MOMIE
. ET SON ENPIX, 49 l’occasion , de l’inculte féracité des traducteurs. En fait de cruauté, d’ailleurs, les blancs, dans leurs terribles représailles contre l'insurrection noire, avaient fourni plus d’une fois à celle-ci l’excuse de l’esprit d’imaitation,
Les insurgés du nord étaient encore, à leur point de vue, très-logiques lorsqu'ils se disaient gens du rot et s’unissaient aux contre - révolutionnaires, Les deux grandes fractions dn parti révolutionnaire de Saint-Domingue étaient, nous l’avons vu, également hostiles à l’abolition de l'esclavage, et quoi d'étonnant que, se voyant les mêmes ennemis que le roi, les noirs identifiassent leurs intérêts avec les siens? La confusion, s’il y a réellement ici confusion, était d'autant plus excusable que l’autorité du roi et de ses agents ne se révélait guère aux esclaves que par son côté protecteur, comme médiatrice entre eux et la sévérité ou la cupidité des maitres. La justice royale étaut, ainsi que l'égalité chrétienne, leur seul point de contact avec le droit commun, pouvaient-ils ne pas en vouloir à une révolution qui venait « d’assassiner, selon leur expression, le roi de France, Jésus-Christ et la vierge Marie? » On saxait d’ailleurs de bonne source , au fond des mornes qui reeélaient cette Afrique errante, que le roi de Congo lui-même armait contre les républicains ; Tous- . saint Louverture, tout le premier, y crut très-longtemps. Le chef noir Macaya, qui, dépêché à Jean-Francois et à Biassou pour les convertir au républicanisme, était revenu converti par eux, traduisait donc encore à sa façon la déelaration des droits de l’homme, lorsqu'il expliquait ainsi sa défection au commissaire Polverel : « Je suis le sujet de trois rois, du roi de Congo, maître de tous les noirs,
du roi de France , qui représente mon père, du roi d’'Es pagne, qui représente ma mère : ces trois rois sont les des. cendants de ceux qui, conduits par une étoile, ont été adorer l’'Homme-Dieu ; » ce qui n’était pas trop mal pour yn Congo. En somme, il n’y avait ici qu’un malentendæ
lorsque le commissaire Sonthonax abolit l’esclavage, les transports de reconnaissance et de joie (1) qui accueilli. rent sa proclamation , l'explosion de colère que provoqua le commissaire Polverel en essayant d’apporter quelques restrictions, d’ailleurs fort sages, à l’affranchissement, prouvèrent que la masse de la population noire comprenait tout le prix de la liberté. La plupart des bandes de Jean. François elles-mêmes, éclairées par Toussaint sur leurs
(4) « La proclamation de la liberté générale, publiée dans toutes les parties du nord où régnait l’autorité de la république par des offciers municipaux précédés du bonnet rouge porté au bout d’une pique, fit naître dans le peuple émancipé un enthousiasme qui alla jusqu'en délire. Boisrond le jeune, homme de couleur, membre de la commission intermédiaire , chargé par Sonthonax de faire ces publications, voyait accourir au-devant de lui, de bourg en bourg, de ville en ville, les cultivateurs réunis en masse. Ces hommes neufs et impressionns bles paraissaient ne pas croire à tant de félicité ; ils créaient des ponts sur son passage avec des madriers qu’ils avaient portés sur leurs tôtes de plus de trois lieues , et couvraient la terre de feuilles d’arbres. Le nom de Sonthonax était béni; ils l’appelaient le Bon Dieu. Du Portde-Paix au Gros-Morne, Boisrond fut porté en chaise à bras d’hommes par un chemin en ligne droite ouvert en quelques heures à travers les bois. » (Madiou, Histoire d'Haïti.)
On joua le soir même au Cap {a Mort de César. En apprenant que l’homme assassiné au dernier acte était un ennemi de la liberté , un blanc pas bon du tout, un planteur d'Europe, le parterre africain éclata en applaudissements furieux et se répandit dans les rues pour célébrer avec des hurlements de joie le châtiment infligé à César.
véritables intérêts, suivirent, quelques mois après, la + défection de celui-ci, et devinrent d’enthousiastes auxi- Ê liaires de la république.
| Les deux classes opprimées restaient finalement maitresses du terrain, et chacune d'elles avait apporté un : concours décisif à la victoire commune. Les jaunes, en ouvrant la brèche du préjugé de couleur, avaient frayé la voie aux noirs, et c’est grâce à leurs auxiliaires noirs que les jaunes à leur tour n’avaient pas échoué dans leur se- * conde levée de boucliers contre les blancs (1). Il n’était “pas jusqu’au souvenir de leur antagonisme partiel qui ne fût devenu, pour les anciens et les nouveaux libres, un k motif de reconnaissance mutuelle et d’union, car chaque caste se trouvait avoir servi les intérêts de l’autre en la combattant. Sans l’appui donné par les nègres du nord aux factions blanches, les agents de la métropole n’au- ‘ raient pas été amenés, pour tenir tête à ce surcroît de danger, à s’appuyer de leur côté sur les anciens libres, à les grandir, à personnifier tour à tour en eux l’influence française et le triomphe de cette influence. Sans l’appui.. donné par les anciens libres à la métropole contre l’insurrection noire et ses instigaleurs blancs, Saint-Domingue pecrat devenu la proie des indépendants qui appelaient -VAnglais, et des contre-révolutionnaires qui appelaient "Espagnol, c’est-à-dire de deux partis et de deux pays égaement hostiles à l’émancipation. Voilà sur quoi il im-
(1) Sans compter la garnison européenne, les blancs étaient, vis- &-vis des affranchis, dans la proportion de dix à sept. Ils concenaient en outre , au début de la lutte, dans leurs mains, presque tous s moyens d'attaque et de défense.
L + à L'EMPEREUR SOULOUQUE
portait de s’entendre de part et d’autre ; on n’en eut pas ls temps. [l était dit que la gradation se poursuivraït jusqu’au bout, et que deux classes ne pourraient tenir ensemble sur ce sol si ébranlé sans qu’il s’effondrât sous l’une d’elles. C’est au moment mème où leur passé , leur avenir, semblaient se confondre dans un intérêt commun que la lutte éclata, cette fois générale, inexorable et mortelle, entre les jaunes et les noirs. | Deux faits s'étaient produits après l’'émancipation."Quek ques anciens libres, qui étaient eux-mêmes propriétaires d’esclaves', s'étaient jetés par cupidité et par vengeanés dans les bras de l'Anglais. Un peu plus tard, quelques “officiers noirs, jusque-là au service de la république, mais jaloux de la préférence que les mulâtres, par É: supériorité de leur instruction et par l’ancienneté leurs services, avaient obtenue dans la répartition des grades, imitèrent la trahison de ces anciens libres. Ca n'étaient là, pour l’une et l’autre caste, que de honteuses exceptions dont la responsabilité était d’ailleurs réciproque ; mais la moins éclairée des deux devait ètre la plus soupçonneuse, C’est dans l’ordre, et les noirs, dont les plan, teurs excitaient par rancune les défiances, ne virent dans cette double trahison que celle des hommes de couleur. On répéta aux nouveaux libres que ceux-ci étaient des partisans de l’esclavage, qu’ils n’avaient jarais voulu de droits politiques et civils que pour eux seuls et pour agrandir encore la distance qui les séparait des noirs. Les faits isolés qui semblaient corroborer cette accusation furent habilement exhumés. Les nouveaux libres devaient y prèter d’autant plus volontiers l’oreille que, dans l’an-
PSN EEE. à cieine société coloniale, ke dédaix pour la class affranchie s'était souvent reproduit de cette classe aux esclaves, et quoi d'étonnant? Ayant toutes les charges du préjugé de couleur. (1), les affranclris auraient-ils pu résister à la tentation d’en recueillir le bénéfice? Ce n’est qu’en s’éloignant des noirs qu’ils se rapprochaient de la race privilégiée. Inutile de dire que les rôles étaient complétement changés, et que du jour où les affranchis étaient devenus citoyens, c'est-à-dire politiquement et eivilement égaux à cette race, le préjugé de couleur ne pouvait plus leur apparaître que par son côté blessant. Ils avaient tous les premiers intérêt à faire oublier la seule cause d’infériorité sociale qui pesât désormais sur eux, à effacer jusqu’au gernie de distinctions qu’ils n’auraient pw maintenir en bas sans les autoriser en haut, à réhabiliter, en un mot, ce. sang africain qui, après tout, coulait dans leurs voines (2). Mais des masses à demi sauvages ne pouvaient voir ni si loin, ni si juste, et Sonthonax aclieva de tout gâter en paraissant ne remarquer lui aussi, entre les défections isolées dont il s’agit, que celles de gens de couleur.
Les principaux chefs mulâtres, Villate, Bauvais, Mon-
(4) Bes esclaves n'avaient encore rien à reprocher ici à la classe affranchie, Les nègres créoles se croyaient trés-supérieurs aux bâti. ments, aux baptisés debout, comme ils appelaient les nègres venus d'Afrique.
(2) Le sang africain était même sans mélange chez les deux sirtémes des aucieus libre& Les mulâtres figuraient dans la population affranchie pour frois sivièmes,. et. Les nuances supérieures pour ur sixiéme seulement. Nous empruntons ces chiffres à Moreau de Saint-
. May -
brun, Rigaud, qui ne s’étaient pas montrés moins irrités et moins sévères que lui contre les traîtres de leur caste, furent naturellement blessés de cette partialité. Sonthonax, à son tour, crut voir dans leur mécontentement, beaucoup trop vivement exprimé du reste, le symptôme de défections nouvelles, et, pour neutraliser
les anciens libres, il finit par les dénoncer ouvertement.
comme les ennemis de la république et des noirs en même temps qu'il affectait de donner toute sa confiance à
ceux-ci. On comprend quels effrayants échos dut trouver .
dans les masses africaines une imputation dont Bon Dieu Sonthonax lui-même se faisait le garant. De plus en plus aigris et découragés par ces défiances, quelques-uns des chefs mulâtres en viennent presque à les justifier. Monbrun et Bauvais, par la mollesse de leurs opérations, paraissent de connivence avec les Anglais; Villate, de son côté, provoque une émeute contre le gouverneur Laveaux et le fait arrèter pour se mettre à sa place. Toussaint, accouru avec dix mille noirs, délivre Laveaux, qui le proclame le « Messie de la race noire» et le fait son lieutenant. Peu après, Toussaint est promu au grade de général de division, ce qui plaçait tous les généraux de couleur sous les ordres d’un ex-colonel des bandes de Jean-Francois. L’un d’eux, André Rigaud , qui n’avait pas cessé de donner d’éclatantes preuves de dévouement à la république, s’indigna de ce passe-droit, et, tout en restant fidèle à la métropole, qui ne lui rendit que trop tard sa confiance, il refusa de soumettre le sud , où il commandait, à l’autorité de Toussaint. Ce n’était là qu’une question d’ancienneté ; mais celui-ci, entretenu dans ses dé-
tiances par les agents français, par les Anglais et surtout par les planteurs, qui avaient déjà adopté le Caussidière noir, n’y vit qu’une susceptibilité de caste, le dédain du mulâtre pour l’Africain. L’extermination de ce qu’on nommait déjà à son tour l'aristocratie de la peau devient dès lors son idée fixe et publiquement avouée. Après de sanglantes péripéties, durant lesquelles le gros des hommes de couleur achève de se grouper autour de Rigaud, celui-ci est expulsé par son compétiteur noir, qui fait massacrer des milliers de mulâtres.
Tel fut le premier acte de cette guerre de couleur qui dure encore en Haïti. Est-ce bien la classe métisse qui en a pris l’initiative, comme certains négrophiles l’ont répété avec tant d’affectation? Le malentendu d’où cette guerre . est sortie fut au moins égal des deux parts, et c’est le chef noir, constatons-le bien, qui s’arma seul ici des haïines de caste, jetées entre les anciens et les nouveaux libres pour les diviser. Ce n’est pas tout : en dépit de la farouche obstination de Toussaint à prendre la peau pour cocarde, les noirs du sud et d’une partie de l’ouest qui, depuis le commencement de la révolution, avaient accepté la direction des hommes de couleur et s’en étaient bien trouvés, restèrent du côté de Rigaud et formèrent de fait, comme ils continueront de former, la majorité de ce qu’on nommele ” parti mulâtre.
En résumé, aristocratie, tiers état, sang-mèêlés, tous les étages de l’ancienne société coloniale s’étaient successivement écroulés lun sur l’autre , et le pouvoir métropolitain , à chaque craquement, avait aidé d’un coup d’épaule à la chute. Ce n’avait été que pour tomber à son tour.
À peine nommé général de division, Toussaint n’avait eu rien de plus pressé que de se débarrässer de Lavaux et de Sonthonax, én les faisant élire députés. Celui-ci, qui sé défiaït déjà dé son protégé, méttait- une hésitation visiblé à s’éloignér. Toussaint jéua’ du naturel la scène de M. Pimariche , et, tott en accablant Sonthônax de protes- : tationis, le pouss& doucement par les épaules jusqu’au väisseau qui dévait ethpoñtér ce surveillant importun. A l’arrivée de l’énvoyé du directoire Hédouvillé, les projets d'indépendance de Toussaint, encourägés par les Anglais, qui, en évatuant pas à pas le territoire devant l'agent francais et Rigaud, affectent de ne éapituler qu’aveé le chéf noir, et qui lui éffrent même, par un traité secret, de lé réconfiaitre roi d'Haïti, se dessinent très-clairement. Bravant un à un tous les ôrdres du jour d’Hédouville , il ré- -täblit le cülte, rappelle les émigrés, en peuplé l’adrninistration et l’étät-mäjor coloniaux, renvoie pour cinq ans les nouveaux libres sur leurs anciennes plantations et réduit du tiers au quärt la part accordée à ceux-ci dans lé produit de leur travail. Il ne trouvé pas rhoïns le secret de faire accroire aux noirs qu'Hédouville, qui cépendant voulait les protéger contre les complaisances de leur chef pour les planteürs, a mission de rétablir l’esclavage, et l'envoÿé du directoire est forcé, par un soulèvement, à quitter l’île après avoir confié les intérêts de la métropole à Rigaud, dont nous avons dit l’insuccès.
Ici se produisent sous une autre forme les mêmes récriminatioris : de Toussaint, qui poursuivait l'indépendance d'Haïti, et de Rigaud, qui combattait pour la suzeraineté de la France; du chef noir qui restaurait de fait tout l’an-
FT S0N AMP. 27 cien régime sans autre correctif que la substitution du bâton (1), du fusil même, au fouet, et du chef mulâtre défendant les institutions républicaines d’où était sorti l’affranchissement, qui fut Le véritable Haïtien ? qui ft le traître ?
Guerre de mots encore. Rigaud jouait un jeu loyal et sûr, tandis que Toussaint risquait Le tout pour le tout et trichait ; mais l’enjeu était, de part et d'autre, la régénération sociale des noirs. Le chef mulâtre la voyait tout entière daps la liberté civile , et il était logique autant que probe en persistant à confondre les destinées politiques de son pays avec œlles de la France, où aucune tendance anti-abolitioniste ne s’était encore révélée. Le chef noir la cherchait dans la liberté nationale, et, que son ambition l’abusât ou non, il était, ce point de vue donné, nog moins logique en adoptant et en fortifiant tous les intérêts bostiles au pouvoir métropolitain. Si Rigaud eût réussi, l’expédition dy général Leclerc n’eût pas été nécessaire, et la violente réaction d’où gortirent successivement le rétablissement de l’esclavage, la séparation définitive de Saint-Domingue, son isolement de tout contact civilisateur, n’eüt pas été motivée. En échange de son nom d'Haïti, ce tronçon saignant de la barbarie africaine wivrait aujourd’hui de la vie eyropéenne et française. Mais, parce que Tou$saint favorisait l’ancienne aristocratie coloniale, parce qu’il faisait rendre aux terres un tiers de
LA
(4) Les droits de l’homme avant tout, et on n’employa, ou du moins il fut sérieusement question de n’employer qu’un bâton tricolore. |
plus qu'avant l'émancipation, faut-il, comme on Paécrit, conclure qu’il était l’instrument volontaire des planteurs, qu’il leur avait secrètement vendu, en échange de leur complicité, la liberté des noirs; que, pour consommer, en un mot, l’usurpation qu’il méditait, il s’était arrêté à l'étrange expédient de soulever contre lui les dix-neuf vingtièmes de ses futurs sujets et de les refouler dans les bras de la métropole? Ce n’est pas discutable. Toussaint n’était ici que doublement habile. Ayant affaire à deux ‘intérêts qui auraient pu se dire également spoliés, — à la métropole et aux planteurs, — ne devait-il pas chercher à en désarmer au moins un? Or, il jetait de préférence son dévolu sur celui des deux qui pouvait le mieux s’accommoder de ses projets d'indépendance, et dont le contact était le moins menaçant. C'était le cas des planteurs, qui faisaient, on l’a vu, très-bon marché de leur nationalité française, et qui, perdus dans l’océan de la population noire, forts de la protection seule de Toussaint, ne pouvaient lui inspirer aucun ombrage. Les anciens colons apportaient d’ailleurs à la nationalité noire rêvée par Toussaint les quatre principaux éléments de toute société constituée : civilisation, capitaux, relations commerciales, influence extérieure même par leurs affinités avec la contre-révolution européenne.
Maïs pourquoi le rétablissement des ateliers? Parce que le vieux noir avait compris d’instinct ce qu’une terrible et coûteuse expérience seule a appris aux blancs. Le caractère essentiel de l’esclavage étant le travail forcé, la première preuve de liberté que l’ancien esclave soit tenté de se donner à lui-même, c’est la. paresse illimitée, et
Toussaint prévenait ce dernier excès par l’excès contraire. S’il suspendait la liberté en fait, il la fortifiait en principe, car il détruisait le principal argument des partisans de l’esclavage, en prouvant que l’affranchissement pouvait très-bien se concilier avec l’intérêt et les droits des propriétaires, de même qu’il populaïisait son projet d’indépendance auprès de ceux-ci en prouvant qu’un gouvernement noir pouvait plus faire produire au travail qu’un gouvernement blanc. |
La meilleure preuve que Toussaint ne conspirait pas contre les droits de sa race, c’est qu’il la préparait à l’usage de ces droits, suscitant en elle par la religion ce sentiment de dignité humaine et de responsabilité morale que le régime servile y avait éteint; réagissant par son rigorisme extérieur (1) contre les habitudes de dissolution que ce régime avait léguées; rendant Pinstruction obligatoire aussi bien que le travail; s’efforçant en un mot à civiliser les hommes et à rendre les femmes plus sauvages. Il avait
(4) « Sa vie intime, » écrivait Pamphile Lacroix , « n’est rien moins qu’édifiante. Nos jeunes généraux, curieux et indiscrets, trouveront dans les coffres du gouverneur noir bien des billets doux, bien des mèches de cheveux de toutes couleurs; mais son hypocrisie naturelle lui sert à cacher ses fautes : il sait, comme il le dit une fois dans un de ces dicours qu’il faisait souvent dans les églises où le peuple était assemblé , il sait que le scandale donné par les hommes publics a des conséquences encore plus funestes que celui donné par un simple cltoyen, et extérieurement il reste un modèle de réserve; il recommande les bonnes mœurs, il les impose, il punit l’adultère, et, à ses soirées, il renvoie les dames et les jeunes filles , sans épargner les blanches, qui se présentent la poitrine découverte , « ne concevant pas, » dit-il, « que des femmes honnëtes pussent ainsi manquer à.]g décence. » Fr
su notamment inspirer à ces anciennes hordes de Jean- François, qui n’avaient jusque-là appris la liberté.que par la dévastation et le pillage, une horreur presque superstitieuse du bien d’autrui. C’est à ce point qu’elles n’osaient prendre même les gratifications que les blancs leur offraient (1).
Cet ordre modèle n’était à la vérité obtenu qu’au prix lun despotisme effrayant; mais il faut toujours tenir compte du milieu. Pour les noirs qui se souvenaient de la patrie africaine, comme pour la plupart de ceux qui ne pouvaient interroger que les souvenirs de l’esclavage, l’idée d’autortié était inséparahle de l’idée d’arhitraire et de violence. Après la proclamation de la liberté générale, le commissaire Polverel publia un règlement de travail dont les principales prescriptions ne se glissaient que timidement entre les orties et les ronces des droits de l’homme. « L’œuvre du premier législateur du travail libre, dit M. Lepelletier Saint-Remy (2), fut accueillie par les rires et les quolibets de ses nouveaux justiciables : C'ommissat Palverel, li bête trop, li pas connaît ayen , disaientils en riant des peines que se donnait le commissaire de la république pour les légiférer, » — Voilà l’esclave de là veille et surtout lAfricain de l’avant-veille ; ils ne se seraient pas crus gouvernés s'ils no s'étaient sentis Opcinthe l'oppresseur était un chef noir’ ef C était assez pour leurs vagues aspirations de liberté. Toussaint fondait
(4) Madiou , Histoire d'Haïti.
. L() St-Domingue, étude et solution nouvelle de la question haïne. — Paris, Arthus Bertrand, 4846.
FT SQN EMPIRE. K à | en somme la véritable politique noire, lg seule qui convint à J’élément inçivilisé et brut du nouveau peuple. En effet, nous yerrons successivement presque tous les chefs nègres la relever comme d’instinet, et, à chaque brèche que le temps py de généreuses illusions feront à cette sanglante digue , la sauvagerie déborder de nouveau,
Mais les débris tremblants de la population de couleur, que son éduçation, ses goûts, son pôle passé, avaient injtiée ayx mœurs et aux idées françaises, les anciens esclaves de la partie méridionale qu’un contact politique de dix ans avec cefte classe avait relativement civilisés ef qui, en restant jusqu’ay bout du côté de Rigaud, avaient appris à goûter la douceur et l'équité de l'administration française, les deux fractions du partj jaune, en un mot, devaient naturellement trouver intolérable le joug de l’usurpateur noir; aussi accueillirent-elles lexpédition de 1802 comme une délivrance. De leur côté, les principaux généraux noirs, qui, à force de tout faire ployer sous eux, s’étajent déshabitnés de ployer eux-mêmes, abandonnèrent l’un après l’autre Toussaint. Voilà encore l'inévitable dénouement de chaque tyrannie noire.
Je ne mentionne que’pour mémoire les suites de l’expédition Leclerc : le rétablissement aussi déloyal qu’imprudat de l'esclavage rallumant cette insurrection que de solénnelles promesses de liberté avaient contribué à éteindre; les accidents du climat aggravant les fautes de la politique; la fièvre jaune emportant quatorze généraux , quinze cents officiers, vingt mille soldats , neuf mille matelots ; la famine s’ajoutant à l’épidémie, et l’ouragan noir refoulant jusqu’à l’escadre anglaise les restes moy--
rants de notre armée, non sans d’effroyables luttes où toutes les horreurs humaines, celles de la civilisation et celles de la barbarie, vinrent souiller de mutuels prodiges d’héroïsme. L'indépendance fut proclamée, et le général noir Dessalines devint le chef du nouvel État avec le titre de gouverneur général à vie, qu’il ne tarda pas à échanger contre celui d’empereur.
Les hommes de couleur ne pouvaient plus être soupconnés désormais de conspirer contre la liberté de la race noire ; ils s'étaient lavés de cette accusation dans le sang français. C’était même un d’eux, Pétion, adjudant général dans l’armée de Leclerc, et que nous allons voir bientôt apparaître à la tête de sa caste, qui, en apprenant le rétablissement de l’esclavage , avait donné le signal de l’insurrection, entrainant avec lui dans les bois les généraux Clairvaux (mulâtre) et Christophe (noir). Mais l’antagonisme entre l’élément éclairé et Pélément africain allait se réveiller sous une autre forme, et il se trahissait déjà sourdement par l’affectation même que mettait la minorité mulâtre à se dissimuler, à proscrire les distinctions de peau , à se dire nègre (4).— Ne rions pas, hélas! N’avonsnous pas eu aussi nos mulâtres-nègres? — C’est à la mort de Dessalines que cet antagonisme éclata. Pr
(4) Ges appels craintifs à la conciliation s’étaient traduits en langage officiel. L’art. A4 de la première constitution haïtienne , votée par les généraux des deux couleurs, mais rédigée par les mulâtres, qui étaient seuls lettrés, disait: « Toute acception de couleur parmi les enfants d’une seule et même famille, dont le chef de l’État est le père , devant nécessairement cesser, les Haïtiens ne seront désormais connus que sous la dénomination générique de noirs. »
Dessalines, c'était Toussaint, mais doublé de Biassou et de Jeannot, et Biassou et Jeannot avaient fini par avoir le dessus, de sorte qu’un régiment le tua un beau jour à l’affût et sans cérémonie, comme on tue un loup enragé. De ce que le meurtre fut accompli dans le sudouest, où dominait l'influence des hommes de couleur , et de ce qu’il eut pour signal celui du général de couleur Clairvaux, on a conclu que ce n’était là qu’une réaction de mulâtres contre la domination noire. En réalité, les deux castes en étaient. On avait persuadé à Dessalines qu'il ne serait pas le maître tant qu’il ne se serait pas débarrassé de ses anciens égaux , les généraux de la guerre de l'indépendance, et le second personnage noir de l’empire, Christophe, qui était le plus menacé par ce système d’éliminations sommaires , se mit à la tête de la conspiration. Les mulâtres se sentaient si peu préparés au pouvoir, qu’ils furent les premiers à le lui déférer; leur ambition se bornait pour le moment à conquérir, par l’établissement .du régime parlementaire, quelques garanties contre les tendances autocratiques du gouvernement noir et la part d'influence que ce régime assure à la classe la plus éclairée ; mais c’est là même que s’opéra la scission.
Christophe, irrité des restrictions que l’assemblée de Port-au-Prince apportait au pouvoir exécutif, lui enjoignit de se dissoudre et marcha contre elle juste au moment où. les constituants lui décernaient la présidence de la république. Cette boutade nègre était surtout à l’adresse des hommes de couleur : la peur contribua pour le moins autant que leurs susceptibilités démocratiques à leur mettre les armes à la main. Pétion alla à la rencontre de Chris-
tophe, et, après une courte lutte, les deux influences se classèrent comme au temps de Toussaint et de Rigaud (4). La partie méridionale , ce qu’on nomme le sud et l’ouest, déféra la présidence au chef de couleur, qui, réélu deux fois de suite et finalement nommé à vie, apporta dans l'exercice du pouvoir une simplicité et un désintéressement que nous n’osons plus dire républicains. Le nord se soumit, de son côté, au chef noir, qui, moins de cinq ans après, le 28 mars 1811, se proclama roi d'Haïti sous lo nom de Henri Er, Ce n’était plus cette fois un monarque à la façon de l’empereur Dessalines, jetant de temps à autre son manteau impérial aux orties pour se livrer plus à l'aise, au milieu de son camp, aux bruyants caprices de la danse et de l’orgie africaines. Christophe prit tout à fait son rôle au sérieux , et il le joua , pendant près de dix ans, avec une aisance, un aplomb, un esprit de suite qui faisaient honneur au génie imitaiteur de sa race. L’ancien garçon d’auberge se fit faire nn sacre magnifique et s’entoura de princes, de ducs, de comtes , de barons, de chevaliers , de pages (2). IL eut un grand maréchal du palais, un grand maitre des cérémonies, un grand veneur, un grand échanson , un grand panetier , un chancelier et son
(4) Rigaud apparut lui-même, peu de temps après, dans le qud, et se fit une république dans celle de Pétion. Un commun instinct de conservalion empêcha seul les deux chefs de couleur d’en venir aux mains. Rigaud mourut bientôt, et son successeur Borgella se soumit à Petion.
(2) Dessalines trouva dans sa fierté de sauvage cette inspiration bien autrement royale : « Moi seul je suis noble! » répondit-il dédai-
gneusement à ceux de ses généraux qui lui demandaient de créer une aristocratie.
chauffe-cire , un roi d’armes, des chambellans et des gouverneurs de châteaux; il eut un ordre royal et militaire de Saint-Henri, des gardes haïtiennes, des gardes du corps et des chevau-légers, sans compter une compagnie de royal-bonbons (4). Les maisons ruilitaires et civiles de la reine Marie-Louise, du prince royal, de la princesse Améthyste (Madame première) étaient à l’avenant. L’étiquette classique présidait aux grands et petits levers de leurs majestés noires : la poudre et l’épée y étaient de rigueur, et le tabouret des duchesses y tenait à distance le pliant des simples comtesses. On a d’ailleurs beaucoup trop ri de cet innocent carnaval nègre. Chez ces pauvres ilotes africains, qui, pour faire acte d’égalité, ne trouvaient rien de mieux que d'emprunter à l’ancienne aristocratie blanche sa poudre et ses dentelles, il y avait, en somme, des aspirations plus sincères de progrès social, de plus véritables instincts démocratiques, comme nous dirions aujourd’hui, que chez les avocats ouvriers et les médecins en blouse de nos lendemains de révolution.
(4) École militaire.
à la minorité éclairée , et, comme il la sentait secrètement désireuse de secouer le joug, c’est précisément pour elle que l’ombrageux despote se trouva conduit à l’aggraver, surexéitant ainsi l’hostilité contre laquelle il cherchait à se défendre. Aucune tyrannie n’échappe à cette loi. Dans une expédition contre l’ouest, deux officiers mulâtres passèrent avec leur corps du côté de Pétion, et Christophe fit égorger par représailles , sans distinction d’âge et de sexe, la nombreuse population de couleur qui se trouvait à Saint-
Marc, l’une de ses places frontières. Ce qui restait dans le
nord d'hommes de couleur et d’adhérents noirs de l’ancien parti jaune ne fut que plus empressé à émigrer vers la république de Port-au-Prince, emportant graduellement le peu de civilisation qui vivifiât le royaume de Christophe.
Avec le despotisme de Toussaint, que ne mitigeait plus cette fois l’intluence européenne des anciens planteurs, Christophe reprit et exagéra même son système de culture, bien qu’il n’eût plus, comme le premier chef noir, des intérêts préexistants à ménager. Les plantations furent érigées en fiefs héréditaires au profit des principaux offciers, et les noirs y furent aitachés dans le$ mêmes conditions qu’autrefois, à ces différences près que lé sälaire était substitué à la tutelle permanente qu’implique l'escla- Vage, et que les nouveaux planteurs, transformés en grands feudataires , s’arrogeaient droit de vie et de mort sur les anciens esclaves, devenus serfs. Aussi la grande culture se réveilla-t-elle plus florissante que jamais. Comme orgañisation momentanée du travail, cette vigoureuse
discipline était, je le répète, pour la massé des noirs, une
transition nécessaire, et pouvait ième se conciliér âvec
ft SON EMBTR». 39 l’idéé dué la plupart d’entre eux se faisaient ericore de la liberté, d'autant plus que, la féodalité de Christophe étant toute fnilitaire, la discipline de l’atelier semblait être la cohtinuation naturelle de celle de la caserne et du champ de bataille ; mais il y avait ici plus que Île trévail forcé et et les engagements temporaires du système de Toussaint : il y avait la maäinmorte, qui immobilisait, sous forme de majoräis, la presque totalité dé la propriété, et la glèbe, qui, en rendant les cultivateurs partie intégrante de l’immeublé, leür enlévait tout éspoir tertain de devenir un jour travailleuts libres et proptlétaires. Or, oh comprend que les anciens esclaves, après avoir suffisamment goûté Vorgueilleuse satisfactioti que pouvait éprouver l’Africain à n’être tyrannisé que par des Africains, auraient fini par devenir assez indifférents à une nationalité qui n’aboutissait qu’à une aggravation indéfinie de l'esclavage. Christophe le pressentait lui-même; pour combattre cette tendance, pour exploiter par la même occasion contre son rival du sud les souvenirs de l'anëienne alliance francomulâtre, le tyran noit, que cirtonvenaient d’ailleurs, comme Toussaint, les agents de J’Angléterre et des États- Unis, s’efforçait de raviver la haine de la France (4), mettant à mort comme espion le premier envoyé français qui -s’aventura dans ses domaines, et ne laissant pas même prendre terre à la seconde commission française qui se présenta en 1816. Par l’exagération mêmié de ce système,
(4) Il avait conçu le projet de faire oublier à ses sujets jusqu’à la langüe française. L’enseilgnément qu'il avait organisé était tont añglais.
‘Christophe allait encore iei contre son but. Il n’aurait pu, en effet, mieux s’y prendre pour provoquer tôt ou tard une invasion de la France, qui, n’ayant plus l'Europe sur les bras et pouvant cette fois choisir son heure, serait immanquablement rentrée en possession de son ancienne colonie.
Pétion adopta en tout une politique opposée. Moitié par goût, moitié par tactique et pour attirer à lui les forces civilisatrices que s’aliénait son rival, le chef du sud mesurait sa tolérance sur le despotisme de celui-ci ; mais, de même qu'après la scission géographique des deux influences il était resté dans le nord un noyau trop avancé pour la tyrannie noire, il restait dans le sud un noyau trop neuf pour le régime mulâtre , et qui, par une interprétation dont le génie nègre n’a pas le monopole, tradui sit immédiatement la liberté républicaine par le droit de danser, de dormir et de manger les bananes de « bon Dieu » en prenant le frais dans les bois. La banane, c’est le diner tombé du ciek, g#t comme qui dirait le droit au travail de ces socialistes de la nature. Ce n’est pas qu’il n’existât de très-siges règlements contre la paresse et l’inconstance des cultivateurs : la difficulté était d’appliquer ces règlements. En paraissant adopter, mème partiellement, les moyens coercitifs du système de Christophe, Pétion n’aurait-il pas perdu, auprès de ces natures défiantes, tout le bénéfice du contraste qu’il tenait à établir? Les attractions de caste n’étaient pas d’ailleurs à redouter du côté du nord seulement : au cœur même de la république, un bandit de l’école de Biassou, le noir Goman, avait fondé un petit État à l’africaine, autour duquel tous
les éléments réfractaires du nord et du sud s’étaient insensiblement tassés. Pour ne pas fournir de recrues à ce qu’on nommait l'insurrection de la Grande-Anse, il fallut donc respecter les vagabondes fantaisies de nos amateurs de bananes. Le vaudoux, sorte de franc-maçonnerie religieuse et dansante, introduite à Saint-Domingue par les nègres Aradas, et fort redoutée des planteurs, le vaudoux les groupa en corporations qui se substituèrent peu à peu à" police rurale, ruinant ou enrichissant à leur gré les | priétaires qu’elles disgraciaient ou protégeaient. . : .:{ avait voulu fonder une petite France, et c'était : ‘ ::que qui en prenait possession. |
Pétion éprouva d’abord moins de méco” es dans l’établissement de son système foncier. Crét 21 puissant faisceau d’intérêts démocratiques à l’encomi.: . »< intérêts féodaux que représentait et que menagçait d’imk: ‘‘e gouvernement du nord ; — neutraliser, en s’attachant à . la défection possible des généraux qui, s’étant constitu..fermiers des meilleures plantations, auraient pu ètre séduits à la longue par les garanties qu’offrait l’administration de Christophe à la grande culture, et surtout par . la perspective de voir transformer leurs baux de ferme en fiefs; — donner aux masses noires la preuve palpable que la classe jaune , en les appelant autour d’elle, entendait, non pas les exploiter, comme répétait Christophe après Toussaint, mais bien les associer à sou bien-être et à ses droits ; — intéresser enfin ces masses à l'indépendance du territoire et susciter en elles par l’esprit de propriété le goût du travail dont sa couleur lui interdisait d'imposer trop ouvertement l'obligation : tel est le but multiple que
43 L'EMPHREUR SQULOUQUE
Pétion s’était proposé d'atteindre. Dans sette pensée, il morcela le domaine national. Une partie fut distribuée , par petits lots proportionnés au grade, aux vétérans d’abord, puis aux ditférentes catégories de militaires et de fonctions naires en activité. Le reste fut mis en vente, égalemeñt par parcelles et à très-bas prix, dont Pétion, pour hâfer . Jes résultats politiques qu’il poursuivait, provoquait tout Je premier l’avilissement. L’appât réussit au delà de tonte prévision. Parmi les cultivateurs laborieux, ce fut à qui nrofiterait des facilités qui lui étaient offertes pour devenir p. ‘Driétaire, Ceux dont le pécule n’était pas suflisant prirenr ‘‘"me, avec partage égal du produit, les lots deg
concess . ires militaires et civils à qui leurs fonctions ou leur in. ‘rience agricole ne permettaient pas l’explois tation 2: , et devinrent à leur tour propriétaires da
fo: : ous ici encore le mal se manifesta à côté du bien ; Ig .ande culture, qui peut seule fournir avec ayantage aq commerce extérieur le sucre, le café, l’indigo, le coton, c’est-à-dire les principaux éléments de la richesse colo» niale, acheva de perdre à cette transformation le petit nombre de bras assidus qu’elle avait pu retenir. C'était d’autant plus regrettable que Pétion comprenait bjen mieux que Christophe les intérêts commerciaux de son pays. Touf en cherchant à montrer à la France que, pour reconquérir Saint-Domingue, elle aurait désormais cent mille propriéx taires à exterminer, le chef mulâtre ne se dissimulait pag que la simple possibilité d’une nouvelle expédition Leclerg équivalait pour l’île à un blocus, et au lieu dg se retran+ cher vis-à-vis de nous dans l'isolement farouche et stupide de Christophe, il s'était hâté de poser Je principe d’une
indemnité pécuniaire qui devint la base des négociations d’où devait sortir la reconnaissance amiable de la nationalité haïtienne.
En somme, chacune des deux politiques avait sacrifié une moitié de sa tâche à l’accomplissement de l’autre moltié. Christophe, tout en comprimant la barbarie, refoulait l’élément civilisateur; Pétion ouvrait au contraire une large porte à l’élément civilisateur et au progrès social , mais il y laissait passer la barbarie. Le premier avait assis sur son peuple broyé les fondements d’une grande prospérité nationale; le second faisait bon marché de la richesse nationale pour donner aux masses une liberté et un bienêtre immédiats. Tandis que le tyran nègre enfin enlevait à la grande culture, qu’il avait si violemment organisée, la sécurité et les débouchés qui en sont les garanties vitales, le président mulâtre la désorganisait, tout en travaillant à créer ces garanties. La politique jaune avait cependant sur la politique noire un avantage incontestable : c’est de servir doublement la cause de l'indépendance, que celle-ci compromettait doublement.
En 1818, Pétion, miné par un profond découragement auquel étaient venus se joindre des chagrins domestiques, se laissa mourir, dit-on, de faim. Le général Boyer lui succéda et continua son œuvre. La seconde et la troisième année de son gouvernement furent signalés par deux évér nements décisifs, la pacification de la Grande-Anse et la soumission du nord. A Ja suite d’pne attaque d’apoplexie, Christophe était resté à demi paralysé, et, en voyant le tigre couché, son tremblant entourage n’avait pas hésité à lui courir sus. Une insurrection militaire éclate à Saint-