CHAPITRE PREMIER
Organisation du départ. — Nouveau costume, — Départ de Ta-taienlon. — Deruiers adieux de l'escorte tliJbétaiiie. — Aspect de la route.
— Pont suspendu sur la rivière Lou. — Famille de notre conducteur. — Porteurs de palajiquin. — Longues caravnneB de portefaiï.
— Grande émeute à notre sujet dans la ville de Ya-tcheou. i- Le pays prend dâlinitîvement le caractère chinois — Arcs de triompho et monuments érigés ou i'iionneur des vierges et des veuves. — Palais communaux pour les grands mandarins en voyage. — bécouvene d'une famille chrétienne. — AristocraUe de Khioung-tcheou, — Ijitroduction et ravages de l'opium en Chine. — HagniHqu'e monastère de bonzes. — Entrevue avec un chrétien de la capitale du Ssetcliouen. — Arrivée à Tching-tou-fou.
Deux ans s'étaient écoulés depuis que nous avions fait nos adieux: aux chrotiens de la Tallée des E^ux noires, A part quelques mois de séjour dans la lamaserie de Kounboum et au spin de la capitale du bouddliisme, nous avions été perpétuellement en course parmi les vastes déserts de la Tartane et les hautes montagnes du Thibet. Deux années d'inexprimables fatigues n'étaient pas encore assez, et nous étions loin d'être au bout de nos souffrances. Avant de retrouver un pende repos, nous devions franchir les frontières de àaChine, et traverser cetimmense empire d'occidenten
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2 L'EHPIRE CniNOIS.
orient. Autrefois, lors de notre première entrée dans le» missions, nous l'avions déjà parcouru dans toute sa longueur, du sud au Dord, mais furtivement, en cachette^ choisissant parfois les ténèbres et les sentiers détournés, voyageant enfin un peu à la façon des ballots decontrebande. Actuellemeat, notre position n'était plus la même. Nous allions marcher à découvert, au grand jour et sur le beau milieu des routes impériales. Ces mandarins dont jadis la seule vue nous doniiaitlefris- 80Q,etqui nous eussent torturés avec un bonheur infini, si nous fussions tombés entre leurs mains, allaient subir le désagrément de nous faire cortège et de nous combler de politesses et d'honneurs tout le long de la route. Nous allions donc entrer en Chine et cheminer au milieu d'une civilisation qui ressemble fort peu, il est vrai, à celle de l'Europe, mais qui, cependant, n'en est pas moins complète en son genre. Le climat, d'ailleurs, ne serait plus le même, et les "voies de communication vaudraientmieux que celles de la Tar tarie et duThibet: ainsi plus de crainte de laneige, des gouffres, des précipices, des bêtes féroces et des brigands du désert. Une immense population , des vivres en abondance et d'une riche variété, des campagnes magniSqucs, des habitations d'un luxe agréable, quoique souvent bizarre, voilà ce que nous devions rencontrer durant le cours de cette nouvelle et longue étape. Cependant nous connaissions troplesCbinoispour être rassurés et nous trouver com-> plétemcnt à l'aise dans ce changement de position. Kichan (1) avait bien donné l'ordre de nous traiter avec
(1) Ambassadeur chinois àLlia-ssa. {Xo'ut dos Sowienirs d'un voyage.
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CHAPITBE PHBHIER. 3
bienveillance ; mais, en définitive, nous étions abandonnés, sans défense, à la merci des mandarins. Après avoir échappe aux mille dangers des contrées sauvages que nous venions de traverser, rien ne pouvait nous donner l'assurance que nous oe péririons pas de faim et de misère au sein de l'abondance et de la civilisation. Nous étions convaincus que notre sort dépendrait de l'attitude que nous saurions prendre dès le commencement.
Nous l'avons déjà fait observer ailleurs, les Chinois, et surtout leurs mandarins, sont forts avec les faibles et faibles avec les forts. Dominer et écraser ce qui les entoure, voilà leur but, et, pour y parvenir, ils savent trouver dans la finesse et l'élasticité de leur caractère des ressources inépuisables. Si on a le malheur de leur laisser prendre une fois le dessus, on est perdu sans ressources ; on est toutde suite opprimé, et bientôt victime. Quand, au contraire, on a pu réussir à les dominer eux-mêmes, on est sur de les trouver dociles et malléables comme des enfants. Il est facile alors de les plier et de les façonner à volonté ; mais on doit bien se garderd'avoiraveceux un seul moment de faiblesse, il fautles tenir toujours avecunemaindefer. Les mandarins chinois ressemblent beaucoup à leurs longs bambous ; une fois qu'on est parvenu à leur saisir la tète et à les courber, ils restent là; pourpeuqu'on lâche prise, ils se redressent à l'instant avec impétuosité. C'était doocune lutte que nousdevions entreprendre, une lutte incessante et de tous les jours, depuis Ta-isiep-lou jusqu'à Canton. Il n'y avait pas de milieu, ou subir leur volonté, ou leur imposer k nôtre. Nous adoptâmes ré-
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solûmenlce dernier parti, parce que nous n'étions pas du tout résignés à roir notre long pèlerinage aboutir, sans profit, h une fosse derrière les remparts de quelque ville chinoise (1). Évidemment ce n'eût pas été là le martyre après lequel soupirent les missionnaires.
En premier lieu nous eûmes à soutenirde longues et vives discussions avec le principal mandarin de Tatsien-lou (2), qui ne voulait pas consentir à nous faire contiouer notre route en palanquin. Il dut pourtant en passer par là, car nousne pouvions pas même supporter l'idée d'allerencore à cheval. Depuis deuxans nos jambes avaient enfourché tant de chevaux de tout âge, de tonte grandeur, de toute couleur et de toute qualité, qu'elles aspiraient irrésistiblement à s'étendre en paix dans un palanquin. Cela leur fut accordé, grâce à la persévérance et à l'énergie de nos réclamations.
Après ce premier triomphe, il fallut nous insurger contre les décrets du tribunal des rîtes, au sujet du
(1) Nos craintes n'étaient nuiicment cliinicnques. A notre arriiéR i MaOO, nous apprimes qu'un laiariste français, M. Carayoo, avait été reconnu et arrêté dans nne de nos missions du nord. D'après Ipb décret» obtenus par M. Lagrénée, on ne pouvait plus juger el mettre i mort les mission uairas, coranic cela so pratiquait auparavant; on devait les reconduire honorablement jusqu'il Macao. H. Carayon Ait doiir reconduit, mais enchaîné aiec des mairaiienrs, et si maltraité le long de la route, si accablé d'outrages et d'avanies qu'il en est mort peu dr lemps après. Un autre missionnaire italien, reconduit de la même manière, se vit reCuBer, pendant la route, ta ucurriture nécessaire, et mourut d'inanition le jour même de son arrivée k Canton. Il serait trop long de citer tous las missionnaires qui, tout récemment, ont été victimes de la malice des Chinois. En 1851, M. Vacher, «les Hissions étrangères, Tut arrêté dans la province de Yun-naji et jeté en prison, où, peu de &mps après, on l'otoufla.
(î) Première ville de la frontière chinoise qu'on rencontre en venant (lu 'Thibet. (Voir nos Souvenirs d'un voyage, t. II, p. hU.)