cette communication, presque menaçante, le Moniteur du 13 septembre annonçait sans retard que MM. Osmont et Friant n’étaient pas autorisés par le gouvernement français à accepter leurs portefeuilles. De plus, on écrivait au général en chef, en faisant allusion à la nomination subite de ces fonctionnaires, qu’il aurait dû s’opposer à des faits mêmes accomplis, et un désaveu formel de cette immixtion dans les affaires publiques du Mexique partait des Tuileries. Si le rôle de notre commandement militaire devenait de plus en plus difficile, qu’allait donc dire à son tour Maximilien, qui demandait tout à l’heure « s'il était vrai que l’alliance entre son gouvernement et le gouvernement français dût être prise pour une réalité, comme il se plaisait à le croire ? »

L’attitude des Etats-Unis, pleine d’une logique qui ne se démentait pas, était du moins plus franche. A cette époque était lancée une proclamation du président Johnson, déclarant nul et sans effet un décret de Maximilien, qui ordonnait le blocus de certains ports du Mexique.

On s’étonne encore ici des illusions d’un prince qui voulait ordonner un blocus sérieux aux portes mêmes des Etats-Unis, et qui ne comptait même pas en ligne un bâtiment mexicain prêt à appuyer de ses feux la volonté du souverain. Pourtant le Mexique est assis sur deux mers et possède de vastes côtes. Qu’avait donc fait son département de la marine depuis trois ans? Sans lancer des navires de haut bord, sans songer à se mesurer avec les Monitor de l’Union, n’eût-il pas dû foire con-

struire des eannonièrcs et des bateaux légers, propres à remonter les fleuves- et à en protéger les rives contre les duerilleros et les contrebandiers 1 ? Seule, la France, à titre d’alliée de Maximilien pouvait, à l’aide de son escadre, maintenir efficacement le blocus de Matamoros, et surtout celui de Tampico où, par la convention du 30 juillet, elle allait avoir de puissants intérêts engagés. Elle préféra s’abstenir et céder cette fois encore le pas aux Américains.

On se rappelle qu’en exigeant impérieusement la convention du 30 juillet, si ruineuse pour la monarchie mexicaine, l’empereur Napoléon avait promis à Maximilien que, s’il acceptait les nouvelles conditions posées, l'armée française ne se retirerait qu’en trois tenues échelonnés jusqu’au mois de novembre 1867. Mais l’entrevue de Saint-Cloud avait provoqué des résolutions aussi extrêmes que l’entretien des deux souverains avait été violent ; l’irritation avait été égale de part et d’autre. La cour des Tuileries, cédant alors à la passion, qui devrait toujours être bannie de la politique, prit la résolution soudaine de rappeler ses troupes à bref délai et en un seul bloc, foulant encore aux pieds son dernier engagement contracté. Pourtant, on comprenait à Paris qu’un pareil oubli de la foi jurée, quoique conseillé par une excessive impatience d’en terminer avec cette funeste expédition, était d’une haute gravité; gravité qui pouvait s’amoindrir, si, arrachant Maximilien de gré ou de force aux nouvelles aventures, on parvenait à le faire abdiquer. De cette façon on courait la chance, tout en ren- . dant à l'Europe un archiduc déconsidéré, il est vrai,

1 II n’avait pas meme utilisé le crédit ouvert par le. maréchal à cet effet.

mais sain et sauf, de constituer une nouvelle république mexicaine avec laquelle on pût compter.

Tel devait être le résultat de cinq années de douloureux sacrifices! Où donc était le temps où l’amiral Jurien de la Gravière eût pu négocier avec succès sans tirer un coup de fusil? En 1861, on avait conspiré l’élévation de Maximilien; en 1866, on conspira sa chute, et on se prépara, au cas où le malheureux souverain ne consentirait pas à se dépouiller de sa couronne, à hâter le dénoûment, en faisant entamer des négociations mystérieuses par notre diplomatie et par l’intermédiaire des États-Unis, avec les chefs libéraux du Mexique. Tout d’abord, on allait essayer d’obtenir par la persuasion l’abdication de Maximilien. Pour cette mission secrète et délicate, dont le caractère était complexe, le cabinet français jeta les yeux sur le général Castelnau, aide-de-camp de l’empereur, alors en service auprès de son souverain. L’envoyé de Sa Majesté fut investi de pleins pouvoirs pour toutes les éventualités. Cette mission conférait même à un simple général des attributions supérieures à l’autorité du général en chef, et un droit de contrôle sur ses actes, qui, quoique non avoué, portait une atteinte indirecte à la dignité des maréchaux de France. Le cabinet français eût certainement été arrêté dans cette voie contraire à la hiérarchie s’il n’eût profité de l’absence du maréchal Randon, ministre de la guerre, parti de Paris afin de présider le conseil général de l’Isère; nous nous plaisons à croire que la loyauté éprouvée de ce ministre, qui connaissait à fond la question du Mexique, les engagements pris et les immenses difficultés qu’avait à vaincre le commandement militaire, n’eût pas prêté les mains au renversement brutal de Maximilien.

Le général Castelnau prit la mer le 17 septembre.

Pendant ce temps, l’horizon s’assombrissait de plus en plus au Mexique. Les dissidents poussaient des pointes jusqu’au cœur de l’empire. Les Français seuls faisaient tête à l’insurrection grandissante. Les bataillons de casaclorcs dépérissaient et les Autrichiens eux-mêmes donnaient des signes non équivoques d’un découragement facile à comprendre, si on songe que Maximilien négligeait malgré lui ses propres compatriotes. Cette insouciance apparente du souverain exerça une influence morale sur la légion autrichienne, dont les blessés n’avaient encore reçu de l'État mexicain aucun adoucissement à leur sort. A la fin de septembi'e 1866, les officiers de ce corps se voyaient forcés de prélever généreusement une partie de leurs appointements pour venir en aide à leurs soldats mutilés. A la décharge de la cour de Mexico, il faut reconnaître que la liste civile elle-même, qui tout d’abord prélevait chaque matin 27,500 fr. en or sur les recettes journalières de la capitale, s’était vue bien amoindrie par la crise financière, qui sévissait dans tout l’empire, et restait souvent frappée d’impuissance, quoiqu’animée des plus généreuses intentions. Quant à l’armée mexicaine régulière et auxiliaire, dont le ministère disposait complètement, elle s’en allait à l’abandon.

C’est alors que Maximilien apprit par la voie des États-Unis l’insuccès de l'entrevue de Saint-Cloud; il conserva ces nouvelles secrètes, attendant encore le résultat des négociations de l'impératrice avec le Saint-Siège, dont l’appui moral pouvait, croyait-il, contrebalancer le

départ successif de nos troupes. Mais dès ce moment, il fit sans bruit ses préparatifs de départ , et pour s’assurer d’avance une escorte en temps utile, il adressa la lettre suivante au général en chef, qui venait d’arriver à Puebla, marchant au secours d’une colonne autrichienne très-gravement compromise.

Palais de Mexico, 26 septembre 1866.

' Mon cher maréchal,

Je vous envoie ci-joint quelques documents sur l’invasion de Llanos de Apam par les dissidents, pour que vous ayez la bonté de prendre les mesures nécessaires, avec l’urgence que la situation exige, afin d’éviter que ces rebelles s’emparent complètement de ces points si riches et si importants.

Vous aurez également la bonté de donner vos' ordres pour que les trois escadrons de hussards autrichiens soient appelés à Mexico, dans le but de remonter leur cavalerie et de se reposer de la rude et longue campagne qu'ils viennent de faire.

Recevez, mon cher maréchal, les assurances de la bienveillance et de l’amitié de votre très affectionné

Maximilien.

Après avoir exécuté ses ordres, le maréchal précipita sa marche sur la route de Jalapa. Malgré ses avis et ses objections, le ministre de la guerre, qui opérait à son insu, avait fait entreprendre la pacification de la sierra de Tulancingo, et les troupes autrichiennes avaient été mises en mouvement. Cette guerre de montagne difficile et pénible, inopportune surtout, vu l’état de soulèvement général du pays, devait être funeste à ces soldats étrangers qui se voyaient mis en déroute et bloqués étroite-

ment dans la ville de Pérote. A peine le général en chef s’approchait-il à leur portée pour les dégager, qu’un officier de cavalerie française arrivait à franc-étrier de Mexico dans son bivouac; il était porteur d’un message impérial.

Chapultepec, 14 octobre 1866.

Mon cher maréchal,

L’arrivée de l’impératrice devant avoir lieu probablement entre le 20 et la fin du présent mois; d’autre part, souhaitant la- recevoir en personne au port de débarquement, je me propose de sortir de la capitale dans les premiers jours de la semaine prochaine. En conséquence, désireux de laisser la tranquilité de Mexico bien assurée, en même temps que de traiter avec vous certains points importants , il est indispensable que nous nous concertions, et cela me fait désirer une entrevue pour dimanche prochain.

J’espère que vous aurez la bonté de venu-, quelque obstacle qui puisse se présenter , à cause de V intérêt majeur de la conférence que je vous indique. Je regrette de ne pas avoir su cette nécessité avant votre départ de Mexico: car j’aurais pu vous éviter les tracas de la route auxquels vous allez être soumis; mais je compte sur votre amabilité bien connue pour ne pas en faire cas.

Yotre bien affectionné

. Maximilien.

Malgré la fatigue et la grande distance, le général en chef remonta en toute hâte vers la capitale, laissant au général Aymard, qui s’en acquitta avec succès, le soin de dégager les troupes étrangères. Le départ précipité du quartier-général fut immédiatement commenté, et les feuilles américaines répétèrent à l’envi qu’on avait laissé

massacrer les Autrichiens. Pendant que le général en chef galopait sur la route de Mexico, un second pli lui était remis de la part de Maximilien.

Àlcazar de Chapultepec, 19 octobre 1866.

Mon cher maréchal,

J’attends à la fin de ce présent mois le retour de l’Impératrice de son voyage d’Europe. Ayez la bonté, mon cher maréchal, de me dire si vous avez pris quelques mesures pour son escorte, et dans le cas où ce ne serait pas encore fait, vous me ferez plaisir d’aviser à la sécurité de l’Impératrice, en ne perdant pas de vue l'état d'insurrection dans lequel se trouvent les departements voisins de la route. Je vois avec la plus grande confiance la sécurité de l’Impératrice dans vos mains, et en vous envoyant par avance mes remercîments, mon cher maréchal, il m’est agréable de vous faire parvenir les assurances de ma bienveillance et de ma sincère amitié.

Votre très affectionné Maximilien.

L’Empereur n’ignorait pas que l’impératrice Charlotte ne pouvait être encore en route, en supposant même qu’elle eût rapidement réussi au Vatican; car la succession du roi Léopold devait nécessiter le séjour de la souveraine du Mexique à Bruxelles. Mais cette lettre avait pour but tout à la fois, et de ne rien révéler de ses projets aux dissidents, si elle tombait par hasard dans leurs mains, et de faire placer sur tout le parcours de Mexico à la Vera-Cruz un cordon de troupes destinées à assurer la sécurité de Maximilien pendant sa descente des hauts plateaux. Toutes les dispositions militaires indiquées furent prises jusqu’aux Terres-

Chaudes. Le général en chef se trouva le dimanche au rendez-vous de l’empereur. Le' grand chambellan, qui reçut le maréchal, le pria de la part de Maximilien de remettre l’entrevue projetée au lendemain, et d’attendre un nouvel avis de Sa Majesté. La mobilité d’esprit était telle chez le souverain, qui n’osait encore s’arrêter à un parti décisif, qu’il ne fut plus question des intérêts majeurs qu’il avait annoncés si urgents.

En rentrant à Mexico, le maréchal apprenait le débarquement du général Castelnau: de plus, il recevait ces instructions pressantes, datées de Paris, du 12 septembre : « La question s’aggravant chaque jour, la prise de Tampico nous frustrant des recettes douanières, Napoléon III s’était décidé à rappeler ses troupes en masse et à avancer au printemps prochain leur évacuation complète. Toutefois, il fallait retenir les régiments qui étaient déjà sur le point de prendre la mer, et on ajoutait : Protégez notre drapeau contre toute insulte , et affirmes au besoin la puissance de la prépondérance de nos armes. » • •

Ce dernier ordre ainsi conçu, donné au quartier général, ne pouvait avoir en vue que les insultes des juaristes ou des États-Unis. Or, comment le comprendre, puisqu’à la même heure le gouvernement français, comme le prouvent les deux dépêches suivantes, avait déjà demandé au cabinet américain la liberté de retarder l’évacuation de notre armée, et l’avait pressenti par notre diplomatie, tant à Washington qu’à Paris, sur la restauration d’une république mexicaine ?

Maxiuilieit. I.

Dépêche de M. Setcard à M. Bigelow, au sujet du départ des troupes françaises du Mexique, en date du 8 octobre 1866.

Monsieur,

La question que vous me soumettez clans votre dernière dépêche, à savoir: que penserait notre gouvernement du rappel de la totalité des troupes françaises, dans le courant de l’année prochaine, au lieu de leur retrait en trois détachements dans l’espace de dix-huit mois? ne m’a jamais été posée directement.

Ce que j’ai à dire à ce sujet, est ceci: L’arrangement proposé par l’Empereur pour le rappel des troupes en trois détachements, dont le premier partirait en novembre, était par lui -même sujet à être oublié au milieu de la surexcitation politique qui a accompagné toutes les questions mexicaines, avant même que sa mise à exécution fût commencée.

Des incidents fréquents et de diverse nature, mentionnés par la presse en France et au Mexique, et représentés comme indiquant, de la part de l'Empereur, une disposition à ne pas remplir cet engagement, ont eu pour effet inévitable de créer et de répandre des doutes sur la sincérité même de l'Empereur , en contractant T engagement, et sur sa fidélité à le remplir.

Par cela même, ce département s’est trouvé continuellement dans la nécessité apparente de protester contre des actes qui étaient de nature à affaiblir la confiance du peuple dans des espérances aussi justes que bien définies.

Le gouvernement, au contraire, espère en toute confiance que l’engagement de l’Empereur sera rempli au moins à la lettre, et il s’est même attendu à ce que, passant sur la lettre, cet engagement serait rempli avec une sincérité d’intention qui aurait hâté, au lieu de retarder, le départ des forces françaises du Mexique. Aujourd’hui, cependant, nous attendons le commencement de l’évacuation. Quand cette

opération aura été effectuée , le gouvernement prêtera volontiers V oreille à des suggestions, de quelque part qu'elles viennent, tendant à assurer de nouveau le rétablissement de la tranquillité, de la paix et du gouvernement constitutionnel indigène au Mexique.

Mais, jusqu’à ce qu’il nous soit permis de constater ce commencement d’évacuation, toute tentative de négociation n’aurait pour effet que d’égarer l’opinion publique aux Etats- Unis et de rendre la situation du Mexique plus compliquée.

Il est à peine besoin de vous informer que les conjectures auxquelles se livre une partie de la presse au sujet des prétendues relations qui existeraient entre ce département et le général Santa-Anna, ne reposent sur aucun fondement.

W. H. Sewabd.

Dépêche de M. Bigelow à M. Seward, rapportant sa première entrevue avec le nouveau ministre des affaires étrangères, marquis de Moustier, en date de Paris, le 12 octobre 1866.

Monsieur,

Le marquis de Moustier a reçu hier le corps diplomatique pour la première fois.

' Il m’a demandé s’il était vrai, ainsi que le rapportaient les journaux, que nos relations officielles dussent bientôt cesser. Il a exprimé le regret d’apprendre que cela fût, et le désir qu’il aurait eu de coopérer avec moi à cultiver des relations très amicales entre nos deux pays respectifs.

En réponse à une question que je lui adressai, il dit que la politique de son gouvernement envers les Etats-Unis et le Mexique ne subirait aucun changement par son avènement au ministère.

Son Excellence ajouta qu’il consacrait tous les loisirs qui lui restaient à étudier les diverses questions américaines avec lesquelles il n’avait pas encore eu occasion de se familiariser, et qu’aussitôt qu'il serait prêt, il serait heureux de causer plus longuement avec moi ou avec mon successeur. Il désirait néanmoins m’annoncer, et me prier de vous en faire part, qu’il avait vu l’Empereur à Biarritz; que Sa Majesté avait exprimé le désir et l’intention de retirer • ses troupes du Mexique, aussitôt que faire se pourrait et sans tenir compte de ta convention conclue avec Maximilien. Son Excellence ajouta que, d’après les derniers rapports, les dissidents gagnaient du terrain, mais que ce ri était pas l'intention de l'Empereur d'entreprendre de nouvelles et distinctes expéditions pour les réduire ; qu’il était question de reprendre Tampico, mais que rien n’avait transpiré à Paris sur ce sujet.

Il dit que la position de la France était délicate, et que l’Empereur ne désirait rien autant que de se débarrasser de tous scs engagements avec le Mexique, aussitôt qu’il pourrait le faire avec dignité et honneur, et qu’avec notre aide, sur laquelle il comptait, lé moment pourrait être considérablement avancé.

A cela, je répondis seulement, d’une manière générale, que je n’avais pas de raison de douter que les futures relations des Etats-Unis avec la France ne fussent marquées par les mêmes considérations amicales qui les avaient caractérisées jusqu’ici.

Je n’ai pas demandé quel genre d’aide des Etats-Unis il voulait dire, présumant qu’il comptait sur de la tolérance (forbearance) plutôt que sur aucune coopération active.

Je puis aussi mentionner à ce propos que je suis revenu hier de Biarritz, où j’ai été informé par M. Pereire, le propriétaire de la ligne de paquebots franco -mexicaine, que son agent avait enfin signé le contrat au ministère de la

guerre pour le rapatriement de toute l’armée française, en mars prochain. 1 .

H avait reçu la veille, ainsi que je l’ai compris, la lettre l’avisant de ce fait. Quelques détachements de troupes, a-t-il dit, seraient rapatriés cet automne, et tout le reste avant la fin de mars. J’ai lieu de penser qu'on l’a prié de me faire cette communication.

John Bigelow.

Par ces deux documents, il est facile de juger quel cas on faisait de la politique française par delà l’Océan. C’était justice. Quoi qu’il en soit, le quartier général restait alors dans l’ignorance de ces manœuvres diplomatiques. Quant à la mission du général Castelnau, son caractère comminatoire ne tarda pas à transpirer. L’émotion publique se propagea jusqu’à Mexico, et le président du conseil, M. Larès, s’en fit l’interprète auprès du quartier général, dont la réponse réaffirma, comme c’étaient son mandat et sa conviction, que le corps expéditionnaire n’avait qu’une mission, celle de protéger l’empire. En même temps, le maréchal démontrait loyalement au cabinet mexicain les fautes commises, tout en combattant de prétendus griefs qu’il invoquait contre le corps expéditionnaire.

Mexico, le 6 octobre 1866.

Monsieur le ministre de la justice,

En réponse à la lettre de Votre Excellence du 9 octobre, j’ai l’honneur de l’informer que, par suite de l’arrivée du

1 La modification des premiers marchés passés avec cette ligne de paquebots en vue du rapatriement primitif, en trois échelons, fut même assez onéreuse pour le trésor français.

général Castelnau, aide -de -camp de Sa Majesté l’empereur Napoléon, qui bien certainement doit apporter des instructions de mon auguste souverain, je ne puis lui dire le rôle réservé pour l’avenir aux troupes françaises. En attendant, elles restent dans leurs positions, continuant à prêter leur assistance, chaque fois que la nécessité s’en présente, aux autorités comme aux populations de l’Empire.

Quant aux troupes nationales et auxiliaires, comme Votre Excellence est restée éloignée du gouvernement, elle ignore, sans doute, que depuis la création des divisions militaires, ces troupes ont été complètement mises à la disposition des généraux mexicains commandant ces divisions, et, par suite, à celle du gouvernement impérial qui leur communiquait ses ordres, soit par l’intermédiaire du ministère de la guerre, soit par celui des commissaires impériaux.

Depuis cette époque, mon rôle s’est borné à donner des conseils qui n’ont presque jamais été suivis, ou à donner l’appui de mes troupes à faire réparer le matériel et à fortifier les villes importantes ou les places de guerre; enfin, à aider de tous mes moyens la réorganisation de l’armée nationale. Cette armée comprend aujourd’hui vingt -deux bataillons d’infanterie, y compris les cazadores de Mexico; dix régiments de cavalerie, quatre compagnies de gendarmerie, l’artillerie et le génie correspondant; le tout formant un effectif de 17,254 hommes.

En ajoutant à cet effectif les 6,811 hommes de la légion austro-belge, plus les auxiliaires ou gardes stables qui existent encore, on arrive facilement au chiffre total de 28,000 hommes. Au 28 janvier dernier , cet effectif s'élevait à 43,520. Les services de l’artillerie et du génie ont été remis, dès l’année dernière, aux officiers mexicains nommés par le ministre de la guerre, et ils ont par devers eux l’inventaire qui a été établi à cette époque.

A Puebla, il existe, par les soins de l’état-major autri-

chien, une poudrerie et la capsulerie , ainsi que des ateliers en fer, bois, cuir, qui peuvent pourvoir aux besoins de l’armée nationale, et qui ne dépendent que du ministère de la guerre.

Le gouvernement impérial peut donc disposer de tous ces éléments, sur lesquels, d’ailleurs, je n’ai jamais eu aucune action directe, ainsi que de l’artillerie qui existe dans les places, et des 46,000 fusils et autres armes qui ont été distribués, dans une période de trois ans, à l’armée mexicaine et aux populations. Le rôle du commandant en chef» tel qu’il a été déterminé, n’est pas de s’immiscer dans la discipline, l’avancement et l’administration des troupes, mais seulement de les faire agir, afin qu’il y ait unité d’action.

J’ai le regret de dire qu’il n’en a pas été ainsi, malgré mes . observations réitérées , et que dans toutes les divisions territoriales, les généraux commandants ont le plus souvent agi à leur guise ou par suite des ordres émanés directement du ministère de la guerre.

Rien n’empéclie donc de continuer, et la question que vous me posez de la mise à la disposition du gouvernement des troupes nationales est ainsi résolue comme vous le désirez.

Seulement, il faudrait que les généraux nommés à des commandements divisionnaires se rendissent à leur poste, tels par exemple que les généraux Chacon et Severo Castillo, l’un pour la 8 e et l’autre pour la 9 e division militaire.

Une autre erreur que Votre Excellence commet, sans doute involontairement pur suite de son éloignement des affaires, mais que je tiens à rectifier, c’est d’attribuer l’évacuation des villes aux troupes françaises. Elles ne les ont pas évacuées, mais elles en ont fait la remise aux troupes mexicaines, qui, pour une cause ou pour une autre, ne les ont pas défendues; voilà la vérité, et Votre Excellence doit la connaître.

Il ne faut donc pas chercher d’autres causes que les ré

elles dans les événements derniers, et ces causes sont bien connues de Sa Majesté, puisque nos rapports les lui ont définies.

Votre Excellence doit les connaître aussi; je m’abstiendrai de les énumérer à nouveau. En résumé, le gouvernement impérial peut disposer comme par le passé de tous les éléments de l’armée nationale ; mais il est de ma loyauté de dire que si l’administration, le recrutement, ne sont pas mieux assurés que par le passé; si, d’un autre côté, il n’y a pas plus de fidélité, d’énergie et de dévouement de la part desdites troupes, le gouvernement impérial fera sagement de ne pas compter d'une manière absolue sur son appui.

Le maréclial de France, Bazaine.

Dans le camp libéral de Porfirio-Diaz on était mieux renseigné qu’au quartier général français sur les démarches de notre gouvernement. Le journal républicain s’exprimait ainsi au moment même où l’envoyé de Napoléon gravissait les hauts plateaux : «Le Paclcett de Saint-Nazaire vient d’amener le général Castelnau et le marquis de Galliffet, tous deux aides-de-camp de Napoléon III. . .

Castelnau ne fait pas mystère de son importante mission: il dit apporter l’ordre de faire abdiquer Maximilien. On prétend qu’à la chute du prince autrichien surgira une convention conclue d’avance entre les cabinets de Washington et des Tuileries sur la dette française. On comprendra que l’abdication volontaire ou forcée de Maximilien est inévitable; les démarches de la France sont bien connues, et le soleil de la nouvelle année verra briller les armes triomphantes de la République sur tout le territoire mexicain. »

Nos troupes continuaient à se replier sur le centre du pays. D’après les derniers ordres reçus de Paris, leur mouvement rétrograde allait s’accentuer plus fortement encore, et le quartier général porta ces dispositions militaires à la connaissance de Maximilien, laissant à l’envoyé de Napoléon le soin de traiter le côté politique de la mission dont il était seul chargé, et dont seul encore il connaissait la dernière portée. Quel drame compliqué que celui dont les différentes scènes, vraiment émouvantes, se jouaient à Paris, à Rome, à Washington et à Mexico! Tout le poids en incombait aux deux principaux personnages, Maximilien et le maréchal. L’empereur du Mexique sentit bientôt son énergie brisée, et au moment de renoncer à la lutte, .il lança cette dernière protestation contre les actes de notre politique.

.. Mexico, 18 octobre 1866.

Mon cher maréchal,

C’est avec le plus grand regret que j’ai appris, par votre estimable lettre en date d’hier, que nous sommes prochainement menacés de voir abandonner Matehuala, qui est un des points stratégiques de la plus haute importance par rapport aux dissidents.

J’ai donné immédiatement les ordres pour qu’on fasse parvenir les fonds nécessaires pour solder intégralement les troupes. J’ai la ferme persuasion qu’une seule attaque vigoureuse suffirait pour mettre en fuite les forces mal organisées des dissidents; tandis que si les forces franco -mexicaines se retirent, non -seulement le nombre de l’ennemi ne diminuera pas, mais les communications entre le Tamaulipas et San -Luis seront coupées en même temps que les res-

sources de ce territoire nous échapperont. Ce sera donner artificiellement à la révolution des proportions qu’elle n’a jamais atteintes jusqu’à ce jour.

Vous savez bien, mon cher maréchal, que le gouvernement ne peut réunir assez de forces en si peu de temps pour faire face seules à T ennemi, et, par conséquent, la proposition de s’appuyer sur les ressources locales est uniquement illusoire. J’espère, mon cher maréchal, que, d’accord avec l’article 4 du traité de Miramar, en vertu duquel vous disposez de toutes les forces de l’Empire, vous aurez la bonté de prendre toutes les mesures propres à empêcher un désastre • militaire et politique plus considérable que tous ceux éprouvés jusqu’ici.

Votre très affectionné.

Maximilien.

Maximilien songeait encore à invoquer le traité de Miramar déchiré depuis trois mois, et lorsque l’empereur Napoléon avait déclaré à M. Bigelow qu’il ne voulait plus entreprendre d'expédition pour réduire les dissidents !

La mission française venait d’être signalée à deux journées de marche de la capitale. Résolu de l’éviter, l’empereur fit hâter les préparatifs pour descendre, comme il l’annonçait à ses ministres, à la rencontre de l’impératrice Charlotte. Mais l’envoi des bagages de sa maison et de son entourage, en destination du port de la Vera-Cruz, s’était déjà ébruité, et l’on savait que les trois escadrons de hussards autrichiens, rappelés à Mexico sous le prétexte de se reposer de leurs fatigues, avaient

déjà reçu l’ordre de se tenir prêts à monter à cheval. La nouvelle de l’éloignement probable du souverain produisit une vive sensation dans la population de Mexico.

L’histoire exclut le roman, pourtant ici l’historien ne peut retracer sans émotion cette scène de deuil qui voila les derniers moments passés par l’empereur au palais de Chapultepec.

L’heure du départ approchait: le souverain, épuisé par la fièvre et vaincu par les événements, songeait à ses espérances brisées et rêvait à son pays natal, qu’il avait maintes fois regretté, en tressaillant aux échos lointains du canon de Sadowa et de Lissa. Une dépêche télégraphique, expédiée des États-Unis, lui fut remise : elle annonçait que la raison de l’impératrice Charlotte avait reçu un ébranlement. Il y a des déchirements, des révoltes contre la destinée d’une âme meurtrie, des luttes de désespoir que la plume ne peut rendre.

La ville entière, où l’impératrice était adorée, resta frappée de désolation. Maximilien donna l’ordre du départ pour la nuit, et dans la matinée du 20 octobre annonça au maréchal qu’il s’éloignait de Mexico.

Alcazar de Chapultepec, 20 octobre 1866.

Mon cher maréchal,

J’ai été profondément touché des paroles de consolatiou et de deuil que vous venez de m’envoyer en votre nom et en celui de la maréchale. Je tiens à vous exprimer ma plus vive et profonde reconnaissance. Le terrible coup de ces dernières nouvelles, qui ont si grièvement blessé mon cœur, et le mauvais état de ma santé causé par les fièvres inter-

mittentes qui durent depuis si longtemps, et qui, ces derniers jours, ont naturellement augmenté, ont nécessisté, d’après la volonté expresse de mes médecins, un séjour momentané sous un climat plus doux.

Pour me rencontrer avec le courrier extraordinaire qui m’est annoncé de Miramar, dont j’attends les nouvelles avec une anxiété facile à comprendre, j’ai l’intention de partir pour Orizaba.

C’est avec la plus grande confiance que je remets à votre tact le maintien de la tranquillité de la capitale et des points les plus importants qui sont, à cette heure, occupés par les troupes de votre commandement.

Dans ces circonstances douloureuses et difficiles, je compte plus que jamais sur la loyauté et l'amitié que vous m’avez toujours témoignées.

Je suivrai l’itinéraire ci-joint, et je prendrai avec moi les trois escadrons de hussards du corps des volontaires autrichiens et les hommes disponibles de la gendarmerie.

Cette lettre vous sera remise par le conseiller d’Etat Herzfeld, mon ancien compagnon de mer, que je mets à votre disposition, pour vous donner tous les éclaircissements.

Je vous réitère, ainsi qu’à la maréchale, ma vive gratitude pour les tendres sentiments qui ont fait tant de bien à' mon pauvre cœur.

Recevez, mon cher maréchal, les assurances de toute ma sincère amitié.

Uaximilieh.

A ce moment critique, où le dévouement pouvait devenir périlleux, M. Larès se présenta au palais et déclara, au nom de ses collègues, que tout le ministère se retirerait si l’Empereur quittait Mexico. M. Herzfeld en avisa immédiatement le quartier général.

Mexico, le 20 octobre 1866-

Excellence,

M. Larès vient de présenter la démission de tout le ministère , et a déclaré qu’aussitôt que l’Empereur sortirait de la capitale, il n'y mirait plus de gouvernement. Sa Majesté étant dans un état de faiblesse extrême et insistant pour partir, il faudra prendre des mesures. Je supplie Votre Excellence de vouloir conseiller l’Empereur encore ce soir.

Je suis, etc.

Herzfeld. .

Instruit de ce grave incident, le maréchal Bazaine écrivit aussitôt au ' président du conseil que c'était manquer de loyauté et de générosité que d’abandonner l'Empereur à pareille heure, après avoir recherché toute sa confiance, et qu’il se verrait forcé de prendre certaines mesures vis-à-vis des ministres s'ils persistaient dans leur résolution.

Sans cette décision énergique et commandée par les circonstances, tout le gouvernement du pays incombait brusquement au commandement français, au moment même où des renseignements précis, déjà reçus par le quartier général, prouvaient que tous les partis étaient sur le point de se lever en masse contre les étrangers, et de massacrer les petits corps français, encore très disséminés sur le territoire, dans une nouvelle nuit des Vêpres siciliennes. A la tombée du jour, M. Herzfeld venait au quartier de Buena-Vista demander conseil sur la situation, de la part de Maximilien. Sur ces entrefaites, les ministres intimidés répondaient qu’ils seraient trop heureux de continuer à s’acquitter de leur mis-

sion. Le maréchal, à qui l’envoyé de Maximilien s’ouvrit confidentiellement sur le projet définitif de son souverain décidé à l’abdication, répondit que Sa Majesté pouvait partir et voyager en toute sécurité, et qu’il se chargeait de tout. Le général en chef pensait, en effet, que les chances de la monarchie ne pouvaient que s’amoindrir, et il ne se sentait pas le courage de retenir Maximilien qu’il laissait libre de suivre ses propres inspirations. Toutefois, il fallait avant tout gagner du temps, pour permettre à des détachements français, exilés encore à cette date à six cents lieues de Mexico, de se masser et de se replier sur le gros de l’armée. Une abdication brusque devait déchaîner l’insurrection de tout le pays; pour y obvier, il fallait que Maximilien prétextât une absence provisoire, qui permît d’installer une régence de façon à conduire doucement le pays à une autre forme gouvernementale. Une abdication, datée de l’Europe, pouvait seule prévenir une grande secousse et sauvegarder notre armée. Tel était le plan auquel le maréchal désirait rallier Maximilien. A sept heures du soir, le prince attendait avec impatience dans son palais la réponse du quartier général. Au moment où il la reçut, il se promenait de long en large en proie à une grande agitation ; après sa lecture, il parut soulagé. Les dernières paroles qu’il prononça avant de s’éloigner de Chapultepec révélaient toutes ses pensées : « Je ne puis plus en douter, ma femme est folle. Ces gens-là me tuent à petit feu. Je suis épuisé. Je m’en vais. Remerciez bien le maréchal de cette nouvelle preuve de dévouement. Je pars cette nuit, et s’il désire m’écrire, voici mon itinéraire. »

A deux heures du matin, le 21 octobre, trois voitures

escortées par trois escadrons de hussards autrichiens et par des gendarmes hongrois roulaient sur la chaussée de la Piedad. Le père Fischer, le ministre Arroyo, le colonel de Kodolish et le docteur Bash, accompagnaient l’Empereur à Orizaba, où une résolution publique et définitive, déjà pressentie par l’opinion, devait être prise par le souverain. Le même soir, Maximilien, qui était venu coucher à l 'hacienda de Zoquiapa, traçait une missive toute confidentielle qu’un officier autrichien apportait dans la nuit au quartier général français. Cette lettre n’était que le corollaire de l’entrevue du maréchal et de M. Herzfeld.

Hacienda de Zoquiapa, 21 octobre 1866, au soir.

Mon cher maréchal,

Demain, je me propose de déposer entre vos mains les documents nécessaires pour mettre un terme à la situation violente dans laquelle se trouvent non seulement ma personne, mais aussi le Mexique entier. Ces documents devront rester réservés jusqu'au jour que je vous indiquerai par le télégraphe.

Trois choses me préoccupent, et d’une fois je veux dégager la responsabilité qui m’incombe.

La première; que les cours martiales cessent d’intervenir dans les délits politiques;

La seconde: que la loi du 3 octobre soit révoquée de fait ;

La troisième: que, pour aucun motif, il n’y ait de persécutions politiques, et que toutes espèces d’hostilités cessent.

Je désira que vous appeliez les ministres Larès, Marin et Tavera, afin de convenir des mesures indispensables pour

assurer ces trois points, sent s nécessité que mes intentions exprimées dans le premier paragraphe transpirent tant soit peu. , • '

Je ne doute pas que vous n'ajoutiez cette nouvelle preuve de véritable amitic à toutes celles que vous m’avez données, et, par avance, je vous donne mes sentiments de gratitude en même temps que je vous renouvelle les assurances de considération et d’amitié avec laquelle je suis Votre très affectionné

Maximilien.

Gomme on le voit, Maximilien recommandait instamment de ne pas laisser transpirer, même vis-à-vis de son propre conseil, son projet d’abdication; en second lieu, il priait le maréchal de réunir ses ministres pour leur communiquer ses ordres, d’autant plus importants que la loi du 3 octobre était révoquée. A moment où il allait quitter le pays, le souverain ne voulait plus que le sang coulât inutilement. Le lendemain même, le 22 au matin, le général en chef, quoique le gouvernement français lui eût recommandé de ne pas s’immiscer dans la politique, s’empressait, par dévouement pour l’empereur Maximilien, de convoquer et de réunir MM. Larès, Marin, ministre de l’intérieur, et Tavera, ministre de la guerre. Il leur signifiait officiellement les volontés de leur souverain, et donnait l’ordre de les mettre à exécution. Il faut ajouter que les ministres Larès et Marin se déclarèrent peu disposés à accéder aux idées généreuses de Maximilien. Le maréchal répondit de son côté à l'Empereur, en l’informant de la mise à exécution de ses ordres, qu’il ne pouvait cesser les hostilités là où les dissidents et les partis qui n’avaient pas reconnu l’empire viendraient attaquer les troupes françaises. : En effet,

le Quartier général n’avait pas pouvoir pour signer un armistice avec les libéraux. Il ne lui appartenait pas de modifier de son autorité privée le programme militaire du corps expéditionnaire, dont la mission était de défendre l’empire. L’évacuation du reste suivait son cours, et le nombre des places occupées par nos armes diminuait de jour en jour. > . j,

Maximilien changea encore cette fois de projet; car jamais il n’adressa au maréchal ni les graves documents ni la dépêche télégraphique annoncés dans sa lettre confidentielle du 21 octobre. Un incident, important à relater, marqua les débuts du voyage du jeune souverain. Les relais du cortège impérial avaient été disposés à dessein, de façon à ce que le général Castelnau ne pût approcher Maximilien. Pourtant, les deux voyageurs se rencontrèrent un instant dans le village d’Ayotla, à l’heure du déjeuner, et quoique l’envoyé de Napoléon III eût cherché accès auprès du jeune empereur, il dut se résigner à partir sans pouvoir obtenir une audience.

Le voyage de l ! Empereur s'accomplit rapidement, sans être inquiété par les guérillas qui, si elles n’eussent été tenues en respect par le déploiement de nos troupes, avaient L’intention de s’emparer de sa personne. Un gros mouvement de contingents juaristes s’était accusé du côté d’Oajaca, que Porfirio-Diaz venait menacer. Pendant tout le trajet, Maximilien ne s’arrêta que chez le clergé mexicain. Le 24 octobre, il couchait déjà dans le presbytère d’Acacingo. Le chemin qui sépare ce gros village de la Canada est raviné par les pluies d’hivernage et plein de sables pendant les sécheresses. Le pays est tourmenté, et couvert de bois où il fallut redoubler de

MAXIHItiI». I. 14 T."

surveillance contre les bandes. B y eut un instant où le trouble s’empara de l’entourage du souverain.

En avant sur la route, un gros tourbillon de poussière venait de se soulever sous les pas d’une troupe de cavaliers rouges. C’était un des escadrons de la contreguerilla française qui venait flanquer la marche de Sa Majesté. Maximilien s’enquit des différents postes que les eontre-guerillas occupaient dans les Terres-Chaudes: puis il retomba dans le silence obstiné qu’il avait conservé depuis son départ de Chapultepec. En mettant pied à terre à la Canada, il demanda l’hospitalité à la cure minée de ce petit bourg. La nuit s’écoula tristement dans une chambre glaciale, et le lendemain matin, vers sept heures, le cortège s’ébranla dans la direction d’Orizaba. Un brouillard épais s’étendait sur les défilés des Cumbres et voilait au. loin la vallée. Pendant toute la marche Maximilien fut éprouvé par la fièvre: il quitta sa voiture pour descendre à pied les nombreux lacets de la grande chaîne de montagnes qui domine les Terres Chaudes. Enveloppé d’un long vêtement gris et coiffé d’un sombrero blanchâtre à petits bords, l’Empereur marchait rapidement la tête penchée, suivi de son fidèle compagnon, le docteur allemand Basil. Parfois, aux détours du chemin, il faisait halte pour attendre son escorte et pour jeter un dernier regard aux horizons qu’il ne comptait plus revoir. Vers onze heures, le curé d’Aeulcingo, misérable hameau situé au pied des Cumbres, offrit un maigre repas à Maximilien. Quand on voulut se remettre en route, on s’aperçut que les huit mules blanches qui traînaient les voitures de la cour venaient d’être volées; et on dut attendre deux longues heures avant de se procurer d’autres animaux par voie de ré-

quisition. Le soleil disparaissait déjà à l'horizon quand on arriva au gracieux village d’Ingenio noyé dans la verdure. Là, sur le chemin, une foule nombreuse de cavaliers, de piétons, de curés à cheval suivis d’indiens et d’habitants d'Orizaba, attendaient l’Empereur pour l’acclamer à son passage et l’escorter jusqu’à la ville, encore éloignée de deux kilomètres. En apercevant les clochers d’Orizaba, le colonel de Kodolish donna l’ordre à la cavalerie française de ralentir sa marche, Sa Majesté désirant entrer seule dans les rues où elle se savait attendue par la population.

Une des tendances marquées de Maximilien, qui s’est accusée nettement pendant tout son règne, était de se montrer à son peuple le plus rarement possible entouré des Français, pour qui il ressentait en général une profonde antipathie. Un savant critique, M. Dubois, qui a publié dans le journal le Temps une consciencieuse analyse des « Souvenirs de voyages » tracés par l’arcliiduc autrichien pendant sa première jeunesse, y constate l’expression de ces sentiments défavorables à la France. Il conclut même en avouant que l’étude du caractère du prince a diminué à ses yeux le descendant de Charles- Quint. « Il faut bien reconnaître, ajoute cet écrivain, que lorsque Maximilien accepta la couronne mexicaine, d’autres avaient brandi l’épée pour lui, et ces autres, il ne paraît pas les avoir aimés beaucoup. Il se montre, en effet, 1 dans ses écrits, plein de préventions contre la France et les Français. L'empereur Napoléon III est presque seul excepté de cette défaveur, qui contraste si fort avec le fanatisme du prince pour les Espagnols. Dès 1852, quelques mois après le 2 décembre, avant la proclamation de l'empire, le futur empereur du Mexique reconnaît

au futur empereur des Français « l’esprit puissant d’un homme d’Etat qui domine son siècle. » Nul doute que cette impression n’ait subsisté, et qu'elle n’ait, au moment décisif, justifié chez le prince la confiance en luimême et en son étoile, à laquelle il était naturellement tout disposé. Mais il faut répéter qu’en général le prince nous refuse ses sympathies: nous ne sommes ni assez catholiques, ni assez romantiques. Peut-être aussi les préventions qu’il manifeste proviennent-elles de ce ressentiment intime et profond contre la France, sur lequel les nécessités politiques peuvent bien parfois jeter un voile, mais qui, pour de bonnes et de mauvaises raisons, doit être héréditaire dans la maison de Habsbourg. Quoi qu’il en soit, le prince n’aime pas notre langue, et il félicite l'empereur François-Joseph de l’avoir autant que possible proscrite de sa cour; il n’aime pas nos modes, et il félicite les Espagnols de ne pas les avoir adoptées; mais ce qu’il déteste surtout, ce sont nos idées et notre esprit. » . i .

Bien des questions eussent pu être résolues par le maréchal d’une façon plus conciliante dans des conversations intimes que par correspondance ; mais Maximilien lui avait souvent recommandé de ne venir que rarement au palais de Mexico, où les visites du général en chef français pouvaient, prétendait l’Empereur, être interprétées défavorablement par les Mexicains. Lorsqu’il résidait au palais retiré de Chapultepec, il lui exprimait le désir contraire. Cette même règle de conduite se retrouve dans les derniers écrits de Maximilien à son ministre de la guerre, datés de la ville de Queretaro: il y a exprimé toute son impatience du joug français et sa joie du départ de l’intervention, à laquelle pourtant il devait son

trône. Cette attitude, prise dès le début de son règne, manquait de logique.

Maximilien fit son entrée dans la ville d’Orizaba, pleine d’enthousiasme, à travers une haie d’infanterie française et de gardes nationaux échelonnés dans les rues, au bruit des pétards et des carillons sonnant à toutes volées. Il se retira aussitôt dans la maison de l’opulente famille Bringas. Le salon de Bringas, le plus grand contrebandier du Mexique, était le rendez-vous connu de tous les ennemis de l’Intervention, et, tout récemment, plusieurs conciliabules secrets s’y étaient tenus, lors du passage et sous la présidence du général Uruga, descendant s’embarquer au port de la Vera-Cruz. Pendant son court séjour d’une semaine à Orizaba, le jeune Empereur ne se montra en public que pour se rendre à l’établissement de bains. Dès qu’il eut reçu le courrier d’Europe qui lui apportait des nouvelles navrantes de la santé de l’impératrice, il se retira dans Vhacienda la Jalapilla, voisine de la ville et perdue à travers les caféiers et les cannes à sucre. Il hésitait encore à abdiquer: le père Fischer, profitant de son influence sur le jeune Empereur, sous prétexte que son corps et son esprit avaient besoin d’un grand repos, l’entraîna dans cette solitude. Les intrigues du parti réactionnaire, qui sentait bien que la ruine du clergé et son dépouillement définitif allaient suivre la chute de la monarchie déguisaient aux yeux du souverain l’importance et la rapidité des succès des libéraux. Les visites des agents cléricaux, qui travaillaenti

dans le but de retenir Maximilien sur le sol du Mexique et sous leur seul drapeau, avaient besoin de l’ombre et du mystère: aussi se succédèrent-elles sans interruption dans cette hacienda.

Cependant, une partie des bagages de la couronne était déjà embarquée sur la frégate autrichienne le « Dandolo, » mouillée dans le port de la Vera-Cniz, et l’entourage allemand du prince, tout en regrettant amèrement de voir s’écrouler le trône auquel était attachée sa fortune, reconnaissait lui-même que la partie était perdue.

En effet, la nouvelle d’un grave désastre, subi le 18 octobre par les troupes autrichiennes, venait de fondre sur Orizaba. Une colonne, forte de quinze cents hommes environ, qui venait porter secours au général mexicain Oronoz et aux cazadores bloqués par Porfirio-Diaz dans la ville de Oajaca, avait été attaquée par les bandes juaristes sur les collines de la Carbonera et mise en complète déroute, après avoir subi de grosses pertes tant en hommes qu’en matériel de guerre. La situation intérieure s’annonçait d’autant plus mauvaise que le moment approchait d’appliquer la convention du 30 juillet et de remettre aux commissaires français la moitié des recettes journalières du port de la Vera-Cruz. Toutes les ressources s’évanouissaient à la fois. Cependant, le maréchal était obligé de mettre le doigt sur cette plaie sensible. ■ ,

Mexico, 25 octobre 1866.

Sire,

Le moment approche d’appliquer la convention sur les • douanes, qui a été établie entre le gouvernement de Votre Majesté et celui de la France. M. Dano n’ayant encore reçu

aucune réponse à la notification qu’il a faite à ce sujet, m’a informé que son intention était de m’en référer pour la mise à exécution. . s

J’ai l’honneur d'en rendre compte à Votre Majesté et de la supplier de vouloir bien donner ses ordres pour l’exécution de ladite convention.

Votre Majesté connaît certainement le désastre survenu à la colonne qui se portait au secours de Oajaca; j’aurai l’honneur de lui en faire connaître les détails aussitôt que les documents officiels me seront parvenus.

Le général Douay est en ce moment au delà de Matehuala, poursuivant un parti assez considérable de cavalerie.

C’est avec le plus profond respect, sire, etc.

Bazainb-

Quelques jours après, la ville de Oajaca elle -même, dont toute la garnison était contrainte de mettre bas les armes, malgré la défense héroïque du chef des caeadores, le brave commandant Têtard, tué pendant l’action, capitulait et ouvrait ses portes au vainqueur Porfirio- Diaz. Ce double fait d’armes des troupes libérales eut un grand retentissement dans tout le Mexique. En Terres- Chaudes, les chefs des guérillas, s’enhardissant, recojnmencèrent des démonstrations menaçantes, et se groupèrent dans les environs de Médellin, Me Tehuacan et de Pérote. A cette heure critique, Maximilien, circonvenu par le clergé, n’osait pas encore prendre un parti décisif, telles étaient la versatilité de son caractère et la grandeur de ses regrets. Il lui en coûtait de renoncer à cette couronne qu'il avait rêvée depuis l'enfance. On est frappé de cette ambition précoce dont s’inspiraient les «souvenirs de voyage» qu’il écrivait après qu’il eut

contemplé sous le dôme de Grenade les insignes royaux de Ferdinand le Catholique. «Je touchai, disait Maximilien, le cercle d’or et l’épée, autrefois si puissante, avec un sentiment mêlé d’orgueil, de convoitise et de mélancolie. Quel beau, quel brillant rêve pour le neveu de Hapsbourg d’Espagne, de brandir l’épée de Ferdinand pour conquérir la couronne!»

Ces quelques lignes expliquent bien les douloureuses incertitudes, les dernières angoisses auxquelles l’ambition de Maximilien était en proie dans Yhacienda de la Jalapilla.

Voici une lettre du 31 octobre, écrite sous l’impression du désastre subi par les Autrichiens dont la valeur a été si malheureuse, et où il oublie généreusement ses griefs contre les Belges. Elle atteste assez qu’au moment solennel d’une abdication arrêtée dans son esprit, il veut tenter encore une dernière chance avant de laisser tomber un sceptre qui coûte déjà si cher à son cœur et à son orgueil.

Mon cher maréchal,

Dans les circonstances difficiles dans lesquelles je me trouve, et qui, si les négociations que je viens d'entamer n'aboutissent pas à un heureux résultat, me forceront de rendre le pouvoir que la nation m’a confié, il me tient avant tout à cœur de fixer le sort des corps volontaires autrichien et belge, et de leur garantir l’accomplissement entier des conditions contractées avec ces corps.

Pour arriver à ce but, je vous envoie mon aide de camp, le colonel de Kodolich, auquel je viens de remettre le commandement du corps des volontaires autrichiens, et que je munis des pleins pouvoirs nécessaires pour régler cette question, qui m’intéresse plus que toute autre.

Cet officier jouit de mon entière confiance, et en mettant entre vos mains, entre celles de la France, si sensibles pour tout dévouement, le sort de ces corps si braves et si dévoués, j’attends avec une entière sécurité le dénoûment satisfaisant de cet arrangement.

Recevez, mon cher maréchal, l’assurance des sentiments de sincère amitié, avec lesquels je suis,

Votre très affectionné

Maximilien.

Orizaba, 31 octobre 18G6.

A l’heure où il faisait partir le colonel de Kodolish pour le quartier général de Mexico, Maximilien connaissait exactement le but de la mission du général Castelnau. L’envoyé de Napoléon III venait s’enquérir de ses propres yeux, en interrogeant les faits et l’opinion publique, si la monarchie était capable de se maintenir seule. Dans l’alternative contraire que les Tuileries savaient certaine par avance, il devait provoquer l’abdication immédiate de l’Empereur, et, en cas de refus du jeune souverain de rentrer en Europe, il avait l’ordre de le prévenir du rappel de tout le corps expéditionnaire en bloc et à bref délai. Ces instructions de son allié Napoléon III, dont Maximilien ignorait encore le dernier mot, n’étaient pas faites pour l’encourager à se rejeter seul dans la mêlée; il ne conservait plus d’ailleurs de grandes illusions sur la puissance des ressorts de l’élément mexicain. Son esprit flottait, partagé d’un côté entre l’humiliation d’un retour en Autriche après un <• éclatant échec qui compromettait son avenir politique, de l’autre entre la crainte bien fondée de poursuivre une œuvre impossible et le légitime désir de revoir une

compagne, victime de son dévouement à sa mauvaise fortune.

C’est ici qu’intervient une péripétie douloureuse, ignorée, qui a eu tant d’influence sur les destinées du malheureux prince, qu’elle a conduit au fossé de Queretaro. Maximilien avait échoué dans ses négociations avec les chefs libéraux et les Etats-Unis auprès de qui, aveuglément encore, il avait essayé une seconde tentative. La santé de l'impératrice Charlotte, qU’on croyait presque perdue, le rappelait plus que jamais au château de Miramar. Déjà il s’apprêtait à faire voile pour l’Europe, sans esprit de retour, lorsqu’une lettre de M. Eloin, le conseiller belge, datée de Bruxelles, lui parvint, mais non sans avoir été soumise, à son passage aux Etats- Unis, au cabinet noir de Washington.

Sire,

L’article du Moniteur français désavouant l’entrée aux ministères de la guerre et des finances des généraux français Osmont et Friant, prouve que désormais, et sans pudeur, le masque est jeté. La mission du* général Castelnau, aide de camp et homme de confiance de l’Empereur, bien que secrète, ne peut avoir d’autre but, selon moi, que de chercher à provoquer au plus tôt une solution. Pour chercher à expliquer sa conduite que l’histoire jugera, le gouvernement français voudrait qu’une abdication précédât le retour de l’armée, et qu’ainsi il lui fût possible de procéder seul à réorganiser un nouvel état de choses capable d’assurer ses intérêts et ceux de ses nationaux. J’ai l’intime conviction que Votre Majesté ne voudra pas donner cette satisfaction à une politique qui doit répondre tôt au tard..... de ses actes et des conséquences fatales qui en seront la suite.

2li)

Le discours de M. Seward, le toast à Romero, l’attitude

du Président, résultat de du cabinet français, sont des

faits graves destinés à accroître les difficultés .et à décourager les plus braves. Cependant, j'ai l’intime conviction que l’abandon de la partie avant le retour de l’armée française serait interprété comme un acte de faiblesse, et l’Empereur tenant son mandat d’un vote populaire, c’est au peuple mexicain, dégagé de la pression d'une intervention étrangère, qu’il doit faire un nouvel appel, et c’est à lui qu’il faut demander l’appui matériel et financier indispensable pour subsister et grandir.

Si cet appel n’est pas entendu, alors Votre Majesté ayant accompli sa noble mission jusqu’à la fin, reviendra en Europe avec tout le prestige qui l’accompagnait au départ, et au milieu des événements importants qui ne manqueront de surgir, Elle pourra jouer le rôle qui lui appartient à tous égards.

Parti de Miramar le 4 de ce mois avec la résolution de m’embarquer à Saint-Nazaire, après avoir pris les ordres de Sa Majesté l’impératrice, j’ai été entraîné à ajourner de nouveau mon départ. Il fallait cette haute influence pour changer une détermination que mon dévouement me conseillait comme l’accomplissement d’un devoir.

J’ai été vivement désappointé en apprenant que mes nombreuses dépêches de juin et de juillet ne sont pas parvenues à Votre Majesté en temps opportun. Mises sous le couvert de Bombelles et accompagnées de longues lettres écrites à cet ami dévoué, pour être communiquées à Votre Majesté, j’étais loin de prévoir son départ pour Mexico. Elles ont perdu aujourd’hui tout l’intérêt qu’elles empruntaient aux événements si imprévus qui se succédaient si rapidement alors. Je regrette surtout ce fâcheux incident, s’il a pu un instant éveiller dans l’esprit de Votre Majesté des doutes sur mon incessant désir de remplir fidèlement

mon devoir. \ . > . • '

En traversant ' l'Autriche , j’ai pu constater le mécontentement général qui y règne. Rien ne se fait encore. L’Empereur est découragé ; le peuple s’impatiente et demande publiquement son abdication. Les sympathies pour Votre Majesté se communiquent ostensiblement à tout le territoire de l’Empire. En Vénétie, tout un parti veut acclamer son ancien gouverneur; mais quand un gouvernement dispose des élections sous le régime du suffrage universel, il est facile de prévoir le résultat.

D’après les derniers ordres de Votre Majesté, j’expédie par ce courrier un télégramme chiffré à Roccas, pour avertir Votre Majesté de l’arrivée du général Castelnau et du désaveu donné à Osmont et Friant.

Ex.oin.

Bruxelles, le 17 septembre 1866. • , . , ...

Est-il croyable qu’un conseiller du trône eût osé tenir un pareil langage, s’il n'y eût été autorisé par les secrètes aspirations et les confidences de son souverain. Ainsi donc Maximilien rêvait de nouvelles aventures, et son regard ambitieux s’était déjà détaché de la couronne du Mexique pour se reporter sur celles de l’Autriche et de la Vénétie, redevenue province italienne; à moins qu’à l’image de Charles -Quint son aïeul, qu’il appelait l’empereur poète et qu’il prétendait imiter, il n’eût entrevu dans l’avenir les deux sceptres confondus dans sa main. A chaque pas qu’on fait à travers les dédales de cette lamentable histoire, issue d’une double politique, ou vient se heurter aux intrigues et à la conspiration.

En présence de ces sourdes menées que Sadowa avait ravivées, il ne faut plus s’étonner si la cour d’Autriche prenait ombrage, même du titre porté par le frère de François-Joseph, et adressait au baron de Lago, son

ambassadeur à Mexico, une dépêche qui interdisait à l’archiduc le sol autrichien, s’il voulait rentrer en Europe avec son titre d’empereur.

Après avoir médité la lettre de M. Eloin, Maximilien, oubliant les périls pour n’écouter que la voix d’une folle ambition, ressaisissait les rênes du pouvoir, et résolu à se livrer au parti clérical qui lui promettait trésor et armée, préparait un appel au peuple mexicain.

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