‹ L'empereur Soulouque et son empireChapitre 1 sur 8 · L'EMPEREUR DESSALINES · texte numérisé non relu

L'EMPEREUR DESSALINES

s, Le sujet que j’aborde nr’attire et m’embarrasse tout à la

fois. J’ai à parler d’un pays qui a des journaux et des sor-

ciers, un tiers-parti et des fétiches, et où des adorateurs

de couleuvres proclament tour à tour, depuis cinquante

ans, «a en présence de l’Être suprême, » des constitutions

ocratiques et des monarques « par la grâce de Dieu. »

Ce que j'ai à raconter de ce pays, et surtout du chef qui le gouverne, laisse encore hien loin et ce qu’on en sait et ce qu’on en pourrait imaginer; mais, dans cette tragi-comédie qui aura pour dénouement, après tout, la condamnation ou la réhabilitation finale d’une des cinq familles humaines, n’y a-t-il donc qu’un intérêt de curiosité à poursuivre? Ici commencent mes hésitations. Le monde noir dont nous allons déchirer le rideau offre en effet, dans le même incident et souvent dans le même homme, une telle confusion de contrastes ; la civilisation et le Congo, le touchant et l’atroce, ke grotesque et le sang humain s’y mèlent, s’y pénètrent, s’y coudoient avec une telle brutalité d’invraisemblance et d’imprévu, qu'en restant scrupuleusement véridique, je risque d’autoriser à la fois les préventions les plus opposées. Que ceci soit donc bien entendu d'avance : les sentiments qui me guideront dans ce récit, la conclusion qui va ressortir de son ensemble, s’éloignent également de l’excès d’optimisme et de l’excès de négation.

Je n’admets pas, par exemple, avec quelques négrophiles maladroits, que l’angle facial soit la mesure des deoirs humains etqu’un nez épaté excuse certaines abominations; mais, bien loin de conclure aussi de ces abominations linfériorité originelle de la race noire, jy vois la preuve de sa liberté morale, c’est-à-dire de sa perfectibilité. Si elle peut descendre jusqu’à l’extrème perversité, c’est qu'elle peut atteindre à l’extrème vertu, et nous la retrouverons, en effet, à ces deux degrés de l’échelle. Je ne-nie pas non plus que l'aptitude oivilisatrice des noirs

n'ait quite dépaasé jusqu’ & pnésent-esrtain jnstnot d’'imi

tation ; maïs toute civilisation n’est pas nécessairement spontanée. Pour neuf peuples européens sur dix, qu’est-ce, après fout, que le progrès? L’yÿifation intelligente. Qu’elle ne soit pas toujours intelligefite isi., que cette France aux cheveux crépus offre en ses accoutrements d’emprunt plus d’une incohérence burlesque ou sauvage, cela prouve à la rigueur une chose : c’est qu’on ne va pas en un jour de la rivière de Gambie aux bords de la Seine (1). L’essentiel, c’est que cette faculté d’imitation ne soit pas limitée : pour les peuples, pour les races, pour les espèces, on ne reconnaît infailliblement la perfectibilité qu’à ce signe, et ici l'expérience est encore faite. Parmi les quelques haïtiens qui, avant ou depuis l’émancipation , ont été appelés à vivre dans notre milieu intellectuel, parmi ceux-là même qui n’en ont reçu que le rayonnement lointain, il s’est produit des talents qui feraient honneur à tous les pays.

Haïti a beâu être, depuis bientôt huit ans, en pleine réaction de barbarie africaine, il répugne d'admettre que tant d’encourageants symptômes ne soient qu’une dérision du hasard, et que ces appelés de la dernière heure n’aient été poussés, pendant plus d’un demi-siècle, par le souffle

(4) La traite introduisait annuellement à Saint-Domingue de trente & trétite-trois mille Africains , et la mortalité moyerine annuelle était évaluée, pour l’ensemble des esclaves, au frentième. En admettant, ce qui est exagéré, que cette mortalité fût double pour les noirs récemment introduits, et en ne calculant , ce qui est au-dessous de la vérité, que sur Les introductiogs de la dernière période décennale, on trouverait plus de deux ceut mille Africains purs sur les quatre cent jee nus mille noirs que La révolution appela à la vie politique et civile.

de la civilisation, que pour aller misérablement échouer sur la Côte-d'Ivoire. Tel qu’il va nous apparaître d’ailleurs, l'empire de Soulouque ne vaut ni mieux ni moins en somme que mainte répuËÿque du continent voisin. Si la civilisation espagnole s’oublie, quoi d’étonnant que parfois la barbarie cafre se souvienne ? Toute différence de passé mise à part, Haïti aurait même une excuse que ces républiques n’ont pas, car il recélait d'avance dans son sein deux éléments de lutte : une minorité à demi blanche, que ses penchants et son éducation mettaient au niveau des idées françaises, et une majorité noire, pour qui le despotisme était à la fois une aspiration instinctive et une transition nécessaire. Chaque élément tour à tour a eu peine à s’acclimater dans l’atmosphère politique de Pautre ; de là un malaise perpétuel, et parfois aussi la fièvre et le délire. Si la crise est aujourd’hui plus violente que jamais, tant mieux peut-être ; il n’y a que celles-là de décisives, et de nombreuses chances sont ici du côté du salut. Soulouque, en qui se sont accidentellement résumées toutes les réminiscences de la sauvagerie originaire, semble en effet conduit, moitié par la force des choses, moitié par ses propres instincts, à constituer sur ses véritables bases ce rudiment de nationalité.

Ces réserves faites, je me crois parfaitement à couvert de toute accusation d’engouement ou d’hostilité systématique. — Aujourd’hui d’ailleurs que le fond même du débat est radicalement tranché par l’émancipation, quel intérêt y aurait-il à rester partial ? Je prendrai donc les hommes et les faits tels -qu’ils se présentent, en laissant chacun d’eux produire sa propre conclusion, et sans m’in-

quiéter de savoir s’ils donnent raison à la bienveillance , au rire ou à l'horreur (1).

(4) L'empereur Soulouque et son empire fait partie d’une série d’articles qui ont paru dans la Revue des Deux-Mondes. Après être allé étudier sur les lieux des faits qu’il n’avait d’abord publiés que sur la foi d’une enquête à distance , l’auteur s’est trouvé n’avoir à retrancher de son premier travail que les redites inévitables dans des récits écrits au fur et à mesure des événements. Des faits nouveaux ont, d’autre part, motivé quelques additions.

Apercu historique. — Origine des partis haïti:ns.

La plupart des Haïtiens éclairés mettent une sorte de point d'honneur à dissimuler, tant à l’étranger que chez eux. l’antagonisme qui divise la castle sang-mêlée ou jaune et la caste noire. Je trouve beaucoup plus utile de rectifier le double malentendu d’où cet antagonisme est sorti : on ne détruit pas l’erreur en la niant. Si Haïti semble, à Vheure qn'il est, condamné à devenir la succursale du royaume de Juida, si chacun des deux éléments, qui était civilisateur à sa facon, s’y est souvent transformé en instrument de barbarie, c’est surtout parce que, de part et d’autre, on ne s’est pas expliqué à temps. Ceci ne sera pas une digression. L'historique sommaire des deux grands partis haïtiens est indispensable pour l'intelligence des intérêts et des passions, des espérances et des terreurs, qui

CCE

s’agitent autour de cette majesté de chrysocale et d’ébène qui à nom Faustin Ie.

La querelle des deux castes remonte à l’origine même de l’indépendance haïtienne. Chacune revendique pour elle seule linitiative du travail d’affranchissement, et accuse l’autre d’avoir, dès le principe, pactisé avec l’oppression blanche. Toutes deux ont à la fois tort et raison. La vérité, c’est que l’élément jaune et l’élément noir ont également participé à l’œuvre commune, mais chacun à son heure, pour son propre compte, dans l’ordre et dans les limites que la force des choses lui assignait. Quant à l'initiative, l'honneur n’en revient de fait ni à l’un ni à l’autre. Nous allons voir la secousse révolutionnaire passer en quelque sorte fatalement de haut en bas à travers tous Jes degrés de l’ancienne société coloniale, et, à chaque temps d’arrèêt qui se manifestera dans la transmission de ce mouvement, la métropole intervenir pour l’accélérer.

La véritable initiative révolutionnaire appartient ici aux planteurs. Non moins imprévoyants que l’aristocratie métropolitaine, bien qu’au fond plus logiques, ils avaient chaleureusement accepté et patroné les idées d’où sortit 4789. L’affaiblissement de l’autorité monarchique, c'était avant tout pour eux le relâchement d’un système qui les excluait des hautes positions coloniales, et forçait leur orgueil et leurs habitudes de despotisme à s’incliner devant le pouvoir quasi discrétionnaire des agents de la métropole. L'égalité civique, c’était l’assimilation complète de la colonie à la France, le libre exercice des moyens d'action que leurs immenses richesses semblaient leur assurer. C’est dans ce sens qu’ils interprétèrent la convo-

cation de nos états généraux. Sans attendre l'autorisation

du gouvernement, les colons se formèrent en assemblées ” paroissiales et provinciales et envoyèrent à Paris dix-huit députés, qui furent admis les uns en titre, les autres comme suppléants. Surexcitées par ce premier succès, ces prétentions à légalité politique et administrative se transforment bientôt, dans l’aristocratie coloniale, en pensée ouverte d'indépendance. Les assemblées provinciales délèguent la direction des affaires intérieures ddfiolonie à une sorte de convention qui se réunit à Saint-Marc, et celle-ci, où dominait l’influence des planteurs, déclare se constituer en vertu des pouvoirs de ses commettants, contrairement à l’avis de la minorité, qui proposait de dire : « En vertu des décrets de la métropole. »

Mais à côté de cette aristocratie se trouvaient les blancs des classes inférieure et moyenne, qui saluaient , surtout dans les idées nouvelles, l’avénement de l’égalité civile et sociale. Entre l’oligarchie féodale que les planteurs entrevoyaient dans leurs rêves d’indépendance et le partage des conquêtes déjà réalisées par le libéralisme métropolitain, ces deux classes ne devaient pas hésiter, et elles prirerf fait et cause pour la mère patrie. Les planteurs changent aussitôt de tactique. Ils affectent de renoncer à leurs projets d'indépendance, s’arment contre l’autorité métropolitaine des idées démagogiques, et parviennent ainsi à se faire dans la lie de la population blanche un parti nombreux ; mais le gouverneur Peinier, appuyé par la partie saine du tiers état colonial, dissipe l’assemblée insurrectionnélle de Saint-Marc. |

C’est ici qu’un troisième élénat apparait sur la scène

et va prendre vis-à-vis de l’ensemble de la population blanche le rôle qu'avait eu le tiers état colonial vis-à-vis des planteurs. Tandis que les colons discutaient sur la ]jberté et l’égalité, les affranchis n’avaient pas bouché leurs oreilles. Plus que d’autres, ils avaient droit de voir dans la révolution un bienfait; car, par cela même que leur couleur (les deux tiers étaient de sang mêlé), leur éducation, | leur qualité de libres et de propriétaires, Jes faisaient toucher immédiatement à la caste blanche, c’était surtout pour eux que l’ombrageuse susceptibilité du préjugé colonial se plaisait à rendre la démarcation blessante et dure. Le décret du 8 mars 1790 leur conféra, en effet, des droits politiques ; mais ce décret souleva dans tous les rangs de la population blanche une réprobation telle, que le gouverneur lui-même concourut à en empêcher l’exécution. En vain les aftfranchis prirent-ils les armes en faveur de la métropole dans la lutte soutenue par le gouverneur contre l’aristocratie coloniale. Celui-ci, après la victoire, ne leur en sut pas le moindre gré, et poussa le dédain juéqu’à leur refuser l’autorisation de porter le pompon blanc, qui servait à distinguer le parti royaliste. Les mulâtres abandonnèrent ce parti, et un nouveau décret, par lequel l’assemblée constituante rétractait le décret du 8 mars, compléta la rupture. Je ne cite que pour mémoire le soulèvement des mulâtres Ogé, Chavannes et Rigaud. Troisième décret qui restitue leurs droits politiques aux affranchis ; nouvelle résistance des blancs, Le parti démagogique s’in. surge contre l’autorité; le parti aristocratique ou des indépendants offre la colonie à l’Angleterre; le parti royaliste, tout aussi hostile que M deux autres aux mulûtres, ne #

trouve rien de mieux, pour tenir en respect les planteurs, que de soulever sous main les noirs, et les mulâtres, qui avaient fait de leur côté une nouvelle prise d’armes pour soutenir leurs droits contre la caste blanche, recueillent tout le bénéfice de cette intervention des noirs, parmi les-

* quels ils font même de nombreuses recrues.

Je n’ai pas à raconter ce sanglant imbroglio, où les trois factions blanches, — car, aux colonies comme en France, le parti royaliste lui-même était déjà condamné au rôle de faction, — se virent successivement réduites à traiter d’égal à égal avec les affranchis. Un fait y domine tous les autres: sentant que leur unique point d'appui était dans la métropole, les nouveaux citoyens eurent l’habileté ou la bonne foi, ce qui est souvent tout un, de rester fidèles à celle-ci. Il arriva ainsi un moment où ils devinrent, pour les commissaires chargés de pacifier l’île, ce qu'avait été le tiers état blano pour le gouverneur Peinier: les seuls auxiliaires coloniaux de l'influence française ; de sorte que le triomphe final de l’autorité métropolitaine eut pour résultat nécessaire la prépondérance des hommes de couleur.

On reproche durement à la classe de couleur de n’avoir, au début, rien stipulé en faveur des esclaves, et d’avoir mis, qui plus est, une sorte d’affectation injurieuse à séparer ses intérêts de ceux de la population noire. En etfet, le sang-mêlé Julien Raymond (1), appelant la générosité de Passemblée constituante sur les hommes de couleur, fai-

(1) Le même qui, plus tard, devait demander à la tribune de la Convention la liberté des noirs comme une conséquence naturelle de l'égalité civique accordée à sa oaste.

sait un mérite à ceux-ci de composer la maréchaussée des. colonies , et de donner, en cette qualité, la chasse aux nègrès marrons. Il représentait les hommes de couleur comme le véritable rempart de la société coloniale, et protestait avec force qu’ils n’avaient aucun intérêt à soulever les esclaves, vu qu’ils en possédaient eux-mêmes. Ogé, les armes à la main, tenait à peu près le même langage et repoussa obstinément la proposition que lui faisait son compagnon Chavannes de soulever les ateliers. — Voilà en gros toute l’accusation : que prouverait-elle au besoin ? . Que Raymond et Ogé agissaient, sciemment ou non, en très-habiles abolitionistes. |

Les mulâtres pouvaient-ils raisonnablement commencer. par proclamer leur solidarité avec la caste noire? Mais c’est cette solidarité même que dénonçaient et qu’exploitaient les adversaires de leur réhabilitation civique. Ceuxci objectaient avec raison que le préjugé de la peau était la plus puissante sauvegarde de la société et de la propriété. coloniales, et que, cette digue une fois rompue au profit des affranchis, il n’y avait pas de raison pour que le flot. noir ne débordât pas par la même issue. Plus les mulâtres affectaient de s’isoler des esclaves, mieux ils servaient la cause commune. En procédant autrement, la classe de couleur aurait nécessairement échoué, et les nègres n’y auraient gagné qu’une chose : c’est de rester séparés de la liberté par deux degrés au lieu d’un.

Mais d’abord les noirs voulaient-ils la liberté? en comprenaient-ils même bien distinctement l’idée? Voilà ce qu’à leur tour on leur dénie, et, au premier aspect, ceite accusation semble beaucoup plus soutenable que celles

dont nous venons de disculper la classe jaune. Dans leurs

Juttes contre celle-ci, les confédérés blancs armèrent une

portion de leurs esclaves, et les compagnies africaines, comme on les appelait, torturaient et massacraient avec fureur ces mêmes mulâtres qui cependant venaient frayer la voie à la race noire. Le parti mulâtre, qui avait, de son côté, armé les siens, donna la liberté au principaux ; mais les nouveaux libres ne crurent pas pouvoir mieux témoigner leur reconnaissance qu’en faisant rentrer leurs compagnons dans l’esclavage, ce quine provoqua pas la moindre protestation. A l’affaire de la Croix-des-Bouquets, où quinze mille noirs, véritablement insurgés cette fois, car ils avalent été surtout recrutés dans les ateliers des blancs, viennent donner la victoire à la classe de couleur, est-ce encore d’émancipation qu’il s’agit? Est-ce le mot magique de liberté qui précipite ces Congos désarmés et demi-nus sous les pieds des chevaux auxquels ils se cramponnent, à la pointe des baïonnettes qu’ils mordent, à la gueule des canons chargés où ils plongent leurs bras jusqu’à toucher

le boulet, en s’écriant dans un accès d’hilarité folle, bientôt

interrompue par l’explosion qui les rejette en lambeaux : Moé trapé li (je l’ai attrapé, je le tiens)? Non, c’est une queue de taureau, une queue enchantée, il est vrai, et que leur chef Hyacinthe, qui connait son monde, a brandie dans les rangs pour détourner les balles et changer les boulets en poussière. Je laisse à penser le carnage qui se faisait de ces malheureux ; mais les sorciers qui formaient l’état-major d’Hyacinthe annonçaient aussitôt à grands cris que les morts ressuscitaient en Afrique, et une nouvelle jonchée humaine allait joyeusement s’ajouter à ce lit

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de cadavres (4). Ces crédules héros, — qui pourrait le nier? — étaient au fond bien moins des vengeurs de leur race que les dévots de quelque sombre rite africain apporté en droite ligne du cap Lopez ou du cap Nègre, et comme la tradition s’en perpétue encore de case en case, dans les mystérieux conciliabules du Vaudoux (2). La fête terminée, les survivants retournaient paisiblement, à la voix d’Hyæ cinte et sans demander leur compte, à leur labeur d’esclaves. |

Sur ces entrefaites, il est vrai, l’élément nègre pur, l'insurrection de la province du nord, que le parti royaliste s’effrayait déjà d’avoir déchainée, refusait de se dissoudre; mais ce qui retenait ces bandes sous l’autorité de Jean- François, de Biassou et de Jeannot, c’était bien moins la soif de la liberté que la crainte des châtiments qu’elles avaient encourus par leurs brigandages et le prestige qu’exerçait encore ici le lugubre et grotesque attirail de la sorcellerie africaine (3). Les deux premiers le savaient si

(4) Cette croyance à la migration des corps et des àmes produisait tant de suicides parmi les esclaves de la Côte-d'Or, notamment les Ibos , que les planteurs avaient dû recourir à uu étrange expédient. Ils coupaient soit la tête, soit le nez et les oreilles du suicidé, et les clouaient à un poteau. Les aütres Ibos, rougissant à l’idée de reparaitre au pays saus ces ornements naturels, se résignaient à ne pas 8 pendre.

(2) Sorte de franc-maçonnerie africaine dont Soulouque est l’un des grands dignitaires , et que nous verrons apparaître dans les derniers événements d'Haïti,

(3) À l'exemple d'Hyacinthe, « Biassou s’entoyrait de sorciers, de magiciens, et en formait son conseil, Sa tente était remplie de petits chats de toutes les couleurs, de couleuvres, d’os de mort et de tous les autres objets, symboles des superstitious africaines, Pendant la

ET S0N EMPIRE, EL bien, qu'ils offraient de faire rentrer leurs innombrables hordes dans l'esclavage, moyennant six cents affranchissements. Ils visaient surtout si peu à exercer un apostolat de race, qu’ils vendaient sans façon aux Espagnols (1) les

nuit, de grands feux étaient allumés dans son camp; des femmes nues exécutaient des danses horribles autour de ces feux en faisant d’effrayautes eontorsions et en-chantant des mots qui ne sont compris que dans les déserts de l'Afrique. Quand l’exaltation était parvenue à son comble, Biassou, suivi de ses sorciers, se présentait à la foule et s’écriait que l’esprit de Dieu l’inspirait. Il annonçait aux Africains que , s'ils succombaient dans les combats, ils iraient revivre dans leurs auciganes tribus en Afrique. Alors des cris affreux se prolongeaieut au Join dans les bois; les chants et le sombre tambour recommençaient, et Biassou, profilant de ces moments d'exaltation, poussait ses bandes contre l’enuvemi, qu’il surpreuait au fond de la nuit. » (Histoire d'Haïti, par Thomas Madiou fils, Port-au-Prince , 4847.)

(1) L'écrivain que nous venons de citer reproduit la lettre suivante, par laquelle Jesn-François demande à l’un des agents du gouvernement espagnol l'autorisation de faire le commerce des jeunes nuirs, ses prisonniers :

À M. Tabert, commandant de sa majesté,

« Supplie très-humblement Mr Jean-François, chevalier des ordres royales de Saint-Louis, amiral de toute la partie française de Saint-Domingue conquise *, que, ayant de trés-mauvais sujets, et n'ayant pas le cœur de les détruire, nous avons recours à votre bon cœur pour vous demander de les faire passer pour les dépayser. Nous aimons mieux les vendre au profit du roi, et employer les . mêmes sommes à faire des emplettes en ce qui concerne pour l’utilité de l'armée campée pour défendre les droits de sa majesté. » Rendons cette justice à l’excellent cœur de Jean-François, qu’un civilisé n'aurait pas su y mettre plus d’hypocrisie.

(*) Jean-François se donnait plus habitucllement les titres de grand-amtral de France et de général en chef. Son lieutenant Biassou prenait celui de vice-roi des pays conquis, Jean-François, Biassou et Jeannot portaient des habits de généraux surchargés de galons, de pierreries, de cordons, de croix, qu'ils avaient pris aux officiers français. ,

nègres non insurgés, — hommes, femmes et enfants, — qui tombaient en leur pouvoir. Ils n’agissaient guère plus libéralement envers leurs propres soldats, soumis à une discipline bien autrement dure que celle de l’esclavage, et sur lesquels ils s’arrogeaient droit de vie et de mort. Ce n’est pas tout : pendant que la fraction dirigeante des anciens libres, — je suis loin de dire tous les anciens libres, — s’efforçait de paraître digne de la réhabilitation sociale pour laquelle elle combattait, les chefs noirs semblaient avoir pris au contraire à cœur de mettre en relief la tache originelle de brutalité et de sauvagerie reprochée à leur caste. Jean-François, le plus éclairé, le plus humain et le plus hypocrite de la bande, Jean-Francois, qui est mort officier général au service d’Espagne, s’était formé un harem de ses prisonnières blanches, et livrait à ses officiers et à ses soldats celles dont il était las. Jeannot violait les jeunes filles blanches en présence de leur famille et les égorgeait ensuite. Son étendard était le cadavre d’un petit blanc porté au bout d’une pique. Sa tente était entourée d’une haie de lances dont chacune portait une tête de blanc, et tous les arbres de son camp pourvus de crocs où pendaient, par le menton, d’autres blancs. Il sciait aussi ses prisonniers entre deux planches, ou amputait les pieds de ceux qu’il trouvait trop grands, ou faisait étirer de six pouces ceux qu'il trouvait trop petits. Puis Jeannot disait avec bonhomie : « J’ai soif, » 11] coupait une nouvelle tête, en exprimait le sang dans un vase, ajoutait du tafia et buvait. Je ne parle que pour mémoire de Biassou , qui se contentait de brûler ses prisonniers à petit feu et de leur arracher les yeux avec des tire-balles. Nous avons droit d’être blasés

sur certaines antiphrases libérales et humanitaires de l’époque dont il s’agit; mais, franchement, ces vendeurs de chair noire et ces dépeceurs de chair blanche, ces étranges régénérateurs, moitié satyres, moitié loups, semblaïent se soucier fort peu , — aussi peu que la foule stupide tour à tour déchaînée ou terrifiée à leur voix, — de fournir des arguments à la société abolitioniste de Paris. De quel côté s’étaient d’ailleurs rangés Jean-François et Biassou ? Du côté des émigrés et de l’Espagne, du côté de l’ancien régime et de l’esclavage contre la révolution qui préparait visiblement l’abolition de l’esclavage, et qui, en la proclamant, ne put détacher de l’ennemi ni ces deux chefs noirs ni le noyau de leur armée. Ainsi, voilà les noirs jugés. Les uns n'étaient que des brutes.inertes, qui se battaient stupidement, sans s’enquérir de liberté, pour le premier qui les armait; les autres, que des brutes perverties qui se battaient sciemment contre la liberté, de volontaires séides de leur propre dégradation, — des nègres légitimistes, pour tout dire (4)! Le mot peut paraître dur, mais on l’a très-gravement imprimé.

Regardons pourtant au fond des choses et voyons si, sous toute cette stupidité de courage, sous toute cette indifférence automatique, cette sauvagerie, ces abominations,

(4) Leurs chefs écrivaient aux commissaires de la république : « Nous ne pouvons nous conformer à la volonté de la nation, parce que, depuis que le monde règne, nous n’avons exécuté que celle du roi; nous avons perdu celui de France, mais nous sommes chéris de celui d’Espagne qui nous témoigne des récompenses et ne cesse de nous secourir. Comme cela, nous ne pouvons vous reconnaître commissaires que lorsque vous aurez trouvé un roi. »{

16 L'EMPEREUR SOURQUQUE voire sous ce légifimisme nègre, — il n’y avait pes. des instincts très-réels de réhabilitation sociale et de liberté.

Et d’abord, pour des gens qu’on bat en général, qual est le côté saillant et enviable de La liberté? Avant tout, le droit de battre et de n’être pas battu. Les noirs qui combattaient de si bonne volonté pour les planteurs faisaient donc de la liberté à leur façon. En devenant soldats, ils se voyaient monter d’un cran dans la hiérarchie humaine; ils se trouvaient assimilés aux affranchis, qui étaient seuls admis jusque-là dans les compagnies coloniales, Pour des noirs transportés d’Afrique en particulier, et qui n’avaient jamais lu le Contrat social, que pouvait être encore la liberté? L'état qui avait précédé l’esclavage, le droit de vivre comme en Afrique, de se faire tuer pour des queues de vaches, des coqs blancs et des chats noirs, et de porter à bras des chefs empanachés de plumes et qui ont droit ds vie et de mort (1). Chez ces pauvres esclaves qui semblaient ne vouloir changer que de chaïnes, il y avait non-seulement un réveil de liberté individuelle, mais, qui plus est, un réveil confus de nationalité. Pour les chefs noirs, enfin, le nec plus ultra de la liberté et de la dignité humaine, c'était évidemment de faire ce que faisaient les chefs biancs, c'est-à-dire d’avoir des habits galonnés, de posséder des nègres et de dormir avec des blanches, et voilà pourquoi Jean-François, Biassou et Jeannot vendaient des nègres, violaient des blanches et portaient tant de galons C'était toujours la déclaration des droits de l’homme, mais traduite en mandingue et quelque peu empreinte, à

(4) Cest ce qui se pratiquait à l’armée d'Hyacinthe.

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